J'ai peut-être souri, mais j'avais tort de sourire. Il serait mille

fois plus facile d'apprendre le crockett à des singes que de faire

reconnaître aux hommes que la paix vaut mieux que la guerre.

Je n'ignore pas qu'il y eut, de par la guerre, et provoqués par la

guerre, maints exemples magnifiques d'héroïsme.

On écrirait d'énormes livres en relatant tous les actes de splendide

dévouement, d'abnégation intrépide que des hommes, obscurs parmi les

obscurs, humbles parmi les humbles, ont prodigués.

Je pourrais, en face de ces héroïsmes, mettre les lâchetés; en face

de ces dévouements, les vilenies; en face de ces sacrifices, les

infamies. Mais non! je veux pour un instant oublier les ignominies

humaines et ne parler que des héros!

Cependant je formulerai une question indiscrète: ces héroïsmes

furent-ils judicieux ou absurdes?

Deux paladins, Roland et Olivier, luttent trois jours. Les rochers

et les forêts retentissent des terribles coups qu'ils se donnent.

Quand leur sang a bien coulé, quand leurs forces sont épuisées, ils

s'aperçoivent qu'ils étaient stupides. Alors ils s'arrêtent, se

réconcilient. _C'est ainsi que Roland épousa la belle Aude._ Leur

courage a été magnifique; mais leur bêtise a monté bien plus haut que

leur courage.

Le soir d'une bataille, vingt mille blessés sont couchés par terre,

accotés aux cadavres. A perte de vue, ils gisent dans la campagne,

livides, agonisants, perdant leur sang, gémissant, râlant. Dans tous

les fossés, dans tous les trous d'obus, dans tous les chaumes, il y en

a: il y en a encore: il y en a toujours. Ces mourants ont été des héros.

C'est entendu; mais tout cet héroïsme, celui des vainqueurs comme celui

des vaincus, a consisté à tuer des hommes et à se faire tuer par des

hommes.

Si la bataille avait été engagée entre les hommes d'un côté et de

l'autre les loups, les tigres, ou les requins, on pourrait s'extasier

sur la vaillance de l'espèce humaine. Mais des hommes contre des

hommes! pour l'honneur de l'espèce humaine c'est beaucoup moins

séduisant!

Et les causes furent si futiles, si mesquines, si misérables, qu'on

peut les résumer en un mot: des bêtises.

L'héroïsme déployé pour une bêtise, c'est, en bonne langue française,

l'apothéose de la bêtise humaine.

Que dirait-on d'une cité qui, afin de donner aux pompiers une

magnifique occasion d'exercer leur vaillance, consacrerait chacune de

ses nuits à l'organisation d'un immense incendie? Ah! oui certes! on

verrait alors de beaux actes d'énergie qui pourraient gonfler d'orgueil

l'âme de tous les citoyens. Les poètes composeraient des poèmes

superbes sur l'intrépidité des pompiers. Les sculpteurs élèveraient des

statues de marbre. Les architectes construiraient des arcs de triomphe.

Les cendres des martyrs seraient portées dans des Panthéons avec de

grands honneurs. Mais, malgré tout, je limiterais mon enthousiasme, et

déclarerais éminemment stupide cette cité riche en pompiers sublimes.

Est-ce que d'ailleurs l'héroïsme suffit à tout effacer? Les brigands,

les souteneurs, les malandrins, les bandits de grands chemins font

preuve d'un souverain mépris de la mort. Ils se battent courageusement

contre les gendarmes et les agents de police. Et pourtant nous n'avons

pour ces bandits qu'une sympathie des plus mitigées.

Le courage, pour être admiré, doit s'adapter à une noble cause. Où

est-elle, cette belle cause, soldats de Jules César, de Charles-Quint,

de Charles XII, de Napoléon, de Guillaume, qui portiez la dévastation,

le désespoir et la mort?

Nécessairement, dans une guerre, il y a eu toujours au moins un

agresseur, et je n'ignore pas combien il est idiot et lâche de ne

pas repousser une injuste agression. Mais ces agresseurs ont été des

hommes, et l'espèce humaine entière est responsable de leur crime.

Et, d'ailleurs, quelle nation ne fut jamais, dans le cours de sa longue

histoire, agressive? Tous les peuples furent, à un moment donné,

provocateurs de guerre (successivement et parfois simultanément). Et,

comme de juste, ç'a été l'occasion, donnée à de vaillants guerriers,

d'être vaillants. Mais la première cause de cet héroïsme a toujours été

la félonie ou la cupidité de tel ou tel peuple.

Qu'un explorateur hardi affronte les mers et les glaces du pôle pour

planter le drapeau de la science à l'extrémité du globe, j'admire,

et sans réserve. Mais que trois millions de soldats courageux se

massacrent pour conférer quelque fragment de soi-disant gloire à un

Napoléon ou à un Guillaume, j'admire leur courage, mais, quant à leur

intelligence.....???

Tout ce que je puis concéder, c'est que, malgré son effarante ineptie,

l'homme est capable d'héroïsme, et que cet héroïsme est parfois si

beau, qu'il atténue un peu--bien peu--la stupidité collective de

l'espèce humaine.

Voici une classe de collégiens, une quarantaine de petits

polissons bruyants, criards, hargneux, indociles. Ils se disputent

frénétiquement, se bousculent, se mordent, s'égratignent, vocifèrent

sans se lasser. Leurs querelles sont perpétuelles; grimaces, gifles,

coups de pied, coups de poing, taloches. Le malheureux pion ahuri qui

les surveille aurait trop à faire s'il devait à chaque minute juger

équitablement le différend qui s'est élevé. Est-ce Paul qui a commencé?

est-ce Pierre? est-ce André? Il ne sait où donner de la tête; car

les batailles, les pleurs, les hurlements, se succèdent sans fin.

C'est tantôt Pierre, tantôt Paul, tantôt André! Et le pion infortuné

est forcé de conclure, en légitime conclusion: «Voilà des mômes

insupportables!»

Si, du haut de Sirius, quelque ange, malgré la distance, pouvait

distinguer les ébats belliqueux de l'espèce humaine, il dirait à bon

droit: «Voilà d'insupportables mômes.»

X

LA DÉFENSE CONTRE L'AVARIE

Que l'homme soit condamné à la vieillesse et à la mort, c'est la loi,

une loi commune à tout être vivant. Ce serait chose bien sotte que de

s'indigner, plus sotte de pleurer, plus sotte encore de lutter.

Que l'homme soit victime des maladies, c'est tout simple, si ces

maladies sont accidentelles, fortuites, inévitables.

Supposons, au contraire, qu'il s'agisse d'une maladie qu'on est allé

librement chercher là où elle est. Supposons qu'on ne fasse aucun

effort sérieux pour empêcher cette infection de s'étendre! Voilà le

comble de l'incurie et de la bêtise.

L'incurie et la bêtise seront d'autant plus graves que la maladie

sera plus redoutable. Si l'avarie est une maladie innocente, de mince

importance, je rétracte le mot bêtise. En revanche, si elle est

cruelle, longue, inexorable, l'homme est sans excuse de la cultiver

avec amour.

L'excellent Ambroise Paré, recherchant les causes de la vérole, en

reconnaissait deux: la première, c'est la grande ire de Dieu; la

seconde, c'est d'avoir eu commerce avec un homme ou une femme infectés

de cette maladie.

Laissons la grande ire de Dieu; car la Force qui régit les immensités

des mondes a trop à faire pour employer son temps à syphiliser de

pauvres bougres, coupables de paillardise.

Reste donc l'autre cause. Elle est seule opérante.

Elle n'a pas besoin de l'ire de Dieu. Le contact sexuel avec une

personne infectée est la condition nécessaire et suffisante. Personne

ne pourra soutenir que ce contact est involontaire. Donc, la syphilis

est une maladie volontaire.

De par son origine elle prête à rire. C'est une source féconde de

plaisanteries grivoises, parfois spirituelles, de mots salés et

galants, de propos égrillards. De toutes les maladies, c'est la

plus drôle. Elle est farce. Elle porte en elle une force comique,

_vis comica_, qui lui donne une saveur spéciale inconnue aux autres

affections morbides.

O incohérence humaine! Cette maladie amusante est terrible. La peau

se couvre d'éruptions abondantes, fébriles, de pustules hideuses. Les

gencives s'ulcèrent, les cheveux tombent. Des céphalées infernales

empêchent le sommeil. La voix devient rauque, et l'haleine fétide.

Une sénilité précoce envahit la malheureuse victime. Plus tard les os

se nécrosent. L'œil se trouble. Des tumeurs apparaissent aux membres.

Plus tard encore le système nerveux se disloque. Alors apparaissent des

atrophies, des ataxies, avec des douleurs fulgurantes, si aiguës et si

rebelles qu'elles poussent au suicide; des paralysies, la paralysie

générale surtout, la plus atroce dégradation du corps et de l'âme.

Sur cent des aliénés qui pourrissent dans les asiles, il y a quarante

alcooliques et quarante syphilitiques. L'aliénation est une maladie que

l'homme s'est volontairement donnée.

Les avariés sont stériles. Si par hasard il naît un enfant, c'est un

avorton infect, qui, heureusement, ne peut vivre que quelques heures ou

quelques jours.

Une maladie amusante! Dans les premiers jours peut-être, et pour les

spectateurs. Mais plus tard, quand il faudra traîner sa vérole pendant

deux ans, dix ans, vingt ans, toute une existence! Non! en vérité, si

l'avarie est une maladie comique, c'est d'un comique qui n'est pas bien

gai.

Tout de même il serait assez injuste de reprocher aux malheureux qui

l'ont si facilement et si bénévolement acquise, de n'avoir pas su

résister aux triomphants attraits de la prostituée qui les a pris par

le bras un soir, au fond d'une ruelle obscure. Les hommes sont de

grands enfants, et il faut les traiter comme tels. Les syphilitiques

ont été des imprudents, mais non des criminels. Ils ne sont ni plus

méchants, ni plus débauchés que les autres hommes. Ils n'ont pas eu de

chance. Voilà tout ce qu'on peut leur reprocher. Soyez sincères avec

vous-mêmes, vieillards qui me lisez, et dites-vous si depuis votre

lointaine adolescence, vous n'avez jamais commis quelque imprudence qui

vous a exposés à ce désastre.

Ce qui est grave, c'est que la société ne fait rien pour protéger les

grands enfants. Rien et rien.

Telle syphilitique, dans une ville de garnison, a infecté 20% de

l'effectif du régiment qui y cantonnait. A dix clients par jour, ce

qui était la moyenne de son travail quotidien, c'était 300 soldats par

mois. Et ces trois cents malheureux jeunes hommes allaient propager

partout, chez leurs femmes, leurs maîtresses, leurs fiancées, chez

d'autres prostituées aussi, le mal inexorable dont ils étaient atteints.

Nulle, la répression; nulle, la limitation. Aucune digue ne s'élève

contre cette marée montante d'un des plus vilains abcès de l'espèce

humaine.

On affecte de dire qu'il faut respecter la liberté individuelle,

arche sainte à laquelle il est interdit de toucher. Mais la liberté

individuelle est une sinistre plaisanterie, quand il s'agit de toute

licence donnée à la plus hideuse des infections.

On défend à un pharmacien de vendre deux grammes de laudanum. Or il

est plus dangereux de toucher une femme syphilitique que d'avaler deux

grammes de laudanum. Après deux grammes de laudanum, on est hébété

pendant quelques heures, mais au bout d'une demi-journée on ne s'en

souvient plus, tandis qu'une bonne syphilis abrège et corrompt les

trente années qu'on pourra encore vivre.

Pourquoi un syphilitique est-il, même quand sa maladie s'épanouit en

pleine floraison, libre d'infecter cinquante personnes? Pourquoi lui

est-il permis de se marier? Pourquoi n'y a-t-il pas quelque part un

internement des contagieux?

La liberté individuelle! Argument hypocrite qui masque mal notre

veulerie, notre inertie, notre indifférence.

Je me résume: 1º Si chaque individu n'était pas d'une imprudence

stupide, il n'y aurait plus jamais d'infection.

2º Si les pouvoirs publics daignaient prendre quelques mesures

protectrices rigoureuses, ils auraient, en trois ans, fait disparaître

la syphilis.

Le beau malheur que d'avoir gêné les amours des syphilitiques, et

diminué le budget de la prostitution!

Mais, en fait, personne ne se soucie de réformer ses mœurs. Nous sommes

assez aveugles pour ne jamais songer, ni comme individus, ni comme

sociétés, à notre santé, le premier de tous les biens.

XI

LA DÉFENSE CONTRE LES MALADIES

A quoi bon répéter à propos de la tuberculose ce que nous avons dit de

la syphilis? C'est exactement le même nihilisme dans la défense, avec

cette circonstance aggravante, qu'on respecte la tuberculose, même

chez les vaches et les bœufs de nos étables, puisqu'on ne sévit pas

contre elle, même après qu'on l'a dépistée. Il paraît que ce serait

un désastre agricole que d'abattre tous les animaux tuberculeux. On

préfère réserver les hommes à une longue et affreuse agonie.

Jadis il existait une affreuse variété de la tuberculose; la lèpre ou

tuberculose de la peau. On a isolé les lépreux, et aussitôt on a fait

disparaître la lèpre. De même, en isolant les tuberculeux, on ferait

disparaître la tuberculose.

Je sais que ce n'est pas très simple; je sais même que ce serait très

compliqué, très dispendieux. Alors, comme la solution du problème

est difficile, on a adopté une méthode très commode qui convient

merveilleusement à notre paresse: on ne fait rien.

Pour donner une symbolique image de notre état d'âme, je conterai que,

lorsqu'il s'est agi, il y a quatre ans, à l'Académie de Médecine,

de décréter pour la tuberculose _l'obligation de la déclaration_

(nécessaire pour que soient prises quelques rudimentaires mesures

de désinfection et de prophylaxie), l'obligation n'a été votée qu'à

la majorité d'une voix! Une voix de majorité parmi les médecins, et

les médecins les plus éclairés de la nation! une voix de majorité

pour essayer d'arrêter (combien peu!) la tuberculose dans sa marche

conquérante parmi les hommes!

Une fois de plus, nous constatons que les microbes les plus méchants,

les parasites les plus destructifs de l'espèce humaine, trouvent

partout de zélés défenseurs.

J'ai parlé plus haut des moustiques qu'on pourrait très facilement

anéantir. Et les mouches! Ces parasites encombrants, ignobles

propagateurs de tant de maladies, qui salissent nos aliments, et tous

les objets qu'ils touchent! Que faisons-nous contre les mouches? Rien,

et toujours rien.

Un cours d'eau, à son origine, c'est une eau limpide, délicieuse,

vierge de toute souillure. Elle a filtré à travers les rochers et

les terres. C'est un liquide bienfaisant, pur, immaculé. Mais, à

quelques lieues plus bas, déjà le ruisseau commence à se souiller

par les immondices humains, et il s'infecte de plus en plus à mesure

qu'il chemine, si bien que, loin de leur source, les grands et larges

fleuves, à leur embouchure, ne sont plus qu'une boue putride où

fourmillent les microbes les plus offensifs. Nulle précaution n'est

prise pour assurer la pureté des rivières. Où plutôt--car il faut être

juste--on y déverse pieusement les égouts des grandes villes pour les

rendre hors d'état d'être potables.

Rien n'est plus singulier qu'un traité d'hygiène moderne. Données

scientifiques multiples, indications précieuses, formelles. Et puis,

comme conséquences pratiques, le néant.

L'homme traite sa santé beaucoup plus dédaigneusement que celle de ses

lapins et de ses poules. Ses guerres l'ont tellement passionné, qu'il

ne pense qu'à piller ou à tuer ses voisins. Peu lui importe que les

maladies--qu'il pourrait éviter--le prennent à la gorge! Il n'en a

cure... La guerre est l'essentiel, ou pour vrai dire, c'est l'unique...

le reste n'est qu'accessoire.

Souvent, sur les rives exquises de la Méditerranée, on voit un

malheureux joueur, qui, d'un œil vitreux, encore avide, suit les

évolutions d'une petite boule qui se démène entre les cases. Il tousse

sans relâche. A peine peut-il se tenir debout. Ses poumons sont

détruits; la fièvre le dévore; une écume rouge monte à ses lèvres.

Il tremble de froid, malgré le soleil. Il n'a plus qu'un souffle, et

demain ce faible souffle aura cessé. Pourtant il est là, anxieux: il

joue, il espère.

Nos sociétés humaines sont comme cet agonisant. Elles jouent le

terrible jeu de la guerre, alors que des vices et des lèpres les

gangrènent, syphilis, alcoolisme, tuberculose, malaria, diphtérie,

cancer!!...

Jamais nos civilisations n'ont songé à interrompre leurs transports

belliqueux pour essayer de guérir leurs plaies. Elles ne veulent pas

guérir. Elles veulent se battre!

Et voilà pourquoi l'espèce humaine est mille fois plus stupide que la

plus stupide espèce animale.

XII

LES DIEUX

Malgré leurs prétentions à une sagace méfiance, les hommes sont

formidablement crédules, et crédules jusqu'à la folie furieuse. Ils

acceptent sans contrôle toutes les billevésées qu'on leur sert.

L'histoire des religions, et de toutes les religions, le prouve avec

éclat.

Qu'un personnage vêtu de somptueux ornements présente à la foule un

gros bœuf pacifique regardant, avec toute la quantité d'ahurissement

dont ce quadrupède est capable, la foule immense qui l'entoure, et que

l'homme chamarré s'écrie: «Voilà votre Dieu!» aussitôt tout le troupeau

humain, saisi d'une invincible frayeur, se jette la face contre terre.

Que si, par hasard, le bœuf Apis se met alors à mugir, ou qu'il rende

bonnement, à la manière des bœufs vulgaires, ses excréments, voilà la

terreur à son comble!

Un Dieu, c'est-à-dire la Force invisible, immuable, éternelle, suprême,

qui, par delà les espaces et les temps, régit les évolutions des

mondes, si mystérieuse qu'aucune intelligence humaine n'est capable

de comprendre la mille-milliardième partie de ce que ce mot signifie.

Quoi! cet humble ruminant serait Dieu! Dieu lui-même! Dieu tout entier,

dissimulé sous cette forme grotesque!

Mais la bêtise de l'homme égale la grandeur de Dieu!... Et tout un

peuple de trente millions d'hommes, pendant dix siècles, fut convaincu

que le bœuf Apis était Dieu.

Remarquons que nulles preuves ne sont, par le personnage somptueusement

vêtu, apportées à l'appui de ce qu'il vient dire.

Aucune démonstration, aucun raisonnement. Il dit: «C'est ainsi. Il faut

croire, sous peine d'être un coquin.» Et la foule naïve ne se torture

pas à chercher de vaines démonstrations. «Nos pères l'ont cru. Nous ne

pouvons pas penser autrement que nos pères. Ne soyons pas des impies.

Donc le bœuf Apis est un Dieu!»

Les invraisemblances ne comptent plus. Puisque le doute est un crime,

les méchants seuls pourront se révolter contre les saintes traditions.

Qu'avons-nous besoin de preuves? Elles ne feraient qu'accentuer notre

scepticisme. Il est plus beau de croire sans preuves qu'après de

fragiles démonstrations. Plus notre croyance est absurde, plus elle

témoigne de notre vertu morale.

Et alors les légendes, les fables, les mythes, s'amassent. La

distinction entre le vrai et le faux, entre le vraisemblable et

l'absurde, entre la raison et la folie, n'existe plus. Il n'y a plus

d'invraisemblances, plus d'absurdités, plus de folies. Tout est sacré.

Minerve est sortie toute armée du front de Jupiter, que Vulcain, le

forgeron, ébranla d'un énorme coup de marteau. Jupiter s'est changé en

pluie d'or pour séduire Danaé, en taureau pour enlever Europe. Tous

les matins Apollon attelle quatre chevaux à son char pour traîner le

Soleil derrière lui. Noé assemble dans un immense vaisseau tous les

animaux de la création. Ève a causé très intimement avec un serpent

qui lui a fait manger une pomme. Balaam a entretenu une conversation

de haute philosophie avec son ânesse. La femme de Loth fut muée en une

statue de sel, comme la nymphe Daphné en un laurier rose, (ce qui est

d'ailleurs plus poétique). Jonas, englouti par une baleine, y est resté

trois jours et trois nuits. Samson, avec une seule mâchoire d'âne, a

démoli trente mille Philistins. Contre Vichnou, mille fois mille anges

se sont révoltés, et le pardon ne leur est accordé que si, pour se

purifier, ils passent dans le corps de mille fois mille bêtes. Cerbère

est le chien à trois têtes qui garde les enfers. Heureusement on peut

l'apaiser en lui jetant de gros pains de farine. D'après les Grecs,

Atlas soutient le monde sur ses épaules; mais, d'après les Indiens, la

Terre repose sur la carapace d'une tortue, à moins que ce ne soit sur

le dos d'un éléphant (car les exégètes de l'Inde ne sont pas d'accord

sur ce point). Daniel a conversé avec des lions affamés qui devaient

le déchirer, et le feu n'avait pas prise sur lui; plus heureux

qu'Hercule, dévoré, quoique Dieu, par la tunique de Nessus et par la

flamme du bûcher. Des milliers de lotus jaillissent du nombril de

Vichnou. Brahma est sorti d'un œuf que le Seigneur avait couvé pendant

trois milliards d'années. Bouddha est né d'une vierge, avant le Christ,

et comme le Christ. Mahomet a été enlevé au ciel par la touffe de ses

cheveux, et sur terre l'ange Gabriel lui apportait de là-haut, feuille

par feuille, des épreuves manuscrites du Coran (avec un bon à tirer

sans doute). Jéhovah a fait reculer la mer Rouge, et Josué arrêta le

Soleil. Cinq petits pains se sont accrus en cinq mille petits pains et

l'eau de Kana s'est changée en vin. Lazare, quoique mort et enseveli,

a ressuscité le troisième jour. Jésus a chassé les démons dans un

troupeau de cochons qui ont été immédiatement se noyer dans la rivière.

Et toujours il y eut un Ange du mal, Satan, Ahriman, Belzébuth, ou

Pluton, qui très vaillamment a lutté, soit au pugilat, soit à la boxe,

soit avec des armes de chevalerie, contre Dieu même. Mais, par bonheur,

l'Ange mauvais a constamment, après de durs combats, fini par être

vaincu.

Et je ne parle ici que des choses accomplies par les personnalités

divines, car les serviteurs de la divinité, lévites, saints,

fakirs, prophètes, bonzes, ont accompli bien d'autres prouesses

plus singulières que celles de leurs patrons. Peut-être même

seraient-ils aujourd'hui encore capables d'en perpétrer de nouvelles,

si le scepticisme pervers de notre temps ne rendait chaque jour la

divulgation d'un miracle plus difficile.

Les croyances enfantines engendrent des pratiques de même acabit.

Les Romains et les Grecs consultaient les entrailles des victimes,

ou le vol des oiseaux. La couleur, le volume et la forme du foie

fournissaient des signes fatidiques qui révélaient l'avenir, et le

peuple y croyait solidement, encore que les augures ne pussent se

regarder sans rire. L'eau du baptême suffit à laver tous les péchés.

Une hostie consacrée, c'est-à-dire un petit morceau de pâte sur lequel

des paroles fatidiques ont été prononcées par un tonsuré, c'est le Dieu

du ciel et de la terre.... oui, vraiment, Dieu tout entier, corps,

esprit et sang; car, Dieu, dans ce cas, a du sang. Les morts, après la

mort, entreront dans des paradis variés. Tantôt ils boiront des coupes

d'hydromel; tantôt ils jouiront d'almées plantureuses; tantôt ils

feront cortège avec des légions d'anges diaphanes, Trônes, Dominations,

Gloires, munis de harpes sonores. Aussi bien tous les morts se

réveilleront-ils dans la vallée de Josaphat au bruit d'un immense

clairon retentissant, à moins qu'ils n'émigrent de bête en bête par une

série de transformations successives, chenilles, crocodiles, éperviers,

ânes et singes. Quant à Allah, il réserve toute sa bienveillance à ceux

qui passeront un pont fragile suspendu au-dessus de l'abîme.

L'ensemble de ces religions auxquelles les hommes ont cru et croient

encore, est tellement piteux, que tout individu doué de raison ne peut

qu'en sourire. Mais il doit se contenter de sourire, et il serait

très fou s'il essayait de combattre ces erreurs. A quoi bon? Tous les

croyants, c'est-à-dire ceux qu'aveugle une crédulité invraisemblable,

ont leur opinion faite, et si bien faite, qu'aucune démonstration

n'ébranlerait leur foi tenace. N'essayez pas de leur prouver que le

nombre 1 n'est pas le nombre 3, que des lotus ne sortent pas d'un

nombril, qu'une ânesse ne parle pas en hébreu à son maître, et que

le Cocyte ne roule pas sept fois autour de la porte des enfers! Vous

perdriez votre peine! Ne gaspillez pas votre temps et vos paroles!

Taisez-vous.

L'homme stupide · 第 4 / 8 段