fois plus facile d'apprendre le crockett à des singes que de faire
reconnaître aux hommes que la paix vaut mieux que la guerre.
Je n'ignore pas qu'il y eut, de par la guerre, et provoqués par la
guerre, maints exemples magnifiques d'héroïsme.
On écrirait d'énormes livres en relatant tous les actes de splendide
dévouement, d'abnégation intrépide que des hommes, obscurs parmi les
obscurs, humbles parmi les humbles, ont prodigués.
Je pourrais, en face de ces héroïsmes, mettre les lâchetés; en face
de ces dévouements, les vilenies; en face de ces sacrifices, les
infamies. Mais non! je veux pour un instant oublier les ignominies
humaines et ne parler que des héros!
Cependant je formulerai une question indiscrète: ces héroïsmes
furent-ils judicieux ou absurdes?
Deux paladins, Roland et Olivier, luttent trois jours. Les rochers
et les forêts retentissent des terribles coups qu'ils se donnent.
Quand leur sang a bien coulé, quand leurs forces sont épuisées, ils
s'aperçoivent qu'ils étaient stupides. Alors ils s'arrêtent, se
réconcilient. _C'est ainsi que Roland épousa la belle Aude._ Leur
courage a été magnifique; mais leur bêtise a monté bien plus haut que
leur courage.
Le soir d'une bataille, vingt mille blessés sont couchés par terre,
accotés aux cadavres. A perte de vue, ils gisent dans la campagne,
livides, agonisants, perdant leur sang, gémissant, râlant. Dans tous
les fossés, dans tous les trous d'obus, dans tous les chaumes, il y en
a: il y en a encore: il y en a toujours. Ces mourants ont été des héros.
C'est entendu; mais tout cet héroïsme, celui des vainqueurs comme celui
des vaincus, a consisté à tuer des hommes et à se faire tuer par des
hommes.
Si la bataille avait été engagée entre les hommes d'un côté et de
l'autre les loups, les tigres, ou les requins, on pourrait s'extasier
sur la vaillance de l'espèce humaine. Mais des hommes contre des
hommes! pour l'honneur de l'espèce humaine c'est beaucoup moins
séduisant!
Et les causes furent si futiles, si mesquines, si misérables, qu'on
peut les résumer en un mot: des bêtises.
L'héroïsme déployé pour une bêtise, c'est, en bonne langue française,
l'apothéose de la bêtise humaine.
Que dirait-on d'une cité qui, afin de donner aux pompiers une
magnifique occasion d'exercer leur vaillance, consacrerait chacune de
ses nuits à l'organisation d'un immense incendie? Ah! oui certes! on
verrait alors de beaux actes d'énergie qui pourraient gonfler d'orgueil
l'âme de tous les citoyens. Les poètes composeraient des poèmes
superbes sur l'intrépidité des pompiers. Les sculpteurs élèveraient des
statues de marbre. Les architectes construiraient des arcs de triomphe.
Les cendres des martyrs seraient portées dans des Panthéons avec de
grands honneurs. Mais, malgré tout, je limiterais mon enthousiasme, et
déclarerais éminemment stupide cette cité riche en pompiers sublimes.
Est-ce que d'ailleurs l'héroïsme suffit à tout effacer? Les brigands,
les souteneurs, les malandrins, les bandits de grands chemins font
preuve d'un souverain mépris de la mort. Ils se battent courageusement
contre les gendarmes et les agents de police. Et pourtant nous n'avons
pour ces bandits qu'une sympathie des plus mitigées.
Le courage, pour être admiré, doit s'adapter à une noble cause. Où
est-elle, cette belle cause, soldats de Jules César, de Charles-Quint,
de Charles XII, de Napoléon, de Guillaume, qui portiez la dévastation,
le désespoir et la mort?
Nécessairement, dans une guerre, il y a eu toujours au moins un
agresseur, et je n'ignore pas combien il est idiot et lâche de ne
pas repousser une injuste agression. Mais ces agresseurs ont été des
hommes, et l'espèce humaine entière est responsable de leur crime.
Et, d'ailleurs, quelle nation ne fut jamais, dans le cours de sa longue
histoire, agressive? Tous les peuples furent, à un moment donné,
provocateurs de guerre (successivement et parfois simultanément). Et,
comme de juste, ç'a été l'occasion, donnée à de vaillants guerriers,
d'être vaillants. Mais la première cause de cet héroïsme a toujours été
la félonie ou la cupidité de tel ou tel peuple.
Qu'un explorateur hardi affronte les mers et les glaces du pôle pour
planter le drapeau de la science à l'extrémité du globe, j'admire,
et sans réserve. Mais que trois millions de soldats courageux se
massacrent pour conférer quelque fragment de soi-disant gloire à un
Napoléon ou à un Guillaume, j'admire leur courage, mais, quant à leur
intelligence.....???
Tout ce que je puis concéder, c'est que, malgré son effarante ineptie,
l'homme est capable d'héroïsme, et que cet héroïsme est parfois si
beau, qu'il atténue un peu--bien peu--la stupidité collective de
l'espèce humaine.
Voici une classe de collégiens, une quarantaine de petits
polissons bruyants, criards, hargneux, indociles. Ils se disputent
frénétiquement, se bousculent, se mordent, s'égratignent, vocifèrent
sans se lasser. Leurs querelles sont perpétuelles; grimaces, gifles,
coups de pied, coups de poing, taloches. Le malheureux pion ahuri qui
les surveille aurait trop à faire s'il devait à chaque minute juger
équitablement le différend qui s'est élevé. Est-ce Paul qui a commencé?
est-ce Pierre? est-ce André? Il ne sait où donner de la tête; car
les batailles, les pleurs, les hurlements, se succèdent sans fin.
C'est tantôt Pierre, tantôt Paul, tantôt André! Et le pion infortuné
est forcé de conclure, en légitime conclusion: «Voilà des mômes
insupportables!»
Si, du haut de Sirius, quelque ange, malgré la distance, pouvait
distinguer les ébats belliqueux de l'espèce humaine, il dirait à bon
droit: «Voilà d'insupportables mômes.»
X
LA DÉFENSE CONTRE L'AVARIE
Que l'homme soit condamné à la vieillesse et à la mort, c'est la loi,
une loi commune à tout être vivant. Ce serait chose bien sotte que de
s'indigner, plus sotte de pleurer, plus sotte encore de lutter.
Que l'homme soit victime des maladies, c'est tout simple, si ces
maladies sont accidentelles, fortuites, inévitables.
Supposons, au contraire, qu'il s'agisse d'une maladie qu'on est allé
librement chercher là où elle est. Supposons qu'on ne fasse aucun
effort sérieux pour empêcher cette infection de s'étendre! Voilà le
comble de l'incurie et de la bêtise.
L'incurie et la bêtise seront d'autant plus graves que la maladie
sera plus redoutable. Si l'avarie est une maladie innocente, de mince
importance, je rétracte le mot bêtise. En revanche, si elle est
cruelle, longue, inexorable, l'homme est sans excuse de la cultiver
avec amour.
L'excellent Ambroise Paré, recherchant les causes de la vérole, en
reconnaissait deux: la première, c'est la grande ire de Dieu; la
seconde, c'est d'avoir eu commerce avec un homme ou une femme infectés
de cette maladie.
Laissons la grande ire de Dieu; car la Force qui régit les immensités
des mondes a trop à faire pour employer son temps à syphiliser de
pauvres bougres, coupables de paillardise.
Reste donc l'autre cause. Elle est seule opérante.
Elle n'a pas besoin de l'ire de Dieu. Le contact sexuel avec une
personne infectée est la condition nécessaire et suffisante. Personne
ne pourra soutenir que ce contact est involontaire. Donc, la syphilis
est une maladie volontaire.
De par son origine elle prête à rire. C'est une source féconde de
plaisanteries grivoises, parfois spirituelles, de mots salés et
galants, de propos égrillards. De toutes les maladies, c'est la
plus drôle. Elle est farce. Elle porte en elle une force comique,
_vis comica_, qui lui donne une saveur spéciale inconnue aux autres
affections morbides.
O incohérence humaine! Cette maladie amusante est terrible. La peau
se couvre d'éruptions abondantes, fébriles, de pustules hideuses. Les
gencives s'ulcèrent, les cheveux tombent. Des céphalées infernales
empêchent le sommeil. La voix devient rauque, et l'haleine fétide.
Une sénilité précoce envahit la malheureuse victime. Plus tard les os
se nécrosent. L'œil se trouble. Des tumeurs apparaissent aux membres.
Plus tard encore le système nerveux se disloque. Alors apparaissent des
atrophies, des ataxies, avec des douleurs fulgurantes, si aiguës et si
rebelles qu'elles poussent au suicide; des paralysies, la paralysie
générale surtout, la plus atroce dégradation du corps et de l'âme.
Sur cent des aliénés qui pourrissent dans les asiles, il y a quarante
alcooliques et quarante syphilitiques. L'aliénation est une maladie que
l'homme s'est volontairement donnée.
Les avariés sont stériles. Si par hasard il naît un enfant, c'est un
avorton infect, qui, heureusement, ne peut vivre que quelques heures ou
quelques jours.
Une maladie amusante! Dans les premiers jours peut-être, et pour les
spectateurs. Mais plus tard, quand il faudra traîner sa vérole pendant
deux ans, dix ans, vingt ans, toute une existence! Non! en vérité, si
l'avarie est une maladie comique, c'est d'un comique qui n'est pas bien
gai.
Tout de même il serait assez injuste de reprocher aux malheureux qui
l'ont si facilement et si bénévolement acquise, de n'avoir pas su
résister aux triomphants attraits de la prostituée qui les a pris par
le bras un soir, au fond d'une ruelle obscure. Les hommes sont de
grands enfants, et il faut les traiter comme tels. Les syphilitiques
ont été des imprudents, mais non des criminels. Ils ne sont ni plus
méchants, ni plus débauchés que les autres hommes. Ils n'ont pas eu de
chance. Voilà tout ce qu'on peut leur reprocher. Soyez sincères avec
vous-mêmes, vieillards qui me lisez, et dites-vous si depuis votre
lointaine adolescence, vous n'avez jamais commis quelque imprudence qui
vous a exposés à ce désastre.
Ce qui est grave, c'est que la société ne fait rien pour protéger les
grands enfants. Rien et rien.
Telle syphilitique, dans une ville de garnison, a infecté 20% de
l'effectif du régiment qui y cantonnait. A dix clients par jour, ce
qui était la moyenne de son travail quotidien, c'était 300 soldats par
mois. Et ces trois cents malheureux jeunes hommes allaient propager
partout, chez leurs femmes, leurs maîtresses, leurs fiancées, chez
d'autres prostituées aussi, le mal inexorable dont ils étaient atteints.
Nulle, la répression; nulle, la limitation. Aucune digue ne s'élève
contre cette marée montante d'un des plus vilains abcès de l'espèce
humaine.
On affecte de dire qu'il faut respecter la liberté individuelle,
arche sainte à laquelle il est interdit de toucher. Mais la liberté
individuelle est une sinistre plaisanterie, quand il s'agit de toute
licence donnée à la plus hideuse des infections.
On défend à un pharmacien de vendre deux grammes de laudanum. Or il
est plus dangereux de toucher une femme syphilitique que d'avaler deux
grammes de laudanum. Après deux grammes de laudanum, on est hébété
pendant quelques heures, mais au bout d'une demi-journée on ne s'en
souvient plus, tandis qu'une bonne syphilis abrège et corrompt les
trente années qu'on pourra encore vivre.
Pourquoi un syphilitique est-il, même quand sa maladie s'épanouit en
pleine floraison, libre d'infecter cinquante personnes? Pourquoi lui
est-il permis de se marier? Pourquoi n'y a-t-il pas quelque part un
internement des contagieux?
La liberté individuelle! Argument hypocrite qui masque mal notre
veulerie, notre inertie, notre indifférence.
Je me résume: 1º Si chaque individu n'était pas d'une imprudence
stupide, il n'y aurait plus jamais d'infection.
2º Si les pouvoirs publics daignaient prendre quelques mesures
protectrices rigoureuses, ils auraient, en trois ans, fait disparaître
la syphilis.
Le beau malheur que d'avoir gêné les amours des syphilitiques, et
diminué le budget de la prostitution!
Mais, en fait, personne ne se soucie de réformer ses mœurs. Nous sommes
assez aveugles pour ne jamais songer, ni comme individus, ni comme
sociétés, à notre santé, le premier de tous les biens.
XI
LA DÉFENSE CONTRE LES MALADIES
A quoi bon répéter à propos de la tuberculose ce que nous avons dit de
la syphilis? C'est exactement le même nihilisme dans la défense, avec
cette circonstance aggravante, qu'on respecte la tuberculose, même
chez les vaches et les bœufs de nos étables, puisqu'on ne sévit pas
contre elle, même après qu'on l'a dépistée. Il paraît que ce serait
un désastre agricole que d'abattre tous les animaux tuberculeux. On
préfère réserver les hommes à une longue et affreuse agonie.
Jadis il existait une affreuse variété de la tuberculose; la lèpre ou
tuberculose de la peau. On a isolé les lépreux, et aussitôt on a fait
disparaître la lèpre. De même, en isolant les tuberculeux, on ferait
disparaître la tuberculose.
Je sais que ce n'est pas très simple; je sais même que ce serait très
compliqué, très dispendieux. Alors, comme la solution du problème
est difficile, on a adopté une méthode très commode qui convient
merveilleusement à notre paresse: on ne fait rien.
Pour donner une symbolique image de notre état d'âme, je conterai que,
lorsqu'il s'est agi, il y a quatre ans, à l'Académie de Médecine,
de décréter pour la tuberculose _l'obligation de la déclaration_
(nécessaire pour que soient prises quelques rudimentaires mesures
de désinfection et de prophylaxie), l'obligation n'a été votée qu'à
la majorité d'une voix! Une voix de majorité parmi les médecins, et
les médecins les plus éclairés de la nation! une voix de majorité
pour essayer d'arrêter (combien peu!) la tuberculose dans sa marche
conquérante parmi les hommes!
Une fois de plus, nous constatons que les microbes les plus méchants,
les parasites les plus destructifs de l'espèce humaine, trouvent
partout de zélés défenseurs.
J'ai parlé plus haut des moustiques qu'on pourrait très facilement
anéantir. Et les mouches! Ces parasites encombrants, ignobles
propagateurs de tant de maladies, qui salissent nos aliments, et tous
les objets qu'ils touchent! Que faisons-nous contre les mouches? Rien,
et toujours rien.
Un cours d'eau, à son origine, c'est une eau limpide, délicieuse,
vierge de toute souillure. Elle a filtré à travers les rochers et
les terres. C'est un liquide bienfaisant, pur, immaculé. Mais, à
quelques lieues plus bas, déjà le ruisseau commence à se souiller
par les immondices humains, et il s'infecte de plus en plus à mesure
qu'il chemine, si bien que, loin de leur source, les grands et larges
fleuves, à leur embouchure, ne sont plus qu'une boue putride où
fourmillent les microbes les plus offensifs. Nulle précaution n'est
prise pour assurer la pureté des rivières. Où plutôt--car il faut être
juste--on y déverse pieusement les égouts des grandes villes pour les
rendre hors d'état d'être potables.
Rien n'est plus singulier qu'un traité d'hygiène moderne. Données
scientifiques multiples, indications précieuses, formelles. Et puis,
comme conséquences pratiques, le néant.
L'homme traite sa santé beaucoup plus dédaigneusement que celle de ses
lapins et de ses poules. Ses guerres l'ont tellement passionné, qu'il
ne pense qu'à piller ou à tuer ses voisins. Peu lui importe que les
maladies--qu'il pourrait éviter--le prennent à la gorge! Il n'en a
cure... La guerre est l'essentiel, ou pour vrai dire, c'est l'unique...
le reste n'est qu'accessoire.
Souvent, sur les rives exquises de la Méditerranée, on voit un
malheureux joueur, qui, d'un œil vitreux, encore avide, suit les
évolutions d'une petite boule qui se démène entre les cases. Il tousse
sans relâche. A peine peut-il se tenir debout. Ses poumons sont
détruits; la fièvre le dévore; une écume rouge monte à ses lèvres.
Il tremble de froid, malgré le soleil. Il n'a plus qu'un souffle, et
demain ce faible souffle aura cessé. Pourtant il est là, anxieux: il
joue, il espère.
Nos sociétés humaines sont comme cet agonisant. Elles jouent le
terrible jeu de la guerre, alors que des vices et des lèpres les
gangrènent, syphilis, alcoolisme, tuberculose, malaria, diphtérie,
cancer!!...
Jamais nos civilisations n'ont songé à interrompre leurs transports
belliqueux pour essayer de guérir leurs plaies. Elles ne veulent pas
guérir. Elles veulent se battre!
Et voilà pourquoi l'espèce humaine est mille fois plus stupide que la
plus stupide espèce animale.
XII
LES DIEUX
Malgré leurs prétentions à une sagace méfiance, les hommes sont
formidablement crédules, et crédules jusqu'à la folie furieuse. Ils
acceptent sans contrôle toutes les billevésées qu'on leur sert.
L'histoire des religions, et de toutes les religions, le prouve avec
éclat.
Qu'un personnage vêtu de somptueux ornements présente à la foule un
gros bœuf pacifique regardant, avec toute la quantité d'ahurissement
dont ce quadrupède est capable, la foule immense qui l'entoure, et que
l'homme chamarré s'écrie: «Voilà votre Dieu!» aussitôt tout le troupeau
humain, saisi d'une invincible frayeur, se jette la face contre terre.
Que si, par hasard, le bœuf Apis se met alors à mugir, ou qu'il rende
bonnement, à la manière des bœufs vulgaires, ses excréments, voilà la
terreur à son comble!
Un Dieu, c'est-à-dire la Force invisible, immuable, éternelle, suprême,
qui, par delà les espaces et les temps, régit les évolutions des
mondes, si mystérieuse qu'aucune intelligence humaine n'est capable
de comprendre la mille-milliardième partie de ce que ce mot signifie.
Quoi! cet humble ruminant serait Dieu! Dieu lui-même! Dieu tout entier,
dissimulé sous cette forme grotesque!
Mais la bêtise de l'homme égale la grandeur de Dieu!... Et tout un
peuple de trente millions d'hommes, pendant dix siècles, fut convaincu
que le bœuf Apis était Dieu.
Remarquons que nulles preuves ne sont, par le personnage somptueusement
vêtu, apportées à l'appui de ce qu'il vient dire.
Aucune démonstration, aucun raisonnement. Il dit: «C'est ainsi. Il faut
croire, sous peine d'être un coquin.» Et la foule naïve ne se torture
pas à chercher de vaines démonstrations. «Nos pères l'ont cru. Nous ne
pouvons pas penser autrement que nos pères. Ne soyons pas des impies.
Donc le bœuf Apis est un Dieu!»
Les invraisemblances ne comptent plus. Puisque le doute est un crime,
les méchants seuls pourront se révolter contre les saintes traditions.
Qu'avons-nous besoin de preuves? Elles ne feraient qu'accentuer notre
scepticisme. Il est plus beau de croire sans preuves qu'après de
fragiles démonstrations. Plus notre croyance est absurde, plus elle
témoigne de notre vertu morale.
Et alors les légendes, les fables, les mythes, s'amassent. La
distinction entre le vrai et le faux, entre le vraisemblable et
l'absurde, entre la raison et la folie, n'existe plus. Il n'y a plus
d'invraisemblances, plus d'absurdités, plus de folies. Tout est sacré.
Minerve est sortie toute armée du front de Jupiter, que Vulcain, le
forgeron, ébranla d'un énorme coup de marteau. Jupiter s'est changé en
pluie d'or pour séduire Danaé, en taureau pour enlever Europe. Tous
les matins Apollon attelle quatre chevaux à son char pour traîner le
Soleil derrière lui. Noé assemble dans un immense vaisseau tous les
animaux de la création. Ève a causé très intimement avec un serpent
qui lui a fait manger une pomme. Balaam a entretenu une conversation
de haute philosophie avec son ânesse. La femme de Loth fut muée en une
statue de sel, comme la nymphe Daphné en un laurier rose, (ce qui est
d'ailleurs plus poétique). Jonas, englouti par une baleine, y est resté
trois jours et trois nuits. Samson, avec une seule mâchoire d'âne, a
démoli trente mille Philistins. Contre Vichnou, mille fois mille anges
se sont révoltés, et le pardon ne leur est accordé que si, pour se
purifier, ils passent dans le corps de mille fois mille bêtes. Cerbère
est le chien à trois têtes qui garde les enfers. Heureusement on peut
l'apaiser en lui jetant de gros pains de farine. D'après les Grecs,
Atlas soutient le monde sur ses épaules; mais, d'après les Indiens, la
Terre repose sur la carapace d'une tortue, à moins que ce ne soit sur
le dos d'un éléphant (car les exégètes de l'Inde ne sont pas d'accord
sur ce point). Daniel a conversé avec des lions affamés qui devaient
le déchirer, et le feu n'avait pas prise sur lui; plus heureux
qu'Hercule, dévoré, quoique Dieu, par la tunique de Nessus et par la
flamme du bûcher. Des milliers de lotus jaillissent du nombril de
Vichnou. Brahma est sorti d'un œuf que le Seigneur avait couvé pendant
trois milliards d'années. Bouddha est né d'une vierge, avant le Christ,
et comme le Christ. Mahomet a été enlevé au ciel par la touffe de ses
cheveux, et sur terre l'ange Gabriel lui apportait de là-haut, feuille
par feuille, des épreuves manuscrites du Coran (avec un bon à tirer
sans doute). Jéhovah a fait reculer la mer Rouge, et Josué arrêta le
Soleil. Cinq petits pains se sont accrus en cinq mille petits pains et
l'eau de Kana s'est changée en vin. Lazare, quoique mort et enseveli,
a ressuscité le troisième jour. Jésus a chassé les démons dans un
troupeau de cochons qui ont été immédiatement se noyer dans la rivière.
Et toujours il y eut un Ange du mal, Satan, Ahriman, Belzébuth, ou
Pluton, qui très vaillamment a lutté, soit au pugilat, soit à la boxe,
soit avec des armes de chevalerie, contre Dieu même. Mais, par bonheur,
l'Ange mauvais a constamment, après de durs combats, fini par être
vaincu.
Et je ne parle ici que des choses accomplies par les personnalités
divines, car les serviteurs de la divinité, lévites, saints,
fakirs, prophètes, bonzes, ont accompli bien d'autres prouesses
plus singulières que celles de leurs patrons. Peut-être même
seraient-ils aujourd'hui encore capables d'en perpétrer de nouvelles,
si le scepticisme pervers de notre temps ne rendait chaque jour la
divulgation d'un miracle plus difficile.
Les croyances enfantines engendrent des pratiques de même acabit.
Les Romains et les Grecs consultaient les entrailles des victimes,
ou le vol des oiseaux. La couleur, le volume et la forme du foie
fournissaient des signes fatidiques qui révélaient l'avenir, et le
peuple y croyait solidement, encore que les augures ne pussent se
regarder sans rire. L'eau du baptême suffit à laver tous les péchés.
Une hostie consacrée, c'est-à-dire un petit morceau de pâte sur lequel
des paroles fatidiques ont été prononcées par un tonsuré, c'est le Dieu
du ciel et de la terre.... oui, vraiment, Dieu tout entier, corps,
esprit et sang; car, Dieu, dans ce cas, a du sang. Les morts, après la
mort, entreront dans des paradis variés. Tantôt ils boiront des coupes
d'hydromel; tantôt ils jouiront d'almées plantureuses; tantôt ils
feront cortège avec des légions d'anges diaphanes, Trônes, Dominations,
Gloires, munis de harpes sonores. Aussi bien tous les morts se
réveilleront-ils dans la vallée de Josaphat au bruit d'un immense
clairon retentissant, à moins qu'ils n'émigrent de bête en bête par une
série de transformations successives, chenilles, crocodiles, éperviers,
ânes et singes. Quant à Allah, il réserve toute sa bienveillance à ceux
qui passeront un pont fragile suspendu au-dessus de l'abîme.
L'ensemble de ces religions auxquelles les hommes ont cru et croient
encore, est tellement piteux, que tout individu doué de raison ne peut
qu'en sourire. Mais il doit se contenter de sourire, et il serait
très fou s'il essayait de combattre ces erreurs. A quoi bon? Tous les
croyants, c'est-à-dire ceux qu'aveugle une crédulité invraisemblable,
ont leur opinion faite, et si bien faite, qu'aucune démonstration
n'ébranlerait leur foi tenace. N'essayez pas de leur prouver que le
nombre 1 n'est pas le nombre 3, que des lotus ne sortent pas d'un
nombril, qu'une ânesse ne parle pas en hébreu à son maître, et que
le Cocyte ne roule pas sept fois autour de la porte des enfers! Vous
perdriez votre peine! Ne gaspillez pas votre temps et vos paroles!
Taisez-vous.