VIII

Un soir, en rentrant de sa répétition, Cachemire, toute joyeuse, dit à

Fernand Terral:

--Tu ne sais pas? Le théâtre répète une féerie! Il a assez de la

comédie en costume moderne. C'est si bête! On aura des jupes courtes.

C'est Marcelin qui va dessiner les costumes, et j'ai un rôle, oh! mais

un rôle!... Six toilettes!

--Ah! fit Terral.

--Tu n'as pas l'air content?

--Moi? si fait!

Cachemire ne répliqua point. Mais elle ne s'était pas trompée. Terral

avait paru contrarié; il l'était en effet, et il songeait à présent.

Depuis quelque temps, d'ailleurs, il était jaloux.

Terral, à la fin, s'était pris pour Cachemire d'un amour plus profond ou

du moins plus violent qu'il n'osait se l'avouer. Encore ne pouvait-il se

plaindre à personne de cette chute. C'était lui-même qui avait creusé la

fosse où il était tombé. A force de jouer avec la passion, il s'y était

brûlé le coeur ou les sens, un peu de l'un et beaucoup des autres. Il

s'était cru au-dessus de la moyenne des hommes, et la cuirasse qu'il

avait endossée avait pourtant ses défauts par où les flèches pouvaient

pénétrer. Ce Titan avait trouvé son maître, et cet audacieux était bien

près, à cette heure, de se voir dominé par la faible volonté et les

caprices fous de Cachemire. Mais comme il était fort, réellement fort,

il leur résistait. Il ne voulait pas qu'elle prît sur lui plus d'empire

qu'il ne voulait lui en donner, et comme il reconnaissait

instinctivement la puissance de cette enfant, instinctivement aussi il

se roidissait et ne voulait pas faiblir.

Ce qui avait poussé dans une sorte d'amour ce Terral, incapable pourtant

d'aimer, c'était la jalousie. Il comprenait, il sentait depuis quelque

temps que Cachemire n'était plus à lui tout entière. Elle semblait lasse

et rassasiée, elle n'avait plus de ces élans qui la poussaient vers lui,

de ces paroles où elle se livrait,--et sans mentir,--emportée qu'elle

était elle-même par l'orgueil de sa conquête. Maintenant, au lieu de

bavarder comme autrefois quand elle se trouvait avec Terral, la linotte

demeurait triste avec de grands yeux ouverts sur quelque chose que

Fernand ne voyait pas. Il la questionnait, elle balbutiait une réponse

qui n'expliquait rien et elle soupirait.

L'orgueilleux Terral souffrait vraiment de voir qu'elle ne lui

appartenait plus. Il y avait une ombre, un désir,--il ne savait

quoi,--entre elle et lui. Sa vanité s'en froissa. C'était le seul

sentiment peut-être par lequel ce roc vivant fût accessible. Dès qu'il

fut jaloux, il devint faible.

Cachemire s'en aperçut et en abusa.

Elle demeurait plus longtemps à présent à ses répétitions, elle n'était

pas exacte à tous les rendez-vous qu'elle donnait, elle se faisait

attendre, elle écoutait à peine les reproches, loin de demander pardon

comme autrefois, elle souriait, chantonnait, passait à autre chose. Elle

se sentait sûre de Terral, et n'avait plus besoin de se l'attacher aussi

fortement. Pourtant elle l'aimait encore, par habitude peut-être.

Fernand se demandait s'il ne valait pas mieux la quitter que de vivre

ainsi, à ses côtés. Car enfin, l'argent qu'il gagnait était pour elle,

et il en gagnait beaucoup. Cachemire avait des goûts de dépense folle.

Il se creusait la tête pour y découvrir une mine d'or. Souvent il la

trouvait. Ses coups de bourse étaient d'une audace effrénée, toujours

heureux. Il remuait des millions en n'ayant pas mille francs en poche.

Avec Rien il avait, il arrachait Tout.

Cachemire ne lui en savait pas gré. Naturellement Terral, accablé de

préoccupations, n'était plus le Terral dédaigneux et fier qu'elle avait

connu, qui l'avait séduite. C'était un élégant comme tout le monde,

comme M. de Bruand, non plus un amant, mais presque un mari, un maître.

Toute domination la fatiguait. Ce n'était pas tant la vie luxueuse que

la vie facile qu'elle aimait. Oh! sa liberté!

Elle la trouvait, cette liberté, entre deux portants, dans les

coulisses, dans sa loge où les lettres pleuvaient. Cette loge étroite,

encombrée de pots de pommades, de brosses, de cold-cream, de couleurs,

de poudre, de fausses nattes, de bijoux, de soie, cette loge sentant le

gaze et le patchouly, cette boîte à cancans où l'habilleuse, le

perruquier, les camarades, la portière, se suivaient, c'était un

Eldorado. Elle y passait ses meilleures heures, ses plus enviées. Quand

il fallait la quitter, elle se sentait un peu triste. Elle y restait

donc le plus possible, caquetant, riant, à peine habillée, devant un

miroir qui marivaudait avec elle, et lui répétait, tout un soir, qu'elle

était belle et faite pour être aimée.

Être aimée! Eh! certes, elle savait bien que Terral l'aimait. Mais cet

amour-là avait quelque chose de _déjà vu_ qui la fatiguait. Elle eût

voulu le conserver, mais y juxtaposer quelque roman nouveau, et de

nouvelles émotions dont elle avait soif. Parfois aussi, comme dans le

souper chez Antonia, elle sentait se réveiller en elle sa passion pour

Terral. Mais cela durait peu. Elle songeait ensuite et rêvait;--si le

Désir peut s'appeler le Rêve! Tout Paris connaît Messidor. C'est un

petit homme maigre, couturé par la petite vérole, la figure en lame de

couteau, mais les yeux pleins de poudre et la voix vibrante. Il jouait

alors dans un drame quelconque un rôle comique, et tombait dans la pièce

comme marée en carême pour chanter la _ronde_ de rigueur.

Pendant qu'il _détaillait_ ses couplets un soir, il vit dans une

avant-scène une jeune femme vêtue de blanc qui tenait sur lui une

lorgnette braquée.

--Tiens, se dit Messidor, Cachemire!

C'était Cachemire.

On en causa au foyer; Messidor en rit le premier. Le lendemain, à

l'heure de la ronde, Cachemire était encore là.

--Oh! oh! dit-on à Messidor, c'est significatif. Messidor, tu as tourné

la tête à Cachemire. Le bourreau des coeurs, ce Messidor! On demande

le crâne de Messidor.

--Et qu'est-ce qu'on en ferait? dit mademoiselle Fernande, une des

victimes de Messidor.

Le surlendemain, à son entrée en scène, Messidor aperçut encore

Cachemire.

--Ah! _mes enfants_, dit-il en rentrant dans les coulisses, écoutez, je

ne suis point fat, quoiqu'on m'ait fait assez laid pour me permettre de

l'être, mais,--il porta en riant la main à son coeur,--c'est certain,

je suis aimé!

--Aimé! dit mademoiselle Fernande en haussant les épaules.

Elle ajouta, dans le dialecte des _Frontins_ du Palais-Royal:

--Il croit, ma parole, que toutes les femmes le _gobent_! Mais

regarde-toi donc, Messidor!

Messidor ne se trompait pas. Cette face maigre, ce corps malingre, ce je

ne sais quoi de spirituellement grêle, avaient séduit Cachemire, cette

Cachemire à la recherche d'un _idéal_. L'_éclectisme_,--qu'elle ne

connaissait pas,--l'avait conduite de Terral à Messidor. Il l'eût menée

tout aussi bien de la statue de l'Apollon du Belvédère au surmoulage de

quelque pauvre statuette mexicaine. Elle mit d'ailleurs une certaine

hardiesse dans l'aventure. Un soir, elle monta bravement dans les

coulisses, saluant à droite et à gauche quelque camarade, elle alla

droit à la loge de Messidor, et l'enleva littéralement dans son coupé.

On en parla deux jours dans le monde des théâtres. Ce fut un petit

scandale.

Comme il en est de plus gros, on oublia celui-ci pour les autres, et

tout fut dit.

La vie de mensonge pour laquelle elle était née, la vie de ruses, de

tromperies, de souriantes hypocrisies recommença donc pour Cachemire.

Elle se sentit dans son élément, et respira. Elle avait langui jusqu'à

présent (la constance, quel supplice pour ses pareilles! il ne leur faut

ni la vertu ni les demi-vertus!), mais dès-lors, Cachemire redevint

elle-même. Volupté suprême de la fille d'Ève, elle avait trompé M. de

Bruand pour Terral, elle trompa Terral pour Messidor. Ce n'était que le

début. S'étourdir, aller, venir, la vie folle, le choc des verres, les

courses, le bruissement de la soie, l'odeur du souper, c'était son

atmosphère, sa vie. Elle était née pour cela. Elle trouvait qu'il était

temps de secouer les jougs. Terral pesait autant qu'avait pesé Armand.

Terral! Elle le craignait cependant, et elle se cachait. Ah! s'il avait

su!...

Or, il savait. Il savait puisqu'il devinait. Il était furieux. Il se

contraignait pour laisser croire qu'il ignorait. Il avait peur de

l'explosion. Il n'avait point de preuves, mais des soupçons. Le jour où

sous peine de ridicule il ne lui serait plus permis de laisser croire

qu'il ne savait rien, ce jour-là serait terrible.

Et ce jour-là devait arriver.

Cachemire lui avait dit de venir la prendre, une après-midi, à l'heure

du dîner. Il l'emmènerait au restaurant, puis au théâtre. Elle ne jouait

pas. Terral avait loué une loge dans la journée. A l'heure indiquée il

se présenta.

Cachemire était absente.

Terral trouva madame Labarbade et le petit Adolphe, en tunique, qui

grimpait sur les fauteuils de reps blanc. C'était un jeudi; sa mère

l'avait fait sortir.

--Cachemire rentrera-t-elle bientôt? demanda Fernand.

--Ah! fit madame Labarbade. Voilà!

Elle avait pris un air important, et, les mains fermées, faisait

tourner ses pouces autour l'un de l'autre.

--Elle est au théâtre? dit encore Terral.

--Je ne crois pas!

--Rentrera-t-elle pour dîner?

--Non, non, certainement. Je vais, moi, dîner avec mon Adolphe au

Palais-Royal, et après le repas, nous irons au théâtre voir jouer

Gil-Pérès!

--Et mademoiselle Schneider! dit le collégien en clignant l'oeil

gauche.

--Gamin, va! fit la mère.

Terral s'était assis, un peu impatient.

--C'est bien, j'attendrai.

Madame Labarbade passa dans sa chambre pour prendre son châle.

--Vous savez, vous, dit alors Adolphe en s'approchant de Terral, si vous

attendez ma soeur, vous attendrez longtemps. Il y a beau jour qu'elle

a filé. Elle _la fait bonne_, allez! Savez-vous où elle dîne? A Nogent!

--Parbleu! dit Terral en se levant.

Il prit son chapeau et sortit brusquement pendant que le jeune Adolphe,

étendu à la créole, battait avec ses souliers une charge sur le canapé,

pour témoigner son contentement.

--Tu ne sais pas? dit-il à sa mère lorsqu'elle rentra, j'ai _déclaqué_

tout. Il va tomber au beau milieu du _balthazar_, là-bas. Ça va être du

joli!

--Ah! petit scélérat, fit madame Labarbade en riant, tu n'auras donc

jamais fini?

--Jamais! C'est la tête du Messidor que je voudras voir. M. Fernand va

mettre les pieds dans le plat. _V'là ce que c'est, c'est bien fait_,

chantait-il d'une voix de grillon.

--Tu peux te vanter d'avoir de la malice, toi, répétait madame Labarbade

en l'embrassant... Et puis, je ne suis pas fâchée que la péronelle ait

sur les doigts. Si elle croit que celui-là est du bois dont on fait les

M. Bruand!

--Ensuite, tu sais, dit Adolphe, elle _m'embête_! L'autre dimanche, je

n'avais pas de tabac, je lui demande vingt sous, elle refuse. Oh! bien,

alors!... C'est pas une soeur, ça!

--Ne crains rien, va, ajouta la mère, ses châles de l'Inde ne dureront

pas toujours..... On aura sa revanche. Allons, viens!

Terral était parti pâle, les dents serrées, cherchant une voiture sans

une autre pensée que celle-ci: courir à Nogent, y trouver Cachemire, et

la ramener à Paris après avoir souffleté celui... Mais le nom de cet

homme, il l'ignorait. Puis il ne savait même pas où la rencontrer, elle,

dans ce Nogent. Il revint machinalement chez Cachemire. Personne. Madame

Labarbade était partie, la femme de chambre n'était plus là, le cocher

avait sans doute conduit Cachemire à la campagne. Terral passa une

soirée agitée; son amour-propre, plus douloureux que son amour, le

torturait, ainsi outragé. Mais il saurait bien se venger.

Il alla à son cercle, joua, perdit, perdit follement. En sortant il

devait seize mille francs au petit Barberino. Peu lui importait. Il

devait toucher le lendemain une liquidation. Il payerait. C'était

Cachemire seule qui le rendait nerveux, furieux. Il voulut attendre au

lendemain pour sa revanche. Il rentra chez lui, essaya de lire, puis de

s'endormir, passa la nuit la plus agitée du monde, et se leva avec le

jour. A dix heures, il était chez elle; Cachemire n'était pas rentrée.

--Bien, dit Terral à madame Labarbade qui prenait un air inquiet pour

lui parler, je reviendrai.

Il revint. Cachemire couchée, dormait,--à quatre heures.

--Madame a dit que personne... commença la femme de chambre.

--Je sais, fit Terral, mais j'entre.

Il poussa brusquement la porte de la chambre.

Les rideaux étaient tirés; les gais rayons de soleil, arrêtés au

passage, filtraient à peine de petits jets de lumière, semblables à des

égratignures, qui se fichaient tout droit, comme des flèches, sur le

tapis blanc à fleurs pâles.

Le lit, aux grands rideaux de guipure soutenus par des rubans roses, se

dessinait vaguement, comme une blancheur, dans la pénombre. Il y avait

réellement quelque chose de candide et de virginal dans cette chambre où

l'on n'entendait maintenant que la respiration un peu oppressée de celle

qui dormait.

Terral s'approcha du lit.

Il s'était habitué à l'obscurité, à cette obscurité sourde des

appartements qui confisquent la nuit pendant le jour. Il regarda

Cachemire, elle était étendue, la tête appuyée sur son bras droit dont

la main pendait et elle reposait, la bouche entr'ouverte. Ses cheveux

noirs, dénoués, s'étaient répandus sur son front, et ruisselaient sur

la dentelle de l'oreiller. Les paupières alourdies semblaient baissées

sur les yeux battus comme par une main de plomb. Il y avait sur ce

visage aux lignes pures quelque chose comme de la fatigue, la fatigue

lente à secouer des lendemains du plaisir.

Terral examina un moment Cachemire, puis il alla à la fenêtre, tira

brusquement les rideaux sur leur tringle, souleva l'espagnolette, poussa

les volets et fit, dans l'ombre parfumée de la chambre à coucher, comme

une trouée de lumière.

Cachemire n'avait rien entendu. Elle n'avait pas bougé.

Il la prit par le bras et la secoua presque brutalement.

Elle se souleva doucement, écartant de ses deux mains les cheveux qui

lui coulaient sur le front, se frottant les yeux avec des mouvements de

chatte et souriant, instinctivement.

Quand elle aperçut Terral, elle poussa comme un soupir.

--Ah! c'est toi!...

--C'est moi.

Elle fut en un instant réveillée, et sur le qui vive.

--Tu m'en veux beaucoup, n'est-ce pas? dit-elle.

Elle avait préparé ses batteries, sûre d'elle-même.

--Non, dit-il froidement. Pourquoi t'en voudrais-je, n'es-tu pas libre?

Il comprenait bien que ce n'était pas en s'imposant à une nature

inconstante et vaine qu'on la domptait. Dans ces paroles, il mit une

teinte de mépris. C'était le moyen de ramener, par le dépit, celle qui

s'enfuyait.

--Des pactes comme le nôtre ne sont pas signés pour longtemps, ajouta

Fernand. Eh! pardieu, qui nous réunit? Un caprice. Il est fini, n'en

parlons plus. J'ai--une minute--été tenté hier de me fâcher

ridiculement. J'ai réfléchi. Je viens t'embrasser et te dire adieu.

--Comment prononces-tu ça?

--Tu es une bonne fille au fond, dit Terral en lui prenant les

mains,--il eût voulu les broyer--nous serons toujours d'excellents amis.

Donne ton front, que je t'embrasse...

--Fernand, fit-elle alors en se redressant et en le regardant en face,

dis-moi la vérité, tu ne m'aimes plus?

--Vous avouerez, ma chère enfant, que vous m'avez peut-être donné le

droit de vous oublier un peu...

--Je t'ai oublié, moi?

--Du diable si j'essayerai de m'en plaindre, mais je serais aveugle de

ne pas le voir. Je t'ai attendue hier une heure au moins, d'autres se

seraient cruellement désespérés.... A chacun son tempérament, moi...

--Toi, tu es allé chez Antonia? Voyons, ne le nie pas.

--J'ai parfaitement, que je sache, le droit d'aller où bon me semble, et

vous de même au surplus, ma chérie. Je n'interroge pas, ne me faites pas

de questions, c'est bien le moins.

--Et si je te dis tout, moi, te tairas-tu encore?

--Ah! çà mais, dit Terral en riant, tu es jalouse, Dieu me pardonne!

--C'est possible! J'ai mon amour-propre comme une autre, n'est-ce pas?

--Pardieu!

--Écoute, vois-tu, Fernand. C'est vrai, on m'a entraînée à Nogent. C'est

Florine... Une partie de campagne, voilà tout... C'était sa fête!... Je

t'ai fait attendre... mais ce n'est pas une raison... Ah! j'ai été

contrariée. Tu m'en veux encore, je le vois bien. Dis-moi, tu as vu

Antonia, n'est-ce pas?

--Ah! s'écria Terral, laisse-là cette niaise scène de jalousie. Que

t'importe Antonia, et moi, et les autres? Me prends-tu pour un sot? Ce

n'est pas Florine qui t'a entraînée hier, tu es allée à Nogent avec

Messidor!

--Fernand...

--Eh! si je te le dis, c'est que je le sais!

--Je jure, commença Cachemire...

--Pourquoi jurer? Est-ce que je crie, est-ce que je me plains? Y a-t-il

un reproche sur mes lèvres ou dans mes yeux? Regarde-moi. Après M. de

Bruand, Messidor..., pourquoi pas? Est-ce que je te suis une chaîne,

moi? Tu désires être libre... Va! Mais ce que je ne veux pas, entends-tu

bien, c'est qu'on rie de moi par derrière et qu'on croie m'avoir trompé

quand on m'aura menti! Je ne suis pas de ceux qu'on prend aux glus

vulgaires. Et tu as cru faire de moi ton jouet, pauvre petite! Mais

regarde-moi encore, je te briserais, toi et ce petit, entre ces deux

doigts.

Il se promenait à grands pas à travers la chambre, redressant sa tête

hardie, suivi des yeux par cette Cachemire, devenue humble tout à coup,

en retrouvant le Terral d'autrefois,--celui dont le regard la traversait

comme un éclair.

--Je ne suis pas un tyran, dit-il encore, et quel autre droit ai-je sur

toi que celui du hasard et d'une fantaisie échangée? Mais à

personne,--pas même à toi,--je ne permets d'oser me railler. Passer de

mes bras dans ceux d'un autre? Soit. Tu es née d'ailleurs, ajouta-t-il

avec mépris, et faite pour cela. Mais,--et Fernand Terral redressait son

torse splendide,--essayer de me prendre pour dupe, Cachemire, voilà,

entends-tu bien, ce que je te défends!

--Eh! bien, oui, dit-elle tout à coup entraînée et écrasée à la fois par

cette colère dédaigneuse et contenue, j'ai eu tort. Je te demande

pardon. Je m'accuse. Je me repens. Je t'aime toujours. Tu es mon Terral.

Voyons, est-ce que tu ne m'aimes plus, toi? Regarde-moi. Je suis ta

petite femme. Je t'en prie, ne t'en va pas, Fernand, ne t'en va pas sans

m'avoir dit que tout est oublié!

Sur un fauteuil, la robe que Cachemire portait la veille, était jetée

comme au hasard. Terral la prit, la repoussa et s'assit. Cachemire était

venue se blottir à ses pieds, lui prenant les mains, appuyant sur les

genoux de Terral sa tête brune et pâlie, et le carressant d'un sourire

d'esclave, implorant, priant, s'humiliant. Il la regardait, les épaules

nues, irrésistible, avec des battements de coeur, et se contenait,

sachant bien, que le salut de la partie était dans sa froideur et dans

son implacable dédain. Alors elle fut servile et basse, elle supplia,

elle lui arracha son pardon par des larmes. Elle ne l'aimait plus

pourtant. Mais il la _tenait_ toujours. Elle ne devinait pas que cet

homme l'adorait. Elle se croyait délaissée. Elle avait peur,--par

vanité,--de le perdre et de le voir à une autre. Sans doute elle voulait

bien le tromper, mais elle était résolue à ne pas le laisser échapper.

Malgré tout, malgré l'habitude, la lassitude, le temps, il n'avait point

perdu de son prestige aux yeux de cette femme, et il était encore le

préféré sinon le seul, l'aimant sinon l'amant.

Terral s'applaudissait dans son orgueil d'avoir affecté avec un tel

courage un détachement qu'il n'avait pas. Il savait bien que le jour où

elle lirait clairement en lui, il serait perdu. Elle n'avait fait

heureusement qu'épeler les premières faiblesses de Terral, et cette

scène dernière venait de la rejeter dans ces réflexions pleines de

troubles qui lui venaient lorsqu'elle essayait autrefois de s'expliquer

cet étrange caractère de Terral. Tant de câlineries d'enfant opposées à

des intrépidités audacieuses, le mépris et l'amour, l'ironie et la

caresse, l'ardent baiser et la main de fer prête à frapper, Terral avait

à la fois, et à quelques heures de distance, tout cela, ces tendresses

et ces brutalités, le charme qui attirait et la colère qui terrifiait.

--C'est donc le diable, songeait Cachemire pendant que Constance, sa

femme de chambre, l'habillait. Puis elle se rappelait l'attitude

qu'elle avait eue devant lui tout à l'heure, et rougissait de tant de

faiblesse. Elle eût voulu sur-le-champ prendre sa revanche. Elle!

Cachemire! Pleurer!

--Bah! fit-elle, tout à coup, si c'est le diable, on lui coupera les

griffes!

--Madame a dit? interrompit Constance en demeurant stupéfaite.

--Rien. Un peu plus de poudre de riz ici. C'est cela. Bon, et qui fait

tout ce bruit dans l'antichambre? demanda-t-elle en tendant l'oreille.

Va donc t'informer.

Mademoiselle Constance revint en disant que c'étaient plusieurs

créanciers qui désiraient parler à _madame_.

--Et personne n'est là pour les recevoir? fit Cachemire.

--Si fait, Héloïse.

Héloïse était la cuisinière.

--Héloïse est une sotte, dit Suzanne, elle ne s'en tirera jamais. Il

faut leur envoyer _maman Anaïs_.

Constance sortit par la porte qui conduisait à la chambre de madame

Labarbade pendant que Cachemire, comme pour accompagner le choeur des

créanciers, se mit à fredonner sur le piano l'air d'_Ay Chiquita_!

Madame Labarbade étendue sur une causeuse, lisait un roman de Xavier de

Montépin, édition Cadot,--les classiques du boudoir. Elle regarda

Constance d'un air de mauvaise humeur en posant sur le guéridon

l'in-octavo jaune, et marquant d'une croix avec son ongle le passage où

elle s'était arrêtée.

--Madame, dit Constance, ce sont des fournisseurs. Ils font un beau

tapage dans l'antichambre, et madame m'a priée...

--Allons bon! fit madame Labarbade, je vous vois venir. Jolie

commission! C'est Suzanne qui fait les dettes, et c'est maman Labarbade

qui reçoit les camouflets. Ah! je puis me vanter d'avoir été maligne le

jour où j'ai eu la sottise de venir ici. On n'est bien que chez soi

décidément. Et puis des corvées, à n'en plus finir! Est-ce que ce sont

mes créanciers, à moi, est-ce que je les connais, moi, voyons?

--Ah! mais, dit Constance, il faut cependant se dépêcher. Ils vont tout

briser, et il n'y a là-bas que cette _grue_ d'Héloïse.

--C'est bon, grommela _maman Anaïs_. On y va.

Elle donna devant la glace un tour à sa chevelure, un petit coup à son

tablier de soie, prit un air digne en fourrant ses mains dans ses

poches, et passa dans l'antichambre.

Ils étaient là, criant, réclamant et parlant de forcer les portes, et

jetant dans leurs clameurs de menaçants noms d'huissiers. Le plus

acharné, le petit père Moïse, n'en démordait pas, et demandait qu'on lui

_serfit mam'zelle Gagemire_.

--Eh! bien, eh! bien, qu'est-ce que c'est, dit madame Labarbade! On se

dévore?... C'est donc une tuerie ici? On se croirait à la Bourse. Tas de

sans coeur! Vous ne savez donc pas que la petite est couchée, malade?

--_Malate?_ demanda Moïse avec anxiété. Alors, raison de _blus_ pour

_bayer_!

--C'est vrai, dit un autre. La santé de mademoiselle Cachemire, c'est

notre garantie.

--N'ayez pas peur, fit madame Labarbade. Elle a bon pied, bon oeil.

Seulement est-ce une raison pour faire un sabbat à réveiller toute une

caserne, s'il était nuit?

--Il fait _chour_ reprit Moïse, et nous _afons_ le droit de _tapacher_

guand on baye bas!

--Tiens, vous croyez ça, vous?

--Parbleu! qu'on nous paye, nous nous tairons!

--Voilà une heure que nous faisons le pied de grue!

--On m'a fait rapporter ma note vingt-deux fois. Vingt-deux fois une

note de boucherie!

--Et moi donc!

--Et moi, en ai-je fait de ces pas pour ne rien toucher!

--_Foui! foui!_ nous les gonnaissons, les marges de zet esgalier, bar

exemple! z'est eine invamie! z'est intécent!

--Indécent! dites donc, parlez pour vous, vieux sans-culotte, dit madame

Labarbade. Et qui vous a dit qu'on ne vous solderait pas?

--Comment qui nous l'a dit, puisqu'il y a trois mois que nous avons le

bec dans l'eau!

--Eh bien, et les à-compte? dit madame Labarbade.

--Ils m'égrazeraient bas le bied, les à-gomptes, z'ils dompaient tessus!

--Enfin, quoi! reprit maman Anaïs. Si je vous disais que demain à cette

heure-ci vous serez payés!

--Nous n'en croirions pas un mot!

--On nous l'a vaite drop soufent!

--Foi d'honnête femme, dit madame Labarbade.

--L'honnêteté ne paye pas, répondit quelqu'un.

--Vous verrez que si, mon gros. Seulement, ah! seulement, je vais vous

dire (et maman Anaïs baissait la voix), c'est de l'argent et du bon

argent sorti de ma poche que vous aurez. Aussi dites donc, hé, on fera

bien l'escompte à la banquière?

--L'escompte!

--Ah bien, l'escompte!

--Parlons-en!

--On ne vait d'esgompte gu'au gompdant, ma ponne tame!

--Chut donc! En voilà des criards. A votre aise. Je garderai mon

saint-frusquin. Il est bien à moi.

--Zoit. Nous aurons regours sur mam'zelle Gagemire!

--Turlututu! A votre aise... Faites saisir. Avec ça que les frais que

vous ferez ne vous coûteront pas un peu plus que l'escompte en question.

Voyons, voulez-vous me rabattre vingt pour cent sur vos factures?

--Vingt pour cent!

--C'est une plaisanterie!

--Fous nous brenez donc pour des vilous? dit Moïse. Gombien groyez-fous

que nous gagnons?

--Ne parlons plus de vingt pour cent. Ça peut-il passer pour quinze? Ah

çà! est-ce que vous croyez qu'on ne rabattrait pas ça si je faisais

estimer tous vos comptes par des experts?

--En voilà une idée! Estimer nos comptes!

--Nous ne sommes pas des maçons!

--Paix, alors. Voyons, nous disons quinze pour cent?

--Non... Non...

--Touze, si fous foulez, dit Moïse!

--Je suis bonne princesse, fit maman Anaïs. Va pour douze! apportez les

factures demain à cette heure-ci acquittées, et je solde. Seulement ne

mentionnez pas l'escompte sur l'acquit. C'est inutile. Acquittez la

somme brute, ça suffira, je marquerai la différence sur mes livres!

Les fournisseurs se retirèrent enchantés. Madame Labarbade, fière

d'avoir apaisé la tempête alla tout droit chez Cachemire.

--Eh bien? dit Suzanne.

--Fini. Envolés. Ah! les gredins, ils crient comme des grives. Ce n'est

pas sans peine que j'ai congédié la compagnie. Tu sais, j'ai promis que

demain on les payerait...

--Allons donc! Es-tu folle? Je n'ai pas un sou!

--Il faut pourtant les payer. Il y a assez longtemps qu'ils _droguent_.

D'ailleurs j'ai promis...

--Tu as promis, tu as promis...

--Ma petite, une honnête femme n'a que sa parole. On a dit qu'on

payerait. On payera. Voyons, bête, est ce que tu n'as pas quatre fois

trop de diamants? On en met la moitié au clou et il en reste assez pour

donner dans l'oeil de ceux qui regardent...

--C'est que je dois beaucoup, je parie!

--Une misère, au contraire. Tu n'as pas d'ordre. Cinquante-huit mille

francs. Ce n'est rien. Il y a quatre _châles d'Inde_ dans ce total-là.

Tu vois, je sais tes comptes. Voyons, donne-moi ta parure verte, ta

grosse croix, les boucles d'oreilles que cet Espagnol t'a envoyées.--Il

n'est jamais venu chercher la monnaie, cet imbécile-là.--Je porte tout

ça aux Blancs-Manteaux ou chez un orfèvre et adieu les créanciers, ou

une partie des créanciers. C'est toujours ça de moins!

--Tu as raison, dit Cachemire. Payons-en quelques-uns. J'ai justement

besoin d'un nouveau châle. Quand j'aurai bouché l'ancien trou, j'en

referai un second.

--Tu as oublié d'être sotte, Suzanne, fit maman Anaïs.

En une après-midi, madame Labarbade, toujours active, mit au

Mont-de-Piété, ou accrocha chez des changeurs de contre-bande les

diamants en question. Elle en tira plus de soixante-deux mille francs.

Au retour, elle accusa à Cachemire cinquante-huit mille francs _en

entrée_... tout juste de quoi solder les créanciers le lendemain.

--Eh bien! donne-moi une partie de cet argent-là, dit Suzanne.

--En voilà une idée! Nous sommes engagées d'honneur pour demain. Cet

argent n'est pas à nous!

--Et les reconnaissances?

--Je les garde, dit la belle-mère, tu les perdrais!

Le lendemain, madame Labarbade paya pour cinquante-sept mille deux cents

francs de fournitures, mais en réalité, déduction faite de l'escompte de

quinze pour cent, elle ne sortit de sa _caisse_ que quarante-huit mille

six cent vingt francs. Elle congédia les créanciers enchantés et,

rentrée chez elle, calcula sur la couverture du roman jaune, ce que

cette petite affaire lui avait rapporté.

Quatre mille francs cachés à Cachemire, plus huit mille cinq cent

quatre-vingts francs produits par l'escompte obtenu, c'était plus de

douze mille francs qui lui tombaient dans la poche.

--J'irai trouver demain mon agent de change, pensa maman Anaïs.

Elle sourit encore à cette idée qu'avant un mois Cachemire serait de

nouveau forcée de liquider sa position, et qu'il y aurait un autre

profit pour l'intermédiaire.

--La petite a du bon, songeait-elle.

Puis elle prit le journal, regardant à la colonne de la bourse, les

valeurs qu'il fallait acheter.

Terral, pendant ce temps, courait dans Paris à la recherche d'un certain

Duréchaud, agent de change, qu'on n'avait pas vu depuis la veille. On

disait,--mais les bruits de Paris ont si peu de consistance,--qu'un

grand bal avait été donné la nuit précédente à la maison Duréchaud, et

que l'agent avait profité de la fête pour faire atteler une chaise de

poste et gagner quelque ville de province d'où sans doute il serait

monté en wagon pour la Belgique. Huit jours auparavant, Terral avait

remis à M. Duréchaud trente-deux mille francs, pour une opération qu'il

tentait. L'affaire avait réussi. A la liquidation, Terral devait toucher

quelque chose comme deux cent soixante mille francs. Il se présenta à la

caisse au jour dit. La caisse était fermée. Il s'informa, on lui

répondit par l'histoire du bal. Il courut et fouilla Paris. Partout la

même réponse et le bruit s'accréditant, grossissait.

Le soir, l'_on dit_ était une vérité.

Or, Terral avait joué la veille et perdu quinze mille francs. Une dette

de jeu (ironie du préjugé!) est chose sacrée. Comment payer? Il avait

jusqu'au lendemain midi. Mais, en dehors de l'argent risqué chez

Duréchaud, Terral ne possédait rien. Pas une ressource. Duréchaud

demeurant à Paris, Fernand continuait ses entreprises audacieuses. Cette

dernière venait de réussir--prodigieusement--comme avaient réussi toutes

les autres. Et voilà que sur son chemin cet intrépide rencontrait un

coquin!

--Misère! se dit Terral, je n'avais jamais calculé la partie qu'en la

jouant avec des honnêtes gens.

--Qu'est-ce que cela prouve? ajouta-t-il. Que je suis un niais, comme

les autres. Un sot. Ce Duréchaud a bien fait.

--Je ne lui conseillerais pourtant pas, conclut-il avec une menace dans

la pensée, de se retrouver sur mon passage!

Cependant, il fallait se procurer les quinze mille francs dus à

Barberino. Le temps s'écoulait, le soir venait, demain arrivait. Terral

s'adressa à tout le monde en souriant, demandant quinze mille francs

comme il eût demandé cinq louis, avec un accent délibéré, comme s'il

eût dû les renvoyer dix minutes après par son laquais, lui qui n'avait

pas cinquante francs en poche! On lui refusa partout avec le même

sourire, la même politesse, la même phrase. Le comte Broski, ses amis,

ses connaissances de cercle, tous. Terral sentait fuir les heures, et

avec quelle rapidité! Il avait des sueurs froides à cette idée que

demain tout Paris, ce tout Paris qui le connaissait, dirait: «Vous savez

bien, Terral? Fernand Terral, celui qui a tué M. de Bruand? Il n'a pas

pu payer une dette de jeu,--15,000 livres, un rien!--au petit

Barberino!»

--Un homme à la mer!

Accablé, morne, face à face avec la pensée de son isolement, de sa

non-réussite, de cette terrible dette de Damoclès qui allait le tuer net

demain, Fernand se rendit le soir presque machinalement chez Cachemire.

Pourquoi y allait-il? Il ne le savait. Le malheureux avait besoin de

parler à quelqu'un qui ne fût pas un camarade de boulevard et de

retrouver autre chose que cet éternel sourire qui refusait

éternellement. Il se faisait un grand bruit justement chez Cachemire.

Cachemire se plaignait, madame Labarbade répliquait. Le petit Adolphe

pleurait. On venait de ramener, à l'heure même, Adolphe, renvoyé du

collége pour insubordination féroce.

Fernand alla droit à l'appartement de Cachemire. Elle sortait du bain et

tendait ses petits pieds au pédicure.

--Ah! c'est vous, mon ami, dit-elle en présentant son front à son

amant. Me donnez-vous une minute pour achever ma toilette?

Fernand s'assit dans un fauteuil, la regardant enveloppée dans une

longue robe de chambre de mousseline blanche garnie de rubans roses,

toujours charmante, un peu pâle cependant.

Il ne disait rien, et ce silence étonnant Cachemire:

--Quelles nouvelles? demanda-t-elle.

--Rien.

Elle congédia le pédicure.

--Voyons, dit-elle, il y a quelque chose? Quoi?

--Rien, en vérité.

--Je vois, fit Cachemire en fronçant ses lèvres avec une adorable moue,

vous êtes encore jaloux, vilain!

--Moi? jaloux!... Ah! répondit-il en la repoussant doucement, j'ai bien

d'autres préoccupations à cette heure que la jalousie...

--Tu es poli, dit-elle.

--Poli!... C'est vrai, j'ai eu tort. Voyons, ta main.... Tu sais bien

que je t'aime... malgré tout.

--Malgré tout? Il y a une intention dans ce _malgré tout_. Quand je te

dis que je le déteste, ce Messidor. Est-ce ça, voyons, qui t'ennuie?

Regarde-toi. Tu as une paire de sourcils. Brr! On dirait que tu vas y

aller de _ton_ cinquième acte!

--Ah! c'est que tu ignores, toi.... Je suis perdu, dit Terral.

--Comment, perdu?

--J'ai joué, je dois, je n'ai pas d'argent. Voilà. Comprends-tu?

--Comment, pas d'argent? Décavé? Plus rien.... Et la Bourse?

--Sur ce terrain, j'ai trouvé plus fort que moi. On m'a volé. Un

misérable! Ah! du diable si je ne songe pas à me faire sauter la

cervelle!

--Te tuer! dit Cachemire en l'embrassant. Tu ne vas pas te tuer, mon

Fernand, dis?... Oh! d'abord je te suis partout, comme ton ombre, je te

surveille. Non, tu ne te tueras pas!

--Ne crains rien, va! tu as raison. Et qu'est-ce que le suicide? Une

bêtise. Il s'agit de trouver un expédient et non un pistolet. Voyons,

as-tu de l'argent, toi, à me prêter?

--De l'argent?

--Oui, de l'argent. Elle t'étonne, cette question-là? Ne sommes-nous pas

associés? Appui pour appui. Demain soir j'aurai peut-être cent mille

francs, trouvés je ne sais où, si j'ai demain matin la misérable

somme...

--Et combien te faut-il?

--Quinze mille francs.

--Eh! dit Cachemire, c'est une fortune cela! Je n'ai pas un sou!

Il baissa la tête et regarda le tapis, comme un homme écrasé.

--Pas un sou, c'est vrai, reprit Cachemire... Il faut pourtant trouver

cet argent-là. Une dette de baccarat, c'est solennel comme un sacrement.

Je vous demande un peu pourquoi? Si on pouvait faire un billet,

parbleu; on s'en moquerait. Tiens au fait, j'en ai un demain, un billet.

C'est le 15... Sans compter le terme. J'étais déjà assez tracassée. Ton

affaire me renverse. Nous ne pouvons cependant pas rester comme ça...

Mais voyons, tu n'as pas d'amis, personne ne peut te prêter?...

--Personne, dit Terral amèrement. Ah! ma foi, fit-il, c'est chose

réglée. Voilà le commencement de la fin. Le cheval a bronché. Le

cavalier est désarçonné. A un autre!

Il s'était mis à marcher, frappant de sa canne les fauteuils, irrité,

mordillant sa moustache.

--Baste! je ne me plains pas, dit-il avec colère, il faut, dans l'assaut

au succès, bien des cadavres pour combler le fossé, et laisser passer

ceux qui ont leur étoile. Si je suis destiné à servir de marchepied à

d'autres, tant pis pour moi. Je ne serai pas le seul. N'importe!

J'étais,--oh! je le sens bien,--marqué pour la fortune, et

c'est,--quoi?--une partie malheureuse, une carte,--une carte!--qui me

rejette à l'ornière! Eh! bien, non, je chercherai, je trouverai, je

payerai!

--Où vas-tu? dit Cachemire en le voyant se diriger vers la porte.

--Je ne sais pas, au hasard. C'est parfois un bon chemin.

--Fernand, dit-elle, écoute-moi, je ne suis pas une mauvaise fille, va!

Je t'ai fait du mal, l'autre jour, c'est vrai, mais il ne faut pas m'en

vouloir. Eh! bien, quoi? On a ses heures bêtes, n'est-ce pas? Oublie

Messidor, veux-tu, et je te le trouve cet argent qui te manque, je te

le donne!

--Messidor? répondit Terral. Qui te parle de Messidor? Mais tu l'as donc

toi, cet argent-là?

--Je l'ai ici, dit-elle en montrant une chiffonnière. Elle ouvrit un

tiroir, y prit des joyaux, des écrins et les montrant à

Terral:--J'envoie tout à l'orfèvre et tu es sauvé, tu payes, tu rejoues,

tu gagnes, tu fais ce que tu veux! Ah! et dites après cela que je ne

suis pas gentille!...

--Suzanne, fit Terral en la serrant dans ses bras.

--C'est tout ce qui reste, dit-elle en haussant les épaules, mais c'est

moi qui m'en moque. Eh! bien, nous en mangerons de la vache enragée!

Après? J'ai un bon estomac! Veux-tu les porter toi-même au marchand?

--Moi?... Non, dit-il après avoir hésité.

Eh! bien, j'appellerai maman Anaïs.

Elle tira un cordon de sonnette et dit à Constance de prévenir madame

Labarbade.

La belle-mère vint avec Adolphe, à qui on avait déjà acheté, dans un

magasin de confection, un paletot pour remplacer sa tunique de lycéen.

--Et qu'y a-t-il donc? demanda maman Anaïs.

--Un _méli-mélo_, dit Adolphe tout bas à l'oreille de sa mère. Je parie

qu'on se chamaille?

--Tiens, répondit Cachemire en prenant les bijoux. Mets ça dans ton

tablier, Anaïs; j'ai besoin d'argent.

--Ah! bah! Encore?

Madame Labarbade regarda alternativement Fernand et Cachemire. Fernand

debout contre la cheminée feuilletait une pièce de théâtre.

--Eh! bien, oui, dit Cachemire, encore! Va!

--Mais ce sont les derniers...

--Ce sont les derniers. Va donc, je te dis!

--C'est bon, dit maman Anaïs. Parbleu, ce n'est pas à moi de faire des

observations. Viens, toi!

Adolphe suivit sa mère qui haussa les épaules en fermant la porte, et

dit en avançant la lèvre inférieure:

--Dieu de Dieu, en voilà une qui est pressée! Pauvre cervelle, va! Train

d'hôpital, grande vapeur. Au fond, heureusement, c'est moi qui m'en

moque!

--Et moi donc! dit le tendre Adolphe.

Ce n'était certes pas l'héroïsme qui avait poussé Cachemire à sacrifier

à Fernand Terral ses derniers bijoux; elle avait obéi à ce premier

mouvement, un peu banal dans sa précipitation, de toutes ces femmes au

coeur mou qui recevraient sans une larme la nouvelle de la mort d'une

mère, et verseraient des torrents de pleurs sur le trépas d'une

perruche. Elle obéissait d'ailleurs encore,--sans s'en rendre compte,--à

l'influence de Terral. Elle se faisait humble et dévouée pour le forcer

à oublier qu'elle l'avait fui et trompé. Non pas qu'elle le craignît

vraiment. C'était la force de l'habitude. Le chien rampe jusqu'au moment

où parfois il dévore la main qui le caresse ou le menace. Cachemire

n'était pas assez énergique pour dévorer qui que ce fût; mais elle

songeait bien souvent à rompre sa chaîne et à s'enfuir. En attendant,

elle demeurait souriante et caressante comme autrefois.

L'argent trouvé, les bijoux vendus, tout fut réparé. Fernand paya. Il

s'était dit qu'il effacerait bien vite cette première perte. Il joua

encore. Cachemire, un soir, en voulant aller à un bal que donnait

Antonia, regretta pour la première fois une parure d'améthystes qu'elle

aimait beaucoup.

--J'aurais dû conserver au moins celle-là, pensa-t-elle.

Elle se consola bien vite. Les mécomptes glissaient sur elle. Elle

l'aimait d'ailleurs, cette existence heurtée, la gêne dans le luxe, les

antithèses de la bohème, l'éternelle bascule, les hauts et les bas. Tout

ce dont M. de Bruand l'avait entourée semblait fuir peu à peu. Le linge,

la garde-robe, ce bien-être excessif où elle nageait, tout cela s'était

comme tari. Madame Labarbade lui faisait chaque jour des observations et

des remontrances. Elle _parlait raison_. Elle prêchait.

--Voyons, disait-elle, il faut être sage une fois dans sa vie. As-tu

bien réfléchi, où vas-tu? Je m'étais promis de n'en souffler mot, mais

c'est plus fort que moi. Je te vois glisser, glisser...; je crie: au

secours! Tu vis là, depuis tantôt un an, avec ce grand diable de Terral,

qui est joli homme, je le veux bien, mais qui te pèse plus que tes écus.

Il est sur tes talons, il t'ennuie, il dit qu'il t'adore. C'est

très-joli, l'amour, mais c'est peu nourrissant. Et au fond, est-ce que

vous vous _affectionnez_ tant que ça? Il t'aurait pour sa part, depuis

longtemps, souhaité le bonsoir si tu n'avais pas eu la faiblesse de

monnayer, pour monsieur, tes bijoux... Et quant à toi, si tu étais

franche, tu avouerais qu'il est passablement gênant. Il a la prétention

d'être aimé. A son aise. Mais que fait-il pour ça? Songe donc, ce dadais

de M. de Bruand te rendait du moins heureuse. Il s'inquiétait de tes

désirs, il te comblait de cadeaux, il n'était pas du tout désagréable,

sans compter qu'on pouvait dire que c'était un homme bien élevé. Et puis

tu étais libre avec lui; il ne faut pas te figurer... Essaye donc

d'avoir une inclination, maintenant que M. Fernand a mis le grapin sur

toi! Pas possible. Oh! vois-tu, ma petite, la première condition pour

qu'une femme ne périsse pas d'ennui, c'est qu'elle fasse à sa tête. Et

tu es plus esclave qu'une négresse. C'est vrai. Un jaloux, un bourru.

Enfin, il ne me dit jamais bonjour. Je vaux pourtant un coup de chapeau,

saperlotte! Et puis! mon Adolphe, il lui a tiré les oreilles, le brutal,

un jour que le petit lui a marché sur le pied sans le vouloir. Je dis le

petit, pas si petit, ça devient un homme au contraire, et un bel homme,

si je m'y connais. Il verra bien, un jour ou l'autre, ce monsieur

Terral, il verra! Pour en revenir à toi, ma chérie, à ta place je me

dépêcherais d'envoyer promener ce monsieur, j'aurais le courage de m'en

dépêtrer, et je vivrais à ma guise, j'aurais un _époux_ qui ne me

laisserait manquer de rien et à qui je boucherais assez adroitement les

yeux pour qu'il ne pût rien voir aux petites distractions dont je

sèmerais mon existence. Comment! Tu es actrice, jolie comme un coeur,

adorée, enviée,--tu es mademoiselle Cachemire,--et tu vis avec un

boursicotier comme si tu étais sa femme. Car enfin, tu lui es fidèle,

bête! au lieu de collectionner les billets que je recevrais, j'y

répondrais. Il ne manque pas de gens à Paris qui ne savent où mettre

leur argent. Voyons, n'ai-je pas raison, dis? Tu restes-là, rêveuse, tu

n'as pas de courage, tiens! Flanque-lui donc son congé en deux mots:

«C'est fini, va te promener.» C'est clair et net, et tu verras, quand tu

n'auras plus le Terral dans tes jupes, que les parures en améthystes ne

te manqueront jamais!

--J'y songerai, répétait Cachemire.

Et, fatiguée de Terral, avide de liberté, de bruit, de nouveauté, elle

n'osait changer, elle demeurait dans sa lassitude, sans faire encore un

mouvement pour la secouer. Elle n'était vraiment satisfaite, gaie,

triomphante qu'au théâtre, parmi les cancans de coulisses et les

historiettes du _Manteau d'Arlequin_. Ce n'était pas l'art qu'elle

aimait,--elle ne le comprenait certes pas,--c'était le dessous du

métier, les mille propos de la loge, les _blagues_ de la répétition, les

lazzis avec les camarades, le plaisir d'écraser une rivale, de _faire

poser_ un jeune premier prenant son rôle un peu trop au sérieux ou de

_remettre un régisseur à sa place_. Elle était assez insolente, et

très-paresseuse, bravait les amendes, envoyait les rôles au diable, et

n'en faisait qu'à sa tête. Il fallut la remplacer un soir.

Au moment de lever le rideau, Cachemire était absente de sa loge. Le

régisseur fit une annonce au public, en déclarant que _mademoiselle

Cachemire avait manqué à tous ses devoirs_. Le public des étages

supérieurs siffla vertement, le public de l'orchestre applaudit à tout

rompre. Pendant ce temps Cachemire, oubliant le théâtre, oubliant son

rôle, oubliant Terral, dînait avec des Anglais au pavillon

d'Armenonville.

A partir de ce jour, elle commença à le braver singulièrement, ce

Fernand, et à s'en détacher de plus en plus. Il ne ressemblait plus

d'ailleurs au Fernand d'autrefois. Il devenait sombre, inquiet. Son

audace l'abandonnait. La chance avait tourné. Terral avait marché

jusque-là comme sur un terrain sec où il faisait fièrement retentir ses

talons: maintenant, il s'enfonçait comme en un terrain fangeux. Chaque

effort fait pour avancer le plongeait plus avant dans ce marais. Il

jouait et perdait. Ses opérations,--celles qu'il croyait les plus

solides,--lui craquaient dans les mains. Il s'endettait; il

s'embourbait: il n'avait plus ce coup d'oeil d'aigle qui pénétrait

hommes et choses; il voyait faux; ou plutôt la fureur de ne pas réussir,

les rages concentrées l'aveuglaient. Il s'inquiétait peu de Cachemire.

S'il ne la quittait pas, c'est que l'habitude l'enchaînait à elle. Puis,

dans tout ce Paris qui le connaissait pourtant, il n'y avait peut-être

plus qu'elle qui lui sourît encore. Comédie, ce sourire, il le savait

bien. Mais c'était un sourire, et cela lui suffisait.

Il la voyait rarement. Avait-il le temps de la voir? Il passait des

nuits entières à jouer avec de faibles sommes ramassées çà et là,

empruntées comme autrefois. Quand il gagnait, il relevait la tête, mais

c'était pour reperdre bientôt. Le jour alors, il se cachait, ou il

dormait, ou il cherchait,--penché sur le papier,--de folles martingales.

Cet homme pratique se repaissait de chimères!

Il marchait à une ruine certaine, à un _tollé_ immense que pousseraient

un jour ceux qui lui prêtaient encore quelques louis, qui lui tendaient

la main, ou qui le tutoyaient. Oui, un jour.... Il n'y voulait pas

songer. Il entendait le choeur grondant de tous ces gens, l'accabler

de dédains. Et toutes les portes condamnées, tous les cercles fermés,

tous les vastes espoirs, chassés comme une volée d'oiseaux,--la partie

si fièrement entamée, cette partie, immense avec le destin, perdue, à

jamais perdue!

--Aussi bien, se disait-il, faut-il se roidir et résister. Ah! je la

trouverai, la pierre philosophale du jeu, et vive encore Fernand Terral!

Je ne suis pas battu!

Cachemire ne se doutait pas de tout ce qu'il souffrait, mais elle le

voyait nerveux, irrité, assombri, et elle le trouvait _maussade_.

Parfois, elle lui refusait sa porte. Il redescendait, la mort dans le

coeur, cet escalier tant de fois franchi avec l'assurance

orgueilleuse, et se demandait s'il devait lutter contre cette enfant, et

l'écraser. Puis, bientôt:

--A quoi bon? ajoutait-il. L'adversaire, le seul adversaire, c'est le

Sort!

Cet amour, qui l'avait un moment saisi, il l'étouffait. Cette jalousie,

qui l'eût rendu si ridicule à ses propres yeux, il l'avait vaincue. Et

peu lui importait cette femme, maintenant que la lutte redevenait pour

lui aussi terrible qu'auparavant, et que son rocher de Sisyphe,--la

misère, l'obscurité, l'oubli,--menaçait encore de l'écraser.

Il eût eu au surplus fort à faire en s'inquiétant de Cachemire. Elle

était bien aise, elle aussi, de lui échapper.

Les paroles de madame Labarbade, qu'elle s'était tant de fois répétées,

lui revenaient à l'oreille. Elle avait échappé à la fascination de

Fernand.

Il s'était humilié en acceptant ces secours qu'elle lui avait offerts

sans arrière-pensée pourtant.

Depuis qu'il n'était plus invincible, intrépidement résolu, comme

autrefois, Cachemire, le craignant moins, ne l'aimait plus autant. Elle

songeait à en finir avec lui; il était temps, disait-elle, de se _faire

une position_.

Elle n'avait qu'à vouloir. Elle voulut.

Dès lors, elle ne fut plus visible lorsque Fernand se présenta. Elle lui

donnait de rares et courts rendez-vous. Elle avait l'air affairée, elle

paraissait et disparaissait.

Il n'insistait pas, d'ailleurs, et la laissait libre. Il eût rompu

volontiers sur-le-champ. Mais c'était elle, elle encore qui gardait une

sorte d'hypocrite apparence, et ne voulait pas avouer que tout était

fini lorsque le dénouement était bien arrêté dans son esprit.

Elle était vraiment affranchie, heureuse, emportée par la vie

torrentielle. Point de soupers complets sans la chanson de Cachemire.

Point de fêtes dans ce monde barriolé sans la fille du père Labarbade.

Elle était des plus rieuses, des plus affolées. Elle en arrivait à avoir

de l'esprit. On citait ses _mots_ dans les petits journaux.

Elle était de fer. La nuit, debout; le jour, debout. Elle jouait,

répétait, apprenait ses rôles dans son bain, déjeunait en ville, courait

au théâtre, dînait, soupait, passait la nuit, recevait ses amis, tout

cela dans une journée, tout cela tous les jours, sans compter les

fournisseurs à recevoir, les chapeaux à choisir, les robes à essayer,

les cheveux à friser, les photographes qui vous traquent, les camarades

qui vous poursuivent, les ennemis, les importuns et les amoureux!

La vie lui eût été cent fois plus douce et plus facile, mariée là-bas, à

Samoreau, travaillant en chantant et dormant avec de beaux rêves. Mais

il lui plaisait,--comme aux autres,--de se condamner à perpétuité au

bagne parisien.

Elle traînait son boulet, qui pesait tout aussi lourd, malgré ses

dorures.

Elle le traînait avec des éclats de rire d'une gaieté épileptique, et

quand elle le sentait à son pied,--ce qui lui arrivait rarement, car

elle ne _pensait_ pas,--elle le plongeait dans le champagne.

Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire · 第 17 / 23 题