FLEUVE, FLUX, FLUIDES, choses qui _fluent_.
Du bruit des liquides qui s'écoulent. Cette racine se retrouve dans
presque toutes les Langues.
AFFLUENCE, a signifié originairement le concours des _flots_, le _flux_
des grandes eaux, la réunion de plusieurs _fleuves_ qui _fluent_
ensemble vers un même but, et figurément l'action de survenir en grand
nombre, et d'aborder dans le même lieu; mais on ne le prend plus que
dans sa dernière acception.
_Fléon_, se disait dans le vieux langage pour un petit _fleuve_, ou
ruisseau.
Glorieux _fléon_, glorieuse êve,
Qui lavaz ce qu'Adam et Eve
Ont pour leur pechié ordoyé.
Sur quoi je ferai remarquer en passant qu'il résulte de cette citation
qu'on a dit autrefois _êve_ pour eau en français, et que ce mot _ev_
signifiait, boire ou avaler, en celtique. Voyez au mot _biberon_.
_Afon_, _avon_, dont _amnis_ paraît dérivé, représentait dans la même
Langue l'idée que nous attachons à ce mot latin, un fleuve, une rivière
rapide.
* FLOFLOTTER, qui est tout-à-fait perdu, est cependant une assez
heureuse Onomatopée du choc des flots en rumeur.
Dubartas a écrit _le floflottant Nérée_, et c'est, je crois, ce qui a
fait dire à Pasquier au huitième livre de ses recherches: «_Floflotter_
est mis en usage par les poètes de notre temps pour représenter le heurt
tumultuaire des _flots_ d'une mer, ou grande rivière courroucée».
Je ne sais personne, au reste, qui ait employé ce terme depuis Pasquier,
si ce n'est l'extravagant poète Desmarets dans sa comédie des
_Visionnaires_, où il le donne pour épithète au _fleuve_ Nérée, comme
avait fait Dubartas.
Déjà de toutes parts j'entrevois les brigades
De ces Dieux chèvre-pieds et des folles Ménades
Qui s'en vont célébrer le mystère orgien
En l'honneur immortel du père Bromien.
Je vois ce cuisse-né suivi du bon Silène
Qui du gosier exhale une vineuse haleine,
Et son âne fuyant parmi les Mimallons
Qui les bras entirsés courent par les vallons.
Mais où va cette troupe?... Elle s'est égarée
Aux solitaires bords du _floflottant_ Nérée.
FLOU. Ce mot se dit en Peinture, et surtout dans la mauvaise école, d'un
tableau dont le coloris est doux, tendre, et comme soyeux et velouté. Il
est donc dérivé du son moëlleux d'une étoffe précieuse, faiblement
froissée avec la main. Dans le _Charles Ier._ de Wandick, on croit
entendre le _flou_ du satin.
Au reste, on se sert ordinairement pour fondre les couleurs, pour les
noyer, les dépouiller de leur sécheresse, et amollir leurs nuances,
d'une petite brosse de soies légères, qu'on passe délicatement sur ce
que le pinceau a touché, et dont on effleure la toile avec tant de
précaution, qu'il semble qu'on la caresse. Cette opération est
accompagnée d'un petit bruit qui est peut-être devenu par analogie le
nom de cette manière de peindre.
FLÛTE. Du _flare_ des Latins qui est une Onomatopée du souffle. La douce
émission du son qui flue en quelque sorte par les trous de la _flûte_, a
déterminé le nom de cet instrument.
Les Italiens ont dit _flauto_, les Espagnols _flauta_, les Allemands
_floete_, les Anglais _flute_, et les Celtes _flehut_. Cette conformité
de dénominations, qui n'est fondée sur aucune autre étymologie
apparente, vaut une démonstration.
J'ajouterai que les Orientaux appellent une _flûte_, _avuv_, et les
Taïtiens, _evuvo_. C'est l'aspiration de la Langue celtique _av_ ou
_ev_. Remarquez aussi que le _v_ se prononce sur la même touche que
l'_f_ qui n'est qu'un _v_ fort. Les Hébreux prononçaient _vau_ pour _f_;
les Allemands prononcent, au contraire, _faou_ pour _v_. Il résulte de
là que le mot _avuv_ des Orientaux, et le mot _evuvo_ des Taïtiens, ont
la même construction que le mot _fifre_, et présentent comme lui un son
vocal aigu resserré entre deux dentales. Ils en diffèrent par
l'intonation qui est moins brusque, par la désinence qui est plus pleine
et plus harmonieuse, et par l'adoucissement des consonnes
caractéristiques. _Avuv_ ou _evuvo_ représentent donc très-bien une
_flûte_, un fifre doux.
Le _syrinx_ des Grecs est aussi une Onomatopée, mais qui tient à la
mélopée primitive, et au son plus aigre des simples roseaux.
FRACAS, FRACASSER. D'un bruit éclatant et prolongé qui est occasionné
par une destruction violente ou par un phénomène naturel, comme le
_fracas_ de la foudre qui tombe, le _fracas_ des cataractes, et le
_fracas_ des volcans.
Quinaut a supérieurement dit dans ces vers d'une belle harmonie
imitative:
Que le bruit, que le choc, que le _fracas_ des armes
Retentisse de toutes parts!
FREDON, FREDONNER. En chassant l'air de la bouche, avec un roulement
pressé de la langue, et un petit frémissement des lèvres, on produit le
bruit sourd ou le chant confus que ces mots expriment. Guichard a
rencontré assez heureusement, quand il les a dérivés du _fritinnire_ des
Latins, excellente Onomatopée qui a la même racine, et qui avait été
faite pour représenter le murmure des hirondelles.
FRELON. Du bourdonnement des ailes de cet insecte, on a fait son nom
français. Les Latins ont dit _crabro_, et les Espagnols _tabarro_, qui
sont d'autres Onomatopées.
FRÉMIR, FRÉMISSEMENT. On ne peut se tromper sur le son radical de ces
mots, qui se reproduit dans tant d'occasions, soit qu'il se forme de
l'agitation rapide des lèvres dans le _frémissement_ de la fièvre et
dans celui de la peur, soit qu'il paraisse émaner des feuillages émus,
des herbes fouettées par le vent, des eaux qui murmurent sur les
cailloux.
FRISSON, FRISSONNEMENT, qui sont des _frémissemens_ d'une espèce
particulière,
FRAYEUR, EFFROI, sentiment qui excite le _frisson_,
FROID, sensation physique dont l'effet est le même, sont autant
d'expressions qui se rapportent à cette racine, et sur lesquelles je ne
reviendrai pas ailleurs.
FRETILLER. Pour exprimer un mouvement très-vif et très-rapide, comme
celui d'un petit poisson suspendu à la ligne, et pour représenter le
bruit dont il est accompagné.
FRETIN, c'est le nom qu'on donne au petit poisson qui _fretille_.
Un carpeau qui n'était encore que _fretin_,
Fut pris par un pêcheur au bord d'une rivière.
Et ailleurs:
Un rieur était à la table
D'un financier, et n'avait en son coin
Que de petits poissons; tous les gros étaient loin.
Il prend donc les menus, puis leur parle à l'oreille;
Et puis il feint à la pareille
D'écouter leur réponse; on demeura surpris,
Cela suspendit les esprits.
Le rieur alors d'un ton sage
Dit qu'il craignait qu'un sien ami
Pour les grandes Indes parti
N'eût depuis un an fait naufrage.
Il s'en informait donc à ce menu _fretin_;
Mais tous lui répondaient qu'ils n'étaient point d'un âge
A savoir, au vrai, son destin;
Les gros en sauraient davantage.
FRIRE. Du pétillement de l'huile bouillante quand on y plonge un corps
froid pour le faire _frire_.
Cette Onomatopée se retrouve dans toutes les Langues.
Observez que le grec _frugo, frughios_ (_torreo, torridus_), dont le son
a tant d'analogie avec celui sur lequel ce mot est formé, a fourni le
nom de l'_Afrique_ et de la _Phrygie_, pays de feu. Je dois cette
remarque à M. de Cambry, dont l'immense érudition a enrichi la science
des Langues de tant d'heureuses découvertes.
FRISER. Pour rouler les cheveux, on les presse avec un fer chaud qui les
dessèche et qui les crispe. C'est du petit bruit avec lequel ils se
retournent sur eux-mêmes, qu'on a fait le mot _friser_.
_Friser_ se prend aussi pour, effleurer un objet, pour, en passer si
près que le bruit du frottement se fait légèrement entendre.
FROISSEMENT, FROISSER. Belles expressions qui représentent ordinairement
le cri d'une étoffe ferme que l'on presse avec quelque force; mais qu'on
a étendues à d'autres significations, et qui peuvent s'appliquer plus ou
moins à toutes sortes de ruptures et de brisemens.
Il est certain qu'elles ont été formées d'après le son naturel, et je
n'en atteste que les Auteurs même qui ont cherché ailleurs leur
étymologie. Ils remarquent qu'on dit _froisser_ du damas et du satin. On
ne le dirait pas d'une étoffe douce et légère qui cède sans bruit sous
la main. On la chiffonne, on ne la _froisse_ pas. _Froisser_ est donc un
mot imitatif, une véritable Onomatopée.
On dit vulgairement le _froufrou_ d'une robe de satin, d'un vêtement de
taffetas, et ce mot factice est la racine de ceux-ci.
FRÔLER, pour, friser, effleurer un corps.
_Frôler_ une robe de taffetas, c'est la faire crier en passant.
_Frôlement_, pour représenter ce bruit, est un mot pittoresque et vrai,
mais hasardé.
_Freler_, qui est de cette famille, s'emploie dans la Langue du peuple,
en parlant d'une matière de peu de consistance, comme les cheveux et la
barbe, ou le poil, la laine et les plumes des animaux, qui, à peine
_frôlés_ ou effleurés par le feu, se retirent en rendant un son faible
et rapide dont ce verbe paraît formé.
FRONDE. Une corde qui sert à lancer les pierres avec violence, à les
faire déchirer l'air avec bruit et de manière à ce qu'elles en tirent un
frémissement long, retentissant et sonore, dont on peut exprimer l'effet
par le mot qui fait le sujet de cet article.
Les Grecs ont dit _sphendoné_, les Latins _funda_, les Italiens
_fromba_, _fronda_ et _frondola_. L'_e_ muet qui termine sourdement
cette Onomatopée dans notre Langue, et qui figure la désinence d'un
bruit mourant, la rend préférable à toutes les autres. J'en excepte
cependant l'énergique _sling_ des Anglais, qui est le terme le plus
pittoresque que l'on ait attaché à cette idée.
Dans le pays de Léon, _fromm_ exprime le bruit que fait une pierre jetée
avec une _fronde_. _Fromm a-ra ar-maen_, la pierre bruit. C'est le
_rombo_ des Italiens, et le _bromos_ des Grecs.
FROTTEMENT, FROTTER. Le son radical de ces mots est propre, comme on
peut le voir, à tous les froissemens, à tous les frémissemens de la
nature; il convient également pour exprimer l'action que ces termes
figurent, et il rappelle très-bien le bruit dont elle est ordinairement
accompagnée.
FROUER. Un soufflement tremblotant de la chouette a servi de type à
cette Onomatopée, qui est d'usage parmi les chasseurs pour indiquer
l'action de siffler à la pipée, ce qui se fait communément en plaçant
entre les lèvres une feuille ployée qui étouffe le son, et qui le
module.
G
GALOP, GALOPER. Nicod conjecture très-plausiblement que ces mots sont
faits par Onomatopée du bruit des chevaux qui _galopent_; mais je ne
saurais convenir avec lui et avec certains Etymologistes qui ont partagé
son opinion, que le mot _haquenée_ ait été immédiatement formé sur une
racine naturelle de la même espèce. Le _haca_ des Castillans, et le
_faca_ des Aragonais dont on le fait dériver, descendent probablement
comme lui du latin _equus_, qui a produit _equina_, et en vieux français
_haquet_ et _haquenée_. Coquillard a dit:
Sus, sus, allez vous en, jaquet,
Et pansez le petit _haquet_,
Et lui faites bien sa litière.
C'est aussi l'opinion de Ménage.
GARGARISER, GARGARISME. Cette Onomatopée est purement grecque,
_gargarizo_, _gargarismos_. Elle est formée du bruit d'un remède liquide
dont on se lave la bouche et l'entrée du gosier. Les Grecs disaient
aussi, dans un sens assez analogue, _gargalisein_, et _gargalismos_,
_titillare_, _titillatio_.
Elle est d'ailleurs commune à la plupart des Langues. En hebreu,
_garghera_ signifiait le _gosier_; il se dit _gargareon_ en grec, et
_gorzaillen_ en celto-breton: la même initiale caractérise encore assez
universellement, et avec peu de modifications, les noms qu'on a donnés à
cette partie, soit chez les Latins qui l'appellent _jugulum_, soit chez
les Italiens qui l'appellent _golla_, soit chez les Allemands qui
l'appellent _khéle_ ou _ghéle_, soit chez les Espagnols qui l'ont
appelée _garganta_. Rabelais n'a fait que transporter en espagnol le nom
de son _grandgousier_, pour en faire celui de _Gargantua_, qu'il s'amuse
à expliquer autrement par un quolibet. Le nom même de _gargamelle_ se
prend pour la gorge ou le gosier, dans la Langue du peuple, et
Hauteroche l'a employé à cet usage.
On disait autrefois _esgargaté_ de crier, d'un homme qui avait une
extinction de voix.
* GARGOUILLE. «_Gargouille_, dit Nicod, est ce petit canal de pierre ou
d'autre chose, issant en forme de couleuure ou d'autre beste, hors
d'oeuvre, au dessous des couuertures des églises, et tels autres
bastimens pour jetter au loing l'eaüe pluviale qui en descend. Le nom
est par Onomatopée du _gargouillis_, et bruit que l'eaüe fait courant
par telles _gargouilles_».
Marot a pris ce mot pour grosses bouteilles desquelles le vin s'écoule
avec abondance, à la manière de l'eau qui tombe des gargouilles, et avec
un bruit pareil:
Semblablement le gentil Dieu Bacchus
M'y amena, accompagné d'andouilles,
De gros jambons, de verres, de _gargouilles_.
GAZOUILLEMENT, GAZOUILLER. Ces mots sont tirés du chant des oiseaux,
dont ils expriment assez bien l'harmonieux babillage, qui est le
_susurrus_, le _garritus_, le _lene murmur_ des Latins. Mais employés
jusqu'à satiété par nos Poètes pastoraux, et cousus depuis deux siècles,
aux plus misérables bouts-rimés de la Langue, ils ont perdu toute leur
grace et toute leur fraîcheur, et sont tombés dans la classe des lieux
communs les plus fastidieux. Il y a certaines de ces expressions et de
ces tournures qui, inventées d'abord par une riche imagination, et
prostituées depuis à tous les usages, sont devenues aussi fades et aussi
importantes qu'elles étaient autrefois vives et ingénieuses[2]. Avançons
une idée vraie qui n'a que l'apparence d'un paradoxe. Un méchant
écrivain porte plus de dommage à la Langue dans laquelle il écrit que le
plus beau génie ne lui fait d'honneur. C'est la harpie qui souille tout
ce qu'elle touche, et dans ses mains tout se fane et se décolore.
GEAI. En grec, _karakaxa_, en Latin ancien _garrulus_, et de là
_garrire_, en latin barbare _gaius_, en espagnol _gayo_, _cayo_, en
catalan _gaitg_, _gralla_, en italien _ghiandaja_, en allemand _jack_,
en polonais _soika_, en suédois _not-skrika_, en anglais _jay, ia, ia_,
en français dans différens lieux et dans différens temps _jay_, _gay_,
_jayon_, _gayon_, _jaques_, _jaquot_, _jacuta_, _girard_, _richard_,
_gautereau_.
«Leur cri ordinaire est très-désagréable, dit M. de Buffon, et ils le
font entendre souvent. Ils ont aussi de la disposition à contrefaire
celui de plusieurs oiseaux qui ne chantent pas mieux, tels que la
cresserelle et le chat-huant. S'ils aperçoivent dans le bois un renard
ou quelqu'autre animal de rapine, ils jettent un certain cri
très-perçant, comme pour s'appeler les uns les autres, et on les voit en
peu de temps rassemblés en force, et se croyant en état d'en imposer par
le nombre, ou du moins par le bruit. Cet instinct qu'ont les _geais_ de
se rappeler, de se réunir à la voix de l'un d'eux, et leur violente
antipathie contre la chouette, offrent plus d'un moyen pour les attirer
dans les piéges, et il ne se passe guères de pipée sans qu'on en prenne
plusieurs; car étant plus pétulans que la pie, il s'en faut bien qu'ils
soient aussi défians et aussi rusés. Ils n'ont pas non plus le cri
naturel si varié, quoiqu'ils paraissent n'avoir pas moins de flexibilité
dans le gosier, ni moins de disposition à imiter tous les sons, tous les
bruits, tous les cris d'animaux qu'ils entendent habituellement, et même
la parole humaine. Le mot _richard_ est celui, dit-on, qu'ils articulent
le plus facilement».
Ce mot se retrouve parmi les nombreuses Onomatopées dont le cri du
_geai_ fournit la racine, et de la variété desquelles l'instinct
imitatif de cet animal nous donne le motif.
GLAPIR, GLAPISSEMENT. Mots formés d'un bruit aigu, perçant, comme les
aigres éclats de la voix d'un animal qui n'est pas adulte, ou le fausset
d'une voix discordante et d'un mauvais instrument. En grec _klaggé_, et
de là _clangor_.
_Glatir_ et _Glatissement_, ont signifié la même chose. En Picardie,
_glay_ se dit pour un grand bruit ou pour un grand concours de voix.
GLAS ou GLAIS, c'est le tintement _glapissant_ d'une cloche qu'on sonne
pour un Ecclésiastique qui vient de mourir.
GLISSER. Du bruit d'un corps qui parcourt rapidement la surface d'un
corps _glissant_.
GLACE, est un mot formé du même son naturel, parce que la glace offre
une surface unie, lisse et _glissante_. En breton _clezr_, la _glace_,
et _clezra_, _glacer_, dont _glisser_ peut bien être fait.
* GLOUGLOTTER. On a inventé ce mot pour exprimer le chant du coq d'Inde,
et cette innovation paraît d'autant plus naturelle, que les Langues
anciennes ne pouvaient fournir de terme qui présentât la même idée. Je
ne vois pas cependant qu'il ait été mis en usage par aucun Ecrivain
considéré.
GLOUGLOU. Mot factice qui se tolère aisément dans une chanson bachique,
et qui imite à merveille le bruit d'une liqueur qui s'écoule par un
canal étroit.
Madame Deshoulières a dit en parlant du vin:
C'est un secours contre plus d'un tourment,
Il n'en est point qui ne cède aisément
Au doux _glouglou_ que fait une bouteille.
On se rappelle le couplet de Sganarelle dans _le Médecin malgré lui_:
Qu'ils sont doux,
Bouteille jolie,
Qu'ils sont doux
Vos petits _glougloux_.
Mais mon sort ferait bien des jaloux,
Si vous étiez toujours remplie!
Ah bouteille ma mie,
Pourquoi, vous videz-vous?
_Bilbit amphora_, dit Dumarsais; c'est la petite bouteille qui fait
_glouglou_.
GLOUTON, GLOUTONNERIE. Un signe presque certain que tel mot est tiré
d'un son naturel, c'est sa reproduction dans un grand nombre de Langues.
Ainsi, _glouton_ qui s'est dit _glous_ en vieux français, s'est dit
_glwth_ en celtique, _glout_ et _gloiet_ en breton, _gluto_ dans la
basse latinité, _ghiottone_ en italien, et _gluttonous_ en anglais.
Ces Onomatopées sont formées d'après le bruit que font les alimens,
avidement _engloutis_ par un homme affamé, et de là
ENGLOUTIR, qui est d'une acception plus noble et plus étendue.
GORET. C'est un nom du cochon, fait de son grognement. _Gronder_, se dit
_gorren_ en Langue flamande.
Le cochon s'est d'ailleurs appelé en grec _khoïros_, en georgien
_gorri_, en latin _gorretus_, en italien _verro_. Sur ce dernier mot et
sur notre mot _veyrat_, on se rappellera que l'initiale _g_ s'est
souvent confondue avec le _v_ dans les Langues, et que cette différence
ne peut constater deux espèces d'étymologie.
En vieux français, la truie se nommait _gorrière_.
L'auteur du Monde primitif prétend que du cri du cochon, animal
naturellement bruyant, les Celtes avaient fait _gawri_, qui se prenait
pour _clamare_. Je ne sais comment il a pu tomber dans cette erreur, à
moins qu'il n'y ait été induit par une faute d'impression ou une
mauvaise écriture, et qu'il n'ait cru lire _gawri_ dans le mot _garmi_
ou _sgarmi_, dont c'est en effet le sens, et dont _garrire_ paraît
dériver. Les _gawris_ ou _gawrics_ étaient dans la religion des Celtes
des esprits follets, des espèces de _Dusii_ qui dansaient autour des
monumens. Ce mot est formé de _gawr_, géant, et du diminutif _ic_[3].
Cela est fort étranger à l'idée que nous attachons au mot _goret_.
Le terme celtique qui signifie _cochon_, est une Onomatopée prise de son
grognement, _oc'h_, ou bien _ouc'h_, en observant que le _c'h_ est
aspiré, et se prononce d'une manière gutturale. Et de là, _coc'h_,
_stercus_, dont le mot français _cochon_ est incontestablement tiré.
GOULOT. Du _glouglou_ de la bouteille, c'est-à-dire, du bruit que fait
le vin en traversant son _goulot_, on a fait ce dernier mot qui est fort
peu en usage.
Regnier a dit _goulet_ dans sa plaisante description des meubles d'une
courtisane;
Du blanc, un peu de rouge, un chiffon de rabat,
Un balet, pour brusler en allant au sabat,
Une vieille lanterne, un tabouret de paille
Qui s'étoit sur trois pieds sauvé de la bataille,
Un barril défoncé, deux bouteilles sur cu
Qui disoyent sans _goulet_: nous avons trop vescu.
La bouteille s'appelle en hébreu _bacbuc_, qui est une autre Onomatopée
du bruit qu'elle fait quand on la vide. C'est de là que la prêtresse de
la dive bouteille a pris son nom dans Rabelais.
GOUTTE. Ce mot est formé du son naturel, du bruit que produit un liquide
qui tombe _goutte_ à _goutte_.
L'eau qui tombe _goutte_ à _goutte_
Perce le plus dur rocher.
GRAILLEMENT, GRAILLER. _Graillement_ se dit du son d'un cor usé, rompu,
enroué, dont on se sert pour rappeler les chiens. C'est une nuance de
_râlement_, ou plutôt, c'est _râlement_ dont on a mouillé l'_l_, et
qu'on a précédé d'un son guttural et _criard_, pour exprimer l'aigreur
de l'airain fêlé.
GRATTER. Du bruit des griffes ou des ongles contre les corps dont ils
attaquent la superficie. _Egratigner_ en est le diminutif.
GRÊLE, GRÊLER. Un bruit sec, un peu aigre, un peu retentissant qui
accompagne la chute de la _grêle_, a déterminé son nom. Il faudrait pour
en douter n'avoir jamais entendu la _grêle_ frapper le verre en
glissant, ou rouler sur l'ardoise qui résonne, en la faisant rebondir.
En latin, c'est _grando_, _grandine_ en italien, _granizo_ en espagnol,
_grizill_ en celtique, où de la racine _grill_ se forment, en général,
les noms des choses bruyantes.
GRESIL, qui se dit d'une petite _grêle_, fort menue et fort dure, est
immédiatement tiré de ce dernier mot.
GRELOT. Petite boule creuse en métal où l'on enferme quelques corps
durs, et qui fait l'office de sonnette quand on l'agite.
C'est le _crotalum_ des Latins, mais ce n'en est point une contraction,
comme on l'a dit. _Grelot_ est un mot factice de la même construction et
de la même racine que le _Drelin_ du _Malade imaginaire_.
GRELOTTER, qui est l'action de heurter les dents quand on éprouve un
grand froid, en a été trivialement formé, parce que ce choc imite celui
des petits corps que contient le _grelot_.
GRENOUILLE. Du râlement désagréable et prolongé de cet ovipare, les
Latins ont fait _rana_, _ranula_, et même _ranunculus_, qui est employé
par Cicéron. Ces mots sont devenus le type de la plupart de ses noms
modernes, et entr'autres de celui que nous avons adopté, quoiqu'il en
paraisse d'abord plus éloigné qu'aucun autre. Le _batracos_ des Grecs a
eu moins de dérivés.
Il ne faut pas omettre que dans quelques-unes de nos provinces les mots
_rane_, _raine_ et _rainette_ se prennent populairement pour
_grenouille_. Or, si l'on pouvait douter que _rana_ fût formé par le
procédé imitatif, j'ajouterais une remarque qui me paraît démonstrative;
c'est que dans ces mêmes provinces où _rainette_ signifie _grenouille_,
ce mot a un homonyme aussi étranger que lui à notre Langue, et qui se
dit de l'instrument qu'on appelle plus régulièrement _cresselle_. Entre
l'une et l'autre de ces expressions, et les bruits dont elles sont
tirées, la conformité est si frappante, que je ne crois pas qu'il y ait
une identité d'étymologie plus claire et plus authentique.
GRESILLEMENT, GRESILLER. On entend par _gresillement_ le pétillement
d'un reste de parties grasses, qui se trouvent dans la peau, le vélin,
le parchemin que l'on brûle, et le froncement, le racornissement un peu
bruyans qui l'accompagnent. Ces mots me paraissent trop bas pour devoir
être employés sans nécessité.
GRIFFE. De _griffe_, qui est pris de l'éraillement d'un corps plus ou
moins solide, et particulièrement d'une étoffe sous les ongles pointus
et recourbés d'un animal, on a composé,
AGRIFFER saisir quelque chose avec les _griffes_,
GRIFFER, déchirer d'un coup de _griffe_,
GRIFFADE, blessure que les oiseaux onglés font avec leurs serres,
GRIFFON, oiseau de proie fabuleux,
GRIFFONNER, écrire mal, dessiner grossièrement,
GRIFFONNAGE, écriture incorrecte et illisible,
* GRIFFONNEMENT, terme qui n'est point français, mais qui est d'usage
parmi les Artistes, pour signifier une esquisse à la plume, ou même un
genre de gravure mis en réputation par Rembrandt et Romain Dehooge, et
dont les traits confus et bizarres, mais chauds et hardis, ont l'air
d'être formés à coups de _griffes_,
GRIFFE, outil de serrurier ou de tourneur, qui a la forme d'une
_griffe_, ou plutôt qui en a l'usage.
Cette Onomatopée est commune à beaucoup de Langues. On lit ce portrait
de Cerbère au sixième chant de l'Enfer du Dante:
_Cerbero, fiera, crudele e diversa,
Con tre gole caninamente latra
Sovra la gente, che quivi è sommersa.
Gli occhi a vermigli, e la barba unta, e atra,
El ventre largo, e unghiate le mani.
_Graffia_ gli spirti, gli scuoja, ed isquatra._
GRIGNOTER. Ce mot se dit bassement de l'action de ronger lentement et
avec quelque effort un aliment dur. De là,
GRIGNON, morceau de pain sec et très-cuit, qui crie sous la dent.
Il est rare de voir employer _grignoter_ à propos de mets doux et
pulpeux, comme dans cet exemple qui est tiré de M. de Parny:
Une source dans ton verger
Jaillit avec un doux murmure,
Et son eau bienfaisante et pure
Te désaltère sans danger.
La faim te presse et te fatigue?
De ton figuier mange le fruit,
Et ne va pas durant la nuit
Du voisin _grignoter_ la figue.
Cet exemple pourrait prouver aussi que le talent a le privilége de tout
ennoblir, mais je ne crois pas que personne se hasarde à en renouveler
l'essai sur cette expression, assez justement dédaignée.
GRUGER, qui se prend dans le même sens, en est un augmentatif.
GRILLON. Du petit tintement argentin qui caractérise cet insecte, et que
les Entomologistes croient provenir de deux membranes, tendues en forme
de tymbales, qu'il frappe vivement et presque sans relâche.
Le _grillon_ s'est nommé _grillos_ en grec, _grillus_ en latin, en
espagnol et en italien _grillo_, en allemand _grille_, et en anglais
_criket_.
Les Méthodistes français ont transporté ce dernier nom imitatif à une
autre espèce de coléoptères qui a beaucoup de rapports avec la
sauterelle, mais qui ne se fait remarquer par aucun bruit naturel que
cette Onomatopée puisse désigner.
GRINCEMENT, GRINCER. Du frottement convulsif et bruyant des dents, qui
se fait entendre dans la douleur, la colère, la rage et le désespoir.
Les Allemands ont _greinen_, et les Italiens _digrignare_.
Le _trismos_ des Grecs, qui a tant d'analogie avec notre mot
_crissement_, est une belle Onomatopée. Ils disaient aussi _grusein_,
pour, _pousser des cris de douleur_, des cris accompagnés de
_grincemens_.
Dans la belle description du Jugement dernier, qui se lit dans une des
tragédies de Schiller, les réprouvés sont peints _grinçant_ leurs dents,
et les faisant bruire comme des dents de fer.
L'Evangile désigne en ces mots l'enfer et les tourmens des damnés. _Ibi
erit fletus et stridor dentium._ Là seront les pleurs et les
_grincemens_ de dents.
GRIVE. M. de Buffon, en peignant le plumage de cet oiseau, dit que ce
mot _grivelé_ qu'on emploie ordinairement pour donner une idée de la
variété de ses nuances, est visiblement formé du mot _grive_, qui l'est
lui-même du cri de la plupart des oiseaux de ce genre.
Ménage aperçoit l'Onomatopée dans le mot _grive_, et cependant il aime
mieux la faire venir de son dérivé _grivelé_. L'opinion de M. de Buffon
n'en est pas moins incontestable.
GROGNEMENT, GROGNER, GROGNEUR. Ces expressions sont faites du cri du
pourceau, et ont des équivalents de même construction dans la plupart
des idiomes connus.
En grec _grullé_, _grullismos_; et le porc, _grullos_; en latin
_grunnitus_, _grunnire_.
* GROGNARD, GROGNON, ne se disent point, quoique usités familièrement
par des Écrivains recommandables. Jean-Jacques Rousseau, en racontant
une espiéglerie qu'il fit dans son enfance à une nommée madame Clot,
ajoute que ce souvenir le fait encore rire, parce que cette voisine,
bonne femme au demeurant, était bien la vieille la plus _grognon_ qu'il
eût connue de sa vie.
GROMMELER. Ce mot a rapport à l'action de gronder sourdement et entre
les dents. Il est fait d'un certain grognement des chiens hargneux.
_Grumeler_, s'est pris dans le même sens en vieux langage, comme dans
ces vers de la farce de Gringore:
Je me dis mère sainte église,
Je veux bien qu'un chacun le note
Je mauldis, anathématise;
Mais sous l'habit pour ma devise
Porte l'habit de mere sote,
Bien scay qu'on dit que je radote,
Et que suis folle en ma vieillesse;
Mais _grumeler_ vueil à ma porte
Mon fils le prince en telle sorte
Qu'il diminue sa foiblesse.
GRONDEMENT, GRONDER, GRONDERIE, GRONDEUR. La racine de ces mots est
prise dans un murmure plus noble que celle des précédens, et on les
admet dans un style plus élevé.
Le substantif _gronderie_ ayant été créé pour un usage figuré, j'ai cru
pouvoir hasarder _grondement_ qui me paraît indispensable pour
représenter le bruit de la foudre, et celui d'une mer lointaine.
GROIN. Du cri ordinaire du porc.
Voltaire regrette qu'on ait perdu le vieux verbe _grouiner_, qui
exprimait le même bruit.
GRUAU. Du bruit d'un grain que le moulin rompt et concasse.
GRUE. Cet oiseau, dont le nom est formé d'après son cri, est le
_ghéranos_ des Grecs, et le _grus_ des Latins. Les Italiens l'appellent
_gru_ et _grua_, les Espagnols _grulla_ et _gruz_, les Allemands _krane_
et _kranich_, les Anglais _crane_, les Anglo-Saxons _crane_ ou _croene_,
les Suisses _krie_, les Suédois _trana_, les Danois _trane_, les
Illyriens _gerzab_; en Gallois, c'est _garan_, et en Celtique, _gru_.
Bochart pense que c'est l'_agur_ de Jérémie; et la ressemblance de ce
nom avec presque tous les noms de la _grue_, semble confirmer cette
idée, quoiqu'il soit exprimé autrement dans la Vulgate.
L'excellent traducteur Legros a partagé l'opinion de Bochart. «La
cicogne, dit-il, connaît dans le ciel quand son temps est venu. La
tourterelle, l'hirondelle et la _grue_ savent discerner la saison de
leur passage, mais mon peuple n'a point connu le temps du jugement du
Seigneur».
Une observation pleine d'intérêt, et qui prouve que les articulations de
la voix de la _grue_ ont toujours passé pour avoir quelques rapports
avec celle de la voix humaine, c'est que les Commentateurs pensent que
si certains Poètes ont appelé cet oiseau l'oiseau de Palamède, cela
vient de ce qu'outre l'ordre de bataille et le mot du guet, Palamède en
avait appris quatre lettres grecques.
* GRULLER. M. Court de Gébelin prend cette mauvaise expression dans deux
sens sous lesquels il la trouve également imitative. Dans le premier,
elle signifie _trembler de froid_; dans le second, _ébranler un arbre_
pour en faire tomber les fruits. Il est vrai que le peuple l'emploie
ainsi, mais elle n'était pas digne d'être _francisée_. Sous le premier
de ces rapports, elle n'est que l'augmentatif ou la contraction du verbe
_grelotter_; sous le second, elle n'est que le verbe _crouler_,
corrompu.
_Crolement_ ou _Grolement_, se dit aussi très bassement d'un tremblement
spasmodique de la tête, qui a lieu chez les vieillards et chez ceux qui
sont sujets aux affections nerveuses. Ce terme me semble fait du même
verbe _gruller_ sous sa seconde acception, parce que ce tremblement
ressemble à celui d'un arbre agité, dont la tige _vibre_ long-temps.
GUÊPE. Du latin _vespa_, écrit, selon ses premières racines, avec la
voyelle _ou_ initiale, remplacée successivement, comme cela se remarque
dans les Langues, par la dento-labiale _v_, et la gutturale _g_, si
sujettes à se confondre. Le son typique était l'Onomatopée du vol
bruyant de la _guêpe_.
* GUIORER. Terme inusité qui est fait du cri naturel de la souris.
Davies rapporte _gwichio_, _strepere_. Selon quelques Savans, _gwicha_
s'est dit en Langue celtique pour, se plaindre à la manière des petits
oiseaux. _Gwigoura_, c'est faire un petit bruit comme une porte qui
roule sur des gonds rouillés. Ces bruits ont rapport à celui que ce mot
représente, et sont exprimés d'une manière assez semblable.
H
HACHE. On a cherché fort loin l'étymologie de ce mot. Elle est dans le
son naturel, dans l'aspiration forte et profonde, dans l'ahan pénible
qui marque les efforts d'un bucheron.
L'initiale _h_, si nulle dans la plupart des mots, est singulièrement
caractéristique lorsqu'elle est aspirée, et les Onomatopées qui
expriment les divers accidens de la respiration de l'homme, lui sont,
presque toutes, redevables de leur énergie.
* HAHALIS. De _hahé_, cri de chasse, dont on se sert pour arrêter les
chiens qui prennent le change ou qui s'emportent trop, ou bien de
l'éclat tumultueux de la voix des chasseurs, et des retentissemens de
l'écho, on a composé cette expression, d'ailleurs peu connue et
restreinte dans son usage, à l'acception pour laquelle elle a été
inventée.
HALETER. Je ne m'attacherai point à démontrer que le mot _haleine_ et
certains autres qui en dépendent, sont faits par Onomatopée de
l'émission de l'air dans l'acte de la respiration. Cela me paraît bien
établi, et je n'aurais point rejeté ces expressions, s'il n'avait pas
été de mon projet de réunir seulement celles qui conservent un caractère
d'imitation évident, sans m'occuper de celles qui l'ont perdu, et dans
lesquelles le son radical se cache parmi des sons étrangers.
Le mot qui fait le sujet de cet article, est sensiblement formé du bruit
d'une respiration pressée, entre-coupée et violente. L'_anhelare_, et
mieux encore le diminutif _anhelitare_ des Latins, ont le même type.
HAPPER. Saisir quelque chose avidement, et avec une forte aspiration qui
marque l'impatience ou le desir.
Il y a de certaines terres et de certains métaux qui _happent_ la langue
dès qu'on l'applique sur leur surface, et, par exemple, l'argille et
toutes les agrégations alumineuses. Cet effet est produit par une
absorption rapide de la salive qui met en contact plus parfait la peau
de la langue et la terre qu'elle essaye. Ce mot semble spécialement fait
pour représenter la sensation tenace et subite dont je parle, quoique la
rapidité monosyllabique de sa racine le rende d'ailleurs
très-pittoresque dans grand nombre d'occasions.
HARPE. Je conjecture que ce mot est fait par Onomatopée du son des
cordes de la _harpe_, rassemblées en grand nombre sous les doigts, et
ébranlées simultanément.
Quoi qu'il en soit, le nom de la _harpe_ a très-peu varié dans les
Langues modernes. Les Anglo-Saxons l'ont appelée _hearpa_, les Allemands
_herp_ et _harf_, les Anglais _arp_, et les Italiens _arpa_.
HARPER, est un vieux terme encore employé par Molière et par Sarrazin,
pour, _prendre_, _saisir_, _dérober_. Il semble que le peuple, dont
toutes les expressions présentent d'ordinaire des images vives et
singulières, s'est emparé de cette racine pour l'appliquer aux actions
qui exigent un grand développement de la main, comme dans les exemples
auxquels je renvoie. L'_arpax_ des Grecs dont le _rapax_ des Latins est
le parfait équivalent, à une petite transposition près, et tous les mots
qui en dérivent, n'ont pas dû être autrement construits, quel que soit
l'instrument ou l'objet qui en a fourni le son radical.
On disait _harpaille_ en vieux langage, d'une troupe de brigands et de
maraudeurs, comme dans ces vers tirés des _Vigiles_ de Charles VII.
Illecques et à saincte Ermine
Appartenant à feu Tremouille,
Avoit grande _harpaille_ et vermine,
Ne n'y demeuroit coq ne poule.
On a vu à ce sujet, dans la préface de cet ouvrage, ce que j'ai dit de
la lettre _h_, considérée comme signe figuré d'une rapacité avide et
impatiente[4]. Ces applications particulières sont à l'appui de mon
opinion.
_Raper_, _Rapt_, sont faits de _harper_ par métathèse.
HENNIR, HENNISSEMENT. Mots formés du cri des chevaux, et qu'on ne peut
prononcer sans se rappeler ces beaux vers de M. Delille:
Plus loin, fier de sa race, et sûr de sa beauté,
S'il entend ou le cor, ou le cri des cavales,
De son sérail nombreux _hennissantes_ rivales,
Du rempart épineux qui borde le vallon,
Indocile, inquiet, le fougueux étalon
S'échappe, et libre enfin, bondissant et superbe,
Tantôt d'un pied léger à peine effleure l'herbe,
Tantôt demande aux vents les objets de ses feux,
Tantôt vers la fraîcheur d'un bain voluptueux,
Fier, relevant ses crins que le zéphir déploie,
Vole, et frémit d'orgueil, de jeunesse et de joie.
Les Latins avaient cette Onomatopée. On lit dans Virgile au troisième
livre des Géorgiques:
_Talis et ipse jubam cervice effudit equinâ
Conjugis adventu pernix Saturnus, et altum
Pelion _hinnitu_ fugiens implevit acuto._
Tel, Saturne surpris dans un tendre larcin
En superbe coursier se transforma soudain,
Et secouant dans l'air sa crinière flottante,
De ses _hennissemens_ effraya son amante.
C'est le _c'hwirina_ des Bretons. Davies écrit _chwyrnu_. Il traduit le
mot _Rhinge_ qui y a rapport, par _stridulus_, ou _sonus stridens_.
L'ingénieux auteur du roman de _Gulliver_ a tiré du même son radical le
nom factice de _houyhinms_, pour désigner un peuple de chevaux.
HEURT, HEURTER. Du choc rude et brusque de deux corps durs.
HISSER. Hausser une vergue, la faire monter au haut du mât, au
commandement de _hisse_, _hisse_.
Ces mots sont pris du bruit de la vergue quand on la relève, et du
frémissement de la voile quand on la froisse.
HOQUET. Du bruit d'une _inspiration_ subite, courte et convulsive.
Les Latins ont dit _singultus_, les Anglais _hicket_ et _hiccough_, les
Flamands _hick_, les Celtes _hak_, et _hic_ ou _ig_, rapportés par
Lepelletier et Davies.
Un Etymologiste cherche l'origine de ce mot dans l'hébreu _enka_, qui
veut dire _sanglot_. Il est probable que ces différentes expressions
sont de la même racine.
HORREUR. _Horror_. Ce mot est une Onomatopée qui représente l'impression
que produisent sur nous les objets épouvantables. De là,
HORRIBLE, ce qui fait _horreur_,
ABHORRER, avoir en _horreur_.
HUÉE, HUER. _Huée_ se dit d'une clameur de désapprobation qui s'élève
dans les assemblées nombreuses, et dont ce mot est formé
très-imitativement.
On employait autrefois _hus_, _hüe_, et _huyer_ dans le même sens.
HULOTTE. En latin et en italien _ulula_, en allemand _huhu_, en anglais
_howlet_.
Ces noms de la _hulotte_ lui viennent de son cri sinistre. Le _bubo_ des
Latins, dont nous avons fait peu imitativement le mot _hibou_, procède
de la même analogie.
* HULULER, est un verbe que des Ecrivains en petit nombre ont cru
pouvoir tirer du gémissement de la _hulotte_, pour une foule
d'acceptions auxquelles le verbe _hurler_ paraît moins propre. Cette
Onomatopée singulièrement précieuse n'a pas été dédaignée dans la Langue
latine, et enrichirait la nôtre.
HUMER. Avaler quelque chose avec une aspiration forte et tout d'une
haleine.
Le vieux mot _super_, qui a la même valeur, ne se dit plus qu'en
quelques provinces. On peut conjecturer que le mot _soupe_ était fait de
la même racine, et cela d'autant plus probablement, que, suivant Ménage,
_super_ signifie _humer du bouillon_.
HUPPE, ou PUPU. Les deux noms de cet oiseau sont l'effet d'une
controverse assez oiseuse parmi les Etymologistes. On se demande si le
premier lui a été donné en raison de la huppe élégante dont sa tête est
ornée, ou s'il est une simple traduction un peu contractée de l'_upupa_
des Latins, qui était dérivé du cri ordinaire de l'animal. On est aussi
embarrassé sur le second, que les uns regardent comme l'expression de ce
cri, et les autres comme une dénomination odieuse par laquelle nos aïeux
désignaient la _huppe_, à cause de la saleté qu'on lui reproche. Quant à
moi, je suis porté à croire que Belon s'est trompé en faisant venir le
nom de la _huppe_ de cette touffe de plumes qui la caractérise, et je
partage l'opinion de Ménage qui regarde au contraire le mot _huppe_ dans
cette dernière signification, comme dérivé du nom de l'oiseau qui l'est
lui-même de son cri.
Aristophane s'est amusé à imiter la voix de la _huppe_ dans ces mots
factices: _epopoë_, _popopo_, _popoè_, _jo_, _io_, _ito_, _ito_, _ito_,
_ito_.
Cette Onomotapée se retrouve chez tous les peuples; c'est l'_epops_ des
Grecs, le _bubbola_ des Italiens, le _popa_ des Portugais, le _hoppe_
des Flamands, le _hoop_ et le _hoopof_ des Anglais, le _popp_ des
Suédois, etc. Nous avons dit _pupeput_, _pepu_ et _pipu_.
HURLEMENT, HURLER. Heureuses Onomatopées du cri des loups et des chiens
effrayés.
Tel un loup furieux, de butin affamé,
Qu'on chasse, encore à jeun, d'un bercail alarmé,
_Hurle_ les longs regrets de sa rage impuissante,
Se retourne en grondant, et mord la proie absente.
Cette nuance a échappé à la Langue latine, puisque les mots _ululatus_
et _ululare_ sont plus propres à exprimer des bruits coulans et modulés
que le roulement rauque et effroyable que ceux-ci représentent. C'est
pourquoi le verbe _hululer_ serait une innovation avantageuse à notre
Langue. Les Italiens qui usent d'_urlare_ et d'_ululare_, suivant les
occasions, ont bien senti le prix de cette modification, toute légère
qu'elle paraisse. _Voyez_ le Dante, parlant de la pluie de feu qui
dévore les damnés dans le troisième cercle:
__Urlar_ gli fa la pioggia, come cani:
Dell'un de' lati fanno all'altro schermo,
Volgonsi spesso i miseri profani_.
Et concluons de là que nous avons traduit l'_urlare_ des Italiens, et
non pas l'_ululare_ des Latins, qui est cependant susceptible d'un aussi
grand nombre d'applications, et qui est au moins aussi noble et aussi
harmonieux.
Rabelais a dit _ullement_ dans ce passage de Pantagruel: «Le grand
effroi et vacarme principal provient du deuil et _ullement_ des diables,
qui là guettans péle mélle les paovres ames des blessez, reçoipvent
coups d'épées à l'improviste, et pastissent solution en la continuité de
leurs substance aerée et invisible,... puis crient et _ullent_ comme
diables».
J
JAPPEMENT, JAPPER. Ces mots se disent pour _aboiement_ et _aboyer_, en
parlant des petits chiens et des renards.
Les Celtes ont dit _chilpa_, _japper_, _chilpaden_, _jappement_.
K
KAKATOÈS. Le nom de cette belle espèce de perroquet est formé de son
cri.
Klein et Seba en ont fait _kakatocha_, Edwards et Albin, _cokcatoo_,
Brisson, _catacua_, et on l'appelle en certains endroits, _cacatou_.
L
LAPPER. Saisir avec la langue, boire à la manière des renards et des
chiens. On croirait que c'est le mot _happer_ privé de la forte
aspiration qui le caractérise, et augmenté d'une lettre linguale qui en
détermine la nouvelle acception.
Compère le renard se mit un jour en frais,
Et retint à dîner commère la cigogne;
Le repas fut petit, et sans beaucoup d'apprêts.
Le galant pour toute besogne
Avait un brouet clair (il vivait chichement).
Ce brouet fut par lui servi sur une assiette;
La cigogne au long bec n'en put attraper miette,
Et le drôle eut _lappé_ le tout en un moment.
Cette expression n'est pas tout-à-fait particulière à notre Langue; le
mot _lap_ se retrouve dans la Langue celtique, et on pourrait en faire
descendre assez naturellement les mots _lepus_ et _lapin_.
LÉCHER. Du bruit de la langue traînée sur la superficie d'un corps
qu'elle suce ou qu'elle nettoie.
C'est le _leichein_ des Grecs, le _lingere_ des Latins, le _lecken_ des
Allemands, le _leccare_ des Italiens.
Ajouterai-je, à propos de ce dernier terme, que les Italiens en ont fait
_il lecchino_, le gourmand, le _lécheur_ de plats; et d'_il lecchino_,
_al lecchino_, qui est devenu l'_arlequin_ de nos théâtres; plaisante
méprise d'un érudit qui, sur la foi d'un jeu de mots d'_arlequin_, fait
dériver son nom de l'illustre famille de Harlay!
LORIOT. De vieux Lexicographes prétendent que cet oiseau, est ainsi
nommé, parce qu'il semble articuler ce mot dans son chant. Ce qu'il y a
de certain, c'est que les Grecs, et, d'après eux, les Latins, l'ont
appelé _chlorion_, dont le nom français du loriot dérive d'autant plus
incontestablement, qu'on a dit autrefois _lorion_. Or, le mot _chlorion_
a dû être tiré de _chloros_, _viridis_, _herbidus_, _luteus_, _flavus_;
et comme ces termes désignent une des deux couleurs du _loriot_, on
pourrait penser avec Schrevelius que le nom de cet animal est fait _ex
colore_. C'est donc une Onomatopée un peu douteuse.
LOUP. En grec _lukos_, en latin _lupus_, en italien _lupo_, en espagnol
_lobo_, en allemand et en anglais _wolf_, en suédois _ulf_.
Il paraît évident que ces noms ont été construits imitativement d'après
le hurlement du _loup_. Le nom latin du renard, et quelques-uns de ses
noms modernes, ont le même type.
Il paraît qu'on a écrit autrefois _lou_, comme en ces vers de
Saint-Amand parlant des anciennes épées sur lesquelles était gravé un
_loup_, et qui étaient recherchées pour leur bonté:
Sa vieille rapière au vieux _lou_,
Terreur de maint et maint filou.
Je suis cependant porté à croire que c'est une simple licence que
Saint-Amand a pratiquée pour l'exactitude de la rime; car je ne trouve
aucun exemple de cette espèce d'ortographe, qui se rapproche beaucoup
plus de la construction naturelle, et qui offrirait sous ce rapport une
tradition assez précieuse.
M
MIAULEMENT, MIAULER. Du cri ordinaire des chats, de ces éclats
désagréables de leur voix, dont Boileau se plaint dans sa satire des
_Embarras de Paris_:
Qui frappe l'air, bon Dieu! de ces lugubres cris?
Est-ce donc pour veiller qu'on se couche à Paris?
Et quel fâcheux démon durant les nuits entières
Rassemble ici les chats de toutes les gouttières?
J'ai beau sauter du lit, plein de trouble et d'effroi,
Je pense qu'avec eux tout l'enfer est chez moi.
L'un _miaule_ en grondant comme un tigre en furie,
L'autre roule sa voix comme un enfant qui crie.
Quoique Nicod ait écrit _miauler_, il semble qu'on disait autrefois
_miaouler_, et certains Grammairiens regrettent cette manière de
prononcer qui leur paraît plus imitative. Elle l'est peut-être trop, et
j'ai déjà dit que cette recherche excessive d'imitation était fort
ridicule quand elle choquait l'harmonie, et qu'elle ne se fondait que
sur un cliquetis de sons bizarres et forcés.
MOUE. Il est impossible de prononcer ce mot, sans que la bouche figure
ce qu'il signifie, c'est-à-dire, cette espèce de grimace qui est
familière aux gens tristes et colères. Le _moerens_, le _moestus_ des
Latins, le _mesto_ des Italiens, et sur-tout le _mustio_ des Espagnols,
doivent appartenir à cette espèce d'Onomatopée. Il résulte d'ailleurs de
l'émission du souffle par les narines, quand les lèvres sont closes,
comme cela se remarque dans les gens qui font la moue, un petit bruit
que les Grecs ont appelé imitativement _mugmos_, et les Latins
_mussatio_.
MUFFLE, qui est le nom de la bouche de certains animaux à lèvres
alongées et proéminentes,
BOUDER, faire la _moue_ par mécontentement,
BOUDERIE, habitude de mauvaise humeur,
BOUDEUR, homme fâcheux, esprit contrariant et chagrin, sont de la même
famille et du même effet d'imitation, les initiales de ces trois
derniers mois se prononçant sur la même touche.
La Langue Celtique employait _moüa_, pour, _se fâcher_, et _bouda_,
pour, _chuchoter_, _bourdonner entre les dents_. Je n'ai pas besoin
d'insister sur ces analogies.
MUGIR, MUGISSEMENT. Belles Onomatopées tirées des cris sourds et
prolongés de quelques animaux, ou du bruit des vagues émues par la
tempête, ou enfin du cours tumultueux d'un grand fleuve, comme dans ce
magnifique tableau de M. Delille:
Sous le ciel éclatant de cette ardente zone,
Montrez-nous l'Orénoque et l'immense Amazone,
Qui, fiers enfans des monts, nobles rivaux des mers,
Et baignant la moitié de ce vaste univers,
Epuisent, pour former les trésors de leur onde,
Les plus vastes sommets qui dominent le monde,
Baignent d'oiseaux brillans un innombrable essaim,
De masses de verdure enrichissent leur sein,
Tantôt se déployant avec magnificence,
Voyagent lentement et marchent en silence,
Tantôt avec fracas précipitant leurs flots,
De leurs _mugissemens_ fatiguent les échos,
Et semblent à leur poids, à leur bruyant tonnerre
Plutôt tomber des cieux que rouler sur la terre.
MURMURE, MURMURER. Cette Onomatopée ne varie point dans le grec, dans le
latin, dans l'italien, dans l'espagnol, etc. Ce sont de ces mots que la
nature semble avoir enseignés à tous les peuples.
Leur son peint parfaitement à l'oreille le bruit confus et doux d'un
ruisseau qui roule à petits flots sur les cailloux, ou du feuillage
qu'un vent léger balance, et qui cède en frémissant. Le mouvement vague
et presqu'imperceptible des eaux et des bois, élève dans la solitude une
rumeur qui interrompt à peine le silence, tant elle est délicate et
flatteuse, et c'est de là que les Langues ont tiré ces expressions si
harmonieuses et si vraies, que, tous les jours répétées, elles
paraissent toujours nouvelles.
Tout est changé, tout me rassure,
Je n'entends plus qu'un bruit
Semblable au doux _murmure_
D'une onde claire, pure,
Qui tombe, coule et fuit.
Dans ces vers charmans de Bonneville, toutes les syllabes coulent et
_murmurent_.
J'ose croire que nous n'avons point à envier, dans cette circonstance,
la prononciation des Latins, si elle était telle que Dumarsais et
beaucoup d'autres Grammairiens le présument. En effet, le mot _murmure_,
prononcé à la française, est composé de sons plus liquides, et en
quelque sorte plus fugitifs que n'étaient ceux de leur _mourmour_ et du
_mormorio_ des Italiens; et l'harmonie un peu emphatique de ces derniers
mots, leur fait perdre, selon moi, beaucoup de leur grâce et de leur
fluidité.
MUSC. Je ne hasarde ce mot au nombre des Onomatopées que sur la foi de
M. Court de Gébelin qui le croit formé du bruit que fait le nez en
flairant, en aspirant les parfums. Il s'appuie de deux analogies
différentes, l'une tirée du Celtique ou d'une Langue analogue dans
laquelle il prétend que _mussa_ signifie _flairer_, et _musse_, _odeur_;
l'autre tirée de l'Ethiopien où ce dernier mot se dit _mez_; mais cette
opinion peut paraître un peu hasardée.
Il est du moins certain que les Grecs qui ont appelé le _musc_,
_moschos_, ont dit _muzo_ dans le même sens que les Latins _musso_,
_clausis labris sonum è naribus emitto_; ils ont appelé _muron_
certaines odeurs, et l'odeur en général, _murodia_. _Muxoter_, c'est la
narine. Le nom du rat, qui est le _mus_ des Grecs et des Latins, et à
qui l'odeur du _musc_ est assez communément propre, pourrait procéder
aussi de la même analogie.
Les mots _odeur_ et _flairer_ se rendent, d'ailleurs, en Celtique par
des expressions qui présentent l'Onomatopée très-juste du bruit que fait
l'aspiration des parfums: _c'houés_ et _c'houesâd_.
O
OIE. «Le cri naturel de l'_oie_, dit M. de Buffon, est une voix
très-bruyante. C'est un son de trompette ou de clairon, _clangor_,
qu'elle fait entendre très-fréquemment et de très-loin; mais elle a de
plus d'autres accens brefs qu'elle répète souvent; et lorsqu'on
l'attaque ou l'effraie, le cou tendu, le bec béant, elle rend un
sifflement que l'on peut comparer à celui de la couleuvre. Les Latins
ont cherché à exprimer ce son par des mots imitatifs, _strepit_,
_gratitat_, _stridet_.
»Soit crainte, soit vigilance, l'_oie_ répète à tout moment ses grands
cris d'avertissement ou de réclame; souvent toute la troupe répond par
une acclamation générale, et de tous les habitans de la basse-cour,
aucun n'est aussi vociférant, ni plus bruyant».
C'est ce cri naturel de l'_oie_ qui est devenu son nom dans notre Langue
et dans quelques autres. Je crois, du moins, qu'on peut regarder comme
des Onomatopées le _chen_ des Grecs, dont ils semblent avoir fait
_chaino_, _hio_, _dehisco_, parce que le ronflement rauque d'un homme
qui dort la bouche ouverte est assez pareil au bruit que fait l'_oie_
irritée; le _kaki_ de certains Orientaux, le _wazon_ des Arabes, le
_gwasi_ des Celtes, le _goas_ des Suédois, le _gaas_ des Danois, et
l'_apatta_ des Nègres de la Côte d'Or; mais rien n'est d'un effet
d'imitation plus vrai qu'un de ces noms qui est particulier aux
Mexicains, et par lequel ils ont voulu exprimer le cri bref et fréquent
dont M. de Buffon parle à propos de cet animal. Ils l'ont appelé
_tlalacatl_, et cette dénomination factice a été conservée par
Fernandez.
L'_oie_ mâle s'appelle un _jars_, et ce mot a produit une expression
fort usitée. De _jars_ et du Celtique _comps_, langage, en construction,
_gomps_ ou _gon_, l'on a fait _jargon_, _jargonner_, parler comme des
_oies_.
On disait _oüe_ en vieux français, comme le prouvent ces vers de la
farce de _Patelin_:
Vous l'en avez pris par la moüe,
Il doit venir manger de l'_oüe_.
Il me semble donc que M. Decaseneuve a mal rencontré quand il a fait de
ce mot un augmentatif d'_oiseau_, et qu'il est d'ailleurs difficile de
remonter à son étymologie autrement que par l'Onomatopée.
OISEAU. La construction de ce mot est extrêmement imitative; il est
composé des cinq voyelles liées par une lettre doucement sifflante, et
il résulte de cette combinaison une espèce de gazouillement très-propre
à donner une idée de celui des _oiseaux_. Il est à remarquer comme une
singularité très-rare dans notre Langue, que ce mot _gazouiller_ est
formé, comme le mot _oiseau_, des mêmes sons vocaux, liés par la même
consonne. Il n'en est distingué que par son intonation qui est prise
dans une lettre gutturale, par conséquent très-bien appropriée à l'idée
qu'il exprime.
OUATE. C'est la première soie que l'on recueille sur le cocon du ver à
soie, ou un duvet léger que fournit une espèce d'_anas_. On s'en sert
pour doubler des vêtemens d'hiver; et le bruit moëlleux que produisent
ces vêtemens quand on les froisse, a pu donner l'idée de cette
dénomination, qui serait assez imitative; mais c'est une étymologie
douteuse que je n'alléguerais point, si les Lexicographes en
reconnaissaient une autre, pour peu vraisemblable qu'elle fût.
P
PÂMER, PÂMOISON. Du _spasma_ des Grecs, qui lui-même est construit
imitativement d'après le bruit propre à la figuration particulière de la
bouche d'une personne qui se _pâme_.
PEPIER. C'est du cri naturel des moineaux, ou plutôt de tous les jeunes
oiseaux, que ce cri a été formé. On a dit autrefois _pipier_, qui n'est
plus d'usage.
_Piauler_, _piuler_, sont dans le même cas, quoiqu'également imitatifs.
PIAILLER, PIAILLERIE, PIAILLEUR, dérivent du même son naturel; on les a
faits pour exprimer une criaillerie fatigante et perpétuelle, comme les
cris des petits oiseaux. Les Latins employaient _pipulum_ pour, injure,
huée et rumeur publique, par la même analogie.
PÉPIE, est le nom d'une maladie dont une grande altération est la cause
ou le symptôme. Ne semble-t-il pas que ce mot soit créé du bruit que
font de petits oiseaux tourmentés par la soif? Le _peperi_ des Grecs,
dont les Latins ont fait _piper_, ne remonterait-il pas encore à la même
racine par une extension peu forcée, parce que c'est une substance qui
altère et qui donne la _pépie_? Les Grecs appelaient _pippos_ un petit
oiseau; et ce qui vient singulièrement à l'appui de mes conjectures,
_pipizo_ se prenait indifféremment chez eux pour _pipio_, _sugo cum
sonitu_, ou _potum proebeo_. _Pio_ même signifiait _bibo_, et de là le
_piot_ de Rabelais et de nos anciens Auteurs. _Pino_, qui avait le même
sens, est devenu le nom français d'un raisin. _Pepier_ emportait
d'ailleurs en vieux langage l'idée de gémissement et de plaintes comme
dans ces vers de Villon:
Je sens mon coeur qui s'affaiblit,
Et puis je ne peux _pepyer_.
Les Espagnols ont _piar_, et les Italiens _pipire_, comme les Latins.
Ces derniers appelaient les pigeonneaux _pipiones_, et nous en avions
fait autrefois _pipions_.
PIPÉE, dit Nicod «est un mot fait et imité de la voix des oiselets,
comme aussi _pippe_, _pipper_, et _pippeur_, et signifie le siffler que
l'oiseleur fait avec une fueille de _fou_, ou d'autre arbre, ou de
roseau, ou avec une pippe de bois, contrefaisant la voix d'iceux
oiselets. Selon ce on dit, prendre des oiseaux à la _pipée_, qui est
quand un homme caché dedans un buisson et bien entouré de rameaux
couverts de gluons, ayant un chathuant ou hibou branché et attaché près
de luy, contrefait le _pippis_ des oiseaux, ou bien pressant les ailes
ou les pieds d'un oiseau vif, le fait crier, car les oiseaux advolent à
ce _pippis_, ou à ce cry, pour garantir leurs semblables du chathuant
qu'ils cuident les tenir, et se perchent sur ces rameaux et s'engluent.
_Pipée_, par métaphore, se prend pour mine ou contenance contrefaite».
_Piper_, _pipeur_, qui ne se prennent plus que pour l'action de _piper_
les dés, ont peut-être été rejetés trop dédaigneusement de la Langue;
leur emploi était fondé sur une allusion très-naturelle, et leur sens
était vif et frappant. Montaigne a dit avec son énergie, avec sa
précision ordinaire, que _la Rhétorique étoit une art mensongère et
piperesse_: il y a dans les Langues des expressions si heureusement
caractéristiques, qu'une fois perdues, on ne peut plus les remplacer.
PIC. Instrument de fer courbé et pointu vers le bout, qui a un manche de
bois, et dont on se sert à ouvrir la terre et à rompre le roc;
Onomatopée du bruit que rend la pierre sous l'instrument qui la brise.
PIQUER, c'est donc primitivement frapper avec un _pic_. On dit encore
qu'on _pique_ la pierre, quand on blanchit une maison en dépouillant la
pierre de sa surface.
PIOCHE, nom d'un outil de labourage, a été alongé d'un son plus mousse,
parce la _pioche_ creuse et ne brise point.
BÊCHE, est un mot de la même construction, prononcé sur une touche moins
dure, parce que la _bêche_ n'attaque pas la terre avec force, et ne sert
qu'à la diviser.
En anglais, le verbe _piocher_ se rend par le verbe _dig_. Dans ce
dernier mot, l'imitation du son est frappante. On remarque la même
vérité dans la formation du mot _tuf_, qui est le nom d'une terre
compacte et prête à se pétrifier, qui rend sous la _pioche_ et sous la
_bêche_ un son net et sec dont ce terme est l'expression; mais comme
cette étymologie n'est pas incontestable, je me contente de la rapporter
ici à cause de l'analogie du sujet.
* POUPE. Suivant Nicod, que j'aime à citer souvent, «c'est la tette ou
mammelle, soit d'une femme comme la nomment en aucunes contrées de
France, soit de bestes mordans comme la nomment les veneurs, disans les
_poupes_ d'une ourse, et semblables, le mot vient du prétérit grec
_pépoka_, tout ainsi que pot, et est dit _poupe_, parce que le faon
tette et boit le laict par là, ou bien est fait par Onomatopée du son
que l'enfançon fait de ses lèvres en suçant à force le laict de la
mammelle».
Si toutefois le prétérit grec _pépoka_ pouvait être rapporté à cette
racine, c'était plutôt comme dérivé que comme type, et il paraît que
Nicod s'en est aperçu. Il aurait fait remonter le mot _poupe_ avec plus
de vraisemblance au mot _popanon_, qui est le _popanum_ des Latins, et
qui est incontestablement de la même famille. Remarquez d'ailleurs que
les Latins ont dit _puppus_ et _puppa_, d'où viennent _puer_ et
_puella_.
POUPÉE, c'est l'image d'une petite fille, d'un enfant qui tette encore.
Quelqu'évidente que soit l'étymologie de ce mot, on s'est avisé, je ne
sais où, de le dériver de _Poppée_, parce qu'on prétend que cette femme
fut la première qui mit le masque en usage pour conserver la beauté de
son teint et le préserver du hâle et des injures de l'air.
POUPON, c'est, dans le langage vulgaire et enfantin, un petit garçon à
la mammelle.
PUER. Du bruit que fait la bouche en repoussant, avec une forte émission
du souffle, les odeurs désagréables.
_Pouah_, interjection qui marque le mépris et le dégoût, doit en être le
son radical.
R
RACLER. Du frottement de l'ongle ou d'un instrument aigu sur les corps
qu'ils nettoient ou qu'ils déchirent. _Rakos_ signifiait en grec un
haillon, un vêtement déchiré, une cicatrice, une ride. _Rakterios_,
c'était le corps brisé ou _raclé_, qui rendait du bruit. Aristophane
appelle Euripide _rakiosurraptadès_, raccommodeur de vieux haillons.
_Ragas_ se disait sur une autre touche pour rupture, déchirement, et de
là, _raga_, pour force et violence.
On pourrait croire que _raccommoder_ en est fait par antiphrase ou
contre vérité, à moins qu'on ne fasse voir que les syllabes complétives
en déterminent la nouvelle acception.
La famille des mots qui se rapportent à l'idée d'_effraction_, est
évidemment tirée de la racine autour de laquelle je range ces curieuses
analogies, quoiqu'elles lui soient devenues plus ou moins étrangères
dans leur extension.
RAIRE ou RÉER. Terme de Vénerie emprunté du cerf en amour.
«Il a, dit M. de Buffon, la voix d'autant plus forte, plus grosse et
plus tremblante, qu'il est plus âgé: la biche a la voix plus faible et
plus courte; elle ne _rait_ pas d'amour, mais de crainte. Le cerf _rait_
d'une manière effroyable dans le temps du _rut_. Il est alors si
transporté, qu'il ne s'inquiète, ni ne s'effraie de rien».
RUT, le temps où le cerf _rait_.
RÂLE, RÂLEMENT, RÂLER. Du son enroué d'une respiration qui s'épuise, et
dont les derniers efforts annoncent une mort prochaine.
RÂLE, est aussi le nom d'un oiseau que Ménage croit désigné d'après son
cri.
RAUQUE. Du bruit âpre et fatigant des voix enrouées.
ROQUET, est le nom de mépris qu'on donne à un petit chien importun, et
qui aboie sans cesse. Je le crois formé du son _rauque_ de son
jappement.
REDONDANCE. C'est une dérivation figurée du son que rend un corps dur
qui rebondit dans sa chute.
Ainsi l'on a dit _redondance_ d'une vicieuse superfluité de paroles, qui
ne fait que nuire à la netteté du discours, parce que c'est une espèce
de bondissement de la pensée, qui, après avoir frappé l'esprit,
rejaillit et retombe avec moins de force.
Ce mot n'est point une Onomatopée propre, mais une Onomatopée abstraite
construite par analogie.
RETENTIR, RETENTISSEMENT. Belles Onomatopées dont le son radical est le
type d'une nombreuse famille de mots, consacrés à exprimer des idées de
même ordre. _Voyez_ TINTEMENT, TINTER.
_Retentir_ et ses dérivés s'emploient en général en parlant des échos
des montagnes et des voûtes, et ne conviennent point quand il s'agit
d'un bruit net et sans répercussion. Racine a dit:
De nos cris douloureux la plaine _retentit_.
Et ailleurs:
Mes seuls gémissemens font _retentir_ les bois.
Boileau a dit aussi:
Ils faisaient de leurs cris _retentir_ les rivages.
La vérité d'imitation est moins sensible dans ces exemples que dans
beaucoup d'autres, parce que la plaine, les bois et les rivages sont des
lieux peu _retentissans_. Je sais combien de telles observations sont
minutieuses; mais j'ai rapporté ces vers de deux de nos grands Poètes,
pour faire voir de quelle importance est la justesse d'expression pour
l'effet poétique, et de combien de nuances la Langue la plus riche peut
encore s'orner.
RINCER. Du bruit des doigts contre l'intérieur d'un verre que l'on
_rince_.
Un si galant exploit réveillant tout le monde,
On a porté par-tout des verres à la ronde,
Où les doigts des laquais, dans la crasse tracés,
Témoignaient par écrit qu'on les avait _rincés_.
Les Irlandais disent _rincsail_, et les Bretons _rinca_.
RONFLEMENT, RONFLER. Du bruit que fait dans la gorge et les narines d'un
homme endormi, l'air fortement aspiré.
On a employé ces mots par extension, pour exprimer le bruit grave des
gros tuyaux d'un orgue, ou celui des canons, et figurément, les éclats
de voix présomptueux d'un Comédien qui cherche le _brouhaha_.
«Il n'y a, dit le Mascarille des Précieuses, que les Comédiens de
l'hôtel de Bourgogne qui soient capables de faire valoir les choses. Les
autres sont des ignorans qui récitent comme on parle; ils ne savent pas
faire _ronfler_ les vers, et s'arrêter au bel endroit».
Du _ronchus_ des Latins, nous avions fait _froncher_ dans le vieux
langage, et dom Lepelletier rapporte _fronsal_, mot de l'usage de
Cornouaille, qui a le même sens.
ROSSIGNOL. En latin _luscinia_, ou _lucinia_, en italien _usignuolo_,
_lusignolo_, _rusignuolo_, en espagnol _ruysenor_.
Le Castelvetro a pensé que le nom italien de cet oiseau était fait par
Onomatopée. Belon et Ménage rapportent des étymologies plus
vraisemblables, et M. de Brosse tranche, suivant moi, la difficulté. De
_luco canens_, _lucinia_, _luciniola_, _lusignuolo_, _rusignuolo_,
_rossignol_; il reste à déterminer si l'imitation du son n'est pas
entrée pour quelque chose dans la construction de ces différens dérivés,
et c'est ce qui me paraît incontestable.
* ROUCOULEMENT, ROUCOULER. Onomatopées du chant des tourterelles, qui
est aussi très-bien exprimé par le _to coo_ des Anglais.
On a dit autrefois _rocouler_, mais _roucouler_ a été justement préféré.
_Roucoulement_ est un mot harmonieux et utile qui serait bon à admettre
dans la Langue. M. de Châteaubriand, d'ailleurs si sévère dans l'emploi
des mots nouveaux, en a fait souvent usage.
ROUE[5]. Ce mot est dérivé du bruit de la _roue_, et en général du bruit
d'un corps rond qui roule avec rapidité sur une surface retentissante.
C'est le _trochos_ des Grecs, le _rota_ des Latins et des Italiens, le
_rüeda_ des Espagnols, le _rot_ ou _rod_ des Celtes, et le _rad_ de
l'ancien Teuton.
_Rodellec_ signifiait en celtique une voiture à plusieurs roues, un
vestige, une ligne, comme celle qui est décrite par la roue.
ROUTE, mot français d'une acception très-voisine, en est probablement
dérivé. Cette opinion n'est pas étrangère à M. Court de Gébelin, qui
appuie mal-à-propos sa conjecture de quelques fausses étymologies.
RUGIR, RUGISSEMENT. «Le _rugissement_ du lion est si fort, dit M. de
Buffon, que quand il se fait entendre par échos la nuit dans les
déserts, il ressemble au bruit du tonnerre: ce _rugissement_ est sa voix
ordinaire; car quand il est en colère, il a un autre cri qui est court
et réitéré subitement, au lieu que le _rugissement_ est un cri prolongé,
une espèce de grondement d'un ton grave, mêlé d'un frémissement plus
aigu. Il _rugit_ cinq ou six fois par jour, et plus souvent lorsqu'il
doit tomber de la pluie».
Ce passage de M. de Buffon m'en rappelle un autre qui a rapport au
_rugissement_ du tigre, et où ce grand Ecrivain hasarde, pour exprimer
ce cri, une Onomatopée que l'usage n'a pas consacrée depuis. «Le tigre,
dit-il, fait mouvoir la peau de sa face, grince les dents, frémit,
_rugit_ comme fait le lion, mais son _rugissement_ est différent.
Quelques voyageurs l'ont comparé au cri de certains oiseaux. _Tigrides
indomitae rancant, rugiuntque leones._ (_Autor Philomelae._) Ce mot
_rancant_ n'a point d'équivalent en français; ne pourrions-nous pas lui
en donner un, et dire, les tigres _rauquent_, et les lions _rugissent_;
car le son de la voix du tigre est en effet très-rauque».
Je suis bien aise de faire remarquer ici que ce verbe factice, à qui M.
de Buffon ne connaît point d'équivalent en français, en a un
très-exactement construit sur la même racine, dans le patois de
Franche-Comté. _Rancôt_, c'est le dernier soupir, le dernier râle du
moribond; _rancoïer_, c'est expirer, rendre l'âme, pousser le sanglot
convulsif qui annonce la mort.
On a dit autrefois _ruiment_ pour _rugissement_, comme dans ce passage
des grandes Chroniques de France, dédiées à Charles VIII. «Sembloit que
ce fussent urlemens de loups et _ruimens_ de lions». Cela donne quelque
probabilité à l'opinion de M. de Caseneuve, qui fait dériver _rut_,
anciennement _ruit_, du _rugitus_ des Latins, et qui regarde _raire_ ou
_réer_ comme une contraction de _rugire_. Il aurait pu citer ce passage
de Job, qui dit, en parlant des biches, à qui l'action de _réer_ est
particulière: _incurvantur ad faetum, et pariunt, et _rugitus_
emittunt_. Marot dit dans sa traduction des Pseaumes:
Ainsi qu'on oit le cerf _bruire_,
Pourchassant le froid des eaux,
Ainsi mon ame soupire,
Seigneur, après tes ruisseaux.
_Voyez_ RAIRE ou RÉER.
RUISSEAU, RUISSELER. Nicod dérive ces mots du grec _reo_, _fluo_. Le
grec attique _reos_ signifiait _ruisseau_. Les Latins ont dit _rivus_,
_rivulus_, les Italiens _rivo_, _ruscello_, les Espagnols _rio_, les
Anglais _rivulet_. _Dour red_, en celtique, signifie une eau courante et
rapide. Dom Lepelletier nomme _rigol_, et Davies _rhigol_, un _ruisseau_
tracé dans un champ; cette expression s'est conservée dans le français.
Lebrigand a employé quelque part, comme celtique, le mot _ruzelen_; mais
il paraît que ce n'est que le français _ruisselet_ qui s'est glissé,
comme beaucoup d'autres, dans le celto-breton, par le contact des
français avec les peuples de l'Armorique. _Ru_ se dit en Géorgien d'un
grand écoulement d'eaux. _Arou_ exprime la même idée en Arménien et en
Malabare, et _rud_ en Arabe et en Persan. Plusieurs Etymologistes
assurent que _rit_ indiquait dans les Langues gothiques un passage ou un
gué. Les mots par lesquels nous désignions un _ruisseau_ en vieux
langage, se rapprochaient assez du son typique. _Reu_ et _ru_ se
trouvent dans Nicod. _Ru_ s'emploie encore pour désigner le lit ou canal
d'un petit ruisseau. _Ruel_ et _rui_ sont communs dans nos vieux
romanciers. _Ruit_ est employé pour rive dans un passage de Perceval. En
remontant la vallée de la Romanche par la nouvelle route de Grenoble en
Italie, on voit avant le hameau des Roberts, un torrent que le peuple
appelle _riou-peirou_, c'est-à-dire, _ruisseau_ périlleux.
Notre mot _ruisseau_ peint parfaitement à l'esprit le petit murmure doux
et modulé d'une eau vive qui roule entre les cailloux.
S'il est vrai, ainsi que le prétend M. Court de Gébelin, que _rat_ soit
un terme de marine qui sert à désigner un endroit de mer où il y a
quelque courant rapide et dangereux, on peut faire remonter ce mot à la
même racine, soit comme lui par le gallois _rhydd_, qui signifie gué ou
bas-fond, soit, mieux encore, par l'allemand _ritha_, qui signifiait
autrefois torrent, ou par le _dour red_ des Celtes, et par le
celto-breton _rodo_, qui se dit d'un passage de rivière; mais cette
assertion est contestée.
«_Rat_ n'est point un terme de marine pour designer un courant rapide et
dangereux dans la mer, m'écrit M. de Roujoux, c'est un nom de lieu; le
_Raz_ est un vaste écueil situé en face de l'île de Sein, et qui a donné
son nom au passage compris entre cette île et lui. Le passage du _Raz_
ou _Ratz_ est célèbre, parce qu'un grand nombre des vaisseaux qui
entrent à Brest ou qui en sortent, sont forcés d'y donner. Il est
fertile en naufrages, et la baie dont il forme une des pointes,
s'appelle la baie des Trépassés. Je ne crois point que ce mot ait de
signification connue; il ressemble à une foule de termes auxquels on
veut trouver des étymologies, quoiqu'ils n'en aient pas».
ROUIR, est très-judicieusement dérivé du vieux français _ru_, par
Ménage. Nicod même écrit _ruir_, et rend en latin _chanvre roui_, par
_cannabis fluviata_.
S
SANGLE, SANGLER. De _cingula_, _cingulare_, et originairement du bruit
de l'air froissé par une courroie déployée avec force.
_Sangle_ s'exprimait en celtique par _cengl_ et _cenclen_, et suivant la
même analogie, _lancer_ et _darder_, par _cingla_.
En vieux français, on disait _changle_ et _changler_, comme c'est
l'usage dans notre Langue, qui a souvent modifié ainsi les sons
sifflans.
CINGLER, se dit pour, naviguer à pleines voiles, parce que la mer,
ouverte vivement par le navire, rend un petit bruit de la même nature
que le précédent. Mais le son radical est ici moins emphatique, parce
que le froissement qu'il représente est moins éclatant, et a lieu dans
un milieu moins sonore. Cependant on a employé ce dernier verbe au même
usage que l'autre en nombre d'occasions, et on le dit fort bien, du vent
du Nord et de la pluie chassée par un ouragan impétueux.
SAPER. Abattre par le pied, travailler avec le pic et la pioche à
détruire les fondemens d'un mur.
SAPE, se dit en terme de guerre d'un travail qu'on fait sous terre pour
la surprise d'une place. En latin, c'est _sappa_, en italien _zappa_.
L'oriental _saph_ ou _sap_ désigne l'action de briser ou de limer, de
réduire en poussière.
Ces différens mots sont formés du bruit de l'instrument contre les
constructions qu'il attaque, ou sur la terre qu'il entr'ouvre.
SCIE, SCIER. _Scie_ se dit en latin _serra_, en italien _sega_,
_rasega_, en espagnol _sierra_, en anglais _saw_, en allemand _saege_,
autant de dénominations tirées du bruit sifflant que produit la _scie_
en divisant le bois.
Le _secare_ et le _scindere_ des Latins sont construits d'après ce son
naturel qui a fourni d'innombrables Onomatopées à toutes les Langues.
SCION. C'est le nom qu'on donne à des branches grêles et menues, tendres
et pliantes que poussent les arbres. L'osier, par exemple, s'élève en
touffes de _scions_, et je n'hésite pas à penser que ce mot ne soit
formé du frémissement de ces branches débiles, quand le vent les courbe
devant lui, et qu'elles se relèvent en sifflant.
On appelle encore _scions_ les impressions qui restent sur la peau d'une
personne fouettée de verges. C'est le nom de la cause pour celui de
l'effet, employé par métonimie.
_Cion_, s'est dit en vieux langage, de la pluie fouettée par les vents.
Il est facile de saisir l'analogie de ces différentes acceptions.
SIFFLER. Verbe dont on connaît les nombreux dérivés, et qui dérive
lui-même du bruit de l'air comprimé et chassé par une ouverture étroite.
Les Latins ont dit d'abord _sifilare_, qui se lit dans
Nonnius-Marcellus, et ensuite _sibilare_. Les Italiens ont _sibilare_,
_subbiare_, _zuffulare_, _fischiare_, autant d'Onomatopées qui
caractérisent différens modes de _sifflement_; les Espagnols, _silvar_;
les Allemands, _pfeifen_, et les Anglais plus heureusement encore
_whistle_.
En vieux français, nous avons dit _subler_ et _sibler_: Marot a dit
_sublet_ pour _sifflet_. Les Angevins ont gardé cette expression, et
Ondin la rapporte dans ses dictionnaires. Le patois bourguignon y a
substitué _sublô_, qu'on lit dans les noels de la Monnoye.
Çat ein anfan? me dis-tu vrai?
Tan meu, velai tô note fai.
Tu sai bé, quant ein anfan crie
Que por an époizé le cri,
Ai ne fau qu'éne chaiterié,
Vou qu'un _sublô_ vou qu'un trebi.
Il est à remarquer que ce _sublô_ du peuple de Bourgogne ressemble
beaucoup au _subulo_ de Varron, que celui-ci a employé pour _tibicen_.
Cirano, acte II, scène III de son _Pédant joué_, fait dire à Mathieu
Gareau: «Ce biau marle qui _sublet_ si finement haut».
Le peuple mouille l'_S_, et dit communément _chiffler_.
Il paraît que les Celtes faisaient usage du mot _si_, pour bruit;
_sifflement_, murmure.
Les Grammairiens appellent consonnes _sifflantes_ ces trois lettres _s_,
_x_, _z_, parce qu'on ne les prononce qu'avec une espèce de
_sifflement_. Elles doivent donc être d'un grand usage pour exprimer les
bruits de cette espèce. La Langue anglaise est une Langue _sifflante_,
parce qu'elle a beaucoup de mots sur la touche _sifflante_ et sur la
touche dentale.
L'emploi fréquent de la lettre _S_ rend la prononciation _sifflante_.
Euripide en faisait un usage vicieux qui passa même en proverbe. On
appelait ce défaut le sygmatisme d'Euripide.
Racine a prodigué les _S_ dans ce vers d'Andromaque:
Pour qui sont ces serpens qui _sifflent_ sur vos têtes?
et l'effet d'imitation qui en résulte est frappant. On l'a trouvé,
peut-être avec justice, un peu trop minutieux.
Il y a de l'harmonie dans ces vers d'un de nos Poètes lyriques:
Ixion et les Aloïdes
Ont cessé leurs mugissemens.
De Tantale et des Danaïdes
Je n'entends plus les longs gémissemens,
Et des fatales Euménides
Les couleuvres avides
Ne brisent plus les airs par d'aigres _sifflemens_.
L'Érèbe n'a plus de tourmens.
La forme et le son de la lettre _S_ la rendent propre à désigner
doublement le serpent, et à peindre en même temps ses mouvemens tortueux
et ses _sifflemens_ aigus. L'_ophis_ des Grecs, qui est originairement
égyptien, a le singulier mérite d'offrir dans ses caractères une espèce
de noeuds de couleuvres, et dans sa terminaison, un bruit semblable à
celui qui annonce ordinairement ces animaux. C'est tout-à-la-fois un
hiéroglyphe et une Onomatopée. La lettre [Phi] ressemble à un caducée.
Les Latins ont _anguis_, qui a la même désinence _sifflante_, et de plus
_seps_ et _serpens_; les Italiens _serpente_, _biscia_; les Espagnols
_sierpe_; les Anglais _serpent_ et _snake_.
On appelle _bysse_ en science héraldique, des serpens et des couleuvres.
C'est l'ancien nom français de ces reptiles. Celui par lequel nous
désignons actuellement le _serpent_, est une Onomatopée sans vivacité et
sans harmonie, dont je n'ai pas cru devoir faire un article à part, mais
dont les analogues curieux me paraissent assez bien placés dans
celui-ci.
SILLON, SILLONNER. Du bruit d'un corps qui en effleure légèrement un
autre sur un long espace. De là,
SILLAGE, qui est la trace d'un vaisseau sur la mer, quand il ne fait
qu'y glisser doucement.
SIPHON. «Ce sont, dit un vieux commentateur de Rabelais, ces canaux et
tuyaux ès-fontaines qui jettent l'eau, et par le moyen et force de l'air
qui les presse, rendent un son et sifflement d'où ils ont pris leur
nom».
SOUFFLER. Nous avons vu tout-à-l'heure au mot _siffler_ une Onomatopée
construite d'après le bruit de l'air chassé à travers un canal étroit.
Celle-ci est formée sur l'émission libre de l'air poussé hors d'un canal
de grandeur suffisante, avec un bruit mousse et sans éclat.
Les dérivés nombreux de cette expression ne peuvent échapper à personne.
SOURDRE. Sortir, jaillir, s'écouler par une fente de la terre ou du
creux d'un rocher.
L'étymologie de ce mot a été rapportée avec raison au _surgere_ des
Latins, qui avait le même sens.
_Medio de fonte leporum
_Surgit_, amari aliquid, quod in ipsis floribus angit._