Mais au moins qu'en immolant leur raison les croyants ne nous parlent

plus de leur raison. Qu'ils n'inventent pas de mornes théologies!

Qu'ils ne nous fabriquent pas de gros livres indigestes pour appuyer

leur foi. Le chamelier de la Mecque, qui croit à Allah et à Mahomet son

prophète, ne s'embarrasse pas de ces arguties scolastiques. Il dit tout

simplement «Allah est Dieu et Mahomet est son prophète.» Voilà toute

sa science. Et il frappe de son fouet ou de son couteau l'impie qui ne

croit pas à Allah ni à Mahomet!...

Le chamelier de La Mecque est beaucoup plus sage, à lui tout seul, que

tous les théologiens de l'Occident.

Je n'entrerai donc dans aucune discussion religieuse, de sorte que

personne ne pourra me reprocher d'entamer la foi traditionnelle de mes

grands-mères. Je me contenterai de signaler une statistique effrayante,

bien douloureuse pour notre pauvre intellectualité humaine.

Depuis que le monde existe, il a vécu à peu près six cents milliards

d'êtres humains. On peut admettre qu'il y eut, en chiffres ronds, cent

milliards d'Hindous, cent milliards de Païens divers, cent milliards

de Bouddhistes, cent milliards de Musulmans, cent milliards de

Catholiques, et cent milliards de Protestants. Or cela fait, si je ne

me trompe, six religions bien distinctes, et il n'est pas possible que

toutes ces six religions soient vraies. Il y en a tout au moins cinq de

fausses, sur les six.

Si donc, en mettant les choses au mieux, il en est une parmi les six

qui soit véritable et authentique--tout est possible--il n'en demeure

pas moins avéré, évident, incontestable, que les cinq autres sont

fausses, et, par conséquent, que les cinq sixièmes de l'humanité ont

mené pendant des siècles, et mènent encore aujourd'hui, une existence

faussée à sa base par une affreuse et ridicule erreur. Les cinq

sixièmes de l'humanité ont été et sont absolument stupides.

Voilà une démonstration dont la rigueur mathématique est impeccable.

XIII

DE QUELQUES AUTRES CRÉDULITÉS

Je suis bien trop respectueux d'une religion pour confondre avec elle

la superstition qui souvent l'accompagne; mais la dissociation est

difficile. Quand Socrate, le sage des sages, au moment de mourir,

recommande de sacrifier un coq à Esculape, de quel nom appeler ce

scrupule? Quand certains dévots catholiques représentent entouré de

flammes le muscle cardiaque de Jésus-Christ, et qu'ils adorent le

Sacré-Cœur, est-ce idolâtrie ou piété? Les Perses, qui allumaient en

faveur de Zoroastre de grands bûchers; les Romains, qui examinaient

avec angoisse le foie des volailles immolées; les Napolitains, qui

injurient la châsse de saint Janvier parce que le sang du Bienheureux

ne se liquéfie pas assez vite; les vieilles filles, qui implorent

saint Antoine de Padoue pour qu'il leur fasse retrouver un chat égaré!

Faut-il classer ces délires à l'article religion ou à l'article

superstition?

Il me semble que plus haut je parlais, avec quelque mépris, du

gris-gris des nègres. J'étais injuste. Car la moitié des Européens,

hommes à peau blanche, aussi blanche que la mienne, ont des

superstitions qui ne le cèdent nullement en ineptie à celle des hommes

à peau noire.

Faut-il mentionner les amulettes, les talismans, les reliques, les

signes de croix, les eaux bénites, les sachets consacrés? A quoi

bon? Pourquoi chagriner et humilier les pauvres créatures qui vivent

dans ces soulageantes illusions? Les Mahométans ont la main de

Fatma; les Italiens ont le morceau de corail qui préserve du mauvais

œil; les paysans russes ont leurs icônes, misérables enluminures,

devant lesquelles brûle toute la nuit une petite lampe. L'orteil de

saint-Pierre à Rome est usé par la lèvre des pèlerins. Ils trouvent

quelque consolation à ces enfantillages: je ne crois pas qu'ils en

soient à plaindre.

Le christianisme n'a fait que modifier toutes les histoires païennes

de fées, d'enchanteurs, de sorciers. Les saints ont pris la place des

druides. On croit aux farfadets, aux loups garous, aux Kobols, aux

Ondines. Que sais-je? On admet tout, plutôt que la géométrie. Dieu est

géomètre, avait pourtant dit Platon.

Le bon peuple croit aux somnambules, aux devineresses, au marc

de café, aux tireuses de cartes, à la chiromancie, à un tas de

fariboles. Le public de 1919 n'est pas plus éclairé que le public de

1619, qui admettait le sabbat, les sorcières, les incubes, la magie,

l'astrologie, l'alchimie. Sans doute on ne brûle plus, comme en 1619,

les sorcières et les magiciens: mais on leur paye des consultations.

C'est le même aveuglement; la même absence de jugement.

Et pourtant tout homme s'imagine qu'il est doué de raison.

XIV

ENCORE LES CRÉDULITÉS

C'est surtout en étudiant l'histoire des sciences qu'on voit briller en

tout son éclat notre absolu défaut d'esprit scientifique. L'évolution

des sciences n'est qu'un long tissu de crédulités; et vraiment, même

à côté des erreurs religieuses, les erreurs scientifiques ne font pas

trop mauvaise figure.

La méthode est différente; le résultat est à peu près le même. Les

théologiens procèdent par la foi, les savants par le raisonnement. Or,

ni les uns, ni les autres, malgré leurs naïves prétentions, n'ont pu

réussir à résoudre les énigmes du monde.

_Les Énigmes du monde!_ N'est-ce pas de nos jours qu'un savant

honorable, un Allemand, a osé, sans rire, composer un livre sur les

sept énigmes du monde. Sept énigmes à l'univers, comme il y a sept

jours à la semaine, au chandelier sacré sept branches; et à la création

sept phases. Sept énigmes à l'univers! Pourquoi pas dix ou douze? ou

mille? ou un milliard? Je pencherais plutôt à croire qu'il y a mille

milliards d'énigmes.

Aucune de ces énigmes n'a été résolue. Et peut-être aucune ne le

sera-t-elle jamais!

Triste, très triste, mais douloureusement probable!

Pourtant, comme le doute n'est pas un mol oreiller, les pauvres hommes

se sont fait des idées, qu'ils disent scientifiques, sur les choses et

les êtres.

Ils avaient imaginé que la Terre, leur habitacle, était un grand

plateau suspendu dans l'espace!

Or, puisque c'est un plateau, quand on arrive à ses bords, on doit ne

rencontrer que le vide. Dans un vieux livre français du XVIe siècle,

le frontispice représente un pèlerin qui a atteint l'extrémité de

l'Univers. Il veut essayer de regarder au-dessous, mais la demi-sphère

céleste, appliquée sur la terre, le force à se coucher sur le sol et à

baisser la tête.

Avant Christophe Colomb personne n'avait supposé que la terre était

ronde comme une boule et qu'on peut en faire le tour en marchant droit

devant soi.

Thalès savait, il est vrai, que le soleil était très grand, mais il

ajoutait: _au moins aussi grand que le Péloponèse_.

Pendant vingt siècles on a admis qu'il y a quatre éléments; le feu,

l'air, la terre et l'eau. Et les hommes ont attendu jusqu'à Lavoisier

pour comprendre que ni le feu, ni l'air, ni la terre, ni l'eau, ne sont

des éléments. On croyait aussi qu'il y a quatre humeurs dans le corps:

le sang, la bile, l'atrabile et la pituite; personne n'ayant d'ailleurs

jamais vu ou touché l'atrabile et la pituite.

Jusqu'à Franklin, la foudre était restée un des mythes terrifiants

de la nature. Jusqu'à Galvani, on ignorait la force électrique. La

boussole et l'aimant n'ont été connus qu'au Moyen Age. De nos jours,

malgré Ampère, malgré Faraday, malgré Hertz, malgré Maxwell, nous ne

savons de l'électricité que quelques-uns de ses effets. Nous en usons

tant bien que mal, mais quant à comprendre!!... Il faut une foi aussi

robuste que celle du chamelier de la Mecque pour être persuadé que dans

mille ans notre _théorie des ions_ ne sera pas considérée comme un

tissu d'enfantillages.

Avant Pasteur, que savait-on sur l'origine des maladies?

Van Helmont raconte qu'en mettant une chemise sale dans un pot de terre

on fait naître des souris. Paracelse savait que les pierres ont un

pouvoir magnétique, ou magique, qui dirige chaque destinée humaine.

Ambroise Paré avait de ses propres yeux vu des diables. Et les médecins

du XVIe siècle racontent doctement les évolutions et les contorsions

des démons, qu'ils regardaient, pendant les exorcismes, sortir en

virant et en gambadant du corps des possédés.

Quel recueil comique,--et péniblement comique--on pourrait faire en

reproduisant toutes les sottises admises par les plus grands savants

et professées solennellement dans les Universités. En ouvrant au hasard

un livre de Pline, ou d'Aristote, ou de Galien, ou de Descartes, ou de

Galilée, ou de Leibniz, c'est-à-dire des plus grands parmi les plus

grands, on demeure horrifié devant leurs ignorances et surtout devant

leurs crédulités.

Si les maîtres de la pensée humaine déraisonnaient ainsi, alors

qu'advenait-il de la foule ignare, du menu fretin parmi les hommes? Hé!

bon Dieu! ce n'est ni bien difficile à supposer, ni bien long à dire.

Ils n'avaient rien compris à rien, et cependant ils croyaient avoir

tout compris à tout.

O nos pauvres ancêtres!

Ne les raillons pas cependant, car dans un millier d'années, plus tôt

peut-être, nos théories en chimie, en physique, en astronomie, en

médecine, seront si démodées qu'on n'en parlera plus que pour s'en

moquer. Et si quelque éminent professeur de ces temps futurs lit un

fragment d'un de nos livres devant ses élèves, ce sera pour faire rire

l'auditoire. De même nous amusons nos élèves en leur racontant que les

médecins d'il y a quatre-vingts ans faisaient dans le cours de quelques

mois deux cents saignées à un seul individu, et que les chirurgiens

d'il y a cinquante ans, avant d'opérer, essuyaient leurs instruments

sur leur tablier de dissection.

Ce que les savants enseignaient en 1619, le peuple y croyait dur comme

fer, de même qu'il croit en 1919, dur comme fer, à ce qu'enseignent les

savants de 1919.

Au fond, peuple et savants n'ont guère que la même âme, et une âme bien

singulière. Pour admettre une sottise, pour la consigner gravement

dans leurs livres, pour la répandre dans leurs journaux, pour la

commenter dans leurs discours, dans leurs conférences, et dans leurs

conversations, ils ne demandent ni démonstrations exactes, ni preuves

rigoureuses. Il suffit que ce soit une opinion bien ancienne, bien

classique. C'est assez! Ah! Certes non! Ils ne sont pas exigeants.

Mais qu'on leur apporte, appuyé de preuves nombreuses, un fait nouveau,

vraisemblable ou invraisemblable, aussitôt tout un monde d'objections

s'élève. C'est un bouillonnement d'indignations ou de sophismes.

Par sa résistance têtue à tous les arguments et à toutes les preuves,

le scepticisme aveugle marche de pair avec la crédulité aveugle, de

sorte qu'on ne sait vraiment ce qui est plus stupide: croire sans

aucune preuve, ou ne croire à aucune preuve.

Harvey, dans son incomparable livre sur la circulation du sang,

raconte quelque part qu'il a entendu le cœur battre dans la poitrine.

Un médecin italien lui dit: «Illusion! Illusion profonde! A Londres

peut-être le cœur en se contractant fait-il du bruit, mais à Venise,

nous n'entendons rien de semblable!»

Bernard de Palissy, Buffon, et d'autres naturalistes constatent qu'il

y a des coquilles fossiles dans les gisements de certaines montagnes.

Voltaire, le merveilleux, le spirituel Voltaire, prétend que ces débris

ont été apportés par des pèlerins qui, venant de Terre-Sainte, à leur

retour, ont jeté des coquilles sur le sol!

Soyons modestes. Nos grands-pères nous paraissent ridicules. Eh bien!

Et nous? Comment serons-nous jugés par nos petits-fils? Nous ne sommes

pas d'autre farine que nos devanciers.

Il est maintes théories contemporaines, dites scientifiques, absurdes

pourtant, auxquelles nous sommes asservis, et maintes autres théories,

dites hérétiques, auxquelles, malgré des preuves éclatantes, nous ne

voulons pas croire. Cependant que de faits nous ont totalement échappé!

Que de théories grandioses dont nous ne soupçonnons rien! Elles

seront vraies un jour, ces théories, au moins pour un temps. Mais si

aujourd'hui nous venions à les connaître, elles nous combleraient de

stupeur.

XV

LE LIBRE ÉCHANGE

Malgré leurs formidables divagations, les hommes auraient pu tout de

même établir un régime d'échanges qui leur eût permis de profiter tant

soit peu des fruits de la terre, ou des œuvres de leur industrie.

Mais, pour le commerce et les échanges--plus que pour le reste, si

possible--les hommes sont dépourvus du bon sens le plus élémentaire. Et

ce qui est grave, c'est que l'aberration n'est pas seulement l'apanage

des ignorants et des imbéciles, mais qu'elle triomphe avec éclat chez

les chefs, les conducteurs d'hommes, les soi-disant intellectuels, qui,

en ces matières, délirent avec solennité, solidité, et stupidité.

Dans certains pays, il y a des mines de charbon; dans d'autres,

des mines de fer, ou de cuivre, ou de plomb; certaines contrées

sont couvertes de grands bois; d'autres sont entourées de mers

poissonneuses; d'autres offrent de magnifiques pâturages qui

nourrissent de nombreux troupeaux. Selon le sol et le climat, telles

régions sont aptes à la culture des betteraves, ou du blé, ou du riz,

ou du raisin, ou des olives, ou des dattes, ou des bananes, ou du café,

ou du thé, ou du colza, ou du lin, ou du coton. Il est des nations où

l'industrie est florissante; d'autres qui sont exclusivement agricoles.

Tout individu, même de moyenne intelligence, en conclurait simplement

ceci: c'est qu'il convient de laisser aux pays houilliers la tâche de

produire de la houille, et aux pays à pâturages le soin d'élever des

bestiaux. Les terres aptes à la culture de la vigne devront produire

du raisin, et il faut abandonner la culture des bananes aux climats où

poussent les bananes.

Mais cette conclusion serait beaucoup trop rationnelle. Alors on a

inventé autre chose.

Et, en effet, un pays quelconque, pourvu qu'il soit de quelque étendue,

et que le climat ne soit pas trop rude, peut fournir un peu de charbon,

un peu de pâturages, un peu de raisin, un peu de betteraves, un peu

de blé. A la vérité le charbon est rare, le raisin mûrit à peine, le

blé est grêle. Il n'importe: les indigènes disent: «Il faut avant tout

protéger nos industries nationales.» Et alors, pour vendre à plus haut

prix charbons nationaux, blés nationaux, et vins nationaux, ils mettent

des droits d'entrée prohibiteurs aux charbons, aux blés, aux vins, qui

pourraient venir du dehors.

Le pays qui ne possède que de médiocres mines à mauvais charbon,

d'extraction coûteuse, dit aux pays qui produisent de l'excellent

charbon en abondance: «Vous pourriez nous envoyer du charbon à 40

francs, mais alors nos charbonniers seraient ruinés! Or nous ne voulons

pas qu'ils soient ruinés. Comme ils ne peuvent produire du charbon,

même détestable, qu'à 50 francs, nous chargerons votre beau charbon

d'un droit de 20 francs, pour que, dans notre commerce intérieur, on

n'ait à choisir qu'entre le vilain charbon (national) à 50 francs et

le beau charbon (étranger) à 60 francs.»

Ainsi chaque citoyen du pays à mauvais charbon a l'incomparable

avantage de dépenser 50 francs pour avoir du mauvais charbon, alors

qu'il eût pu acheter un excellent charbon à 40 francs.

Grâce à cette ingénieuse disposition, toutes les industries sont

grevées d'un poids mort qui les écrase; car tous les transports, toute

la navigation, toutes les exploitations industrielles, toutes les

usines électriques, forcées de payer un droit écrasant, ne peuvent plus

travailler qu'en d'exécrables conditions. La vie renchérit partout. Le

pays protégé est mis, grâce à cette protection, hors d'état de lutter

contre les pays voisins.

_On a décrété son infériorité industrielle._

A cette détresse générale, il est pourtant une magnifique compensation.

C'est que les producteurs du mauvais charbon national réalisent

d'énormes fortunes. La protection leur profite terriblement. Aussi

poussent-ils des cris effroyables, des hurlements de désespoir et

de colère, dès qu'on ose parler d'une diminution des droits. Alors

aussitôt, pour les apaiser, on les protège, sans comprendre que les

protéger, c'est certainement les enrichir, mais c'est bien plus

certainement encore appauvrir tout le pays.

Même il est appauvri, ce malheureux pays, bien plus qu'on ne se

l'imaginerait tout d'abord. En effet le peuple qui produit beaucoup

de charbon n'est pas satisfait. Il cherche des représailles, et il en

trouve: «Ah! vous imposez mes charbons!... eh bien! je vais imposer vos

vins!»

Et voilà comment, par un mécanisme très simple, qui fait le malheur de

deux peuples, en même temps que la joie de quelques industriels et de

quelques viticulteurs, les gens du pays A payent leur vin trop cher et

les gens du pays B leur charbon trop cher. La consommation diminue, le

bien-être décroît. A exporte moins de charbon; et B exporte moins de

vin. Tout est bien; les peuples pâtissent, mais les propriétaires de

mines et les gros marchands de vins sont enchantés.

Répétez cette histoire du charbon et du raisin pour les laines, les

huiles, les sucres, les blés, les fers, le cuivre, et vous aurez une

juste idée de la protection. Chaque pays protecteur, pour favoriser

la vente de ses mauvaises laines, de ses mauvaises huiles, de ses

mauvais blés, de son mauvais fer, surcharge à l'entrée les laines, les

huiles, les blés, les fers provenant des autres pays; de sorte que les

habitants de ces pays où il y a mauvaises laines, mauvaises huiles,

mauvais blés, mauvais fer, ne peuvent se procurer laines, et huiles, et

fer, qu'en les payant à des prix exorbitants.

Oh! que cette protection est cruellement bienfaisante! Heureux! trois

fois heureux, les peuples qui ne sont pas protégés!

Toute protection est un précieux encouragement à la routine. Un

industriel, si la protection le garantit contre l'invasion de

marchandises étrangères, ne va pas être assez fou pour renouveler son

outillage, perfectionner ses techniques, et intensifier sa production!

A quoi bon? Pourquoi se donner cette inutile peine? Pourquoi se livrer

à des dépenses superflues? Il n'a rien à craindre; la France entière

le défend. Elle charge d'un droit de 20% tous les produits étrangers.

Il peut donc travailler 20% plus mal.

La protection est une prime à la malfaçon. La protection est un

stimulant à la paresse. La protection est un secours à l'incurie. La

protection favorise un citoyen pour en incommoder dix mille.

Imaginons qu'un ingénieux horticulteur ait construit chez nous, à

très grands frais, une serre chaude où il cultive des ananas. Chaque

ananas lui coûtera environ 19 francs. Il ne peut pas les vendre à

moindre prix; car il y perdrait. Et alors il dit à son gouvernement:

«Protège-moi. Protège une industrie nationale. J'ai dans mes vastes

serres deux cents ouvriers qui mourraient de faim si je ne réussissais

pas à vendre mes ananas 20 francs. Que deviendraient-ils, si tu

n'imposais pas de 19 fr,50 chaque ananas venant du Brésil, car

là-bas les ananas poussent en pleine terre, on peut les vendre 25

centimes, et ils sont bien meilleurs que les miens. Mais tu ne peux te

désintéresser des miens, qui sont des ananas nationaux.»

Si les doléances de cet astucieux individu étaient écoutées, on

imposerait de 19,50 tous les ananas, de sorte qu'il ne serait plus

permis à un Français d'avoir un ananas au-dessous de 20 francs.

Les hommes ont horreur de la logique: c'est leur bête noire. S'ils

étaient logiques, ils établiraient ce dilemme: «Ou l'industrie

nationale fait mieux que l'industrie étrangère; ou elle fait moins

bien. Si elle fait mieux, pourquoi la protéger, puisque son succès est

assuré! Si elle fait moins bien, pourquoi l'encourager à mal faire?»

Je suppose qu'on fabrique à Milan pour 2.500 francs des pianos aussi

bons (ni plus, ni moins) que les pianos français vendus 3.000 fr.

Pourquoi imposer, à tous les Français qui voudront jouer du piano, une

amende de 500 francs due uniquement à l'incapacité? Faut-il rendre

tous les Français victimes de l'impuissance de leurs compatriotes?

Pour enrichir mille personnes qui font mal les pianos, on va grever le

budget de deux cent mille personnes innocentes.

Entourer un pays d'une barrière protectrice, c'est le faire vivre dans

un milieu artificiel et favoriser sa paresse. Si l'on veut être utile

à ses compatriotes, qu'on les stimule à bien faire, au lieu de les

stimuler à être médiocres. Qu'on protège les consommateurs! Ce sera

plus intéressant que de protéger les producteurs; car il y a mille

consommateurs pour un producteur. Or les producteurs qui ne peuvent

prospérer qu'à la condition d'être protégés contre des concurrents plus

habiles, ces producteurs là ne méritent pas qu'on prenne leur défense.

Voici l'idée élémentaire que je suggère aux intellectuels de la

protection; c'est de laisser chaque peuple produire avec intensité ce

qu'il est le plus apte à produire. Tant pis pour les pays à sol pauvre:

(ce n'est pas le cas de la France.) Tant pis pour les populations

maladroites et peu intelligentes: (ce n'est pas le cas de la France.)

Tant pis pour les paresseux et les incapables: (j'aime à croire qu'il

ne s'agit pas des Français.)

Demander la protection, c'est faire solennellement aveu d'impuissance.

Sans la protection les prix de toutes les denrées seraient réels et non

factices. Surtout la vie serait à bon marché. Chaque pays produirait

ce qu'il est le plus apte à produire. On ne verrait pas l'Allemagne

faire du vin de Champagne; Namur, du raisin; la France, des moutons;

l'Italie, du sucre.

C'est très simple. Et pourtant, je ne suis pas assez naïf pour croire

qu'on va m'entendre. On ne me lira même pas. Il ne m'en chaut guère.

Écrire pour complaire aux préjugés publics, c'est le dernier des

métiers.

De fait, l'intérêt du _plus petit nombre_ est la loi qui gouverne les

sociétés.

On dit quelquefois--mais c'est sans doute par ironie--que c'est

l'intérêt du plus grand nombre qui domine tout. Hélas! jamais, au grand

jamais, l'intérêt des masses ne l'emporte sur l'intérêt de quelques

privilégiés.

Chaque individu, en effet, a une ambition qu'il déguise à peine; c'est

de se faire classer parmi les privilégiés. Comme c'est charmant, comme

c'est commode, comme c'est élégant, de pouvoir, grâce au mirifique

privilège d'un simple décret douanier, anéantir toute concurrence.

Quelles délices que de s'endormir, comme en un gros fromage, dans la

sécurité d'un monopole protecteur!

«Tuez-nous la concurrence»: c'est le mot d'ordre de tous les

commerçants.

Ils savent sans doute que la concurrence, c'est le progrès. Mais que

leur importe le progrès?

Allons plus loin. Essayons de pénétrer le tréfond de la pensée humaine.

Toute la conduite des hommes relève de cette même idée, c'est qu'il

faut se séparer au lieu de s'unir; se combattre, au lieu de s'aider;

lutter individu contre individu, famille contre famille, nation contre

nation. Ils ont, ces pauvres hommes, des ennemis communs, ennemis

acharnés dont la rage ne se lasse pas; les parasites, microbiens et

autres, c'est-à-dire les maladies; les climats, c'est-à-dire l'extrême

froid et l'extrême chaleur. Il leur faut des abris, des vêtements,

des aliments. Ils ont des vices, des vices très chéris qui ne peuvent

être satisfaits qu'à force de travail. Mais non! avant tout il s'agit

de s'organiser en groupes humains distincts, vastes ou étroits, qui

tâcheront de ne se pas connaître et qui mettront toute leur industrie à

se nuire.

L'étranger, c'est l'ennemi. Tel est le mot d'ordre universel.

Robinson Crusoé vivait heureux dans son île. Il avait son parasol, son

chien, sa cabane. Un jour, il aperçoit sur le sable la trace d'un pied

humain. Et aussitôt la terreur le prend... «Quoi! un homme, un homme,

ici, dans mon île! Alors je suis perdu!...»

L'état d'âme de Robinson Crusoé est l'état d'âme de tous les humains.

XVI

LES FORÊTS

La Terre, notre petite planète, malgré sa boue et ses brouillards,

n'est pas sans parures.

Les plus charmantes sont les grandes forêts dont les arbres magnifiques

couvrent les flancs et les crêtes des montagnes, tapissent les vallées

fertiles, s'étendent le long des fleuves.

Elles sont diverses selon les régions. Au Nord, les sapins, les

bouleaux qui, en dépit des froids rigoureux, dressent leurs formes

élancées sous la neige. Dans les climats plus doux, les chênes

majestueux, les ormes, les châtaigniers; plus loin, quand la

température s'élève, voici les palmiers, les baobabs, les caoutchoucs,

les eucalyptus, les cocotiers.

L'homme stupide · 第 5 / 8 段