l'homme à résoudre les problèmes sociaux que de faire un voyage
d'érudition à travers le marécage actuel dans lequel nous pataugeons;
homélies, brochures, conférences, livres, discours, phrases, paradoxes,
raisonnements qui se sont accumulés par milliers. Toute cette agitation
n'a abouti qu'à l'inégalité actuelle, laquelle est d'une iniquité
criante.
Je n'ai point la folle et peu excusable présomption de proposer, moi
aussi, un système réformateur, et d'ajouter un livre à l'immense
bibliothèque de l'économie sociale, si touffue et si stérile tout
ensemble. Je me garderai de cette aberration! Même--ce qui n'est
pas--si j'apportais un appareil irréprochable de déductions et de
raisonnements, appuyé sur des vues profondes, il me serait impossible
de faire aboutir la réforme idéale que j'aurais rêvée. Les hommes, avec
leurs passions, leurs intérêts, et surtout leurs bêtises, auraient
bien vite réduit toute mon argumentation en poussière. Ce serait un
livre inutile de plus. Non, en vérité, je ne suis pas un réformateur!
Je montre, ou j'essaye de montrer, l'inanité de ce qui est, sans même
croire que quelque chose de bon pourra être institué définitivement.
Que, depuis les temps historiques et préhistoriques, quelques
commencements de progrès aient été ébauchés, c'est possible. Tout de
même, pour faire rougir de honte les hommes qui pensent--il y en a
quelques-uns--c'est assez que pendant cent siècles la base de tout état
social ait été l'injustice. Voilà qui ne se trouverait dans aucune
société animale, même la plus dégradée.
Qu'on n'aille pas en tout cas supposer que, pour réparer ces hurlantes
inégalités du bon vieux temps, le système socialiste réponde à l'idéal
entrevu. Justes! Justes Dieux! Le principe du socialisme est de courber
tous les hommes sous le même joug, sans accorder quelque prééminence
aux bons et aux braves. Singulier progrès que d'écraser toute
supériorité intellectuelle.
Si le catéchisme socialiste venait, par infortune, à être adopté par
les nouvelles générations, on verrait d'autres iniquités que les
présentes, mais non moindres. Les paresseux, sûrs de leur bien-être,
se croiseraient les pouces en regardant les laborieux travailler.
L'Évangile dit: «l'arbre qui ne produira pas de bons fruits sera coupé
et jeté au feu». Nous n'allons pas jusqu'à demander que les fainéants
soient jetés au feu. Il nous suffira de les laisser s'avachir dans la
misère qu'ils auront méritée. Pourquoi une société consentirait-elle
à nourrir ceux qui n'auront ni su, ni voulu, contribuer à l'œuvre
commune? _Qui non laborat non manducat._
Ainsi donc, oscillant entre deux systèmes antagonistes, l'humanité
a passé et passera du féodalisme au socialisme, ou du socialisme au
féodalisme, sans pouvoir obtenir ni l'égalité, ni la justice.
L'égalité absolue est une si grossière erreur qu'elle n'a pu éclore que
dans le cerveau fumeux des théoriciens. Il est juste, il est absolument
juste que les travailleurs et les intelligents soient récompensés.
D'autre part, il est juste, il est absolument juste, que les paresseux
et les imbéciles expient par une misère réelle leur paresse ou leur
imbécillité. Et alors l'égalité absolue s'effondre, avec toute la
doctrine socialiste.
Hé mais! au fait, en prétendant que chaque individu doit être l'unique
artisan de sa fortune, et que le bien-être sera réservé à ceux qui
l'ont gagné, nous voici revenus à la bonne loi de Nature, au combat
pour l'existence, au _struggle for life_, si magistralement exposé
par Ch. Darwin. Tous les êtres de notre pauvre petit globe se livrent
d'incessantes batailles, et la victoire est aux plus habiles, aux mieux
armés, aux plus nombreux. Ceux qui succombent méritent de succomber,
parce qu'ils ont des armes moins puissantes. Leur infériorité explique,
justifie et légitime leur écrasement. De même, dans nos sociétés
humaines, les plus intelligents, les plus vigoureux, les plus braves,
doivent l'emporter sur ceux qui sont mols, efféminés et bêtes.
Or nos civilisations méconnaissent cette sainte loi, et même il
semble qu'elles se soient évertuées à la contrecarrer. Elles ont des
trésors d'indulgence pour les médiocres; elles protègent les poltrons,
les malades, les souffreteux, les infirmes, et entourent de soins
touchants les faibles, les laids, et les crétins. Les enfants d'un
milliardaire, d'un seigneur, ou d'un roi, ou tout simplement d'un
bourgeois aisé, peuvent mener une oisive et malfaisante existence.
Tout le mécanisme admirable de la concurrence vitale est vicié par les
privilèges monstrueux que les embryons humains ont déjà trouvés dans la
matrice maternelle.
Si l'on voulait, dans une course de chevaux, décider quels sont les
plus rapides, on se garderait bien d'alléger les uns et de surcharger
les autres. Quel résultat sérieux compte-t-on obtenir d'une pareille
épreuve, faussée en son principe même?
Une fois encore, je dirai, comme au début de ce livre; toutes les fois
que l'homme veut troubler les lois animales, faire mieux ou autrement
que la vraiment divine Nature, il tombe dans l'absurde. Il corrige la
sélection sexuelle en donnant à des créatures chétives et vilaines des
avantages écrasants, et alors les races s'abâtardissent au lieu de se
fortifier. Il corrige le combat pour l'existence en favorisant les
faibles, et alors les forts--c'est-à-dire les meilleurs--succombent.
Il institue un régime d'inégalités éclatantes qui font honte à la
justice, tandis qu'en fait d'inégalités celles-là seules seraient
justifiées qui auraient pour base la quantité d'énergie morale ou
physique qu'on a su déjà développer dans la lutte pour la vie.
Ce n'est pas une réforme que de demander le retour à l'état naturel,
sans rechercher une chimérique égalité, sans créer des distinctions
factices, de ridicule origine. Le jeu normal des forces va donner
immédiatement une légitime supériorité à l'intelligence, au courage, au
travail, à la noblesse de l'âme et du corps.
Mais je doute qu'il y ait dans l'espèce humaine d'assez sages
législateurs pour promulguer, et d'assez sages peuples pour accepter ce
retour aux lois qui régissent les espèces animales.
VII
L'ALCOOL
Ainsi c'est l'ahurissement qui a réglé de tout temps et qui réglera
sans doute longtemps encore les relations interhumaines. Mais on peut
à la rigueur soutenir que cet ahurissement était inévitable, à cause
de l'effroyable complexité des problèmes sociaux. De sorte qu'on
trouverait un semblant d'excuse aux détestables institutions royales,
féodales, ploutocratiques, socialistes, et autres, dont le genre humain
pâtit si durement, en alléguant qu'il n'était pas possible de trouver
mieux.
Pour ma part, je croirais plutôt, à voir les infortunes humaines, qu'il
n'était pas possible de trouver pis. Peu importe! Admettons, pour
pousser l'indulgence à des limites déraisonnables, que la solution des
questions sociales était rendue impossible par leur difficulté et par
notre débilité.
Soit. Et passons.
Je dénonce maintenant une des plus colossales folies de l'homme, et une
folie qu'il lui était parfaitement facile d'éviter.
Car non seulement cette folie est volontaire, mais encore elle a
exigé une longue et savante élaboration pour aboutir aux sommets de
perfection qu'elle a atteints. A force d'application, les hommes ont
trouvé le moyen d'intensifier, par un produit nouveau qu'ils ont
découvert, leur misère et leur abrutissement. Ils se sont donné une
peine énorme pour se rendre malades et malheureux. Ils pouvaient vivre
sereinement, simplement, et s'alimenter à la manière de tous les
animaux de la création.... mais voilà qu'ils ont imaginé un affreux
poison, dont ils ont généralisé et codifié l'emploi. Ils ont fait de
cet exécrable produit une des bases de leur nourriture.
Il serait facile d'écrire sur l'alcool et l'alcoolisme plusieurs épais
volumes, (ils ont d'ailleurs été écrits); mais je me contenterai de
quelques indications sommaires. Ainsi éclatera en pleine lumière
l'incomparable stupidité de l'espèce humaine.
C'est un beau et philosophique spectacle que la vie des êtres à la
surface de la terre. Les plantes puisent dans le sol quelques-uns des
matériaux nécessaires à leur existence; mais, comme le sol ne leur
suffit pas, elles vont chercher l'autre partie de leur aliment dans
l'air. Elles se nourrissent dans l'air. Quand le soleil les éclaire,
elles ont la merveilleuse propriété de fixer le carbone qui est dans
l'atmosphère, et d'amasser ainsi de l'énergie. Donc, puisque c'est la
chaleur solaire qui accumule le carbone dans les tissus des végétaux,
toutes les matières carbonées qui sont dans les plantes peuvent être
considérées comme de l'énergie solaire condensée. Quand, dans un foyer,
brûle une bûche de bois, la chaleur qui se dégage de cette combustion,
c'est, restituée à l'atmosphère, la chaleur solaire qui s'était, sous
forme de cellulose, emmagasinée dans la bûche. Un rayon de soleil
qui tombe sur une forêt, ou sur une prairie verdoyante, provoque
un phénomène chimique immédiat, qui met du carbone dans la plante.
L'énergie solaire s'amasse dans les plantes sous forme de carbone.
Or l'animal n'est pas, comme le végétal, capable de se nourrir avec le
carbone de l'air, il ne peut pas fixer le carbone. Il peut seulement le
brûler. C'est un dissipateur, un dépensier, alors que le végétal est
un producteur, un économisateur, un amasseur. L'animal ne peut dégager
de l'énergie et du mouvement qu'en brûlant du carbone. De là cette
conséquence que les animaux, pour vivre et pour se nourrir, ont besoin
du carbone des plantes. Ils se nourrissent des végétaux, qui, grâce
à la chaleur solaire, ont pu dans leurs tissus entasser des réserves
de carbone, c'est-à-dire d'énergie. Les animaux, qu'ils soient des
mollusques, des oiseaux ou des hommes, ayant besoin de force, vont la
chercher dans le carbone des végétaux; lesquels eux-mêmes la doivent à
l'énergie solaire.
Les végétaux vivent par le soleil, et les animaux vivent par les
végétaux. Magnifique et grandiose ordonnancement des choses terrestres,
qui nous rend tous, animaux et végétaux, tributaires de l'astre
lumineux immense autour duquel nous tournons, et dont, en définitive,
nous sommes tous les enfants.
Tous nos mouvements, toutes nos pensées, toutes nos sensations,
dérivent du soleil. C'est toujours la force solaire qui est utilisée
par l'animal, puisque l'animal puise les éléments de sa force dans le
végétal, et que le végétal doit sa force, c'est-à-dire son carbone, à
la chaleur solaire.
Il y a des herbivores, qui mangent des végétaux; des carnivores, qui
mangent des herbivores; des omnivores, comme l'homme, qui mangent,
indifféremment et simultanément, les tissus des herbivores et ceux des
végétaux.
Voilà tous les aliments naturels. Et il ne devrait pas en exister
d'autres.
Or l'homme a découvert qu'en faisant putréfier certains aliments il
obtenait de nouveaux produits d'apparence alimentaire.
Qu'il laisse, avant de les manger, pourrir des faisans, des bécasses et
des chevreuils; c'est assez dégoûtant; mais l'inconvénient n'est pas
grave; d'abord parce que ces mets nauséabonds sont réservés à une élite
de gens blasés, ensuite parce que notre muqueuse digestive est assez
solidement construite pour résister tant bien que mal à l'ingestion des
viandes pourries.
Il n'en est pas de même pour les végétaux pourris. Car, en pourrissant,
les végétaux sucrés donnent un poison, qui est terrible: c'est l'alcool.
Et alors, au lieu d'ingérer l'aliment légitime, normal, que la grande
loi naturelle lui commande et lui recommande, l'homme se délecte à des
végétaux putréfiés..... je dis _putréfiés_, puisque la fermentation
alcoolique n'est qu'une pourriture analogue aux autres pourritures.
Le vin, le cidre, la bière, sont des aliments de corruption, de
putréfaction, de dépravation. Ils font horreur à tout être vivant, quel
qu'il soit, et rejetés avec dégoût. Mais l'homme fait exception. Ne
fût-ce que par son goût pour l'alcool, l'homme mériterait d'être mis
à part de toute l'animalité. Il y a un _Homo stultus_ qui chérit le
poison alcool, il n'y a pas de _stultum Animal_.
Les belles grappes de raisin, savoureuses, dorées ou rosées, dont la
vue est charmante, dont le goût est délicieux, jetées pêle-mêle dans
une vaste cuve, broyées, écrasées, mutilées, deviennent hideuses.
Une odeur écœurante s'en dégage. Bientôt des rustres arrivent, qui
sautent à demi nus dans la cuve, et avec leurs sales pieds infectent
ce magnifique aliment. Ces grappes splendides deviennent une fange
infecte, où toutes les vermines, microbiennes et autres, pullulent à
plaisir. Les pommes succulentes, à couleurs exquises, appendues comme
des bijoux précieux à nos beaux pommiers, sont jetées dans le trou à
fumier. On y fait couler le purin pour que la liqueur ait plus de goût:
et c'est la macération de ce sinistre mélange dont l'homme fait une de
ses boissons favorites.
Voilà en quels ignobles produits l'homme réussit à transformer ces
deux adorables fruits de la terre, et il n'est pas de plus vilain
spectacle que cette profanation.
Si encore nous nous contentions de boire--même jusqu'à en être
malades--ces boissons putréfiées... mais non! nous avons trouvé mieux.
Nous sommes arrivés à en extraire la pernicieuse essence. L'homme ne se
contente pas d'ingérer une pourriture; il la distille; il en recueille
le principe, de sorte qu'il finit par retirer du raisin pourri un
poison sûr et actif, l'alcool, le puissant, le mirifique alcool.
Certes, le raisin qui a fermenté, les pommes et les cerises qui ont
fermenté, le houblon qui a fermenté, sont des aliments bien impurs,
mais il leur restait tout de même encore quelque chose d'à demi
alimentaire. Or c'était trop pour nous. Nous avons appris à condenser
leur impureté pour constituer une liqueur toxique, facile à produire
en quantités immenses, qui emmagasine toute la toxicité de la liqueur
fermentée.
Et c'est ainsi que, grâce à sa perfide intelligence, l'homme est tombé
au-dessous des pires brutes.
Est-il besoin d'insister sur la puissance toxique de l'alcool? A dose
modérée, il trouble les fonctions digestives, enlève l'appétit, détruit
le sommeil, cause une vive stimulation passagère, bientôt suivie d'un
affaissement intellectuel. A dose forte, il paralyse tous nos sens,
fait vomir et tituber, annihile la faible lueur de raison qui vacille
dans notre triste intelligence. Bientôt il jette par terre l'homme le
plus vigoureux, le transforme en une brute furieuse, qui, les yeux
injectés de sang, la face empourprée, vocifère des injures et des
menaces contre ce qui l'entoure, et insulte des ennemis imaginaires.
Jamais, dans aucune espèce animale, ni chez les cochons, ni chez les
chacals, ni chez les ânes, pareille ignominie n'apparaît. L'objet le
plus laid de la création, c'est l'ivrogne, être répugnant, devant
lequel on se dit qu'il est honteux d'appartenir à la même espèce
vivante.
Si l'ingestion du poison se répète, alors, définitivement, toute la
raison disparaît. Le foie s'hypertrophie, le cerveau s'altère, les
mains tremblent, la démarche devient incertaine.
Un alcoolique de trente ans est déjà un vieillard. Dans ses nuits
d'insomnie et de fureur, il balbutie des paroles incohérentes. Une
honte, je le répète, une honte, qui nous déshonore tous.
Et l'aberration est universelle. Les nègres--et on reconnaît à cela
que, malgré leur peau noire et leurs cheveux crépus, ils sont des
hommes--sont assoiffés d'alcool. Dans les villes et les campagnes,
partout l'alcool est fêté comme un Dieu. Le culte de Bacchus ne
connaît pas de dissidents. Dans la seule ville de Paris, il y a
65.000 établissements qui distribuent cette détestable denrée. En
admettant que chaque débitant, avec sa femme, ses enfants, son
personnel domestique, représente six individus, cela fait 400.000
empoisonneurs. On pourrait classer les Parisiens en deux groupes:
400.000 empoisonneurs et 1.600.000 empoisonnés.
Ce sont les alcooliques qui remplissent nos salles d'hôpitaux, et nos
asiles d'aliénés. Grâce à l'alcool, un peuple de travailleurs est
remplacé par un peuple de déments, de paresseux, d'infirmes.
Je ne sais trop pourquoi je répète ces très banales banalités, car
toute la pestilence de l'alcool a été dite et bien dite, démontrée et
bien démontrée. Mais, malgré la rigueur de ces démonstrations, les
hommes se conduisent comme s'ils n'en avaient jamais ouï parler. Dites
à un Allemand que la bière est une boisson funeste, à un Français que
le vin détériore la santé, vous serez traité de maniaque. Tous ces
malheureux hommes s'imaginent que l'alcool donne vigueur et gaieté.
Dans certains pays de France, on en donne aux enfants quand ils vont à
l'école, et même, m'a-t-on assuré, aux nouveau nés nourris au biberon.
Par tous les représentants de l'espèce humaine, l'alcool est regardé
comme un liquide bienfaisant et nourricier.
Il me paraît impossible de déraciner cette erreur qui fait tant de
victimes. Je ne l'essaierai pas. Je constate les faits éclatants,
indéniables. En imaginant ce produit factice, inconnu aux animaux,
l'homme a accru ses misères. Eh bien! tant pis pour lui! _Vult decipi,
ergo decipiatur._
D'ailleurs jamais aucune lutte anti-alcoolique ne pourra réussir.
Ce n'est pas tant parce que le vin, l'eau-de-vie, la bière, sont, à
la suite d'un long et pervers usage, devenus agréables au goût, c'est
surtout parce que ces boissons procurent une notable stimulation
intellectuelle. Après un grand verre de vin, on se croit plus heureux,
plus fort, plus sain. Les idées arrivent, plus abondantes. Les pauvres
oublient leur misère. Leurs galetas deviennent moins sinistres; leurs
loques, moins sordides. Illusions, certes, suivies d'un douloureux
réveil, mais c'est quelque chose que de se réfugier pour un temps,
fût-il très court, dans un monde imaginaire, moins cruel que la sombre
réalité.
Les misérables ne renonceront pas facilement à une boisson magique qui
va leur donner l'illusion du bonheur, même si elle leur apporte plus
tard la réalité de l'infortune.
Et puis, la fabrication des boissons fermentées et de l'alcool occupe
une population immense qui ne se résignerait pas à la ruine. Allez donc
persuader aux vignerons, aux bouilleurs de cru, aux distillateurs, à
ces infâmes marchands de vin surtout, qu'il faut changer de métier.
Pour peu qu'ils soient les plus forts, ils vous pendront à la lanterne.
N'a-t-on pas vu ce spectacle scandaleux d'un Parlement n'osant pas
interdire l'usage de l'alcool, de députés tremblant devant les
débitants qui sont leurs fidèles courtiers électoraux? Une loi
suffirait, très simple à promulguer, très facile à appliquer. Mais on
a l'adoration du mal, quand il prend (pour les députés, comme pour les
marchands de vin) la forme du veau d'or.
La chimie a su travailler les végétaux et en extraire des poisons;
strychnine, aconitine, atropine, dont il est absolument interdit de
mettre en vente même un milligramme, sans une ordonnance médicale.
Et pourtant la liberté de ce commerce serait sans aucune conséquence
fâcheuse, tandis que des millions de trafiquants débitent librement,
aux applaudissements de l'État et de la foule, un poison bien plus
terrible que la strychnine, l'aconitine, et l'atropine, car il décime
et déshonore toute la race.
Il n'est pas pour établir l'infériorité de l'homme sur l'animal
d'exemple plus saisissant que l'alcoolisme.
Résumons-nous.
1º Le poison alcool n'existe pas dans la nature. C'est un produit
chimique créé par notre industrie. Donc le mal qu'il provoque est
provoqué par notre volonté.
2º Ce poison est reconnu poison. Il n'y a pas de surprise. Les effets
nocifs de l'alcool sont aussi éclatants que la lumière du soleil en
plein midi. Tous les hommes savent que c'est un poison, et cependant
ils continuent à s'empoisonner.
3º Les Rois, les Parlements, les Académies, les Ministres, tous ceux
qui prétendent diriger le populaire, sachant parfaitement que le
populaire se dégrade par l'alcool, ne font rien pour empêcher cette
dégradation.
Ce n'est pas seulement une stupidité, c'est une honte!
VIII
DE QUELQUES AUTRES POISONS
Il fallait faire une place prépondérante au seigneur alcool. D'autres
personnages de moindre importance le suppléent et le complètent,
démontrant avec une douloureuse précision que décidément l'homme chérit
les poisons, et que le métier d'empoisonneur est le plus fructueux
de tous. Aussi son industrie, sans se lasser, trouve-t-elle dans le
monde végétal des produits franchement toxiques, parfaitement aptes à
détruire l'intelligence et à pervertir la santé.
Et c'est avant tout l'opium, dont la fumée âcre et nauséeuse est, par
des millions d'individus, avidement recherchée.
De même que l'alcool, et plus que l'alcool peut-être, l'opium fait
perdre, au pauvre hère qui en use, la notion de sa détresse. C'est
l'oubli, le délicieux oubli d'une vie misérable. Mais quel réveil
affreux! Alors, sous peine d'indicibles tortures, il faut augmenter la
dose, et recommencer l'usage du poison, puis le lendemain recommencer
encore, et recommencer toujours, jusqu'à en être imbibé, sursaturé,
jusqu'à se transformer en un squelette ambulant, livide, hâve,
décharné, qui se traîne dans les ruisseaux, et souffre mille morts
avant que le cœur, qui s'est graduellement affaibli, n'arrête enfin sa
dernière pulsation, avant que ne s'éteigne la petite flamme de vie qui
vacillait encore dans la poitrine.
La Chine a l'opium: les civilisés ont la morphine. De même qu'on
extrait un poison du raisin, on peut extraire un poison du pavot. C'est
une petite poudre blanche qui, aux malades épuisés par l'insomnie,
procure un sommeil bienfaisant, mais qui, aux individus vigoureux,
apporte un progressif abrutissement. Même, comme l'ingestion par
l'estomac n'a pas des effets immédiats, pour supprimer l'attente,
et pour s'empoisonner plus vite, on introduit la drogue sous la peau
par une petite seringue. En quelques secondes le tour est joué. Cette
pratique nécessite un élégant attirail chirurgical qu'on rehausse
parfois de quelque luxe. Et certes rien de semblable ne se rencontre
dans le monde des animaux.
Après tout la supériorité de l'homme est peut-être de savoir se faire
une injection sous-cutanée de chlorhydrate de morphine.
A côté de l'opium et de l'alcool, les autres poisons habituels
paraissent peu de chose: cocaïne, éther, haschich. Je les mentionne
simplement pour mieux établir la malsaine fécondité de l'intelligence
humaine.
Il ne faut pas oublier un autre poison aussi répandu que l'alcool,
moins délétère, mais également bête: c'est le tabac.
Manie étrange! Aberration absurde! Je puis en parler très doctement,
car je suis grand fumeur. C'est une habitude dont je me suis empêtré,
sans avoir d'autre excuse que l'universelle folie; une chaîne bête que
je n'ai pas le courage de briser.
La fumée du tabac est nocive. Elle contient des gaz pernicieux, de
l'oxyde de carbone, de l'acide cyanhydrique, des vapeurs de nicotine.
Et alors je vis au milieu de ces poisons. Au lieu de respirer le
bienfaisant et généreux air pur, je pervertis mon appétit, ma
mémoire, mon sommeil, ma circulation cardiaque, en respirant des
vapeurs méphitiques. Je ne peux même pas, comme beaucoup de fumeurs,
prétendre, pour m'absoudre, que le tabac est inoffensif, puisque je
sais parfaitement que le tabac est mauvais, franchement mauvais. C'est
un produit toxique qui n'a d'autre raison d'être que de fournir aux
gouvernements un impôt facile à percevoir.
Donc le tabac est pernicieux! Mais quoi! Ai-je la prétention d'être
plus sage que les autres hommes?
En tout cas, ma manie de fumeur est une démonstration nouvelle,
inattendue, de l'incorrigible bêtise humaine. Le tabac est une
habitude stupide, à laquelle je me suis enchaîné, tout en me rendant
compte de ma stupidité. Et mon erreur est d'autant plus grave, que je
la comprends davantage.
IX
LA GUERRE
Quand j'évoque la guerre, la sanglante, cruelle, hideuse guerre, alors
aussitôt les images se précipitent en tumulte à mon esprit, ardentes,
frémissantes, en tel nombre et avec de telles couleurs que j'en suis
comme ébloui.