Madame Labarbade prit à part, un matin, le médecin qui venait chaque
jour chez Cachemire.
--Eh bien, docteur? demanda-t-elle, d'un air plutôt ennuyé qu'affligé.
Le docteur remettait ses gants et donnait un coup d'oeil à son
pantalon pour examiner si les plis tombaient méthodiquement sur ses
bottines vernies. C'était un médecin gracieux, le médecin des petites
dames, qui ne diffèrent même pas des grandes par la taille.
--Ma foi, dit-il, je n'espère plus rien; tout est dit à présent. Il
faudrait un miracle pour la sauver, et M. Renan (il souriait), a prouvé
que les miracles sont rares. Toujours charmante, vous, madame Labarbade!
--On fait ce qu'on peut. Alors, docteur, c'est réglé le compte de la
petite?
--La maladie est la plus forte, et le médecin ressemble à la plus belle
fille du monde: il ne peut donner que ce qu'il a de science!...
--C'est trop juste. Oh! je ne vous accuse pas, vous savez bien. C'était
si chétif! Et... comment dirai-je?... l'échéance?
--Quelle échéance?
--Enfin, pour combien de temps...
--Ah! dit le médecin, ceci est le secret de la nature. Un mois, un an,
un jour, on ne sait pas, madame Labarbade!
Il prit la main de la belle-mère et la baisa, puis redescendit
l'escalier en souriant:
--L'_échéance_! songeait-il. Le mot est charmant... L'échéance!
Son coupé l'attendait à la porte. Il se fit conduire chez madame de
Mirvieille qui, à demi évanouie, se désolait en l'attendant. Quelle
chose affreuse! Madame de Mirvieille avait une rougeur sur le nez!
Madame Labarbade rentra dans la chambre de Cachemire avec un air
maussade. Suzanne, toujours étendue sur cette chaise longue où, depuis
si longtemps, elle semblait rivée, regardait devant elle d'un air
hébété. L'autre s'arrêta, la contempla en croisant les bras, d'un air de
pitié dédaigneuse, et poussa un soupir. Puis, haussant les épaules:
--Eh! bien, dit-elle en traînant sa voix pour l'adoucir, il t'a apporté
de bonnes nouvelles, ce docteur. Cela va mieux!
--Oui.... dit Cachemire en relevant la tête péniblement. Ah! oui.
--Tu ne l'as donc pas entendu?
--Non... Alors, dit-elle avec le sourire niais d'un enfant timide, je
puis guérir? Guérir!
--Comment donc! fit la mère Labarbade d'un ton presque railleur, mais tu
vas guérir!
--Je voudrais, continua Suzanne... J'essaye... Mais j'ai si mal... La
tête, les bras, le cou, tout. J'ai bien mal. Il n'est pas venu de
lettres pour moi?
--Comment des lettres? Quelles lettres?
--Je ne sais pas... Des lettres... un billet, n'importe quoi. Je
m'ennuie!
--Il y a beau temps que c'est fini, le facteur, murmura madame Labarbade
entre ses dents. Encore heureuse d'avoir gardé un quartier de poire pour
la soif!
--Anaïs, dit Cachemire en essayant de se soulever sur ses oreillers.
Écoute donc!
--Et qu'est-ce que tu veux que j'écoute?
--Oui, oui, fit Cachemire. Ouvre la fenêtre, dis! La fenêtre. Je veux
entendre. Tu n'entends pas?
--Eh! bien, quoi? dit madame Labarbade en tirant les rideaux et en
ouvrant la fenêtre toute grande.
Une bouffée d'air un peu frais entra brusquement dans cette chambre de
malade et, en même temps, un son d'orgue, un son joyeux qui semblait
ironique.
--C'est bien ça, dit Cachemire.
Et sa lèvre supérieure, relevée par un sourire, découvrit ses dents
jaunies dans sa petite bouche agrandie maintenant.
--Quoi? demanda encore maman Labarbade.
--Cet air... tu ne sais pas... cet air...
Elle l'avait entendu, elle l'avait chanté, cet air de la rue,
autrefois,--et cet _autrefois_ datait de l'an dernier,--devant tant de
gens qui l'adoraient, tant de femmes qui l'enviaient. Elle se revoyait
dans le costume qu'elle portait alors. Jupe courte, une toque sur les
cheveux, des diamants au cou, frappant bravement les planches des talons
de ses bottines et riant quand, tournant sur elle-même, la flamme de la
rampe semblait vouloir s'élancer vers elle pour lui donner un baiser de
feu. Et maintenant l'air revenait, le même air, toujours gai, toujours
fou, sous ses fenêtres, et il lui semblait que ce refrain la ranimait et
torturait en même temps.
--Je l'ai chanté, tu sais, dit-elle en tournant ses grands yeux caves
vers madame Labarbade... Ah! je parie que je le sais encore... Tiens!
Elle fit un terrible effort de mémoire, rappelant des idées et des mots
dans sa tête vidée, et sa voix brisée, déchirée, sa voix qui n'était
qu'un râle, commença. Mais elle s'arrêta bientôt, ne trouvant plus,
cherchant... de grosses larmes lui venant aux yeux, un sanglot étouffant
sa chanson qui n'avait plus de force.
Alors elle s'affaissa sur ses oreillers, la bouche béante, la figure
creusée et livide, et murmurant, sans qu'on l'entendit:
--Ferme la fenêtre... La fenêtre... J'ai froid...
Dans la rue, s'accompagnant sur l'orgue, le chanteur commençait un autre
refrain:
A Paris, à la Rochelle, ah! sous les bois!
Ah! sous les bois!
Sous la feuille nouvelle!
On a vu trois demoiselles
Ah! sous les bois!
Cachemire demeurait étendue sur sa chaise, un frisson terrible secouait
ce corps brisé, et brusquement une toux caverneuse lui monta de la
poitrine à la gorge.
--Allons, bon! dit madame Labarbade en la voyant ainsi secouée... Ça
devait arriver, ça! Ouvrir la fenêtre, je vous demande! Ça n'a que le
souffle, et ça s'amuse encore à chanter des romances!
Elle poussa la fenêtre, mit l'espagnolette et revint à Cachemire en
levant les bras au plafond.
--Eh bien! où est l'éther à présent? Des sels anglais, n'importe quoi!
Où diable le flacon? ah! bien!... Là, à la bonne heure, respire ça,
va!... Dieu de Dieu, dit-elle tout haut, celle-ci pourra se vanter de
m'avoir fait faire mon purgatoire de mon vivant!
Cachemire était évanouie. On la porta sur son lit, où elle demeura
jusqu'au soir. Vers six heures elle revint à elle, puis se rendormit.
Madame Labarbade ordonna à la femme de chambre de veiller sur _madame_,
et passa dans sa chambre pour s'habiller. Elle avait à sortir. On la vit
descendre une heure après, toute parée et toute embaumée des parfums de
Lubin. La femme de chambre n'eut garde de rester auprès de Cachemire. On
l'attendait aussi. Les femmes de chambre ont un coeur.
Vers six heures, Suzanne s'éveilla, regarda autour d'elle, appela, et
tout à coup se sentit prise d'une peur terrible.
Elle eut comme une lueur de raison, de désespoir, elle se vit seule,
elle trembla, elle poussa un cri d'horrible effroi, elle se leva pour
appeler encore, pour sonner. Mais plus de forces! Alors, elle retomba
sur son lit, accablée, ses effarés yeux ouverts sur cette chambre où
les meubles, agrandis par la lueur étrange de la veilleuse, prenaient
des figures fantastiques. Il lui semblait que tout s'animait, remuait,
avançait vers elle pour l'étouffer. Le ciel de lit s'abaissait, le lit
se resserrait, la chambre avait des murailles mouvantes qui allaient
l'engloutir. Elle ne respirait plus, voulait de l'air, se débattait
comme dans le vide. C'était le délire qui venait, un délire affreux,
mélangé de souffrances et de désirs, vision de satyre et de damné,
agonie atroce, comme il en est tant.
Tout ce qu'il y avait de forces encore, d'énergie dernière, de nerfs
oubliés dans ce corps dont la maladie avait fait comme un citron pressé,
se réunit pour la dernière heure et s'acheva par une éruption.
Elle s'était mise à présent sur son séant, sa maigre silhouette renvoyée
à la muraille par la veilleuse, ses bras amincis décrivant des
mouvements bizarres, rejetant ses draps, essayant de se lever en
retombant sur son lit avec des cris de douleur. Elle interrogeait
l'ombre, la nuit, le silence de ses yeux fixes; elle semblait chercher
quelqu'un, elle parlait:
--Quoi?... Que voulez-vous? Le bal! C'est le bal!... Oui, je danserai...
Ohé, oh!... Ohé! les autres!... monsieur de Bruand? Et quand il
viendrait, M. de Bruand?... Je suis jolie, n'est-ce pas?... Ces
filles-là, c'est jaloux et ça n'a pas de coeur! Jamais elles n'auront
ces jambes-là... Jamais... Mais regarde donc ces jambes, Terral!...
_Évohé, Bacchus est roi!_... Je m'en moque, moi!... Je te donne mon
châle rouge, tiens... Elle ne l'aura pas, du moins, la Labarbade!... Je
te demande un peu, me laisser seule comme ça... Et puis j'ai soif,
moi!... Du rhum!... Où l'a-t-elle mis, le rhum?... Elle garde toutes les
clefs, cette femme-là!... Avec ça que je suis une petite fille. Elle est
jolie, la petite fille!... _A Samoreau, y a de belles filles, y en a
t'une de si parfaite en beauté..._ C'est toi, Fernand? Comment
t'appelles-tu? Du tabac!... Je te jure qu'à ma première sortie, quand je
serai guérie, ce ne sera pas long, nous irons à l'Ambigu, et je
t'achèterai du tabac... Et puis on a sonné!... Qui a sonné?... M. de
Bruand!... Il m'embête, M. de Bruand!... Et papa aussi... et cette
autre... Elle a serré le sucre... ma tisane n'est pas sucrée... Je la
déteste... Elle est aux courses, je parie... Appelle-la, va!... Fernand,
appelle-la... Je te demande un peu, boire dix bouteilles de
champagne!... Je t'aime bien, moi, toujours, donne-moi ta bouche, là...
Tu es beau, toi... Je t'aime, je te dis! Encore!... Fernand!... J'ai
déchiré mon catéchisme, ça m'est bien égal... _Le roi de Béotie!_... On
va joliment lui retirer le rôle... A bas les gêneurs!... En pêcheur
napolitain... Joli costume... J'ai trop mangé... Certainement que si je
n'avais pas tant mangé... A Chaillot!... D'un coup d'épée, oui, mort!...
Ne le dis pas au père Labarbade, va!... Un brave homme... Le petit
Navailles? C'est M. de Bruand qui l'a tué!... Oh! j'ai soif... Tu ne
sais pas? Antonia m'a mis du plomb fondu dans le gosier, parce que je
lui ai _levé_ son Gérard. Bête, Antonia!... Du plomb fondu, c'est
stupide!... Fernand l'ôtera... _Si parfaite en beauté que Godefroid y a
tiré son portrait!_ Le repentir?... Certainement j'aurai le rôle... A
boire!... A boire!... Elle a donc tout bu, cette femme?... Voleuse,
c'est une voleuse!... J'ai soif!... mon Dieu! mon Dieu, j'ai soif! Elle
me tuera!... Je suis bien malade!...
Le délire dura deux heures.
Après avoir quitté Firmin Monséchard, madame Labarbade rentra, toujours
charmée, au logis. Elle se heurta, dans l'escalier, contre le jeune
Adolphe qui revenait, sentant le souper, de _tailler un baccarat_. Il
avait perdu.
--Viens-tu voir ta soeur? dit maman Anaïs.
--Oh! alors! Il pleut! répondit-il en haussant les épaules.
Madame Labarbade entra dans la chambre de Cachemire. Suzanne était
étendue sur son oreiller, livide, les cheveux épars, et de sa bouche,
entr'ouverte, sortait un bruit étrange.
--Bon, elle dort! songea madame Labarbade.
Cachemire ne dormait pas.
Elle râlait.
Le lendemain, quand Anaïs s'éveilla, on lui annonça que Suzanne était
morte.
--Ah! pauvre petite, dit madame Labarbade, comme c'est drôle. Je lui
donnais bien encore trois jours.
Un matin, le prote de l'imprimerie J. D. et Comp. en voyant les épreuves
de son journal quotidien, trouva l'entrefilet suivant:
«On lit dans le _Figaro-Programme_:
«Mademoiselle Suzanne Labarbade, connue au théâtre sous le nom de
_Cachemire_, vient de mourir à Paris.»
Rien de plus.
Le prote devint pâle, laissa tomber sa plume, et sortit un moment dans
la cour de l'imprimerie.
--Suzanne! ah! pauvre fille! dit-il.
Il s'adossa contre la muraille, et, croisant les bras, demeura là,
immobile, les yeux fixés sur le ruisseau.
--Ça n'a pas duré longtemps, dit-il encore tout haut, comme si on l'eût
écouté.
Au bout d'un moment, une voix l'appela de l'imprimerie:
--Eh bien, monsieur Joseph, la correction?... On attend la mise en
pages!
--C'est juste, dit Joseph.
Et il se remit au travail.
Joseph,--le frère de Victorine Herbaut, le premier amour de
Cachemire,--était prote depuis un an, à l'imprimerie J. D. De temps à
autre il écrivait, donnait des articles à quelques journaux
démocratiques, écrivait des notices pour des petits livres, pour la
_Bibliothèque_ du peuple à bon marché! Il avait vécu tant bien que mal
depuis le temps, suivant toujours la droite voie, laborieux, oubliant
chaque jour sa gaieté folle d'autrefois pour une résignation douce, aimé
de ses camarades, à tous dévoué, organisant, en manière de distraction,
des loteries, des représentations, des comités de secours pour les
ouvriers pauvres, et trouvant toujours,--comme jadis,--le petit mot pour
rire, au fond de toutes choses, mais un petit mot trempé de larmes.
La journée finie, Joseph s'informa de l'heure où l'on enterrait
Cachemire.
C'était pour le lendemain «onze heures pour midi.» Il fut exact. La
bière était déjà sous la porte, avec les tapisseries noires, les cierges
banals, des chandeliers qui servent à tout le monde, le goupillon que de
vieilles femmes prenaient, en passant devant le portail, d'un air
indifférent qui voulait être ému.
Joseph demeurait dans la cour, songeant, les yeux et le coeur gros.
--L'appartement est au premier, lui dit le concierge.
--Je sais... merci... J'aime mieux être là!...
A midi, madame Labarbade descendit, en grand deuil, et demandant au
jeune Adolphe si sa robe lui allait bien.
--Superbe, dit Adolphe.
On se mit en marche pour l'église. Il y avait cinq ou six personnes
derrière le corbillard, le portier, la fruitière, Joseph. Les voisins
disaient:
--Elle a fini de mal faire!
--Un feu de paille!
Ou:
--Il en restera toujours bien assez!
A l'église, on se rencontra avec le convoi d'un officier de la garde
nationale, escorté d'un peloton _d'épauletiers_, et de deux tambours.
Les deux cercueils entrèrent en même temps. Les tambours battirent au
champ pour l'un et l'autre.
--Elle a de la chance, dit madame Labarbade.
--Je la trouve bien bonne, ajouta Adolphe qui _égayait la situation_.
Madame Labarbade ne suivit pas jusqu'au cimetière. Adolphe y alla par
devoir. Comme il était resté devant la fosse béante de sa soeur,
Joseph demeura, les pieds dans la glaise, devant ce trou que les
fossoyeurs comblaient.
Tant de souvenirs tenaient pour lui dans cette terre!
--La pauvre fille est plus heureuse à présent, dit-il en s'en allant.
Le lendemain il était au travail.
--Mais au fait, lui dit-on à l'imprimerie, est-ce que vous n'avez pas
connu Cachemire, Joseph?
--Jamais, répondit-il.
Il n'avait connu que Suzanne.
* * * * *
Cachemire avait laissé, dit-on, une fortune. Madame Labarbade était
femme à la réaliser le mieux du monde. On afficha, dans tout Paris, la
_vente des meubles et objets ayant appartenu à mademoiselle Cachemire_,
et les chroniqueurs en parlèrent pendant huit jours. Les femmes du monde
se disputèrent les _reliquiæ_ de la fille. Avec ses _petites économies_,
et ce qu'elle toucha à l'Hôtel des Ventes, madame Labarbade se trouva
riche, vraiment riche.
Elle songea à épouser Firmin Monséchard, mais ce photographe avait
reporté son affection sur une écuyère du Cirque Napoléon qui crevait
les cercles en papier comme pas une.
Maman Anaïs secoua sur Paris la poussière de ses bottines, et se retira
en province, en Champagne, dans une petite ville où elle vit honorée et
parfaitement heureuse confite en sa vanité satisfaite. Elle se donne
pour la veuve d'un riche restaurateur, et le bruit court qu'elle
épousera bientôt, grâce au curé qui la protége, M. le percepteur des
contributions,--ce dont le capitaine de gendarmerie ne se consolera
jamais.
Le jeune Adolphe, qui habite Paris, vient seul troubler la félicité de
sa mère.
Elle reçoit de temps à autre des dépêches ainsi conçues:
«_Moi arrêté! Prise de corps. Dois deux cents louis. Clichy à la clef.
Petite mère, sauver moi._
«_Adolphe._»
La mère sauve,--mais elle soupire.
On annonçait l'autre jour, à monsieur Adolphe Labarbade, que la
contrainte par corps allait être abolie.
--Bien. Il me faudra alors trouver un autre _truc_!
Il le trouvera.
--Ma foi, disait un soir Célestin Fargeau, je suis encore bien heureux
d'être né en 1813 et de vivre aujourd'hui. Miséricorde! Comment seront
les Parisiens de l'avenir?...
1865--Mai à Novembre.