Cependant nous allons trouver que ces deux esprits opposés se sont fait
une conception identique des devoirs et des vrais intérêts du peuple.
N'essayons pas de présenter cette pensée dans l'ordre où,
historiquement, ils la formèrent, par le double travail de leur
réflexion et de leur expérience. Tâchons plutôt de la construire
logiquement; et d'abord cherchons-en la vraie base.
Cette base n'est point politique. Elle se trouve au fond de la
conscience de tout homme qui s'examine seul dans sa chambre. Ainsi
l'ordre politique repose sur quelque chose qui le dépasse, et qui est
intérieur. Les vérités politiques ne sont que dérivées; ruineuses si
on les prend pour absolues, elles deviennent solides aussitôt qu'on
les appuie à une philosophie de la vie et de l'histoire, établie
d'autre part. Là-dessus Lamartine et Mazzini sont unanimes. «Je pars
d'abord d'un principe religieux, dit le premier; il faut que vous
me le permettiez; car sans cela je ne puis pas et je ne sais pas
raisonner»[23]. — «Mon but dans ce livre, dit à son tour le second,
a été de vous présenter les principes qui doivent vous guider et vous
aider à résoudre vous-mêmes toutes les difficultés politiques.... Je
vous ai conduits à Dieu, comme à la source du devoir et à l'instituteur
de l'égalité entre les hommes; à la loi morale, comme à la source de
toutes les lois civiles....»[24]. Enfin le mot apostolique de Lamartine
à Pelletan: «Venez diriger la république dans le sens de Dieu et du
Peuple»[25] répète exactement la devise de Mazzini: _Dio e Popolo_.
Quelle est donc cette vérité d'un ordre différent et supérieur
d'où toute la politique dépend? C'est celle-ci: que Dieu continue
sa création dans l'homme; nous appelons Providence cette force, à
la fois latente et manifeste pour qui regarde bien, par laquelle
il agit dans chaque homme et dans chaque peuple, en les poussant
à l'affranchissement. La tyrannie vient de la brutalité ancestrale
qui reste encore en nous et qui lentement s'élimine. L'origine de
l'inégalité et de l'iniquité est là, dans notre nature inférieure,
qu'il faut laborieusement dépouiller et nullement dans la civilisation,
quoique Rousseau en ait pensé. La passion de dominer, d'usurper, de
contraindre, est un legs de l'animalité en nous; — et ici la doctrine
de nos grands romantiques s'encadre fort bien dans la théorie générale
de l'évolution, que la biologie de notre temps a popularisée. — Or la
volonté positive de Dieu, sur nous est _que nous devenions saints_,
comme le dit Saint Paul, c'est-à-dire, moralement et politiquement
parlant, que nous devenions libres. Dieu travaille en nous à la façon
d'un ferment, et toujours dans ce même sens. Les révolutions, dont
les gens à courte vue s'effarent, ne sont que les poussées de cette
fermentation dans les peuples. C'est toujours Dieu qui nous veut
obliger à nous rendre libres.
Parmi ces révolutions, il en est de brusques, qui se précipitent
coup sur coup, comme on l'a vu au I^er siècle, au XV^e, à la fin du
XVIII^e; c'est ce que Lamartine appelle superbement des «sommations
de Dieu.» Deux des plus frappantes sont la révolution chrétienne, qui
annonça l'Evangile, et la Révolution française, qui décida que les
hommes n'auraient plus d'autre maître que la loi. Ces révolutions
successives, loin de se contrarier, poussent l'humanité dans une
direction constante: toujours vers la liberté. Ainsi le mouvement qui
produisit l'abolition de l'esclavage, puis du servage, poursuit ses
applications sous nos yeux, en sorte que rejeter, par exemple, l'apport
de la Révolution française, c'est, du même coup, protester dans le
passé contre la libération des esclaves.
Toute réaction est donc impie, puisque Dieu est l'éternel
révolutionnaire et veut sans trêve faire toutes choses nouvelles. «Je
deviens de jour en jour plus intimement et plus consciencieusement
révolutionnaire, écrit Lamartine à son ami Virieu[26]; je médite
sans cesse à genoux et devant Dieu, et je crois qu'il faut que nous
et ce temps-ci, nous servions courageusement la loi de rénovation.»
Mais, en même temps qu'irréligieuses, les réactions sont vaines.
L'erreur se dénonce d'elle-même: la société où elle est introduite
devient invivable, et elle périt violemment. La volonté de Dieu, si
on s'obstine contre elle, se fait orage et torrent. Ainsi jamais on
ne peut remonter le cours des temps; il est même niais de l'essayer.
L'histoire est justement ce qui n'arrive pas deux fois. Elle s'avance
pas à pas, constamment nouvelle.
Mais la plus pernicieuse erreur des idolâtres du passé est de prétendre
retourner en arrière au-delà du Christ. Le Christ est le maître et le
départ des modernes. Ce qui ne veut pas dire que son action se soit
établie déjà, ou qu'elle s'établisse aisément dans la société, ni
dans l'âme. Le paganisme, si mort qu'il semble, doit encore être tué
en nous. Les matérialistes, les nouveaux épicuriens, les utilitaires,
dont Bentham, odieux à Mazzini, est le représentant, ramènent le
paganisme encore; ils prêchent le bien-être individuel et font tourner
tout le reste autour de cette recherche, ce qui fut l'illusion de
l'antiquité. Ils sont les plus aveugles des réactionnaires. Or les
partis prétendus révolutionnaires de notre âge, dirigés par Saint-Simon
ou Fourier, Blanqui ou Louis Blanc, se sont également fourvoyés dans
cette impasse. D'où il suit que leurs revendications n'aboutiront pas;
ils n'obtiendront qu'un déplacement de la tyrannie et du malaise,
un despotisme retourné, comme le Comité de Salut Public pratiqua
exactement, en sens inverse, le même arbitraire que Louis XIV. «On est
sur terre pour jouir le plus possible,» voilà l'erreur fondamentale,
le piétinement dans le paganisme, condamné, non par la conscience
seulement, mais par l'expérience de l'histoire. Jésus a donné à la
vie humaine une autre fin, sa fin vraie, par la parole inoubliable
«Que ton règne arrive!» — Oui, que le règne de Dieu arrive, ou, en
d'autres termes, que la justice et la fraternité deviennent réelles;
c'est à quoi toute la vie doit servir, la vie des peuples comme celle
des individus; là est son sens et sa valeur, là est son bonheur même.
«Nous devons tous et chacun, déclare Mazzini, diriger nos efforts afin
que tout ce qu'il nous est donné de comprendre du _royaume des cieux_
puisse se traduire en réalité sur la terre»[27]. Aussi ne veut-il point
qu'on abandonne le culte de la croix. «La Croix, ajoute-t-il, comme
symbole de la seule vraie, immortelle vertu, — le sacrifice de soi-même
pour le bien d'autrui, — pourra sans contradiction s'élever même sur
le tombeau de tous les croyants de la nouvelle foi»[28]. Entendez
bien: comme symbole du dévouement à tous, et non pas au sens égoïste
encore où l'entend le dévot qui subordonne tout le reste à son salut
personnel, se souciant peu que le monde soit injuste et malheureux,
pourvu que lui échappe à la damnation. L'égoïsme, sous ses formes
grosses et sous ses formes subtiles, est en effet l'ennemi juré de
la démocratie, le seul qui la puisse perdre. Et la seule révolution
effective sera la révolution profonde, encore à faire, celle qui l'aura
déraciné.
Précisément pour cela, la république démocratique, ou gouvernement
mutuel, fraternel, qui ne subsiste point par la contrainte extérieure,
mais par la maîtrise que chacun exerce librement sur soi au bénéfice
des autres, est chérie et voulue de Dieu. Le christianisme traduit
en institutions, cela est la république. Comme celle-ci est le règne
de l'esprit, l'homme religieux est naturellement républicain. Si la
Providence mène en réalité l'histoire, ainsi que Lamartine et Mazzini
le croient, cette république démocratique sera l'aboutissant de toutes
les autres formes de gouvernement.
Comment se fera ce passage? Nul homme ne peut le dire. Et c'est
parceque la voie en est mystérieuse qu'il ne faut jamais, à aucun
prix, sacrifier la liberté, qui est la remise à Dieu du choix de ses
moyens. Restreindre les énergies de celui-ci ou de celui-là, supprimer
des possibles, alors que l'esprit _souffle où il veut_, c'est usurper
sur Dieu. Lamartine a très bien formulé cette conception profonde de
la liberté politique: «Je veux la liberté et l'égalité intellectuelles
absolues pour et contre moi. Je ne veux pas mettre mon poids peut-être
faux ou rogné dans la balance. Je ne veux pas mettre une pierre sur
la route libre et sans terme de l'avenir»[29]. Et voilà pourquoi tout
privilège doit être écarté, voilà pourquoi il ne faut nulle entrave
sur la pensée ou sur la parole. Mazzini est d'accord avec Lamartine,
puisqu'il fait consister la révolution essentielle, la révolution
qui est à faire, en la déchéance définitive de la _raison d'Etat_, la
raison d'Etat de Louvois et de Bismarck, mais aussi la raison d'Etat
des Jacobins.
Au reste, il faut se garder que le libéralisme lui-même s'érige
en idole, comme si la liberté politique était une fin; alors elle
tournerait bien vite à l'émiettement, à l'anarchie, à l'écrasement des
faibles. «La liberté est conquise, écrit Lamartine, elle est assurée,
elle est inviolable, quels que soient le nom et la forme du pouvoir;
mais la liberté n'est pas un but, c'est un moyen. Le but, c'est la
restauration de la dignité et de la moralité humaines dans toutes les
classes dont la société se compose; c'est la raison, la justice et
la charité appliquées progressivement dans toutes les institutions
politiques et civiles»[30].
Pour en venir à la pratique, il est deux moyens d'action compatibles
avec la liberté: l'_éducation_ et l'_association_. Mazzini vieux, comme
Lamartine, se contente décidément de ceux-là.
Elever les enfants, autrement dit, les délivrer de leur amour
propre pour y substituer l'amour des autres et de la communauté,
voilà l'œuvre par excellence qui fondera la république. Aussi les
instituteurs sont-ils les ouvriers nécessaires de cette révolution que
Lamartine attend; et il rêve une «association libre, pour la direction
religieuse, morale et politique de l'esprit des instituteurs dans la
République»[31]. Mazzini à son tour s'est fait maître d'école; et j'ai
visité, dans le Transtevere, un établissement populaire d'éducation
où l'on enseigne à des enfants d'ouvriers un catéchisme spiritualiste
tiré de ses livres. L'_association_, pour les adultes, est un moyen
merveilleux: ils s'apprennent par elle à coopérer, à dépasser les fins
individuelles, et à jouir de se sentir peu de chose, au service de
quelque chose de grand.
Je dois le dire; Lamartine était trop improvisateur, il avait
l'imagination trop paradisiaque pour apercevoir les difficultés
extraordinaires de cette tâche; il se contente de la voir en
perspective, comme une allée un peu montante, mais agréable.
En somme il ne s'agit de rien de moins que de faire l'homme à nouveau.
Mazzini, moins heureux et qui a lutté davantage, connaît mieux les
résistances féroces de l'égoïsme. C'est lui qu'il faut écouter ici.
Il sait, et il ne dissimule pas, qu'il faudra déchirer et fouiller la
nature, en son fond; qu'il faudra aller jusqu'à l'ascétisme. A cette
profondeur seulement les germes vivaces de l'égoïsme seront atteints,
la vie pour les autres apparaîtra comme le salut, et la première
substruction de la république sera bien assise.
«Je crois, dit-il[32], que nous ne pourrons jamais rendre l'homme
plus digne, plus aimant, plus noble et plus divin — ce qui est notre
fin et notre but sur la terre — en nous contentant d'entasser autour
de lui des moyens de jouissance, et en lui proposant pour but de la
vie cette ironie qu'on appelle _le bonheur_.... Ouvriers mes frères,
comprenez-moi bien: les améliorations matérielles sont indispensables
et nous lutterons pour les obtenir, non pas parceque la seule chose
nécessaire à l'homme est d'être bien logé et bien nourri, mais parceque
vous ne pouvez pas avoir conscience de votre propre dignité ni vous
développer intellectuellement tant que vous êtes absorbés, comme
aujourd'hui, par la lutte incessante contre le besoin et la pauvreté.
— Vous travaillez dix ou douze heures par jour, comment trouverez-vous
le temps de vous instruire? Le plus grand nombre d'entre vous gagne à
peine de quoi subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, comment
vous procurer les moyens de faire votre éducation?... La pauvreté vous
empêche souvent d'obtenir justice comme les hommes des classes plus
élevées, comment apprendrez-vous à aimer et à respecter la justice? —
Il est donc nécessaire que votre condition matérielle s'améliore pour
que vous puissiez progresser moralement. Il faut que vous receviez un
salaire qui vous permette de faire des économies, de manière à vous
rassurer sur l'avenir et, par dessus tout, il faut purifier vos âmes
de tout sentiment de révolte et de vengeance, de toute pensée injuste
à l'égard de ceux-là même qui ont été injustes envers vous. Vous devez
lutter pour obtenir toutes ces améliorations dans votre situation, et
vous les obtiendrez, mais recherchez-les comme des moyens et non comme
le but; recherchez-les par sentiment du devoir et non pas seulement du
droit.... Si vous n'agissez pas ainsi, quelle différence y aura-t-il
entre vous et ceux qui vous ont opprimés? Ils vous ont opprimés
justement parcequ'ils ne recherchaient que le bonheur, la jouissance et
la puissance.... Un changement d'organisation sociale aura peu d'effet
tant que vous conserverez vos passions et votre égoïsme....»
Jamais, je crois, aucune doctrine politique ne fut empreinte d'une
telle grandeur morale. Celle-ci est vraiment une application de
l'Evangile. La vertu se présente comme la seule chance de réussite dans
les faits, comme la nécessité première dont rien ne dispense. Il faut
que l'humanité s'apprenne à passer par la porte étroite. La république
sera religieuse, ou elle succombera.
De ces principes généraux dérivent des programmes d'institutions ou
de réformes. Je n'entre pas dans le détail, où nos guides quelquefois
se sont fourvoyés. Il me suffit d'avoir exposé leur thèse en ce qui
demeure, et je crois l'avoir fait fidèlement.