pour Casse-Noisette: il venait d'être abandonné du peu d'amis qui
lui étaient restés fidèles. Les débris de l'escadron de hussards
s'étaient réfugiés dans l'armoire; les soldats de plomb étaient
entièrement tombés an pouvoir de l'ennemi; il y avait longtemps
que les artilleurs étaient trépassés; la garde civique était
morte comme les trois cents Spartiates, sans reculer d'un pas.
Casse-Noisette était accolé contre le rebord de l'armoire, qu'il
tentait en vain d'escalader: il lui eût fallu pour cela l'aide de
mademoiselle Claire ou de mademoiselle Rose mais toutes deux
avaient pris le parti de s'évanouir. Casse-Noisette fit un
dernier effort, rassembla tous ses moyens, et cria, dans l'agonie
du désespoir:
--Un cheval! un cheval! ma couronne pour un cheval!
Mais, comme la voix de Richard III, sa voix resta sans écho, ou
plutôt elle le dénonça à l'ennemi. Deux tirailleurs se
précipitèrent sur lui et le saisirent par son manteau de bois.
Au même instant, on entendit la voix du roi des souris, qui
criait par ses sept gueules:
--Sur votre tête, prenez-le vivant! Songez que j'ai ma mère
venger. Il faut que son supplice épouvante les Casse-Noisettes
venir!
Et, en même temps, le roi se précipita vers le prisonnier.
Mais Marie ne put supporter plus longtemps cet horrible
spectacle.
--O mon pauvre Casse-Noisette! s'écria-t-elle en sanglotant; mon
pauvre Casse-Noisette, que j'aime de tout mon coeur, te verrai-je
donc périr ainsi!
Et, en même temps, d'un mouvement instinctif, sans se rendre
compte de ce qu'elle faisait, Marie détacha son soulier de son
pied, et, de toutes ses forces, elle le jeta au milieu de la
mêlée, et cela si adroitement, que le terrible projectile
atteignit le roi des souris, qui roula dans la poussière. Au
même instant, roi et armée, vainqueurs et vaincus, disparurent
comme anéantis. Marie ressentit à son bras blessé une douleur
plus vive que jamais; elle voulut gagner un fauteuil pour
s'asseoir; mais les forces lui manquèrent, et elle tomba
évanouie.
La maladie
Lorsque Marie se réveilla de son sommeil léthargique, elle était
couchée dans son petit lit, et le soleil pénétrait radieux et
brillant à travers ses carreaux couverts de givre. A côté d'elle
était assis un étranger qu'elle reconnut bientôt pour le
chirurgien Wandelstern, et qui dit tout bas, aussitôt qu'elle eut
ouvert les yeux:
--Elle est éveillée!
Alors la présidente s'avança et considéra sa fille d'un regard
inquiet et effrayé.
--Ah! chère maman, s'écria la petite Marie en l'apercevant,
toutes ces affreuses souris sont-elles parties, et mon pauvre
Casse-Noisette est-il sauvé?
--Pour l'amour du ciel! ma chère Marie, ne dis plus ces
sottises. Qu'est-ce que les souris, je te le demande, ont
faire avec le casse-noisette? mais toi, méchante enfant, tu nous
as fait à tous grand-peur. Et tout cela arrive cependant quand
les enfants sont volontaires et ne veulent pas obéir à leurs
parents. Tu as joué hier fort avant dans la nuit avec tes
poupées; tu t'es probablement endormie, et il est possible qu'une
petite souris t'ait effrayée; enfin, dans ta terreur, tu as donn
du coude dans l'armoire à glace, et tu t'es tellement coupé le
bras, que M. Wandelstern, qui vient de retirer les fragments de
verre qui étaient restés dans ta blessure, prétend que tu as
couru risque de te trancher l'artère et de mourir de la perte du
sang. Dieu soit béni que je me sois réveillée, je ne sais
quelle heure, et que, me rappelant que je t'avais laissée au
salon, j'y sois rentrée. Pauvre enfant, tu étais étendue par
terre, prés de l'armoire, et tout autour de toi, en désordre, les
poupées, les pantins, les polichinelles, les soldats de plomb,
les bonshommes de pain d'épice et les hussards de Fritz étendus
pêle-mêle; tandis que, sur ton bras sanglant, tu tenais
Casse-Noisette. Mais, d'où vient que tu étais déchaussée du pied
gauche, et que ton soulier était à trois ou quatre pas de toi?
--Ah! petite mère, petite mère, répondit Marie en frissonnant
encore à ce souvenir, c'était, vous le voyez bien, les traces de
la grande bataille qui avait eu lieu entre les poupées et les
souris; et, ce qui m'a tant effrayée, c'est de voir que les
souris, victorieuses, allaient faire prisonnier le pauvre
Casse-Noisette, qui commandait l'armée des poupées. C'est alors
que je lançai mon soulier au roi des souris; puis je ne sais plus
ce qui s'est passé.
Le chirurgien fit des yeux un signe à la présidente, et celle-ci
dit doucement à Marie:
--Oublie tout cela, mon enfant, et tranquillise-toi. Toutes les
souris sont parties, et le petit Casse-Noisette est dans
l'armoire vitrée, joyeux et bien portant.
Alors le président entra à son tour dans la chambre, et causa
longtemps avec le chirurgien. Mais, de toutes ses paroles, Marie
ne put entendre que celle-ci:
--C'est du délire.
À ces mots, Marie devina que l'on doutait de son récit, et comme,
elle-même, maintenant que le jour était revenu, comprenait
parfaitement que l'on prit tout ce qui lui était arrivé pour une
fable, elle n'insista pas davantage, se soumettant à tout ce
qu'on voulait; car elle avait hâte de se lever pour faire une
visite à son pauvre Casse-Noisette; mais elle savait qu'il
s'était retiré sain et sauf de la bagarre, et, pour le moment,
c'était tout ce qu'elle désirait savoir.
Cependant Marie s'ennuyait beaucoup: elle ne pouvait pas jouer,
cause de son bras blessé, et, quand elle voulait lire ou
feuilleter ses livres d'images, tout tournait si bien devant ses
yeux, qu'il fallait bientôt qu'elle renonçât à cette distraction.
Le temps lui paraissait donc horriblement long, et elle attendait
avec impatience le soir, parce que, le soir, sa mère venait
s'asseoir près de son lit et lui racontait ou lui lisait des
histoires.
Or, un soir, la présidente venait justement de raconter la
délicieuse histoire du prince Facardin, quand la porte s'ouvrit,
et que le parrain Drosselmayer passa sa tête en disant:
--Il faut pourtant que je voie par mes yeux comment va la pauvre
malade.
Mais, des que Marie aperçut le parrain Drosselmayer avec sa
perruque de verre, son emplâtre sur l'oeil et sa redingote jaune,
le souvenir de cette nuit, où Casse-Noisette perdit la fameuse
bataille contre les souris, se présenta si vivement à son esprit,
qu'involontairement elle cria au conseiller de médecine.
--Oh! parrain Drosselmayer, tu as été horrible! je t'ai bien
vu, va, quand tu étais à cheval sur la pendule, et que tu la
couvrais de tes ailes pour que l'heure ne pût pas sonner; car le
bruit de l'heure aurait fait fuir les souris. Je t'ai bien
entendu appeler le roi aux sept têtes. Pourquoi n'es-tu pas venu
au secours de mon pauvre Casse-Noisette, affreux parrain
Drosselmayer? Hélas! en ne venant pas, tu es cause que je suis
blessée et dans mon lit!
La présidente écoutait tout cela avec de grands yeux effarés; car
elle croyait que la pauvre enfant retombait dans le délire.
Aussi elle lui demanda tout épouvantée:
--Mais que dis-tu donc là, chère Marie? redeviens-tu folle?
--Oh! que non, reprit Marie; et le parrain Drosselmayer sait
bien que je dis la vérité, lui.
Mais le parrain, sans rien répondre, faisait d'affreuses
grimaces, comme un homme qui eût été sur des charbons ardents;
puis, tout à coup, il se mit à dire d'une voix nazillarde et
monotone:
Perpendicule
Doit faire ronron.
Avance et recule,
Brillant escadron!
L'horloge plaintive
Va sonner minuit;
La chouette arrive
Et le roi s'enfuit,
Perpendicule
Doit faire ronron.
Avance et recule,
Brillant escadron!
Marie regardait le parrain Drosselmayer avec des yeux de plus en
plus hagards; car il lui semblait encore plus hideux que
d'habitude. Elle aurait eu une peur atroce du parrain, si sa
mère n'eût été présente, et si Fritz, qui venait d'entrer, n'eût
interrompu cette étrange chanson par un éclat de rire.--Sais-tu
bien, parrain Drosselmayer, lui dit Fritz, que tu es extrêmement
bouffon aujourd'hui? Tu fais des gestes comme mon vieux
polichinelle, que j'ai jeté derrière le poêle, sans compter ta
chanson, qui n'a pas le sens commun.
Mais la présidente demeura fort sérieuse.
--Cher monsieur le conseiller de médecine, dit-elle, voilà une
singulière plaisanterie que celle que vous nous faites là, et qui
me semble n'avoir d'autre but que de rendre Marie plus malade
encore qu'elle ne l'est.
--Bah! répondit le parrain Drosselmayer, ne reconnaissez-vous
pas, chère présidente, cette petite chanson de l'horloger que
j'ai l'habitude de chanter quand je viens raccommoder vos
pendules?
Et, en même temps, il s'assit tout contre le lit de Marie, et lui
dit précipitamment:
--Ne sois pas en colère, chère enfant, de ce que je n'ai pas
arraché de mes propres mains les quatorze yeux du roi des souris;
mais je savais ce que je faisais, et aujourd'hui, comme je veux
me raccommoder avec toi, je vais te raconter une histoire.
--Quelle histoire? demanda Marie.
--Celle de la noix Krakatuk et de la princesse Pirlipate. La
connais-tu?
--Non, mon cher petit parrain, répondit la jeune fille, que cette
offre raccommodait à l'instant même avec le mécanicien. Raconte
donc, raconte.
--Cher conseiller, dit la présidente, j'espère que votre histoire
ne sera pas aussi lugubre que votre chanson.
--Oh! non, chère présidente, répondit le parrain Drosselmayer;
elle est, au contraire, extrêmement plaisante.
--Raconte donc, crièrent les enfants, raconte donc.
Et le parrain Drosselmayer commença ainsi:
HISTOIRE DE LA NOISETTE KRAKATUK ET DE LA PRINCESSE PIRLIPATE
Comment naquit la princesse Pirlipate, et quelle grande joie
cette naissance donna à ses illustres parents.
Il y avait, dans les environs de Nuremberg, un petit royaume qui
n'était ni la Prusse, ni la Pologne, ni la Bavière, ni le
Palatinat, et qui était gouverné par un roi.
La femme de ce roi, qui, par conséquent, se trouvait être une
reine, mit un jour au monde une petite fille, qui se trouva, par
conséquent, princesse de naissance, et qui reçut le nom gracieux
et distingué de Pirlipate.
On fit aussitôt prévenir le roi de cet heureux événement. Il
accourut tout essoufflé, et, en voyant cette jolie petite fille
couchée dans son berceau, la satisfaction qu'il ressentit d'être
père d'une si charmante enfant le poussa tellement hors de lui,
qu'il jeta d'abord de grands cris de joie, puis se prit à danser
en rond, puis enfin à sauter à cloche-pied, en disant:
--Ah! grand Dieu! vous qui voyez tous les jours les anges,
avez-vous jamais rien vu de plus beau que ma Pirlipatine?
Alors, comme, derrière le roi, étaient entrés les ministres, les
généraux, les grands officiers, les présidents, les conseillers
et les juges; tous, voyant le roi danser à cloche-pied, se mirent
à danser comme le roi, en disant:
--Non, non, jamais, sire, non, non, jamais, il n'y a rien eu de
si beau au monde que votre Pirlipatine.
Et, en effet, ce qui vous surprendra fort, mes chers enfants,
c'est qu'il n'y avait dans cette réponse aucune flatterie; car,
effectivement, depuis la création du monde, il n'était pas né un
plus bel enfant que la princesse Pirlipate. Sa petite figure
semblait tissue de délicats flocons de soie, roses comme les
roses, et blancs comme les lis. Ses yeux étaient du plus
étincelant azur, et rien n'était plus charmant que de voir les
fils d'or de sa chevelure se réunir en boucles mignonnes,
brillantes et frisées sur ses épaules, blanches comme l'albâtre.
Ajoutez à cela que Pirlipate avait apporté, en venant au monde,
deux rangées de petites dents, ou plutôt de véritables perles,
avec lesquelles, deux heures après sa naissance, elle mordit si
vigoureusement le doigt du grand chancelier, qui, ayant la vue
basse, avait voulu la regarder de trop près, que, quoiqu'il
appartînt à l'école des stoïques, il s'écria, disent les uns:
--Ah diantre!
Tandis que d'autres soutiennent, en l'honneur de la philosophie,
qu'il dit seulement:
--Aïe! aïe! aïe!
Au reste, aujourd'hui encore, les voix sont partagées sur cette
grande question, aucun des deux partis n'ayant voulu céder. Et
la seule chose sur laquelle les _diantristes_ et les _aïstes_
soient demeurés, d'accord, le seul fait qui soit rest
incontestable, c'est que la princesse Pirlipate mordit le grand
chancelier au doigt. Le pays apprit dès lors qu'il y avait
autant d'esprit qu'il se trouvait de beauté dans le charmant
petit corps de Pirlipatine.
Tout le monde était donc heureux dans ce royaume favorisé des
cieux. La reine seule était extrêmement inquiète et troublée,
sans que personne sût pourquoi. Mais ce qui frappa surtout les
esprits, c'est le soin avec lequel cette mère craintive faisait
garder le berceau de son enfant. En effet, toutes les portes
étaient non-seulement occupées par les trabans de la garde, mais
encore, outre les deux gardiennes qui se tenaient toujours près
de la princesse, il y en avait encore six autres que l'on faisait
asseoir autour du berceau, et qui se relayaient toutes les nuits.
Mais, surtout, ce qui excitait au plus haut degré la curiosité,
ce que personne ne pouvait comprendre, c'est pourquoi chacune de
ces six gardiennes était obligée de tenir un chat sur ses genoux,
et de le gratter toute la nuit afin qu'il ne cessât point de
ruminer.
Je suis convaincu, mes chers enfants, que vous êtes aussi curieux
que les habitants de ce petit royaume sans nom, de savoir
pourquoi ces six gardiennes étaient obligées de tenir un chat sur
leurs genoux, et de le gratter sans cesse pour qu'il ne cessât
point de ruminer un seul instant; mais, comme vous chercheriez
inutilement le mot de cette énigme, je vais vous le dire, afin de
vous épargner le mal de tête qui ne pourrait manquer de résulter
pour vous d'une pareille application.
Il arriva, un jour, qu'une demi-douzaine de souverains des mieux
couronnés se donnèrent le mot pour faire en même temps une visite
au père futur de notre héroïne; car, à cette époque, la princesse
Pirlipate n'était pas encore née; ils étaient accompagnés de
princes royaux, de grands-ducs héréditaires et de prétendants des
plus agréables. Ce fut une occasion, pour le roi qu'ils
visitaient, et qui était un monarque des plus magnifiques, de
faire une large percée à son trésor et de donner force tournois,
carrousels et comédies. Mais ce ne fut pas le tout. Après avoir
appris, par le surintendant des cuisines royales, que l'astronome
de la cour avait annoncé que le temps d'abattre les porcs était
arrivé, et que la conjonction des astres annonçait que l'année
serait favorable à la charcuterie, il ordonna de faire une grande
tuerie de pourceaux dans ses basses-cours, et, montant dans son
carrosse, il alla en personne prier, les uns après les autres,
tous les rois et tous les princes résidant pour le moment dans sa
capitale, de venir manger la soupe avec lui, voulant se ménager
le plaisir de leur surprise à la vue du magnifique repas qu'il
comptait leur donner; puis, en rentrant chez lui, il se fit
annoncer chez la reine, et, s'approchant d'elle, il lui dit d'un
ton câlin, avec lequel il avait l'habitude de lui faire faire
tout ce qu'il voulait:
--Bien, chère amie, tu n'as pas oublié, n'est-ce pas, à quel
point j'aime le boudin? n'est-ce pas, tu ne l'as pas oublié?
La reine comprit, du premier mot, ce que le roi voulait dire. En
effet, Sa Majesté entendait tout simplement, par ces paroles
insidieuses, qu'elle eût à se livrer, comme elle l'avait fait
maintes fois, à la très utile occupation de confectionner de ses
mains royales la plus grande quantité possible de saucisses,
d'andouilles et de boudins. Elle sourit donc à cette proposition
de son mari; car, quoique exerçant fort honorablement la
profession de reine, elle était moins sensible aux compliments
qu'on lui faisait sur la dignité avec laquelle elle portait le
sceptre et la couronne, que sur l'habileté avec laquelle elle
faisait un pouding ou confectionnait un baba. Elle se contenta
donc de faire une gracieuse révérence à son époux, en lui disant
qu'elle était sa servante pour lui faire du boudin, comme pour
toute autre chose.
Aussitôt le grand trésorier dut livrer aux cuisines royales le
chaudron gigantesque en vermeil et les grandes casseroles
d'argent destinés à faire le boudin et les saucisses. On alluma
un immense feu de bois de sandal. La reine mit son tablier de
cuisine de damas blanc, et bientôt les plus doux parfums
s'échappèrent du chaudron. Cette délicieuse odeur se répandit
aussitôt dans les corridors, pénétra rapidement dans toutes les
chambres, et parvint enfin jusqu'à la salle du trône, où le roi
tenait son conseil. Le roi était un gourmet; aussi cette odeur
lui fit-elle une vive impression de plaisir. Cependant, comme
c'était un prince grave et qui avait la réputation d'être maître
de lui, il résista quelque temps au sentiment d'attraction qui le
poussait vers la cuisine; mais enfin, quel que fût son empire sur
ses passions, il lui fallut céder au ravissement inexprimable
qu'il éprouvait.
--Messieurs, s'écria-t-il en se levant, avec votre permission, je
reviens dans un instant; attendez-moi.
Et, à travers les chambres et les corridors, il prit sa course
vers la cuisine, serra la reine entre ses bras, remua le contenu
du chaudron avec son sceptre d'or, y goûta du bout de la langue,
et, l'esprit plus tranquille, il retourna au conseil et reprit,
quoique un peu distrait, la question où il l'avait laissée.
Il avait quitté la cuisine juste au moment important où le lard,
découpé par morceaux, allait être rôti sur des grils d'argent; la
reine, encouragée par ses éloges, se livrait à cette importante
occupation, et les premières gouttes de graisse tombaient en
chantant sur les charbons, lorsqu'une petite voix chevrotante se
fit entendre qui disait:
--Ma soeur, offre-moi donc une bribe de lard;
Car, étant reine aussi, je veux faire ripaille:
Et, mangeant rarement quelque chose qui vaille,
De ce friand rôti je désire ma part.
La reine reconnut aussitôt la vois qui lui parlait ainsi: c'était
celle de dame Souriçonne.
Dame Souriçonne habitait depuis longues années le palais. Elle
prétendait être alliée à la famille royale, et reine elle-même du
royaume souriquois; c'est pourquoi elle tenait, sous l'âtre de la
cuisine, une cour fort considérable.
La reine était une bonne et fort douce femme qui, tout en se
refusant à reconnaître tout haut dame Souriçonne comme reine et
comme soeur, avait tout bas pour elle une foule d'égards et de
complaisances qui lui avaient souvent fait reprocher par son
mari, plus aristocrate qu'elle, la tendance qu'elle avait
déroger; or, comme on le comprend bien, dans cette circonstance
solennelle, elle ne voulut point refuser à sa jeune amie ce
qu'elle demandait, et lui dit:
--Avancez, dame Souriçonne, avancez hardiment, et venez, je vous
y autorise, goûter mon lard tant que vous voudrez.
Aussitôt dame Souriçonne apparut gaie et frétillante, et, sautant
sur le foyer, saisit adroitement avec sa petite patte les
morceaux de lard que la reine lui tendait les uns après les
autres.
Mais voilà que, attirés par les petits cris de plaisir que
poussait leur reine, et surtout par l'odeur succulente que
répandait le lard grillé, arrivèrent, frétillant et sautillant
aussi, d'abord les sept fils de dame Souriçonne, puis ses
parents, puis ses alliés, tous fort mauvais coquins,
effroyablement portés sur leur bouche, et qui s'en donnèrent sur
le lard de telle façon, que la reine fut obligée, si hospitalière
qu'elle fût, de leur faire observer que, s'ils allaient de ce
train-là, il ne lui resterait plus de lard pour ses boudins.
Mais, quelque juste que fût cette réclamation, les sept fils de
dame Souriçonne n'en tinrent compte, et, donnant le mauvais
exemple à leurs parents et à leurs alliés, ils se ruèrent, malgr
les représentations de leur mère et de leur reine, sur le lard de
leur tante, qui allait disparaître entièrement, lorsque, aux cris
de la reine, qui ne pouvait plus venir à bout de chasser ses
hôtes importuns, accourut la surintendante, laquelle appela le
chef des cuisines, lequel appela le chef des marmitons, lesquels
accoururent armés de vergettes, d'éventails et de balais, et
parvinrent à faire rentrer sous l'âtre tout le peuple souriquois.
Mais la victoire, quoique complète, était trop tardive; à peine
restait-il le quart du lard nécessaire à la confection des
andouilles, des saucisses et des boudins, lequel reliquat fut,
d'après les indications du mathématicien du roi, qu'on avait
envoyé chercher en toute hâte, scientifiquement réparti entre le
grand chaudron à boudins et les deux grandes casseroles
andouilles et à saucisses.
Une demi-heure après cet événement, le canon retentit, les
clairons et les trompettes sonnèrent, et l'on vit arriver tous
les potentats, tous les princes royaux, tous les ducs
héréditaires et tous les prétendants qui étaient dans le pays,
vêtus de leurs plus magnifiques habits; les uns traînés dans des
carrosses de cristal, les autres montés sur leurs chevaux de
parade. Le roi les attendait sur le perron du palais, et les
reçut avec la plus aimable courtoisie et la plus gracieuse
cordialité; puis, les ayant conduits dans la salle à manger, il
s'assit au haut bout en sa qualité de seigneur suzerain, ayant la
couronne sur la tête et le sceptre à la main, invitant les autres
monarques à prendre chacun la place que lui assignait son rang
parmi les têtes couronnées, les princes royaux, les ducs
héréditaires ou les prétendants.
La table était somptueusement servie, et tout alla bien pendant
le potage et le relevé. Mais, au service des andouilles, on
remarqua que le prince paraissait agité; à celui des saucisses,
il pâlit considérablement; enfin, à celui des boudins, il leva
les yeux au ciel, des soupirs s'échappèrent de sa poitrine, une
douleur terrible parut déchirer son âme; enfin il se renversa sur
le dos de son fauteuil, couvrit son visage de ses deux mains, se
désespérant et sanglotant d'une façon si lamentable, que chacun
se leva de sa place et l'entoura avec la plus vive inquiétude.
En effet, la crise paraissait des plus graves: le chirurgien de
la cour cherchait inutilement le pouls du malheureux monarque,
qui paraissait être sous le poids de la plus profonde, de la plus
affreuse et de la plus inouïe des calamités. Enfin, après que
les remèdes les plus violents, pour le faire revenir à lui,
eurent été employés, tels que plumes brûlées, sels anglais et
clefs dans le dos, le roi parut reprendre quelque peu ses
esprits, entr'ouvrit ses yeux éteints, et, d'une voix si faible,
qu'à peine si on put l'entendre, il balbutia ce peu de mots:
--Pas assez de lard! ...
A ces paroles, ce fut à la reine de pâlir à son tour. Elle se
précipita à ses genoux, s'écriant d'une voix entrecoupée par ses
sanglots:
--O mon malheureux, infortuné et royal époux! Quel chagrin ne
vous ai-je pas causé pour n'avoir pas écouté les remontrances que
vous m'avez déjà faites si souvent; mais vous voyez la coupable
vos genoux, et vous pouvez la punir aussi durement qu'il vous
conviendra.
--Qu'est-ce à dire? demanda le roi; et que s'est-il donc pass
qu'on ne m'a pas dit?
--Hélas! hélas! répondit la reine, à qui son mari n'avait
jamais parlé si rudement; hélas! c'est dame Souriçonne, avec ses
sept fils, avec ses neveux, ses cousins et ses alliés qui a
dévoré tout le lard!
Mais la reine n'en put dire davantage: les forces lui manquèrent,
elle tomba à la renverse, et s'évanouit.
Alors le roi se leva furieux, et s'écria d'une voix terrible:
--Madame la surintendante, que signifie cela?
Alors la surintendante raconta ce qu'elle savait, c'est-à-dire
que, accourue aux cris de la reine, elle avait vu Sa Majesté aux
prises avec toute la famille de dame Souriçonne, et qu'alors,
son tour, elle avait appelé le chef, qui, avec l'aide de ses
marmitons, était parvenu à faire rentrer tous les pillards sous
l'âtre.
Aussitôt le roi, voyant qu'il s'agissait d'un crime de
lèse-majesté, rappela toute sa dignité et tout son calme,
ordonnant, vu l'énormité du forfait, que son conseil intime fût
rassemblé à l'instant même, et que l'affaire fut exposée à ses
plus habiles conseillers.