soirée, mes pauvres diables de hussards doivent être fatigués;
or, je lès connais, ce sont de braves soldats qui connaissent
leur devoir envers moi; et comme, tant que je serai là; il n'y en
aurait pas un qui se permettrait de fermer l'oeil, je vais me
retirer.
Et, à ces mots; après leur avoir donné le mot d'ordre pour qu'ils
ne fussent pas surpris par quelque patrouille ennemie, Fritz se
retira effectivement.
Mais il n'en fut pas ainsi de Marie; et comme la présidente, qui
avait hâte de rejoindre son mari qui était déjà passé dans sa
chambre, l'invitait à se séparer de sa chère armoire:
--Encore un instant, un tout petit instant; chère maman,
dit-elle, laisse-moi finir mes affaires; j'ai encore une foule de
choses importantes à terminer; et, dès que j'aurai fini, je te
promets que j'irai me coucher.
Marie demandait cette grâce d'une voix si suppliante, d'ailleurs
c'était une enfant à la fois si obéissante et si sage, que sa
mère ne vit aucun inconvénient à lui accorder ce qu'elle
désirait; cependant, comme mademoiselle Trudchen était déj
remontée pour préparer le coucher de la petite fille, de peur que
celle-ci, dans la préoccupation que lui inspirait la vue de ses
nouveaux joujoux, n'oubliât de souffler les bougies, la
présidente s'acquitta elle-même de ce soin, ne laissant brûler
que la lampe du plafond, laquelle répandait dans la chambre une
douce et pâle lumière, et se retira à son tour en disant:
--Rentre bientôt, chère petite Marie, car, si tu restais trop
tard, tu serais fatiguée, et peut-être ne pourrais-tu plus te
lever demain.
Et, à ces mots, la présidente sortit du salon et ferma la porte
derrière elle.
Dès que Marie se trouva seule, elle en revint à la pensée qui la
préoccupait avant toutes les autres, c'est-à-dire à son pauvre
petit casse-noisette, qu'elle avait toujours continué de porter
sur son bras, enveloppé dans son mouchoir de poche. Elle le
déposa doucement sur la table, le démaillotta et visita ses
blessures. Le casse-noisette avait l'air de beaucoup souffrir,
et paraissait fort mécontent.
--Ah! cher petit bonhomme, dit-elle bien bas, ne sois pas en
colère, je t'en prie, de ce que mon frère Fritz t'a fait tant de
mal; il n'avait pas mauvaise intention, sois-en bien sûr;
seulement, ses manières sont devenues un peu rudes, et son coeur
s'est tant soit peu endurci dans sa vie de soldat. C'est, du
reste, un fort bon garçon, je puis te l'assurer, et je suis
convaincue que, lorsque tu le connaîtras davantage, tu lui
pardonneras. D'ailleurs, par compensation du mal que mon frère
t'a fait, moi, je vais te soigner si bien et si attentivement,
que, d'ici à quelques jours, tu seras redevenu joyeux et bien
portant. Quant à te replacer les dents et à te rattacher le
menton, c'est l'affaire du parrain Drosselmayer, qui s'entend
très bien à ces sortes de choses.
Mais Marie ne put achever son petit discours. Au moment où elle
prononçait le nom du parrain Drosselmayer, le casse-noisette,
auquel ce discours s'adressait, fit une si atroce grimace, et il
sortit de ses deux yeux verts un double éclair si brillant, que
la petite fille, tout effrayée, s'arrêta et fit un pas en
arrière. Mais, comme aussitôt la casse-noisette reprit sa
bienveillante physionomie et son mélancolique sourire, elle pensa
qu'elle avait été le jouet d'une illusion, et que la flamme de la
lampe, agitée par quelque courant d'air, avait défiguré ainsi le
petit bonhomme.
Elle en vint même à se moquer d'elle-même et à se dire:
--En vérité, je suis bien sotte d'avoir pu croire un instant que
cette figure de bois était capable de me faire des grimaces.
Allons, rapprochons-nous de lui et soignons-le comme son état
l'exige.
Et, à la suite de ce monologue intérieur, Marie reprit son
protégé entre ses bras, set rapprocha de l'armoire vitrée, frappa
à la porte qu'avait fermée Fritz, et dit à la poupée neuve:
--Je t'en prie, mademoiselle Claire, abandonne ton lit à mon
casse-noisette qui est malade, et, pour une nuit, accommode-toi
du sofa; songe que tu te portes à merveille et que tu es pleine
de santé, comme le prouvent tes joues rouges et rebondies.
D'ailleurs, une nuit est bientôt passée; le sofa est bon, et il
n'y aura pas encore à Nuremberg beaucoup de poupées aussi bien
couchées que toi.
Mademoiselle Claire, comme on le pense bien, ne souffla pas le
mot; mais il sembla à Marie qu'elle prenait un air fort pincé et
fort maussade. Mais Marie, qui trouvait, dans sa conscience,
qu'elle avait pris avec mademoiselle Claire tous les ménagements
convenables, ne fit pas davantage de façons avec elle, et, tirant
le lit à elle, elle y coucha avec beaucoup de soin le
casse-noisette malade, lui ramenant les draps jusqu'au menton.
Alors elle réfléchit qu'elle ne connaissait pas encore le fond du
caractère de mademoiselle Claire, puisqu'elle l'avait depuis
quelques heures seulement; qu'elle avait paru de fort mauvaise
humeur quand elle lui avait emprunté son lit, et qu'il pourrait
arriver malheur au blessé, si elle le laissait à la portée de
cette impertinente personne. En conséquence, elle plaça le lit
et le casse-noisette sur le rayon supérieur, tout contre le beau
village où la cavalerie de Fritz était cantonnée; puis, ayant
posé mademoiselle Claire sur son sofa, elle ferma l'armoire, et
s'apprêtait à aller rejoindre mademoiselle Trudchen dans sa
chambre à coucher, lorsque, dans toute la chambre, autour de la
pauvre enfant, commencèrent à se faire entendre une foule de
petits bruits sourds derrière les fauteuils, derrière le poêle,
derrière les armoires. La grande horloge attachée au mur, et que
surmontait, au lieu du coucou traditionnel, une grosse chouette
dorée, ronronnait au milieu de tout cela de plus fort en plus
fort, sans cependant se décider à sonner. Marie alors jeta les
yeux sur elle, et vit que la grosse chouette dorée avait abattu
ses ailes de manière à couvrir entièrement l'horloge, et qu'elle
avançait tant qu'elle pouvait sa hideuse tête de chat aux yeux
ronds et au bec recourbé; et alors le ronronnement, devenant plus
fort encore, se changea en un murmure qui ressemblait à une voix,
et l'on put distinguer ces mots qui semblaient sortir du bec de
la chouette:
--Horloges, horloges, ronronnez toutes bien bas: le roi des
souris a l'oreille fine. Boum, boum, boum, chantez seulement,
chantez-lui sa vieille chanson. Boum, boum, boum, sonnez,
clochettes, sonnez sa dernière heure, car bientôt ce sera fait de
lui.
Et, boum, boum, boum, on entendit retentir douze coups sourds et
enroués.
Marie avait très peur. Elle commençait à frissonner des pieds
la tête, et elle allait s'enfuir, quand elle aperçut le parrain
Drosselmayer assis sur la pendule à la place de la chouette, et
dont les deux pans de la redingote jaune avaient pris la place
des deux ailes pendantes de l'oiseau de nuit. A cette vue, elle
s'arrêta clouée à sa place par l'étonnement, et elle se mit
crier en pleurant:
--Parrain Drosselmayer, que fais-tu là-haut? Descends près de
moi, et ne m'épouvante pas ainsi, méchant parrain Drosselmayer.
Mais, à ces paroles, commencèrent à la ronde un sifflement aigu
et un ricanement enragé; puis bientôt on entendit des milliers de
petits pieds trotter derrière les murs, puis on vit des milliers
de petites lumières qui scintillaient à travers les fentes des
cloisons; quand je dis des milliers de petites lumières, je me
trompe, c'étaient des milliers de petits yeux brillants. Et
Marie s'aperçut que de tous côtés il y avait une population de
souris qui s'apprêtait à entrer. En effet, au bout de cinq
minutes, par les jointures des portes, par les fentes du
plancher, des milliers de souris pénétrèrent dans la chambre, et
trott, trott, trott, hopp, hopp, hopp, commencèrent à galoper
deçà, delà, et bientôt se mirent en rang de la même façon que
Fritz avait l'habitude de disposer ses soldats pour la bataille.
Ceci parut fort plaisant à Marie; et, comme elle ne ressentait
pas pour les souris cette terreur naturelle et puérile
qu'éprouvent les autres enfants, elle allait s'amuser sans doute
infiniment à ce spectacle, lorsque tout à coup elle entendit un
sifflement si terrible, si aigu et si prolongé, qu'un froid
glacial lui passa sur le dos. Au même instant, à ses pieds, le
plancher se souleva, et, poussé par une puissance souterraine, le
roi des souris, avec ses sept têtes couronnées, apparut à ses
pieds, au milieu du sable, du plâtre et de la terre broyée, et
chacune de ces sept têtes commença à siffloter et à grignoter
hideusement, pendant que le corps auquel appartenaient ces sept
têtes sortait à son tour. Aussitôt toute l'armée s'élança
au-devant de son roi, en couicant trois fois en choeur; puis
aussitôt, tout en gardant leurs rangs, les régiments de souris se
mirent à courir par la chambre, se dirigeant vers l'armoire
vitrée, contre laquelle Marie, enveloppée de tous côtés, commença
à battre en retraite. Nous l'avons dit, ce n'était cependant pas
une enfant peureuse; mais, quand elle se vit entourée de cette
foule innombrable de souris, commandée par ce monstre à sept
têtes, la frayeur s'empara d'elle, et son coeur commença de
battre si fort, qu'il lui sembla qu'il voulait sortir de sa
poitrine. Puis toute coup son sang parut s'arrêter, la
respiration lui manqua; à demi évanouie, elle recula en
chancelant; enfin, kling, kling, prrrr! et la glace de l'armoire
vitrée, enfoncée par son coude, tomba sur le parquet, brisée en
mille morceaux. Elle ressentit bien au moment même une vive
douleur au bras gauche; mais, en même temps, son coeur se
retrouva plus léger, car elle n'entendit plus ces horribles
couics, couics, qui l'avaient si fort effrayée; en effet, tout
était redevenu tranquille autour d'elle, les souris avaient
disparu, et elle crut que, effrayées du bruit qu'avait fait la
glace en se brisant, elles s'étaient réfugiées dans leurs trous.
Mais voilà que, presque aussitôt, succédant à ce bruit, commença
dans l'armoire une rumeur étrange, et que de toutes petites voix
aiguës criaient de toutes leurs faibles forces: «Aux armes! aux
armes! aux armes!» Et, en même temps, la sonnerie du château se
mit à sonner, et l'on entendait murmurer de tous côtés: «Allons,
alerte, alerte! levons-nous: c'est l'ennemi. Bataille,
bataille, bataille!
Marie se retourna. L'armoire était miraculeusement éclairée, et
il s'y faisait un grand remue-ménage: tous les arlequins, les
pierrots, les polichinelles et les pantins s'agitaient, couraient
deçà, delà, s'exhortant les uns les autres, tandis que les
poupées faisaient de la charpie et préparaient des remèdes pour
les blessés. Enfin, casse-noisette lui-même rejeta tout à coup
ses couvertures et sauta à bas au lit sur ses deux pieds à la
fois, en criant:
--Knac! knac! knac! Stupide tas de souris, rentrez dans vos
trous, ou, à l'instant même, vous allez avoir affaire à moi.
Mais, à cette menace, un grand sifflement retentit, et Marie
s'aperçut que les souris n'étaient pas rentrées dans leurs trous,
mais bien qu'elles s'étaient, effrayées par le bruit du verre
cassé, réfugiées sous les tables et sous les fauteuils; d'o
elles commençaient à sortir.
De son côté, casse-noisette, loin d'être effrayé par le
sifflement, parut redoubler de courage.
--Ah! misérable roi des souris, s'écria-t-il; c'est donc toi; tu
acceptes enfin le combat que je t'offre depuis si longtemps.
Viens donc; et que cette nuit décide de nous deux. Et vous, mes
bons amis, mes compagnons, mes frères, s'il est vrai que nous
nous sommes liés de quelque tendresse dans la boutique de
Zacharias, soutenez-moi dans ce rude combat. Allons, en avant!
et qui m'aime me suive!
Jamais proclamation ne fit un effet pareil: deux arlequins, un
pierrot, deux polichinelles et trois pantins s'écrièrent à haute
voix:
--Oui, seigneur, comptez sur nous, à la vie, à la mort! Nous
vaincrons sous vos ordres, ou nous périrons avec vous.
A ces paroles, qui lui prouvaient qu'il y avait de l'écho dans le
coeur de ses amis, casse-noisette se sentit tellement électrisé,
qu'il tira son sabre, et, sans calculer la hauteur effrayante o
il se trouvait, il s'élança du deuxième rayon. Marie, en voyant
ce saut périlleux, jeta un cri, car casse-noisette ne pouvait
manquer de se briser; lorsque mademoiselle Claire, qui était dans
le rayon inférieur, s'élança de son sofa, et reçut casse-noisette
entre ses bras.
--Ah! chère et bonne petite Claire, s'écria Marie en joignant
ses deux mains avec attendrissement, comme je t'ai méconnue!
Mais mademoiselle Claire, tout entière à la situation, disait au
casse-noisette:
--Comment, blessé et souffrant déjà comme vous l'êtes,
Monseigneur, vous risquez-vous dans de nouveaux dangers?
Contentez-vous de commander; laissez les antres combattre. Votre
courage est connu, et ne peut rien gagner à fournir de nouvelles
preuves.
Et, en disant ces paroles, mademoiselle Claire essayait de
retenir le valeureux casse-noisette en le pressant contre son
corsage de satin; mais celui-ci se mit à gigotter et à gambiller
de telle sorte, que mademoiselle Claire fut forcée de le laisser
échapper; il glissa donc de ses bras, et, tombant sur ses pieds
avec une grâce parfaite, il mit un genou en terre, et lui dit:
--Princesse, soyez sûre que, quoique vous ayez à une certaine
époque été injuste envers moi, je me souviendrai toujours de
vous, même au milieu de la bataille.
Alors mademoiselle Claire se pencha le plus qu'elle put, et, le
saisissant par son petit bras, elle le força de se relever; puis,
détachant avec vivacité sa ceinture tout étincelante de
paillettes, elle en fit une écharpe qu'elle voulut passer au cou
du jeune héros; mais celui-ci recula de deux pas, et, tout en
s'inclinant en témoignage de sa reconnaissance pour une si grande
faveur, il détacha le petit ruban blanc avec lequel Marie l'avait
pansé, le porta à ses lèvres, et, s'en étant ceint le corps,
léger et agile comme un oiseau, il sauta en brandissant son petit
sabre du rayon où il était sur le plancher. Aussitôt les couics
et les piaulements recommencèrent plus féroces que jamais, et le
roi des souris, comme pour répondre au défi de casse-noisette,
sortit de dessous la grande table du milieu avec son corps
d'armée, tandis qu'à droite et à gauche, les deux ailes
commençaient à déborder les fauteuils où elles s'étaient
retranchées.
La bataille
--Trompettes, sonnez la charge! Tambours, battez la générale!
cria Casse-noisette.
Et aussitôt les trompettes du régiment de hussards de Fritz se
mirent à sonner, tandis que les tambours de son infanterie
commençaient à battre et qu'on entendait le bruit sourd et
rebondissant des canons sautant sur leurs affûts. En même temps,
un corps de musiciens s'organisa: c'étaient des figaros avec
leurs guitares, des piféraris avec leurs musettes, des bergers
suisses avec leurs cors, des nègres avec leurs triangles, qui,
quoiqu'ils ne fussent aucunement convoqués par Casse-noisette, ne
commencèrent pas moins comme volontaires à descendre d'un rayon
l'autre en jouant la marche des Samnites. Cela, sans doute,
monta la tête aux bonshommes les plus pacifiques, et, à l'instant
même, une espèce de garde nationale commandée par le suisse de la
paroisse, et dans les rangs de laquelle se rangèrent les
arlequins, les polichinelles, les pierrots et les pantins,
s'organisa, et, en un instant, s'armant de tout ce qu'elle put
trouver, fut prête pour le combat. Il n'y eut pas jusqu'à un
cuisinier qui, quittant son feu, ne descendit avec sa broche,
laquelle était déjà passé un dindon à moitié rôti, et, n'allât
prendre sa place dans les rangs. Casse-noisette se mit à la tête
de ce vaillant bataillon, qui, à la honte des troupes réglées, se
trouva le premier prêt.
Il faut tout dire aussi, car on croirait que notre sympathie pour
l'illustre milice citoyenne dont nous faisons partie nous
aveugle: ce n'était pas la faute des hussards et des fantassins
de Fritz s'ils n'étaient pas en mesure aussi rapidement que les
autres. Fritz, après avoir placé les sentinelles perdues et les
postes avancés, avait caserné le reste de son armée dans quatre
boîtes qu'il avait refermées sur elle. Les malheureux
prisonniers avaient donc beau entendre le tambour et la trompette
qui les appelaient à la bataille, ils étaient enfermés et ne
pouvaient sortir. On les entendait dans leurs boîte grouiller
comme des écrevisses dans un panier; mais, quels que fussent
leurs efforts, ils ne pouvaient sortir. Enfin les grenadiers,
moins bien enfermés que les autres, parvinrent à soulever le
couvercle de leur boîte, et prêtèrent main-forte aux chasseurs et
aux voltigeurs. En un instant tous furent sur pied, et alors,
sentant de quelle utilité leur serait la cavalerie, ils allèrent
délivrer les hussards, qui se mirent aussitôt à caracoler sur les
flancs et à se ranger quatre par quatre.
Mais, si les troupes réglées étaient en retard de quelques
minutes, grâce à la discipline dans laquelle Fritz les avait
maintenues, elles eurent bientôt réparé le temps perdu, et
fantassins, cavaliers, artilleurs se mirent à descendre, pareils
à une avalanche, au milieu des applaudissements de mademoiselle
Rose et de mademoiselle Claire, qui battaient des mains en les
voyant passer, et les excitaient du geste et de la voix, comme
faisaient autrefois les belles châtelaines dont sans doute elles
descendaient.
Cependant le roi des souris avait compris que c'était une armée
tout entière à laquelle il allait avoir affaire. En effet, au
centre était Casse-Noisette avec sa vaillante garde civique;
gauche, le régiment de hussards qui n'attendait que le moment de
charger; à droite, une infanterie formidable; tandis que, sur un
tabouret qui dominait tout le champ de bataille, venait de
s'établir une batterie de dix pièces de canon; en outre, une
puissante réserve, composée de bonshommes de pain d'épice et de
chevaliers en sucre de toutes couleurs, était demeurée dans
l'armoire et commençait à s'agiter à son tour. Mais il était
trop avancé pour reculer; il donna le signal par un _couïc_ qui
fut répété en choeur par toute son armée.
En même temps, une bordée d'artillerie, partie du tabouret,
répondit en envoyant au milieu des masses souriquoises une volée
de mitraille.
Presque au même instant, tout le régiment de hussards s'ébranla
pour charger; de sorte que, d'un côté, la poussière qui s'élevait
sous les pieds des chevaux; de l'autre, la fumée des canons qui
s'épaississait de plus en plus, dérobèrent à Marie la vue du
champ de bataille.
Mais, au milieu du bruit des canons, des cris des combattants, du
râle des mourants, elle continuait d'entendre la voix de
Casse-Noisette dominant tout le fracas.
--Sergent Arlequin, criait-il, prenez vingt hommes, et jetez-vous
en tirailleur sur le flanc de l'ennemi. Lieutenant Polichinelle,
formez-vous en carré. Capitaine Paillasse, commandez des feux de
peloton. Colonel des hussards, chargez par masses, et non par
quatre, comme vous faites. Bravo! messieurs les soldats de
plomb, bravo! Que tout le monde fasse son devoir comme vous le
faites, et la journée est à nous!
Mais, par ces encouragements mêmes, Marie comprenait que la
bataille était acharnée et la victoire indécise. Les souris,
refoulées par les hussards, décimées par les feux de peloton,
culbutées par les volées de mitraille, revenaient sans cesse plus
pressées, mordant et déchirant tout ce qu'elles rencontraient;
c'était, comme les mêlées du temps de la chevalerie, une affreuse
lutte corps à corps, dans laquelle chacun attaquait et se
défendait sans s'inquiéter de son voisin. Casse-Noisette voulait
inutilement dominer l'ensemble des mouvements et procéder par
masses. Les hussards, ramenés par un corps considérable de
souris, s'étaient éparpillés et tentaient inutilement de se
réunir autour de leur colonel; un gros bataillon de souris les
avait coupés du corps d'armée et débordait la garde civique, qui
faisait des merveilles. Le suisse de la paroisse se démenait
avec sa hallebarde comme un diable dans un bénitier; le cuisinier
enfilait des rangs tout entiers de souris avec sa broche; les
soldats de plomb tenaient comme des murailles; mais Arlequin,
avec ses vingt hommes, avait été repoussé, et était venu se
mettre sous la protection de la batterie; mais le carré du
lieutenant Polichinelle avait été enfoncé, et ses débris, en
s'enfuyant, avaient jeté du désordre dans la garde civique; enfin
le capitaine Paillasse, sans doute par manque de cartouches,
avait cessé son feu et se retirait pas à pas, mais enfin se
retirait. Il résulta de ce mouvement rétrograde, opéré sur toute
la ligne, que la batterie de canons se trouva à découvert.
Aussitôt le roi des souris, comprenant que c'était de la prise de
cette batterie que dépendait pour lui le succès de la bataille,
ordonna à ses troupes les plus aguerries de charger dessus. En
un instant le tabouret fut escaladé; les canonniers se firent
tuer sur leurs pièces. L'un d'eux mit même le feu à son caisson,
et enveloppa dans sa mort héroïque une vingtaine d'ennemis. Mais
tout ce courage fut inutile contre le nombre, et bientôt une
volée de mitraille, tirée par ses propres pièces, et qui frappa
en plein dans le bataillon que commandait Casse-Noisette, lui
apprit que la batterie du tabouret était tombée au pouvoir de
l'ennemi.
Dès lors la bataille fut perdue, et Casse-Noisette ne s'occupa
plus que de faire une retraite honorable; seulement, pour donner
quelque relâche à ses troupes, il appela à lui la réserve.
Aussitôt les bonshommes de pain d'épice et le corps de bonbons en
sucre descendirent de l'armoire et donnèrent à leur tour.
C'étaient des troupes fraîches, il est vrai, mais peu
expérimentées: les bonshommes de pain d'épice surtout étaient
fort maladroits, et, frappant à tort et à travers, estropiaient
aussi bien les amis que les ennemis; le corps des bonbons tenait
ferme; mais il n'y avait entre les combattants aucune
homogénéité: c'étaient des empereurs, des chevaliers, des
Tyroliens, des jardiniers, des cupidons, des singes, des lions et
des crocodiles, de sorte qu'ils ne pouvaient combiner leurs
mouvements, et n'avaient de puissance que comme masse. Cependant
leur concours produisit un utile résultat: à peine les souris
eurent-elles goûté des bonshommes de pain d'épice et entamé le
corps de bonbons, qu'elles abandonnèrent les soldats de plomb,
dans lesquels elles avaient grand'peine à mordre, et les
polichinelles, les paillasses, les arlequins, les suisses et les
cuisiniers, qui étaient simplement rembourrés d'étoupe et de son,
pour se ruer sur la malheureuse réserve, qui, en un instant, fut
entourée par des milliers de souris, et, après une défense
héroïque, fut dévorée avec armes et bagages.
Casse-Noisette avait voulu profiter de ce moment de repos pour
rallier son armée; mais le terrible spectacle de la réserve
anéantie avait glacé les plus fiers courages. Paillasse était
pâle comme la mort; Arlequin avait son habit en lambeaux; une
souris avait pénétré dans la bosse de Polichinelle, et, comme le
renard du jeune Spartiate, lui dévorait les entrailles; enfin le
colonel des hussards était prisonnier avec une partie de son
régiment, et, grâce aux chevaux des malheureux captifs, un corps
de cavalerie souriquoise venait de s'organiser.
Il ne s'agissait donc plus, pour l'infortuné Casse-Noisette, de
victoire; il ne s'agissait même plus de retraite, il ne
s'agissait que de mourir. Casse-Noisette se mit à la tête d'un
petit groupe d'hommes, décidés comme lui à vendre chèrement leur
vie.
Pendant ce temps, la désolation régnait parmi les poupées:
mademoiselle Claire et mademoiselle Rose se tordaient les bras,
et jetaient les hauts cris.
--Hélas! disait mademoiselle Claire, me faudra-t-il mourir à la
fleur de l'âge, moi, fille de roi, destinée à un si bel avenir?
--Hélas! disait mademoiselle Rose, me faudra-t-il tomber vivante
au pouvoir de l'ennemi; et ne me suis-je si bien conservée que
pour être rongée par d'immondes souris?
Les autres poupées couraient éplorées, et leurs cris se mêlaient
aux lamentations des deux poupées principales.