--Au fait, dit-il, après l'exercice qu'ils ont fait toute l

soirée, mes pauvres diables de hussards doivent être fatigués;

or, je lès connais, ce sont de braves soldats qui connaissent

leur devoir envers moi; et comme, tant que je serai là; il n'y en

aurait pas un qui se permettrait de fermer l'oeil, je vais me

retirer.

Et, à ces mots; après leur avoir donné le mot d'ordre pour qu'ils

ne fussent pas surpris par quelque patrouille ennemie, Fritz se

retira effectivement.

Mais il n'en fut pas ainsi de Marie; et comme la présidente, qui

avait hâte de rejoindre son mari qui était déjà passé dans sa

chambre, l'invitait à se séparer de sa chère armoire:

--Encore un instant, un tout petit instant; chère maman,

dit-elle, laisse-moi finir mes affaires; j'ai encore une foule de

choses importantes à terminer; et, dès que j'aurai fini, je te

promets que j'irai me coucher.

Marie demandait cette grâce d'une voix si suppliante, d'ailleurs

c'était une enfant à la fois si obéissante et si sage, que sa

mère ne vit aucun inconvénient à lui accorder ce qu'elle

désirait; cependant, comme mademoiselle Trudchen était déj

remontée pour préparer le coucher de la petite fille, de peur que

celle-ci, dans la préoccupation que lui inspirait la vue de ses

nouveaux joujoux, n'oubliât de souffler les bougies, la

présidente s'acquitta elle-même de ce soin, ne laissant brûler

que la lampe du plafond, laquelle répandait dans la chambre une

douce et pâle lumière, et se retira à son tour en disant:

--Rentre bientôt, chère petite Marie, car, si tu restais trop

tard, tu serais fatiguée, et peut-être ne pourrais-tu plus te

lever demain.

Et, à ces mots, la présidente sortit du salon et ferma la porte

derrière elle.

Dès que Marie se trouva seule, elle en revint à la pensée qui la

préoccupait avant toutes les autres, c'est-à-dire à son pauvre

petit casse-noisette, qu'elle avait toujours continué de porter

sur son bras, enveloppé dans son mouchoir de poche. Elle le

déposa doucement sur la table, le démaillotta et visita ses

blessures. Le casse-noisette avait l'air de beaucoup souffrir,

et paraissait fort mécontent.

--Ah! cher petit bonhomme, dit-elle bien bas, ne sois pas en

colère, je t'en prie, de ce que mon frère Fritz t'a fait tant de

mal; il n'avait pas mauvaise intention, sois-en bien sûr;

seulement, ses manières sont devenues un peu rudes, et son coeur

s'est tant soit peu endurci dans sa vie de soldat. C'est, du

reste, un fort bon garçon, je puis te l'assurer, et je suis

convaincue que, lorsque tu le connaîtras davantage, tu lui

pardonneras. D'ailleurs, par compensation du mal que mon frère

t'a fait, moi, je vais te soigner si bien et si attentivement,

que, d'ici à quelques jours, tu seras redevenu joyeux et bien

portant. Quant à te replacer les dents et à te rattacher le

menton, c'est l'affaire du parrain Drosselmayer, qui s'entend

très bien à ces sortes de choses.

Mais Marie ne put achever son petit discours. Au moment où elle

prononçait le nom du parrain Drosselmayer, le casse-noisette,

auquel ce discours s'adressait, fit une si atroce grimace, et il

sortit de ses deux yeux verts un double éclair si brillant, que

la petite fille, tout effrayée, s'arrêta et fit un pas en

arrière. Mais, comme aussitôt la casse-noisette reprit sa

bienveillante physionomie et son mélancolique sourire, elle pensa

qu'elle avait été le jouet d'une illusion, et que la flamme de la

lampe, agitée par quelque courant d'air, avait défiguré ainsi le

petit bonhomme.

Elle en vint même à se moquer d'elle-même et à se dire:

--En vérité, je suis bien sotte d'avoir pu croire un instant que

cette figure de bois était capable de me faire des grimaces.

Allons, rapprochons-nous de lui et soignons-le comme son état

l'exige.

Et, à la suite de ce monologue intérieur, Marie reprit son

protégé entre ses bras, set rapprocha de l'armoire vitrée, frappa

à la porte qu'avait fermée Fritz, et dit à la poupée neuve:

--Je t'en prie, mademoiselle Claire, abandonne ton lit à mon

casse-noisette qui est malade, et, pour une nuit, accommode-toi

du sofa; songe que tu te portes à merveille et que tu es pleine

de santé, comme le prouvent tes joues rouges et rebondies.

D'ailleurs, une nuit est bientôt passée; le sofa est bon, et il

n'y aura pas encore à Nuremberg beaucoup de poupées aussi bien

couchées que toi.

Mademoiselle Claire, comme on le pense bien, ne souffla pas le

mot; mais il sembla à Marie qu'elle prenait un air fort pincé et

fort maussade. Mais Marie, qui trouvait, dans sa conscience,

qu'elle avait pris avec mademoiselle Claire tous les ménagements

convenables, ne fit pas davantage de façons avec elle, et, tirant

le lit à elle, elle y coucha avec beaucoup de soin le

casse-noisette malade, lui ramenant les draps jusqu'au menton.

Alors elle réfléchit qu'elle ne connaissait pas encore le fond du

caractère de mademoiselle Claire, puisqu'elle l'avait depuis

quelques heures seulement; qu'elle avait paru de fort mauvaise

humeur quand elle lui avait emprunté son lit, et qu'il pourrait

arriver malheur au blessé, si elle le laissait à la portée de

cette impertinente personne. En conséquence, elle plaça le lit

et le casse-noisette sur le rayon supérieur, tout contre le beau

village où la cavalerie de Fritz était cantonnée; puis, ayant

posé mademoiselle Claire sur son sofa, elle ferma l'armoire, et

s'apprêtait à aller rejoindre mademoiselle Trudchen dans sa

chambre à coucher, lorsque, dans toute la chambre, autour de la

pauvre enfant, commencèrent à se faire entendre une foule de

petits bruits sourds derrière les fauteuils, derrière le poêle,

derrière les armoires. La grande horloge attachée au mur, et que

surmontait, au lieu du coucou traditionnel, une grosse chouette

dorée, ronronnait au milieu de tout cela de plus fort en plus

fort, sans cependant se décider à sonner. Marie alors jeta les

yeux sur elle, et vit que la grosse chouette dorée avait abattu

ses ailes de manière à couvrir entièrement l'horloge, et qu'elle

avançait tant qu'elle pouvait sa hideuse tête de chat aux yeux

ronds et au bec recourbé; et alors le ronronnement, devenant plus

fort encore, se changea en un murmure qui ressemblait à une voix,

et l'on put distinguer ces mots qui semblaient sortir du bec de

la chouette:

--Horloges, horloges, ronronnez toutes bien bas: le roi des

souris a l'oreille fine. Boum, boum, boum, chantez seulement,

chantez-lui sa vieille chanson. Boum, boum, boum, sonnez,

clochettes, sonnez sa dernière heure, car bientôt ce sera fait de

lui.

Et, boum, boum, boum, on entendit retentir douze coups sourds et

enroués.

Marie avait très peur. Elle commençait à frissonner des pieds

la tête, et elle allait s'enfuir, quand elle aperçut le parrain

Drosselmayer assis sur la pendule à la place de la chouette, et

dont les deux pans de la redingote jaune avaient pris la place

des deux ailes pendantes de l'oiseau de nuit. A cette vue, elle

s'arrêta clouée à sa place par l'étonnement, et elle se mit

crier en pleurant:

--Parrain Drosselmayer, que fais-tu là-haut? Descends près de

moi, et ne m'épouvante pas ainsi, méchant parrain Drosselmayer.

Mais, à ces paroles, commencèrent à la ronde un sifflement aigu

et un ricanement enragé; puis bientôt on entendit des milliers de

petits pieds trotter derrière les murs, puis on vit des milliers

de petites lumières qui scintillaient à travers les fentes des

cloisons; quand je dis des milliers de petites lumières, je me

trompe, c'étaient des milliers de petits yeux brillants. Et

Marie s'aperçut que de tous côtés il y avait une population de

souris qui s'apprêtait à entrer. En effet, au bout de cinq

minutes, par les jointures des portes, par les fentes du

plancher, des milliers de souris pénétrèrent dans la chambre, et

trott, trott, trott, hopp, hopp, hopp, commencèrent à galoper

deçà, delà, et bientôt se mirent en rang de la même façon que

Fritz avait l'habitude de disposer ses soldats pour la bataille.

Ceci parut fort plaisant à Marie; et, comme elle ne ressentait

pas pour les souris cette terreur naturelle et puérile

qu'éprouvent les autres enfants, elle allait s'amuser sans doute

infiniment à ce spectacle, lorsque tout à coup elle entendit un

sifflement si terrible, si aigu et si prolongé, qu'un froid

glacial lui passa sur le dos. Au même instant, à ses pieds, le

plancher se souleva, et, poussé par une puissance souterraine, le

roi des souris, avec ses sept têtes couronnées, apparut à ses

pieds, au milieu du sable, du plâtre et de la terre broyée, et

chacune de ces sept têtes commença à siffloter et à grignoter

hideusement, pendant que le corps auquel appartenaient ces sept

têtes sortait à son tour. Aussitôt toute l'armée s'élança

au-devant de son roi, en couicant trois fois en choeur; puis

aussitôt, tout en gardant leurs rangs, les régiments de souris se

mirent à courir par la chambre, se dirigeant vers l'armoire

vitrée, contre laquelle Marie, enveloppée de tous côtés, commença

à battre en retraite. Nous l'avons dit, ce n'était cependant pas

une enfant peureuse; mais, quand elle se vit entourée de cette

foule innombrable de souris, commandée par ce monstre à sept

têtes, la frayeur s'empara d'elle, et son coeur commença de

battre si fort, qu'il lui sembla qu'il voulait sortir de sa

poitrine. Puis toute coup son sang parut s'arrêter, la

respiration lui manqua; à demi évanouie, elle recula en

chancelant; enfin, kling, kling, prrrr! et la glace de l'armoire

vitrée, enfoncée par son coude, tomba sur le parquet, brisée en

mille morceaux. Elle ressentit bien au moment même une vive

douleur au bras gauche; mais, en même temps, son coeur se

retrouva plus léger, car elle n'entendit plus ces horribles

couics, couics, qui l'avaient si fort effrayée; en effet, tout

était redevenu tranquille autour d'elle, les souris avaient

disparu, et elle crut que, effrayées du bruit qu'avait fait la

glace en se brisant, elles s'étaient réfugiées dans leurs trous.

Mais voilà que, presque aussitôt, succédant à ce bruit, commença

dans l'armoire une rumeur étrange, et que de toutes petites voix

aiguës criaient de toutes leurs faibles forces: «Aux armes! aux

armes! aux armes!» Et, en même temps, la sonnerie du château se

mit à sonner, et l'on entendait murmurer de tous côtés: «Allons,

alerte, alerte! levons-nous: c'est l'ennemi. Bataille,

bataille, bataille!

Marie se retourna. L'armoire était miraculeusement éclairée, et

il s'y faisait un grand remue-ménage: tous les arlequins, les

pierrots, les polichinelles et les pantins s'agitaient, couraient

deçà, delà, s'exhortant les uns les autres, tandis que les

poupées faisaient de la charpie et préparaient des remèdes pour

les blessés. Enfin, casse-noisette lui-même rejeta tout à coup

ses couvertures et sauta à bas au lit sur ses deux pieds à la

fois, en criant:

--Knac! knac! knac! Stupide tas de souris, rentrez dans vos

trous, ou, à l'instant même, vous allez avoir affaire à moi.

Mais, à cette menace, un grand sifflement retentit, et Marie

s'aperçut que les souris n'étaient pas rentrées dans leurs trous,

mais bien qu'elles s'étaient, effrayées par le bruit du verre

cassé, réfugiées sous les tables et sous les fauteuils; d'o

elles commençaient à sortir.

De son côté, casse-noisette, loin d'être effrayé par le

sifflement, parut redoubler de courage.

--Ah! misérable roi des souris, s'écria-t-il; c'est donc toi; tu

acceptes enfin le combat que je t'offre depuis si longtemps.

Viens donc; et que cette nuit décide de nous deux. Et vous, mes

bons amis, mes compagnons, mes frères, s'il est vrai que nous

nous sommes liés de quelque tendresse dans la boutique de

Zacharias, soutenez-moi dans ce rude combat. Allons, en avant!

et qui m'aime me suive!

Jamais proclamation ne fit un effet pareil: deux arlequins, un

pierrot, deux polichinelles et trois pantins s'écrièrent à haute

voix:

--Oui, seigneur, comptez sur nous, à la vie, à la mort! Nous

vaincrons sous vos ordres, ou nous périrons avec vous.

A ces paroles, qui lui prouvaient qu'il y avait de l'écho dans le

coeur de ses amis, casse-noisette se sentit tellement électrisé,

qu'il tira son sabre, et, sans calculer la hauteur effrayante o

il se trouvait, il s'élança du deuxième rayon. Marie, en voyant

ce saut périlleux, jeta un cri, car casse-noisette ne pouvait

manquer de se briser; lorsque mademoiselle Claire, qui était dans

le rayon inférieur, s'élança de son sofa, et reçut casse-noisette

entre ses bras.

--Ah! chère et bonne petite Claire, s'écria Marie en joignant

ses deux mains avec attendrissement, comme je t'ai méconnue!

Mais mademoiselle Claire, tout entière à la situation, disait au

casse-noisette:

--Comment, blessé et souffrant déjà comme vous l'êtes,

Monseigneur, vous risquez-vous dans de nouveaux dangers?

Contentez-vous de commander; laissez les antres combattre. Votre

courage est connu, et ne peut rien gagner à fournir de nouvelles

preuves.

Et, en disant ces paroles, mademoiselle Claire essayait de

retenir le valeureux casse-noisette en le pressant contre son

corsage de satin; mais celui-ci se mit à gigotter et à gambiller

de telle sorte, que mademoiselle Claire fut forcée de le laisser

échapper; il glissa donc de ses bras, et, tombant sur ses pieds

avec une grâce parfaite, il mit un genou en terre, et lui dit:

--Princesse, soyez sûre que, quoique vous ayez à une certaine

époque été injuste envers moi, je me souviendrai toujours de

vous, même au milieu de la bataille.

Alors mademoiselle Claire se pencha le plus qu'elle put, et, le

saisissant par son petit bras, elle le força de se relever; puis,

détachant avec vivacité sa ceinture tout étincelante de

paillettes, elle en fit une écharpe qu'elle voulut passer au cou

du jeune héros; mais celui-ci recula de deux pas, et, tout en

s'inclinant en témoignage de sa reconnaissance pour une si grande

faveur, il détacha le petit ruban blanc avec lequel Marie l'avait

pansé, le porta à ses lèvres, et, s'en étant ceint le corps,

léger et agile comme un oiseau, il sauta en brandissant son petit

sabre du rayon où il était sur le plancher. Aussitôt les couics

et les piaulements recommencèrent plus féroces que jamais, et le

roi des souris, comme pour répondre au défi de casse-noisette,

sortit de dessous la grande table du milieu avec son corps

d'armée, tandis qu'à droite et à gauche, les deux ailes

commençaient à déborder les fauteuils où elles s'étaient

retranchées.

La bataille

--Trompettes, sonnez la charge! Tambours, battez la générale!

cria Casse-noisette.

Et aussitôt les trompettes du régiment de hussards de Fritz se

mirent à sonner, tandis que les tambours de son infanterie

commençaient à battre et qu'on entendait le bruit sourd et

rebondissant des canons sautant sur leurs affûts. En même temps,

un corps de musiciens s'organisa: c'étaient des figaros avec

leurs guitares, des piféraris avec leurs musettes, des bergers

suisses avec leurs cors, des nègres avec leurs triangles, qui,

quoiqu'ils ne fussent aucunement convoqués par Casse-noisette, ne

commencèrent pas moins comme volontaires à descendre d'un rayon

l'autre en jouant la marche des Samnites. Cela, sans doute,

monta la tête aux bonshommes les plus pacifiques, et, à l'instant

même, une espèce de garde nationale commandée par le suisse de la

paroisse, et dans les rangs de laquelle se rangèrent les

arlequins, les polichinelles, les pierrots et les pantins,

s'organisa, et, en un instant, s'armant de tout ce qu'elle put

trouver, fut prête pour le combat. Il n'y eut pas jusqu'à un

cuisinier qui, quittant son feu, ne descendit avec sa broche,

laquelle était déjà passé un dindon à moitié rôti, et, n'allât

prendre sa place dans les rangs. Casse-noisette se mit à la tête

de ce vaillant bataillon, qui, à la honte des troupes réglées, se

trouva le premier prêt.

Il faut tout dire aussi, car on croirait que notre sympathie pour

l'illustre milice citoyenne dont nous faisons partie nous

aveugle: ce n'était pas la faute des hussards et des fantassins

de Fritz s'ils n'étaient pas en mesure aussi rapidement que les

autres. Fritz, après avoir placé les sentinelles perdues et les

postes avancés, avait caserné le reste de son armée dans quatre

boîtes qu'il avait refermées sur elle. Les malheureux

prisonniers avaient donc beau entendre le tambour et la trompette

qui les appelaient à la bataille, ils étaient enfermés et ne

pouvaient sortir. On les entendait dans leurs boîte grouiller

comme des écrevisses dans un panier; mais, quels que fussent

leurs efforts, ils ne pouvaient sortir. Enfin les grenadiers,

moins bien enfermés que les autres, parvinrent à soulever le

couvercle de leur boîte, et prêtèrent main-forte aux chasseurs et

aux voltigeurs. En un instant tous furent sur pied, et alors,

sentant de quelle utilité leur serait la cavalerie, ils allèrent

délivrer les hussards, qui se mirent aussitôt à caracoler sur les

flancs et à se ranger quatre par quatre.

Mais, si les troupes réglées étaient en retard de quelques

minutes, grâce à la discipline dans laquelle Fritz les avait

maintenues, elles eurent bientôt réparé le temps perdu, et

fantassins, cavaliers, artilleurs se mirent à descendre, pareils

à une avalanche, au milieu des applaudissements de mademoiselle

Rose et de mademoiselle Claire, qui battaient des mains en les

voyant passer, et les excitaient du geste et de la voix, comme

faisaient autrefois les belles châtelaines dont sans doute elles

descendaient.

Cependant le roi des souris avait compris que c'était une armée

tout entière à laquelle il allait avoir affaire. En effet, au

centre était Casse-Noisette avec sa vaillante garde civique;

gauche, le régiment de hussards qui n'attendait que le moment de

charger; à droite, une infanterie formidable; tandis que, sur un

tabouret qui dominait tout le champ de bataille, venait de

s'établir une batterie de dix pièces de canon; en outre, une

puissante réserve, composée de bonshommes de pain d'épice et de

chevaliers en sucre de toutes couleurs, était demeurée dans

l'armoire et commençait à s'agiter à son tour. Mais il était

trop avancé pour reculer; il donna le signal par un _couïc_ qui

fut répété en choeur par toute son armée.

En même temps, une bordée d'artillerie, partie du tabouret,

répondit en envoyant au milieu des masses souriquoises une volée

de mitraille.

Presque au même instant, tout le régiment de hussards s'ébranla

pour charger; de sorte que, d'un côté, la poussière qui s'élevait

sous les pieds des chevaux; de l'autre, la fumée des canons qui

s'épaississait de plus en plus, dérobèrent à Marie la vue du

champ de bataille.

Mais, au milieu du bruit des canons, des cris des combattants, du

râle des mourants, elle continuait d'entendre la voix de

Casse-Noisette dominant tout le fracas.

--Sergent Arlequin, criait-il, prenez vingt hommes, et jetez-vous

en tirailleur sur le flanc de l'ennemi. Lieutenant Polichinelle,

formez-vous en carré. Capitaine Paillasse, commandez des feux de

peloton. Colonel des hussards, chargez par masses, et non par

quatre, comme vous faites. Bravo! messieurs les soldats de

plomb, bravo! Que tout le monde fasse son devoir comme vous le

faites, et la journée est à nous!

Mais, par ces encouragements mêmes, Marie comprenait que la

bataille était acharnée et la victoire indécise. Les souris,

refoulées par les hussards, décimées par les feux de peloton,

culbutées par les volées de mitraille, revenaient sans cesse plus

pressées, mordant et déchirant tout ce qu'elles rencontraient;

c'était, comme les mêlées du temps de la chevalerie, une affreuse

lutte corps à corps, dans laquelle chacun attaquait et se

défendait sans s'inquiéter de son voisin. Casse-Noisette voulait

inutilement dominer l'ensemble des mouvements et procéder par

masses. Les hussards, ramenés par un corps considérable de

souris, s'étaient éparpillés et tentaient inutilement de se

réunir autour de leur colonel; un gros bataillon de souris les

avait coupés du corps d'armée et débordait la garde civique, qui

faisait des merveilles. Le suisse de la paroisse se démenait

avec sa hallebarde comme un diable dans un bénitier; le cuisinier

enfilait des rangs tout entiers de souris avec sa broche; les

soldats de plomb tenaient comme des murailles; mais Arlequin,

avec ses vingt hommes, avait été repoussé, et était venu se

mettre sous la protection de la batterie; mais le carré du

lieutenant Polichinelle avait été enfoncé, et ses débris, en

s'enfuyant, avaient jeté du désordre dans la garde civique; enfin

le capitaine Paillasse, sans doute par manque de cartouches,

avait cessé son feu et se retirait pas à pas, mais enfin se

retirait. Il résulta de ce mouvement rétrograde, opéré sur toute

la ligne, que la batterie de canons se trouva à découvert.

Aussitôt le roi des souris, comprenant que c'était de la prise de

cette batterie que dépendait pour lui le succès de la bataille,

ordonna à ses troupes les plus aguerries de charger dessus. En

un instant le tabouret fut escaladé; les canonniers se firent

tuer sur leurs pièces. L'un d'eux mit même le feu à son caisson,

et enveloppa dans sa mort héroïque une vingtaine d'ennemis. Mais

tout ce courage fut inutile contre le nombre, et bientôt une

volée de mitraille, tirée par ses propres pièces, et qui frappa

en plein dans le bataillon que commandait Casse-Noisette, lui

apprit que la batterie du tabouret était tombée au pouvoir de

l'ennemi.

Dès lors la bataille fut perdue, et Casse-Noisette ne s'occupa

plus que de faire une retraite honorable; seulement, pour donner

quelque relâche à ses troupes, il appela à lui la réserve.

Aussitôt les bonshommes de pain d'épice et le corps de bonbons en

sucre descendirent de l'armoire et donnèrent à leur tour.

C'étaient des troupes fraîches, il est vrai, mais peu

expérimentées: les bonshommes de pain d'épice surtout étaient

fort maladroits, et, frappant à tort et à travers, estropiaient

aussi bien les amis que les ennemis; le corps des bonbons tenait

ferme; mais il n'y avait entre les combattants aucune

homogénéité: c'étaient des empereurs, des chevaliers, des

Tyroliens, des jardiniers, des cupidons, des singes, des lions et

des crocodiles, de sorte qu'ils ne pouvaient combiner leurs

mouvements, et n'avaient de puissance que comme masse. Cependant

leur concours produisit un utile résultat: à peine les souris

eurent-elles goûté des bonshommes de pain d'épice et entamé le

corps de bonbons, qu'elles abandonnèrent les soldats de plomb,

dans lesquels elles avaient grand'peine à mordre, et les

polichinelles, les paillasses, les arlequins, les suisses et les

cuisiniers, qui étaient simplement rembourrés d'étoupe et de son,

pour se ruer sur la malheureuse réserve, qui, en un instant, fut

entourée par des milliers de souris, et, après une défense

héroïque, fut dévorée avec armes et bagages.

Casse-Noisette avait voulu profiter de ce moment de repos pour

rallier son armée; mais le terrible spectacle de la réserve

anéantie avait glacé les plus fiers courages. Paillasse était

pâle comme la mort; Arlequin avait son habit en lambeaux; une

souris avait pénétré dans la bosse de Polichinelle, et, comme le

renard du jeune Spartiate, lui dévorait les entrailles; enfin le

colonel des hussards était prisonnier avec une partie de son

régiment, et, grâce aux chevaux des malheureux captifs, un corps

de cavalerie souriquoise venait de s'organiser.

Il ne s'agissait donc plus, pour l'infortuné Casse-Noisette, de

victoire; il ne s'agissait même plus de retraite, il ne

s'agissait que de mourir. Casse-Noisette se mit à la tête d'un

petit groupe d'hommes, décidés comme lui à vendre chèrement leur

vie.

Pendant ce temps, la désolation régnait parmi les poupées:

mademoiselle Claire et mademoiselle Rose se tordaient les bras,

et jetaient les hauts cris.

--Hélas! disait mademoiselle Claire, me faudra-t-il mourir à la

fleur de l'âge, moi, fille de roi, destinée à un si bel avenir?

--Hélas! disait mademoiselle Rose, me faudra-t-il tomber vivante

au pouvoir de l'ennemi; et ne me suis-je si bien conservée que

pour être rongée par d'immondes souris?

Les autres poupées couraient éplorées, et leurs cris se mêlaient

aux lamentations des deux poupées principales.

Histoire d'un casse-noisette · 第 2 / 10 段