couleurs, leurs chants. La vie frémit, intense, sous leur voûte
protectrice.
Les arbres sont la poésie de la terre.
Mais ils sont bien plus encore. Ils rendent la terre habitable. Grâce
à eux, les montagnes ne sont pas des rochers stériles, les plaines ne
sont pas des steppes monotones, les vallées ne sont pas des marécages
fangeux. Ils purifient l'atmosphère, versant des flots d'oxygène,
c'est-à-dire d'air vital.
Les forêts ont une autre fonction encore. Tous les êtres qui vivent à
la surface de la terre ont besoin d'eau. Or l'eau ne nous est accordée
par le dispensateur souverain qu'avec une pénible irrégularité. Tantôt,
pendant deux ou trois mois, elle tombe avec une telle abondance que
tout est inondé. Les fleuves débordent; d'immenses nappes d'eau
couvrent au loin les campagnes... Tantôt les pluies cessent, et
pendant deux mois, trois mois, parfois une année, parfois même
plusieurs années, nulle pluie. Alors le sol, brûlé par un ardent
soleil, se dessèche, et toutes les plantes meurent. Les animaux sont
forcés d'émigrer; car l'eau est, autant que l'oxygène et le carbone,
nécessaire à leur vie.
Dans les pays dénudés qui n'ont pas d'arbres, le fléau sécheresse
succède au fléau inondation. Mais, si de vastes forêts s'étendent sur
les coteaux et les collines, couvrant de larges surfaces, l'inondation
n'est presque plus à craindre; les racines fixées aux divers niveaux du
sol retiennent les feuilles mortes; les pierres s'entourent de mousses;
de petits arbrisseaux s'agrippent de toutes parts aux roches; un tapis
végétal couvre le sol, et ce feutrage de branchages, de feuilles et
de racines fait que l'eau s'écoule difficilement. Elle se divise en
ruisselets minuscules qui serpentent partout, goutte à goutte. L'eau
de la grande pluie, au lieu de se précipiter soudain en un torrent qui
dévaste tout, est précieusement conservée par la forêt; et lentement,
minute par minute, heure par heure, jour par jour, mois par mois,
distribuée aux plaines dont elle tempère l'aridité, de sorte que, dans
les heureux pays où croissent les grandes forêts, il n'y a pas plus de
sécheresse que d'inondation.
Ces deux calamités ne peuvent être conjurées que s'il y a des arbres.
Ce ne sont pas des vérités imprévues. Je ne dépasse pas le niveau des
notions prodigieusement vulgaires enseignées dans les écoles primaires.
Certes... Mais alors?
Pourquoi, connaissant si bien les dégâts d'un déboisement intensif,
les hommes s'acharnent-ils sur nos pauvres forêts? Les vieux arbres
séculaires sont arrachés, sciés, transportés, débités; ils font des
papiers, des buches, des planches. La Terre perd son plus exquis
décor. Les montagnes deviennent des escarpements nus que les pluies
et les orages effritent. Le lit des fleuves roule des alluvions, et
leurs embouchures forment de grands estuaires vaseux, inabordables
aux vaisseaux, où les immondices humains se mélangent aux débris des
montagnes ravagées.
Encore quelque cent ans, il n'y aura plus de forêts en Europe. Déjà,
dans les steppes sibériennes, au Canada et aux bords de l'Amazone,
l'anéantissement des grandes forêts qui existaient encore a commencé.
Si l'homme était un peu moins fou, il protégerait ses grands arbres,
si harmonieux, si élégants, qui sont ses meilleurs amis; mais il les
traite comme des personnages hostiles. Il leur envoie ses chèvres,
animal malfaisant entre tous, qui ronge les jeunes pousses et sème la
ruine partout où il passe: ses bûcherons, ses industriels qui, pour un
maigre profit, saccagent nos antiques forêts et condamnent les grandes
régions voisines à l'infertilité. Un moment viendra,
Où le globe rasé, sans barbe ni cheveux,
Comme un grand potiron, roulera dans les cieux.
Qui donc aura le courage de protéger nos vieux chers arbres contre la
dent des chèvres et la hache des industriels?
XVII
LES ANIMAUX
L'ingratitude de l'homme pour les animaux est plus cruelle encore que
pour les arbres. Même, le terme ingratitude n'est pas tout à fait
exact. Je devrais dire imprévoyance, cruauté, et stupidité toujours.
A vrai dire le mot qui convient le mieux ici est un mot allemand, mot
qui répond sans doute, puisqu'il règne dans la langue allemande, à
l'esprit allemand: la _Schadenfreude_, c'est-à-dire la joie de faire du
mal. Heureusement ce substantif n'a pas d'équivalent dans notre langue
française.
Quoique la _Schadenfreude_ soit un mot allemand, je n'aurais garde de
la croire réservée à tel ou tel peuple. Chez tous les hommes, même ceux
qui ne sont pas des Allemands, à des degrés divers se retrouve l'amour
du mal, le plaisir de la destruction, l'acharnement brutal contre des
êtres innocents et inoffensifs.
En Espagne, la grande passion, qui est dévoratrice, qui absorbe tout,
qui fait taire toutes les querelles, politiques, sociales, religieuses,
familiales, ce sont les _corrida de toros_. Un taureau, élevé à grands
frais pour ce jour de fête, est amené dans l'arène. Alors, entouré de
lâches ennemis dont les armes sont irrésistibles, il va donner le long
spectacle de sa souffrance et de sa mort, mort dramatique qui réjouit
et enflamme tout un peuple. D'abord il se refuse, magnanime, au combat,
mais l'homme ne lui permet pas d'être magnanime. Il est harcelé par des
piqûres qui font couler son sang et l'animent d'une juste colère. On
amène contre lui des chevaux qu'il éventre. La lutte inégale continue,
jusqu'à ce que sanglant, harassé, il tombe, jetant un regard d'angoisse
sur ses bourreaux. Enfin le sacrificateur arrive, bien protégé par un
cortège imposant de _banderilleros_, et, quand la pauvre bête n'a plus
qu'un reste de vie, le toréador l'achève. Alors le délire de la foule
ne se contient plus. Elle hurle, elle trépigne... Cette agonie d'un
noble animal est le plus glorieux plaisir qu'elle ait inventé.
Dans d'autres pays on lance contre un cerf, ce coureur gracieux, qui
fut jadis l'ornement de nos forêts, une troupe de chiens avides. Des
dames en grande parure, des seigneurs habillés en rouge, mènent la
chasse. Quelle joie, quand, épuisé par sa course effrénée, trépidant
d'angoisse, de fatigue, de frayeur, le malheureux être est saisi par la
meute féroce qui le dévore tout vivant!... Et c'est un insigne honneur
que de pouvoir alors lui donner, sans danger, le coup mortel!
Ailleurs encore ce sont des pigeons, ces êtres aux instincts mystérieux
et profonds, si jolis, si tendres... On les fait tomber sous les coups
des chasseurs--chasseurs ou assassins--et les pauvres oiseaux vont par
douzaines, à quelques cent mètres du champ de tir, déplumés, avilis,
sanglants, expier, par une agonie cruelle, la gloire d'avoir été pris
pour cible par l'homme.
Il est vrai que l'homme pourrait adopter d'autres cibles, aussi aptes
à prouver son adresse, des boules de verre projetées par un appareil
automatique! Mais ces boules de verre ne sont pas en vie! Un pigeon
vivant! un être à tuer! c'est bien plus amusant!
Dans toutes les campagnes, les indigènes, femmes, vieillards, enfants,
s'acharnent contre les petits oiseaux.
Pour les perdre, il n'est point de ressort qu'ils n'inventent.
Pièges, trappes, filets, glus, postes à feu. Or ces petits oiseaux,
c'est une minuscule bouchée de viande. Il faudrait trois douzaines de
ces bestioles pour satisfaire l'appétit d'un mangeur médiocre. Au point
de vue alimentaire, c'est moins que rien. Et, pour cette parcelle de
repas, tous les campagnards de tous les pays sacrifient par milliers
les êtres les plus charmants de la Nature, fauvettes, becs-figues,
pinsons, bergeronnettes, ortolans, verdiers, roitelets, rossignols,
dont les chants ailés nous pourraient ravir si nous n'étions pas des
sauvages. Quelle inexpiable sottise que de tordre le cou à ces petits
êtres joyeux, peu farouches, qui nous suivent d'un œil spirituel et
amical quand nous passons dans la forêt; qui sautent de branche en
branche, en jouant devant nous; qui détruisent la vermine et les
animaux nuisibles, qui jettent leurs couleurs et leurs chansons dans
notre vie fastidieuse.
Les enfants lancent des pierres contre les nids et grimpent sur les
arbres pour les détruire. Le plus pauvre paysan a un fusil pour les
tuer; chaque villageois leur dresse des collets. En certains pays on
pousse la cruauté jusqu'à crever les yeux d'un oisillon captif pour
qu'il chante à tue-tête et attire par son chant ses frères vers la
glu perfide. Quelle joie que d'avoir par une belle matinée d'automne
entassé dans un sac une demi-douzaine de ces adorables petites
victimes! Ce n'est pas pour s'être procuré un insuffisant repas, c'est
parce qu'on a laissé plein cours à l'amour de la destruction. La
_Schadenfreude_ s'est donné libre carrière.
On a essayé d'enrayer ces inutiles tueries.
A quoi bon? Que peut valoir un arrêté préfectoral contre la
_Schadenfreude_?
Il y avait, jadis, dans l'Amérique du Nord, de magnifiques troupeaux de
bisons. La chasse en était passionnante, car elle donnait l'apparence
du danger, ce qui est délicieux. Et alors, contre ces malheureux
bisons, l'homme, pourvu d'armes toutes-puissantes, a organisé des
battues si meurtrières que les bisons ont disparu.
De même ont été anéanties dans les mers glacées des Pôles les baleines.
De même, sur les rives du Pacifique, ces innocentes légions de
phoques dont un tel carnage a été fait que les gouvernements ont cru
nécessaire--mais trop tard--d'intervenir. Le mal est fait. Les phoques
vont disparaître.
Et voilà comment, grâce à la fureur destructive de l'homme, périssent
de belles espèces animales!
Une espèce animale qui s'éteint! Quel sacrilège!
Nulle force, ni humaine, ni divine, ne pourra plus la faire reparaître.
C'est fini, à tout jamais fini!
Aussi bien pouvons-nous prévoir que bientôt l'homme aura réussi à
anéantir la plupart des admirables formes vivantes qui décoraient la
terre. Cupidité et stupidité tout ensemble! car, ainsi que l'avare qui
tua la poule aux œufs d'or, l'homme se sera par son imprévoyance ruiné
sans espoir.
L'avenir que l'homme se prépare ainsi est peu récréatif, peu élégant.
En fait d'animaux vivants, à part les insectes malfaisants qui
continueront à pulluler, nous ne connaîtrons plus que les espèces
domestiques, chats, chiens, chevaux, ânes, vaches, moutons, chèvres,
porcs, poules, cygnes, pintades, canards, oies, dindons. La vue et
l'odorat pourront largement se satisfaire dans ces chenils, ces
écuries, ces bergeries, ces étables immenses. Peut-être, pour le
plaisir de la chasse, laissera-t-on survivre quelques perdreaux,
quelques lapins, quelques chevreuils, quelques lièvres. Mais ce sera
encore de l'élevage; car les faisans et les perdreaux sont devenus des
animaux de poulailler.
Alors les traités de zoologie ne seront plus que des traités de
paléontologie. Si, comme cela est possible, les bombardements ne
détruisent pas tous nos Musées d'histoire naturelle et toutes nos
galeries zoologiques, on connaîtra encore, mais seulement par des
spécimens rongés de vermine, ou par des squelettes, les singes, les
éléphants, les girafes, les ours, les antilopes, les zèbres, les
phoques, les autruches, les kangourous, les castors, les perroquets...
On les aura pourchassés si bien qu'il n'en restera plus un seul en vie.
Partout l'homme apporte la mort. Il arrive au Pôle, dans les régions
les plus inhospitalières du globe, et il y trouve des colonies de
pingouins, étranges animaux qui résistent à ces climats terribles.
Mais, si l'homme continue à vouloir visiter les pôles, les colonies
de pingouins, demain, n'existeront plus qu'en photographies pour les
cinémas.
Sur quelque point de la planète qu'il mette le pied, l'homme se met
à détruire, avec un acharnement obstiné, tout ce qui est vivant. Il
tue sans cause et sans excuse. Tout l'atavisme de la brute qui est en
lui se réveille. Et il tue. Il tue toujours. Que l'animal soit beau,
élégant, doux, peu lui importe! C'est vivant! Tuons d'abord. Et il tue!
Joseph de Maistre a trouvé admirable cet instinct de l'homme.
Et comme l'espèce humaine est plus forte et plus nombreuse, la
résistance des espèces animales est impossible. Elles fuient devant
l'homme, mais l'homme les traque dans leurs plus sûres retraites. Par
le fer et le feu, comme par la ruse et le poison, il détruit tout.
Chaque individu humain semble s'être donné un devoir, un devoir inepte
et cruel, d'anéantir quelques animaux de plus. N'est-il pas Roi dans la
création? Et la caractéristique de la royauté n'est-t-elle pas de faire
preuve de sa force, d'imposer sa domination et sa paix, _pax humana_.
_Ubi solitudinem facit, pacem appellat._
Assurément je ne pousse pas le respect des formes animales jusqu'à
pleurer la fin des bêtes nuisibles. Le loup disparaît de l'Europe, et
c'est bien. En Afrique, comme l'aigle, comme le vautour, le lion se
fait de plus en plus rare. Le crocodile, le caïman, l'hippopotame,
le rhinocéros, reculent devant nos carabines, et bientôt ils ne
seront plus représentés que par quelques spécimens que les jardins
zoologiques se disputeront à prix d'or. Soit! Je ne m'attristerai pas
sur le départ de ces êtres malfaisants. Mais on ne m'empêchera pas
de regretter l'ours, cet animal sagace, rusé, curieux, intelligent,
rarement carnivore. Je regretterai même les singes, spécialement les
singes anthropoïdes, le doux et mélancolique orang, le chimpanzé, agile
et spirituel, (si proche de l'espèce humaine), voire le gorille féroce,
devenu si rare aujourd'hui qu'il n'en reste peut-être plus une douzaine
d'exemplaires vivants. Je regretterai surtout l'éléphant, dont la
merveilleuse intelligence n'est dépassée--et encore n'est-ce pas bien
sûr--que par celle de l'homme stupide.
Si réellement l'homme voulait justifier sa royauté, il devrait
s'attaquer uniquement aux êtres qui lui portent dommage. Il exercerait
sa science de chasseur et de trappeur contre les tigres qui dévastent
l'Inde; contre les serpents venimeux qu'il n'a pas pu faire disparaître
encore, même dans une petite île comme la Martinique. Il s'acharnerait
surtout contre les insectes perfides, tels que les mouches et les
moustiques propagateurs de maladies; contre les parasites microbiens
qui infectent la vie des animaux et des végétaux. Mais allez donc
parler de microbes à un chasseur. Il vous rira au nez. Il y a gloire et
profit à tuer une baleine, un éléphant, une autruche, voire une perdrix
ou une alouette. C'est bien plus beau que d'empêcher la pullulation de
mille milliards de microbes infectieux.
D'ailleurs--je l'ai déjà dit et le répéterai encore--je ne suis
nullement un apôtre. Je ne tiens pas à faire des prosélytes. Mon
aveuglement ne va pas jusqu'à croire que l'indignation sert à quelque
chose. Au contraire, je suis solidement convaincu qu'on ne détournera
pas le cours de la fureur humaine déchaînée.
Féroce et bête, irrésistiblement bête et féroce, hantée par la soif de
la destruction, l'espèce humaine fera le vide autour d'elle. Certes
elle finira par régner, mais ce sera sans prestige, sur un globe pelé,
dont les champs de betteraves, les carrés de choux, les porcheries et
les poulaillers seront l'unique agrément.
XVIII
LES MODES--LES BIJOUX
Je vais au hasard, sans ordre, mais non pas sans but. Car je cherche
vainement jusqu'ici à trouver une idée juste ou féconde, méthodiquement
poursuivie, conforme à ce que les philosophes ont appelé parfois le
progrès humain. Ce n'est pas ma faute si je n'ai rencontré jusqu'ici
qu'incohérence et impuissance.
Dans les grandes, comme dans les petites choses! Or je ne parlerai dans
ce court chapitre, que des toutes petites choses, c'est-à-dire des
modes.
Qu'elles soient masculines ou féminines, c'est tout un, et la sottise
est égale. Peut-être trouverions-nous un peu plus de ridicule chez les
femmes, mais au fond c'est la même inspiration qui domine; une vanité
bête, le désir de paraître plus riche, plus moderne que les autres. On
imite, et on veut se singulariser dans l'imitation. Curieux mélange de
servilité et d'indépendance.
Et alors, tous les ans, changement à vue. Chaque vêtement y passe: la
robe, le manteau, le corset, les gants, les bottines, les bas, les
fourrures; le chapeau surtout, édifice instable qu'il faut renouveler
sans cesse.
Si l'on mettait bout à bout les conversations qu'en Europe les dames du
monde et leurs modistes ont tenues sur les chapeaux, il y aurait une
amplification colossale au fameux chapitre qu'Aristote écrivait sur ce
sujet.
Quelle frivolité! Quelle nullité! car, bien entendu, l'esthétique,
l'esthétique vraie, n'y est pour rien.
Ici il n'est pas inopportun de remarquer que l'espèce humaine est si
peu inventive qu'elle n'a pas trouvé mieux comme décor que les plumes
étalées par les oiseaux mâles au temps des amours pour séduire leurs
femelles. Nos femmes prennent pour parures les parures des autruches,
des paons, des lophophores, des oiseaux de paradis et des aigrettes. De
même en fait de fourrures, nous n'avons rien trouvé de mieux que les
peaux de renards, d'ours, de chinchillas, d'hermines et de skons.
Décidément, pour l'imagination décorative, l'homme n'a été que le
plagiaire de l'animal.
Sauf sur un point! Il est vrai que sur ce point la supériorité humaine
est écrasante. Il s'agit des pierres. En fait de pierres, sans
contestation possible, nous sommes les maîtres.
Il en fut ainsi dès les premiers âges de l'humanité. Dans les cavernes
préhistoriques, on trouve déjà des colliers faits de coquillages. Nos
arrière-grands-mères s'en entouraient les fesses et les cuisses, comme
font encore quelques Hottentotes et quelques Tasmaniennes arriérées.
Mais les Européennes font beaucoup mieux.
Elles se sont persuadé que certaines pierres étaient précieuses,
par exemple les perles, c'est-à-dire ces couches concentriques de
carbonate de chaux qui s'accrochent autour d'un imperceptible centre
microbien dans les huitres malades. Quand ces perles sont bien rondes,
et que leur poids dépasse cinq ou six grammes, ces petites tumeurs
minérales acquièrent une valeur prodigieuse. Cette folie, qui était
sans doute déjà ancienne du temps de Cléopâtre, a pris un magnifique
développement. Il paraît que certains colliers de perles ont été payés
un million de francs. Et nous ne nous amuserons pas à supputer ce que
ce million représente de force inutile, appendue quatre ou cinq fois
par an au cou de je ne sais quelle grande ou petite dame.
Le diamant est un plus haut seigneur encore. Mais sa dignité ne dépend
pas de lui-même, car, en sa réalité chimique, c'est tout simplement du
carbone, c'est-à-dire du charbon; du charbon cristallisé peut-être,
mais enfin du charbon. Rien de plus. Rien de moins. Pourquoi le charbon
cristallisé a-t-il mille millions de fois plus de prix que le charbon
non cristallisé? Les plus malins seraient très embarrassés de le dire.
Il faut se contenter d'accepter pour toute explication que le charbon
cristallisé est rare, qu'il faut peiner dur pour le rencontrer, et que
son prix dépend de sa rareté.
Notons, pour grandir encore l'ineptie humaine, qu'on peut imiter
le charbon cristallisé, si parfaitement que les plus experts s'y
trompent. Par conséquent, quand on est assez fou pour donner 500.000
fr. de diamants à une femme, ce n'est pas pour qu'elle soit plus
belle, puisqu'avec trois cents francs de strass on obtiendrait le même
éblouissement, mais c'est parce qu'avec cette pierre d'un haut prix on
flatte les éléments les plus misérables de sa vanité.
Des colonnades, des statues, des tableaux, des meubles splendides, dans
un palais de marbre! De riches étoffes de satin, de soie et de velours,
soit! Ce sont les joies de la richesse, et je comprends qu'on soit
tenté de donner un cadre somptueux à la femme qu'on admire et qu'on
aime. Mais des tumeurs huitrières ou du charbon cristallisé! vraiment,
c'est se maintenir triomphalement au plus haut niveau de la bêtise
humaine.
XIX
LES RUINES
Au cours de la longue histoire humaine, certains hommes privilégiés,
exceptionnels, ont réussi à créer quelques belles œuvres dignes de
respect.
Ils sont rares, ces ouvrages où la forme est irréprochable, l'idée
profonde et hardie. Le vaste troupeau des médiocres, étant radicalement
incapable de concevoir rien de semblable, devrait donc prendre soin
de ces chefs-d'œuvre. Eh bien! non! il n'en a cure. Les plus beaux
peut-être ont disparu. Souvent la pensée des plus nobles créatures
humaines a été perdue, abîmée sans retour.
Est-il un plus merveilleux poète qu'Eschyle? _Les Perses_, _Prométhée
enchaîné_, _Les Choéphores_! C'est la plus pure forme de l'art
dramatique, angoissant et généreux! Le grand Eschyle avait composé cent
pièces, davantage peut-être! Il nous en reste sept, c'est-à-dire un
douzième à peine!!
Est-il un plus admirable historien que Tacite!... Pour le style
éclatant, pour la grandeur d'âme, pour la forte conception, pour
la connaissance des choses et des hommes, il est, sans aucun doute
possible, le premier des historiens. Or les trois quarts de son œuvre
ont disparu.
De Shakespeare, l'égal d'Eschyle et de Tacite pour la puissance du
drame et pour la force du verbe, de Shakespeare, nous avons tout
gardé... Mais c'est par un hasard presque invraisemblable que son œuvre
entière n'a pas été jetée aux vents.
Les statues de l'antiquité grecque dépassent par leur perfection tout
ce que les modernes ont pu faire, et de beaucoup. Même Donatello, même
Michel Ange, même Puget, sont au-dessous de l'art antique. Et pourtant
de l'art antique nous n'avons guère que des débris... Myron, Phidias,
Praxitèle, ne nous sont connus que par quelques-unes de leurs œuvres,
les moins pures, peut-être. Et rien ne permet de supposer que les
statuaires de l'avenir, même pendant plusieurs siècles, pourront jamais
compenser ce lamentable anéantissement...
Quant à la peinture des maîtres anciens, il ne nous en est rien resté.
Car on ne soutiendra pas que les fresques de Pompéi représentent la
peinture ancienne! C'est comme si l'on prétendait que les enseignes
de nos cabarets et de nos boutiques donnent une juste idée de
nos meilleurs artistes modernes. On étonnerait fort nos peintres
décorateurs qui, pour une somme modique, badigeonnent les murs des
restaurants et des hôtels, si on leur disait que leur adresse technique
balance l'œuvre de Rembrandt, de Vélasquez, de Titien et de Goya.
Et les magnifiques Temples d'autrefois! Et les Villes superbes du
passé! qu'en reste-t-il? Philé est à peu près intacte, grâce au soleil
et aux sables de l'Égypte. Mais Athènes? Corinthe? Rome? Ninive?
Babylone? Palmyre? Troie? Rien ne survit de tous ces vieux mondes, ou
presque rien. Rien des anciennes cités du Mexique et du Pérou. Rien ne
restera sans doute de nos grandes villes. Les guerres, les incendies,
les pillages, les bombardements anéantissent ce qui fut la gloire et
l'honneur de l'homme.
Omar a peut-être détruit la bibliothèque d'Alexandrie; mais, à coup
sûr, le Parthénon a été canonné par les navires anglais, comme le
Kremlin a été démoli par Napoléon. Les Bolcheviks, qui admirablement
représentent tout ce qu'il y a de plus immonde dans l'homme, achèvent
de détruire ce qui fut l'art russe. Guillaume a ravagé Louvain, Arras,
Reims et Ypres. Les pauvres Vandales ont été calomniés. Ils n'ont pas
fait autant de ruines, ni provoqué autant de désastres que les Huns
anciens et modernes.
Ainsi, quand certains hommes, une fois par hasard bien inspirés, ont pu
enfin arriver à parachever une œuvre d'art, les soldats et les foules
se hâtent de la détruire.
Partout et toujours _Homo stultus_ règne en maître.
XX
LES GRANDS HOMMES
Dans cette foule servile, aveugle, ignorante, qui fut l'humanité du
passé et qui est l'humanité du présent, parfois quelques intelligences
ont apparu, sereines et audacieuses, devançant l'avenir, découvrant des
vérités nouvelles, aimant la justice, vagues lueurs éparses qui jettent
quelques clartés dans les ténèbres d'une nuit profonde.
Ces bienfaiteurs, grands par l'audace et le génie, ont été sans doute
récompensés par leurs frères humains?
Voyons ce que nous dit l'histoire.