II.

Cependant nous allons trouver que ces deux esprits opposés se sont fait

une conception identique des devoirs et des vrais intérêts du peuple.

N'essayons pas de présenter cette pensée dans l'ordre où,

historiquement, ils la formèrent, par le double travail de leur

réflexion et de leur expérience. Tâchons plutôt de la construire

logiquement; et d'abord cherchons-en la vraie base.

Cette base n'est point politique. Elle se trouve au fond de la

conscience de tout homme qui s'examine seul dans sa chambre. Ainsi

l'ordre politique repose sur quelque chose qui le dépasse, et qui est

intérieur. Les vérités politiques ne sont que dérivées; ruineuses si

on les prend pour absolues, elles deviennent solides aussitôt qu'on

les appuie à une philosophie de la vie et de l'histoire, établie

d'autre part. Là-dessus Lamartine et Mazzini sont unanimes. «Je pars

d'abord d'un principe religieux, dit le premier; il faut que vous

me le permettiez; car sans cela je ne puis pas et je ne sais pas

raisonner»[23]. — «Mon but dans ce livre, dit à son tour le second,

a été de vous présenter les principes qui doivent vous guider et vous

aider à résoudre vous-mêmes toutes les difficultés politiques.... Je

vous ai conduits à Dieu, comme à la source du devoir et à l'instituteur

de l'égalité entre les hommes; à la loi morale, comme à la source de

toutes les lois civiles....»[24]. Enfin le mot apostolique de Lamartine

à Pelletan: «Venez diriger la république dans le sens de Dieu et du

Peuple»[25] répète exactement la devise de Mazzini: _Dio e Popolo_.

Quelle est donc cette vérité d'un ordre différent et supérieur

d'où toute la politique dépend? C'est celle-ci: que Dieu continue

sa création dans l'homme; nous appelons Providence cette force, à

la fois latente et manifeste pour qui regarde bien, par laquelle

il agit dans chaque homme et dans chaque peuple, en les poussant

à l'affranchissement. La tyrannie vient de la brutalité ancestrale

qui reste encore en nous et qui lentement s'élimine. L'origine de

l'inégalité et de l'iniquité est là, dans notre nature inférieure,

qu'il faut laborieusement dépouiller et nullement dans la civilisation,

quoique Rousseau en ait pensé. La passion de dominer, d'usurper, de

contraindre, est un legs de l'animalité en nous; — et ici la doctrine

de nos grands romantiques s'encadre fort bien dans la théorie générale

de l'évolution, que la biologie de notre temps a popularisée. — Or la

volonté positive de Dieu, sur nous est _que nous devenions saints_,

comme le dit Saint Paul, c'est-à-dire, moralement et politiquement

parlant, que nous devenions libres. Dieu travaille en nous à la façon

d'un ferment, et toujours dans ce même sens. Les révolutions, dont

les gens à courte vue s'effarent, ne sont que les poussées de cette

fermentation dans les peuples. C'est toujours Dieu qui nous veut

obliger à nous rendre libres.

Parmi ces révolutions, il en est de brusques, qui se précipitent

coup sur coup, comme on l'a vu au I^er siècle, au XV^e, à la fin du

XVIII^e; c'est ce que Lamartine appelle superbement des «sommations

de Dieu.» Deux des plus frappantes sont la révolution chrétienne, qui

annonça l'Evangile, et la Révolution française, qui décida que les

hommes n'auraient plus d'autre maître que la loi. Ces révolutions

successives, loin de se contrarier, poussent l'humanité dans une

direction constante: toujours vers la liberté. Ainsi le mouvement qui

produisit l'abolition de l'esclavage, puis du servage, poursuit ses

applications sous nos yeux, en sorte que rejeter, par exemple, l'apport

de la Révolution française, c'est, du même coup, protester dans le

passé contre la libération des esclaves.

Toute réaction est donc impie, puisque Dieu est l'éternel

révolutionnaire et veut sans trêve faire toutes choses nouvelles. «Je

deviens de jour en jour plus intimement et plus consciencieusement

révolutionnaire, écrit Lamartine à son ami Virieu[26]; je médite

sans cesse à genoux et devant Dieu, et je crois qu'il faut que nous

et ce temps-ci, nous servions courageusement la loi de rénovation.»

Mais, en même temps qu'irréligieuses, les réactions sont vaines.

L'erreur se dénonce d'elle-même: la société où elle est introduite

devient invivable, et elle périt violemment. La volonté de Dieu, si

on s'obstine contre elle, se fait orage et torrent. Ainsi jamais on

ne peut remonter le cours des temps; il est même niais de l'essayer.

L'histoire est justement ce qui n'arrive pas deux fois. Elle s'avance

pas à pas, constamment nouvelle.

Mais la plus pernicieuse erreur des idolâtres du passé est de prétendre

retourner en arrière au-delà du Christ. Le Christ est le maître et le

départ des modernes. Ce qui ne veut pas dire que son action se soit

établie déjà, ou qu'elle s'établisse aisément dans la société, ni

dans l'âme. Le paganisme, si mort qu'il semble, doit encore être tué

en nous. Les matérialistes, les nouveaux épicuriens, les utilitaires,

dont Bentham, odieux à Mazzini, est le représentant, ramènent le

paganisme encore; ils prêchent le bien-être individuel et font tourner

tout le reste autour de cette recherche, ce qui fut l'illusion de

l'antiquité. Ils sont les plus aveugles des réactionnaires. Or les

partis prétendus révolutionnaires de notre âge, dirigés par Saint-Simon

ou Fourier, Blanqui ou Louis Blanc, se sont également fourvoyés dans

cette impasse. D'où il suit que leurs revendications n'aboutiront pas;

ils n'obtiendront qu'un déplacement de la tyrannie et du malaise,

un despotisme retourné, comme le Comité de Salut Public pratiqua

exactement, en sens inverse, le même arbitraire que Louis XIV. «On est

sur terre pour jouir le plus possible,» voilà l'erreur fondamentale,

le piétinement dans le paganisme, condamné, non par la conscience

seulement, mais par l'expérience de l'histoire. Jésus a donné à la

vie humaine une autre fin, sa fin vraie, par la parole inoubliable

«Que ton règne arrive!» — Oui, que le règne de Dieu arrive, ou, en

d'autres termes, que la justice et la fraternité deviennent réelles;

c'est à quoi toute la vie doit servir, la vie des peuples comme celle

des individus; là est son sens et sa valeur, là est son bonheur même.

«Nous devons tous et chacun, déclare Mazzini, diriger nos efforts afin

que tout ce qu'il nous est donné de comprendre du _royaume des cieux_

puisse se traduire en réalité sur la terre»[27]. Aussi ne veut-il point

qu'on abandonne le culte de la croix. «La Croix, ajoute-t-il, comme

symbole de la seule vraie, immortelle vertu, — le sacrifice de soi-même

pour le bien d'autrui, — pourra sans contradiction s'élever même sur

le tombeau de tous les croyants de la nouvelle foi»[28]. Entendez

bien: comme symbole du dévouement à tous, et non pas au sens égoïste

encore où l'entend le dévot qui subordonne tout le reste à son salut

personnel, se souciant peu que le monde soit injuste et malheureux,

pourvu que lui échappe à la damnation. L'égoïsme, sous ses formes

grosses et sous ses formes subtiles, est en effet l'ennemi juré de

la démocratie, le seul qui la puisse perdre. Et la seule révolution

effective sera la révolution profonde, encore à faire, celle qui l'aura

déraciné.

Précisément pour cela, la république démocratique, ou gouvernement

mutuel, fraternel, qui ne subsiste point par la contrainte extérieure,

mais par la maîtrise que chacun exerce librement sur soi au bénéfice

des autres, est chérie et voulue de Dieu. Le christianisme traduit

en institutions, cela est la république. Comme celle-ci est le règne

de l'esprit, l'homme religieux est naturellement républicain. Si la

Providence mène en réalité l'histoire, ainsi que Lamartine et Mazzini

le croient, cette république démocratique sera l'aboutissant de toutes

les autres formes de gouvernement.

Comment se fera ce passage? Nul homme ne peut le dire. Et c'est

parceque la voie en est mystérieuse qu'il ne faut jamais, à aucun

prix, sacrifier la liberté, qui est la remise à Dieu du choix de ses

moyens. Restreindre les énergies de celui-ci ou de celui-là, supprimer

des possibles, alors que l'esprit _souffle où il veut_, c'est usurper

sur Dieu. Lamartine a très bien formulé cette conception profonde de

la liberté politique: «Je veux la liberté et l'égalité intellectuelles

absolues pour et contre moi. Je ne veux pas mettre mon poids peut-être

faux ou rogné dans la balance. Je ne veux pas mettre une pierre sur

la route libre et sans terme de l'avenir»[29]. Et voilà pourquoi tout

privilège doit être écarté, voilà pourquoi il ne faut nulle entrave

sur la pensée ou sur la parole. Mazzini est d'accord avec Lamartine,

puisqu'il fait consister la révolution essentielle, la révolution

qui est à faire, en la déchéance définitive de la _raison d'Etat_, la

raison d'Etat de Louvois et de Bismarck, mais aussi la raison d'Etat

des Jacobins.

Au reste, il faut se garder que le libéralisme lui-même s'érige

en idole, comme si la liberté politique était une fin; alors elle

tournerait bien vite à l'émiettement, à l'anarchie, à l'écrasement des

faibles. «La liberté est conquise, écrit Lamartine, elle est assurée,

elle est inviolable, quels que soient le nom et la forme du pouvoir;

mais la liberté n'est pas un but, c'est un moyen. Le but, c'est la

restauration de la dignité et de la moralité humaines dans toutes les

classes dont la société se compose; c'est la raison, la justice et

la charité appliquées progressivement dans toutes les institutions

politiques et civiles»[30].

Pour en venir à la pratique, il est deux moyens d'action compatibles

avec la liberté: l'_éducation_ et l'_association_. Mazzini vieux, comme

Lamartine, se contente décidément de ceux-là.

Elever les enfants, autrement dit, les délivrer de leur amour

propre pour y substituer l'amour des autres et de la communauté,

voilà l'œuvre par excellence qui fondera la république. Aussi les

instituteurs sont-ils les ouvriers nécessaires de cette révolution que

Lamartine attend; et il rêve une «association libre, pour la direction

religieuse, morale et politique de l'esprit des instituteurs dans la

République»[31]. Mazzini à son tour s'est fait maître d'école; et j'ai

visité, dans le Transtevere, un établissement populaire d'éducation

où l'on enseigne à des enfants d'ouvriers un catéchisme spiritualiste

tiré de ses livres. L'_association_, pour les adultes, est un moyen

merveilleux: ils s'apprennent par elle à coopérer, à dépasser les fins

individuelles, et à jouir de se sentir peu de chose, au service de

quelque chose de grand.

Je dois le dire; Lamartine était trop improvisateur, il avait

l'imagination trop paradisiaque pour apercevoir les difficultés

extraordinaires de cette tâche; il se contente de la voir en

perspective, comme une allée un peu montante, mais agréable.

En somme il ne s'agit de rien de moins que de faire l'homme à nouveau.

Mazzini, moins heureux et qui a lutté davantage, connaît mieux les

résistances féroces de l'égoïsme. C'est lui qu'il faut écouter ici.

Il sait, et il ne dissimule pas, qu'il faudra déchirer et fouiller la

nature, en son fond; qu'il faudra aller jusqu'à l'ascétisme. A cette

profondeur seulement les germes vivaces de l'égoïsme seront atteints,

la vie pour les autres apparaîtra comme le salut, et la première

substruction de la république sera bien assise.

«Je crois, dit-il[32], que nous ne pourrons jamais rendre l'homme

plus digne, plus aimant, plus noble et plus divin — ce qui est notre

fin et notre but sur la terre — en nous contentant d'entasser autour

de lui des moyens de jouissance, et en lui proposant pour but de la

vie cette ironie qu'on appelle _le bonheur_.... Ouvriers mes frères,

comprenez-moi bien: les améliorations matérielles sont indispensables

et nous lutterons pour les obtenir, non pas parceque la seule chose

nécessaire à l'homme est d'être bien logé et bien nourri, mais parceque

vous ne pouvez pas avoir conscience de votre propre dignité ni vous

développer intellectuellement tant que vous êtes absorbés, comme

aujourd'hui, par la lutte incessante contre le besoin et la pauvreté.

— Vous travaillez dix ou douze heures par jour, comment trouverez-vous

le temps de vous instruire? Le plus grand nombre d'entre vous gagne à

peine de quoi subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, comment

vous procurer les moyens de faire votre éducation?... La pauvreté vous

empêche souvent d'obtenir justice comme les hommes des classes plus

élevées, comment apprendrez-vous à aimer et à respecter la justice? —

Il est donc nécessaire que votre condition matérielle s'améliore pour

que vous puissiez progresser moralement. Il faut que vous receviez un

salaire qui vous permette de faire des économies, de manière à vous

rassurer sur l'avenir et, par dessus tout, il faut purifier vos âmes

de tout sentiment de révolte et de vengeance, de toute pensée injuste

à l'égard de ceux-là même qui ont été injustes envers vous. Vous devez

lutter pour obtenir toutes ces améliorations dans votre situation, et

vous les obtiendrez, mais recherchez-les comme des moyens et non comme

le but; recherchez-les par sentiment du devoir et non pas seulement du

droit.... Si vous n'agissez pas ainsi, quelle différence y aura-t-il

entre vous et ceux qui vous ont opprimés? Ils vous ont opprimés

justement parcequ'ils ne recherchaient que le bonheur, la jouissance et

la puissance.... Un changement d'organisation sociale aura peu d'effet

tant que vous conserverez vos passions et votre égoïsme....»

Jamais, je crois, aucune doctrine politique ne fut empreinte d'une

telle grandeur morale. Celle-ci est vraiment une application de

l'Evangile. La vertu se présente comme la seule chance de réussite dans

les faits, comme la nécessité première dont rien ne dispense. Il faut

que l'humanité s'apprenne à passer par la porte étroite. La république

sera religieuse, ou elle succombera.

De ces principes généraux dérivent des programmes d'institutions ou

de réformes. Je n'entre pas dans le détail, où nos guides quelquefois

se sont fourvoyés. Il me suffit d'avoir exposé leur thèse en ce qui

demeure, et je crois l'avoir fait fidèlement.

La vita Italiana nel Risorgimento (1846-1849), parte 2 Terza serie - Storia · 第 54 / 58 题