Cachemire avait trouvé comme une excitation suprême dans les orgies
finales. Littéralement elle avait soif maintenant d'alcools; ce punch,
qu'elle aimait, lui communiquait une ardeur nouvelle, une flamme
inconnue. Elle ressemblait à ces lampes qui s'éteignent et projettent
tout à coup une lueur rajeunie. Elle put faucher comme un regain de
succès et de louanges. Avec ses joues embrasées et ses yeux pleins de
fièvre, ses lèvres carminées, ses cheveux opulents encore, elle avait
une singulière attraction et comme un charme inconnu. Le successeur de
M. Raoul de Navailles, (un agent de change ou un député--peut-être
était-il _deux_) en était fier. Il recevait de ses amis des compliments
à l'adresse de Cachemire et les prenait pour lui.
La gaieté d'autrefois, le fol entrain semblaient être revenus à Suzanne.
Elle se sentait transportée pour ainsi dire dans un air nouveau, et la
vie lui paraissait semblable à ces rêves où le corps ne touche point la
terre, où l'on voit tout du haut de l'éther et comme balancé dans un
hamac. Se trouvant belle ainsi, elle voulut qu'on lui fît son portrait.
M. de Navailles s'adressa à un jeune peintre, déjà en pleine réputation,
Charles Bourdenois. L'artiste vint, et, de cette physionomie déjà
transfigurée par une maladie intérieure, il fit un chef-d'oeuvre en
quelques séances. Cachemire, transportée, le regardait souvent, ce
portrait, s'admirant et s'envoyant des sourires. Par amour pour le
tableau, elle s'éprit du peintre et le lui dit, un matin, en causant,
pendant qu'il retouchait quelques méplats des joues. Bourdenois feignit
de croire à une plaisanterie, répondit spirituellement, et dès ce jour
ne revint plus. Le portrait d'ailleurs était achevé.
Cachemire appela, pour le leur montrer, madame Labarbade et le jeune
Adolphe:
--Tiens, c'est joli, ça, dit maman Anaïs. Mais, vois-tu, ma petite,
comme ressemblance, ça ne vaudra jamais la photographie!
Peut-être songeait-elle à Firmin Monséchard, le collaborateur du soleil.
Adolphe avait mis son lorgnon et examinait le portrait en sifflotant le
quadrille de la _Belle-Hélène_.
--Pas mal, cette petite _machine_!... Bigre, si la chose va au Salon, ça
te fera une fameuse réclame... _Ame qui s'avance, âme qui s'avance_,
ponpon, ponpon... Adorable, décidément, le portrait. On en mangerait!
--Oui, adorable!
Cachemire, seule, demeurait bien des fois avec ce portrait en
tête-à-tête, se comparant à ce chef-d'oeuvre, où l'artiste, sans le
vouloir peut-être, avait mis une mélancolie poignante, et que les
Egyptiens eussent appelé _le goût de la mort_. Mais ce n'est point cela
qu'elle y voyait, et dans ce sourire navré qui était le sien, elle
retrouvait, comme nichées là, toutes les heures dépensées sans compter,
tous les refrains du passé,--ceux d'hier aussi, ces refrains qu'on
entonnait avec les baisers cristallins des verres comme accompagnement.
--C'est égal, dit-elle, nous avons eu de bons moments!
Et,--défilant comme une lanterne magique,--ils passaient tous, rieurs,
bruyants, saccadés, surmenés, ces souvenirs. Elle les saluait d'un
sourire, et ses yeux fixés sur les jours finis, sur les nuits oubliées,
jetaient encore des éclairs. Elle frissonnait en se rappelant,
frissonnait toujours d'ivresse!--Point de regrets. Elle eût refait
encore, sans s'arrêter d'un pas, ce chemin où les fleurs poussent dans
la boue. Elle se mourait, elle s'en allait, elle sentait en elle quelque
chose qui la dissolvait, et pas de remords. Une fièvre nouvelle, fièvre
de plaisir, besoin de secousses et d'émotions, soif de bruit, de soupers
et d'amours.
Elle avait renvoyé son médecin qui l'ennuyait, la réprimandant après
chaque excès nouveau. Elle avait jeté au feu ses ordonnances. Elle
désaltérait par de la tisane de champagne son corps en feu. Elle
trouvait,--cette fille faible et qui n'avait eu dans sa vie que des
instincts, point de volonté,--une énergie singulière pour résister à son
mal, défendre sa vie et rire au nez de la mort.
Mais la mort se moque bien que l'on rie. Elle avançait chaque jour d'un
pas. Elle étendait la main, cette maigre main qui trouve toujours ce
qu'elle cherche, toujours. Cachemire se sentait à présent profondément
atteinte. C'était, aux moments imprévus, des engourdissements profonds,
des fourmillements bizarres, de terribles douleurs de tête, des
souffrances sourdes, fixes et tenaces qui la faisaient crier,--portant
la main à son front, et pleurant:
--Mais qu'ai-je donc là?...
Elle rappela son médecin.
--Qu'ai-je donc? dites! Qu'est-ce que j'ai?
Le docteur ne répondait pas; il prescrivait les remèdes d'autrefois, des
bains, des tisanes, du calme.
--Du calme! disait Cachemire en se tordant sur son canapé; ces gens-là
sont fous!... Est-ce qu'on peut être calme?
Excitée, agacée, les nerfs à fleur de peau, elle souffrait à présent
d'un mot, d'un regard, d'un objet mal placé qui l'affectait
douloureusement. Les moindres choses maintenant, un tableau accroché de
travers, un chiffon traînant sur un meuble, lui faisaient pousser les
hauts cris. Une affreuse maladie nerveuse, compliquée d'affection
cérébrale, la secouait, et la jetait dans des bizarreries cruelles. Elle
ressentait toujours en elle un sentiment de gêne et de pesanteur; des
crampes survenaient. Parfois aussi un affaissement complet, et quand on
lui parlait, ses yeux arrêtés sur le tapis ou sur les moulures d'une
porte, semblaient morts.
M. Raoul de Navailles que Cachemire avait vexé, pouvait se dire bien
vengé. La solitude maintenant se faisait autour d'elle.
On parlait de Suzanne, un soir, à son cercle.
--Eh bien! Raoul, lui en veux-tu toujours?
--Ah! mes amis, au fond c'était _la reine des crampons_! Une sensitive.
A Chaillot, les sensitives! C'est parfaitement moi qui l'ai _lâchée_.
Pour le moment, parlez-moi de _Grenouillette_. Un type, Grenouillette!
--_Ranula_, _batrakion_, traduisit un auditeur, qui avait fait ses
classes.
--Une vraie femme, messieurs. Née dans une loge de portier et faite pour
mourir dans un palais. Et puis, des manies! Elle a tant brossé d'habits
dans son jeune temps, que sa joie est d'épousseter mon _mackintosh_, le
matin, quand je sors de chez elle. Je la laisse faire!
--De sorte que lorsque cet ange de la brosse de chiendent s'ennuiera
chez elle comme maîtresse, tu pourras la prendre chez toi comme femme de
chambre!
--Toujours adroit, ce Raoul!
--Vive Raoul!
Cachemire ne s'expliquait point le mal qui la courbait, qui la creusait,
qui la disséquait chaque jour. Elle semblait, en effet, rapetisser; sa
poitrine se cavait et sa colonne vertébrale, comme si elle eût dévié, se
bombait. Une pâleur de cire gagnait sa tête et s'étendait tristement sur
ses mains, où les nerfs et les os faisaient saillie. Ses yeux, toujours
étranges, s'enfonçaient dans leurs orbites bleuies, où couraient des
fibrilles sanglantes. Ses tempes s'accusaient par des cavités qui
faisaient ressortir davantage son front, devenu bossué et déprimé en
même temps. Tous ses mouvements avaient comme une rigidité cadavérique.
Elle poussait parfois, en étendant le bras, des cris étouffés, et l'on
eût dit que ses os, devenus friables, s'étaient brisés tout à coup.
Des médecins, appelés en consultation, avaient murmuré, certain jour, un
nom que Cachemire n'avait pas entendu. _Ramollissement aigu_, avait dit
l'un. L'autre avait ajouté: _Ramollissement ataxique_.
--Parbleu, dit madame Labarbade, qui prêtait l'oreille; avec la vie
qu'elle a menée! Il y a un proverbe là-dessus: «Tant va la cruche à
l'eau...»
Lorsque cette maladie affreuse vous vient et vous torture, c'est chaque
jour comme un pas fait plus avant dans un enfer. La sensibilité,
atrocement exaltée, multiplie et centuple les douleurs. Le tortionnaire
semble vous casser et vous désarticuler les membres. La mobilité peu à
peu se paralyse comme l'intelligence, et l'on ne peut bientôt ni étendre
le bras, ni comprendre pourquoi on ne l'étend pas. Ce n'est point la
folie, ce n'est point l'idiotisme. C'est la paralysie. Forces et
facultés, tout baisse en même temps et dégénère. Le rachitisme est là,
bien près. Cachemire se voyait, à présent, mourir. Elle se faisait
horreur. Parfois, bravant ses souffrances, elle soulevait ses draps,
quand elle était couchée et se regardait sous ses couvertures. Sa
poitrine avait disparu; plus de seins; les os des hanches semblaient
près de crever la peau tendue qui les recouvrait. Une maigreur extrême
ciselait ses jambes, où les muscles grêles faisaient à peine saillie
autour des os, cruellement dessinés. Elle se contemplait, fantôme
d'elle-même, et parfois triste fantaisie, elle essayait de mettre des
maillots d'autrefois, qui s'enroulaient à présent, comme des hardes,
autour de ses tibias rongés.
Alors elle pleurait, baissait la tête, sanglotait. Ou c'étaient des
cris, une rage folle, des défis soudains, et des révoltes, qui se
résolvaient en des rêveries sans motif et en des accablements comateux.
Il lui fallait boire des eaux ferrées, du vin de quinquina, des huiles
de foie de morue, qui lui soulevaient le coeur, amenaient de grosses
larmes de dégoût à ses yeux rouges.
--Quelle pharmacie! disait-elle parfois, en portant ses pauvres mains à
sa poitrine.
Le délire aussi venait parfois. Alors elle voulait aller au théâtre,
encore entendre la musique, le crin-crin des violons, les cuivres des
instruments de Sax. Elle voulait voir des costumes, des décors, des
acteurs. Maman Anaïs la faisait transporter, en haussant les épaules,
dans quelque baignoire bien obscure, d'où Cachemire dévorait sans
comprendre ce qui se passait sur la scène, ses grands yeux braqués sur
le théâtre, le cou tendu, comme un _formicaleo_, qui guetterait sa
proie. Puis, tout-à-coup:
--Je m'ennuie! disait-elle.
Et il fallait partir.
Madame Labarbade poussait des soupirs à fendre les rochers de
Fontainebleau, mettait sa belle-fille en voiture et souvent revenait
dans la baignoire, écouter la fin de la pièce, pendant que la _petite_
partait seule. Elle donnait aussi, dans le théâtre, des rendez-vous à
Firmin Monséchard, qui secouait, à ses côtés, sa chevelure superbe, où
le parfum des Mille Fleurs luttait avec le collodion. Arrivée chez elle,
Cachemire se faisait déshabiller par la servante (Constance l'avait
quittée depuis longtemps, elle avait été ravie à la France par un
Valaque), et tâchait de dormir. Mais les nuits se succédaient longues,
lentes, cruelles, pleines de délires, de fièvres, de cris, avec des
aurores insultantes et accablées. Ah! les nuits d'autrefois, le café
Anglais, les aventures, la chanson, la passion! Et c'était encore la
passion, mais déviée, dépravée. Une nuit, pendant que la fantasmagorie
de la congestion l'entourait, Cachemire aperçut, mais comme une figure
étrange et falotte, Terral--ce Terral qu'elle avait oublié; oui, oublié,
comme les autres.
Ce nom, cette pensée, les souvenirs de cet homme tourmentèrent toute la
nuit cette tête affaiblie, d'où l'intelligence fuyait.
--J'ai envie de l'épouser, dit-elle le lendemain, au matin, quand madame
Labarbade entra dans sa chambre.
--Comment, l'épouser? l'épouser? Épouser qui?
--Fernand.
--Le Terral?... Oh! oh! Il revient sur l'eau, celui-là. Tiens, au fait,
voilà longtemps qu'on n'en avait parlé! Eh bien! mais, épouse-le, ma
petite. A ton aise. Vous ferez bon ménage, je parie!
--Ménage! balbutia Cachemire, tout bas, comme un enfant.
--Il est joli, le Terral, songeait maman Anaïs, s'il ressemble à la
_jeune première_.
--Le ménage! répétait Suzanne.
Peu à peu, elle s'assoupit. Sa petite tête ratatinée se fixa sur son
oreiller,--un oreiller de dentelles, dont le luxe semblait railler tant
de misère. Ses grandes paupières transparentes tombèrent sur ses pauvres
yeux fatigués. Elle s'endormit.
Madame Labarbade se _faisait belle_ pour recevoir son photographe.
Ce matin-là, justement, Fernand Terral s'était levé furieux, dans sa
petite chambre, n'ayant rien trouvé depuis quinze jours de recherches
dans Londres, acculé là-bas, comme il l'avait été ici, désespéré.
--La chance a tourné! pensait-il.
Il avait tout fait pour l'attirer à lui, cette chance, tout essayé pour
sortir de son ombre et de son bourbier. Londres devait être plein de
ressources! Il les avait cherchées. Mais cette ville immense ne livre
ses secrets qu'aux initiés. Elle est mystérieuse et comme secrète pour
l'étranger. C'est là surtout que le malheureux se voit seul. La foule
parisienne a des voix, un mouvement, une âme; la foule de Londres est
une mer terrible qui vous submergerait si vous tombiez. Puis toute
civilisation est une énigme; Terral avait deviné les rébus de Paris, du
boulevard, des coulisses, du demi-monde, des égouts et des _dessous_ de
Paris; mais il faut être un terrible OEdipe pour déchiffrer d'un coup
d'oeil les termes inconnus du problème anglais.
Terral creusait, semblable à un mineur, remuant le terrain et ne
découvrant point la pépite d'or. Il allait, par les rues innombrables,
cherchant le filon qu'il devait suivre. Mais dans cette foule, dans ce
bruit, dans ce monde, il se trouvait isolé, découragé, perdu. Son
argent, sa maigre bourse, s'épuisaient. Il se présenta dans une maison
de commerce, demandant une place. On n'avait pas besoin de ses services.
Les Anglais d'ailleurs sont défiants; un Français expatrié, sans
ressource sur le pavé de Londres ne pouvait inspirer qu'une confiance
médiocre. Il y en a tant de ces aventuriers, cherchant partout et par
tous les moyens, fortune!...
Il s'offrit à un libraire de Pater-Noster-Street pour lui faire des
traductions d'ouvrages français. Il savait l'anglais assez bien, et le
libraire se chargeait de corriger lui-même les fautes de langue. Ces
libraires de Pater-Noster-Street forment une race particulière.
C'est-là, dans cette ruelle, que se débitent, soigneusement pliés,
cachetés, empaquetés, les livres licencieux qui courent le Royaume-Uni.
Ce sont les _Galeries de Bois_ de la librairie. Terral traduisit ainsi
certains livres, des poésies, des contes. Ce travail lui faisait monter
la sueur au front. Il n'était point né pour cela. A la fin, il se
brouilla avec l'éditeur et se vit de nouveau sans ressources.
Il replongea, chercha et lutta encore. Mais décidément la fortune
l'abandonnait. Les portes se fermaient devant lui. Il avait à peine deux
guinées à manger avant de songer à mourir de faim. Dans les rues
interminables d'Oxford ou de Piccadilly, les angoisses de Paris lui
revenaient. En passant devant ces _oyster rooms_ où les poissons, les
crabes, les huîtres marinées sont exposés derrière les vitrines, il se
disait qu'une heure allait bientôt sonner où, passant famélique, il
regarderait cette mangeaille de ses yeux avides.
Ou bien:
--Décidément, se disait-il encore, ma veine est finie. Il faut songer à
se rendre. Mes cinquante francs achevés, je m'achemine un soir vers
Waterloo-Bridge et vive la Tamise, avec son eau saumâtre!...
Il songeait aussi à s'engager, lorsqu'en passant auprès du Parlement, il
voyait les sergents recruteurs en uniforme, rubans au schako, entraîner
au fond d'une taverne quelques jeunes gars enivrés de porter, devant qui
ils posaient en riant, un petit tas d'or et une feuille d'enrôlement.
Une seule chose l'effrayait: la discipline.
Né libre, il voulait mourir comme il avait vécu, quitte à mourir plus
vite. Puis revenir en France sans argent, affamé, vaincu!... Chose
impossible. Londres le tenait. Il s'était donné à Londres jusqu'à ce que
Londres voulût bien se donner à lui.
Ce matin-là, il compta, en se levant, que c'était le trente-deuxième de
son séjour. Plus d'un mois d'efforts, plus d'un mois de perdu!
--Bast, dit Terral, la fortune m'attend peut-être au coin de quelque
square. Cherchons toujours!
Il se sentait, par extraordinaire, plus allègre, tout dispos, presque
confiant. Il ouvrit sa fenêtre, une fenêtre à guillotine, sans rideaux,
qui donnait sur la rue. La pluie fine des matins de Londres tombait sur
les trottoirs, et les ruisseaux noirs reflétaient les cuivres des portes
que les servantes en chapeau passaient au tripoli. Des chanteurs longs
et maigres jouaient du petit bugle et jouaient faux--en marchant en
cadence. Les laitiers sonnaient aux portes des maisons, et les marchands
de nourriture pour les chats vendaient, de porte en porte, des morceaux
de chevaux achetés aux équarisseurs. Au-dessus de cette rue boueuse et
grise, des cheminées, d'innombrables cheminées perçaient le brouillard
de leurs noirs tuyaux qui semblaient près de crever le ciel aux nuages
bas et sombres.
--Et voilà justement l'image de ma vie, pensait Terral tout en
s'habillant, brume, brouillard, boue, frissons, ennui. Tout cela doit
finir pourtant!
Machinalement il s'assit, songeant avant de sortir; il prit un volume
qui se trouvait là, à portée de sa main, l'ouvrit sans penser. C'était
une Bible, une de ces Bibles que les Sociétés de propagande anglaises
sèment un peu partout, à leurs frais. Collée sur le carton, à
l'intérieur, une inscription. Terral lut; c'étaient un ou deux noms,
John Bigelow, Mary Bigelow, Anna, Peter, suivis de trois noms formant
devise: _Truth, Justice, Patience!_
--Vérité, Justice, Patience! Ah! dit Terral, en jetant le livre loin de
lui, mots d'ordre des niais et des sots, je vous retrouverai donc
pourtant!
Il sortit, agité et mécontent. On lui avait indiqué une espèce de maison
de commission qui avait besoin d'employés, la maison Nicholson, Anderson
and Co, King-William Street (Strand). Terral déjeuna dans une taverne,
et à midi, se présenta dans les bureaux. On lui répondit que ces
messieurs étaient à leurs docks, près de Lambeth. Ce fut une façon de
jeune commis, logé dans une antichambre, qui lui donna cette réponse.
Terral remercia, et descendant par Trafalgar-Place, il traversa le pont
de Westminster; et, de l'autre côté de la Tamise, demanda la maison
Nicholson-Anderson. Après des recherches il la trouva. C'était un de ces
entrepôts comme on n'en voit que là-bas, une cave, un trou fumeux, où
tout le jour durant, le gaz éclairait des étoffes, des conserves, des
soieries, du fromage, de tout un peu. Des hommes pâles allaient et
venaient parmi les colis. Dans un coin, appuyé contre un tonneau de
mélasse, un petit homme frais, poupin, souriant, l'oreille rouge, le nez
plein de rubis et l'oeil plein de santé, causait en anglais avec un
grand monsieur maigre et desséché comme un hareng.
Terral s'approcha d'eux et demanda, un peu contraint:
--Monsieur Nicholson?
--C'est moi, monsieur, répondit le petit homme en excellent français.
Qu'y a-t-il pour votre service?
Terral dit sa position, conta ses mésaventures, ses espoirs trahis, se
montra acculé, misérable, et demanda, dans les bureaux, une place qui
pût le faire vivre.
--Et comment vous appelez-vous? dit M. Nicholson avec un accent
bordelais très-prononcé:
--Fernand Terral.
--Tiens! dit M. Nicholson en regardant Terral assez fixement. Mais je
connais ce nom-là, moi!... Pardieu, nous lisons aussi à Londres les
chroniques parisiennes. Vous êtes un joueur émérite, monsieur,
ajouta-t-il en soulignant le mot avec malice.
--Moi? fit Terral en devenant tout pâle.
--Si j'en crois certain récit publié par le _London Herald_, d'après le
_Figaro_, il vous est arrivé dernièrement... Eh?... A moins que ce ne
soit un homonyme... Eh! bien, ma foi, dit M. Nicholson, je ne vous en
fais pas un crime. Au contraire. La vie à présent est une lutte à main
armée. La ruse ou la force. Eh! eh!... vous devez être un garçon
intelligent, monsieur Terral... _Dear_ Anderson?...
Le monsieur maigre s'avança.
M. Nicholson lui dit, en mauvais anglais, quelques mots que Terral
comprit:--Ce garçon-là pourrait nous être utile, dit M. Nicholson.
--Ah! fit M. Anderson.
--Il a eu des malheurs, là-bas!
--Ah! dit encore M. Anderson.
--C'est ce qu'il nous faut.
--Pour l'associer?...
--L'associer? _Comment vont tes pauvres pieds?_
Terral, peu au fait de l'argot londonner, ne comprit pas la dernière
phrase de M. Nicholson. Elle équivaut, en anglais, à l'expression du
ruisseau parisien: _Et ta soeur?_--Mais il la traduisit et la devina,
au ton dont elle fut prononcée. M. Nicholson commençait fort à
l'intriguer. Ce petit homme avait des allures railleuses, et, en parlant
le français, un accent gascon au moins singulier. Terral le regardait et
l'étudiait, lorsque M. Nicholson lui fit signe de le suivre derrière les
colis, dans un retrait méphitique qui servait de bureau à la maison
Nicholson, Anderson et C{e}.
M. Nicholson, flanqué du maigre M. Anderson, ressemblait à une boule de
bilboquet à côté de son manche.
--Monsieur Terral, dit-il à brûle-pourpoint, je suis enchanté que vous
soyez venu à nous. Vos précédents (il souriait) me font espérer que nous
pourrons nous entendre. Je vais donc jouer cartes sur table,--cartes sur
table, cela doit vous séduire. Eh! eh! Ne vous fâchez pas, dit-il, en
voyant le front de Terral se rembrunir. Et d'abord, sachez qui je suis.
Je m'appelle Arnaud-Léon Caminade, je suis né à Bordeaux; je ne suis
pas plus Anglais que ma savate, et pas plus Nicholson que vous. M.
Anderson, ici présent, est un ancien matelot de la flotte de l'amiral
Napier, qui a trouvé que S. M. Victoria récompense peu les services de
la marine et qui s'est associé avec moi. Charmant homme, M. Anderson!
Quand j'arrivai à Londres, j'étais comme vous, sans ressources, avec
plusieurs prises de corps lancées à Bordeaux contre moi. Je résolus de
gagner ma vie, eh! eh! Et, me demandant quel commerce je pouvais tenter
(à Bordeaux, j'étais marchand de contre-marques), je résolus, de concert
avec l'ami Anderson, d'exploiter la crédulité humaine et la confiance
française. Ah! que vous êtes niais, mes bons compatriotes! M. Anderson,
en bon Anglais qu'il est, ne demandait pas mieux que de jouer sous jambe
la perfide Gaule. Nous nous associâmes, et avec nous, un jeune bachelier
parisien coupable d'avoir imité de trop près l'écriture d'un sien
parent. Ce fut lui que nous chargeâmes de la correspondance. Un
imprimeur nous fit des têtes de lettres, nous louâmes cet entresol,
voilà deux mois, et nos commandes se mirent à pleuvoir sur le marché
parisien. On nous expédia tout. Nous vendîmes et payâmes. Aujourd'hui,
la maison Nicholson, Anderson et C{e} est assez bien posée pour se faire
livrer pour 500,000 fr., pour un million de marchandises en huit jours.
Nous avons un logement dans le Strand pour faire du _genre_. Le Strand!
Cela sonne l'or, à Paris. Mais notre bachelier nous a quittés et volés.
Le drôle a traversé l'Atlantique. Le repêcher à New-York, impossible!
Il faut le remplacer. Or, M. Anderson ne sait pas aligner deux phrases
françaises de suite, et ce n'est pas à la porte du Grand-Théâtre ou à
Bataclan que j'ai appris l'orthographe. Soyez notre scribe, voulez-vous?
Bons appointements, part dans les bénéfices. Vous n'avez qu'à faire la
correspondance, à enjôler le fabricant, caresser le Parisien, emmieller
l'expéditeur. Affaire de deux mois. On fait traite sur nous à trois
mois. Dans trois mois, les traites arrivent. On les présente. Plus
personne! Nicholson est mort, Anderson est parti, mais Caminade est
millionnaire, mais l'ex-marin a un sac superbe..... Mais vous pouvez
être aussi riche que nous!
--Tudieu, dit Terral, vous avez confiance en moi!
--C'est que je suis physionomiste! Et puis je connais votre histoire, je
vous dis. J'ai roulé quatre mois dans les coulisses parisiennes
_té_!--_Eh! bé_, la réponse?
--Je suis tout à vous, dit Terral.
--Bravo! fit Nicholson.
--_All right!_ s'écria M. Anderson.
--Vous faites votre fortune et la nôtre, dit Caminade. Maintenant, où
logez-vous?
--Dans Soho.
--Il faut loger ici, ne pas quitter Lambeth, ne pas vous montrer. On
nous connaît à peine. Le _gouspin_ qui habite le Strand ne soupçonne pas
qui nous sommes. Nous lui laisserons l'affaire sur le dos, à l'heure du
départ, et il barbotera dans les réclamations et les accusations comme
il pourra. Ces gens qui nous servent de commis sont de pauvres
Irlandais idiots qui suent et s'échinent, et ne voient pas plus loin que
leur nez. Que personne ne vous connaisse, c'est le principal. _Té!_
monsieur Terral, vous êtes un heureux. Nous attendions un homme de bonne
volonté. Il vient, et c'est vous! Si vos lettres sont éloquentes, c'est
deux millions que nous _levons à_ Lutèce!
Terral sortit ivre, congestionné, croyant rêver, hésitant, et pourtant
fou de joie. La fortune, c'était la fortune! C'était le vol aussi. Ah!
bast! c'était la guerre, la conquête de l'intelligence sur la bêtise, le
triomphe de la hardiesse; c'était aussi l'audace! Ce qui l'étonnait et
l'encourageait dans son projet, c'était le bruit de son aventure, venu
jusque-là. Il était donc déshonoré, puisqu'on le devinait, puisqu'on le
jugeait sur son nom? Raison de plus alors pour disputer une proie à ce
monde d'honnêtes gens qui le méprisaient ainsi.
--Je le tiens, le levier d'Archimède, disait-il, je le tiens et je
saurai bien, entre cet Anglais et ce Caminade, me faire bientôt la part
du lion! L'instrument deviendra la volonté. Ah! j'ai médit de mon
étoile. Elle se lève!
Il solda le prix de sa chambre, choisit un logement dans Lambeth, _the
smutty Lambeth_, «le sale Lambeth» comme on dit à Londres. MM. Caminade
et Anderson logeaient à Twickenham, à la campagne, et partaient chaque
soir pour revenir tous les matins. Terral rumina tout le jour des
projets de tactique, et sa tête en feu semblait près d'éclater. Le soir,
il alla au théâtre machinalement, comme autrefois à Paris. C'était à
Princess' Theater. On jouait une pièce politique où la reine, les lords,
le gouvernement hommes et choses, tout était discuté. A chaque allusion,
le public trépignait, applaudissait ou sifflait. Au nom d'O'Connell, un
Irlandais se leva et cria: _bravo!_ On ne protesta pas. Point de
policemen. Liberté. Terral ne voyait et n'écoutait rien. La
représentation finie, il erra longtemps encore dans les rues, songeant
toujours. Il se perdit. Des policemen le remirent dans son chemin. Il
s'égara encore.
En passant par une rue étroite, noire,--il se trouvait dans
Saint-Gilles, sans le savoir,--il vit une ombre devant lui, immobile. Il
avança. C'était un homme aux épaules carrées, qui l'attendait. Terral
fit mine de vouloir boxer. Au même moment, trois ou quatre bandits, se
détachant des ténèbres, le saisirent par derrière, en un tour de main
l'étendirent sur le carreau et le laissèrent là, nu comme un ver.
MM. Nicholson et Anderson furent étonnés, le lendemain, de ne pas revoir
leur associé. Ils se crurent trahis et se prirent à trembler.
--Pourtant, _té_, disait Caminade, sa coquinerie m'inspirait bien de la
confiance!
Le soir, ils furent rassurés. On leur dit qu'un Français avait été, la
nuit précédente, étranglé dans Saint-Gilles par la bande _d'étouffeurs_,
de _garrotters_, dont on parlait tant. M. Caminade alla voir le cadavre
et reconnut Terral.
--Ah! pas de chance! dit-il. Comment faire? Bast! Après tout, j'écrirai
avec des fautes d'orthographe; ce n'en sera que plus vraisemblable
_té_! Mais vous voyez, _master Anderson_, que M. Terral était un des
nôtres!
Ce fut l'oraison funèbre du révolté.