Cette politique est _radicale_, au sens étymologique du mot,
c'est-à-dire qu'elle pousse ses racines jusqu'au fond de la pensée,
et s'attache à la réalité suprême. Les personnes qui n'ont absolument
point de besoins religieux ne la comprendront guère. Et, chez nos
politiques d'à présent, en particulier chez nos politiques radicaux,
les besoins religieux semblent faibles. Aussi cette conception des deux
fiers romantiques a-t-elle reculé loin dans le passé.
Je n'ai pas d'autorité pour la juger, ni même pour la louer. J'observe
seulement qu'on ne lui oppose point qu'elle est fausse, mais qu'elle
est chimérique. Lamartine, George Sand, Michelet, Barbès, Mazzini
attendaient trop de l'homme, lui demandaient trop. Ils l'ont cru
capable de se conduire; l'expérience fait voir qu'il en faut rabattre.
Leur morale démocratique est trop escarpée décidément, et bonne pour
des saints vivant en chartreuse.
L'optimisme de ces «vieilles barbes de 48» a donc paru d'une
présomption extrême. Les théoriciens plus récents, qui ont regardé
l'homme du point de vue de la zoologie, les dédaignent. Taine et Sumner
Maine ont traité rudement ces rêves de gouvernement populaire; ils
ont estimé que les principes de la Révolution française ne furent rien
qu'une bravade puérile contre l'irrésistible nature, laquelle asservit
l'animal humain à son estomac, à son appétit de pouvoir et de lucre.
Des partis se sont formés et entrechoqués, divers en apparence,
identiques dans le principe (qui est toujours, ici et là, le
matérialisme politique) d'une part le _collectivisme_ marxiste; d'autre
part le _jacobinisme_ à la façon de Robespierre; puis le _cléricalisme_
qui, psychologiquement, suppose la même structure d'esprit; enfin
le _bismarckisme_, ou politique des résultats, avec l'_opportunisme_
ou politique des expédients, entre lesquels, au fond, il n'est point
d'autre différence que celle du tempérament des hommes, poignet de fer
ou bras de coton. La _raison d'Etat_, odieuse à nos idéalistes de 1848,
n'a pas fini de régner. Il n'est point de gouvernement ni de secte qui
n'ait apporté son encens à ce Baal-Moloch.
Nous voyons de nos yeux où cette orientation nouvelle nous a menés.
Les luttes des classes se sont exaspérées, les ouvriers ont dû arracher
leur pain du jour par la menace ou la violence; l'envie de déposséder
les heureux a ramassé le vieux masque des proscriptions religieuses
du XIV^e siècle contre le Juif; les catastrophes financières se sont
multipliées; les Etats se sont entre-regardés en serrant les poings; un
militarisme exténuant, jusqu'à l'impossibilité matérielle de subsister,
a fondé, dans chaque nation, la prééminence de la caste guerrière
sur la peur même de la guerre; la possession peu sûre du pouvoir est
devenue une sorte de ferme à exploiter hâtivement, et les Parlements
se sont ouverts, comme des foires permanentes, au trafic des faveurs
et des votes; à fréquents intervalles, des scandales irrépressibles
laissent entrevoir une corruption profonde sous la croûte mince des
hypocrisies officielles....
Apparemment, il s'est commis une erreur quelque part, et, comme
chaque parti politique, à tour de rôle, s'est montré infirme autant
que les autres, il faut croire que cette erreur a vicié notre commune
éducation. Je dirais qu'à droite comme à gauche nos politiques ont
tous une même philosophie empirique — opposée à celle de Mazzini
et de Lamartine, — s'il n'était manifeste qu'ils se vantent de n'en
avoir aucune. Ce sont des spécialistes. L'administration des Etats est
devenu un commerce, avec ses risques professionnels et ses bénéfices.
Le gouvernement ne s'inspire d'aucune philosophie. Il ne vise plus à
orienter les hommes dans le sens où Dieu les appelle. Et les hommes ne
lui demandent que de leur garantir leur pain du jour. Voilà, peut-être,
où gît l'erreur.
Peut-être devions-nous, en effet, demander plus, demander trop à
notre infirme nature, pour en obtenir assez. Peut-être faut-il à
présent retourner vers les sommets de la discipline spirituelle. Ces
sommets sont âpres sans doute, _aria peragro loca_: mais c'est là-haut
seulement que l'action a sa source.
J'ai achevé, Mesdames et Messieurs, du mieux que j'ai pu, la tâche
que je m'étais tracée. Tâche un peu lourde pour vous, que ce sujet
austère n'a pas délassés; mais aimable pour moi, car c'est un profit de
ressaisir les conceptions élevées de ces deux politiques démodés; et ce
m'est une douceur de rapprocher fraternellement devant vous la pensée
d'un Italien et celle d'un Français.
Un mot encore. Le 27 mars 1848, Alphonse de Lamartine, qui se
trouvait alors Ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement
provisoire de la République française, reçut à l'Hôtel-de-ville de
Paris une députation de volontaires italiens, conduite par Joseph
Mazzini. Dans cette rencontre mémorable, le grandhomme de chez nous
dit au grand homme de chez vous: «Et moi aussi, je suis un enfant, un
enfant d'adoption de votre chère Italie.... Votre soleil a échauffé
ma jeunesse et presque mon enfance. Votre génie a coloré ma pâle
imagination; votre liberté, votre indépendance, ce jour que je vois
enfin surgir aujourd'hui, a été le plus beau rêve de mon âge mûr...
Allez dire à l'Italie qu'elle a des enfants aussi de ce côté des
Alpes! Allez lui dire que si elle était attaquée dans son sol ou dans
son âme, dans ses limites ou dans ses libertés, que si vos bras ne
suffisaient pas à la défendre, ce ne sont plus des vœux seulement,
c'est l'épée de la France que nous lui offririons pour la préserver de
tout envahissement! Et ne vous inquiétez pas, ne vous humiliez pas de
ce mot, citoyens de l'Italie libre!... Nous ne voulons plus de conquête
qu'avec vous et pour vous: les conquêtes pacifiques de l'esprit humain.
Nous n'avons plus d'ambitions que pour les idées. Nous sommes assez
raisonnables et assez généreux sous la république d'aujourd'hui, pour
nous corriger même d'un vain amour de gloire.»[33]
Ce discours n'était pas frivole: l'événement l'a fait voir.
Cinquante-et-un ans après, j'ai voulu le répéter ici, en symbole de
ma reconnaissance pour votre accueil, et de ma foi en la coopération
fraternelle des peuples.