«BOURDON, dit Nicod, est une espèce de grosse mouche, tavelée comme
mouche à miel, n'ayant point de picquon ou aiguillon, plus grosse de
corsage que la mouche à miel nommée abeille, et ne fait ni ne sert à
faire le miel ni la cire; ains dévore l'aliment et la provision que les
mouches à miel se sont pourchassé, seulement de sa chaleur conserve les
petits abeillons, qui est la cause que Virgile, au quatrième des
Géorgiques, l'appelle _ignavum pecus_, fainéant et coüard. Pline, en son
livre onzième, leur attribue partie de l'opifice des mouches à miel, ce
que Varron son devancier ne fait pas, _fucus_. Le Français lui a donné
ce nom par Onomatopée, à cause du bruit qu'il fait quand il volète.»
_Boud_ a signifié le _bourdonnement_ du frélon, dans la Langue Celtique.
BOURDON, cloche très-sonore qui produit un bruit de même genre que celui
dont il est question dans cet article, a été ainsi nommée par analogie.
_Bourder_ est un vieux mot très-précieux qui voulait dire _rester court
en chaire_, parce que le prédicateur, en cet état, ne forme plus qu'un
murmure et un _bourdonnement_ confus. Il est à regretter que cette
expression soit perdue.
BOURDE, chose vague et confuse, mensonge qu'on articule à demi, en est
clairement dérivé. On a pu dire allusivement qu'un menteur pris sur le
fait, se tire d'affaire, en murmurant des mots sans suite, comme un
prédicateur qui a perdu le fil de son sermon. Regnier se sert de ce
terme dans cette hypothèse même:
Ils bâillent pour raison des chansons et des _bourdes_.
BRAIRE. «L'âne _brait_, dit M. de Buffon, ce qui se fait par un grand
cri, très-long, très-désagréable, et discordant par dissonances
alternatives de l'aigu au grave, et du grave à l'aigu. Ordinairement, il
ne crie que lorsqu'il est pressé d'amour ou d'appétit. L'ânesse a la
voix plus aigre et plus perçante. L'âne qu'on fait hongre, ne _brait_
qu'à basse voix, et quoiqu'il paraisse faire autant d'efforts et les
mêmes mouvemens de la gorge, son cri ne se fait pas entendre de loin.»
BRAMER. Ce mot se dit du cerf en certaines occasions, et en général de
tous les animaux qui crient fortement. Il s'est même employé en vieux
langage, pour exprimer le cri de l'homme, comme dans ces vers, attribués
à Clotilde de Surville:
Tant de loin que de près n'est laide
La mort. La clamoit à son ayde
Tojorz un povre bosquillon
Que n'ôt chevance ne sillon.
. . . . . . . . . .
Tant brama, qu'advint...
Court de Gébelin et Voltaire prétendent que _bram_ signifiait _un grand
cri_ en Langue Gothique. Cette racine, commune dans les Langues, se
retrouve d'ailleurs toute entière dans le Grec.
Si l'on veut s'assurer, au reste, que l'Onomatopée n'est nulle part plus
fréquente que dans les idiomes qui se rapprochent des temps primitifs,
que l'on consulte Voltaire au même lieu, dans ses fragmens sur la Langue
Française. Les mots que cet auteur, toutefois peu versé dans le
mécanisme de la Langue qu'il a enrichie de tant de chef-d'oeuvres, les
mots, dis-je, qu'il fait dériver du Celte, sont autant d'Onomatopées.
BRAILLER, terme populaire qui ne se prend qu'en mauvaise part, et dans
l'usage le plus trivial, a évidemment le même type.
BREDOUILLER. Parler confusément et articuler avec peine.
_Bredi-breda_ est une locution basse et factice qui exprime l'espèce de
_bredouillage_ d'une personne très-loquace, qui articule difficilement.
Ce mot ne se trouve que dans Poisson, et quelques auteurs du même ordre.
BROUHAHA. Bruit confus d'applaudissemens qu'on entend dans les
spectacles, et dans les lieux d'assemblée où l'on récite des ouvrages
d'esprit. C'est une contraction de _bruit de haha_, prononcé _brouit de
haha_ dans le vieux langage.
BROUTER. Du bruit que font les animaux en brisant les plantes près de
leur racine, et en les arrachant avec les dents.
Il y a un exemple de l'harmonie pittoresque de ce mot, dans une des plus
jolies fables de la Fontaine, _le chat, la belette et le petit lapin_.
Du palais d'un jeune lapin
Dame belette, un beau matin,
S'empara: c'est une rusée.
Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
Elle porta chez lui ses pénates, un jour
Qu'il était allé faire à l'aurore sa cour
Parmi le thym et la rosée.
Après qu'il eut _brouté_, trotté, fait tous ses tours,
Jeannot Lapin retourne aux souterrains séjours.
Voici le même mot employé dans la prose, avec un effet d'harmonie
imitative aussi vrai que celui qu'on vient de remarquer. Ce passage est
de M. de Châteaubriand, un des Écrivains dont notre siècle a le plus à
se glorifier; et je rapporte cet exemple avec d'autant plus
d'empressement, que je n'en connais point de si riche en Onomatopées:
«Si tout est silence et repos dans les savanes de l'autre côté du
fleuve, tout ici au contraire est mouvement et murmure: des coups de bec
contre le tronc des chênes, des froissemens d'animaux qui marchent,
_broutent_ ou broyent entre leurs dents les noyaux des fruits; des
bruissemens d'ondes, de faibles gémissemens, de sourds meuglemens, de
doux roucoulemens, remplissent ces déserts d'une tendre et sauvage
harmonie.»
BROYEMENT, BROYER. Ces mots sont faits du bruit d'une substance un peu
récalcitrante, brisée entre deux corps durs. C'est ce qu'expriment aussi
bien le _sfratumare_ des Italiens, et le _quebrar_ des Espagnols.
BRUIRE, BRUISSEMENT, BRUIT. Ces mots _bruire_ et _bruissement_, qu'on a
affecté de négliger je ne sais pourquoi, présentent une des belles
Onomatopées de la Langue. Ils donnent l'idée d'un _bruit_ vague, sourd
et confus, comme celui qui s'élève d'une forêt ébranlée par des vents
impétueux, ou qui résulte du fracas des torrens et de l'écoulement des
grandes eaux; en général, ils sont graves et solennels, et ont un
caractère particulier d'imitation qu'on ne trouve pas dans leurs
analogues.
Un auteur déjà classique, et qu'on peut appeler le Racine de la prose, a
prouvé, par l'emploi qu'il a fait de certains temps du verbe _bruire_,
qu'il serait d'une injuste délicatesse de le réduire à l'infinitif,
comme quelques Grammairiens y avaient paru disposés.
«La lune, dit M. Bernardin de Saint-Pierre, paraissait au milieu du
firmament, entourée d'un rideau de nuages que ses rayons dissipaient par
degrés. Sa lumière se répandait insensiblement sur les montagnes de
l'île, et sur leurs pitons qui brillaient d'un vert argenté; les vents
retenaient leurs haleines. On entendait dans les bois, au fond des
vallées, au haut des rochers, de petits cris, de doux murmures d'oiseaux
qui se caressaient dans leurs nids, réjouis par la clarté de la nuit et
la tranquillité de l'air. Tous, jusqu'aux insectes, _bruissaient_ sous
l'herbe.»
La Bruyère a dit aussi _brouissement_.
«Une femme entend-elle le _brouissement_ d'un carosse qui s'arrête à sa
porte, elle prépare toute sa complaisance pour quiconque est dedans,
sans le connaître».
Cette licence est heureuse dans cette occasion, parce qu'elle
caractérise très-bien l'espèce de _bruissement_ dont il s'agit.
BRUYÈRE. Il est probable que le nom de cette plante, dont les tiges
souples, grêles et ligneuses, _bruissent_ au moindre vent, est tiré du
même son radical que les mots précédens. L'étymologie que je donne de ce
mot n'est d'ailleurs qu'une conjecture, aussi plausible toutefois que
celle qui le tire du latin _uro_, parce qu'on brûle les _bruyères_ pour
les défricher, et rendre l'emplacement où elles croissaient susceptible
de culture: c'est l'opinion de Borel.
C
CAHOT, CAHOTER. De la secousse qu'on éprouve dans une voiture mal
suspendue qui roule sur un chemin âpre et raboteux, et de l'effort qu'on
fait pour reprendre la respiration durement interrompue.
Les Latins ont dit _succussus_, qu'ils prononçaient _soucoussous_, et
qui rendait la même idée.
CAILLE. «Le mâle et la femelle, dit Buffon, ont chacun deux cris, l'un
plus éclatant et plus fort, l'autre plus faible. Le mâle fait _ouan,
ouan, ouan, ouan_; il ne donne sa voix sonore que lorsqu'il est éloigné
des femelles, et il ne la fait jamais entendre en cage, pour peu qu'il
ait une compagne avec lui: la femelle a un cri que tout le monde
connaît, qui ne lui sert que pour rappeler son mâle; et quoique ce cri
soit faible, et que nous ne puissions l'entendre que d'une petite
distance, les mâles y accourent de près d'une demi-lieue; elle a aussi
un petit son tremblotant _cri cri_. Le mâle est plus ardent que la
femelle, car celle-ci ne court point à la voix du mâle, comme le mâle
accourt à la voix de la femelle dans le temps de l'amour, et souvent
avec une telle précipitation, un tel abandon de lui-même, qu'il vient la
chercher jusques dans la main de l'oiseleur».
C'est de ce cri, que Buffon dit connu de tout le monde, et qu'un autre
Ornithologiste a exprimé par les mots factices _caille caillette_,
qu'est venu le nom de la _caille_ dans notre Langue et dans la plupart
des autres. En effet, on a dit _kakkaba_ en grec, _qualea_ dans la basse
latinité, _cuaderviz_ en espagnol, excellente Onomatopée dont les deux
dernières syllabes doivent se prononcer très-brèves, _quaglia_, en
italien, _quaïl_, en anglais, _wachtel_, eu allemand; et ce son imitatif
se retrouve jusque dans l'hébreu _saly_ ou _xaly_. De ce nom l'on a fait
CAILLETAGE, babillage insupportable et continuel comme celui de la
_caille_,
CAILLETTE, femme frivole et babillarde,
CAILLETER, l'action de parler sans cesse, et à propos de toute chose,
expressions que la Langue française a repoussées jusqu'ici, et qui ne
sont d'usage que dans le style familier.
Rousseau a dit cependant, en parlant de madame de Warens: «La vie
uniforme et simple des Religieuses, leur petit _cailletage_ de parloir,
tout cela ne pouvait flatter un esprit toujours en mouvement, qui
formant chaque jour de nouveaux systêmes, avait besoin de liberté pour
s'y livrer».
CANARD. Du son _can can_, souvent répété, qui est le cri de cet animal,
plutôt que d'_anas_, probablement _à natando_, qui est son nom latin.
Mon opinion est du moins conforme en ce point à celles de quelques
Auteurs, et entr'autres à celle de l'ornithologiste Martinet, qui
remarque fort judicieusement qu'il est du génie de notre Langue de
terminer par cette syllabe ouverte et éclatante, _ard_, les mots qui
désignent un parleur impitoyable et fatigant, comme _bavard_ et
_babillard_.
Les Allemands ont représenté par une autre Onomatopée le cri rauque,
âpre, et enroué du _canard_. Ils l'ont appelé _racha_ et _rachtscha_.
CAN CAN, mot factice tiré du cri du _canard_, a été appliqué par
extension aux bruits tumultueux qui s'élèvent dans une assemblée
nombreuse où l'on ne s'accorde pas, et où l'on traite des affaires de
peu d'importance. Ce n'est pas le sentiment de l'Académie qui l'écrit
_quanquan_, et qui pense qu'on l'a appliqué aux discussions orageuses
sur des choses futiles, par allusion aux horribles disputes que causa au
seizième siècle la prononciation du mot _quamquam_, et qui coûtèrent
peut-être la vie à Ramus. Quelqu'égard qu'on doive cependant aux
décisions de ce corps savant, j'ai cru pouvoir persister dans mon
opinion qui me semble mieux fondée, et que je partage d'ailleurs avec le
plus grand nombre des Etymologistes.
CAQUET, CAQUETER. Ces mots se disent au propre, du bruit que font les
poules quand elles sont prêtes à pondre, et au figuré, du babillage des
personnes qui _caquettent_ comme les poules. Cette Onomatopée se
retrouve très-fidèlement dans la Langue grecque.
On disait autrefois dans notre Langue _cluper_ ou _gluper_, pour
exprimer une espèce de _caquet_ de la poule. Ce terme mériterait d'être
renouvelé.
Linguet s'est servi du mot _caquetage_ en parlant du chancelier de
l'Hôpital. «Aucun, ministre, dit-il, ne fit jamais convoquer autant de
grandes assemblées; mais satisfait d'y étaler une éloquence prolixe et
toujours mal-adroite, il les laissait toutes dégénérer en cohues
tumultueuses ou en _caquetages_ scandaleux dont l'unique résultat était
de constater la frivolité et l'impuissance du Gouvernement».
CASCADE. Ménage pense que ce mot est fait de l'italien _cascata_, ce qui
est incontestable. Il fait remonter celui-ci au latin _cado_, ce qui est
plus douteux; mais ce verbe aurait été employé comme désinent dans
l'expression dont il s'agit, qu'on n'en devrait pas moins reconnaître
cette expression pour une Onomatopée. La première syllabe est un son
factice qui fait rebondir la seconde, et cet effet représente d'une
manière vive le bruit redondant de la _cascade_.
Il y a beaucoup d'Onomatopées du même genre, c'est-à-dire, composées
d'un son naturel et d'un son abstrait. C'est ce que les Etymologistes
n'ont pas remarqué; et satisfaits dès qu'ils ont trouvé dans un mot
l'origine d'un de ses membres, on croirait qu'ils ont regardé le reste
comme le produit du hasard ou du caprice. Il est cependant démontré que
quelque fortuite qu'ait été la composition des Langues, il ne peut y
avoir eu qu'un très-petit nombre de mots formés sans motifs.
CATACOMBES. Du grec _kata_ qui est consacré à l'action de descendre ou
de tomber, et qui a peut-être fourni le latin _cado_ dont je parlais
tout-à-l'heure; et du vieux français _combe_, vallée, gorge, endroit
creux ou souterrain. La réunion de ces deux mots heureusement mariés
produit un des beaux effets d'imitation de la Langue. Il est impossible
de trouver une suite de sons plus pittoresques, pour rendre le
retentissement du cercueil, roulant de degrés en degrés, sur les angles
aigus des pierres, et s'arrêtant tout-à-coup au milieu des tombes.
CATARACTE. En Grec, _Kataraktès_. Chûte d'eau impétueuse et bruyante qui
tombe et se brise de roc en roc avec un grand fracas.
Herbinius, dans son Traité _de admirandis mundi cataractis supra et
subterraneis_, a étendu le sens de cette expression à tous les violens
chocs élémentaires, de quelque espèce qu'ils fussent.
CHAT-HUANT. «_Chahuant_, dit un de nos anciens glossateurs, est une
espèce d'oiseau qui va voletant et huant de nuict, duquel chant huant il
est ainsi nommé, car son chant n'est que hu et cry piteux: pour laquelle
cause les Latins l'ont appellé _ulula_, et aussi _noctua_, parce qu'il
ne chante et ne erre que la nuict. Ils l'ont aussi nommé _bubo_ par
Onomatopoée, représentant le chant d'iceluy par ce nom, et dient que
cest oiseau est féral et funébre, pour estre ténébreux et nocturne et
effrayant: et à ceste occasion tenoit on anciennement son chant pour
présage de calamité future, mesme par mort de maladie. Il est hay à
merveilles des autres oyseaux, lesquels pour estre diurnes,
c'est-à-dire, errans et voletans par jour, et ne avoir la rencontre
ordinaire de ce dit _chahuant_, et pour l'aspect hydeux de luy, le
hayent et poursuyvent à coups de bec et de griffes, quand ils le
trouvent, faisans tous un esquadron combattant contre luy, ausquels,
comme Pline dit au livre X, chap. 17, il résiste par se coucher à
l'envers et se reserrant en arc, si qu'il demeure presque couvert de son
bec et de ses griffes ou serres, laquelle inimitié estant aperçüe par
les oyseleurs, se servent dudit _chahuant_, pour attraper ceux qui
viennent à la meslée contre iceluy. De ce que dessus se voit que de
l'appeler _chathuant_, et pour la difficulté de la prolation françoise
en l'aspiration _h_ après la consonne, dire que _chahuant_ est fait de
_chat huant_, il n'y a pas raison grande, veu que ceste particule _cha_
est ailleurs commune au François, comme en ces mots chatouille,
chatfourré, chafouyn, esquels le mot de chat n'a que veoir».
CHEVÊCHE. En Latin, _Strix_. Ce mot a désigné génériquement les oiseaux
de nuit de l'espèce de la chouette. Maintenant on n'appelle du nom de
_chevêche_ que des oiseaux à qui ce nom ne convient plus, puisqu'il
avait été formé par Onomatopée, et qu'il ne désigne point leur cri, mais
celui de l'_efraye_ ou fresaye. «Les cris acres et lugubres de l'efraye,
et sa voix entrecoupée qu'elle fait souvent entendre pendant le silence
de la nuit, semblent articuler _grei_, _gré_, _crei_; et ses soufflemens
_ché_, _chei_, _cheu_, _cheue_, _chiou_, qu'elle réitère sans cesse,
ressemblent à ceux d'un homme qui dort la bouche ouverte: elle pousse
encore en volant différens sons aussi désagréables.» Ces expressions,
tirées d'un de nos Naturalistes, donnent l'incontestable étymologie des
mots _chevêche_ et _chouette_, et font regretter que l'impéritie des
Méthodistes ait consacré de nouvelles _appellations_ insignifiantes et
capricieuses, puis transporté les anciennes à des espèces qu'elles ne
désignent point, et bouleversé ainsi la nomenclature naturelle, sans
qu'il en résulte aucun avantage pour la science.
Oserai-je souhaiter que les Naturalistes à venir, moins jaloux d'étaler
une vaine érudition, en appliquant aux animaux des noms difficilement
composés, voulussent bien s'en tenir aux désignations imitatives qui
sont naturelles à tous les peuples, et qui universaliseraient, en
quelque sorte, leurs nomenclatures. Cette idée n'a pas été étrangère à
Linné et aux autres Méthodistes philosophes.
CHOC, CHOQUER. Du bruit de deux corps qui se heurtent.
Du même son naturel les Espagnols, pour joûte, ont dit _choca_.
Nous représentions cette dernière idée par le vieux verbe _toster_, dont
les Anglais ont fait _toast_.
CHOUCAS. En Grec, _ankos_, _koloïos_; en Latin, _graccus_, _gracculus_;
en Espagnol, _graio_, _graia_; en Italien, _ciagula_; en Savoyard,
_chüe_, _caüe_, _cavette_, _cauvette_; en Turc, _tschaucka_; en Saxon,
_aelcke_, _kaeyke_, _gache_; en Suisse, _graake_; en Hollandais, _kaw_,
_chaw_; en Illirien, _kauka_, _kawa_, _zegzolka_; en Flamand, _gaey_; en
Suédois, _kaja_; en Anglais, _kae_, _chog_, _jak-daw_; en quelques
provinces de France, _chicas_, _chocotte_ et _chocas_.
J'ai rapporté ces différentes synonymies comme autant d'Onomatopées. Le
_choucas_, indépendamment du cri qui lui a fait donner son nom, en
pousse un autre encore qu'on a exprimé par le son _tian_, _tian_,
souvent répété; mais il lui est beaucoup moins familier, et n'a jamais
été converti en Onomatopée.
CHUCHOTTER, CHUCHOTTERIE, CHUCHOTTEUR. Du mot factice _st_ qu'on a
employé pour imposer silence, ou pour indiquer qu'il faut baisser la
voix, et parler de manière à n'être pas entendu, on a fait _chut_,
suivant l'usage de notre Langue qui mouille ordinairement les sons
sifflans, et de là le verbe _chuchotter_, qui présente une nouvelle
Onomatopée par le concours des syllabes sourdes qui le composent. On
disait autrefois _chuchetter_.
On ne supposerait guères que les Étymologistes eussent vu, dans le son
radical _st_ qui est si simple et si général, une contraction du
_silentium tene_ des Latins. Cela est cependant vrai, car il n'y a point
d'idée si bizarre que ce genre d'érudition n'en puisse offrir un
exemple.
CIGALE. Du son radical _cic_, _cic_, qui est le chant de cet insecte,
les Grecs ont fait probablement _kik aïodos_, l'insecte _chanteur_ qui
dit _kik_; et de ce nom, les Latins _cicada_, les Espagnols _cigarra_,
les Italiens _cigala_, et nous le mot _cigale_, qui est une Onomatopée
alongée d'une terminaison oiseuse et étrangère à notre Langue.
* CLAPPEMENT. Un homme d'esprit qui se pique d'originalité sur toutes
les matières, et qui a dit beaucoup de mal de Racine et de Newton, a cru
devoir, en raison du même principe, attaquer l'ancienne réputation du
rossignol, si prôné parmi les chantres des bois.
«Qu'une oreille impartiale, dit-il, écoute avec attention le rossignol;
qu'elle entende ses sons souvent aigres, toujours fortement prononcés,
mais sans variété, si ce n'est quatre tons, sans modulations; sans
nuances, elle éprouvera une sensation pénible, désagréable. Transportez
l'oiseau, suspendez sa prison à une fenêtre, le chant sera le même, et
le passant l'entendra avec indifférence; s'il s'arrête, ce n'est pas par
l'attrait du plaisir, c'est de surprise et d'étonnement. Il croyait que
l'oiseau ne chantait que dans les bois et pendant la nuit; mais la lune
ne brille pas au travers des branchages touffus; le silence solennel de
la nature ne l'environne pas; le murmure vague d'un ruisseau ne s'unit
pas aux légers frémissemens du feuillage sous lequel il est assis: il
est dans la ville.
«Que peut-on comparer au _clappement_ dur et déchirant que l'oiseau tant
vanté fait entendre au milieu ou à la fin de son chant imphrasé? Je
souffre quand je réfléchis aux efforts redoublés des muscles de son
gosier.»
On ne verra peut-être ici que le caprice d'une imagination d'ailleurs
ingénieuse qui se complaît à colorer agréablement des paradoxes; mais je
rapporte ce passage pour soumettre aux arbitres de la Langue le mot
pittoresque, mais un peu hasardé, qui est l'objet de cet article, et qui
me paraît une innovation plus heureuse que le reste.
CLAQUE, CLAQUEMENT, CLAQUER. Du son que produisent les deux mains
vivement appliquées l'une contre l'autre, ou contre un corps
retentissant.
_Claquer_ se dit aussi fort bien du bruit d'un fouet qui coupe l'air
avec force. Il est passé au sens proverbial dans cette acception.
_Claquement_ s'applique sur-tout au heurt convulsif et spontanée des
dents.
Court de Gébelin prétend que le son radical _claq_ était un mot celtique
qui signifiait _grand bruit_. _Schlagen_ signifie encore en langue
allemande frapper, et du même type, nous avons fait
CLAQUET, petite latte tremblotante qui est d'usage dans les moulins, et
qui frappe la meule avec éclat.
CLIGNOTER. M. de Brosse prétend avec raison, ce me semble, que beaucoup
d'Onomatopées ont été formées, sinon d'après le bruit que produisait le
mouvement qu'elles représentent, au moins d'après un bruit déterminé sur
celui que ce mouvement paraît devoir produire à le considérer dans son
analogie avec tel autre mouvement du même genre, et ses effets
ordinaires; par exemple, l'action de _clignoter_, sur laquelle il forme
ces conjectures, ne produit aucun bruit réel, mais les actions de la
même espèce rappellent très-bien par le bruit dont elles sont
accompagnées, le son qui a servi de racine à ce mot.
CLIN-D'OEIL, c'est le petit mouvement d'un oeil _clignotant_.
CLINQUANT. _Clinquant_ s'est dit, au sens propre, d'une feuille de métal
si fine et si légère, qu'elle se froisse sous les doigts avec un petit
cliquetis aigre dont son nom est formé; et parce que ces feuilles, à
cause de leur ténuité ont ordinairement plus d'éclat que de valeur, on
les prend figurément pour les choses d'un prix médiocre qui ont une
apparence brillante, comme dans ces vers de Boileau:
Tous les jours à la Cour un sot de qualité
Peut juger de travers avec impunité;
A Malherbe, à Racan préférer Théophile,
Et le _clinquant_ du Tasse à tout l'or de Virgile.
CLIQUETIS. Onomatopée tirée du son des armes qui se choquent.
Ce mot se dit aussi du bruit des verres, et en général des bruits
argentins et mordans.
_Cliket_ est dans le dictionnaire breton de dom Lepelletier, pour loquet
de porte ou de fenêtre. Dans Davies on lit _cliccied_, et
analogiquement, _cleccian_, pour _stridere_.
CLOSSEMENT, CLOSSER. Du cri ordinaire de la poule.
Ces mots ont peut-être quelque chose de plus aigre et de plus bruyant,
et représentent mieux la clameur de la poule inquiète qui rappelle ses
petits, ou de la poule irritée qui les défend, que leurs synonymes
_gloussement_ et _glousser_ dont ils sont une nuance légère, et qui ne
s'en sont pas moins conservés dans la Langue.
GLOUSSEMENT, GLOUSSER, ont obtenu jusqu'ici la préférence dans le
langage poétique, et il me serait facile d'en offrir plus d'un exemple.
Je m'en tiendrai à ces vers élégans d'un de nos meilleurs Poètes
descriptifs:
La Poule cependant du Coq victorieux
A reçu dans son sein ce germe précieux
Qu'elle mûrit, féconde, et reproduit sans cesse;
Et bienfaitrice exacte à payer sa largesse
Qu'une coque fragile enveloppe et blanchit,
Du tribut coutumier, chaque jour t'enrichit.
La vois-tu, promenant sa vague inquiétude,
Rêver, fuir le plaisir, chercher la solitude;
Et trahir sa langueur par de longs _gloussemens_?
Hâte-toi, l'heure presse, et saisis les momens.
Son coeur est tourmenté du besoin d'être mère.
La poule glossante s'est autrefois appelée _cloucque_, _à clocqua_, dit
Borel, _id est tintinnabulo, ob sonum similem_.
COASSEMENT, COASSER. Du son radical _koax_, si ridiculement employé par
Rousseau, et qui est l'Onomatopée du cri de la grenouille.
On a dit _coaxare_ dans la basse latinité, et quelques Ecrivains
français en ont fait _coaxer_, qui n'est pas admis par l'usage.
COQ. Oiseau dont le chant est exprimé par un mot factice, de la première
syllabe duquel on a fait son nom. Il est à remarquer que c'est son
incantation la plus familière; aussi a-t-elle fourni aux Langues un
grand nombre d'Onomatopées. Les Grecs ont dit souvent _kottos_ et
_kikkos_. Les Polonais ont _kogut_, les Anglais _cok_, les Savoyards
_coq_ et _gau_. Nous avons dit autrefois _gal_ de _gallus_, et _gog_ du
son radical imitatif. C'est cette dernière dénomination qui nous est
restée avec une modification bien légère.
Ménage ne devait pas dire que _coq_ venait de _clocitare_, d'où est fait
_closser_, mais plutôt que ces mots venaient d'un type commun qui est le
chant du _coq_.
COQUE, mot créé pour représenter l'enveloppe de l'oeuf, pourrait bien
dériver du nom de l'animal, de l'Onomatopée de son chant. La poule
entonne son chant favori à l'instant où elle vient de pondre. _Coq-coq_,
suivant Leroux, exprime le bruit que fait la poule quand elle pond.
Cette étymologie me paraît plus naturelle que celle qu'on attribue à ce
terme quand on le fait venir _à concha_. _Coquille_ se dit aussi chez
nous pour _coque_, mais c'est une terminaison diminutive, familière à
notre Langue.
COQUETTERIE, et les mots qui se rapportent à cette idée, sont employés
figurément par allusion aux moeurs du _coq_, à son inconstance et à ses
amours. En effet, soit que nous l'ayons appelé _gal_ comme dans le vieux
langage, soit que nous l'ayons appelé _coq_ comme aujourd'hui, on peut
suivre facilement cette double dérivation, dont les rapports, tout
curieux et tout piquans qu'ils sont, ont cependant, je crois, échappé à
tous les Etymologistes. _Galendé_ signifiait orné, enrichi, embelli,
comme dans ces vers du roman de la Rose:
Belle fut et bien ajustée;
D'un fil d'or étoit _galendée_.
_Gallois_ se prenait pour agréable et léger. Une belle, une franche
_Galloise_, selon Rabelais et les Auteurs du même temps, c'était une
femme éveillée et _coquette_.
Et puis s'en vont pour faire les _galloises_,
Lorsque devroyent vacquer en oraison.
_Galeur_ ou _Galeure_ a un sens analogue dans Coquillard:
_Galeures_ portent escrevices
Et velours pour être mignons.
Villon se sert du mot _galer_, pour, se réjouir, et passer agréablement
la vie.
Je plains le temps de ma jeunesse
Auquel ay plus qu'en autre temps _galé_.
_Gaillard_ et _Galant_ nous restent encore.
Les dérivés du mot nouveau sont plus aisés à retrouver, et frapperont
tout le monde. Remarquons seulement qu'ils remontent au premier emploi
du mot _coq_, et qu'on les croirait inventés simultanément, tant
l'extension en fut naturelle. Il y a plusieurs siècles que le mot
_coquardeau_, désignant un jeune homme étourdi et _coquet_ qui débute
dans le monde, se lisait déjà dans _le blason des fausses amours_.
Se ung _coquardeau_
Qui soit nouviau
Tombe en leurs mains;
C'est un oiseau
Pris au glueau
Ne plus ne moins.
Villon s'est servi de _quoquart_ dans la même acception.
COUCOU. Voici les Onomatopées équivalentes que d'autres Langues me
fournissent.
En hébreu _kaath_, _kik_, _kakik_, _kakata_, _schaschaph_; en grec
_kokkus_, et par corruption _karkolix_, et _kakakoz_; en latin _cuccus_,
_cuculus_; en italien _cuculo_, _cucco_, _cucho_; en espagnol
_cuclillo_; en allemand _gucker_, _kuckuch_, _guggauch_, _guckuser_; en
flamand _kockock_, _kockuut_; en anglais _kuckow_, _cucoo_; en turc
_koukou_; en syriaque _coco_; en polonais _kukulka_, _kukawka_; en
danois _kuk_, _gioeg kukert_; en catalan _cocut_, _cugul_; en vieux
français _coqu_; en Provence _coux_, _cocou_; en Sologne _coucouat_,
pour indiquer le petit du _coucou_.
Il n'y a point d'oiseau dont le nom ait été formé aussi généralement
d'après son cri, et cela, peut-être, parce qu'il n'y en a aucun dont le
cri soit plus analogue aux modulations de la voix humaine; au reste, il
est bon de dire, une fois pour toutes, que si la lettre _C_ prononcée
comme _K_, est l'initiale du nom d'un grand nombre d'oiseaux crieurs, et
même de certains que nous n'avons point nommés, parce que cette
circonstance nous a paru trop faible pour constituer l'Onomatopée; que
si elle est la caractéristique de leur _cri_; comme dans _cailletage_,
_caquet_, _clappement_, _clossement_, _cluppement_, _croassement_; et
que si cette observation peut s'étendre indistinctement à toutes les
Langues connues, c'est que le chant, ou plutôt la clameur de ces
animaux, est engendrée par le claquement de la langue contre le palais,
qui est la plus éclatante de toutes les touches vocales, et que ce
claquement produit la consonne dont il s'agit.
COURLIS. C'est un oiseau que nous avons aussi nommé _curly_ et _turly_
par imitation de son cri.
Ce son naturel a produit beaucoup d'Onomatopées, l'_Elorios_ des Grecs,
le _clorius_ des Latins, le _tarlino_ de la Pouille, le _caroli_ du
Milanais, le _curlew_ des Anglais, le _greny_ des environs de Constance,
le _turlu_ de Poitou, le _turluy_ et le _corleru_ des Picards, le
_corlui_ des Normands, le _corlu_ des Bourguignons, le _corly_ et le
_corlieu_ de nos anciens Naturalistes.
M. de Buffon, à qui je dois cette nomenclature, y joint des observations
qui viennent très-bien à ce sujet. «Les noms composés des sons imitatifs
de la voix, du chant, des cris des animaux, sont, dit-il, pour ainsi
dire, les noms de la Nature; ce sont aussi ceux que l'homme a imposés
les premiers; les Langues sauvages nous offrent mille exemples de ces
noms donnés par instinct; et le goût, qui n'est qu'un instinct plus
exquis, les a conservés plus ou moins dans les idiomes des peuples
policés, et surtout dans la Langue grecque, plus pittoresque qu'aucune
autre, puisqu'elle peint même en dénommant. La courte description
qu'Aristote fait du _courlis_, n'aurait pas suffi sans son nom
_Elorios_, pour le reconnaître et le distinguer des autres oiseaux. Les
noms français _courlis_, _curlis_, _turlis_, sont des mots imitatifs de
la voix; et dans d'autres Langues, ceux de _curlew_, _caroli_,
_tarlino_, s'y rapportent de même; mais les dénominations d'_arquata_ et
de _falcinellus_ sont prises de la courbure de son bec, arqué en forme
de faulx. Il en est de même y du nom _Numénius_ dont l'origine est dans
le mot _Néoménie_, temps du croissant de la lune; ce nom a été appliqué
au _courlis_, parce que son bec est à-peu-près en forme de croissant; et
les Grecs modernes l'ont appelé _macritimi_, ou long nez, parce qu'il a
le bec très-long, relativement à la grandeur de son corps».
On pourrait conclure de ces remarques qu'il y a deux espèces
d'Onomatopées ou de fictions de nom; les premières qui sont les
Onomatopées naturelles, communes à tous les peuples, parce qu'elles sont
formées sur un son qui ne varie pas; les secondes, qui sont les
Onomatopées locales, propres à un seul idiome, parce qu'elles sont
déterminées sur une figure ou un aspect des corps dont le signe est de
convention. Ces deux riches familles de mots pittoresques sont la plus
belle partie des Langues.
CRACHAT, CRACHEMENT, CRACHER. Du bruit que fait la salive jetée avec
force hors de la bouche.
Cette idée a été exprimée dans les Langues par deux sons également
imitatifs, quoique fort distincts, l'un de l'autre. Du premier qui a
servi de racine aux mots dont on s'occupe dans cet article, les
Bas-Bretons ont fait _cranch_ qui signifie salive, et suivant Court de
Gébelin, _craing_ qui signifie la même chose, _craincher_, _cracheur_,
et _crancha_, _cracher_, mais je suis porté à croire qu'il doit ces
dernières expressions à un autre vocabulaire. Les mots _excreare_ et
_screare_ des Latins ont le même type.
Du second, les Latins ont fait _spuere_, _despuere_, _expuere_, les
Italiens _sputare_, les Allemands _speien_, et les Anglais _spit_. Le
son radical _puth_ a été souvent converti en interjection, pour marquer
un mépris extrême, comme en ces mots tirés d'une mauvaise pièce de
Boursaut, intitulée _le Portrait du Peintre_. «C'est mal répondre,
_puth_, misérable critique!»
Il est presqu'inutile de dire que nos mots _conspuer_ et _pituite_ sont
formés d'après cette dernière espèce de son.
_Cracher_, s'exprime en arabe par le mot _ghak_, et en hébreu par les
mots _racac_ et _iarac_, qui sont encore des Onomatopées.
CRAN. Incision ou entaille faite sur un corps dur. En celtique, _cran_,
en latin, _crena_.
ECRAN, meuble qui glisse sur des _crans_.
CRAQUEMENT, CRAQUER. Du bruit que font des corps secs et durs qui se
brisent.
Letourneur dit dans sa traduction du _Jugement dernier_ d'Young:
«Avez-vous entendu ce _craquement_ effroyable dont tout le globe a
retenti dans sa profondeur? C'est le fracas de l'Olympe et de l'Atlas
tombans». Ce passage est d'une belle harmonie.
* CRAQUETER s'est dit quelquefois au sujet d'une matière pétillante et
très-sèche qui éclate au feu, comme le sel ordinaire et les feuilles des
arbres résineux. Il n'est point à dédaigner dans ce sens. Le poète
Théophile en a fait un mauvais usage, quand il a dit qu'on entendait
_craqueter_ le tonnerre. Le signe est trop petit pour l'idée.
On ne se sert plus de _criquer_ et de _criqueter_ qui se prenaient
autrefois dans un sens analogue. Les herbes sèches _criquent_, dit
Nicod. _Herbae aridae rixantur_. _Criqueter_, _digitis concrepare._
CRESSELLE, CRECELLE, ou CRÉCERELLE. C'est un instrument de bois en usage
dans quelques solennités, qui _bruit_ aigrement en tournant sur des
crans durs et serrés. On a cherché par-tout l'étymologie de son nom,
excepté dans le bruit qu'il produit, et dont elle est certainement
tirée.
Ce mot n'est point étranger à la poésie, et Boileau s'en est
agréablement servi dans ces vers imitatifs du Lutrin:
Ils prennent la _cresselle_, et par d'heureux efforts
Du lugubre instrument font crier les ressorts.
CREX. Cri sinistre et fréquent d'un oiseau qui en a pris son nom.
CRI, CRIER. Je ne prends point ces mots comme imitatifs de la voix
humaine ou de celle des animaux, mais comme des Onomatopées d'un bruit
purement mécanique qui résulte du frottement ou du brisement des corps.
On se rappelle le superbe hémistiche du récit de Théramène:
L'essieu _crie_ et se rompt.
M. Lalanne a fait un heureux emploi du même mot dans ces vers du poème
intitulé _Les Oiseaux de la Ferme_:
Qu'elle est lente à leur gré, qu'ils la trouvent tardive,
La main qui se refuse à leur ardeur captive!
Le doux bruit du loquet, long-temps importuné,
Vient enfin réjouir l'essaim emprisonné.
Un verrou reste encor, qui, trois fois indocile,
Trois fois tourne, en _criant_, sur la porte immobile.
CRIAILLER, CRIAILLERIE, CRIAILLEUR, sont faits du même son radical que
les précédens, et alongés d'une syllabe très-ouverte, pour peindre la
continuité fatigante d'un babil disputeur et hargneux.
Délivrez-moi, Monsieur, de la _criaillerie_,
Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.
Notre bon Montaigne est, je crois, un des premiers qui aient fait usage
de ce mot. «La _criaillerie_, quand elle nous est ordinaire, passe en
usage, et fait que chascun la méprise. Celle que vous employez contre un
serviteur pour un larcin ne se sent point, d'autant que c'est celle
mesme qu'il vous a vu employer cent fois contre luy, pour un verre mal
rincé, ou pour avoir mal assis une escabelle».
CRIOCÈRE, est le nom que les Entomologistes français ont donné à une
famille d'insectes dont on trouve des espèces sur le lys et sur
l'asperge, et qui est remarquable par la propriété qu'ont les petits
animaux qui la composent de produire un _cri_ assez aigu, au moyen du
frottement de leur corselet contre l'origine des étuis.
CRIC. C'est une machine composée d'une roue dentée ou pignon qui se meut
avec une manivelle, et qui roule en criant.
* CRINCRIN. C'était un instrument chargé de grelots, dont il n'est parlé
que dans les _Fâcheux_ de Molière:
Monsieur, ce sont des masques
Qui portent des _crincrins_ et des tambours de basques.
Ménage, qui rapporte ce terme et cette autorité, n'hésite pas à le
regarder comme formé par Onomatopée.
M. de Roujoux pense que le peuple donne au violon le nom de _crincrin_
par allusion aux _crins_ qui forment l'archet; il croit qu'il pourrait
bien en être de même de cet instrument qu'il présume être celui dont se
servent encore les enfans pour imiter la grenouille, et qui est formé
d'un petit cylindre de carton fermé à une de ses extrémités, et attaché
par un crin à un bâton autour duquel on le fait tourner pour produire du
bruit. Le mot alors, selon M. de Roujoux, ne serait pas une Onomatopée,
puisque l'instrument aurait pris son nom de sa principale partie.
* CRISSEMENT, CRISSER. Expressions hors d'usage. C'est l'action de
grincer fortement les dents, et de tirer de leur frottement un son aigre
et _strident_ qui offense l'oreille.
_Crisser_, selon Borel et Monnet, c'est faire un bruit aigu et âpre,
comme les roues mal ointes.
CROASSEMENT, CROASSER. Du cri lugubre et discord des corbeaux.
Le nom même du corbeau dérive de loin du même son primitif. Du _korax_
des Grecs qui est une Onomatopée, les Latins ont fait _corvus_, et
d'après eux les Espagnols _cuervo_, et les Italiens _corvo_. La
dénomination que nous avons adoptée est encore moins naturelle,
quoiqu'on puisse remonter sans effort à son étymologie; mais il n'y en a
point de plus singulièrement corrompue que celles que la Langue
allemande et la Langue anglaise ont substituées au _corvus_ des Latins,
en retranchant bizarrement de ce mot la consonne initiale, et en faisant
du reste par une métamorphose capricieuse les noms insignifians de
_rabe_ et de _raven_.
Boileau écrit quelque part:
Sitôt que d'Apollon un génie inspiré
Trouve loin du vulgaire un chemin ignoré,
En cent lieux contre lui les cabales s'amassent;
Ses rivaux obscurcis autour de lui _croassent_.
Ce mot rauque tombe à la fin du vers d'une manière singulière et
inusitée qui rend son effet plus énergique.
CROC. Ce mot ne fut probablement d'abord que le signe factice du
déchirement d'un corps saisi par un instrument aigu; et puis il devint
par une extension très-naturelle le nom de cet instrument, du _croc_ et
du _crochet_.
ACCROCHER, c'est saisir avec un _croc_, ou fixer avec un _crochet_.
CROQUER. Du bruit que fait un aliment sec et difficile à broyer, en se
rompant sous la dent.
Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce!
Est-ce un péché? Non, non, vous leur fîtes, Seigneur,
En les _croquant_, beaucoup d'honneur.
Le même La Fontaine a employé le mot de _croqueur_ que notre Langue a
rebuté:
Un vieux renard, mais des plus fins,
Grand _croqueur_ de poulets, un jour fut pris au piége.
CROQUET, nom que l'on donne à une espèce de pâtisserie très-cassante, a
la même origine que les mots précédens. Ils sont les uns et les autres
du style familier.
CROULEMENT, CROULER. Du retentissement sourd et profond des murailles
qui s'affaissent, qui s'ébranlent, et qui tombent.
ÉCROULEMENT et S'ÉCROULER qui ont un sens moins vif, sont cependant plus
en usage.
Le mot _croulement_ a été transporté très-énergiquement par Montaigne
dans le style figuré.
«Nos moeurs sont, dit-il, extrêmement corrompües, et penchent d'une
merveilleuse inclination vers l'empirement de nos loix et usages; il y
en a plusieurs barbares et monstrueuses; toutes fois pour la difficulté
de nous mettre en meilleur état, et le danger de ce _croulement_, si je
pouvois planter une cheville à nostre roüe, et l'arrêter en ce poinct,
je le ferois de bon coeur».
D
DANDIN, DANDINER. Pasquier dérive ces mots du terme factice _dindan_ qui
exprime le bruit des cloches, parce que la marche d'un _dandin_, d'un
homme hébêté, d'un badaud qui chemine lentement et au hasard, en ne
s'occupant que de choses vaines et communes, représente assez bien le
mouvement des cloches ébranlées.
Cette dénomination s'est retrouvée souvent dans le style satirique,
témoins Thenot _Dandin_, Perrin _Dandin_, Georges _Dandin_.
DÉGRINGOLER. Terme bas qui est pris du bruit d'un corps qui roule d'une
certaine hauteur.
Voltaire a dit: «Si deux ou trois personnes ne soutenaient pas le bon
goût dans Paris, nous _dégringolerions_ dans la barbarie».
DRILLE. J'oserais conjecturer que ce mot a été fait du bruit que
produisaient les pièces d'une vieilles armure, qui, mal unies et agitées
au moindre mouvement, se choquaient les unes contre les autres. Par une
de ces extensions qui sont familières à toutes les Langues, et sur-tout
à la nôtre, ce mot a signifié depuis un habit militaire en lambeaux,
puis le soldat qui le portait, et finalement de mauvais haillons. Les
traces de cette génération existent encore, puisqu'il est conservé sous
toutes ses acceptions.
* DRONOS. Donner _dronos_ sur les doigts est une expression fort
triviale que je trouve dans Rabelais. Le Duchat la regarde comme une
Onomatopée du bruit que rend un coup dur et retentissant; mais dans le
cas où l'imagination des Lecteurs ne voudrait pas se prêter à
l'explication qu'il plaît au savant commentateur d'en donner, ils sont
libres de la ranger parmi les mots sans nombre que cet Auteur a formés
sans autre règle que son caprice, véritables termes macaroniques, dans
la construction desquels il n'a cherché qu'à être original et bizarre,
et auxquels il s'est peu soucié d'attacher un sens. Voilà pourquoi un
commentaire dans le genre de celui de M. Le Duchat, où l'on prétend tout
expliquer, est une des entreprises les plus ridicules qu'on ait pu faire
sur Rabelais.
* DROUÏNE. Ce mot, tout aussi dédaigné, signifie le havresac dans lequel
les chaudronniers mettent leurs outils, dont le choc sonore semble
articuler _dron_, _drin_, ou _drouin_.
CHAUDRON, CHAUDRONNIER, seraient donc des Onomatopées tirées de cette
racine.
En anglais, un _drouïneur_ ou _chaudronnier_ qui porte la _drouïne_,
s'appelle _tinker_, autre Onomatopée aussi tirée du tintement des métaux
dont il est chargé.
E
EBROUER. Onomatopée assez précieuse, qui représente l'action d'un cheval
ardent, soufflant avec force pour chasser l'humeur qui l'incommode, et
pour reprendre facilement haleine.
_Tum si qua sonum procul arma dedêre,
Stare loco nescit, micat auribus, et tremit artus,
Collectumque premens, volvit sub naribus ignem._
Il n'y aurait peut-être rien de comparable à cet admirable passage des
_Géorgiques_, si on ne lisait pas dans Job:
«Est-ce vous qui avez donné au cheval sa force et sa beauté? Le
ferez-vous bondir comme la sauterelle, lui, qui du souffle si fier de
ses narines, inspire la terreur? Il se rit de la peur; il s'agite, il
frémit, il frappe du pied la terre, et l'enfonce. Dès qu'il entend le
son de la trompette, il dit: courage! Il sent l'approche de l'armée, et
joint ses hennissemens aux cris confus des soldats.»
On reconnaîtra facilement dans les deux Poètes les images dont le mot
_ébrouer_ est l'expression elliptique.
ÉCLAT, ÉCLATER. Du bruit d'un corps dur qui se divise avec violence
quand on le crève, quand on le fend, quand on le brise.
Il y a long-temps que les Glossateurs et les Étymologistes ont reconnu
que ces mots étaient faits du son que rend le bois, par exemple, quand
on le met en pièces, comme cela se remarquait au brisement des lances
dans les tournois. On lit au deuxième livre d'Amadis: «Adonc baissèrent
leurs lances, et donnans des esperons à leurs chevaux, coururent l'un
contre l'autre de si grande roideur, que leur bois vola en _esclats_».
Les Grecs ont dit _klao_ pour _frango_, et de là, chez les Latins, un
éclat de bois s'est quelquefois appelé _clasma_. _Clao_ signifiait en
celtique une espèce de ferrement, et le bruit qu'il rendait sous le
marteau.
Cette racine passant au figuré par catachrèse ou extension, a enrichi
nos vocabulaires de beaucoup de termes. Elle a fourni aux Langues
gothiques le mot _cla_ ou _cala_, _crier_, dont il est facile de suivre
les nombreuses dérivations.
_Clabaud_, qui est composé de ce mot et du latin _boare_ ou _baubare_, a
été pour, chien, et figurément pour, un parleur insupportable.
_Clabauder_, est encore pris quelquefois en ce sens dans un style
très-bas.
Que deviendrai-je, entendant les Libraires
Me _clabauder_ et crier de concert,
Deçà, Monsieur, achetez Boisrobert!
_Clamer_, qui signifiait nommer à haute voix, appeler avec _éclat_, est
totalement rejeté par notre Langue, qui a cependant conservé tous ses
composés. Il était toutefois difficile à remplacer en certaines
occasions.
C'est elle qui a tant de pris
Et tant est digne d'estre amée
Qu'el' doit estre rose _clamée_.