Les forêts abritent des oiseaux, délicieux par leurs formes, leurs

couleurs, leurs chants. La vie frémit, intense, sous leur voûte

protectrice.

Les arbres sont la poésie de la terre.

Mais ils sont bien plus encore. Ils rendent la terre habitable. Grâce

à eux, les montagnes ne sont pas des rochers stériles, les plaines ne

sont pas des steppes monotones, les vallées ne sont pas des marécages

fangeux. Ils purifient l'atmosphère, versant des flots d'oxygène,

c'est-à-dire d'air vital.

Les forêts ont une autre fonction encore. Tous les êtres qui vivent à

la surface de la terre ont besoin d'eau. Or l'eau ne nous est accordée

par le dispensateur souverain qu'avec une pénible irrégularité. Tantôt,

pendant deux ou trois mois, elle tombe avec une telle abondance que

tout est inondé. Les fleuves débordent; d'immenses nappes d'eau

couvrent au loin les campagnes... Tantôt les pluies cessent, et

pendant deux mois, trois mois, parfois une année, parfois même

plusieurs années, nulle pluie. Alors le sol, brûlé par un ardent

soleil, se dessèche, et toutes les plantes meurent. Les animaux sont

forcés d'émigrer; car l'eau est, autant que l'oxygène et le carbone,

nécessaire à leur vie.

Dans les pays dénudés qui n'ont pas d'arbres, le fléau sécheresse

succède au fléau inondation. Mais, si de vastes forêts s'étendent sur

les coteaux et les collines, couvrant de larges surfaces, l'inondation

n'est presque plus à craindre; les racines fixées aux divers niveaux du

sol retiennent les feuilles mortes; les pierres s'entourent de mousses;

de petits arbrisseaux s'agrippent de toutes parts aux roches; un tapis

végétal couvre le sol, et ce feutrage de branchages, de feuilles et

de racines fait que l'eau s'écoule difficilement. Elle se divise en

ruisselets minuscules qui serpentent partout, goutte à goutte. L'eau

de la grande pluie, au lieu de se précipiter soudain en un torrent qui

dévaste tout, est précieusement conservée par la forêt; et lentement,

minute par minute, heure par heure, jour par jour, mois par mois,

distribuée aux plaines dont elle tempère l'aridité, de sorte que, dans

les heureux pays où croissent les grandes forêts, il n'y a pas plus de

sécheresse que d'inondation.

Ces deux calamités ne peuvent être conjurées que s'il y a des arbres.

Ce ne sont pas des vérités imprévues. Je ne dépasse pas le niveau des

notions prodigieusement vulgaires enseignées dans les écoles primaires.

Certes... Mais alors?

Pourquoi, connaissant si bien les dégâts d'un déboisement intensif,

les hommes s'acharnent-ils sur nos pauvres forêts? Les vieux arbres

séculaires sont arrachés, sciés, transportés, débités; ils font des

papiers, des buches, des planches. La Terre perd son plus exquis

décor. Les montagnes deviennent des escarpements nus que les pluies

et les orages effritent. Le lit des fleuves roule des alluvions, et

leurs embouchures forment de grands estuaires vaseux, inabordables

aux vaisseaux, où les immondices humains se mélangent aux débris des

montagnes ravagées.

Encore quelque cent ans, il n'y aura plus de forêts en Europe. Déjà,

dans les steppes sibériennes, au Canada et aux bords de l'Amazone,

l'anéantissement des grandes forêts qui existaient encore a commencé.

Si l'homme était un peu moins fou, il protégerait ses grands arbres,

si harmonieux, si élégants, qui sont ses meilleurs amis; mais il les

traite comme des personnages hostiles. Il leur envoie ses chèvres,

animal malfaisant entre tous, qui ronge les jeunes pousses et sème la

ruine partout où il passe: ses bûcherons, ses industriels qui, pour un

maigre profit, saccagent nos antiques forêts et condamnent les grandes

régions voisines à l'infertilité. Un moment viendra,

Où le globe rasé, sans barbe ni cheveux,

Comme un grand potiron, roulera dans les cieux.

Qui donc aura le courage de protéger nos vieux chers arbres contre la

dent des chèvres et la hache des industriels?

XVII

LES ANIMAUX

L'ingratitude de l'homme pour les animaux est plus cruelle encore que

pour les arbres. Même, le terme ingratitude n'est pas tout à fait

exact. Je devrais dire imprévoyance, cruauté, et stupidité toujours.

A vrai dire le mot qui convient le mieux ici est un mot allemand, mot

qui répond sans doute, puisqu'il règne dans la langue allemande, à

l'esprit allemand: la _Schadenfreude_, c'est-à-dire la joie de faire du

mal. Heureusement ce substantif n'a pas d'équivalent dans notre langue

française.

Quoique la _Schadenfreude_ soit un mot allemand, je n'aurais garde de

la croire réservée à tel ou tel peuple. Chez tous les hommes, même ceux

qui ne sont pas des Allemands, à des degrés divers se retrouve l'amour

du mal, le plaisir de la destruction, l'acharnement brutal contre des

êtres innocents et inoffensifs.

En Espagne, la grande passion, qui est dévoratrice, qui absorbe tout,

qui fait taire toutes les querelles, politiques, sociales, religieuses,

familiales, ce sont les _corrida de toros_. Un taureau, élevé à grands

frais pour ce jour de fête, est amené dans l'arène. Alors, entouré de

lâches ennemis dont les armes sont irrésistibles, il va donner le long

spectacle de sa souffrance et de sa mort, mort dramatique qui réjouit

et enflamme tout un peuple. D'abord il se refuse, magnanime, au combat,

mais l'homme ne lui permet pas d'être magnanime. Il est harcelé par des

piqûres qui font couler son sang et l'animent d'une juste colère. On

amène contre lui des chevaux qu'il éventre. La lutte inégale continue,

jusqu'à ce que sanglant, harassé, il tombe, jetant un regard d'angoisse

sur ses bourreaux. Enfin le sacrificateur arrive, bien protégé par un

cortège imposant de _banderilleros_, et, quand la pauvre bête n'a plus

qu'un reste de vie, le toréador l'achève. Alors le délire de la foule

ne se contient plus. Elle hurle, elle trépigne... Cette agonie d'un

noble animal est le plus glorieux plaisir qu'elle ait inventé.

Dans d'autres pays on lance contre un cerf, ce coureur gracieux, qui

fut jadis l'ornement de nos forêts, une troupe de chiens avides. Des

dames en grande parure, des seigneurs habillés en rouge, mènent la

chasse. Quelle joie, quand, épuisé par sa course effrénée, trépidant

d'angoisse, de fatigue, de frayeur, le malheureux être est saisi par la

meute féroce qui le dévore tout vivant!... Et c'est un insigne honneur

que de pouvoir alors lui donner, sans danger, le coup mortel!

Ailleurs encore ce sont des pigeons, ces êtres aux instincts mystérieux

et profonds, si jolis, si tendres... On les fait tomber sous les coups

des chasseurs--chasseurs ou assassins--et les pauvres oiseaux vont par

douzaines, à quelques cent mètres du champ de tir, déplumés, avilis,

sanglants, expier, par une agonie cruelle, la gloire d'avoir été pris

pour cible par l'homme.

Il est vrai que l'homme pourrait adopter d'autres cibles, aussi aptes

à prouver son adresse, des boules de verre projetées par un appareil

automatique! Mais ces boules de verre ne sont pas en vie! Un pigeon

vivant! un être à tuer! c'est bien plus amusant!

Dans toutes les campagnes, les indigènes, femmes, vieillards, enfants,

s'acharnent contre les petits oiseaux.

Pour les perdre, il n'est point de ressort qu'ils n'inventent.

Pièges, trappes, filets, glus, postes à feu. Or ces petits oiseaux,

c'est une minuscule bouchée de viande. Il faudrait trois douzaines de

ces bestioles pour satisfaire l'appétit d'un mangeur médiocre. Au point

de vue alimentaire, c'est moins que rien. Et, pour cette parcelle de

repas, tous les campagnards de tous les pays sacrifient par milliers

les êtres les plus charmants de la Nature, fauvettes, becs-figues,

pinsons, bergeronnettes, ortolans, verdiers, roitelets, rossignols,

dont les chants ailés nous pourraient ravir si nous n'étions pas des

sauvages. Quelle inexpiable sottise que de tordre le cou à ces petits

êtres joyeux, peu farouches, qui nous suivent d'un œil spirituel et

amical quand nous passons dans la forêt; qui sautent de branche en

branche, en jouant devant nous; qui détruisent la vermine et les

animaux nuisibles, qui jettent leurs couleurs et leurs chansons dans

notre vie fastidieuse.

Les enfants lancent des pierres contre les nids et grimpent sur les

arbres pour les détruire. Le plus pauvre paysan a un fusil pour les

tuer; chaque villageois leur dresse des collets. En certains pays on

pousse la cruauté jusqu'à crever les yeux d'un oisillon captif pour

qu'il chante à tue-tête et attire par son chant ses frères vers la

glu perfide. Quelle joie que d'avoir par une belle matinée d'automne

entassé dans un sac une demi-douzaine de ces adorables petites

victimes! Ce n'est pas pour s'être procuré un insuffisant repas, c'est

parce qu'on a laissé plein cours à l'amour de la destruction. La

_Schadenfreude_ s'est donné libre carrière.

On a essayé d'enrayer ces inutiles tueries.

A quoi bon? Que peut valoir un arrêté préfectoral contre la

_Schadenfreude_?

Il y avait, jadis, dans l'Amérique du Nord, de magnifiques troupeaux de

bisons. La chasse en était passionnante, car elle donnait l'apparence

du danger, ce qui est délicieux. Et alors, contre ces malheureux

bisons, l'homme, pourvu d'armes toutes-puissantes, a organisé des

battues si meurtrières que les bisons ont disparu.

De même ont été anéanties dans les mers glacées des Pôles les baleines.

De même, sur les rives du Pacifique, ces innocentes légions de

phoques dont un tel carnage a été fait que les gouvernements ont cru

nécessaire--mais trop tard--d'intervenir. Le mal est fait. Les phoques

vont disparaître.

Et voilà comment, grâce à la fureur destructive de l'homme, périssent

de belles espèces animales!

Une espèce animale qui s'éteint! Quel sacrilège!

Nulle force, ni humaine, ni divine, ne pourra plus la faire reparaître.

C'est fini, à tout jamais fini!

Aussi bien pouvons-nous prévoir que bientôt l'homme aura réussi à

anéantir la plupart des admirables formes vivantes qui décoraient la

terre. Cupidité et stupidité tout ensemble! car, ainsi que l'avare qui

tua la poule aux œufs d'or, l'homme se sera par son imprévoyance ruiné

sans espoir.

L'avenir que l'homme se prépare ainsi est peu récréatif, peu élégant.

En fait d'animaux vivants, à part les insectes malfaisants qui

continueront à pulluler, nous ne connaîtrons plus que les espèces

domestiques, chats, chiens, chevaux, ânes, vaches, moutons, chèvres,

porcs, poules, cygnes, pintades, canards, oies, dindons. La vue et

l'odorat pourront largement se satisfaire dans ces chenils, ces

écuries, ces bergeries, ces étables immenses. Peut-être, pour le

plaisir de la chasse, laissera-t-on survivre quelques perdreaux,

quelques lapins, quelques chevreuils, quelques lièvres. Mais ce sera

encore de l'élevage; car les faisans et les perdreaux sont devenus des

animaux de poulailler.

Alors les traités de zoologie ne seront plus que des traités de

paléontologie. Si, comme cela est possible, les bombardements ne

détruisent pas tous nos Musées d'histoire naturelle et toutes nos

galeries zoologiques, on connaîtra encore, mais seulement par des

spécimens rongés de vermine, ou par des squelettes, les singes, les

éléphants, les girafes, les ours, les antilopes, les zèbres, les

phoques, les autruches, les kangourous, les castors, les perroquets...

On les aura pourchassés si bien qu'il n'en restera plus un seul en vie.

Partout l'homme apporte la mort. Il arrive au Pôle, dans les régions

les plus inhospitalières du globe, et il y trouve des colonies de

pingouins, étranges animaux qui résistent à ces climats terribles.

Mais, si l'homme continue à vouloir visiter les pôles, les colonies

de pingouins, demain, n'existeront plus qu'en photographies pour les

cinémas.

Sur quelque point de la planète qu'il mette le pied, l'homme se met

à détruire, avec un acharnement obstiné, tout ce qui est vivant. Il

tue sans cause et sans excuse. Tout l'atavisme de la brute qui est en

lui se réveille. Et il tue. Il tue toujours. Que l'animal soit beau,

élégant, doux, peu lui importe! C'est vivant! Tuons d'abord. Et il tue!

Joseph de Maistre a trouvé admirable cet instinct de l'homme.

Et comme l'espèce humaine est plus forte et plus nombreuse, la

résistance des espèces animales est impossible. Elles fuient devant

l'homme, mais l'homme les traque dans leurs plus sûres retraites. Par

le fer et le feu, comme par la ruse et le poison, il détruit tout.

Chaque individu humain semble s'être donné un devoir, un devoir inepte

et cruel, d'anéantir quelques animaux de plus. N'est-il pas Roi dans la

création? Et la caractéristique de la royauté n'est-t-elle pas de faire

preuve de sa force, d'imposer sa domination et sa paix, _pax humana_.

_Ubi solitudinem facit, pacem appellat._

Assurément je ne pousse pas le respect des formes animales jusqu'à

pleurer la fin des bêtes nuisibles. Le loup disparaît de l'Europe, et

c'est bien. En Afrique, comme l'aigle, comme le vautour, le lion se

fait de plus en plus rare. Le crocodile, le caïman, l'hippopotame,

le rhinocéros, reculent devant nos carabines, et bientôt ils ne

seront plus représentés que par quelques spécimens que les jardins

zoologiques se disputeront à prix d'or. Soit! Je ne m'attristerai pas

sur le départ de ces êtres malfaisants. Mais on ne m'empêchera pas

de regretter l'ours, cet animal sagace, rusé, curieux, intelligent,

rarement carnivore. Je regretterai même les singes, spécialement les

singes anthropoïdes, le doux et mélancolique orang, le chimpanzé, agile

et spirituel, (si proche de l'espèce humaine), voire le gorille féroce,

devenu si rare aujourd'hui qu'il n'en reste peut-être plus une douzaine

d'exemplaires vivants. Je regretterai surtout l'éléphant, dont la

merveilleuse intelligence n'est dépassée--et encore n'est-ce pas bien

sûr--que par celle de l'homme stupide.

Si réellement l'homme voulait justifier sa royauté, il devrait

s'attaquer uniquement aux êtres qui lui portent dommage. Il exercerait

sa science de chasseur et de trappeur contre les tigres qui dévastent

l'Inde; contre les serpents venimeux qu'il n'a pas pu faire disparaître

encore, même dans une petite île comme la Martinique. Il s'acharnerait

surtout contre les insectes perfides, tels que les mouches et les

moustiques propagateurs de maladies; contre les parasites microbiens

qui infectent la vie des animaux et des végétaux. Mais allez donc

parler de microbes à un chasseur. Il vous rira au nez. Il y a gloire et

profit à tuer une baleine, un éléphant, une autruche, voire une perdrix

ou une alouette. C'est bien plus beau que d'empêcher la pullulation de

mille milliards de microbes infectieux.

D'ailleurs--je l'ai déjà dit et le répéterai encore--je ne suis

nullement un apôtre. Je ne tiens pas à faire des prosélytes. Mon

aveuglement ne va pas jusqu'à croire que l'indignation sert à quelque

chose. Au contraire, je suis solidement convaincu qu'on ne détournera

pas le cours de la fureur humaine déchaînée.

Féroce et bête, irrésistiblement bête et féroce, hantée par la soif de

la destruction, l'espèce humaine fera le vide autour d'elle. Certes

elle finira par régner, mais ce sera sans prestige, sur un globe pelé,

dont les champs de betteraves, les carrés de choux, les porcheries et

les poulaillers seront l'unique agrément.

XVIII

LES MODES--LES BIJOUX

Je vais au hasard, sans ordre, mais non pas sans but. Car je cherche

vainement jusqu'ici à trouver une idée juste ou féconde, méthodiquement

poursuivie, conforme à ce que les philosophes ont appelé parfois le

progrès humain. Ce n'est pas ma faute si je n'ai rencontré jusqu'ici

qu'incohérence et impuissance.

Dans les grandes, comme dans les petites choses! Or je ne parlerai dans

ce court chapitre, que des toutes petites choses, c'est-à-dire des

modes.

Qu'elles soient masculines ou féminines, c'est tout un, et la sottise

est égale. Peut-être trouverions-nous un peu plus de ridicule chez les

femmes, mais au fond c'est la même inspiration qui domine; une vanité

bête, le désir de paraître plus riche, plus moderne que les autres. On

imite, et on veut se singulariser dans l'imitation. Curieux mélange de

servilité et d'indépendance.

Et alors, tous les ans, changement à vue. Chaque vêtement y passe: la

robe, le manteau, le corset, les gants, les bottines, les bas, les

fourrures; le chapeau surtout, édifice instable qu'il faut renouveler

sans cesse.

Si l'on mettait bout à bout les conversations qu'en Europe les dames du

monde et leurs modistes ont tenues sur les chapeaux, il y aurait une

amplification colossale au fameux chapitre qu'Aristote écrivait sur ce

sujet.

Quelle frivolité! Quelle nullité! car, bien entendu, l'esthétique,

l'esthétique vraie, n'y est pour rien.

Ici il n'est pas inopportun de remarquer que l'espèce humaine est si

peu inventive qu'elle n'a pas trouvé mieux comme décor que les plumes

étalées par les oiseaux mâles au temps des amours pour séduire leurs

femelles. Nos femmes prennent pour parures les parures des autruches,

des paons, des lophophores, des oiseaux de paradis et des aigrettes. De

même en fait de fourrures, nous n'avons rien trouvé de mieux que les

peaux de renards, d'ours, de chinchillas, d'hermines et de skons.

Décidément, pour l'imagination décorative, l'homme n'a été que le

plagiaire de l'animal.

Sauf sur un point! Il est vrai que sur ce point la supériorité humaine

est écrasante. Il s'agit des pierres. En fait de pierres, sans

contestation possible, nous sommes les maîtres.

Il en fut ainsi dès les premiers âges de l'humanité. Dans les cavernes

préhistoriques, on trouve déjà des colliers faits de coquillages. Nos

arrière-grands-mères s'en entouraient les fesses et les cuisses, comme

font encore quelques Hottentotes et quelques Tasmaniennes arriérées.

Mais les Européennes font beaucoup mieux.

Elles se sont persuadé que certaines pierres étaient précieuses,

par exemple les perles, c'est-à-dire ces couches concentriques de

carbonate de chaux qui s'accrochent autour d'un imperceptible centre

microbien dans les huitres malades. Quand ces perles sont bien rondes,

et que leur poids dépasse cinq ou six grammes, ces petites tumeurs

minérales acquièrent une valeur prodigieuse. Cette folie, qui était

sans doute déjà ancienne du temps de Cléopâtre, a pris un magnifique

développement. Il paraît que certains colliers de perles ont été payés

un million de francs. Et nous ne nous amuserons pas à supputer ce que

ce million représente de force inutile, appendue quatre ou cinq fois

par an au cou de je ne sais quelle grande ou petite dame.

Le diamant est un plus haut seigneur encore. Mais sa dignité ne dépend

pas de lui-même, car, en sa réalité chimique, c'est tout simplement du

carbone, c'est-à-dire du charbon; du charbon cristallisé peut-être,

mais enfin du charbon. Rien de plus. Rien de moins. Pourquoi le charbon

cristallisé a-t-il mille millions de fois plus de prix que le charbon

non cristallisé? Les plus malins seraient très embarrassés de le dire.

Il faut se contenter d'accepter pour toute explication que le charbon

cristallisé est rare, qu'il faut peiner dur pour le rencontrer, et que

son prix dépend de sa rareté.

Notons, pour grandir encore l'ineptie humaine, qu'on peut imiter

le charbon cristallisé, si parfaitement que les plus experts s'y

trompent. Par conséquent, quand on est assez fou pour donner 500.000

fr. de diamants à une femme, ce n'est pas pour qu'elle soit plus

belle, puisqu'avec trois cents francs de strass on obtiendrait le même

éblouissement, mais c'est parce qu'avec cette pierre d'un haut prix on

flatte les éléments les plus misérables de sa vanité.

Des colonnades, des statues, des tableaux, des meubles splendides, dans

un palais de marbre! De riches étoffes de satin, de soie et de velours,

soit! Ce sont les joies de la richesse, et je comprends qu'on soit

tenté de donner un cadre somptueux à la femme qu'on admire et qu'on

aime. Mais des tumeurs huitrières ou du charbon cristallisé! vraiment,

c'est se maintenir triomphalement au plus haut niveau de la bêtise

humaine.

XIX

LES RUINES

Au cours de la longue histoire humaine, certains hommes privilégiés,

exceptionnels, ont réussi à créer quelques belles œuvres dignes de

respect.

Ils sont rares, ces ouvrages où la forme est irréprochable, l'idée

profonde et hardie. Le vaste troupeau des médiocres, étant radicalement

incapable de concevoir rien de semblable, devrait donc prendre soin

de ces chefs-d'œuvre. Eh bien! non! il n'en a cure. Les plus beaux

peut-être ont disparu. Souvent la pensée des plus nobles créatures

humaines a été perdue, abîmée sans retour.

Est-il un plus merveilleux poète qu'Eschyle? _Les Perses_, _Prométhée

enchaîné_, _Les Choéphores_! C'est la plus pure forme de l'art

dramatique, angoissant et généreux! Le grand Eschyle avait composé cent

pièces, davantage peut-être! Il nous en reste sept, c'est-à-dire un

douzième à peine!!

Est-il un plus admirable historien que Tacite!... Pour le style

éclatant, pour la grandeur d'âme, pour la forte conception, pour

la connaissance des choses et des hommes, il est, sans aucun doute

possible, le premier des historiens. Or les trois quarts de son œuvre

ont disparu.

De Shakespeare, l'égal d'Eschyle et de Tacite pour la puissance du

drame et pour la force du verbe, de Shakespeare, nous avons tout

gardé... Mais c'est par un hasard presque invraisemblable que son œuvre

entière n'a pas été jetée aux vents.

Les statues de l'antiquité grecque dépassent par leur perfection tout

ce que les modernes ont pu faire, et de beaucoup. Même Donatello, même

Michel Ange, même Puget, sont au-dessous de l'art antique. Et pourtant

de l'art antique nous n'avons guère que des débris... Myron, Phidias,

Praxitèle, ne nous sont connus que par quelques-unes de leurs œuvres,

les moins pures, peut-être. Et rien ne permet de supposer que les

statuaires de l'avenir, même pendant plusieurs siècles, pourront jamais

compenser ce lamentable anéantissement...

Quant à la peinture des maîtres anciens, il ne nous en est rien resté.

Car on ne soutiendra pas que les fresques de Pompéi représentent la

peinture ancienne! C'est comme si l'on prétendait que les enseignes

de nos cabarets et de nos boutiques donnent une juste idée de

nos meilleurs artistes modernes. On étonnerait fort nos peintres

décorateurs qui, pour une somme modique, badigeonnent les murs des

restaurants et des hôtels, si on leur disait que leur adresse technique

balance l'œuvre de Rembrandt, de Vélasquez, de Titien et de Goya.

Et les magnifiques Temples d'autrefois! Et les Villes superbes du

passé! qu'en reste-t-il? Philé est à peu près intacte, grâce au soleil

et aux sables de l'Égypte. Mais Athènes? Corinthe? Rome? Ninive?

Babylone? Palmyre? Troie? Rien ne survit de tous ces vieux mondes, ou

presque rien. Rien des anciennes cités du Mexique et du Pérou. Rien ne

restera sans doute de nos grandes villes. Les guerres, les incendies,

les pillages, les bombardements anéantissent ce qui fut la gloire et

l'honneur de l'homme.

Omar a peut-être détruit la bibliothèque d'Alexandrie; mais, à coup

sûr, le Parthénon a été canonné par les navires anglais, comme le

Kremlin a été démoli par Napoléon. Les Bolcheviks, qui admirablement

représentent tout ce qu'il y a de plus immonde dans l'homme, achèvent

de détruire ce qui fut l'art russe. Guillaume a ravagé Louvain, Arras,

Reims et Ypres. Les pauvres Vandales ont été calomniés. Ils n'ont pas

fait autant de ruines, ni provoqué autant de désastres que les Huns

anciens et modernes.

Ainsi, quand certains hommes, une fois par hasard bien inspirés, ont pu

enfin arriver à parachever une œuvre d'art, les soldats et les foules

se hâtent de la détruire.

Partout et toujours _Homo stultus_ règne en maître.

XX

LES GRANDS HOMMES

Dans cette foule servile, aveugle, ignorante, qui fut l'humanité du

passé et qui est l'humanité du présent, parfois quelques intelligences

ont apparu, sereines et audacieuses, devançant l'avenir, découvrant des

vérités nouvelles, aimant la justice, vagues lueurs éparses qui jettent

quelques clartés dans les ténèbres d'une nuit profonde.

Ces bienfaiteurs, grands par l'audace et le génie, ont été sans doute

récompensés par leurs frères humains?

Voyons ce que nous dit l'histoire.

L'homme stupide · 第 6 / 8 段