Grâce à la guerre, les preuves de l'ineptie humaine sont si éclatantes

que toute parole ne pourrait que les affaiblir... Mais je tâcherai

de mettre une digue à ce flot débordant d'idées et de calmer mon

indignation.

Que la guerre fasse des morts, et des morts, et des morts, il est

inutile de le répéter. Mais ce ne sont pas ces innombrables morts que

je lui reproche. Après tout, nous devons tous mourir, quelque jour. Un

peu plus tôt, un peu plus tard, ce n'est pas une grosse affaire.

Il existe à la surface terrestre quinze cents millions d'êtres humains,

et notre magnifique guerre de 1914/1918 n'a pu faire périr que quinze

millions d'hommes. C'est peu; car ces quinze millions ne représentent

qu'une petite fraction d'humanité, un centième, c'est-à-dire presque

rien. Deux ans de fécondité augmentée compenseront cette hécatombe. Et

je serais presque tenté de parler comme Napoléon, qui, le soir de la

bataille d'Eylau, contemplant tous les cadavres qu'avait sur le sol

accumulés son orgueil, murmurait avec un bon sourire: «Une nuit de

Paris réparera tout cela».

Je sais bien aussi qu'il y a les usines détruites, les chaumières

éventrées, les châteaux démolis, les villes ravagées, les cathédrales

incendiées, les forêts mutilées, les champs de blé transformés en

charniers dans lesquels s'entassent les ossements des jeunes hommes.

Mais il ne faut pas s'en émouvoir. Le lugubre spectacle ne durera

pas toujours. Après quelques printemps, toute la végétation ancienne

reparaîtra, et bientôt le laboureur insouciant, heurtant, par-ci,

par-là, un squelette qui ébrèchera le soc, mènera joyeusement sa

charrue dans les lieux où l'horreur est épandue aujourd'hui.

Partout la vie renaîtra forte et drue, et, au prochain siècle, il ne

restera plus de l'affreux carnage qu'un souvenir se déroulant dans les

livres d'histoire. La guerre de 1914/1918 sera le passé, comme les

invasions des barbares, comme la guerre de Cent ans, comme les guerres

du Premier Empire. Les plaies que le colossal massacre a infligées aux

hommes et aux choses seront bientôt cicatrisées... Je dis bientôt,

car un siècle, deux siècles, dix siècles même, ce n'est rien dans

l'histoire humaine.

Ce ne sont pas les morts et les ruines qui me font dire que la guerre

est la grande infâme. Car les nouveau-nés remplacent les morts. Les

ruines se restaurent. Les arbres poussent. Les moissons renaissent.

Mais il est une réalité sinistre que rien, dans l'éternité des temps,

ne pourra effacer: c'est la douleur.

La douleur! Oui! tout simplement. Une prodigieuse et universelle

douleur.

La douleur par le fait de la guerre a coulé à flots pressés, cent fois,

mille fois plus que le sang, pourtant si prodigalement répandu.

Insistons; car nous touchons ici l'extrême folie des hommes, si vaste,

que les mots font défaut pour en dépeindre l'immensité.

Tous les êtres aspirent au bonheur, but suprême et unique de leur

existence. Imaginer une autre fin à notre destinée, c'est tomber dans

les nuages d'une folle métaphysique. Individus et sociétés vivent

pour être heureux. La chose est tellement évidente qu'il paraît naïf

de le dire. Si quelque illustre penseur prêchait une doctrine qui

enseignerait à l'homme le malheur comme but de l'existence, nous

aurions le droit de déclarer que ce grand philosophe n'est qu'un

farceur. Le bonheur, voilà notre idéal à tous.

Même, pour que cet idéal ne soit pas entaché d'un sombre égoïsme, nous

devons généraliser la formule, et dire qu'il ne s'agit pas de notre

bonheur seul, mais du bonheur des autres.

L'effort de l'humanité est vers le bonheur, qu'il soit collectif ou

individuel. Par conséquent le seul moyen de juger les choses, c'est de

mesurer la quantité de bonheur ou de malheur qu'elles apportent aux

êtres humains.

Imaginons dans l'espace une colossale balance, avec deux gigantesques

plateaux. Dans l'un vont s'entasser toutes les souffrances des

habitants de la Terre; dans l'autre, toutes leurs joies. De quel côté,

dans les temps de guerre, va s'incliner la balance?

Certes la guerre apportera de sérieux bonheurs qui tomberont bruyamment

dans le plateau des choses délectables. D'abord elle aura conféré

une grosse, très grosse, fortune aux constructeurs de canons et aux

fabricants de munitions. Elle aura permis à maints fournisseurs de

s'enrichir rapidement et grassement. Or c'est là, je crois bien, un

réel bienfait, nullement négligeable. La guerre crée de nouveaux

riches. Ils ne sont pas très nombreux, ces nouveaux riches; mais leur

fortune est si énorme, que l'intensité compense la rareté.

Tous les autres bienfaits de la guerre pâlissent à côté de celui-là.

Pourtant çà et là elle comporte quelques agréments qui sont sérieux.

Il y a des soldats très braves qui ont obtenu des pensions, des

décorations et des grades. Il y a de mauvais drôles qui ont péri. Les

amateurs d'émotions fortes ont pendant quatre longues années trouvé

chaque matin dans leur journal, lu au coin du feu, des nouvelles

sensationnelles (et fausses) dont ils s'abreuvaient sans danger. Les

beaux parleurs et les écrivains diserts ont pu, sans risquer la plus

petite surface de leur peau, proférer des paroles injurieuses et

retentissantes sur le patriotisme et la vengeance, ce qui leur a fait

de par le monde une réputation de héros; car le tirage des journaux

augmente avec le ronflement des banalités emphatiques. Tout individu

qui enflait la voix s'est alors figuré être devenu, tout ensemble, un

puissant artiste, un penseur génial, et un patriote valeureux.

Ce ne sont pas là, je le reconnais, de minces bénéfices. Mais que

pèsent-ils à côté des douleurs de la guerre?

Il y aura eu, dans cette guerre de 1914/1918, plus de 15 millions de

morts. Admettons que chacun des morts ne soit pleuré que par cinq

personnes, le père, la mère, la femme, la sœur, le fils, l'ami. Voilà

donc septante millions de douleurs atroces, qui se prolongeront pendant

des années et des années. Croit-on que la jeune femme qui vient de

perdre son mari, la mère qui a perdu son fils, pourront se consoler

en un an, deux ans, ou dix ans? Leur vie est désormais empoisonnée.

La mort qui a frappé l'être adoré, les a frappées, cette mère et

cette épouse, plus cruellement que le soldat tombé. Leur existence

sera désormais décolorée, misérable. Et ces malheureuses ne pourront

plus rire, ni sourire. Les heures passeront; les jours, les mois, les

années; mais la torture sera aussi dure qu'au premier jour, ce jour

néfaste, où, comme un coup de foudre, cette parole a retenti: «Ton fils

est mort, ton mari est mort!»

Quinze millions de morts, ce n'est pas un grand malheur!--au moins pour

les morts--car les morts ne souffrent pas, ne pleurent pas dans une

désespérance prolongée. Quinze millions de morts se réparent par quinze

millions de naissances. Mais cent millions d'infortunés! cent millions

de martyrs, pour qui toute joie est à jamais tarie. Voilà l'immense

folie humaine. Quels que soient les bénéfices des constructeurs de

canons, des banquiers, des mercantis; quels que soient les patriotiques

orgueils des impérialistes triomphants; quelque flatteuses que soient

les Croix de fer et les Légions d'Honneur prodiguées aux braves, si

nous prenions une balance gigantesque et que dans un plateau nous

mettions ces décorations et ces bénéfices, et dans l'autre plateau

ces cent millions de définitives douleurs, de quel côté pencherait la

balance?

Mais il faut que le plateau des douleurs soit bien plus colossal

encore, si nous voulons y mettre toutes les autres souffrances dues à

la guerre. Alors l'énumération devient effarante.

D'abord, vingt millions de blessés; c'est-à-dire vingt millions

d'hommes, jadis vigoureux, qui maintenant, tremblant de fièvre, pâles,

décharnés, impotents, passent des journées et des journées dans les

hôpitaux, opérés et réopérés. Quelques-uns d'entre eux peut-être s'en

tireront sans autre dommage que des cicatrices, des lésions nerveuses,

des douleurs lancinantes, plus ou moins incurables. Oui! il y aura

dix millions de non mutilés, mais les dix millions de mutilés!... Ils

n'ont pas eu, ceux-là, la chance de mourir. Il leur faudra continuer

à traîner une lamentable existence; il y aura à peu près quinze mille

aveugles, cent mille borgnes, cinq cent mille manchots, cinq cent mille

boiteux. D'autres sont sourds, d'autres atrocement défigurés, d'autres

atteints de crises épileptiques, d'autres encore ont les deux bras

coupés; il en est un qui a eu les deux bras, les deux jambes coupées,

et qui est presque aveugle. Joli! très joli spectacle!

Ces dix millions de mutilés que la charité publique sera forcée de

soutenir, représentent l'épanouissement d'une civilisation humaine

vieille de trente siècles. Voilà à quoi auront abouti ses efforts!

Puissent-ils, ces héros, vivre longtemps et longtemps encore, pour

attester, par leur seule présence, l'effroyable et sacrilège bêtise de

l'espèce humaine.

Est-ce tout? Oh! que nenni! il y a les ruines. Des maisons ont été

détruites, où étaient amassés tous les souvenirs et toutes les

richesses d'une famille. Six millions de Belges, six millions de

Serbes, six millions de Polonais, six millions de Français, expulsés

de leurs domiciles, traqués comme des bêtes fauves, fuyant devant

l'incendie et le pillage, laissant leurs femmes et leurs filles à la

merci d'une soldatesque sauvage, et ne devant retrouver à leur retour

qu'un foyer dévasté, rendu abject par les ordures que les vainqueurs y

ont déposées.

Est-ce tout? Non! Pendant trois ans le spectre de la faim a frappé

à toutes les portes de l'Allemagne, de l'Autriche-Hongrie, des pays

envahis, de la France, de l'Italie et de la Grande-Bretagne. Pas de

charbon! pas de vêtements! pas de souliers! pas de sucre! pas de

beurre! pas de pain!

Deux cents millions d'êtres humains, encore qu'ils ne soient pas morts

d'inanition, ont eu la terreur de la famine et l'angoisse de la faim.

Ce n'est pas tout. Il y a eu six millions de prisonniers. On racontera

quelque part, pour faire honte à l'humanité entière, l'existence de

ces infortunés. On dira quelle infecte nourriture ils ont été forcés

d'ingérer! dans quels hangars ils devaient dormir! quelle promiscuité

dans la fange, les excréments et la vermine! quelles tyrannies leur

étaient infligées par de vils soudards, transformés en bourreaux!

Quatre années, quatre longues années sans que la plus pâle lueur

d'espérance brillât à travers les grilles de fer barbelé qui les

encerclaient!

Et puis, chez tous les habitants de l'Europe, la haine, l'injure,

l'outrage, la calomnie, avec des cris de colère, de vengeance, de rage,

qui endeuillent l'âme. La guerre fait vibrer tous les instincts sales

et féroces qui sont le propre de l'homme, de l'homme plus sale et plus

féroce que le pourceau et le chacal. Tout ce qui est bas, et vil, et

bête, porté au pinacle! Un cabotin vaniteux, comme Guillaume II, une

vieille brute inepte, comme Hindenburg, traités comme des divinités par

cent millions d'imbéciles! Le mépris de tout ce qui est la justice.

L'adoration de tout ce qui est le mensonge. L'insulte à tout ce qui

est la pitié. L'humanité entière se vautrant avec délices dans la boue

et le sang, et y trouvant je ne sais quelle joie malsaine, pire qu'une

noble douleur.

Il semble que l'homme, ayant cherché ce qui peut lui donner à la fois

le plus de souffrance et de bassesse, ait enfin réussi à se procurer

le maximum. Il a adapté toute son énergie, toute son astuce, toute sa

passion à cette œuvre de malheur.

Et d'ailleurs avec succès. Le résultat a été splendide. Pendant cinq

à six mille ans, par de petites guerres peu meurtrières (perpétuelles

d'ailleurs) l'homme s'était essayé à la guerre. Mais ce n'étaient

encore que des ébauches, des essais enfantins, de médiocres préludes

au magnifique ouvrage accompli de 1914 à 1918. Ah! cette fois ce fut

réussi. Le but a été atteint. La somme des malheurs humains a dépassé

toutes les prévisions, même les plus optimistes.

Plus la guerre a exigé d'énergie, de courage, d'héroïsme, plus elle

a fait apparaître avec éclat notre folie, puisque ces trésors de

courage, d'énergie, d'héroïsme, ont été consacrés à la destruction.

Si la dixième partie de cet immense effort avait servi à combattre

nos maladies, nos vices, nos ignorances, le sort de l'humanité serait

presque divin.

Pour en donner un exemple concret, la guerre aura coûté à peu près

mille milliards de francs. Eh bien! supposons qu'on ait, à la lutte

contre l'alcoolisme, la syphilis, la tuberculose, employé la dixième

partie de cette somme, soit cent milliards, ces fléaux auraient disparu.

Certes ils auraient disparu. Mais qu'est-ce que les douleurs de la

tuberculose, de l'alcoolisme, de la syphilis, à côté des joies de la

guerre?

L'humanité ressemble à un pacha qui aurait deux épouses. L'une,

belle, jeune, saine, resplendissant de grâce et de douceur, à la

voix harmonieuse, aux formes éblouissantes, au regard éclairé par la

tendresse et l'amour. A celui qui l'approche, elle donne la volupté,

le sourire, la sérénité. C'est la Science. L'autre épouse est une sale

vieille putain, abjecte, châssieuse, vrai squelette ambulant. Les dents

déchaussées, l'haleine fétide, couverte de ses excréments, vomissant

partout, le corps ravagé par des ulcères nauséabonds, elle n'a plus que

quelques rares touffes de cheveux gris empétrés de vermine. Violente,

coléreuse, menteuse, se livrant à des accès de rage frénétique, elle

bave et elle mord. Elle hurle au lieu de parler. A distance elle exhale

un relent infect. C'est la Guerre.

Et voilà cependant l'épouse que cet ineffable pacha a choisie. Il

la pare des bijoux les plus précieux, des robes les plus luxueuses,

des plus somptueuses étoffes. Il aspire son souffle empesté et passe

une langue amoureuse sur ses gencives putrides: il lèche ses ulcères

purulents; il embrasse ses pieds nauséabonds. Il se pâme d'amour

devant cette sinistre gueuse et force l'autre à en être la docile

esclave.

Oh! hommes de goût! comment jugerez-vous ce pacha?

Imaginons encore un riche propriétaire, un amateur fortuné qui possède

une splendide collection de tableaux, de marbres et de livres. Voici

qu'un jour la fantaisie lui vient de les détruire. Avec des haches, des

torches, des barils de poudre, il saccage tout, et il s'acharne à cet

ingénieux travail avec un tel enthousiasme, que, le soir venu, de toute

sa fortune passée, il ne lui reste plus que des débris. Alors, comme

s'il se repentait--mais il n'a garde de se repentir--il arrête le feu,

il noye les poudres, il laisse reposer sa hache. Il cherche tant bien

que mal à restaurer les toiles éventrées, à arracher du feu quelques

bribes de ses anciens trésors. Mais il ne réussit à récupérer qu'une

minuscule partie de ce qu'il a si énergiquement voulu anéantir.

Voilà ce que fait le chirurgien qui, le soir d'une bataille sanglante,

tâche de rendre un peu de vie à quelques mourants. On a, tout le jour,

égorgé cinquante mille jeunes gens, et toute la nuit on essaye d'en

sauver deux cents! C'est comique, lugubrement comique.

Supposons que toutes les nations de la terre se soient concertées pour

construire une monstrueuse machine qui, prenant l'eau de la mer à dix

kilomètres du rivage, l'élève à une immense hauteur pour la rejeter

ensuite avec fracas, au loin, dans la campagne. Les ingénieurs les

plus habiles en ont dressé les plans. Mille milliards de francs ont

été dépensés. Tous les peuples, tous les individus ont travaillé sans

relâche à cette œuvre inouïe. Pistons énormes, bielles gigantesques,

outils d'une précision merveilleuse! tout est conçu et exécuté

magistralement. Le plus humble des habitants de la terre est fier de

ce chef-d'œuvre collectif auquel les plus grands penseurs et les plus

petits ouvriers, pendant plusieurs générations, ont collaboré. C'est

extraordinaire, prodigieux, colossal!

Avant d'admirer, attendez.

Supposons que cette mer, puisée par un tel gigantesque effort, va

retomber au milieu des villes, noyer les bibliothèques, les musées,

les palais, les chaumières, détruire les récoltes, corrompre le

sol, condamner quatre provinces à la stérilité et à la famine! que

penseriez-vous alors de ce chef-d'œuvre? Et n'auriez-vous pas le droit

de vous écrier! «O insensés! à quoi bon toute cette intelligence, si

elle est un instrument de malheur?»

Imaginons qu'un physiologiste génial ait enfin découvert une substance

dont la préparation lente, laborieuse, difficile, soit un miracle

de sagacité et d'adresse. Il a appris que cette drogue nouvelle

provoque des douleurs atroces dans tous les membres, et des céphalées

qui font hurler de désespoir; elle pourrit le sang, tue le sommeil,

l'appétit, la gaieté. Elle dégrade l'intelligence, paralyse le cerveau.

Et cependant, matin et soir, notre homme génial s'abreuve de cette

abominable substance. Dirons-nous! «Voilà un bien grand savant!» ou

dirons-nous «Quel crétin!» Chacun pourra avoir une opinion différente,

mais pour moi tout son génie s'effondrera devant son énorme bêtise.

On prétendre peut-être--car il y a quelques amateurs de la guerre--que

les générations actuelles sont malheureuses, mais qu'elles travaillent

pour les générations futures. Le présent est exécrable, certes, mais il

s'agit de préparer l'avenir...

Eh bien! soit! Parlons de l'avenir!

L'avenir, c'est la naissance de nouvelles générations plus vigoureuses,

plus braves, plus intelligentes que les générations passées. Et alors,

évidemment, ces nouvelles générations seront d'autant plus brillantes

qu'elles seront issues de générateurs plus excellents. Telle est la loi

d'hérédité. Elle est absolue. Pour fortifier une race, il faut choisir

les meilleurs. Ce serait l'affaiblir, l'anéantir même, que de prendre

pour la perpétuer des avortons et des débiles.

C'est vrai pour les chiens, les chevaux, les pigeons. C'est vrai pour

les poires, les pommes et les raisins. C'est vrai pour les champignons

et les microbes. Une espèce, pour progresser ou même seulement pour se

maintenir, a besoin d'une perpétuelle sélection. Aussi la Nature, pour

l'empêcher de disparaître, condamne-t-elle à la stérilité ou à la mort

tous les individus défectueux.

Or la guerre fait aussi une sélection, _mais c'est à rebours_. Elle

élimine les braves, les jeunes, les forts, les vigoureux, les beaux, et

ne laisse survivre, pour perpétuer l'espèce, que le rebut humain.

Nul doute n'est possible. Dans une bataille, et à plus forte raison

dans une série interminable de dures batailles, ce sont les meilleurs

qui ont succombé.

Tous nos régiments d'infanterie se sont renouvelés cinq ou six fois.

Des deux millions de soldats qui sont partis en août 1914, et qui ont

continué à se battre, il reste à peine quelques centaines d'hommes

valides. Les autres sont des prisonniers, des malades, des morts ou

des mutilés. Il ne survit--sauf quelques glorieuses exceptions--pour

perpétuer l'espèce que les réformés et les lâches.

Que dirait-on d'un éleveur qui, nourrissant une centaine de petits

cochons, et estimant que tous les ans dix lui suffisent pour conserver

l'espèce, sacrifierait, avant qu'ils fussent en âge de se reproduire,

les quatre-vingt-dix normaux, et conserverait, avec un soin jaloux,

les dix porcelets les plus vilains, les petits, les ulcéreux, les

difformes. Au bout de cinq ou six années, il aurait un joli troupeau!

Mais, heureusement pour l'espèce porcine, aucun éducateur ne comprend

l'élevage de cette manière. Ce n'est pas la manière de l'homme pour son

bétail, c'est la manière de l'homme pour l'homme.

Et c'est ainsi que nous réservons l'avenir.

Il fut un temps où je croyais qu'on pourrait faire admettre aux

Français que la paix a quelques avantages, et que la guerre a quelques

inconvénients. Dans des réunions publiques, où venaient parfois jusqu'à

trente personnes, j'essayais cette démonstration... Or, un jour, dans

une réunion contradictoire, un de mes auditeurs, un journaliste dont

il ne me convient pas de citer le nom ici, comme je parlais de la

sélection à rebours, s'écria avec une conviction éloquente: «Mais il

reste les femmes!»

Eh oui! mon cher contradicteur, les femmes restent... Et c'est fort

heureux. Car, s'il en était des femmes comme des hommes, c'est-à-dire,

s'il n'y avait pour perpétuer l'humanité que les naines, les idiotes,

les aveugles-nées, les démentes, les rachitiques et les lépreuses, c'en

serait fini à tout jamais de l'espèce humaine.

Les femmes restent... C'est entendu. Mais les malheureuses qui restent

doivent se contenter des nains, des aveugles-nés, des idiots, des

déments, des rachitiques et des lépreux. Après quatre ans de guerre,

c'est tout le résidu mâle que nous pourrons leur offrir. Ajoutons-y

quelques tuberculeux, des embusqués de haut vol, et les veufs de plus

de cinquante ans. Après une bonne guerre, nous n'aurons rien de mieux à

leur présenter.

Les femmes restent.... Voilà qui est incontestable. Mais, à elles

toutes seules, elles sont impuissantes, avec le rebut de la population

masculine, à faire des générations vigoureuses et saines.

Les femmes restent.... Et c'est peut-être la parole la plus forte qu'on

puisse prononcer en faveur de la guerre.

Pourtant non! En approfondissant la question, on finit par trouver un

témoignage décisif: c'est l'argument qu'on peut appeler l'_argument de

nécessité_. Il est simple, connu, commode. Il s'applique à la guerre,

comme à la douleur, à la misère, à la prostitution, au choléra. Il

dispense de tout effort mental. Il se met à la portée des plus humbles

comme des plus grands parmi les hommes. _Les choses sont ainsi: donc

elles ne pouvaient pas être autres._

Cette proposition métaphysique est peut-être vraie. Notre intelligence

est trop obtuse pour en décider définitivement. Que la fatalité et la

nécessité gouvernent les choses; soit: j'accepte. Mais alors tout de

suite il faudra reconnaître que les choses ne sont telles que grâce à

la bêtise prodigieuse des hommes (ce qu'il fallait démontrer).

Que depuis Homère, après Platon, Aristote, Cicéron, Saint-Augustin,

Saint-Jérôme, Léonard de Vinci, après Pascal, après Voltaire, après

Montesquieu, après Leibniz, après Kant, l'humanité n'ait pas trouvé

mieux pour résoudre ses querelles, que l'entre-égorgement de trente

millions de ses jeunes gens, les meilleurs, les plus beaux, les plus

braves, c'est la démonstration écrasante, irrésistible, d'une totale

impuissance intellectuelle.

Vous dites: «C'était fatal»! Peut-être: Après tout qui sait si la

fatalité n'est pas la loi de tout? Mais cette fatalité n'est fatalité

que grâce à notre inintelligence.

Même cette inintelligence paraît si profonde que je ne perdrai pas mon

temps à prôner quelque palliatif de la guerre, ou à rêver une humanité

moins aveugle.

Allez donc, mes frères, continuez! Courage! Poussez! Poussez ferme.

Vous voici à l'aurore des temps nouveaux. Car cette guerre n'est

qu'une trêve. D'autres batailles renaîtront, et nos petits-enfants

verront de plus glorieux massacres encore. Ils souffriront des douleurs

plus aiguës et plus prolongées.

Allez! En avant! Bon appétit! Perfectionnez l'art de tuer! Il y a

encore de belles choses à inventer, car vous êtes loin de la limite que

vous pouvez atteindre. Evertuez-vous! Travaillez! Vous aurez d'ici à

quelques années de superbes résultats!

Chassez donc ce qui vous reste de timidité! Quelle que soit votre

férocité, votre ineptie sera plus immense encore, et devant elle votre

férocité sera toute petite, comme un roseau à côté de la Tour Eiffel.

Ils sont tellement abêtis, ces pauvres hommes, qui s'entretuent sans se

haïr (le mot est de Bossuet) qu'ils ne m'inspirent plus aucune pitié,

mais une sombre humiliation. Oui, je suis, au plus profond de moi-même,

humilié d'appartenir à cette vilaine espèce animale, la plus sotte de

toute la création.

... Il y a quelques années une grande dame, qui, quoique anglaise,

porte un des plus brillants noms de la noblesse française, comme elle

combattait avec une généreuse âpreté la vivisection, me fit cette

proposition singulière: «Pourquoi, me dit-elle, au lieu de martyriser

des singes et des chiens, ne leur apprenez-vous pas à jouer au

crockett?»

L'homme stupide · 第 3 / 8 段