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Alexandre Dumas
Histoire d'un casse-noisette
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE Où il est expliqué comment l'auteur fut contraint de
raconter l'histoire du Casse-Noisette de Nuremberg.
HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE
Le parrain Drosselmayer
L'arbre de Noël
Le petit homme au manteau de bois
Choses merveilleuses.
La bataille
La maladie
Histoire de la noisette Krakatuk et de la princesse Pirlipate
Comment naquit la princesse Pirlipate, et quelle grande joie
cette naissance donna à ses illustres parents.
Comment, malgré toutes les précautions prises par la reine,
dame Souriçonne accomplit sa menace à l'endroit de la princesse
Pirlipate.
Comment le mécanicien et l'astrologue parcoururent les quatre
parties du monde et en découvrirent une cinquième, sans trouver
la noisette Krakatuk.
Comment, après avoir trouvé la noisette Krakatuk, le mécanicien
et l'astrologue trouvèrent le jeune homme qui devait la casser.
L'oncle et le neveu
La capitale
Le royaume des poupées
Le voyage
Conclusion
L'ÉGOÏSTE
NICOLAS LE PHILOSOPHE
PRÉFACE
Où il est expliqué comment l'auteur fut contraint de raconter
l'histoire du Casse-Noisette de Nuremberg.
Il y avait une grande soirée d'enfants chez mon ami le comte de
M..., et j'avais contribué, pour ma part, à grossir la bruyante
et joyeuse réunion en y conduisant ma fille.
Il est vrai qu'au bout d'une demi-heure, pendant laquelle j'avais
paternellement assisté à quatre ou cinq parties successives de
colin-maillard, de main chaude et de toilette de madame, la tête
tant soit peu brisée du sabbat que faisaient une vingtaine de
charmants petits démons de huit à dix ans, lesquels criaient
qui mieux mieux, je m'esquivais du salon et me mettais à la
recherche de certain boudoir de ma connaissance, bien sourd et
bien retiré, dans lequel je comptais reprendre tout doucement le
fil de mes idées interrompues.
J'avais opéré ma retraite avec autant d'adresse que de bonheur,
me soustrayant non-seulement aux regards des jeunes invités, ce
qui n'était pas bien difficile, vu la grande attention qu'ils
donnaient à leurs jeux, mais encore à ceux des parents, ce qui
était une bien autre affaire. J'avais atteint le boudoir tant
désiré, lorsque je m'aperçus, en y entrant, qu'il était
momentanément transformé en réfectoire, et que des buffets
gigantesques y étaient dressés tout chargés de pâtisseries et de
rafraîchissements. Or, comme ces préparatifs gastronomiques
m'étaient une nouvelle garantie que je ne serais pas dérang
avant l'heure du souper, puisque le susdit boudoir était réserv
à la collation, j'avisai un énorme fauteuil à la Voltaire, une
véritable bergère Louis XV à dossier rembourré et à bras
arrondis, une paresseuse comme on dit en Italie, ce pays des
véritables paresseux, et je m'y accommodai voluptueusement, tout
ravi à cette idée que j'allais passer une heure seul en
tête-à-tête avec mes pensées, chose si précieuse au milieu de ce
tourbillon dans lequel, nous autres vassaux du public, nous
sommes incessamment entraînés.
Aussi, soit fatigue, soit manque d'habitude, soit résultat d'un
bien-être si rare, au bout de dix minutes de méditation, j'étais
profondément endormi.
Je ne sais depuis combien de temps j'avais perdu le sentiment de
ce qui se passait autour de moi, lorsque tout à coup je fus tir
de mon sommeil par de bruyants éclats de rire. J'ouvris de
grands yeux hagards qui ne virent au-dessus d'eux qu'un charmant
plafond de Boucher, tout semé d'Amours et de colombes, et
j'essayai de me lever; mais l'effort fut infructueux, j'étais
attaché à mon fauteuil avec non moins de solidité que l'était
Gulliver sur le rivage de Lilliput.
Je compris à l'instant même le désavantage de ma position;
j'avais été surpris sur le territoire ennemi, et j'étais
prisonnier de guerre.
Ce qu'il y avait de mieux à faire dans ma situation, c'était d'en
prendre bravement mon parti et de traiter à l'amiable de ma
liberté.
Ma première proposition fut de conduire le lendemain mes
vainqueurs chez Félix, et de mettre toute sa boutique à leur
disposition. Malheureusement le moment était mal choisi, je
parlais à un auditoire qui m'écoutait la bouche bourrée de babas
et les mains pleines de petit pâtés.
Ma proposition fut donc honteusement repoussée.
J'offris de réunir le lendemain toute l'honorable société dans un
jardin au choix, et d'y tirer un feu d'artifice composé d'un
nombre de soleils et de chandelles romaines qui serait fixé par
les spectateurs eux-mêmes.
Cette offre eut assez de succès près des petits garçons; mais les
petites filles s'y opposèrent formellement, déclarant qu'elles
avaient horriblement peur des feux d'artifice, que leurs nerfs ne
pouvaient supporter le bruit des pétards, et que l'odeur de la
poudre les incommodait.
J'allais ouvrir un troisième avis, lorsque j'entendis une petite
voix flûtée qui glissait tout bas à l'oreille de ses compagnes
ces mots qui me firent frémir:
--Dites à papa, qui fait des histoires, de nous raconter un joli
conte.
Je voulus protester; mais à l'instant même ma voix fut couverte
par ces cris:
--Ah! oui, un conte, un joli conte; nous voulons un conte.
--Mais, mes enfants, criai-je de toutes mes forces, vous me
demandez la chose la plus difficile qu'il y ait au monde! un
conte! comme vous y allez. Demandez-moi l'_Iliade_,
demandez-moi l'_Énéide_, demandez-moi la _Jérusalem délivrée_, et
je passerai encore par là; mais un conte! Peste! Perrault est
un bien autre homme qu'Homère, que Virgile et que le Tasse, et le
_Petit Poucet_ une création bien autrement originale qu'Achille,
Turnus ou Renaud.
--Nous ne voulons point de poème épique, crièrent les enfants
tout d'une voix, nous voulons un conte!
--Mes chers enfants, si...
--Il n'y a pas de si; nous voulons un conte!
--Mais, mes petits amis...
--Il n'y a pas de mais; nous voulons un conte! nous voulons un
conte! nous voulons un conte! reprirent en choeur toutes les
voix, avec un accent qui n'admettait pas de réplique.
--Eh bien, donc, repris-je en soupirant, va pour un conte.
--Ah! c'est bien heureux! dirent mes persécuteurs.
--Mais je vous préviens d'une chose, c'est que le conte que je
vais vous raconter n'est pas de moi.
--Qu'est-ce que cela nous fait, pouvu qu'il nous amuse?
J'avoue que je fus un peu humilié du peu d'insistance que mettait
mon auditoire à avoir une oeuvre originale.
--Et de qui est-il, votre conte, Monsieur! dit une petite voix
appartenant sans doute à une organisation plus curieuse que les
autres.
--Il est d'Hoffmann, Mademoiselle. Connaissez-vous Hoffmann?
--Non, Monsieur, je ne le connais pas.
--Et comment s'appelle-t-il, ton conte? demanda, du ton d'un
gaillard qui sent qu'il a le droit d'interroger, le fils du
maître de la maison.
--_Le Casse-Noisette de Nuremberg_, répondis-je en toute
humilité. Le titre vous convient-il, mon cher Henri?
--Hum! ça ne promet pas grand'chose de beau, ce titre-là. Mais,
n'importe, va toujours; si tu nous ennuies, nous t'arrêterons et
tu nous en diras un autre, et ainsi de suite, je t'en préviens,
jusqu'à ce que tu nous en dises un qui nous amuse.
--Un instant, un instant; je ne prends pas cet engagement-là. Si
vous étiez de grandes personnes, à la bonne heure.
--Voilà pourtant nos conditions, sinon, prisonnier à perpétuité.
--Mon cher Henri, vous êtes un enfant charmant, élevé à ravir, et
cela m'étonnera fort si vous ne devenez pas un jour un homme
d'État très-distingué; déliez-moi, et je ferai tout ce que vous
voudrez.
--Parole d'honneur?
--Parole d'honneur.
Au même instant, je sentis les mille fils qui me retenaient se
détendre; chacun avait mis la main à l'oeuvre de ma délivrance,
et, au bout d'une demi-minute, j'étais rendu à liberté.
Or, comme il faut tenir sa parole, même quand elle est donnée
des enfants, j'invitai mes auditeurs à s'asseoir commodément,
afin qu'ils pussent passer sans douleur de l'audition au sommeil,
et, quand chacun eut pris sa place, je commençai ainsi:
HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE
Le parrain Drosselmayer
Il y avait une fois, dans la ville de Nuremberg, un président
fort considéré qu'on appelait M. le président Silberhaus, ce qui
veut dire _maison d'argent._
Ce président avait un fils et une fille.
Le fils, âgé de neuf ans, s'appelait Fritz.
La fille, âgée de sept ans et demi, s'appelait Marie.
C'étaient deux jolis enfants, mais si différents de caractère et
de visage, qu'on n'eût jamais cru que c'étaient le frère et la
soeur.
Fritz était un bon gros garçon, joufflu, rodomont, espiègle,
frappant du pied à la moindre contrariété, convaincu que toutes
les choses de ce monde étaient créées pour servir à son amusement
ou subir son caprice, et demeurant dans cette conviction jusqu'au
moment où le docteur, impatienté de ses cris et de ses pleurs, ou
de ses trépignements, sortait de son cabinet, et, levant l'index
de la main droite à la hauteur de son sourcil froncé, disait ces
seules paroles:
--Monsieur Fritz!...
Alors Fritz se sentait pris d'une énorme envie de rentrer sous
terre.
Quant à sa mère, il va sans dire qu'à quelque hauteur qu'elle
levât le doigt ou même la main, Fritz n'y faisait aucune
attention.
Sa soeur Marie, tout au contraire, était une frêle et pâle
enfant, aux longs cheveux bouclés naturellement et tombant sur
ses petites épaules blanches, comme une gerbe d'or mobile et
rayonnante sur un vase d'albâtre. Elle était modeste, douce,
affable, miséricordieuse à toutes les douleurs, même à celles de
ses poupées; obéissante au premier signe de madame la présidente,
et ne donnant jamais un démenti même à sa gouvernante,
mademoiselle Trudchen; ce qui fait que Marie était adorée de tout
le monde.
Or, le 24 décembre de l'année 17... était arrivé. Vous
n'ignorez pas, mes petits amis, que le 24 décembre est la veille
de la Noël, c'est-à-dire du jour où l'enfant Jésus est né dans
une crèche, entre un âne et un boeuf. Maintenant, je vais vous
expliquer une chose.
Les plus ignorants d'entre vous ont entendu dire que chaque pays
a ses habitudes, n'est-ce pas? et les plus instruits savent sans
doute déjà que Nuremberg est une ville d'Allemagne fort renommée
pour ses joujoux, ses poupées et ses polichinelles, dont elle
envoie de pleines caisses dans tous les autres pays du monde; ce
qui fait que les enfants de Nuremberg doivent être les plus
heureux enfants de la terre, à moins qu'ils ne soient comme les
habitants d'Ostende, qui n'ont des huîtres que pour les regarder
passer.
Donc, l'Allemagne, étant un autre pays que la France, a d'autres
habitudes qu'elle. En France, le premier jour de l'an est le
jour des étrennes, ce qui fait que beaucoup de gens désiraient
fort que l'année commençât toujours par le 2 janvier. Mais, en
Allemagne, le jour des étrennes est le 24 décembre, c'est-à-dire
la veille de la Noël. Il y a plus, les étrennes se donnent, de
l'autre côté du Rhin, d'une façon toute particulière: on plante
dans le salon un grand arbre, on le place au milieu d'une table,
et à toutes ses branches on suspend les joujoux que l'on veut
donner aux enfants; ce qui ne peut pas tenir sur les branches, on
le met sur la table; puis on dit aux enfants que c'est le bon
petit Jésus qui leur envoie leur part des présents qu'il à reçus
des trois rois mages, et, en cela, on ne leur fait qu'un
demi-mensonge, car, vous le savez, c'est de Jésus que nous
viennent tous les biens de ce monde.
Je n'ai pas besoin de vous dire que, parmi les enfants favorisés
de Nuremberg, c'est-à-dire parmi ceux qui à la Noël recevaient le
plus de joujoux de toutes façons, étaient les enfants du
président Silberhaus; car, outre leur père et leur mère qui les
adoraient, ils avaient encore un parrain qui les adorait aussi et
qu'ils appelaient parrain Drosselmayer.
Il faut que je vous fasse en deux mots le portrait de cet
illustre personnage, qui tenait dans la ville de Nuremberg une
place presque aussi distinguée que celle du président Silberhaus.
Parrain Drosselmayer conseiller de médecine, n'était pas un joli
garçon le moins du monde, tant s'en faut. C'était un grand homme
sec, de cinq pieds huit pouces, qui se tenait fort voûté, ce qui
faisait que, malgré ses longues jambes, il pouvait ramasser son
mouchoir, s'il tombait à terre, presque sans se baisser. Il
avait le visage ridé comme une pomme de reinette sur laquelle a
passé la gelée d'avril. A la place de son oeil droit était un
grand emplâtre noir; il était parfaitement chauve, inconvénient
auquel il parait en portant une perruque gazonnante et frisée,
qui était un fort ingénieux morceau de sa composition fait en
verre filé; ce qui le forçait, par égard pour ce respectable
couvre-chef, de porter sans cesse son chapeau sous le bras. Au
reste, l'oeil qui lui restait était vif et brillant, et semblait
faire non seulement sa besogne, mais celle de son camarade
absent, tant il roulait rapidement autour d'une chambre dont
parrain Drosselmayer désirait d'un seul regard embrasser tous les
détails, ou s'arrêtait fixement sur les gens dont il voulait
connaître les plus profondes pensées.
Or, le parrain Drosselmayer qui, ainsi que nous l'avons dit,
était conseiller de médecine, au lieu de s'occuper, comme la
plupart de ses confrères, à tuer correctement, et selon les
règles, les gens vivants, n'était préoccupé que de rendre, au
contraire, la vie aux choses mortes, c'est-à-dire qu'à force
d'étudier le corps des hommes et des animaux, il était arriv
connaître tous les ressorts de la machine, si bien qu'il
fabriquait des hommes qui marchaient, qui saluaient, qui
faisaient des armes; des dames qui dansaient, qui jouaient du
clavecin, de la harpe et de la viole; des chiens qui couraient,
qui rapportaient et qui aboyaient; des oiseaux qui volaient, qui
sautaient et qui chantaient; des poissons qui nageaient et qui
mangeaient. Enfin, il en était même venu à faire prononcer aux
poupées et aux polichinelles quelques mots peu compliqués, il est
vrai, comme papa, maman, dada; seulement, c'était d'une voix
monotone et criarde qui attristait, parce qu'on sentait bien que
tout cela était le résultat d'une combinaison automatique, et
qu'une combinaison automatique n'est toujours, à tout prendre,
qu'une parodie des chefs-d'oeuvre du Seigneur.
Cependant, malgré toutes ces tentatives infructueuses, parrain
Drosselmayer ne désespérait point et disait fermement qu'il
arriverait un jour à faire de vrais hommes, de vraies femmes, de
vrais chiens, de vrais oiseaux et de vrais poissons. Il va sans
dire que ses deux filleuls, auxquels il avait promis ses premiers
essais en ce genre, attendaient ce moment avec une grande
impatience.
On doit comprendre qu'arrivé à ce degré de science en mécanique,
parrain Drosselmayer était un homme précieux pour ses amis.
Aussi une pendule tombait-elle malade dans la maison du président
Silberhaus, et, malgré le soin des horlogers ordinaires, ses
aiguilles venaient-elles à cesser de marquer l'heure; son
tic-tac, à s'interrompre; son mouvement, à s'arrêter; on envoyait
prévenir le parrain Drosselmayer, lequel arrivait aussitôt tout
courant, car c'était un artiste ayant l'amour de son art,
celui-là. Il se faisait conduire auprès de la morte qu'il
ouvrait à l'instant même, enlevant le mouvement qu'il plaçait
entre ses deux genoux; puis alors, la langue passant par un coin
de ses lèvres, son oeil unique brillant comme une escarboucle, sa
perruque de verre posée à terre, il tirait de sa poche une foule
de petits instruments sans nom, qu'il avait fabriqués lui-même et
dont lui seul connaissait la propriété, choisissait les plus
aigus, qu'il plongeait dans l'intérieur de la pendule,
acuponcture qui faisait grand mal à la petite Marie, laquelle ne
pouvait croire que la pauvre horloge ne souffrît pas de ces
opérations, mais qui, an contraire, ressuscitait la gentille
trépanée, qui, dès qu'elle était replacée dans son coffre, ou
entre ses colonnes, ou sur son rocher, se mettait à vivre,
battre et à ronronner de plus belle; ce qui rendait aussitôt
l'existence à l'appartement, qui semblait avoir perdu son âme en
perdant sa joyeuse pensionnaire.
Il y a plus: sur la prière de la petite Marie, qui voyait avec
peine le chien de la cuisine tourner la broche, occupation
très-fatigante pour le pauvre animal, le parrain Drosselmayer
avait consenti à descendre des hauteurs de sa science pour
fabriquer un chien automate, lequel tournait maintenant la broche
sans aucune douleur ni aucune convoitise, tandis que Turc, qui,
au métier qu'il avait fait depuis trois ans, était devenu
très-frileux, se chauffait en véritable rentier le museau et les
pattes, sans avoir autre chose à faire que de regarder son
successeur, qui, une fois remonté, en avait pour une heure
faire sa besogne gastronomique sans qu'on eût à s'occuper
seulement de lui.
Aussi, après le président, après la présidente, après Fritz et
après Marie, Turc était bien certainement l'être de la maison qui
aimait et vénérait le plus le parrain Drosselmayer, auquel il
faisait grande fête toutes les fois qu'il le voyait arriver,
annonçant même quelquefois, par ses aboiements joyeux et par le
frétillement de sa queue, que le conseiller de médecine était en
route pour venir, avant même que le digne parrain eût touché le
marteau de la porte.
Le soir donc de cette bienheureuse veille de Noël, au moment o
le crépuscule commençait à descendre, Fritz et Marie, qui, de
toute la journée, n'avaient pu entrer dans le grand salon
d'apparat, se tenaient accroupis dans un petit coin de la salle
manger.
Tandis que mademoiselle Trudchen, leur gouvernante, tricotait
près de la fenêtre, dont elle s'était approchée pour recueillir
les derniers rayons du jour, les enfants étaient pris d'une
espèce de terreur vague, parce que, selon l'habitude de ce jour
solennel, on ne leur avait pas apporté de lumière; de sorte
qu'ils parlaient bas comme on parle quand on a un petit peu peur.
--Mon frère, disait Marie, bien certainement papa et maman
s'occupent de notre arbre de Noël; car, depuis le matin,
j'entends un grand remue-ménage dans le salon, où il nous est
défendu d'entrer.
--Et moi, dit Fritz, il y a dix minutes à peu près que j'ai
reconnu; à la manière dont Turc aboyait, que le parrain
Drosselmayer entrait dans la maison.
--O Dieu! s'écria Marie en frappant ses deux petites mains l'une
contre l'autre, que va-t-il nous apporter, ce bon parrain? Je
suis sûre, moi, que ce sera quelque beau jardin tout plant
d'arbres, avec une belle rivière qui coulera sur un gazon brod
de fleurs. Sur cette rivière, il y aura des cygnes d'argent avec
des colliers d'or, et une jeune fille qui leur apportera des
massepains qu'ils viendront manger jusque dans son tablier.
--D'abord, dit Fritz, de ce ton doctoral qui lui était
particulier, et que ses parents reprenaient en lui comme un de
ses plus graves défauts, vous saurez, mademoiselle Marie, que les
cygnes ne mangent pas de massepains.
--Je le croyais, dit Marie; mais, comme tu as un an et demi de
plus que moi, tu dois en savoir plus que je n'en sais.
Fritz se rengorgea.
--Puis, reprit-il, je crois pouvoir dire que, si parrain
Drosselmayer apporte quelque chose, ce sera une forteresse, avec
des soldats pour la garder, des canons pour la défendre, et des
ennemis pour l'attaquer; ce qui fera des combats superbes.
--Je n'aime pas les batailles, dit Marie. S'il apporte une
forteresse, comme tu le dis ce sera donc pour toi; seulement, je
réclame les blessés pour en avoir soin.
--Quelque chose qu'il apporte, dit Fritz, tu sais bien que ce ne
sera ni pour toi ni pour moi, attendu que, sous le prétexte que
les cadeaux de parrain Drosselmayer sont de vrais chefs-d'oeuvre,
on nous les reprend aussitôt qu'il nous les a donnés, et qu'on
les enferme tout au haut de la grande armoire vitrée où papa seul
peut atteindre, et encore en montant sur une chaise, ce qui fait,
continua Fritz, que j'aime autant et même mieux les joujoux que
nous donnent papa et maman, et avec lesquels on nous laisse jouer
au moins jusqu'à ce que nous les ayons mis en morceaux, que ceux
que nous apporte le parrain Drosselmayer.
--Et moi aussi, répondit Marie; seulement, il ne faut pas répéter
ce que tu viens de dire au parrain.
--Pourquoi?
--Parce que cela lui ferait de la peine que nous n'aimassions pas
autant ses joujoux que ceux qui nous viennent de papa et de
maman; il nous les donne, pensant nous faire grand plaisir, il
faut donc lui laisser croire qu'il ne se trompe pas.
--Ah bah! dit Fritz.
--Mademoiselle Marie a raison, monsieur Fritz, dit mademoiselle
Trudchen, qui, d'ordinaire, était fort silencieuse et ne prenait
la parole que dans les grandes circonstances.
--Voyons, dit vivement Marie pour empêcher Fritz de répondre
quelque impertinence à la pauvre gouvernante, voyons, devinons ce
que nous donneront nos parents. Moi, j'ai confié à maman, mais
la condition qu'elle ne la gronderait pas, que mademoiselle Rosé,
ma poupée, devenait de plus en plus maladroite, malgré les
sermons que je lui fais sans cesse, et n'est occupée qu'à se
laisser tomber sur le nez, accident qui ne s'accomplit jamais
sans laisser des traces très désagréables sur son visage; de
sorte qu'il n'y a plus à penser à la conduire dans le monde, tant
sa figure jure maintenant avec ses robes.
--Moi, dit Fritz, je n'ai pas laissé ignorer à papa qu'un
vigoureux cheval alezan ferait très-bien dans mon écurie; de même
que je l'ai prié d'observer qu'il n'y a pas d'armée bien
organisée sans cavalerie légère, et qu'il manque un escadron de
hussards pour compléter la division que je commande.
A ces mots, mademoiselle Trudchen jugea que le moment convenable
était venu de prendre une seconde fois la parole.
--Monsieur Fritz et mademoiselle Marie, dit-elle, vous savez bien
que c'est l'enfant Jésus qui donne et bénit tous ces beaux
joujoux qu'on vous apporte. Ne désignez donc pas d'avance ceux
que vous désirez, car il sait mieux que vous-mêmes ceux qui
peuvent vous être agréables.
--Ah! oui, dit Fritz, avec cela que, l'année passée, il ne m'a
donné que de l'infanterie quand, ainsi que je viens de le dire,
il m'eût été très agréable d'avoir un escadron de hussards.
--Moi, dit Marie, je n'ai qu'à le remercier, car je ne demandais
qu'une seule poupée, et j'ai encore eu une jolie colombe blanche
avec des pattes et un bec roses.
Sur ces entrefaites, la nuit étant arrivée tout à fait, de sorte
que les enfants parlaient de plus bas en plus bas, et qu'ils se
tenaient toujours plus rapprochés l'un de l'autre, il leur
semblait autour d'eux sentir les battements d'ailes de leurs
anges gardiens tout joyeux, et entendre dans le lointain une
musique douce et mélodieuse comme celle d'un orgue qui eût
chanté, sous les sombres arceaux d'une cathédrale, la nativité de
Notre-Seigneur. Au même instant, une vive lueur passa sur la
muraille, et Fritz et Marie comprirent que c'était l'enfant Jésus
qui, après avoir déposé leurs joujoux dans le salon, s'envolait
sur un nuage d'or vers d'autres enfants qui l'attendaient avec la
même impatience qu'eux.
Aussitôt une sonnette retentit, la porte s'ouvrit avec fracas, et
une telle lumière jaillit de l'appartement, que les enfants
demeurèrent éblouis, n'ayant que la force de crier:
--Ah! ah! ah!
Alors le président et la présidente vinrent sur le seuil de la
porte, prirent Fritz et Marie par la main.
--Venez voir, mes petits amis, dirent-ils, ce que l'enfant Jésus
vient de vous apporter.
Les enfants entrèrent aussitôt dans le salon, et mademoiselle
Trudchen, ayant posé son tricot sur la chaise qui était devant
elle, les suivit.
L'arbre de Noël
Mes chers enfants, il n'est pas que vous ne connaissiez Susse et
Giroux, ces grands entrepreneurs du bonheur de la jeunesse; on
vous a conduits dans leurs splendides magasins, et l'on vous a
dit, en vous ouvrant un crédit illimité: «Venez, prenez,
choisissez.» Alors vous vous êtes arrêtés haletants, les yeux
ouverts, la bouche béante, et vous avez eu un de ces moments
d'extase que vous ne retrouverez jamais dans votre vie, même le
jour où vous serez nommés académiciens, députés ou pairs de
France. Eh bien, il en fut ainsi que de vous de Fritz et de
Marie, quand ils entrèrent dans le salon et qu'ils virent l'arbre
de Noël qui semblait sortir de la grande table couverte d'une
nappe blanche, et tout chargé, outre ses pommes d'or, de fleurs
en sucre au lieu de fleurs naturelles, et de dragées et de
pralines au lieu de fruits; le tout étincelant au feu de cent
bougies cachées dans son feuillage, et qui le rendaient aussi
éclatant que ces grands ifs d'illuminations que vous voyez les
jours de fêtes publiques. A cet aspect, Fritz tenta plusieurs
entrechats qu'il accomplit de manière à faire honneur
M. Pochette, son maître de danse, tandis que Marie n'essayait pas
même de retenir deux grosses larmes de joie, qui, pareilles à des
perles liquides, roulaient sur son visage épanoui comme sur une
rose de mai.
Mais ce fut bien pis encore quand on passa de l'ensemble aux
détails, que les deux enfants virent la table couverte de joujoux
de toute espèce, que Marie trouva une poupée double de grandeur
de mademoiselle Rose, et une petite robe charmante de soie
suspendue à une patère, de manière qu'elle en pût faire le tour,
et que Fritz découvrit, rangé sur la table, un escadron de
hussards vêtus de pelisses rouges avec des ganses d'or, et montés
sur des chevaux blancs, tandis qu'au pied de la même table était
attaché le fameux alezan qui faisait un si grand vide dans ses
écuries; aussi, nouvel Alexandre, enfourcha-t-il aussitôt le
brillant Bucéphale qui lui était offert tout sellé et tout bridé,
et, après lui avoir fait faire au grand galop trois ou quatre
fois le tour de l'arbre de Noël, déclara-t-il, en remettant pied
à terre, que, quoique ce fût un animal très sauvage et on ne peut
plus rétif, il se faisait fort de le dompter de telle façon
qu'avant un mois il serait doux comme un agneau.
Mais, au moment où il mettait pied à terre, et où Marie venait de
baptiser sa nouvelle poupée du nom de mademoiselle Clarchen, qui
correspond en français au nom de Claire, comme celui de Roschen
correspond en allemand à celui de Rose, on entendit pour la
seconde fois le bruit argentin de la sonnette; les enfants se
retournèrent du côté où venait ce bruit, c'est-à-dire vers un
angle du salon.
Alors ils virent une chose à laquelle ils n'avaient pas fait
attention d'abord, attirés qu'ils avaient été par le brillant
arbre de Noël qui tenait le beau milieu de la chambre: c'est que
cet angle du salon était coupé par un paravent chinois, derrière
lequel il se faisait un certain bruit et une certaine musique qui
prouvaient qu'il se passait en cet endroit de l'appartement
quelque chose de nouveau et d'inaccoutumé. Les enfants se
souvinrent alors en même temps qu'ils n'avaient pas encore aperçu
le conseiller de médecine, et d'une même voix ils s'écrièrent:
--Ah! parrain Drosselmayer!
À ces mots, et comme si, en effet, il n'eût attendu que cette
exclamation pour faire ce mouvement, le paravent se replia sur
lui-même et laissa voir non seulement parrain Drosselmayer, mais
encore! ...
Au milieu d'une prairie verte et émaillée de fleurs, un
magnifique château avec une quantité de fenêtres en glaces sur sa
façade et deux belles tours dorées sur ses ailes. Au même
moment, une sonnerie intérieure se fit entendre, les portes et
les fenêtres s'ouvrirent, et l'on vit, dans les appartements
éclairés de bougies hautes d'un demi-pouce, se promener de petits
messieurs et de petites dames: les messieurs, magnifiquement
vêtus d'habits brodés, de vestes et de culottes de soie, ayant
l'épée au côté et le chapeau sous le bras; les dames
splendidement habillées de robes de brocart avec de grands
paniers, coiffées en racine droite et tenant à la main des
éventails, avec lesquels elles se rafraîchissaient le visage
comme si elles étaient accablées de chaleur. Dans le salon du
milieu, qui semblait tout en feu à cause d'un lustre de cristal
chargé de bougies, dansaient au bruit de cette sonnerie une foule
d'enfants: les garçons, en veste ronde; les filles, en robe
courte. En même temps, à la fenêtre d'un cabinet attenant, un
monsieur, enveloppé d'un manteau de fourrure, et qui bien
certainement ne pouvait être qu'un personnage ayant droit an
moins au titre de sa transparence, se montrait, faisait des
signes et disparaissait, et cela tandis que le parrain
Drosselmayer lui-même, vêtu de sa redingote jaune, avec son
emplâtre sur l'oeil et sa perruque de verre, ressemblant à s'y
méprendre, mais haut de trois pouces à peine, sortait et rentrait
comme pour inviter les promeneurs à entrer chez lui.
Le premier moment fut pour les deux enfants tout à la surprise et
à la joie; mais, après quelques minutes de contemplation, Fritz,
qui se tenait les coudes appuyés sur la table, se leva, et,
s'approchant impatiemment:
--Mais, parrain Drosselmayer, lui dit-il, pourquoi entres-tu et
sors-tu toujours par la même porte? Tu dois être fatigu
d'entrer et de sortir toujours par le même endroit. Tiens,
va-t'en par celle qui est là-bas, et tu rentreras par celle-ci.
Et Fritz lui montrait de la main les portes des deux tours.
--Mais cela ne se peut pas, répondit le parrain Drosselmayer.
--Alors, reprit Fritz, fais-moi le plaisir de monter l'escalier,
de te mettre à la fenêtre à la place de ce monsieur, et de dire
ce monsieur d'aller à la porte à ta place.
--Impossible, mon cher petit Fritz, dit encore le conseiller de
médecine.
--Alors les enfants ont dansé assez; il faut qu'ils se promènent
tandis que les promeneurs danseront à leur tour.
--Mais tu n'es pas raisonnable, éternel demandeur! s'écria le
parrain qui commençait à se fâcher; comme la mécanique est faite,
il faut qu'elle marche.
--Alors, dit Fritz, je veux entrer dans le château.
--Ah! pour cette fois, dit le président, tu es fou, mon cher
enfant; tu vois bien qu'il est impossible que tu entres dans ce
château, puisque les girouettes qui surmontent les plus hautes
tours vont à peine à ton épaule.
Frite se rendit à cette raison et se tut; mais, au bout d'un
instant, voyant que les messieurs et les dames se promenaient
sans cesse, que les enfants dansaient toujours, que le monsieur
au manteau de fourrures se montrait et disparaissait
intervalles égaux, et que le parrain Drosselmayer ne quittait pas
sa porte, il dit d'un ton fort désillusionné:
--Parrain Drosselmayer, si toutes tes petites figures ne savent
pas faire autre chose que ce qu'elles font et recommencent
toujours à faire la même chose, demain tu peux les reprendre, car
je ne m'en soucie guère, et j'aime bien mieux mon cheval, qui
court à ma volonté, mes hussards, qui manoeuvrent à mon
commandement, qui vont à droite et à gauche, en avant, en
arrière, et qui ne sont enfermés dans aucune maison, que tous tes
pauvres petits bonshommes qui sont obligés de marcher comme la
mécanique veut qu'ils marchent.
Et, à ces mots, il tourna le dos à parrain Drosselmayer et à son
château, s'élança vers la table, et rangea en bataille son
escadron de hussards.
Quant à Marie, elle s'était éloignée aussi tout doucement; car le
mouvement régulier de toutes les petites poupées lui avait paru
fort monotone. Seulement, comme c'était une charmante enfant,
ayant tous les instincts du coeur, elle n'avait rien dit, de peur
d'affliger le parrain Drosselmayer. En effet, à peine Fritz
eut-il le dos tourné, que, d'un air piqué, le parrain
Drosselmayer dit an président et à la présidente:
--Allons, allons, un pareil chef-d'oeuvre n'est pas fait pour des
enfants, et je m'en vais remettre mon château dans sa boîte et le
remporter.
Mais la présidente s'approcha de lui, et, réparant l'impolitesse
de Fritz, elle se fit montrer dans de si grands détails le
chef-d'oeuvre du parrain, se fit expliquer si catégoriquement la
mécanique, loua si ingénieusement ses ressorts compliqués, que
non-seulement elle arriva à effacer dans l'esprit du conseiller
de médecine la mauvaise impression produite, mais encore que
celui-ci tira des poches de sa redingote jaune une multitude de
petits hommes et de petites femmes à peau brune, avec des yeux
blancs et des pieds et des mains dorés. Outre leur mérite
particulier, ces petits hommes et ces petites femmes avaient une
excellente odeur, attendu qu'ils étaient en bois de cannelle.
En ce moment, mademoiselle Trudchen appela Marie pour lui offrir
de lui passer cette jolie petite robe de soie qui l'avait si fort
émerveillée en entrant, qu'elle avait demandé s'il lui serait
permis de la mettre; mais Marie, malgré sa politesse ordinaire,
ne répondit pas à mademoiselle Trudchen, tant elle était
préoccupée d'un nouveau personnage qu'elle venait de découvrir
parmi ses joujoux, et sur lequel, mes chers enfants, je vous prie
de concentrer toute votre attention, attendu que c'est le héros
principal de cette très-véridique histoire, dont mademoiselle
Trudchen, Marie, Fritz, le président, la présidente et même le
parrain Drosselmayer ne sont que les personnages accessoires.
Le petit homme au manteau de bois
Marie, disons-nous, ne répondait pas à l'invitation de
mademoiselle Trudchen, parce qu'elle venait de découvrir
l'instant même un nouveau joujou qu'elle n'avait pas encore
aperçu.
En effet, en faisant tourner, virer, volter ses escadrons, Fritz
avait démasqué, appuyé mélancoliquement au tronc de l'arbre de
Noël, un charmant petit bonhomme qui, silencieux et plein de
convenance, attendait que son tour vint d'être vu. Il y aurait
bien eu quelque chose à dire sur la taille de ce petit bonhomme,
auquel nous sommes peut-être trop pressé de donner l'épithète de
charmant; car, outre que son buste, trop long et trop développé,
ne se trouvait plus en harmonie parfaite avec ses petites jambes
grêles, il avait la tête d'une grosseur si démesurée, qu'elle
sortait de toutes les proportions indiquées non seulement par la
nature, mais encore par les maîtres de dessin, qui en savent
là-dessus bien plus que la nature.
Mais, s'il y avait quelque défectuosité dans sa personne, cette
défectuosité était rachetée par l'excellence de sa toilette, qui
indiquait à la fois un homme d'éducation et de goût: il portait
une polonaise en velours violet avec une quantité de brandebourgs
et de boutons d'or, des culottes pareilles, et les plus
charmantes petites bottes qui se soient jamais vues aux pieds
d'un étudiant, et même d'un officier, car elles étaient tellement
collantes, qu'elles semblaient peintes. Mais deux choses
étranges pour un homme qui paraissait avoir en fashion des goûts
si supérieurs, c'était d'avoir un laid et étroit manteau de bois,
pareil à une queue qu'il s'était attachée au bas de la nuque et
qui retombait au milieu de son dos, et un mauvais petit bonnet de
montagnard qu'il s'était ajusté sur la tête. Mais Marie, en
voyant ces deux objets, qui formaient avec le reste du costume
une si grande disparate, avait réfléchi que le parrain
Drosselmayer portait lui-même, par-dessus sa redingote jaune, un
petit collet qui n'avait guère meilleure façon que le manteau de
bois du bonhomme à la polonaise, et qu'il couvrait parfois son
chef d'un affreux et fatal bonnet, près duquel tous les bonnets
de la terre ne pouvaient souffrir aucune comparaison, ce qui
n'empêchait pas le parrain Drosselmayer de faire un excellent
parrain. Elle se dit même à part soi que, le parrain
Drosselmayer modelât-il entièrement sa toilette sur celle du
petit homme au manteau de bois, il serait encore bien loin d'être
aussi gentil et aussi gracieux que lui.
On conçoit que toutes ces réflexions de Marie ne s'étaient pas
faites sans un examen approfondi du petit bonhomme qu'elle avait
pris en amitié dès la première vue; or, plus elle l'examinait,
plus Marie sentait combien il y avait de douceur et de bonté dans
sa physionomie. Ses yeux vert clair, auxquels on ne pouvait
faire d'autre reproche que d'être un peu trop à fleur de tête,
n'exprimaient que la sérénité et la bienveillance. La barbe de
coton blanc frisé, qui s'étendait sur tout son menton, lui allait
particulièrement bien, en ce qu'elle faisait valoir le charmant
sourire de sa bouche, un peu trop fendue peut-être, mais rouge et
brillante. Aussi, après l'avoir considéré avec une affection
croissante, pendant plus de dix minutes, sans oser le toucher:
--Oh! s'écria la jeune fille, dis-moi donc, bon père, à qui
appartient ce cher petit bonhomme qui est adossé là, contre
l'arbre de Noël.
--A personne en particulier; à vous tous ensemble, répondit le
président.
--Comment cela, bon père? Je ne te comprends pas.
--C'est le travailleur commun, reprit le président; c'est celui
qui est chargé à l'avenir de casser pour vous toutes les
noisettes que vous mangerez; et il appartient aussi bien à Fritz
qu'à toi, et à toi qu'à Fritz.
Et, en disant cela, le président l'enleva avec précaution de la
place où il était posé, et, soulevant son étroit manteau de bois,
il lui fit, par un jeu de bascule des plus simples, ouvrir sa
bouche, qui, en s'ouvrant, découvrit deux rangs de dents blanches
et pointues. Alors Marie, sur l'invitation de son père, y fourra
une noisette; et, knac! knac! le petit bonhomme cassa la
noisette avec tant d'adresse, que la coquille brisée tomba en
mille morceaux, et que l'amande intacte resta dans la main de
Marie. La petite fille alors comprit que le coquet petit
bonhomme était un descendant de cette race antique et vénérée des
casse-noisettes dont l'origine, aussi ancienne que celle de la
ville de Nuremberg, se perd avec elle dans la nuit des temps, et
qu'il continuait à exercer l'honorable et philanthropique
profession de ses ancêtres: et Marie, enchantée d'avoir fait
cette découverte, se prit à sauter de joie. Sur quoi, le
président lui dit:
--Eh bien, ma bonne petite Marie, puisque le casse-noisette te
plaît tant, quoiqu'il appartienne également à Fritz et à toi,
c'est toi qui seras particulièrement chargée d'en avoir soin. Je
le place donc sous ta protection.
Et, à ces mots, le président remit le petit bonhomme à Marie, qui
le prit dans ses bras et se mit aussitôt à lui faire exercer son
métier, tout en choisissant cependant, tant c'était un bon coeur
que celui de cette charmante enfant, les plus petites noisettes,
afin que son protégé n'eût pas besoin d'ouvrir démesurément la
bouche, ce qui ne lui seyait pas bien, et donnait une expression
ridicule à sa physionomie. Alors mademoiselle Trudchen
s'approcha pour jouir à son tour de la vue du petit bonhomme, et
il fallut que, pour elle aussi, le casse-noisette remplit son
office, ce qu'il fit gracieusement et sans rechigner le moins du
monde, quoique mademoiselle Trudchen, comme on le sait, ne fût
qu'une suivante.
Mais, tout en continuant de dresser son alezan et de faire
manoeuvrer ses hussards, Fritz avait entendu le _knac! knac!
knac!_ et, à ce bruit vingt fois répété, il avait compris qu'il
se passait quelque chose de nouveau. Il avait donc levé la tête,
et avait tourné ses grands yeux interrogateurs vers le groupe
composé du président, de Marie et de mademoiselle Trudchen, et,
dans les bras de sa soeur, il avait aperçu le petit bonhomme an
manteau de bois; alors il était descendu de cheval, et, sans se
donner le temps de reconduire l'alezan à l'écurie, il était
accouru auprès de Marie, et avait révélé sa présence par un
joyeux éclat de rire que lui avait inspiré la grotesque figure
que faisait le petit bonhomme en ouvrant sa grande bouche. Alors
Fritz réclama sa part des noisettes que cassait le petit
bonhomme, ce qui lui fut accordé; puis le droit de les lui faire
casser lui-même, ce qui lui fut accordé encore, comme
propriétaire par moitié. Seulement, tout au contraire de sa
soeur, et malgré ses observations, Fritz choisit aussitôt, pour
les lui fourrer dans la bouche, les noisettes les plus grosses et
les plus dures, ce qui fit qu'à la cinquième ou sixième noisette
fourrée ainsi par Fritz dans la bouche du petit bonhomme, on
entendit tout à coup: Carrac! et que trois petites dents
tombèrent des gencives du casse-noisette, dont le menton,
démantibulé, devint à l'instant même débile et tremblotant comme
celui d'un vieillard.
--Ah! mon pauvre cher casse-noisette! s'écria Marie en
arrachant le petit bonhomme des mains de Fritz.
--En voilà un stupide imbécile! s'écria celui-ci; ça veut être
casse-noisette, et cela a une mâchoire de verre: c'est un faux
casse-noisette, et qui n'entend pas son métier. Passe-le-moi,
Marie; il faut qu'il continue de m'en casser, dût-il y perdre le
reste de ses dents, et dût son menton se disloquer tout à fait.
Voyons, quel intérêt prends-tu à ce paresseux?
--Non, non, non! s'écria Marie en serrant le petit bonhomme
entre ses bras; non, tu n'auras plus mon pauvre casse-noisette,
Vois donc comme il me regarde d'un air malheureux en me montrant
sa pauvre mâchoire blessée. Fi! tu es un mauvais coeur, tu bats
tes chevaux, et, l'autre jour encore, tu as fait fusiller un de
tes soldats.
--Je bats mes chevaux quand ils sont rétifs, répondit Fritz de
son air le plus fanfaron; et, quant au soldat que j'ai fait
fusiller l'autre jour, c'était un misérable vagabond dont je
n'avais pu rien faire depuis un an qu'il était à mon service, et
qui avait fini un beau matin par déserter avec armes et bagages,
ce qui, dans tous les pays du monde, entraîne la peine de mort.
D'ailleurs, toutes ces choses sont affaires de discipline qui ne
regardent pas les femmes. Je ne t'empêche pas de fouetter tes
poupées, ne m'empêche donc pas de battre mes chevaux et de faire
fusiller mes militaires. Maintenant je veux le casse-noisette.
--O bon père! à mon secours! dit Marie enveloppant le petit
bonhomme dans son mouchoir de poche, à mon secours! Fritz veut
me prendre le casse-noisette.
Aux cris de Marie, non-seulement le président se rapprocha du
groupe des enfants dont il s'était éloigné, mais encore la
présidente et le parrain Drosselmayer accoururent. Les deux
enfants expliquèrent chacun leurs raisons: Marie, pour garder le
casse-noisette, et Fritz, pour le reprendre; et, au grand
étonnement de Marie, le parrain Drosselmayer, avec un sourire qui
parut féroce à la petite fille, donna raison à Fritz.
Heureusement pour le pauvre casse-noisette que le président et la
présidente se rangèrent à l'avis de Marie.
--Mon cher Fritz, dit le président, j'ai mis le casse-noisette
sous la protection de votre soeur, et, autant que mon peu de
connaissance en médecine me permet d'en juger en ce moment, je
vois que le pauvre malheureux est fort endommagé et a grand
besoin de soins; j'accorde donc, jusqu'à sa parfaite
convalescence, plein pouvoir à Marie, et cela, sans que personne
ait rien à y redire. D'ailleurs, toi qui es fort sur la
discipline militaire, où as-tu jamais vu qu'un général fasse
retourner au feu un soldat blessé à son service? Les blessés
vont à l'hôpital jusqu'à ce qu'ils soient guéris, et, s'ils
restent estropiés de leurs blessures, ils ont droit aux
Invalides.
Fritz voulut insister; mais le président leva son index à la
hauteur de l'oeil droit, et laissa échapper ces deux mots:
--Monsieur Fritz!
Nous avons déjà dit quelle influence ces deux mots avaient sur le
petit garçon; aussi, tout honteux de s'être attiré cette
mercuriale, se glissa-t-il, doucement et sans souffler le mot; du
côté de ta table où étaient les hussards, qui, après avoir pos
leurs sentinelles perdues et établi leurs avant-postes, se
retirèrent silencieusement dans leurs quartiers de nuit.
Pendant ce temps, Marie ramassait les petites dents du
casse-noisette, qu'elle continuait de tenir enveloppe dans son
mouchoir, et dont elle avait soutenu le menton avec un joli ruban
blanc détaché de sa robe de soie. De son côté, le petit
bonhomme, très-pâle et très-effrayé d'abord, paraissait confiant
dans la bonté de sa protectrice, et se rassurait peu à peu, en se
sentant tout doucement bercé par elle. Alors Marie s'aperçut que
le parrain Drosselmayer regardait d'un air moqueur les soins
maternels qu'elle donnait au manteau de bois, et il lui sembla
même que l'oeil unique du conseiller de médecine avait pris une
expression de malice et de méchanceté qu'elle n'avait pas
l'habitude de lui voir. Cela fit qu'elle voulut s'éloigner de
lui.
Alors le parrain Drosselmayer se mit à rire aux éclats en disant:
--Pardieu! ma chère filleule, je ne comprends pas comment une
jolie petite fille comme toi peut être aussi aimable pour cet
affreux petit bonhomme.
Alors Marie se retourna; et, comme, dans son amour du prochain,
le compliment que lui faisait son parrain n'établissait pas une
compensation suffisante avec l'injuste attaque adressée à son
casse-noisette, elle se sentit, contre son naturel; prisé d'une
grande colère, et cette vague comparaison qu'elle avait déj
faite de son parrain avec le petit homme au manteau de bois lui
revenant à l'esprit:
--Parrain Drosselmayer, dit-elle, vous êtes injuste envers mon
pauvre petit casse-noisette, que vous appelez un affreux petit
bonhomme; qui sait même si vous aviez sa jolie petite polonaise,
sa jolie petite culotte et ses jolies petites bottes, qui sait si
vous auriez aussi bon air que lui?
A ces mots, les parents de Marie se mirent à rire, et le nez du
conseiller de médecine s'allongea prodigieusement.
Pourquoi le nez du conseiller de médecine s'était-il allong
ainsi, et pourquoi le président et la présidente avaient-ils
éclaté de rire? C'est ce dont Marie, étonnée de l'effet que sa
réponse avait produit, essaya vainement de se rendre compte.
Or, comme il n'y a pas d'effet sans cause, cet effet se
rattachait sans doute à quelque cause mystérieuse et inconnue qui
nous sera expliquée par la suite.
Choses merveilleuses.
Je ne sais, mes chers petits amis, si vous vous rappelez que je
vous ai dit un mot de certaine grande armoire vitrée dans
laquelle les enfants enfermaient leurs joujoux. Cette armoire se
trouvait à droite en entrant dans le salon du président. Marie
était encore au berceau, et Fritz marchait à peine seul quand le
président avait fait faire cette armoire par un ébéniste fort
habile, qui l'orna de carreaux si brillants, que les joujoux
paraissaient dix fois plus beaux, rangés sur les tablettes, que
lorsqu'on les tenait dans les mains. Sur le rayon d'en haut, que
ni Marie ni même Fritz ne pouvaient atteindre, on mettait les
chefs-d'oeuvre du parrain Drosselmayer. Immédiatement au-dessous
était le rayon des livres d'images; enfin, les deux derniers
rayons étaient abandonnés à Fritz et à Marie, qui les
remplissaient comme ils l'entendaient. Cependant il arrivait
presque toujours, par une convention tacite, que Fritz s'emparait
du rayon supérieur pour en faire le cantonnement de ses troupes,
et que Marie se réservait le rayon d'en bas pour ses poupées,
leurs ménages et leurs lits. C'est ce qui était encore arrivé le
jour de la Noël; Fritz rangea ses nouveaux venus sur la tablette
supérieure, et Marie, après avoir relégué mademoiselle Rose dans
un coin, avait donné sa chambre à coucher et son lit
mademoiselle Claire, c'était le nom de la nouvelle poupée, et
s'était invitée à passer chez elle une soirée de sucreries. Au
reste, Mademoiselle Claire, en jetant les yeux autour d'elle, en
voyant son ménage bien rangé sûr les tablettes, sa table chargée
de bonbons et de pralines, et surtout son petit lit blanc avec
son couvre-pieds de satin rose si frais et si joli, avait paru
fort satisfaite de son nouvel appartement.
Pendant tous ces arrangements, la soirée s'était fort avancée; il
allait être minuit, et le parrain Drosselmayer était déjà parti
depuis longtemps; qu'on n'avait pas encore pu arracher les
enfants devant leur armoire.
Contre l'habitude, ce fut Fritz qui rendit le premier aux
raisonnements de ses parents, qui lui faisaient observer qu'il
était temps de se coucher.