_Clameur_, _Acclamation_, et les autres expressions de cette famille
n'ont rien perdu dans l'usage. On disait autrefois _clamours_, comme
dans ces vers de Marot:
Tous pélerins doivent faire requêtes,
Offrandes, voeux, prières et _clamours_.
Le mot _éclisser_, pour, faire jaillir des _éclats_ de boue, a cessé
d'être français.
ÉCLABOUSSER, Onomatopée mixte, composée d'_éclat_ et de _boue_, lui a
été substitué.
ÉCLOPPÉ. Je crois que c'est le seul mot qui nous reste de cette racine,
qu'on peut croire formée par imitation du bruit inégal et lourd de la
marche d'un boiteux.
Rabelais a dit _cloper_; et, _clopiner_ se trouve dans des Auteurs d'un
style assez pur. J'ai lu _clanpin_ dans des mémoires de la fin du
dix-septième siècle, où l'on désignait ainsi le duc du Maine.
_Claudicare_, qui signifiait boiter chez les Latins, n'aurait-il pas la
même origine; et de là n'aurait-on pas fait le nom de la _cloche_, parce
que son mouvement ressemble à la marche des boiteux? Ce qu'il y a de
certain, c'est qu'on dit encore _clocher_ pour _boiter_, et qu'on
appelle vulgairement _cloche_, une espèce d'ampoule qui survient aux
pieds d'un homme fatigué, et qui le fait _clocher_.
* CLOPIN, CLOPANT, est un mot factice, construit par Onomatopée du pas
des boiteux. La Fontaine s'en est servi dans la fable du _Pot de terre
et du Pot de fer_.
Mes gens s'en vont à trois pieds
_Clopin clopant_ comme ils peuvent,
L'un contre l'autre jetés
Au moindre hoquet qu'ils treuvent.
ÉCRASER. Ce mot est engendré par un son analogue à celui qui a produit
le mot _éclater_, mais qui représente un brisement moins simultanée, et
c'est pour cela qu'il est alongé par la consonne roulante.
Le cri de la craie qui se rompt et qui se pulvérise sous le pied,
reproduit fort distinctement cette racine.
Les Chaldéens ont dit _kéras_, et les Grecs plus vivement encore
_katatripsis_ pour _obtritus_, _écrasement_. Ce dernier mot n'est pas
français.
Si l'on veut s'assurer de la vérité de cette étymologie, qu'on ouvre au
mot _écraser_ le dictionnaire de l'Académie; on y verra entr'autres
usages de ce mot: _écraser des groseilles, du verjus_. On _écrase_ donc
des bayes sèches, tendues, récalcitrantes. On n'_écraserait_ pas des
fruits tendres et pulpeux. D'où vient cette différence? Elle est l'effet
du son produit par l'action d'_écraser_, qui est âpre, aigu dans le
premier cas, mousse et presque muet dans le second.
ÉCROU. L'_écrou_ est une pièce de bois ou de fer qui a un trou
correspondant à la grosseur d'une vis qui s'y introduit, et y tourne
avec un bruit désagréable.
L'_écrou_, qui est un acte d'emprisonnement, est une figure de celui-ci.
La consonne roulante marque les efforts et le cri de la vis dans les
crans pressés où elle s'emboîte; et dans _clou_, qui est une Onomatopée
assez douteuse, le son est bref et net, parce qu'on le _fiche_
brusquement, et qu'il produit un bruit indécomposable et immodulé.
ÉGRISER. Oter les parties brutes d'un diamant en le frottant contre un
autre.
Le bruit agaçant de ce frottement, semblable à celui d'un verre que le
diamant du vitrier divise, ou qu'on fait grincer en le grattant de
l'ongle, a servi de racine à cette Onomatopée.
ENFLER, ENFLURE. Onomatopées composées de la préposition, et du bruit de
l'haleine chassée avec effort.
_Enfler_, s'est dit d'abord pour, l'action de emplir d'air un corps vide
et flasque, jusqu'à ce qu'il ait acquis un certain degré de tension;
puis, _enflé_, s'est dit en général de tous les corps qui ont une
grosseur inusitée ou accidentelle.
Les Latins disaient _inflare_ qui a la même racine et la même valeur.
GONFLER, que nous avons de plus qu'eux, est peut-être plus imitatif,
parce qu'il est plus emphatique, et qu'on ne peut le prononcer sans une
assez forte émission du souffle.
ESCOPETTE, ESCOPETTERIE. Du bruit éclatant des mousquets.
Ce mot a donné lieu au plus ridicule des vers factices:
_Schiopettus tuf taf: bom bom colubrina sboronat._
«L'escopette perce l'air avec ses _tuf taf_, et la coulevrine avec ses
bom bom».
Perse avait dit _sclopus_, pour, le son que rend la bouche, quand on
frappe sur les joues gonflées d'air:
_Nec sclopo tumidas intendis rumpere buccas._
De là le diminutif macaronique _schiopettus_ et le français _escopette_,
qui sont des Onomatopées formées sur un son de la même espèce. C'est
l'opinion de Paradin et de Polydore Virgile.
ÉTERNUEMENT, ÉTERNUER. «L'_esternuement_, qui vient de la tête; étant
sans blâme, dit Montaigne, nous lui faisons un honneste accueil. Ne vous
mocquez pas de cette subtilité; elle est d'Aristote».
Nous disions beaucoup mieux _esternüer_, parce que ce mot ainsi prononcé
conservait le son radical dans toute sa valeur, et s'écartait moins des
analogues qu'on lui connaît dans d'autres Langues.
F
FANFARE. La plupart des instrumens à vent sont caractérisés par la
lettre F, parce que cette consonne produite par l'émission de l'air
chassé entre les dents, est l'expression du soufflement ou du
sifflement. De là, _fanfare_, qui est un chant de trompette.
Rabelais en avait fait le verbe _fanfarer_, que je ne me souviens pas
d'avoir vu ailleurs.
FIFRE. La voyelle resserrée entre deux lettres très sifflantes, donne
une idée très-juste du bruit aigu de cet instrument, et la désinence
roulante marque son éclat un peu rauque.
Les Allemands l'ont nommé _pfeifer_ par analogie à l'Onomatopée
_pfeifen_ qui signifie _siffler_. Cette dénomination a été exactement
transportée dans notre Langue et dans la plupart des autres. Nous avons
même dit _pifre_, comme en ce passage de la traduction d'_Amadis_ par
Gabriel Chapuis. «Plusieurs sont des _pifres_ et autres instrumens». Et
en cet autre de Rabelais: «Puis soubdain retourne, et nous asseure avoir
à gausche descouvert une embuscade d'andouilles farfeluës, et du cousté
droict à demi-lieue loing de là, ung gros bataillon d'aultres puissantes
et gigantales andouilles, le long d'une petite colline furieusement en
bataille, marchantes vers nous au son des vézes et piboles, des guogues
et des vessies, des joyeulx _pifres_ et tabours, des trompettes et
clairons».
FLACON. Du bruit de la liqueur versée hors du _flacon_, et qui tombe de
quelque hauteur dans un vase sonore. Il est du moins certain qu'on n'a
découvert aucune autre étymologie raisonnable de ce mot, et que
l'unanimité avec laquelle tant d'idiomes l'ont admis, donne lieu de
penser qu'il n'a pas été formé au hasard. Les Espagnols ont dit
_flascon_, les Italiens _fiascone_, les Allemands _flasche_, les
Flamands _flesche_, les Polonais _flasha_, les Bohémiens _flasse_, les
Hongrois _palassk_, et les Anglais _flagon_.
Une observation qui donne du poids à cette conjecture, c'est que
_flacquer_ s'est dit autrefois pour, vuider son verre, en jetant les
liqueurs qu'il contient. La Bruyère en fournit un exemple dans ce
passage. «S'il trouve qu'on lui a donné trop de vin, il en _flacque_
plus de la moitié au visage de celui qui est à sa droite, et boit le
reste tranquillement». De là,
FLACQUÉE D'EAU, l'eau que l'on _flacque_, ou que l'on jette contre
quelque chose,
FLAQUE D'EAU, mare croupissante et de si peu d'étendue, qu'il semble
qu'on l'ait _flacquée_ à l'endroit où elle est,
FLASQUE, adjectif qui s'est dit d'abord d'une chose amollie par
l'humidité, et particulièrement d'un linge mouillé qui produit, quand on
le soulève et qu'on le laisse retomber sur lui-même, le bruit de l'eau
qu'on _flacque_ à terre. Cette dernière expression dérive secondairement
du _flaccidus_ des Latins qui a été immédiatement fait du bruit naturel.
FLANQUER. Du bruit d'un coup violent, le peuple a fait le mot factice
_flan_ pour le représenter, et le verbe _flanquer_ pour, donner un coup
dont le son est exprimé par _flan_.
Ces termes sont de la plus basse trivialité.
FLÈCHE. Mot factice formé sur le son de la _flèche_ chassée de sa corde,
et qui fuit en sifflant. C'est l'opinion de Nicod, du temps duquel on
disait encore indifféremment _flèche_, _flic_, ou _flis_.
En espagnol, c'est _flecha_, en allemand _pfeil_, en anglo-saxon _fla_.
Les Italiens ont aussi _freccia_, mais plus communément _saëtta_, du
_sagitta_ des Latins[1], qui nous a fourni _sagette_, et qui a du
rapport avec la _zagaye_ des Maures et de quelques nomades.
Le mot _psi_ est une autre Onomatopée du bruit de la _flèche_, dont il
reste peu de composés dans les Langues; mais il est à remarquer que les
Grecs en ont fait une de leurs lettres qu'ils ont représentée
hyéroglyphiquement sous la figure d'une _flèche_ empennée, ou d'un trait
appuyé sur son arc.
FLEUR. Du bruit que fait l'air aspiré par l'organe qui recueille les
parfums de la _fleur_.
FLAIRER, en est formé par métonimie. Cette étymologie laisse d'autant
moins de doutes, qu'on a dit autrefois _fleurer_. Molière s'en est servi
dans ce vers d'Amphitrion:
Impudent _fleureur_ de cuisine,
pour désigner un parasite. Le nom de M. _Fleurant_ qu'il a employé dans
le _Malade imaginaire_, est tiré du même verbe, dans la même
construction.
Cette racine est propre à caractériser en général tous les termes qui
figurent des émanations douces, des formes ondoyantes, des mouvemens
caressans, comme _flamme_, qui est un corps impalpable et tenu, que le
vent agite et balance; _flatter_, qui est une action gracieuse au propre
et au figuré; _fléchir_, qui se dit en parlant de l'inclinaison molle et
légère d'un corps souple, comme les jeunes plantes et les roseaux; et
beaucoup d'autres expressions de la même espèce, sur lesquelles je ne
m'arrêterai pas davantage, et que je ne classerai point à leur rang
alphabétique, parce qu'elles me paraissent trop éloignées de leur type.