270.--_Hérault de Séchelles brûlant les trophées de la royauté._

--C'est lui! se dit Terral. Ah! voilà le salut!

Il alla à pied, la tête en feu, plein de projets, plein de fièvre, rue

d'Enfer, et monta rapidement, comme si on l'eût poursuivi, jusqu'au

cinquième étage, où demeurait Bourdenois.

Ce fut une femme qui ouvrit, une jeune femme souriante et un peu étonnée

et qui demanda le nom du visiteur.

--Fernand Terral.

--Oh! dit la jeune femme dont le visage s'éclaira... Veuillez entrer, je

vous prie. Mon mari m'a souvent parlé de vous!

--Marié, songea Terral. Parbleu! La tortue a trouvé sa carapace.

La porte de l'antichambre s'ouvrit brusquement; et Bourdenois, en

vareuse rouge, s'écria, tendant les mains à Terral:

--Ah! ah! D'où diable sors-tu?... je t'ai cherché, je t'ai traqué,...

Rien! Pas de Terral. J'avais envie de te réclamer dans les _Petites

affiches_. Ah çà! tu reviens de Chine, du Mexique, de Tombouctou?

--Moi?... Non, dit Terral, je reviens de plus loin.

--Mais entrez donc, interrompit madame Bourdenois, vous ne pouvez causer

ici.

Terral fut introduit dans l'atelier. Il y avait, sur le chevalet, une

toile commencée. Des esquisses le long des murs. Partout, de petits

panneaux grands comme la main, représentant des tableaux projetés. Une

propreté flamande. On sentait qu'un oeil de ménagère inspectait tout

cela. L'atelier d'ailleurs respirait le calme, sentait bon. Le mobilier

était un brave ameublement sans prétention; mais tout cela gai,

souriant. Les choses ont leur bonheur.

Il fallut que Terral entendît l'histoire tout entière de Bourdenois, et

comment la misère s'était lassée à la fin, et comment l'artiste s'était

fait peintre sur porcelaine, gagnant son pain le jour, gagnant la nuit

sa gloire, composant à la lampe des tableaux qui enfin avaient trouvé

des juges et des acheteurs. Une première toile vendue, dix avaient

suivi. Bourdenois avait eu des commandes, çà et là. Les marchands de

tableaux l'exploitaient bien un peu, mais c'est le sort commun des

débutants de passer sous ces fourches caudines. Enfin, il avait pu jeter

aux orties la palette du peintre sur porcelaine, l'horizon s'ouvrait, le

pain était assuré et non-seulement le sien, mais celui _des autres_.

Plus d'obstacles alors au mariage. Le père avait consenti. Ah! que

Bourdenois avait cherché Terral pour lui annoncer cette joie! Mais, à ce

moment même, Terral se cachait, dévorait sa _déveine_, et ne sortait que

la nuit. Ce mariage ne datait que de deux mois, trois mois au plus. On

s'était marié le jour même de l'ouverture du Salon, et Bourdenois

apportait, dans la corbeille qui n'existait pas, une médaille.

--Médaillé! Conçois-tu?... disait-il. Tout est fini, le nuage a passé,

je me moque de la pluie. Le beau temps est venu. Je suis heureux comme

un vaurien. Tu vois ma petite femme? Je me couperais en quatre pour

elle. Ah! il fait bon respirer un bouquet de lilas après s'être déchiré

à toutes les ronces de la création. Tu vois, je donne dans le poétique.

C'est bête comme chou. Mais rends-moi la justice de dire, mon pauvre

Terral, que je n'ai pas volé mon bonheur!

--Certes, dit Terral.

--Ah çà! Et toi?

--Moi?--(Madame Bourdenois préparait des grogs dans la chambre à côté.

Charles et Terral étaient seuls).--Moi, j'ai fait naufrage. J'ai mené ma

barque à toute vapeur. J'ai perdu de vue le manomètre. La machine a

sauté.

--Ah!

--C'est une leçon, dit Terral, et je l'accepte. Mais m'en voilà déjà

consolé. Je suis de ceux qui s'arrêtent, je ne suis pas de ceux qui

tombent!

--Oui, très-bien, fit Bourdenois. Mais où en es-tu, voyons? Naufragé,

soit, mais il te reste au moins...

--Rien.

--Rien?

--Eh! bien, dit gaiement Bourdenois, nous allons partager!

Il s'était levé, allant droit à un petit buffet en vieux chêne dont il

ouvrit le tiroir.

--Tiens!

--Qu'est cela?

--Tu vois, dit Bourdenois en lui tendant un billet de cent francs. Le

quart d'un tableau. Je voudrais en avoir dix fois autant à t'offrir,

mais...

Terral hésitait, humilié à demi, écrasé aussi par ce mouvement si simple

du brave garçon. Tout à coup, il prit le billet, le mit dans sa poche et

dit:

--Soit. Je te rendrai cela bientôt, je t'en réponds. A demain.

--Tu pars?

--Oui. C'est cet argent que je venais te demander, tu ne comprends pas?

Maintenant je suis tiré d'affaire. Ces cent francs là, mon cher, c'est

peut-être un million. Tiens, merci. Au revoir. A demain!

--Eh! bien, dit madame Bourdenois, qui rentrait dans l'atelier, et mes

grogs? Vous ne pouvez pas refuser, monsieur...

Terral causa encore un moment, trouva pour madame Bourdenois un ou deux

compliments, serra la main de son _ami_, et descendit. Dans les

escaliers, il se croisa avec un vieux bonhomme qui montait, chargé de

livres, en fredonnant l'hymne de M. Joseph Chénier. C'était le

beau-père.

--J'en échapperai donc, se dit Terral une fois dans la rue, et malgré

toutes les fatalités du monde. Cinq louis. Cela suffit.

Il s'habilla. Bien portés, ses vêtements râpés, mais de bonne coupe, lui

donnaient encore une élégance presque insolente. Il attendit le soir et

se promena avant le dîner, devant son cercle. Des amis de boulevard, des

agents d'affaires, le rencontrèrent.

--Ah! quel hasard! Est-ce que votre soirée est prise, Terral?

--Non.

--En ce cas, nous vous invitons, nous vous entraînons, nous vous

enlevons. Grande réception dans les salons de Brébant. C'est la

Compagnie qui paye.

Il s'agissait d'un repas d'actionnaires, de la fondation d'une société

de crédit industriel. On avait invité des journalistes, Terral rencontra

Olivier Renaud, bien d'autres qu'il connaissait, le petit Barberino, des

compagnons de plaisir. Barberino avait amené avec lui un jeune homme au

regard bleu, souriant, les cheveux blonds, un peu pâle.

--Quel est ce monsieur? demanda Renaud à Terral.

--Je ne le connais pas.

Il apprit, cinq minutes après, au potage, que le jeune homme se nommait

Paul de Rieux,--une grande famille de Bourgogne, disait-on.

Pendant le dîner, M. Paul de Rieux fit _des mots_.

Il était placé en face de Terral et ses dents blanches découvertes par

un immuable sourire, il semblait quêter, à chaque saillie, son

approbation.

Dans le brouhaha du repas, le bruit des conversations partielles se

mêlant aux interpellations d'un bout de la table à l'autre, Terral se

taisait et songeait. Tout à l'heure on allait jouer. C'était alors qu'il

risquerait ce suprême enjeu, venu du hasard. Il n'écoutait pas. Ses

voisins le trouvaient maussade. Le diapason des entretiens s'élevait à

chaque nouveau vin annoncé par le garçon. Le Léoville et le Roederer

formaient les dièzes et les bémols. On se mit à parler politique et l'on

finit par ne plus s'entendre du tout. Les toasts à la prospérité de

l'entreprise se perdirent dans les considérations sur la conduite de

Robespierre et le procès des Girondins.

Le café était versé dans une pièce contiguë. La table desservie, les

garçons étendirent un tapis vert, on apporta des cartes et l'on joua.

--Allons, se dit Terral, c'est l'instant. Et,--comme il arrive parfois

aux heures difficiles,--un souvenir de ses vieilles lectures lui revint

et il murmura, presque tout haut, le mot de Julien Sorel à l'heure des

crises: _Aux armes!_

On établit un lansquenet.

Le petit Barberino prit la banque. Terral jeta un louis, puis un autre,

perdit, alluma un cigare en souriant et ne rejoua plus avant de l'avoir

fumé. Puis il revint à la table de jeu, et Olivier Renaud lui passa les

cartes.

--Trois louis! dit Terral.

--Je les tiens, fit Barberino.

Terral gagna.

--Six louis!

Il gagna encore. Il passa sept fois, gagnant toujours.

Il avait devant lui un tas d'or, trois mille huit cent quarante francs,

gagnés en deux minutes. Il _passa la main_, ramassa son gain et revint à

la fenêtre.

Il regardait les boulevards, noirs, le ciel pluvieux, les lanternes des

voitures qui se croisaient, les passants de plus en plus rares avec des

parapluies.

--Allons, dit-il gaiement, ce ne sera pas le soleil, ce sera la pluie

d'Austerlitz...

Il se remit à la table de jeu, tint une mise considérable, mais perdit

cette fois, perdit toujours. Il n'eut plus rien bientôt et demeura

debout contre la table, regardant les cartes, l'or, les joueurs, le

tapis,--pétrifié. Il lui semblait que c'était un rêve. Quoi, plus rien?

Rien. Eh! bien, il allait emprunter à quelqu'un des convives, là,

sur-le-champ. Mais il n'osait pas. Il avait honte. Le jeu commençait à

peine; avouer qu'il était _décavé_, impossible. Alors il se prit à

regarder, il examina les joueurs, il s'efforçait de s'intéresser à la

partie, il se grisait avec le bruit de l'or, il se disait: «Je vais

gagner. Tout à l'heure. Patience!»

Ses yeux s'arrêtaient surtout, machinalement, sur M. Paul de Rieux, qui

lui faisait face, souriant toujours. M. de Rieux avait à l'annulaire

gauche des diamants qui jetaient des étincelles de lumière électrique.

Terral regardait ces diamants. Il les vit soudain disparaître, il vit

les mains de M. de Rieux se perdre dans les basques de l'habit et,

rapidement, faire passer dans la manche gauche du vêtement, un jeu de

cartes.

Terral recula. Si rapidement que le tour eût été exécuté, il avait tout

vu.

Il attendit.

Deux minutes après, M. de Rieux _prenait la main_.

Il la prenait à vingt louis. Il passa neuf fois et gagna net cinquante

et un mille deux cents francs.

Puis il dit, avec son sourire éternel:

--Ouf! je passe la main!

Il leva alors ses yeux bleus et gais sur les spectateurs.

Terral le regardait d'un air foudroyant.

L'aventurier pâlit devant ce regard et comprit que Terral savait tout.

Mais il se remit bien vite de l'émotion, essuya d'un air négligent les

bijoux de sa main gauche, se leva comme fatigué et passa, s'étirant les

bras, dans la pièce à côté. Terral l'y suivit. M. de Rieux avait déjà

disparu. En regardant à terre, dans un coin, Terral aperçut un petit

paquet que l'autre avait dû laisser là.

Il se baissa, le prit, et devint pâle à son tour.

C'était un jeu de cartes, un double jeu de cartes préparé.

Haletant, Terral regarda. Il y avait là dix coups arrangés. On pouvait

_passer_ dix fois. Une fortune!

Oui! il contemplait ces morceaux de carton, il les comptait, sans les

déranger, l'oeil embrasé, le sang aux tempes, tremblant, fasciné par

ces cartes qui lui murmuraient mille choses mauvaises. Ces figures aux

couleurs crues lui souriaient. Il avait chaud et froid en même temps. Il

croyait qu'il allait s'évanouir.

Tout à coup, il se secoua brusquement.

--Si on me voyait ici, pensa-t-il. Et si on apercevait _cela_!

Il enfonça le jeu de cartes dans son habit et il rentra le tenant

toujours, la main dans la poche. Il avait peur de devenir fou. Tout

tournoyait autour de lui. La tenture rouge du salon l'aveuglait, les

glaces se renvoyaient les milles lumières rosées ou bleuâtres des

cristaux des lustres; Terral ne voyait pas, n'entendait pas. Tout se

troublait autour de lui et bourdonnait.

Rien de distinct que cette pensée:

--Dans ta main, une fortune!

Alors, comme un homme ivre, il se rapprocha de la table, prit les cartes

du jeu en main, les battit, et, avec l'adresse étonnante d'un grec, y

substitua audacieusement les cartes de l'_autre_.

Il gagna, et toujours, et dix fois, il gagna, fatalement, forcément,

mathématiquement; on s'extasiait autour de lui, l'or s'entassait, il

entendait le bruit des louis, les chuchottements, les exclamations et

cette musique l'enivrait. Ah! c'était vraiment la fortune, cela! Plus

que M. de Rieux, il gagnait, plus qu'il n'avait osé le rêver, les coups

étaient formidables. Il avait là, devant lui, à lui, tous ses rêves, ses

rêves détruits ce matin et reconstruits ce soir, le luxe, le bruit,

l'éclat, les chevaux, les femmes, Cachemire!

Tout à coup, un bras se pencha devant lui, une main lui arracha les

cartes des doigts et, foudroyé, il entendit ce cri:

--On nous vole, messieurs!

Terral bondit, livide.

Le petit Barberino montrait les cartes.

--Reconnaissez-vous votre jeu? Non! Ce jeu-là est préparé!

--C'est une infamie! s'écria M. de Rieux qui regardait en face Fernand

Terral de l'autre côté de la table.

Terral, vert et farouche, bondit comme pour s'élancer sur le misérable,

mais un cercle irrité le retint, on se partageait le tas d'or déjà; il

se sentit poussé au dehors, et ce ne fut que dans l'antichambre qu'il

put se dégager. Il secoua alors ceux qui le tenaient,--ils étaient

quatre,--et les envoya d'une secousse, contre la muraille, jurant.

Il se trouva sur le boulevard, nu-tête, sous la pluie, seul, abîmé.

--Messieurs, disait en haut le petit Barberino, remercions M. Paul de

Rieux, mon ami, ici présent, de nous avoir averti de l'infamie dont nous

allions être les victimes!

On remercia M. Paul de Rieux.

Terral eut un moment l'idée du suicide. Décidément la partie était

achevée, et la ruine complète. Le sort avait eu le dessus. S'acharner

eût été folie. Il s'achemina à travers les rues boueuses, jusqu'à la

Seine et, sur le parapet d'un pont, il demeura tête-nue, regardant l'eau

couler. Le fleuve avait des remous sinistres et les lumières du gaz

s'allongeaient sur lui comme des lames rouges. La silhouette du Châtelet

et les tourelles se découpaient en noir sur le ciel sombre avec des

attitudes bizarres. Il demeurait là hésitant. Ses mains brûlantes se

rafraîchissaient sur le grès mouillé du pont. Le vent lui passait dans

les cheveux et calmait sa fièvre.

--Le suicide? Pourquoi? se disait-il. N'y a-t-il que Paris au monde?

Après l'idée de mort, l'idée de fuite. Il se voyait, emporté au loin,

sauvé, recommençant ailleurs, en Espagne, en Amérique, il ne savait où,

une vie nouvelle, et, plus tard, revenant ici, s'imposant, relevant le

front, écrasant ceux qui l'écrasaient.

Elle est rapide, la pente des songes. Plus le malheur vous étreint,

mieux le délire vous montre, rapproché, le but qui s'échappe. Terral se

détacha de cette eau bourbeuse qui clapotait, qui scintillait, qui

attirait. Il revint chez lui, machinalement, comme le chien rentre au

chenil et, au lieu de se coucher, il resta assis, sans lumière, avec

cette idée fixe: _Partir!_

La nuit l'avait encore maintenu dans ses pensées nouvelles. Mais avec le

jour, toute son audace parut s'affaisser. La matinée était livide,

c'était une de ces aurores qui ont froid. Il se sentait pénétré jusque

dans les os par une atroce humidité. Il grelottait, ses dents claquaient

comme les dents d'un cholérique. Il se déshabilla et se mit au lit. La

fatigue l'accablait. Il s'endormit d'un sommeil troublé, plein de

cauchemars et de visions mauvaises. Quand il se releva, le soir, il

était plus fatigué que le matin.

Il avait faim, d'ailleurs.

--J'ai faim.

Cette pensée,--ce besoin,--s'empara de lui tout entier.

Il fouilla dans ses poches, ouvrit ses tiroirs, chercha: il avait trente

sous à lui, trente sous.

--Qu'importe!

Il prit un vieux chapeau défoncé qu'il avait jeté autrefois, dans le

fond d'une armoire et sortit, les pantalons crottés encore de la boue de

la veille, les habits fripés. Alors il s'achemina vers les quartiers

pauvres, chercha quelque _gargotte_ où il pût manger sans crainte d'être

reconnu, et entra. C'était une façon de crêmerie et de débit de vins,

avec tables et bancs scellés au mur, et des saladiers de riz tout jaune

et de compotes des poires à la devanture, sur fond de rideau rouge. La

porte arborait encore, comme enseigne, le classique cadran bleu avec

l'aiguille marquant neuf heures, ce qui voulait dire autrefois (ces

cadrans aujourd'hui sont rares): _Soupe à neuf heures_.

Il y avait des maçons et des ouvriers qui mangeaient en faisant du

bruit.

Terral choisit un coin, s'assit et demanda du bouillon, du boeuf, un

peu de vin, n'importe quoi.

--Misère, se disait-il avec une amère colère, j'ai faim!

On ne le regardait point. Il n'est pas si rare de voir ainsi courir les

crèmeries des affamés en habit noir. La misère n'a pas d'uniforme.

Terral entendait dans un cabinet vitré, des maçons attablés en

pique-nique, et qui arrosaient de chansons leur dessert:

Architectes et maîtres maçons

Méprisez pas les compagnons

Qu'ils vous ont mis le pain en main,

Que vous en aviez grand besoin!

Il restait là, n'ayant plus d'appétit, à écouter, absorbé. La salle se

vidait peu à peu. Les habitués faisaient, en passant, des amitiés à la

dame de comptoir et si le mari se fâchait, ils lui jetaient en riant

quelque épigramme. A la fin, Terral s'aperçut qu'il était presque seul.

Il se leva, et dit à la crèmière:

--Combien?

Elle regarda son mari.

Celui-ci fit un petit calcul mental, et répondit:

--C'est dix-huit sous.

Terral paya. Il se dit, en sortant:

--Il faut peu de chose. Si l'on était philosophe, pourtant! Bah!

ajouta-t-il, les philosophes sont des sots!

Il regarda l'heure à la pendule d'un pharmacien: huit heures. Quelle

soirée lente à passer. Et que faire? Retourner chez lui. A quoi bon? Il

n'avait même pas de lumière au logis. Le boulevard? A présent, ce

boulevard lui faisait peur. Que de gens avaient le droit de le

souffleter du regard! Le droit? Et quel droit? Parce qu'il avait été

plus fou ou moins habile. Ce M. de Rieux! Ce Barberino! Il n'avait même

pas l'idée de se venger. Il était perdu; le courant l'entraînait.

C'était d'une autre façon qu'il entendait le remonter.

Mais quel scandale! comme on avait dû s'entretenir de lui dans tous ces

cercles! Les journaux allaient s'en mêler.

--Je ne les lirai pas, songeait-il. Qu'est-ce que cela me fait? Ah! le

proverbe ment comme un homme: les oreilles ne «m'ont point tinté»

aujourd'hui!

Tout en pensant, il allait au hasard, fatigué. En route, il se sentit

accablé.

--Eh bien! se dit-il, j'ai encore douze sous... une fortune, fit-il avec

un affreux sourire.

Il côtoyait le Luxembourg, il entra dans un petit café, et s'assit.

--Je resterai là jusqu'à minuit.

Il prit un journal au hasard, s'accouda dessus comme s'il se fût plongé

dans la lecture, et s'absorba dans ses réflexions irritées. On lui

servit du café. Il ne le vit pas. Il franchissait déjà l'Océan,

débarquait à New-York, triomphait... Puis, brusquement, il releva la

tête, aux accents d'une voix qu'il connaissait. Il écouta et promena son

regard autour de lui. Il y avait, coupant la salle en deux, un énorme

poêle de faïence qui lui masquait une ou deux tables. La voix partait de

derrière ce poêle. Il la connaissait, cette voix. Il l'avait entendue

souvent. Mais où? Mais quand?

--Ma foi, oui, disait-elle, je suis boudhiste. Pourquoi ne serais-je

pas boudhiste? Avec ça que le Çakia-Mouni est si bête que ça! Mais il

avait trouvé la doctrine chrétienne 500 ans avant Jésus, songez donc! Un

bonhomme qui prêche la vertu à des sauvages, l'oubli des injures à des

étrangleurs, la haine du sang à des espèces de Caraïbes. Vous savez une

chose, c'est que parmi les trois ou quatre cent mille boudhistes qui

peuplent l'Asie, le meurtre est cent fois plus rare qu'en Europe. Il y a

des villes peuplées comme Paris où l'on s'assassine moins que dans le

faubourg Montmartre. Et puis, la doctrine est calmante. Qui ne s'est un

peu consolé, à l'idée d'un _nirvâna_ colossal, d'un anéantissement

complet de la nature se fondant, goutte d'eau en une mer, avec la

création tout entière? Ça fait passer bien des méchantes heures et ça

évite bien des indigestions. Notez que j'ai été assez heureux pour

trouver dans cette vie un brin de _nirvâna_, sans attendre ce que je

puis en absorber dans l'autre. Le calme, voyez-vous, doublé de dédain ou

de mépris, il n'y a que cela au monde!

--Mais je le reconnais, se dit Terral en se levant machinalement, c'est

Fargeau!

Il s'approcha du poêle, jeta un regard de l'autre côté et vit, causant

et fumant, trois hommes, l'un gros et grand, l'autre long et mince, avec

des cheveux roux, et au milieu, Fargeau, une pipe entre les dents, et

qui s'interrompait parfois dans son exposé de doctrines, pour lancer au

plafond un peu de fumée.

Instinctivement, au lieu de se rejeter en arrière, Terral s'avança. Un

je ne sais quoi le poussait. La curiosité, peut-être. Fargeau lui avait

refusé la main, jadis. Que ferait-il, maintenant? Et un dédain de plus

ou de moins, peu importait à Terral.

Fernand alla à Fargeau et lui frappa sur l'épaule.

L'autre se retourna, vit Terral, et dit:

--Ah!

Puis il ajouta:

--C'est vous, eh bien!

--Je voudrais vous parler, dit Terral.

--Ah! bon! fit Célestin, je sors.

Il se leva. L'homme aux cheveux roux, long comme une perche à houblon,

en fit autant. Celui-ci tenait sous son bras une livraison de la _Grève

de Samarez_, de Pierre Leroux.

--Vous ne venez pas, Vobrichon? dit le maigre personnage au gros homme

qui restait assis.

--Non. Je veux lire la _Revue des Deux-Mondes_. La _machine_ de Sand

m'intéresse!

Fargeau avait pris le bras du philosophe Goussard (ainsi se nommait son

maigre interlocuteur), et il avait fait signe à Terral de le suivre.

On sortit. A peine dans la rue, Goussard reprit la conversation où elle

en était restée:

--Fargeau, mon ami, dit-il d'une voix douce, enfantine (il avait bien

quarante-cinq ans), vous n'êtes pas dans le vrai. Vous êtes pour

l'anéantissement, je suis pour le progrès. Vous arrêteriez l'humanité

dans _le bien_, je veux qu'elle aille jusqu'au _mieux_. Nous avons du

chemin à faire pour arriver à l'égalité, à la fraternité, à la concorde

universelle, mais nous y arriverons.

--Voyons, voyons, dit Fargeau. Vous allez, vous allez! Égalité! c'est

joli. Égalité de droits, soit. Mais l'égalité de situation? Goussard,

vous êtes un archange, mais vous rêvez.

--Je rêve?

--Ah! çà, voyons, dit Fargeau, il y aura bien toujours des députés et

des égouttiers?

--Oh! dit Goussard. Eh bien! non, ajouta-t-il. Pourquoi des députés,

quand tout le monde sera heureux? Et pourquoi des égouttiers, lorsque la

science, étant arrivée à nourrir l'homme par des vapeurs et non par la

matière, et à remplacer le beefsteak par une liqueur concentrée, une

essence nutritive, la nature humaine se trouvera transformée et

idéalisée? Quand on digérera des parfums au lieu de... Enfin, les égouts

seront inutiles, et,--les villes assainies, la santé publique sera

sauvegardée,--la vie humaine décuplée, les égouttiers se feront

jardiniers, et...

--Et vous avez bu trop de bière, mon bon Goussard. Vous êtes plus

Allemand, à vous seul, que toute l'université de Bonn et celle

d'Heidelberg... Allez vous coucher!

--Vous ne comprenez rien au progrès. Au fond, dit Goussard, vous êtes un

matérialiste.

Il salua Terral, serra la main de Fargeau et disparut à l'angle d'une

ruelle.

Ils étaient arrivés, en causant, dans les quartiers pauvres de la rive

gauche, les quartiers de Fargeau.

--Eh bien! dit Célestin, que me voulez-vous?

--Moi, fit Terral en riant presque, d'un rire nerveux, je viens

philosopher aussi... un moment... et je tiens à vous dire que le fond du

sac de la vie est bête et sale... Je suis ruiné, perdu, accablé. J'ai

voulu me jeter à l'eau et je vais me jeter au diable!

--Ah! dit Fargeau gravement. Je ne savais pas que le sort fût aussi

adroit!

--Oui, oui, reprit Terral, j'entends déjà tout ce que vous allez me

dire. Mais je ne suis point fâché de l'entendre de vous. C'est le fer

rouge sur la plaie. On crie et l'on guérit. Allez! Dites-moi que

l'audace est stupide, que l'honnêteté est souveraine, et que j'ai eu

tort de ne pas me nourrir de Berquin et de lait de poule. Mais, entre

nous, que vous a-t-il servi de croire à votre Bouddha, tandis que je ne

croyais à rien, pour en arriver à être tout aussi misérable que moi, et

tout aussi désespéré?

--Je pourrais vous dire, répondit Fargeau: Que vous a-t-il servi de ne

croire à rien pour avoir des souliers aussi troués que les miens? Ma

foi, non! La morale serait niaise. Vous êtes vaincu, voilà la morale.

Vos ongles se sont brisés sur le roc; c'est la morale, cela! La morale,

c'est votre pâleur, c'est votre colère, c'est votre pensée de suicide.

Je n'ai jamais songé à me tuer, moi. Je sais depuis longtemps que la vie

est absurde et que tout est _au delà_,--dans l'anéantissement, la paix

des atômes. Seulement, j'attends, étant sûr de ce lendemain auquel vous

préfériez le jour présent. Et voilà qu'aujourd'hui vous manque, et que

vous ne croyez pas à demain!

Involontairement, Fernand Terral baissait la tête. Fargeau le regardait

et l'étudiait comme un médecin examinerait un malade.

--Voulez-vous ma pensée? dit Fargeau à Terral qui courbait la tête; tout

votre salut est dans vos revers. Vous êtes jeune! Si c'était une leçon,

cela? Je sais que les leçons d'habitude ne servent pas à grand'chose.

Mais le hasard!...

--Le hasard, fit Terral, c'est encore le seul dieu que je reconnaisse,

et c'est à lui que je vais demander de me tirer de ce bourbier!

--Il y en a d'autres au-dessus de lui; vous savez, le travail...

--Le travail!

Et Terral se prit à rire.

--Ce n'est pas à l'heure où j'en suis qu'on recommence sa vie. Je serai

logique jusqu'au bout, en étant audacieux jusqu'à la fin. Vous avez déjà

perdu votre morale avec moi. Restons-en là.

--Ah! dit Fargeau avec une certaine fierté dédaigneuse, vous croyez que

je pose en professeur de philosophie spiritualiste.... Moi?....

Jamais!... Je vous prends comme un _cas_ et je vous étudie comme un

_sujet_ qu'on peut conseiller et qui est parfaitement libre de ne pas

suivre les conseils. Vous voulez être logique? Soyez logique! Allez!

Mais moins d'orgueil, jeune homme, ce n'est pas vous qui avez inventé le

Satan de Milton, plus audacieux que vous. Vous vous croyez un type, je

parie? Vous êtes un produit de ce temps, pas autre chose:--un résidu.

Votre audace vient de votre époque. Vous êtes moins fort que troublé.

Les forts, ce sont les apathiques. Vous êtes trop nerveux, Terral!

--Soit! dit Fernand.

--Ah! le joli temps, le joli moment, reprit Fargeau. Vous avez bien fait

d'épargner à M. de Bruand le souci d'y vivre. Quant à vous, vous êtes de

votre heure, avec un mélange d'Antony qui a tout gâté. Vous voyez que je

vous connais bien.

--Continuez, dit Terral.

--Bien. Philosophons... Il en est, voyez-vous, de la marche des sociétés

comme des caravanes lancées à travers le désert. Souvent, aux heures de

fatigue et d'épuisement, apparaissent les longues plaines du désert, les

chemins lépreux, sans oasis, sans eau, sans ombre: c'est le repos qu'on

veut: c'est l'effort qu'il faut. Les routes accablantes succèdent aux

routes longues et lourdes, les cailloux aux cailloux, les pierres qui

déchirent au sable qui aveugle, le vent qui étouffe, au simoun qui tue.

N'importe, il faut marcher, il faut aller, il faut être debout, il faut

lutter. Courage! On va, on s'épuise, on halète, on plie sous le fardeau,

on se couche sous le faix; plus de force, plus de nerfs, plus de salive!

Marchez toujours! Ces déserts maudits de l'Afrique durent des lieues et

encore des lieues! Les déserts de la vie durent des années et des années

encore. Là, comme les pèlerins, les gens étouffent; ils ont soif, ils

ont faim, ils crient. Marchez toujours! Ces temps noirs, ces temps de

trouble, d'inaction, d'ennui, de misères ont des lendemains qui se

prolongent, qui ne finissent jamais. Un malaise général plane sur tout

comme une nuée d'orage. On respire mal, on se tâte, on cherche des

remèdes introuvables à des maux inconnus. Tout craque et se disloque.

Les appétits effrénés montrent leurs dents féroces. Les désirs refoulés

heurtent les ambitions non satisfaites. Les aspirations légitimes d'un

coeur qui croit s'unissent aux lamentations du ventre qui veut. Les

flots d'espérances grossissent et les issues manquent; les groupes de

voyageurs s'agglomèrent et les routes sont obstruées. On se pousse sans

pitié, on se heurte sans remords, on s'écrase sans honte. Quand on voit

tomber un rival, on dit: Un de moins! Il en meurt un, il en naît mille.

Quand on s'est bien étouffé, bien secoué, bien égorgé, on regarde à ses

pieds. On n'a point fait un pas. On a marché à la même place; mais on a

marché sur des cadavres. La route, là-bas, est toujours obstruée. Une

colère mauvaise agite tous ces gens; un éclair fauve passe dans les

yeux, et tous, avec la même rage, le même appétit, les mêmes besoins, se

ruent en se renversant sur les chemins boueux; le vice ricane, il règne,

il attire à soi cette foule; il lui dit: «Viens! va! sois satisfaite! Il

y a toujours place autour de mes tonneaux, de mes tapis verts, de mes

lits souillés, de mes splendeurs et de mes fanges.» Alors, alors,

largesse et joie! Alors les lumières qui ne s'éteignent pas, les viandes

qui saignent toujours, les joues qui ne rougissent plus, les baisers qui

crépitent et qui grisent, les rires nerveux, les joies saccadées, les

plaisirs qui secouent comme une pile électrique, les voluptés qui

éreintent, qui souillent, qui tuent! Tu ne nous veux pas pour tes

soldats, société? Nous serons tes bohêmes et tes va-nu-pieds! Nous

aurons des bottes vernies ou des souliers éculés, peu importe! Nous

volerons cent mille francs ou nous emprunterons cent sous, tais-toi

donc! Nous serons infâmes et te mépriserons. Tu barreras nos chemins?

Nous prendrons par les fossés, où est la boue et nous te jetterons cette

boue au visage. Ce sera ta lèpre, ces curieux, ces déclassés, ces

débraillés, ces déguenillés, ces sans-le-sou qui valaient peut-être de

marcher le front haut. Tu fais la prude, ils mettront à nu tes ulcères.

Temps maudit où les portes se referment vers les mains tendues, où les

espoirs comprimés se changent en haines, où les amours trahis tournent

en débauche, où les échappées de lumière deviennent de la nuit. Quelle

fièvre te secoue, société, que tu te tournes sur ton lit de malade comme

une vieille qui agonise? Le poison qui te tord les entrailles, c'est toi

qui l'as versé. Tu as dédaigné jadis ceux qui sont tes ennemis à

présent. Tu as désappris ces mots magiques qui faisaient ta force et ta

beauté: Dévouement, sacrifice, honneur, abnégation? Mots oubliés qui

sonnent ainsi qu'un glas funèbre, et, comme on ne les sait plus, ils ne

sont ni un frein ni un drapeau. On les entend, on ne les comprend plus.

Et non-seulement les esprits souffrent, mais les corps. Nerfs

tourmentés, machines délabrées, yeux caves, fronts éteints par la main

d'ombre, les hommes marchent courbés et endoloris. Parfois un vent

semble souffler, qui les agite comme des arbres à demi morts. On les

voit pris de maux innommés qui ressemblent à des vertiges. La folie

passe en ricanant dans cette foule, touche du front au hasard quelqu'un

de ces pâles visages, et le visage se contracte et fait la simagrée d'un

rire sans cause. Cependant la joie semble régner. Tambours et cimbales,

fêtes et concerts; à moi le bal, à moi les quadrilles, à moi le

cotillon! Grincez les violons, hurrah les clairons, bien rugi les

contre-basses! En danse! Eh! par Dieu, jamais on ne vit tant de fleurs,

et de diamants, et de dentelles, et d'épaules blanches, et de cheveux

noirs, et de teints roses, et de teints fardés! En danse! en danse! Où

est la misère, bon Dieu, et la maladie et les souffrances? Ambitieux,

ceux qui demandent; insensés ceux qui espèrent; mendiants, ceux qui ont

faim! Tournez, tournez. La valse est bonne pour étourdir. La jolie

toilette de bal, société, ma mie, et que ce râtelier te va mieux que ta

double rangée de dents déchaussées. Tu es presque belle, sais-tu, dans

ce salon et sous ce lustre! Mais qu'on ne s'avise pas de te regarder

dans la rue. Pouah! la laide grimace! Le pauvre Yorick avait aussi ce

sourire-là. Il faut avoir de bons yeux et bien regarder, et des

oreilles, et t'ausculter, car tu es malade. Tes flatteurs te trouvent

jeune et charmante! Pardieu! leur ordonnance est facile à suivre. Bains

de mer et douches de Vichy, soierie de Lyon, chapeau de Laure, dentelle

de Malines et vin de Syracuse! Médecins Tant-Mieux, écoutez un peu les

médecins Tant-Pis: Bains de pieds sinapisés; il faut faire descendre le

sang en bas; régime sobre et sain; se coucher tôt et travailler,

courses au grand air dans ces Alpes de la morale qui s'appellent le

droit et l'honneur, ascension des glaciers sublimes; c'est là-haut, ma

mie, qu'on respire! Et chercher le repos, et chasser l'excitation, et

penser et apprendre. Rien n'est désespéré, ma chère malade; mais regarde

ton miroir et vois ce laid et maigre visage, ces lèvres violettes, ce

teint plombé, et dis-toi bien qu'il faut combattre ce cancer implacable

qui te ronge le sein,--ton vautour, ô Prométhée femelle, coupable, non

pas d'avoir ravi, mais d'avoir laissé éteindre le feu du ciel!

Fargeau avait parlé avec une sorte d'excitation et de colère que Terral

ne lui connaissait pas. Ses yeux fatigués avaient rajeuni; sa voix avait

repris les accents d'autrefois. Il avait dû souffrir avant d'abdiquer.

Terral, étonné, le regardait. Mais ce coup de clairon ne l'atteignait

pas, ne l'ébranlait pas. Il n'était point ému.

--Tout cela est fort beau, dit-il, et prouve que le monde est mal fait.

Je ne me charge pas de l'orthopédie. Redressez-les, don Quichotte! Moi,

je veux la fortune, et je vais à elle--encore une fois, toujours--si je

puis!

--Meilleure chance, dit Fargeau.

Ils se séparèrent.

Fargeau suivit des yeux un moment Terral qui marchait, courbé sur le

pavé, le long de la rue. Puis il le perdit de vue. Il haussa les

épaules, et rentra chez lui.

--J'ai fait de _la copie_ pour le roi de Prusse, songeait-il. On ne le

convaincra plus, celui-là. Mais c'est justice. Le repentir serait

immoral parfois.

Il allait se mettre au lit, quand il aperçut sur sa cheminée une lettre

que le concierge avait dû placer là.

--Qui diable peut m'écrire?

C'était Adolphe Labarbade qui priait M. Célestin Fargeau de l'attendre

le lendemain à midi.

--J'attendrai, se dit Fargeau. Encore un joli monsieur!

Le lendemain, à midi, M. Adolphe Labarbade faisait son entrée chez

Célestin Fargeau. Il avait dépouillé les habits du lycéen et revêtu le

_veston_ d'ordonnance du _gandin_. On l'eût pris pour une réclame de

Dusautoy. Son premier regard fut un peu dédaigneux. Le logement

qu'habitait Fargeau contrastait avec les cabinets des restaurants, dorés

sur toutes les moulures, que le fils de maman Anaïs avait coutume de

fréquenter. Il n'en tendit pas moins la main à Fargeau en lui disant:

_Bonjour, cher?_

--Eh bien! dit Fargeau, qu'y a-t-il pour votre service?

--Voilà, répondit Adolphe.

Il alluma un cigare puisé dans un étui de Manille, et tout en fumant:

--Vous ne devez pas ignorer, pas vrai, mon bon Fargeau, que le

baccalauréat a été institué par les gouvernements pour l'aplatissement

des jeunes gens qui se moquent de Cicéron comme de leur première

culotte?

--Parbleu! dit Fargeau qui s'amusait de cet aplomb.

--D'un autre côté, impossible de faire son droit sans le morceau de

parchemin qu'ils appellent un diplôme.

--Oui. C'est bien ridicule.

--Dites que c'est obscène! Infect, parole d'honneur! Toujours est-il que

je veux faire mon droit. Maman le veut. Désobligerai-je pas maman, moi?

Jamais de la vie! Comprenez?

--Parfaitement. Eh bien! passez votre baccalauréat.

--Voilà le _hic_! Ils me refuseront.

--Pourquoi?

--Parce que leur latin m'embête et que je ne l'ai pas appris. C'est une

raison. Mais j'ai songé à vous, citoyen Fargeau. Vous êtes un puits de

science, vous êtes ferré à glace sur Homère, vous êtes riche en savoir,

un Rothschild de science...

--Je ne suis même riche qu'en cela!

--On n'est pas parfait. Bref, voulez-vous m'enlever le diplôme à la

pointe d'une version latine?

--Hein, vous dites?

--Passez le _bachot_ pour moi!

--A votre place? sous votre nom?

--C'est si facile!

--Ah! çà, mais, dit Fargeau en croisant les bras et en essayant de rire,

pour qui me prenez-vous, décidément?... Pas physionomiste, mon jeune

monsieur! Tous les gens qui n'ont pas des bottines vernies ne sont pas

fatalement des canailles. L'habit ne fait pas le moine. Savez-vous ce

que vous m'offrez? De commettre un faux, rien de plus. C'est quelque

chose. Il y a de pauvres diables, misérables comme les pierres, qui font

cela. Les entrailles qui crient sont si éloquentes! On les écoute. Moi,

j'aime mieux serrer la boucle de mon pantalon et garder mon nom, qui en

vaut un autre. Je m'appelle Célestin Fargeau et non Adolphe Labarbade.

Si vous croyez que j'échangerais ma défroque contre la vôtre, c'est une

erreur de plus à ajouter à vos folies. Où est mon chapeau? J'ai à

sortir!

--Ah! dit le jeune homme étonné. Ainsi, vous refusez?

--Radicalement.--Et sans rancune, dit Fargeau en montrant la porte au

fils de madame Labarbade.

Le jeune Adolphe descendit l'escalier en haussant les épaules et se

disant que Fargeau était un imbécile. Il remonta dans le coupé qui

l'attendait à la porte, et jeta au cocher le nom de Vachette. On

l'attendait pour déjeuner, et en chemin il prépara, d'après les

vaudevilles à la mode, les _mots_ qu'il devait improviser au dessert.

Cachemire avait déjà fini son roman avec M. de Navailles. Ce fils des

Croisés une fois ruiné, elle lui avait signifié son congé sur vélin.

Elle ne pouvait d'ailleurs vivre longtemps avec la même pensée en tête.

Les contrats qu'elle signait se déchiraient bientôt. Elle avait en

circulation tant de billets d'amour qu'elle en laissait protester

quelques-uns. C'était la vie assourdissante, étourdissante, d'ailleurs

luxueuse car maintenant elle savait le prix d'un bijou, son poids et

elle amassait. Les amours ne duraient guères, les morts allaient vite.

Elle lançait sa fantaisie à toute bride sur le pavé, courant, changeant,

avide de nouveauté, d'imprévu, de sensations non encore éprouvées, de

liqueurs non goûtées, de frémissements inconnus. Cette vie frénétique,

électrique, toute de soubresauts et de galvanisme qui eût écrasé un

porte-faix, ces journées lourdes après des nuits passées dans le gaz du

souper, ces réveils accablés, ces soirées de théâtre, ces faiblesses de

tête, ces délabrements d'estomac et ces haut-le-coeur qui accompagnent

de semblables existences, elle les supportait vaillamment, riant

toujours, héroïquement, remplaçant par les bains chimiques, les pâtes,

les couleurs, les engins de toilette, tout ce qui s'en allait d'elle,

s'écaillant et se frelatant.

Elle était, elle était toujours la Cachemire désirée, lorgnée, détestée,

adorée, des premières représentations, des courses, des concerts, des

soirées du Cirque, de partout. Son sourire était le même, découvrant les

dents par le même rictus, mais impassible maintenant, mais attristé,

mais comme taillé dans le plâtre avec un ciseau. Elle ne laissait rien

paraître des défaillances soudaines qui la venaient assaillir parfois,

et qui, lorsqu'elle était seule, lui faisaient pousser des cris de

souffrance. Sa poitrine lui faisait mal, des frissons lui couraient dans

les reins. Elle se regardait dans ses miroirs à biseau, effrayée de sa

pâleur. Mais elle reprenait,--si quelqu'un entrait, à sourire et

chantonnait--peut-être pour oublier.

Et le soir, le théâtre, le bal, le souper l'attiraient, l'étreignaient

encore! Elle se brûlait l'estomac avec les écrevisses bordelaises; elle

était dyspeptique déjà, usée. Souvent, dans son luxe fou, il lui prenait

des envies de s'encanailler, elle rêvait d'aller danser à la

Boule-Noire, déguisée, et de boire des saladiers de vin chaud sur les

tables grasses. Le crin-crin du bal de barrière lui secouait les nerfs,

ou bien, elle courait les cafés-concerts, avalant cette musique

endiablée qui s'envole parmi l'aigre odeur de la bière et les

asphyxiantes bouffées du tabac. Les pièces de théâtre qu'il fallait

suivre quelque peu l'ennuyaient. Sa tête se faisait vide. Elle

n'éprouvait plus de réelle fièvre que devant les écuyers qui tournaient,

emportés par des chevaux sans selle, autour du Cirque, pendant que les

cymbales de l'orchestre marquent le galop de leur voix de cuivre. Elle

ouvrait de grands yeux en regardant ces hommes demi-nus risquant leur

vie, et ses petites mains applaudissaient en déchirant leurs gants.

Toutes ces secousses au fond disloquaient ce faible corps. On eût dit

une de ces boîtes mécaniques qu'on démonte pièce à pièce, et qui tombent

éparses brusquement. De tout ce qui avait été Cachemire, la brune

Cachemire, à la chair savoureuse comme un beau fruit, il restait un

visage maquillé, aux muscles enduits de blancs d'oeufs, de grands yeux

hystériques dans un visage blafard. Elle aurait pu parfois, lorsqu'elle

entrait dans une loge, entendre, à ses côtés, le petit rire content

d'une rivale qui voyait ou devinait la ruine sous cette beauté repeinte,

la maladie sous cette splendeur encore insolente et la souffrance sous

ce sourire.

Madame Labarbade, au retour de quelque promenade avec Firmin Monséchard,

le photographe, trouvait souvent Cachemire buvant de la tisane et

rêvant, la tête appuyée dans la main, le coude sur le bras d'un

fauteuil, hochant la tête et revoyant peut-être, comme dans un rêve,

Samoreau, les journées pleines de soleil, et les nuits pleines

d'étoiles, là-bas contre la forêt où le vent passait en chantant...

Madame Labarbade haussait les épaules.

Parfois, aussi, Cachemire faisait atteler son coupé--car elle était

riche, on l'aimait encore, on se ruinait encore pour cette femme qui

toussait--et elle donnait ordre qu'on la descendît aux Tuileries.

S'il faisait beau, elle allait s'asseoir sur une chaise, sous les

marronniers, et regardait jouer les enfants. Les uns troquaient leurs

timbres-postes, les autres jouaient aux soldats, chantant une

_Marseillaise_ enfantine, d'autres, une petite pelle en main,

bâtissaient des châteaux avec du sable. Les petites filles regardaient

leur jupe ballonner. Tout cela était rose, frais, bruyant. Vaguement,

Cachemire se disait peut-être que c'était bien beau un enfant et que ce

devait être bien bon.

Elle prenait le soleil. Ses yeux fatigués allaient du jardin à la rue,

d'un arbre à l'autre. On voyait passer derrière la grille un omnibus

chargé de monde, le chapeau de cuir d'un cocher ou le casque d'un

municipal. Cela l'amusait. Et le soir, quel contraste! Étendue sur le

coussin rouge d'un restaurant, elle chantait, riait, comme si la fièvre

ne l'eût pas rongée, comme si elle n'eût pas dû payer, le lendemain, par

un accablement énervé ces secousses toujours nouvelles.

Les médecins qu'elle appelait ne lui disaient pas le nom de la maladie.

Cette maladie avait tant de noms. Elle le cherchait dans les tarots. Les

cartes disaient: «Tu guériras!» Mais il fallait éviter la glace, ne pas

se regarder. Ses yeux plombés, ses joues livides lui répondaient alors:

C'est bien fini.

Elle se roulait parfois, déchirant ses vêtements, brisant ses meubles,

écumante, répétant comme des râles ces cris:

--Je ne veux pas mourir!

D'autres fois, anéantie, elle demeurait des journées entières, dans un

fauteuil, comptant et recomptant les fleurs du tapis ou les dessins de

la tenture.

On lui remettait des cartes. Elle lisait les noms.

--Je ne connais pas! dit-elle.

C'étaient les noms de ses amants.

Elle était ainsi, un jour, causant avec madame Labarbade, lorsque

Adolphe entra, fort animé, revenant du restaurant. Il fit signe à sa

mère, l'amena au fond de la chambre, et lui dit:

--Maman, est-ce qu'il n'y aurait pas cinq louis de trop dans ton

porte-monnaie, pour ton fils chéri?

Madame Labarbade leva les yeux au ciel.

Cachemire entendait qu'on parlait par-derrière son fauteuil.

--Qui est-là? dit-elle.

--C'est moi, petite soeur, dit Adolphe.

--Ah! tu viens?

--Je viens chercher de l'argent!

Il s'approcha de Cachemire.

--Tu sais... J'ai joué et j'ai perdu!

--Combien!

--Dix louis?

--Toujours intelligent, pensa madame Labarbade avec un sourire.

--Est-ce que tu ne les as pas?

--Si fait. Dans ce tiroir. Là.

Adolphe se pencha pour embrasser sa soeur.

--Tu sens le rhum, dit-elle.

--C'est possible!

--Elle sent bien la tisane, maugréa madame Labarbade.

--C'est vrai, dit Cachemire en hochant la tête, depuis quelque temps, je

ne peux pas supporter une odeur... le rhum! C'est bon, le rhum, dit-elle

avec un sourire vague.

Madame Labarbade prit Adolphe par la main et le reconduisit jusqu'à la

porte:

--Tu as ce que tu veux, gamin? Sauve-toi. Elle n'aurait qu'à te le

reprendre!

--Et il n'aurait qu'à m'en demander encore, songea-t-elle. J'ai bien

assez des exigences de _l'autre_!

L'autre, c'était Firmin Monséchard.

Adolphe était déjà dans l'escalier.

--C'est vrai, disait Cachemire toute seule avec un sourire d'envie, le

rhum... le punch... les petites flammes bleues... C'est joli... Ce soir,

avec Raoul, je ferai un punch. Nous nous amuserons. C'est bon le rhum!

Fernand Terral ne tenait plus à rien dans ce Paris qu'il avait voulu

conquérir. Il en avait respiré les parfums enivrants; c'était maintenant

l'âcre odeur de ses boues qui lui montait au cerveau. Plus un espoir,

plus une ambition tapie au coin de ces rues; sur ces pavés, foulés aux

pieds chaque jour par des orpailleurs avides, plus une pépite, plus

rien. Il fallait s'enfuir, secouer à jamais ses dernières soifs, et

creuser ailleurs une autre mine pour trouver un autre filon.

--Soit, se dit Terral, je partirai.

Deux jours après il était à Boulogne, avec un peu d'argent raccroché en

vendant ses derniers meubles, des habits, une bague, un médaillon, ce

qui lui venait de sa mère. Dans le trajet de Paris à Boulogne,--la

nuit,--l'ambitieux avait rêvé son dernier rêve. Après Paris, Londres

était là. Londres, cet autre Océan, cette Californie, ce monde. Là,

encore, triomphe l'intrépide assurance de l'homme qui veut s'ouvrir,

toute large, une trouée. Là, le gâteau est savoureux pour ceux qui ont

des dents. Il ne s'agit que de se faire une place à table à coups de

courage ou à coups de couteau.

Terral arpentait la jetée, au vent frais du matin, pendant qu'on

embarquait sur le _packet_ les bagages des passagers. Ses bagages à lui

n'étaient point lourds. Il portait tout avec lui, César et sa fortune.

Les Anglais qui regagnaient leur pays, aussi flegmatiquement qu'ils

l'avaient quitté, entraient dans les hôtels et mangeaient. Un garçon

s'approcha de Terral, lui vantant la cuisine de l'_Hôtel d'Albion_.

--Je n'ai pas faim, dit Terral.

Il avait décidé qu'il mangerait seulement le soir, à Londres,--par

économie.

Et pour se réchauffer,--car la brise le glaçait en pénétrant dans ses

vêtements,--il marchait, frappant du pied, et songeant. En allant ainsi,

il se heurta contre un jeune homme qui sourit et profita de l'occasion

pour lui demander, en français, mais avec un accent étranger, à quelle

heure partait le paquebot.

--A sept heures, dit Terral.

--Nous avons donc quinze minutes encore, fit le jeune homme en regardant

l'heure à un merveilleux chronomètre.

--Quinze minutes, oui, dit Terral.

Et il s'éloigna.

Comme il revenait sur ses pas, frappant toujours le quai de ses

semelles, il retrouva, à la même place, le jeune homme regardant la mer.

--Pardon, dit le jeune homme en souriant encore, pensez-vous que la

traversée soit mauvaise aujourd'hui?

--Je n'y connais rien, répondit Fernand avec une certaine brusquerie. Je

ne suis pas marin.

--Ah!... Mais, au moins, reprit l'étranger après un court silence,

craignez-vous le mal de mer?

--Non, dit Terral. Qu'est-ce que je crains? ajouta-t-il mentalement.

--Je vous demande mille excuses pour toutes mes questions, monsieur,

mais entre compagnons de voyage... Vous allez à Londres, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur.

--Moi aussi.

--Et connaissez-vous cet hôtel, je vous prie? dit le jeune homme en

tendant une carte à Terral.

--Je ne suis jamais allé à Londres. Je suis tout aussi ignorant que

vous. Je ne saurais vous répondre, monsieur.

--Je demanderai donc à un Anglais. C'est dommage. Je n'aime pas les

Anglais.

--Ah!

--Je suis Espagnol. Voilà trois ans que je voyage un peu partout. Je

traverse la Manche parce qu'il faut bien avoir vu l'Angleterre, mais ce

ciel plein de brume me terrifie par avance... Connaissez-vous l'Espagne,

monsieur?

--Non, dit Terral.

--Tant mieux pour vous, fit l'autre avec l'assurance chevaleresque des

Castillans, il vous reste donc des émotions à éprouver!

--Qui sait? dit Terral.

La cloche du paquebot sonnait. Ils descendirent l'escalier du quai, et,

par la planche d'embarquement, ils entrèrent dans le bateau encombré

déjà de colis et de malles et dont les siéges étaient occupés par des

figures de keepsakes, effrayées par avance à l'idée du tangage.

--Allons, dit l'Espagnol, je vais être horriblement malade. De Barcelone

à Marseille, j'ai souffert le martyre. C'est un second supplice.

Il s'accouda contre le bastingage regardant le quai, Boulogne encore

endormie et échelonnée en amphithéâtre, puis se retournant vers Terral,

il lui offrit, dans un porte-cigares de paille de manille, un papelito

andalou.

Terral remercia, prit la cigarette et l'alluma.

Il s'était jusqu'alors tenu sur une certaine réserve, hésitant et se

drapant dans sa fierté. Depuis quelques minutes, au contraire, un projet

lui était venu et germait. Il étudiait ce jeune homme que, tout à

l'heure, il ne connaissait point et qui se livrait ainsi avec

l'expansion--souvent apparente--des Méridionaux.

L'Espagnol pouvait avoir vingt-six ans; il était petit, brun, avec des

yeux grands et profonds, une moustache d'hidalgo, un teint de Maure et

des mouvements électriques. Irréprochablement vêtu, les doigts pleins de

bijoux comme beaucoup de ses compatriotes, il portait en sautoir un sac

de voyage fermé par une serrure en acier surmontée d'une couronne de

comte. Son élégance un peu roide et mâle, dans sa recherche, effaçait ce

que ce goût des joailleries, inhérent aux races du Midi, pouvait avoir

peut-être de ridicule ou de bizarre.

Le caractère distinctif de sa physionomie était la franchise, une gaieté

vive, quelque chose de pétulant et de sévère en même temps.

En quelques minutes, Fernand avait analysé et deviné tout cela. Il était

assez fataliste et l'idée lui était venue que le hasard ne jetait

peut-être pas pour rien cet inconnu sur sa route. C'était peut-être la

branche de salut tendue au noyé, la main qu'il fallait saisir,

l'occasion qu'il devait arrêter... Puis il se disait, allant de l'avant

à l'arrière du bateau, regardant sans les voir, les matelots qui

tiraient les cordages, et se préparaient au départ:

--A quoi vais-je songer? le salut n'est pas ici, il est là-bas... Et va

donc conter ce que tu souffres à ce confident de rencontre!

Pendant que le bateau s'éloignait, laissant Boulogne à chaque tour de

roue, et l'horizon découper les dentelures de ses falaises, l'Espagnol

fumait, fredonnant _la Jota_ aragonaise.

L'embarquement avait pris du temps à cause d'une vingtaine de chevaux

qu'il avait fallu caser sur le pont dans des boxes.

Le marchand qui les transportait à Londres interrogeait le capitaine

d'un air inquiet.

--Aurons-nous beau temps, au moins?

--Je l'espère.

--Bon vent, bonne mer?

--Nous verrons.

--Diable! fit le marchand en regardant le ciel.

Pas un nuage pourtant, une nappe unie, un peu pâle, un vent frais, une

mer calme.

--On a pourtant vu des gens mourir du mal de mer, disait un bourgeois

parisien à un matelot anglais qui ne le comprenait pas.

Les blondes ladies et les transparentes miss débouchaient déjà leurs

flacons d'eau-de-vie et en arrosaient--par précaution--les énormes

tranches de sandwiches qu'elles escamotaient--par hygiène.

L'Espagnol se rapprocha de Terral:

--Vous voyagez pour votre plaisir?

--Moi?... Oui... Si vous voulez...

--Moi aussi. Nous avons pourtant, nous autres Espagnols, la réputation

de ne connaître aucunes montagnes autres que nos Sierras et d'autre

fleuve que le Mançanarès... Ah! que cette odeur de goudron est

insupportable!... Marchons, voulez-vous?...

--Marchons.

--Je voudrais être de retour déjà de mon expédition. Peut-être cependant

pousserai-je jusqu'en Ecosse. Londres me déplaît par avance. J'y vais

pour en être revenu, vous savez.

Tout cela dit gaiement, avec cet accent castillan qui n'est pas sans

charme.

--Et vous?

--Oh! fit Terral, il est probable que je demeurerai à Londres. C'est

Paris qui me pèse.

--Je regrette de n'être point de votre avis. Ah! Paris!

Et soulignant son admiration par des gestes, l'Espagnol fit de Paris, du

Paris épris de folie et du Paris amoureux de sciences, car il

connaissait l'un et l'autre, un magnifique tableau.

--Notez que je l'ai quitté voilà longtemps, dit-il, car je n'ai fait

qu'y passer quelques jours. Mais Pétersbourg, Vienne et Berlin, que

cette fois j'ai vues, m'ont appris à le regretter.

Ainsi causant, ainsi glissant sur la pente des confidences, l'Espagnol

en vint à confier à Terral qu'il s'appelait Don Antonio Godova, comte

d'Oriola, qu'il était orphelin, qu'il avait quitté Barcelone après un

mariage manqué, et laissé la Rambla pour courir le monde. On se console

en voyageant. Il avait voyagé. Il avait feuilleté ce livre curieux qui

s'appelle la France et cet album de pastels qui se nomme la Suisse; il

avait vu l'Allemagne des bords du Rhin et l'Allemagne des bords du

Danube, l'Autriche et la Russie, et peu s'en était fallu qu'il ne

poussât jusqu'en Sibérie. En route, il avait laissé son chagrin,

retrouvé sa gaieté et acheté, argent comptant, l'expérience, cette vraie

richesse.

--Je n'ai pas de banquier, disait Don Antonio, je porte avec moi ce

qu'il me faut. Tout est dans ce petit sac et quand je m'aperçois qu'il

est vide, j'écris à la maison Perez y Ancho à Barcelone et je reçois ce

qui me plaît. Je n'ai point de domestique. Un domestique est un souci.

Je ramasse le premier venu et je me l'attache pour le temps de mon

séjour. Et je voyagerai sans doute ainsi jusqu'à la fin, en curieux;

mais, _hombre!_ que Dieu eût été bien avisé de ne pas créer d'Océan pour

les chrétiens qui craignent le mal de mer!

Terral, absorbé, écoutait. Il n'avait dans tout cela entendu qu'une

chose: _je porte tout avec moi!_

Le pont du bateau présentait déjà ce spectacle comiquement lugubre dont

le mal de mer se fait l'impresario. Les visages pâles grimaçaient. Le

_brandy_ luttait vainement contre le malaise. Godova se sentait pris à

son tour et s'était affaissé sur son banc.

La mer se faisait d'ailleurs menaçante. On signalait un grain. Le

capitaine avait donné l'ordre de caler les chevaux dans leurs boxes et

de leur boucher les yeux.

--Satané temps de chien, disait le marchand, à la dernière traversée

j'en ai perdu trois et il faut encore que le même jeu recommence.

Les matelots manoeuvraient en sifflant d'un air narquois. Si l'on se

plaignait de la pluie qui commençait à tomber doucement, ils répondaient

avec ce flegme railleur des Anglais:

--Ce sera bien autre chose tout à l'heure!

D'autres chantaient le _Tirely_ que les matelots de Nelson entonnèrent

au matin de Trafalgar.

Terral était heureux de ce trouble, de cet orage qui s'annonçait, de ce

ciel soudain obscurci.--Il ne s'expliquait pas sa joie, mais il

respirait plus librement dans cette atmosphère qui sentait le soufre. Il

aimait ces sourdes colères des hommes et des choses. Peut-être se fût-il

improvisé tribun, un soir d'émeute, parmi cette atmosphère électrique

que dégagent les foules.

--Eh! bien, capitaine, disait-il d'un ton joyeux, c'est la tempête?

--Vous êtes bien gai, disait l'autre.

La pluie était plus rude, le noir du ciel s'étendait, bavait à travers

l'horizon comme une tache d'encre qui gagnerait un papier de soie.

Parfois aussi ce ciel se rayait de larges zébrures rougeâtres qui

tranchaient sur le fond noir comme autant de plaies vives et saignantes.

C'était la nuit, une nuit crépusculaire, coupée par de sinistres

éclaircies. Le bateau rudement secoué, montait, lancé comme un bouchon

sur cette masse formidable et retombait, prêt à se briser contre les

lames ou à s'engloutir dans le trou profond qui s'ouvrait soudain

devant lui, comme un gouffre.

On entendait parmi les rafales qui grinçaient dans les cordages, les

commandements et les appels--ou les hennissements des chevaux. Sur le

pont, couchés çà et là, enveloppés dans des manteaux, sans mouvement,

semblables à des paquets, des passagers râlaient ou criaient. Parfois

une prière affreuse s'entendait au milieu de l'orage:

--Je souffre, jetez-moi donc à la mer!

Terral, roide, droit comme un chêne, les bras croisés, tête nue, passait

avec un audacieux mépris parmi cette foule renversée et peureuse. Il

retrouvait toute sa force dans l'orage. Il lui plaisait de la défier,

cette mer irritée, et quand, dans un brusque roulis, la vague jetait à

travers le pont son écume bouillonnante, il secouait ses cheveux noirs

imprégnés de sel et ricanait comme un Manfred.

Le marchand de chevaux se heurta contre lui, jurant, les poings fermés.

--Eh! bien, quoi? dit Terral. Qu'y a-t-il?

--Cette tempête m'en tuera la moitié. Je suis ruiné, dit l'autre.

Tonnerre!

Terral haussa les épaules.

Il revint s'asseoir à l'arrière du bateau, entre des caisses recouvertes

de toiles goudronnées, près de Godova. L'Espagnol, cramponné à un

cordage, les nerfs tendus, l'oeil fixe, les joues effroyablement

caves, poussait des gémissements et regardait fixement les choses avec

une prunelle embrasée. Il se plaignait, jurait, appelait, et se tordait

parfois en poussant des cris:

--_Valgame dios!... La muerte!... Tiene usted cuchillo?... Un cuchillo!

La muerte! la muerte!_

Terral, les bras croisés, face à face avec ce moribond--car Godova

souffrait à mourir--sentait croître en lui--comme ces plantes mauvaises

qui, disent les fables, poussent avec une vertigineuse rapidité,--une

pensée atroce, lancinante ainsi qu'un fer rouge.

C'était ce ciel obscurci, cette mer furieuse, cette nuit soudaine, ce

bruit de vagues, ces sifflements de vent, ces hurlements, cette fièvre,

qui faisaient sourdre dans le coeur de l'ambitieux brisé une terrible

tempête--l'antithèse de cet autre ouragan qui grondait.

--Si cet homme mourait, songeait Terral, et si ce sac qui est là

disparaissait,--qui s'en inquiéterait?

Peu à peu l'horrible pensée prit corps, et se planta devant Terral avec

un arsenal de discussions, de conseils et de logique.

--Qui songe donc à l'Espagnol à présent?... Il râle! S'il passait

par-dessus le bord, le bruit de sa chute dans le flot ne mourrait-il pas

étouffé sous ce grondement gigantesque?... Qui le saurait? qui le

verrait? Une fortune tient pourtant dans ce sac? Une fortune dans un sac

de cuir grand comme les deux mains!

Dans cette espèce de sombre brouillard qui fondait toutes choses, les

recouvrait comme d'une couche de suie, la serrure seule du petit sac

brillait, lançant à Terral de provoquants éclairs.

Il se reculait, il se sentait trembler. Un affreux délire le secouait.

Il étouffait, et, le long de son dos, coulait une sueur froide.

--_La muerte! La muerte!_ criait l'Espagnol en se mordant les poings.

Il voulait mourir.

La mort?

--Elle est près de lui, songeait Terral, et l'obsession de cette pensée

se faisait ironique comme un défi.

Il se rapprochait alors. Ses mains, agitées d'un prurit nerveux, se

tendaient vers le sac de cuir qu'il allait arracher d'une secousse,

emporter soudain!--Puis l'idée du vol lui apparaissait plus vile que

l'idée du crime. Quelle différence y aurait-il bientôt dans ses

souvenirs entre l'agonie de M. de Bruand et la mort de cet inconnu!

Et puis en fin de compte pourquoi celui-ci se trouvait-il sur son

chemin? Pourquoi ce triple sot s'était-il livré?

Lui avait-on demandé ses confidences? Il avait fait parade de sa

fortune, il avait tout dit, le niais! Et à quoi lui servait cette

richesse maintenant? Il agonisait, se tordait, une sanglante écume lui

venait aux lèvres. Sa bile remuée le faisait vert,--un cadavre!

--Ah! bah! se dit Terral.

Et il se dressa, les yeux en feu, roide, décidé, prêt à jouer sa vie,

cette fois,--sa tête,--pour de l'or!

Il se pencha sur Godova, le prit brusquement entre ses bras. L'ombre

était toujours profonde. Dans ce coin du bateau, personne. L'équipage

manoeuvrait, là-bas, à l'avant. De ce côté, rien, pas un regard. Seul

avec son crime. Il attira l'Espagnol contre sa poitrine qui haletait, et

sa main droite chercha déjà le sac de cuir, prêt à l'arracher.

--Merci! je vous remercie!... dit alors Godova d'une voix qui se

mourait.

Et Terral sentit tout à coup une main froide qui pressait la sienne.

Cette fois il recula.

Ses bras se détendirent et Godova retomba sur le pont, la tête couchée

sur son bras gauche.

--Ah! misérable! cria Terral tout haut, et, comme un fou, hagard, il

descendit,--se cognant le front à l'escalier étroit,--dans les cabines,

se jeta sur son lit et demeura accroupi, là, comme une bête fauve.

Quand il revint à lui,--car cette réflexion sombre fut comme un

évanouissement--il vit la cabine remplie de gens qui, attablés,

mangeaient. La tempête était passée. On avait quitté la haute mer, et

maintenant le bateau voguait en pleine Tamise. Il se leva, se mit à

table, demanda des oeufs, coupa machinalement un peu de fromage dans

le bloc de Chester que la _stuardess_ posa devant lui, paya et remonta

sur le pont.

--Eh bien! lui cria aussitôt une voix claire... Nous sommes donc sauvés!

Terral tressaillit.

C'était la voix de don Antonio.

--Oui, dit Terral.

Et dès lors il ne parla plus.

Quatre heures après, ils étaient arrivés à Londres. Le bateau s'arrêta

devant Custom-House, et l'on déchargeait les bagages. Terral voyait

cette foule sur le quai, à gauche, la grande arche de London-Bridge qui

découpe sa silhouette sur le brouillard. Il apercevait sur le pont des

flots pressés de passants, des cabs, des omnibus, des camions; il

entendait le bruit immense de la fournaise humaine. Il redressait le

front. Il disait encore comme le héros de Stendhal: _Aux armes!_ Et il

s'enfonçait, seul, sans guide, dans la grande Cité.

Il s'arrêta devant un hôtel-taverne d'apparence médiocre, entra, demanda

une chambre, et lorsqu'il fut seul:

--Qu'est devenu l'Espagnol? se dit-il. Je n'ai pas voulu le suivre.

J'avais peur de moi; oui, peur. Fiez-vous donc au premier venu! Cet

homme-là ne saura jamais qu'il me doit la vie. Et pourtant, ajouta-t-il

avec un singulier sourire, il me la doit! Quelle générosité! Qui sait?

Cela peut être une faiblesse!

Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire · 第 20 / 23 题