Mais, dira-t-on, les rabbins _éclairés_ ne font qu'un simula

L'HOMME STUPIDE

_Il a été tiré de cet ouvrage,

dix exemplaires sur papier de Hollande

tous numérotés._

DU MÊME AUTEUR

CHEZ LE MÊME ÉDITEUR

=Les Coupables.= (1917). 4e éd. In-8º.

CHEZ D'AUTRES ÉDITEURS

LIBRAIRIE OLLENDORFF

=Le passé de la guerre et l'avenir de la paix= (1907). In-8º

=La douleur des autres= (1896). In-12.

LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN

=Essai de psychologie générale= (10e édition). In-12.

=L'homme et l'intelligence.= In-8º (_épuisé_).

=La sélection humaine= (1919). In-8º.

=Le problème des causes finales=, en collaboration avec Sully

Prudhomme. (1900). In-12.

=Dictionnaire de physiologie.= 10 vol. grand in-8º.

LIBRAIRIE HACHETTE

=Fables pour les grands et les petits= (couronné par l'Académie

française (1900). in-8º.

=Abrégé d'histoire générale= (1919). In-8º.

CHARLES RICHET

PROFESSEUR A L'UNIVERSITÉ DE PARIS

MEMBRE DE L'INSTITUT

L'HOMME

STUPIDE

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, 26

1919

Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés

pour tous les pays.

Droits de traduction et de reproduction réservés

pour tous les pays.

Copyright 1919,

by ERNEST FLAMMARION

L'HOMME STUPIDE

PROLOGUE

Linné, essayant de classer en bon ordre les diverses formes vivantes

qui peuplent notre planète, a appelé l'homme, lequel constitue

évidemment une espèce animale distincte de toutes les autres: _Homo

sapiens_, l'homme sage.

Mais un tel éloge est manifestement injustifié. Car l'homme accumule de

si abondants exemples d'extraordinaire bêtise, qu'il faudrait, pour se

conformer à la réalité des choses, le dénommer tout autrement, et dire:

_Homo stultus_, l'homme stupide.

Quand nous consentirons à employer une classification zoologique

sérieuse, il faudra adopter ce terme.

Dans ce bref écrit, nous établirons, ou du moins nous tâcherons

d'établir, que l'homme est inférieur à la plupart des espèces animales

pour le bon sens et la sagesse. Il me paraît même que nous aurions le

droit de le qualifier de _Homo stultissimus_, l'homme stupidissime.

Cependant, pour être modéré, nous nous contenterons de lui donner,

sans superlatif, l'épithète qui lui convient: _Homo stultus_, l'homme

stupide, et nous donnerons les preuves de son immense et incurable

stupidité.

L'auteur ne se fait aucune illusion sur le sort réservé à cet examen de

conscience qui froissera, qui offensera les intellectuels aussi bien

que le populaire et qui laissera à tous une impression douloureuse.

Oui! Nous le savons.

Donc, ô lecteur, qui que tu sois, intellectuel ou artisan, ce livre

va troubler, fût-ce pour un instant, la bonne opinion que tu as de

toi-même. Il ébranlera cette conviction intime, que tu es sage,

prudent, raisonnable. C'est peu agréable de s'entendre dire qu'on

est stupide, et c'est plus désagréable encore d'en recevoir la

démonstration.

Mais il ne s'agit pas de présenter, à la manière de Watteau et de

Florian, des bergers d'opéra. Les paysans de La Bruyère n'ont pas de

houlettes enrubannées, et j'estime, avec le vieux maître, que toute

vérité est bonne à dire, si amère et décourageante qu'elle soit.

I

LES NOIRS

A peine parlerons-nous des races noires; car notre tâche serait alors

trop facile.

Voici à peu près trente mille ans qu'il y a des Noirs en Afrique, et

pendant ces trente mille ans ils n'ont pu aboutir à rien qui les élève

au-dessus des singes.

Au moins nous, les Blancs, avons-nous quelques monuments, quelques

ébauches de science et d'art, des traités de géométrie analytique et de

morale, des dictionnaires, des drames, des cathédrales, des symphonies,

des Expositions universelles, des laboratoires de physique et des

observatoires d'astronomie. Peu de chose après trois cents siècles,

mais enfin quelque chose, assez pour donner à l'humanité blanche une

apparence de vie, sinon raisonnable, au moins intellectuelle.

Les nègres n'ont rien d'analogue. Ils continuent, même au milieu des

Blancs, à vivre une existence végétative, sans rien produire que de

l'acide carbonique et de l'urée.

Les tortues, les écureuils, les singes, n'ont pas de _tamtams_, dont

le bruit appelle une pluie bienfaisante, ni de _gris-gris_, devant

lesquels il faut se prosterner sous peine de mort, ni de _Mamajumbos_

qui se divertissent aux sacrifices humains. Les tortues, les écureuils

et les singes ne consentiraient jamais à se percer les naseaux avec

d'énormes pièces de bois, ni à se brûler la carapace ou la fourrure

pour pouvoir montrer avec ostentation les cicatrices d'indélébiles

tatouages.

Donc les tortues, les écureuils et les singes sont bien au-dessus des

nègres, dans la hiérarchie des intelligences.

J.-J. Rousseau, un des esprits les plus faux et les plus puissants

de tous les temps, a émis sur les sauvages--et tous les nègres sont

des sauvages--des idées bien singulières. Il a prétendu que l'homme, à

l'état de nature, était plus sage et plus vertueux que l'homme dégradé

par la vie en commun. A mesure que les sociétés se sont développées,

elles auraient détérioré la nature humaine, laquelle est primitivement

toujours saine, de sorte que toute notre civilisation, d'après

Rousseau, n'est que l'épanouissement d'une graduelle corruption, qui se

prolonge et s'intensifie. L'homme était jadis un être bon: la société

en a fait un être mauvais.

Personne ne m'accusera de nourrir une admiration aveugle pour notre

soi-disant civilisation--on le verra pour peu qu'on ait la patience

de poursuivre la lecture de ce livre.--Tout de même je suis forcé de

reconnaître que, si notre état social est informe, l'état sauvage

est plus informe encore. Les nègres de l'Afrique, sans atténuer leur

barbarie, comme nous essayons de le faire, par de ténébreuses sciences

et d'aventureuses esthétiques, sont bien plus absurdes que les plus

sottes espèces animales. Ils s'agglomèrent en peuplades minuscules

qui se pillent et s'entretuent. Quelquefois c'est pour se manger (et

ce sont les moins ineptes); le plus souvent c'est pour se disputer un

champ de millet, ou un coin de forêt. A moins que ce ne soit pour des

motifs tellement bas, chétifs et bizarres, que nul, même parmi les

combattants, ne les connaît.

Qu'un Européen peu scrupuleux leur apporte un tonneau de tafia, et

aussitôt, sans perdre une minute, ils se jettent sur ce poison pour

s'en gorger jusqu'à tomber ivres morts. Crédules, obscènes, frivoles,

paresseux, menteurs, ils déshonorent l'espèce humaine.

Que ne sont-ils semblables aux singes, leurs demi-frères? Voyez

ces agiles animaux dans une forêt; ils se divertissent en joyeuses

gambades, sautant de branche en branche avec une adresse surprenante,

criant éperdûment pour s'appeler, ou pour se quereller, ou pour

indiquer à leurs compagnons quelque danger. Leurs grimaces et leurs

contorsions sont inoffensives. Ce sont leurs jeux, jeux naïfs,

innocents, qui font un contraste étrange avec les barbares jeux dont

les nègres sont coutumiers.

Si Rousseau avait su aller au bout de sa pensée, il aurait dit que

l'homme doit revenir, non pas à l'état sauvage, mais à l'état animal.

En effet, jamais les animaux ne sont des êtres dégradés. Ils mènent

une vie grave et sereine. Ils chassent ou paissent, selon qu'ils sont

carnassiers ou herbivores. Le soir venu, le mâle et la femelle rentrent

dans leur tanière, sans souci du lendemain, préoccupés seulement de

ne pas tomber sous les coups de quelque ennemi. Ceux qui vivent en

troupes, comme les bisons et les antilopes, ont un vague état social

qui consiste essentiellement à se grouper pour mieux échapper aux

fauves et trouver de plus gras pâturages.

Les hommes noirs vivent en troupeaux, eux aussi, mais ils ont à l'état

de nature ajouté des coutumes, tantôt cruelles, tantôt ridicules,

presque toujours ridicules et cruelles tout ensemble, d'autant moins

excusables que leur cerveau est un peu plus compliqué que celui des

singes, et qu'il est capable, au moins en apparence, de quelques

raisonnements rudimentaires.

II

LES JAUNES ET LES ROUGES

Je ne m'occuperai guère non plus des Peaux-Rouges et des Chinois,

représentants médiocres de l'espèce humaine.

Les Peaux-Rouges font quelque figure dans les romans de Fenimore

Cooper; mais, dans la vie réelle, ils sont d'une intellectualité très

basse.

On conte qu'ils furent très habiles à la chasse, la seule science

qu'ils aient cultivée. Toutefois les épagneuls ont un flair plus

délicat. Je reconnais que les épagneuls ne savent ni tirer de l'arc, ni

empoisonner des flèches, ce qui les met en état d'infériorité notoire.

Au moins sont-ils assez sages pour ne pas se planter des faisceaux

bizarres de plumes autour de la tête, ni s'incruster dans la peau des

inscriptions de toutes couleurs.

L'histoire dit que les Espagnols, quand ils arrivèrent au Mexique et

au Pérou, y trouvèrent une antique civilisation. Ils l'ont pieusement

détruite de fond en comble, et ils ont sans doute bien fait; car ces

vieux Mexicains n'avaient guère su imaginer autre chose que des Dieux

grotesques et gigantesques. Cette idolâtrie, au premier abord, semble

assez innocente, mais il paraît que ces vilains masques de pierre

avaient soif de sang humain, ce qui est un peu plus sérieux. A ces

monstres, en des fêtes solennelles, on sacrifiait des enfants, des

vierges, des vieillards, par milliers.

Pourtant ne nous hâtons pas trop d'accuser les Rouges, car les Sémites

de Carthage, les concitoyens d'Annibal, qui étaient des Blancs,

avaient inventé des Dieux tout aussi sanguinaires.--Remarquons, chemin

faisant, que, chez les Blancs, chez les Allemands surtout, comme chez

les Rouges ou les Jaunes, la férocité n'est jamais assez vaste pour ne

pas laisser une très large part à la stupidité. Dans l'espèce humaine,

férocité et stupidité font très bon ménage.

Pour ma part, à ces antiques et peu vénérables civilisations je préfère

nettement la société des bisons et des pingouins. L'intelligence des

Rouges a abouti, après trente siècles, à édifier de grandes cités

riches de débauches, de superstitions et de meurtres. Qu'on nous ramène

aux pingouins et aux bisons!...

Quant aux Jaunes qui grouillent dans toute l'Asie, et couvrent la

moitié de la terre, leurs sociétés ont les mêmes tares douloureuses

que nos sociétés européennes. Ils ne relèvent guère le niveau humain.

Ils sont petits, laids[1] et n'ont pas pu sortir de la demi-barbarie

qu'ils avaient conquise il y a très longtemps. Maintenant les voici

qui imitent les Blancs. Ils ont adopté notre service militaire, nos

machines, nos institutions, nos Codes et nos laboratoires; car ils ont

la faiblesse de nous admirer, et sont à peine capables d'invention.

[Note 1: Il n'y a pas de beau en soi. Le beau pour le crapaud,

c'est sa crapaude. La Vénus Hottentote enflamme les sens de tout

Hottentot digne de ce nom. Donc, quand je parle de beauté et de

laideur, je juge en homme blanc et en Français du XXe siècle.]

Ce qu'ils ont de personnel est peu recommandable. Ils ont bâti des

temples disgracieux dans lesquels la prière est remplacée par des

bandes de papier qui se déroulent. Ils pratiquent copieusement

l'infanticide et le suicide. Ils se délectent à fumer de l'opium et

à manger des poissons pourris, toutes mœurs qui répugnent aux plus

vils animaux. Ils mutilent les pieds des femmes par des brodequins

étroits qu'ils leur infligent, dès la première enfance, de sorte que

les malheureuses sont estropiées pour toute leur vie et peuvent à

peine marcher. Spectacle lamentable que celui de ces pauvres créatures

sautillant sur des moignons déformés! Ils n'ont même pas su se créer

un alphabet passable; car les plus hauts mandarins de leurs pays, les

plus considérés, les plus puissants, sont ceux qui sont enfin parvenus,

après maintes années de laborieuses études, à écrire à peu près

correctement.

Il faut leur accorder cependant qu'ils ont poussé la prostitution très

loin, de sorte que la pratique de cette honorable coutume est beaucoup

plus savante sur le fleuve Jaune que sur la Seine et la Tamise. En

outre, ils ont imaginé, dans le choix, la durée et le détail des

supplices, un raffinement de subtiles cruautés qui dénote quelque

imagination. Mais voilà tous leurs mérites.

Laissons donc les Jaunes et les Rouges, décidément inférieurs aux

Blancs, et voyons si l'homme blanc, le chef-d'œuvre de la création,

mérite d'être appelé _Homo sapiens_ ou _Homo stultus_.

III

EN QUOI CONSISTE LA STUPIDITÉ

On s'étonnera sans doute qu'en comparant l'animal à l'homme je trouve

constamment l'animal moins stupide. Et, en effet, à un premier examen

superficiel, on serait tenté de croire que l'intelligence de l'homme

est incomparablement supérieure à celle de l'animal.

Mais il faut s'entendre. Stupidité ne veut pas dire qu'on n'a pas

compris, mais qu'on agit comme si l'on n'avait pas compris.

Savoir ce qui est bien et faire ce qui est mal; s'infliger de la

douleur en sachant qu'on va s'infliger de la douleur; connaître la

cause du malheur et se précipiter sur cette cause, c'est être stupide.

Passe encore quand on est victime d'une aveugle passion; car la passion

est un torrent qui entraîne tout. Mais, quand on va droitement au

malheur, pour obéir à des préjugés, des erreurs, des raisonnements

défectueux et baroques, on est inexcusable. Mieux vaut être dépourvu

d'intelligence que d'en faire un si déplorable usage.

Lorsqu'un nègre se traverse la lèvre inférieure avec une grosse tige

de bois, il sait qu'il va souffrir. Tout de même, il prend ce bois,

et stoïquement se l'enfonce dans la chair. Pourquoi? Parce qu'il

a d'autres idées (parfaitement ineptes) qui dominent celle de la

souffrance. .... Il faut faire comme les ancêtres. .... La beauté de

cette lèvre transpercée séduira toutes les jeunes vierges de la tribu.

.... Les Dieux exigent cette mutilation. .... Une légion d'idées

absurdes tourbillonne dans ce pauvre cerveau nègre, et lui inspire les

actes les plus ridicules.

Que l'homme ait parfois découvert certaines fragmentaires vérités,

qu'il ait, dans la connaissance des choses de ce monde effectué

quelques piteux progrès, c'est possible; mais en quoi ces connaissances

et ces progrès vont-ils lui être utiles, s'il n'en profite pas pour

diriger son action?

Par exemple, il a découvert que la fièvre malarienne est produite par

piqûre des moustiques. Voilà assurément l'apparence d'un progrès.

Mais ce n'est qu'une apparence; car ce progrès ne sera progrès que si

quelque effort est fait pour détruire les moustiques, propagateurs du

mal. Nous savons par des preuves irréfutables que la malaria est due

aux moustiques, et nous ne détruisons pas les moustiques. Stupidité.

A la rigueur, on comprendrait l'ignorance, puisque aussi bien, grâce

à notre fondamentale impuissance intellectuelle, nous ignorons à peu

près tout du vaste univers. Mais ici il n'y a pas ignorance. Il y a

négligence, aveuglement, paresse. Les Romains et les Grecs, qui ne

savaient pas que la malaria est propagée par les moustiques, n'avaient

pas à la combattre. Mais nous!!!

Nous sommes d'autant plus stupides dans nos actes, que nous sommes

moins ignorants.

Voilà pourquoi les animaux, étant ignorants de tout, ne sont ni

stupides, ni sots. Les chiens ne savent pas que la maladie des jeunes

chiens est contagieuse. Aussi, malgré le danger de la contagion, la

mère chienne laissera-t-elle, sans intervenir, ses petits s'approcher

des animaux malades. Ce n'est pas stupidité, c'est ignorance.

Reprocher à l'homme de ne rien connaître à l'univers immense, ce serait

une injustice. Autant vaudrait reprocher à un hanneton d'ignorer

la géométrie analytique. Nos sens sont limités, notre intelligence

est restreinte: _Vita brevis, ars longa, experientia fallax, tempus

præceps!_ Soit! l'obscurité est profonde et restera profonde. Mais

vraiment, ce n'est pas notre faute. Nous vivons entourés de forces

énormes, mystérieuses, qui nous écrasent par leur puissance et par

leurs ténèbres.

Résignons-nous donc à ignorer à peu près tout. Mais au moins, dès que

nous avons découvert quelque vérité, si infime qu'elle soit, sachons

en profiter, sous peine de bêtise.

Quand la raison est absente, on ne peut être déraisonnable. Plus on

est pourvu d'intelligence, plus on est apte à se noyer dans la mer des

absurdités.

Par exemple tout homme comprend parfaitement que quelques gouttes d'eau

versées sur la tête seront toujours incapables de conférer la sainteté

morale à un criminel. Entre l'eau lustrale et la conscience du devoir,

il ne peut y avoir aucun rapport.

Il s'agit de deux objets distincts qui sont sans relation, sans point

de contact, évoluant dans deux mondes différents. Et pourtant combien

de gens, à cette heure, aveuglés par de puériles superstitions, disent,

en prenant des airs graves, que le baptême lave du péché originel?

Comme le sauvage qui se transperce le nez pour complaire à ses idoles,

les chrétiens sont obnubilés par toute une troupe d'idées, décidément

absurdes. Ils sont assez intelligents pour comprendre que l'eau et

la conscience du devoir sont deux concepts différents; mais ils se

conduisent comme s'ils étaient très bêtes, en pratiquant pieusement le

sacrement du baptême pour eux et leurs enfants.

Loin de moi l'intention de méconnaître la raison humaine.

De ci, de là, malgré ses erreurs énormes, l'être humain fournit

quelques preuves d'intelligence. Il a le feu; il a le langage, qui

permet l'idée abstraite; il a des vêtements, des bâtiments, des villes,

des bibliothèques, des Musées, des écoles. Et puis, faisant contraste

avec le troupeau bestial, quelques grands esprits ont apparu.

Donc l'homme n'est pas dépourvu de raison. Mais cette raison, au lieu

d'être un argument contre sa stupidité, est une terrible preuve de sa

stupidité même. Avoir la raison, et être déraisonnable, c'est beaucoup

plus grave que d'être dépourvu de raison.

Dire 2 et 2 font 5, c'est un crime intellectuel; tandis qu'il n'y

a aucun crime à ignorer ce que signifie 2 et ce que signifie 5. Un

goujon ne dira jamais 2 et 2 font 5, et, par conséquent, il ne sera pas

déraisonnable, tandis que l'écolier qui dit 2 et 2 font 5 se trompe et

est absurde.

Persécuter Galilée parce qu'il dit que la terre tourne, cela dénote

quelque intelligence, mais une intelligence viciée, infiniment plus

viciée que celle d'un requin. Le requin affamé se précipite brutalement

sur le premier objet qu'il rencontre; mais jamais un requin ne sera

assez bête pour traiter Galilée de misérable.

Prendre du raisin, le presser, extraire le liquide qui s'écoule, le

faire fermenter, le mettre dans un alambic sur un foyer, recueillir

et condenser la vapeur qui distille, la répartir dans des bouteilles

de verre multicolores pour la distribuer habilement à des foules

innombrables, c'est assurément donner une preuve d'intelligence. Ni

les lapins, ni les chats, ni même les singes, ne pourraient en faire

autant. Et pourtant cette intelligence n'aboutit qu'à l'absurde.

L'inondation d'alcool va pervertir chez des milliers d'individus ce qui

leur reste de raison, décomposer le sang, disloquer le système nerveux.

Il vaudrait mieux, comme les lapins, les chats et les singes, ignorer

l'art de la distillerie.

L'aménagement d'un vaisseau cuirassé témoigne à certains égards d'une

prodigieuse intelligence. Puissantes machines, télégraphies sans

fil, canons énormes pourvus de poudres savantes, forces électriques

régissant tout le mécanisme, salons luxueux, bibliothèques choisies,

hydravions rapides! C'est parfait. L'ingénieuse disposition de toutes

les parties du bâtiment permet de faire voguer sans péril, en toutes

les mers, toutes les merveilles de la civilisation accumulées en un

étroit espace. Oui! c'est beau, et j'admire! Mais bientôt, quand je

réfléchis, mon admiration s'évanouit. Elle s'évanouit même si bien

qu'il n'en reste plus de trace. Car enfin quelle est la destination de

ce magnifique appareil? Détruire un autre appareil analogue. Alors à

quoi bon?

Imagine, ô lecteur, qu'on ait construit un chronomètre excellent,

incomparable, qui, sans le moindre accroc, pendant deux années,

marque avec une rigoureuse exactitude les secondes et les fractions

de seconde. C'est superbe. Mais, si la mission de ce merveilleux

chronomètre est uniquement de détraquer d'autres chronomètres aussi

merveilleux, dis-moi si tu ne trouveras pas cette construction bien

ridicule.

Plus l'effort est grand, plus la sottise devient épaisse. Il ne suffit

pas de créer des œuvres ingénieuses. Dès que ces œuvres ingénieuses

préparent douleurs, maladies, blessures et misères, elles dénotent la

stupidité de leur créateur. Le génie et la stupidité ne s'excluent pas.

Qu'un peintre admirable produise des tableaux splendides, mais que,

le soir venu, il se complaise à les lacérer, et à jeter aux fosses

d'aisance les billets de banque que lui a rapportés la vente de ses

tableaux, je déclarerai que ce peintre admirable est stupide. Combien

plus stupide encore, s'il emploie cet argent à acheter de la strychnine

ou de l'arsenic pour empoisonner ses enfants! Tout son génie de peintre

ne l'empêchera pas d'agir comme un aliéné.

Les machines aériennes, c'est une très belle chose, une victoire

décisive sur la pesanteur, cette implacable pesanteur qui paraissait

devoir, jusqu'à la consommation des siècles, nous clouer au sol, et

j'admire religieusement. Mais quand nous réservons pour essentielle

fonction à ces machines d'aller survoler des villes paisibles pendant

la nuit pour y semer les bombes incendiaires et l'horreur, aussitôt

toute mon admiration s'écroule, et je préfère la société des pingouins

et des bisons qui ne connaissent rien à l'aviation.

IV

LES MUTILATIONS

Une des formes les plus communes de l'humaine bêtise, c'est la

mutilation.

Les malheureux hommes, obéissant à des routines invraisemblables,

égarés par des raisonnements enfantins, s'imaginent volontiers qu'en

corrigeant ce que la Nature a édifié ils vont améliorer leur sort.

Voici quelques exemples de cette aberration.

I.--Dans certaines campagnes des environs de Toulouse, à une époque qui

n'est pas lointaine, on comprimait par des bandelettes la tête des

enfants nouveau-nés, de manière à donner à ce pauvre petit crâne docile

la forme d'un pain de sucre. C'est tellement insensé qu'on se demande

si c'est vrai. Eh bien oui! C'est vrai. Et ce qui est plus étonnant

encore, c'est que les jeunes campagnards ainsi déformés n'étaient pas

définitivement abrutis par cette déformation. Il faut, en effet, que

l'homme se donne énormément de peine pour modifier la constitution de

son organisme, et c'est une œuvre assez difficile que de la détériorer

radicalement. Malgré le supplice qu'on lui infligeait, le cerveau

continuait à grandir, et les enfants n'étaient guère plus idiots que

les pères.

II.--On pourra objecter que cette déformation du crâne n'est pas

une pratique commune, et qu'elle est, de nos jours, à peu près hors

d'usage. Mais il est une autre coutume très répandue, et qui même est

devenue un rite religieux: la circoncision.

Je n'ai pas fait de recherches historiques sur ce point, et,

comme je n'appartiens pas à la religion juive, j'ignore ce qu'est

devenue la circoncision rituelle d'autrefois, et comment elle est

pratiquée aujourd'hui. Mais de deux choses l'une: ou elle est faite

rigoureusement, et le prépuce est enlevé dans sa totalité: ou elle

n'est qu'un simulacre.

Si le prépuce est enlevé totalement, voilà une opération chirurgicale

sérieuse, qui peut entraîner, et qui a entraîné la mort, qui, somme

toute, est une mutilation, et une mutilation non négligeable, encore

que le prépuce soit un appareil sans élégance et sans importance.

On essaye parfois de justifier la circoncision en disant qu'elle est

une mesure d'hygiène et de propreté. Quoi! pour qu'un homme soit

propre, il faut lui avoir enlevé un fragment de sa peau! Ainsi les

chrétiens sont condamnés à n'être jamais aussi propres que les Juifs!

Absurde! Étonnamment absurde! _Homo stultissimus!_

Mais, dira-t-on, les rabbins _éclairés_ ne font qu'un simulacre

d'opération. Un simulacre! Alors c'est bien pis! Vous ne croyez pas

que la circoncision, la vraie, la complète, soit utile! et vous faites

semblant de le croire! De quels noms appeler cette hypocrisie?

Circoncire sans circoncire! Enlever le prépuce en conservant

le prépuce! Voilà, pour un enfant, dès les premières heures de

l'existence, une belle initiation à la loyauté.

N'espérez pas, par un subterfuge, échapper à ce dilemme, en disant

que la circoncision n'est qu'un symbole. Un symbole! Rien n'est plus

commode pour échapper à une bêtise que de lui donner un caractère

symbolique. A ce compte les gestes les plus ridicules seraient de

pieux souvenirs traditionnels, et on serait mal venu de les critiquer,

puisqu'ils n'ont aucune importance en soi.

Et, d'ailleurs, un symbole qui fait verser du sang--car il faut que le

sang ait coulé, paraît-il--passe immédiatement dans le domaine de la

plus concrète réalité.

Certes la circoncision est peu de chose, et l'absence de prépuce

n'endommage rien. Mais je n'ai pris cet exemple que pour illustrer la

bêtise humaine, et je ne prétends nullement écrire un mémoire sur les

inconvénients de la circoncision.

III.--Laissons donc de côté cette mutilation grotesque et

insignifiante, mais parlons d'une autre plus importante: la castration.

Celle-là fait les délices de beaucoup de pays.

La castration, même quand elle est pratiquée par d'habiles chirurgiens,

est toujours une opération délicate. A plus forte raison quand elle est

laissée à des mercantis quelconques, aussi ignorants qu'avides, pour

qui la vie d'un enfant est quantité négligeable. Dans certains pays, en

Éthiopie, par exemple, la mortalité des enfants chez qui on la pratique

totalement, est presque de cent pour cent. Tous les organes génitaux

sont coupés au ras du corps, et, pour arrêter le sang, le pauvre petit

mutilé est enfoui dans du sable chaud. Naturellement, il en survit bien

peu. Mais qu'importe, puisque ceux qui survivent sont vendus à des

prix très élevés. Et, en effet, les eunuques de cette belle sorte sont

extrêmement recherchés par les riches pachas de Stamboul pour garder

leurs harems en toute sécurité.

L'opération est grave. Les conséquences, si l'enfant survit, sont plus

graves encore. Il devient ignoble, prend les hanches, les seins, le

menton et la voix d'une femme. (S'il reçoit quelque éducation musicale,

on en peut faire un ténor à très haut registre. Les plus réputées

messes de la Chapelle Sixtine étaient celles que chantaient, avec leurs

voix frêles, les châtrés.) Il n'a pas de barbe, il est gras, potelé,

avec des muscles peu développés. Il est fourbe et servile, dépourvu de

tout courage. Son intelligence demeure enfantine et vicieuse. Bref,

c'est un être de rebut.

Et vraiment cet exemple de la castration suffirait à lui tout seul

pour établir l'énorme stupidité humaine, car enfin il ne s'agit pas

d'une peuplade sauvage égarée dans une île lointaine de la Mélanésie.

La coutume de la castration règne en Europe (Constantinople), en

Asie (Smyrne et Bagdad). Elle tend à disparaître, dit-on, mais on

n'empêchera pas qu'elle ait régné triomphalement depuis des siècles

dans le monde. Les eunuques de Byzance ont même eu quelque part au

pouvoir. Après avoir détérioré un homme, on le prend comme conducteur

d'hommes.

Nul animal n'est assez intelligent pour réaliser cette infâme

mutilation, mais, si c'est à une bonne castration que mène

l'intelligence, je préfère la plus humble animalité à cette ingéniosité

humaine.

IV.--D'ailleurs, de tout temps, et en tout pays, les fonctions de la

génération ont été savamment perverties par de néfastes inventions.

Quelle absurde anomalie que les vœux de virginité, soit de l'homme,

soit de la femme! Une des fonctions les plus nobles--j'oserais même

dire les plus saintes--de l'être humain, c'est de donner naissance

à des êtres humains. S'il y a quelque but à notre existence--ce

qui est à la rigueur admissible--c'est de prolonger dans le temps,

par des générations nouvelles, notre espèce. C'est donc violer la

loi primordiale imposée à tout être vivant, que de le condamner à

une virginité perpétuelle. Et pourtant ne fut-il pas des Vestales?

N'existe-t-il pas des fakirs? Ne voyons-nous pas, dans les églises et

les monastères, des religieux et des religieuses qui croient conquérir

la sainteté par la virginité? Sainteté bien singulière, qui consiste à

ne pas obéir aux lois divines.

Si ces Vestales, ces Capucins, ces Carmélites, ces Dominicains, ces

Jésuites, ces Fakirs, étaient accessibles à un raisonnement, je leur

dirais que, par leurs vœux de virginité, ils vont directement contre la

manifeste volonté du Dieu auquel ils croient. En se révoltant contre

leur destinée, ils font acte de rebelles. C'est offenser le Créateur

que de prétendre faire mieux que lui, en désobéissant impudemment à la

loi suprême qu'il a ordonnée à tout être vivant.

On ne prétendra pas qu'il s'agit là, comme pour les eunuques, d'une

rarissime exception. De fait, les célibats volontaires s'étendent,

comme la religion chrétienne, sur toute la surface terrestre. Même

le vulgaire entoure d'une pieuse vénération les malheureux et les

malheureuses qui se sont mis ainsi en dehors--ou plutôt au-dessous--des

lois humaines. Mais que m'importe l'opinion du vulgaire? Que m'importe

l'aveuglement de mes contemporains? N'ai-je pas le droit de constater

que l'homme, trompé par les erreurs de sa piètre intelligence, s'est

mis en dissentiment avec l'unanimité des êtres? Seul, dans l'immense

Nature, il s'impose la virginité. Il est donc le seul à être absurde!

En disant qu'il faut respecter l'œuvre de Dieu, je suis plus près de la

religion que les religieux eux-mêmes.

Comme physiologiste, étudiant les ressorts de la machine vivante, j'ai

été lentement et sûrement conduit à une conclusion générale, simple et

formelle, c'est que notre corps et notre âme sont dans un état normal

si excellent que toute modification, au lieu d'améliorer, empire; au

lieu de perfectionner, dégrade. L'idéal d'une vie heureuse, saine et

puissante, c'est la vie naturelle. Croire qu'on progresse en supprimant

les fonctions génératrices, c'est aussi insensé que de croire arriver à

une moralité supérieure par des fustigations et des jeûnes. L'exercice

régulier et modéré de nos fonctions normales, voilà la vraie sainteté.

La sage et féconde Nature nous a indiqué clairement sa volonté quand

elle nous a munis de tels ou tels organes. Nous l'insultons en croyant

faire mieux qu'elle.

Non seulement nous l'insultons, ce qui la laisse bien indifférente:

mais encore, vis-à-vis de nous-mêmes, nous sommes stupides.

Il paraît, dit-on quelquefois, que ces virginités sacerdotales, menées

par des théories de nonnes et de moines, sont protestations contre les

débauches du siècle. Mais parle-t-on sérieusement? En quoi cinquante

saintes femmes qui se prosternent sur une dalle vont-elles éteindre

les obscénités de tout un monde de courtisanes? Les dames romaines

de la décadence portaient des phallus à leur cou. Cette grossièreté

était-elle amoindrie parce que dans le temple de Vesta soupiraient des

vierges qui alimentaient le feu sacré? Ce sont deux aberrations au lieu

d'une. Elles s'ajoutent au lieu de se neutraliser.

Ce qui fait la supériorité de l'animal sur l'homme, c'est que jamais

aucun animal n'a cherché à modifier le cours normal de sa vie

physiologique. Et ainsi il a trouvé, tout de suite, sans effort,

l'_optimum_ dont l'être vivant ne peut que s'écarter avec ses

inventions, ses imaginations, ses préjugés.

_L'intelligence s'accouplant avec la bêtise_: c'est ainsi qu'on peut

résumer l'évolution humaine! Se servir de la raison pour corriger

les instincts animaux, c'est très déraisonnable. Employer son

intelligence à faire disparaître ses instincts, c'est faire preuve, non

d'intelligence, mais d'ineptie. Si, perfectionnant toutes les capacités

de déduction ou d'induction qui fermentent dans notre cerveau, nous

les appliquions à compliquer et à grandir nos instincts, de manière à

nous conformer de plus en plus aux lois naturelles, nous nous rendrions

peut-être supérieurs à l'animal. Point. Il semble que tout notre effort

tende à s'opposer aux lois que la Nature donna à notre être.

Est-ce assez fou de croire qu'on imaginera mieux que l'Amour pour

développer notre énergie morale?

V

ENCORE LES MUTILATIONS

Après les mutilations graves, examinons les petites. Elles sont bêtes,

mais innocentes. Elles n'en valent pas moins pour établir la stupidité

de l'homme. Leur insignifiance même prouve, mieux que tout argument,

à quel point nous sommes capables d'être absurdes, _in minimis et in

maximis_.

Et je n'en citerai que deux, minuscules, mais ridicules.

Les sauvages de Tasmanie se percent les lèvres, les dames européennes

se percent les oreilles; les uns, pour introduire des tiges de fer

ou de bois; les autres, pour suspendre des anneaux qui portent des

pierres. On aura beau s'évertuer, on ne pourra découvrir d'autre

différence essentielle entre ces deux coutumes saugrenues, que le coût

différent des appendices annexés à la mutilation. Le fer et le bois qui

décorent la lèvre des Tasmaniens sont sans valeur vénale, tandis que

parfois la pierre suspendue à l'oreille des Européennes donnerait le

bien-être à cinquante familles.

A la circoncision, à la castration, à la déformation toulousaine,

on pourrait, à la rigueur, objecter que ce sont pratiques rares,

vétustes, tombées en désuétude, condamnées par le mépris universel des

civilisés, et relevant des erreurs passées. Ici cette excuse n'est pas

valable; car le percement des oreilles est une pratique contemporaine

qui est générale. Toute mère de famille dit un jour à sa fille, quand

elle a sept ou huit ans: «il faut qu'on te perce les oreilles». C'est

entendu. La chose va de soi. On ne peut pas faire autrement quand on se

respecte. L'enlaidissement de l'oreille est devenu un rite inéluctable,

presque religieux. Aussi l'enfant ne cherche-t-il pas à s'y soustraire.

Et, plus tard, jamais l'idée ne lui viendra qu'il y avait là une

tradition résiduelle de la sauvagerie atavique.

Après une courte période de suppuration, la blessure guérit. On a soin

d'ailleurs de l'aviver en y introduisant un anneau; car l'orifice

tend à se fermer, la Nature faisant toujours du mieux qu'elle peut

pour réparer les sottises de l'homme. Enfin la plaie volontaire se

cicatrise, et les deux oreilles restent percées, de sorte qu'on peut

avec fierté introduire dans chacun de ces deux trous les ornements que

permet l'état de fortune de la mutilée, des boucles d'oreille d'un

franc, ou de cinquante francs, ou de mille francs, ou de cent mille

francs.

On caractériserait très exactement l'espèce humaine en disant que,

parmi tous les êtres de la création, l'homme est le seul qui s'impose,

pour son plaisir, des plaies, des cicatrices, des mutilations.

Le tatouage est plus grotesque encore et plus douloureux. Sur la

peau de l'imbécile qui le paye, un soi-disant artiste dessine des

linéaments grossiers, le plus souvent obscènes. Il y fait déflagrer

un peu de poudre, et la cicatrice de cette très cuisante brûlure

est colorée en bleu, ou en rouge, ou en vert, ou en jaune, selon la

composition chimique de la poudre qui a brûlé.

On a dressé une sorte de catalogue de ces tatouages divers. C'est un

monument stupéfiant de la vilenie humaine. Certes, dans les classes

qui se disent supérieures, le tatouage n'est pas chose commune; mais,

pour déshonorer l'humanité entière, c'est assez que des milliers et

des milliers d'individus portent imprimés sur leur peau en caractères

indélébiles les stigmates de leur ineptie.

VI

L'INÉGALITÉ DES HOMMES

Jusqu'à présent nous n'avons fait encore qu'effleurer notre sujet. En

somme les castrations, les circoncisions, les tatouages, les virginités

forcées, ne sont que peccadilles. Et, si les fantaisies de l'homme se

limitaient à de pareilles pratiques, toutes sottes qu'elles soient, il

n'y aurait pas lieu de l'accabler sous notre mépris.

Mais nous allons trouver de bien plus lourdes incompréhensions.

Ces ignorances, ces erreurs, dont les conséquences pèsent depuis

des milliers d'années sur notre triste espèce humaine, et vont,

probablement, prolonger leur terrible écrasement pendant des milliers

d'années encore.

Or, disons-le nettement tout d'abord, l'inégalité des êtres et des

choses est une nécessité absolue, bien plus absolue qu'une loi

physiologique, car c'est une loi mathématique, c'est-à-dire inexorable.

Deux êtres identiques ne peuvent pas exister. Les grains de sable

innombrables que caresse la vague du rivage sont tous différents, par

la couleur, par la forme, par le poids. Si la différence ne porte pas

sur la première décimale de la mesure, ce sera alors sur la deuxième,

ou sur la troisième, ou sur la dixième, ou plus loin encore. Peu

importe! Fatalement, un moment arrivera où l'identité aura disparu.

Qu'un objet soit grand ou petit, la nécessité d'une différenciation est

la même. D'ailleurs, les mots _grand_ et _petit_ sont vides de sens. On

est toujours petit par rapport à un être plus grand. On est toujours

grand par rapport à quelque être plus petit. Vérité naïve et évidente

qu'on méconnaît sans cesse.

Plus la complication des formes ou des fonctions s'accentue, plus

l'inégalité éclate. Si deux cailloux sont toujours dissemblables, à

plus forte raison, deux feuilles. A plus forte raison encore, deux

fourmis. Que sera-ce de deux hommes? Même entre ceux qui se ressemblent

le plus, les caractères différentiels sont innombrables et formidables.

Ici il ne s'agira pas de cette divergence nécessaire, mais des

aggravations fantastiques que les sociétés humaines ont successivement

apportées à l'inégalité inévitable.

Délivrons-nous donc, si possible, de nos préjugés, ces idoles de

_temps_ et de _lieu_ qui excitaient le juste mépris de Bacon. Étudions

froidement, comme des spectateurs sans passion et des juges sans

partialité, l'inégalité des conditions humaines.

Cette inégalité est prodigieuse: car il y a des pauvres et des riches,

des maîtres et des esclaves, des grands seigneurs et des serfs, des

rois et des sujets.

Abordons la question des rois. Elle ne fait guère honneur à

l'intelligence humaine.

Au bon vieux temps, un roi, dans sa puissance sans bornes, avait droit

de vie et de mort sur les millions de sujets qui lui étaient échus à

son berceau. Et, comme il était entouré d'une troupe de serviteurs

solidement armés, robustes et sans scrupules, il pouvait faire pendre

et estrapader selon son bon plaisir. Même il pouvait forcer des

millions d'individus à travailler pour son palais ou pour son tombeau

pendant des années et des années. Les pyramides ne sont pas seulement

un magnifique édifice: c'est encore un splendide témoignage de la

folie humaine, puisque tout un peuple a remué et entassé d'énormes

pierres pendant trente ans, à seule fin de construire au roi Chéops une

sépulture qui dessinât son prodigieux profil à quelques kilomètres de

distance. Que dix millions d'esclaves aient ainsi, sans se révolter,

sué, peiné, souffert, pour la satisfaction d'un seul personnage, si

Chéops qu'il soit, c'est une ineptie qui monte bien plus haut que le

sommet de la haute pyramide.

Mais Chéops n'est pas le seul à avoir asservi un grand peuple à des

besognes absurdes. L'histoire du monde est surtout celle des divers

Chéops, obscurs ou fameux, qui ont sévi sur des millions d'esclaves.

Il y a eu Sésostris, Xerxès, Darius, Néron, Jules César, Charlemagne,

Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon, Guillaume II, et bien d'autres

potentats encore, qui ont écrasé sous leurs fantaisies d'immenses

populations dociles et stupides.

Que certains de ces demi-dieux, Charlemagne ou Louis XIV, Charles-Quint

ou Napoléon, aient témoigné d'une intelligence supérieure à celle des

hommes vulgaires, c'est à peu près indiscutable. Tout de même quelle

disproportion entre l'énormité de leur puissance et la vigueur de leur

esprit! Tout comme leurs sujets les plus humbles, ils étaient des

hommes. Leur sang était de même couleur, et leurs excrétions de même

espèce. Ils ont respiré leur premier souffle et rendu leur dernier

soupir à la manière des plus modestes mammifères.

Remarquons en passant que les peuples serviles n'ont guère tiré profit

de leur servilisme. Les Empereurs, les Césars, les Rois des Rois,

ont profité de leur force surtout pour apporter le malheur à leurs

peuples. Et tout leur génie,--quand ils avaient du génie--n'a guère

réussi qu'à déchaîner des misères sans nom. Il semble que l'inégalité

humaine ait consisté à donner un pouvoir sans borne à des malfaiteurs.

Si encore tous les potentats avaient l'intelligence merveilleuse

de Jules César ou de Napoléon, on comprendrait tant bien que mal,

et plutôt mal que bien, mais enfin on comprendrait que les hommes

vulgaires se fussent, pieds et poings liés, abandonnés à ces grands

chefs. Mais non! Jules César et Napoléon sont des êtres exceptionnels,

rarissimes, et la plupart des potentats qui les ont pris pour modèles

furent dépourvus de talent, d'intelligence et de vertu, franchement

inférieurs aux plus médiocres de leurs sujets, laids comme Louis XI,

vicieux comme Louis XV, débauchés comme Henri VIII, aliénés comme

Caligula, lâches comme Néron, féroces comme Pierre le Grand, fantasques

comme Charles XII. Leur autorité ne tenait pas plus à leur mérite que

la floraison des pommiers ne dépend de la migration des harengs.

Certains animaux ont de vagues institutions sociales. Ils vivent en

troupes, comme les pingouins, les buffles, les antilopes, les mandrills

et les canards. Le plus vieux, probablement le plus sage, de la tribu

en dirige les mouvements. Il est devenu un guide, et son autorité est

acceptée parce qu'elle est justifiée. Mais son seul privilège est

d'être suivi quand il donne le signal de l'attaque ou de la fuite.

Il n'a pas une cohorte de domestiques attachés à sa personne, qui

préviennent ses caprices et rient de ses bons mots. Il n'habite pas

un palais que lui ont construit les pingouins, les buffles ou les

mandrills vulgaires. Il ne porte ni vêtements chamarrés, ni cordons

d'ordres royaux étranges. Il n'a pas droit de cuissage, de pillage et

de torture sur les petites gens de sa troupe...

Mais chez les hommes!!

On a vu des tsars (qui étaient des imbéciles éclatants,) des empereurs

(qui étaient des aliénés authentiques), des rois (qui étaient des

bandits avérés), régner, sans que rien ne les gêne, sur cent millions

d'esclaves humains.

Cet absolu asservissement à un maître serait déjà exorbitant si le

maître était un grand homme, un Pascal, un Rembrandt, un Léonard de

Vinci, un Galilée, un Colomb, un Leibnitz, un Kant, un Hugo. Mais, dans

la réalité des choses, jamais aucun de ces nobles esprits n'a eu part

à aucun pouvoir. Ils ont été des hommes de génie, tout simplement,

et, comme tels, ils sont restés isolés parmi une foule ignorante et

aveugle. La démesurée bêtise des populations humaines leur a dénié

toute autorité, en même temps qu'elle accordait son idolâtrie à des

crétins.

Ce qui aggrave terriblement la servitude des peuples, c'est que les

souverains ont autour d'eux des gardes, prétoriens ou janissaires,

troupe avide et pillarde, et une famélique légion de laquais, qu'on

appelle la Cour, tous, valets et soudards, participant abusivement

de l'autorité du maître. Le chambellan d'un puissant monarque,

c'est-à-dire son premier domestique, dispose d'une telle quantité de

puissance que c'en est risible, ou lamentable, selon qu'on tourne au

comique ou au tragique les sottises humaines.

Mais les inégalités sociales vont bien au delà des palais princiers.

Elles pénètrent dans les plus obscures bourgades et s'infiltrent dans

les plus humbles chaumières. En effet, chez tous les peuples et dans

tous les temps, on a distingué deux classes d'hommes: les seigneurs et

les serfs. Il est vrai qu'aujourd'hui, sauf dans les pays arriérés,

comme l'Austro-Allemagne, cette différenciation tend à n'être plus

que nominale, et que, d'après tous les Codes actuels de justice,

fussent-ils allemands, chacun des individus d'une nation paraît avoir

les mêmes droits civiques, et quelque chose comme l'égalité devant la

loi.

Mais cette égalité n'est qu'un fantôme. Il y a toujours encore deux

classes d'hommes!

Deux classes qui ne se distinguent plus par les quartiers de noblesse,

mais par la plus ou moins grosse somme d'argent dont elles disposent.

Le groupe des riches succède au groupe des seigneurs; la classe des

pauvres, immense, représente la classe des serfs. La ploutocratie

remplace l'aristocratie.

Cette séparation des hommes en groupements distincts dérive toujours

du même principe: qui est la _transmission héréditaire des vertus_. En

soi cette conception n'est pas trop absurde. Elle est même rationnelle

en partie, en partie admissible. Mais, quand elle s'exagère au point de

devenir la caractéristique différentielle des individus humains, elle

nous fait tomber dans des abîmes d'iniquité.

Le fils d'un roi, le fils d'un gentilhomme, le fils d'un riche, n'ont

encore donné, quand ils sont dans le ventre maternel, ou même dans

le maillot de leur nourrice, aucune preuve de supériorité. Quelque

large part qu'on accorde à l'hérédité de l'intelligence, on ne pourra

attribuer qu'une mince supériorité au fils du gentilhomme et au fils du

milliardaire, sur le fils du laboureur ou le fils du loqueteux. C'est

violer outrageusement la bonne et due justice que de mettre entre les

deux fœtus un fossé profond, de donner tout à l'un et rien à l'autre.

Même si tous les rois, tous les seigneurs, tous les riches étaient de

souveraine vertu, et de lumineuse intelligence, il n'y aurait pas

lieu de ranger leurs enfants dans deux catégories sociales, très

éloignées; car la vertu et l'intelligence ne sont que parcimonieusement

héréditaires. Je veux bien qu'il y ait quelque vague présomption

en leur faveur; mais ce sera une supériorité impondérable, une

infinitésimale nuance. Or une société ne peut être constituée sur des

nuances.

Il va de soi qu'en supposant aux rois, aux seigneurs, et aux riches,

une intelligence exceptionnelle, je m'abandonne à une hypothèse

prodigieusement invraisemblable, dont on comprendra l'absolu néant en

ouvrant les yeux et en regardant.

En tout cas il suffit de réfléchir une petite minute pour comprendre

qu'on ne peut classer les hommes que par leur mérite. D'un côté ceux

qui sont laborieux, probes, braves, intelligents; de l'autre ceux qui

sont paresseux, voleurs, poltrons et bêtes.

Or pour établir cette distinction équitable, le seul signe extérieur,

c'est la richesse acquise. Seule, la richesse acquise pourra mesurer

bien quelque peu les proportions de talent et de vertu qui distinguent

les divers individus.

Si, avant d'entreprendre la route de la vie, les enfants partaient du

même point, c'est-à-dire de leur berceau, dotés des mêmes avantages, à

trente ans ils seraient séparés par des distances énormes. L'ivrogne

serait ruiné et misérable; le paresseux croulerait dans le dénument;

le lâche, dans le mépris universel. Seul, l'homme intelligent aurait

réussi à faire fortune.

Rien n'est plus légitime qu'une grande richesse acquise; rien n'est

plus inique qu'une grande richesse héréditaire.

Une hiérarchie se serait établie; hiérarchie nécessaire, car on ne

peut mettre au même niveau l'imbécile et l'homme de génie; hiérarchie

équitable, car chacun doit être payé suivant ses mérites. Par

conséquent, hiérarchie justifiée et acceptée.

Hélas! comme nous sommes loin de cette société imaginaire!

L'homme stupide · 第 1 / 8 段