Fernand Terral eût volontiers élevé, dans un coin de son logis, non pas
un autel aux dieux inconnus, mais une statue à l'Audace. Il lui devait
tant! Il avait touché le but, la fortune lui souriait. On parlait de son
coup d'oeil en affaires et de son bonheur en amour sous les galeries
de la Bourse. Matouchard le poursuivait pour fonder avec lui une grande
affaire littérario-industrielle, un journal-annonces, quelque chose de
gigantesque. Terral devait trouver les fonds dans la poche de ses amis
et Matouchard le succès du journal dans la cervelle de ses rédacteurs.
Mais Terral n'y tenait qu'à moitié. Pourquoi s'imposer une position
sociale lorsqu'il lui était si facile de s'en passer? Il figura bientôt
au premier rang de cette bohème dorée sur toutes les coutures qu'on
rencontre partout à Paris, sans pouvoir affirmer au juste ni d'où elle
vient ni où elle va. Le boulevard est ainsi encombré de personnalités
bizarres, dont on connaît tout au plus le nom et le visage; gens
charmants, souriants, au fait de tous les petits mystères de tous les
mondes, sachant sur le bout du doigt la comédie contemporaine, rôdeurs
et maraudeurs de toutes les coulisses, et mieux renseignés cent fois
sur les Parisiens et les Parisiennes que l'almanach Bottin tout entier.
Héros éphémères au surplus, qui disparaissent un beau matin comme une
bulle de savon qui se crève. Il en est ainsi qui durent huit jours,
d'autres un mois, d'autres dix ans. Ces derniers sont rares. Ce ne sont
pas les privilégiés d'ailleurs: leur vieillesse est sinistre et l'on
devient mélancolique à compter les efforts qu'ils multiplient pour ne
pas se survivre.
Terral s'était décidément classé parmi ces célébrités du macadam qui
font qu'on se demande souvent ce que c'est que la gloire. On citait ses
mots dans les petits journaux.
On vantait son escrime et la façon dont il conduisait son _dog-cart_;
pour mille écus il n'eût point manqué son _tour du lac_ à l'heure où il
est «convenable» d'aller au Bois. Il savourait largement cette
atmosphère de flatteries, d'encens, de grosses envies et de petites
calomnies qu'il s'était faite. Cette vie trouvée, c'était la vie
cherchée. Il marchait en pleine terre promise.
Il remontait les Champs-Élysées, un matin, tout en fumant, lorsque à
travers les allées il aperçut, allant à pas comptés et baissant la tête,
Bourdenois, qu'il n'avait pas revu depuis le jour où ils avaient échangé
leurs confidences. Bourdenois ne le voyait pas; il ne devait rien voir;
il paraissait absorbé, il était pâle et fatigué. Terral hésita un moment
à le reconnaître, puis il marcha droit à lui, autant pour causer avec un
camarade d'enfance que pour étaler son succès devant un ami.
--Bourdenois, dit-il tout haut, quand il fut à quelques pas du peintre.
L'autre releva la tête, se retourna, aperçut Terral et s'arrêta,
ébauchant un sourire un peu attristé.
--Je suis heureux de te retrouver, dit Terral. Que diable! Es-tu donc un
lycanthrope ou as-tu oublié mon adresse?
--Moi? dit Bourdenois... Non...
Il paraissait un peu embarrassé.
Le contraste était frappant entre Terral, le front haut, l'attitude
fière sous ses vêtements élégants, et Bourdenois qui semblait regarder
son paletot aux coudes usés et son pantalon soigneusement brossé mais où
les genoux avaient, avec le temps, marqué leur place.
--Tu as l'air sombre, caro Carlo, dit Terral... Le coeur est malade?
--Oui, fit Bourdenois avec un sourire, le coeur!
--Et l'estomac, pensa Terral. Il y a des gens maladroits. As-tu déjeuné?
dit-il tout haut.
--Non... Oui, répondit le peintre en se reprenant.
--A cette heure-ci? Impossible! Tu as pris du chocolat peut-être.
Allons, tu me tiendras compagnie!
Il l'entraîna par le bras, tout en causant, vers le Café du Rond-Point,
où les gentlemen de ce quartier hippique fraternisent volontiers avec
les maquignons voisins et les écuyers du Cirque. Bourdenois aurait bien
voulu refuser.
--Allons, dit Terral, je suis vraiment enchanté de causer un moment avec
toi. Je tiens à te prouver que j'avais raison jadis de souhaiter
beaucoup et de désirer. Les désirs deviennent plus rapidement qu'on ne
pense des réalités, et le royaume de ce monde n'est décidément qu'aux
audacieux.
--J'en suis persuadé, fit Bourdenois.
Il semblait réfléchir et regardait la nappe blanche avec des yeux qui ne
voyaient pas.
--Mange donc, reprit Terral en riant... Et bois, quoique ce vin soit
détestable.
Il appela le garçon et demanda du Moulin-à-Vent;--puis regardant
Bourdenois:
--Oui, mon cher, dit-il, je suis au comble de mes voeux, et tu sais si
ces diables de voeux étaient gigantesques. Je suis riche et je suis
aimé. Le louis et la femme,--les deux pommes d'or à cueillir. Les voilà
cueillies et je les croque. Et chose bizarre, mon ami, je dois tout cela
à ce duel.
--Quel duel? demanda Bourdenois.
--Comment, quel duel?
Terral posa sur son assiette la fourchette qu'il portait à sa bouche et
regarda son ami d'un air stupéfait.
--Tu ne sais pas l'histoire de mon duel?
--Tu t'es battu?
--Tu ne lis donc pas les journaux?
--Mon ami, dit Bourdenois, tu m'excuseras; je vis comme un ours, dans
mon atelier. Je ne sais rien, je ne lis rien. J'attends et je travaille.
Terral contraint de s'avouer que sa renommée n'avait pas franchi
certaines frontières, parut un peu vexé un moment, mais il s'en consola
bien vite en racontant l'aventure. Bourdenois écoutait de l'air d'un
homme qui songe à autre chose et qui n'a pas grande attention à accorder
aux malheurs d'autrui.
Lorsque Fernand eut achevé, Bourdenois le félicita modérément, et il se
fit un silence.
Puis Terral interrogea son compatriote par politesse:
--Ah! çà, dit-il, et toi? Tes amours? Car tu avais des amours? Cette
idylle en pleine pépinière du jardin de Marie de Médicis! Daphnis et
Chloé échangeant des regards aux pieds de la statue de Velléda? Que
devient ta Vierge du Luxembourg?
--Tu as bien tort de railler, fit Bourdenois. Je suis malheureux, et je
souffre.
--Je ne raille pas, dit Terral.
--Eh! bien, reprit Bourdenois, tout cela n'existe plus. Un joli rêve.
Mais il a bien fallu s'éveiller.
--Comment!... Cet ange?
--Tu ne comprends pas, dit Bourdenois en voyant le sourire de Terral. Ce
n'est point une déception. D'ailleurs ce n'était pas une maîtresse que
je souhaitais, mais une femme. Tu n'as jamais désiré le foyer, toi qui
désires tant? Et tu te crois ambitieux! Je le suis plus que toi! Est-ce
que je ne t'ai pas dit que je _la_ voyais souvent au Luxembourg, dans la
même allée, à la même heure, comme si elle fût venue à un rendez-vous.
Son père l'accompagnait toujours. Son père! un honnête homme, celui-là.
Un pauvre vieux professeur entêté dans ses idées et qui a donné sa
démission en 1851... Il est pauvre, et vend des leçons de latin à des
marmots qui se mouchent dans leur grammaire, quand il devrait enseigner
la philosophie dans une chaire de la Sorbonne. On ne choisit pas.
D'ailleurs il préfère sa position à toute autre. Sa conscience lui tient
lieu de dessert. Puis, il mange après tout, le bonhomme! Sa fille--elle
s'appelle Claire, Claire, tu entends?--fait de la tapisserie pour les
magasins du voisinage. Elle tient la maison en ordre. Ils n'ont pas de
bonne. Et c'est un nid pourtant, un nid flamand, propre et gai. Il m'a
invité à aller le visiter. J'y suis allé. Nous avons causé. Il fallait
voir sa joie quand il a découvert que mes idées étaient les siennes! Et
comme il prenait soin de me convertir sur la question des nuances
imperceptibles! Bref, je l'adore.
--Et sa fille aussi? dit Terral.
--Et sa fille aussi, fit Bourdenois que le vin rendait bavard.
Il s'était habitué à ne boire que de l'eau.
--Et mademoiselle Claire?
--Eh! bien?
--Est-ce qu'elle t'aime?
--Oui, dit Bourdenois simplement.
--Alors épouse-la.
Bourdenois recula brusquement sa chaise et avec un accent désespéré qui
ne toucha pourtant pas Terral:
--Eh! voilà, mon ami, ce qui me tue. L'épouser? Impossible!
--Et pourquoi?
--Ah! pourquoi? Parce que je ne gagne pas avec mes pinceaux de quoi me
nourrir, comprends-tu? Parce que la municipalité de notre petite ville
qui m'avait envoyé ici pour étudier, m'a retranché net la pension
qu'elle me faisait à Paris. Vote du conseil municipal. Il faut
s'incliner. Alors pourquoi m'ont-ils mis en diligence un beau matin,
comme un colis, s'ils devaient ici me laisser pour compte? Oui, j'ai
beau chercher, aller, venir, lutter, je suis gueux comme devant. Et je
m'en moquerais, si je n'aimais pas. Me marier?... Parbleu! Mais que
deviendrait Claire avec un imbécile qui n'a pas de quoi vivre entre les
mains. Et son père! Elle ne veut pas le quitter. Elle a raison. Et les
enfants? me vois-tu à la tête de cette famille qui me dirait:
Nourris-moi! Tiens, il me prend des idées folles. J'ai envie d'en finir
par le saut du pont. Je doute, que veux-tu? Je n'ai peut-être pas de
talent! Non, je n'en ai pas puisqu'on m'achète vingt francs des tableaux
qui me coûtent plus que cela de toile et de couleur. Et quand je vois
des sots qui vendent leurs barbouillages comme de la paille... Des sots,
il n'y a pas à dire... Je me demande si j'y vois clair, et si c'est moi
qui suis un niais, ou si ce sont eux...
--A la bonne heure, dit Terral, te voilà bien près de haïr. La rage est
le premier échelon du succès.
--La rage? dit Bourdenois étonné. Ah! bien, oui, la rage! Je t'en moque,
la rage! Je vis dans mon coin, un triste coin, et je ne déteste
personne, je te prie de le croire; je n'en veux qu'à moi-même... Il y a
longtemps que je ne me suis plaint comme je le fais... Mais je ne sais
pas, ce matin... Qu'est-ce que ce vin-là?... J'ai mal à la tête... Je
n'en bois pas tous les dimanches... Du fromage, un petit pain, de la
charcuterie dans les grands jours, et de l'eau, voilà le régime. Ça ne
refait pas l'estomac. Seulement de temps en temps, j'entre dans un
bouillon Duval, je verse dans le bouillon un demi-septier de vin,--c'est
la mesure--et j'avale le mélange, je _fais chabrol_, comme nous disions
chez nous. Avec cela, on se soutient. Non, je n'enrage pas. Je me
plains, mais je me résigne. Eh bien, quoi! ou je succomberai et ce sera
fini, ou je m'en tirerai et j'oublierai vite. Tiens, sortons. Ma tête
tourne. Ouf! Il fait chaud ici!
--Sortons, dit Terral en souriant.
Il paya le garçon et alla faire un tour de Bois avec Bourdenois, mais
dans une voiture fermée. Bourdenois parla encore et de son amour et de
ses luttes, et de sa résignation.
--Où veux-tu que je te conduise? dit enfin Terral un peu lassé.
Bourdenois allait dire son adresse. Il s'arrêta.
--Où tu voudras.
Terral le déposa sur le boulevard et le quitta sans insister. Il avait
été tenté de lui glisser quelques louis dans la poche.
--Bast! se dit-il. A quoi bon? D'ailleurs à l'avenir, je prendrai garde
à de pareilles rencontres! C'est un chapitre de la _Morale en action_,
ce garçon-là. Il y a deux sortes de gens qu'il faut éviter: les coquins
forcenés et les gens vertueux!
Charles Bourdenois rentra seul dans son atelier, un pauvre diable de
taudis où un poële immense, veuf de charbon depuis longtemps, ne
chauffait même pas en hiver les toiles, les lambeaux d'études, les
plâtres et le chevalet de l'artiste. C'était une pièce assez vaste,
prenant le jour par une large fenêtre vitrée avec balcon, qui donnait
sur le boulevard extérieur. A la muraille étaient accrochés les
différents objets qui formaient le _luxe_ de Bourdenois, des tableaux
inachevés, des croquis, un portrait de femme, un portrait en pied qu'on
avait laissé pour compte à l'artiste,--accident plus commun qu'on ne
pense. Le reste était bien dégarni. Les meubles en vieux chêne, un bahut
et des bronzes que Bourdenois avait achetés jadis, s'étaient peu à peu
dirigés vers le marchand de bric-à-brac ou le revendeur. Ce qui restait
n'avait plus de valeur et sentait la misère. On avait froid au coeur
en entrant-là.
Bourdenois se laissa tomber sur une façon de divan usé et crevé,
laissant voir le crin qui le rembourrait et qui sortait par flocons--et,
croisant les bras, il se mit à rêver. La porte d'un petit cabinet noir
qu'on eût dit creusé dans un placard, laissait apercevoir le petit lit
en fer, plat comme un lit de camp, où il dormait, où il oubliait, où il
rêvait d'_elle_!
Il se sentait véritablement étourdi. Le Moulin-à-Vent avait monté à la
tête du buveur d'eau; puis, cette rencontre l'avait troublé et mis hors
de lui. Terral puissant, Terral riche, l'audace s'imposant à la foule,
la fortune conquise par un coup de main. Il y avait de quoi ébranler la
foi la mieux affermie.
--Je suis peut-être un sot, pensait Bourdenois. La lutte assidue n'est
que bêtise, et quelque brutalité vaudrait mieux. Pour attirer
l'attention, un coup de grosse caisse vaut mieux qu'une plainte. L'homme
qui a le mieux compris son époque, c'est Mangin. Terral a joué sa vie et
il a gagné. Ah! si j'osais!
--Et oser quoi? reprenait-il ensuite. Est-ce que je suis de ceux qui
inventent les événements? Comment saurais-je les faire naître quand je
suis incapable peut-être d'en profiter?...
Il était horriblement découragé. Ses idées se mêlaient, se heurtaient.
Pour la première fois, il en avait peur. Quelle vie triste, mais calme
et d'incessant labeur jusqu'alors. Sa médiocrité lui avait suffi; il ne
s'était même pas révolté quand elle était devenue la misère. Maintenant,
le succès de Terral le transformait. Il le sentit si bien qu'il fit un
effort pour penser à autre chose. Il songea à Claire.
M. Gouvenot, le professeur, habitait avec sa fille, rue Soufflot au
cinquième étage, un appartement dont le balcon donnait à la fois sur le
Panthéon et sur le Luxembourg. Quatre pièces, la chambre du père, la
chambre de Claire, une salle à manger qui servait de salon, une
bibliothèque et une cuisine. Tout cela propre, presque gai, flamand
comme avait dit Bourdenois à Terral. C'était là, dans ce paisible
intérieur, que le peintre reportait sa pensée lorsqu'il voulait oublier
un peu les âpretés de tous les jours.
Il évoquait le visage pur, les grands yeux noirs, le sourire confiant et
pourtant mélancolique de Claire, et soudain le voilà rasséréné, plus
décidé que jamais à tout braver, plus certain de réussir. M. Gouvenot
accueillait avec un vif plaisir ce jeune homme qu'il avait rencontré
comme par hasard et qui, de jour en jour, de conversation en
conversation, lui était devenu véritablement cher. M. Gouvenot était le
fils d'un conventionnel et il avait vieilli dans les idées de son père,
qui avaient été celles de son enfance. Justement Bourdenois avait, parmi
ses oncles maternels, un de ces proconsuls de la République que la
réaction essaya d'englober dans une réprobation générale et qui
furent--je ne parle pas de quelques terribles exceptions--de patients et
zélés organisateurs, prêts à sacrifier leur existence et leurs intérêts
au devoir, de braves gens et de bons citoyens. Il n'en avait pas fallu
davantage pour que M. Gouvenot s'éprît de belle amitié pour le peintre.
Le vieillard était d'ailleurs un homme confiant, communicatif, marchant
désarmé dans la vie, l'oeil sur son idéal, et ne regardant guères à ses
pieds.
Il avait été bien des fois trompé, trahi, berné sans que sa candeur
native--doublée de résolution et de fermeté--se fût un instant démentie.
C'était Claire qui veillait sur lui.--C'est moi qui suis _sa fille_,
disait-il parfois en riant. Absorbé par des travaux importants sur
l'histoire de la Révolution et de la réaction thermidorienne qu'il avait
entrepris d'écrire, il accumulait depuis trente ans des matériaux, des
journaux, des dessins, des autographes, des brochures, les réunissait en
liasses, les étiquetait, et ne se décidait jamais à mettre la main à la
plume.
--Le temps n'est peut-être pas venu, disait-il doucement. Laissons
marcher les choses. Plus on s'éloigne d'une époque, plus on y voit
clair. Il est peut-être bien tôt!
--Ah! çà, mais, lui demandait parfois Claire, est-ce que tu vas raconter
des histoires de 1789 aux élèves à qui tu donnes des répétitions?
--Eh! eh! faisait M. Gouvenot qui souriait à cette idée.
Le fait est qu'il expliquait avec complaisance les vieux auteurs latins,
et qu'il s'enthousiasmait tout naïvement,--devant les enfants
étonnés--aux discours de Tite-Live, aux sévérités de Tacite.
Il se morigénait ensuite et se disait:
--Vieille bête, tu auras donc toujours dix-huit ans?
Claire était déjà majeure. Mais décidée à rester et toujours aux côtés
de son père. Elle ne voulait se marier que si son mari acceptait cette
vie à trois. En cela Charles Bourdenois était assurément l'homme qu'elle
eût choisi. Elle l'aimait et surtout l'estimait. Seulement encore
fallait-il réfléchir. Entre eux deux, dès le premier jour, le maigre
fantôme de la misère menaçait de se dresser. Il ne fallait pas songer à
cette union--qu'elle eût souhaitée--tant que Charles ne pouvait
répondre de son avenir et de l'avenir des siens.
Et le temps passait. Bourdenois, semblable à la soeur Anne du conte de
fées, ne voyait rien venir. Il désespérait. Cette rencontre de Terral
lui fit l'effet d'une heure d'ivresse. Il demeura pendant quelques jours
la tête lourde et le coeur mal affermi. Il n'avait plus la même ardeur
au travail, il lui semblait avoir bu quelque liqueur mauvaise.
D'ailleurs, ce n'était plus seulement la gêne qui le torturait, c'était
la faim. Oui, la faim, avec toutes ses horreurs. Bourdenois ne vendait
rien, n'avait rien, ne connaissait personne, s'enfermait d'ailleurs dans
son atelier comme dans son antre et se laissait dévorer par cette
maladie qu'on n'a pas encore su guérir. Un matin, il sortit de sa bauge.
Pourquoi? Il n'en savait rien. Ce logis farouche lui faisait peur. Il y
avait deux jours qu'il n'avait mangé, et, l'avant-veille, son repas,
arrosé d'eau, avait été misérable. Il se sentait l'estomac tiraillé, la
tête vide, il lui semblait que les passants avaient des tournures
étranges, que les voitures roulaient avec un son bizarre, que les
maisons tournaient.
Il marchait au hasard, mais regardant à terre pourtant, le trottoir, les
pavés, les ruisseaux.
Il se souvenait qu'autrefois il avait trouvé, en sortant de chez lui, 20
francs entre deux pavés. Il les avait donnés à un pauvre.
--Aujourd'hui, songeait-il, je les garderais et je mangerais!
Il ne savait où il allait. Il se retrouva sur les boulevards
extérieurs; il s'arrêtait machinalement aux étalages des marchands de
livres ou de chansons, devant les images accrochées à des cordes. Il
marchait plus vite en passant devant les traiteurs ou les cafés. Puis il
avait envie d'entrer, de s'asseoir, de manger et de ne point payer.
Mais il passait. Il alla ainsi jusqu'à Montmartre. Il faisait beau.
Bourdenois se souvenait être venu souvent là regarder Paris au soleil
couchant. La butte était envahie par des bandes d'enfants. Ils se
battaient, se culbutaient ou se laissaient glisser sur leur pantalon
jusqu'en bas. Toute cette joie, ce mouvement, ces cris, ces joues
rouges, firent mal à Bourdenois. Il marcha encore. Les terrains
devenaient vagues. Il s'arrêta sur la route de Saint-Denis, aux
fortifications. Ses nerfs horriblement tendus l'avaient seuls soutenu
jusqu'ici. Il s'affaissa tout à coup et tomba plutôt qu'il ne s'assit
sur l'herbe.
Le soleil envoyait aux murs blancs des maisons des reflets d'or. Il
s'élevait de l'herbe comme un murmure. Des oiseaux se poursuivaient et
se chamaillaient dans les arbres grêles et poudreux. Bourdenois se
coucha tout de son long sur l'herbe. On dut le prendre pour un homme
ivre.
Il espérait dormir. Impossible. Ses entrailles le tiraillaient,
appelaient, torturaient. Il se redressa sur le coude, regardant la route
d'où le soleil était parti, le ciel qui se teignait de rouge, la nuit
qui venait.
Un frisson le parcourait tout entier. Il se vit seul dans ce silence qui
montait.
Un enfant vint à passer près de lui portant--pour son père qui
travaillait près de là sans doute--du ragoût dans une gamelle et un
morceau de pain sous son bras.
Bourdenois sentit cette odeur de sauce, et ses yeux dilatés virent à
deux pas de lui cette nourriture qui venait.
Il eut l'idée--un éclair--de se jeter sur cet enfant, d'arracher, de
voler... Brusquement il se recoucha, mordant ses poings.
--Je suis un misérable, se dit-il.
La pensée qui avait surgi lui faisait horreur. Il retomba épuisé.
C'était une torpeur étrange, une sorte d'ivresse qui s'emparait de lui.
Il entendait comme des chants--là-bas, bien loin, une voix
d'homme,--voulait appeler, se soulever et ne pouvait pas. Il éprouvait
cette sensation bizarre qu'on a parfois en rêve. La terre manque sous
vos pieds et l'on tombe brusquement--dans le vide.
L'homme qui chantait aperçut, par hasard, sur le talus, Bourdenois sans
connaissance. Il fut tenté de continuer sa route, croyant avoir affaire
à quelque ivrogne. Mais il vit la face pâle du jeune homme, amaigrie,
creusée.--Drôle de figure, pensa-t-il. Il s'avança, se pencha sur
Bourdenois et lui prit la main. Elle était comme glacée. Le pouls
battait faiblement.
--Hum! dit l'homme tout haut, ce n'est pas un _soiffard_, c'est un
malade.
Il lui frappa dans les mains, il lui ôta sa cravate, il appela le
premier passant venu,--un charretier qui menait du bois à la Briche,--et
lui dit de l'aider.
--A cause? fit l'autre.
--Vous ne voyez donc pas que cet homme-là se meurt. Portons-le chez le
pharmacien et plus vite que cela!
--Facile à dire. Et le pharmacien demandé, où est-il?
--Alors, chez le marchand de vin. C'est un _bouchon_, ça, là-bas?
--Oui.
Ils emportèrent Bourdenois, on le ranima, il regarda autour de lui. Il
ne s'expliquait rien, ne comprenait pas, interrogeait tous ces visages
curieux.
--Eh bien! dit l'homme qui l'avait vu le premier, comment vous
trouvez-vous!
C'était un ouvrier à l'air franc et gai; Bourdenois le regarda fixement
comme s'il le reconnaissait.
--Inutile de me dévisager, continua l'autre en riant. Vous ne m'avez
jamais vu. Mais c'est égal. Voyons que vous est-il arrivé?
--Je ne sais pas, dit Bourdenois dont la tête tournait.
--Ah! mon Dieu, s'écria la marchande de vin... Du vinaigre! Il
s'évanouit encore!
La tête de Bourdenois se penchait sur l'épaule gauche.
--Ah! sacrebleu, fit alors l'ouvrier en se cognant le front, je devine à
présent. Il meurt de faim tout simplement.
--De faim?
Ils étaient dix ou douze à regarder d'un air incrédule les vêtements de
Charles Bourdenois.
--Oui, de faim!... Quand vous m'examinerez avec des yeux de loto?... De
faim... Allons vite, un bouillon, un beefsteack, du pain, du vin, du vin
surtout. Leste!
La marchande débouchait déjà une bouteille de _cachet vert_. Bourdenois
revint à lui peu à peu, trempa ses lèvres dans le verre, s'informa et
tendit la main à l'ouvrier.
--Oh! dit celui-ci, il n'y a pas de quoi. Seulement, je ne suis pas
fâché d'avoir deviné que vous tombiez d'inanition. Eh! la mère. On n'est
pas si bête que ça, qu'en dites-vous?
Bourdenois, attablé devant un beefsteack qui saignait sous le couteau,
mangeait avec la voracité et le contentement naïf des enfants ou des
convalescents. Il ne songeait pas que tout à l'heure il faudrait payer.
Le besoin était le plus fort: l'appétit, dans le réveil de son être,
avait pris le pas sur le raisonnement.
L'ouvrier, assis devant le peintre, lui remplissait son verre et
trinquait de temps à autre.
--Et comme ça, dit-il, vous étiez donc sorti sans argent? Comment
diable...
Bourdenois laissa brusquement tomber sa fourchette sur son assiette, et
resta immobile. Sans argent! Il se rappela tout, et fit un mouvement
pour se lever de table.
--Eh bien! quoi? dit l'autre. Vous partez?
Le peintre retomba assis sur son tabouret.
--Vous ne mangez plus?
--Non.
--En voilà une idée! Tenez, je devine, dit l'ouvrier en baissant la
voix; pas le sou, hein?
Le regard de Bourdenois répondit pour lui.
--Alors c'est donc une affaire, ça! fit l'ouvrier. J'ai cent sous sur
moi--heureusement. Nous partagerons.
--Eh! dit Bourdenois, qui sait si je pourrai seulement vous rendre...
--Ah! çà, on est donc bien bas percé? Excusez la question. Mais peut-on
savoir quel état...
--Je suis peintre...
--Peintre de tableaux?
--Oui.
--Comme ça se trouve. Nous pouvons nous donner la main--de loin. Je suis
peintre sur porcelaine... Décorateur... Mais alors, la toile, ça ne
roule pas, hein! C'est les photographes qui sont cause de tout, je
parie.
--Peintre sur porcelaine, songeait Bourdenois. Et combien gagnez-vous
par jour? demanda-t-il.
--Cent sous... La journée est de dix heures. Ensuite, je puis encore
travailler à mes _veillées_.
--Et, fit Bourdenois, croyez-vous que je pourrais...
--Vous? Certainement. Je me charge de vous donner l'emploi des couleurs
qui ne sont pas les mêmes que vos couleurs à l'huile. Et si vous voulez
faire la figure ou le paysage, vous pourrez patienter. D'autant plus que
si vous torchez pas mal la toile, vous pouvez devenir plus fort, au bout
d'un certain temps, que les peintres sur porcelaine. Seulement, ah! ma
foi! pas de simagrées. C'est du métier, vous savez!
--Eh! le métier! dit Bourdenois comme s'il se fût parlé à lui-même. Je
le sais par coeur, ce mot-là. «C'est du métier!» Le grand argument de
la Bohême qui veut ne rien faire et croupir en son coin. Eh! bien, j'en
ferai, du métier! Le principal est de vivre. Ensuite j'irai à l'art, si
je puis,--la journée finie et le pain gagné. Le hasard fait bien ce
qu'il fait, tenez. Il vous a jeté sur mon chemin pour me sauver. Je
m'appelle Charles Bourdenois. Je n'ai pas un sou, mais je suis un
honnête garçon, et je vous suis dès aujourd'hui tout dévoué,--corps et
coeur.
--Accepté! fit l'autre. Je m'appelle Rambosson. Aussi _riche_ que vous,
et avec ça marié de l'an dernier, et une fille en nourrice. Malgré tout,
gai comme un pierrot,--ce qui vaut mieux que de l'être comme un
croque-mort. La chose a voulu que j'aille aujourd'hui pour figurer à
Saint-Denis dans un conseil de famille, et que je passe à côté de vous.
Ça s'est bien trouvé. Demain je demande au patron qu'il vous donne une
_banquette_ dans l'atelier,--à moins que vous ne préfériez travailler
chez vous.
--Non, dit Bourdenois, L'atelier!... Je travaillerai mieux loin de ces
maudites toiles qui ne vous nourrissent pas!
Ils revinrent ensemble à Paris. Rambosson donna rendez-vous à Bourdenois
pour le lendemain. Charles revint dans son pauvre logis, le coeur plus
allègre, confiant à présent, et revoyant plus près de lui le visage de
celle qu'il aimait. C'était par le travail de chaque jour, par le
travail de l'ouvrier, qu'il allait tenter d'arriver jusqu'à elle. Il se
sentait fier du sacrifice, plein de courage, emporté par cette idée qui
prenait corps devant ses yeux:
--Tu pourras la nourrir! Demain ton travail ne sera plus infécond, et
ton dévouement stérile.
Avant de s'endormir, il jeta à ses toiles inachevées un dernier regard,
et comme un amant parlerait à sa maîtresse:
--Je reviendrai à vous, dit-il tout haut, oui, je vous reviendrai, mais
lorsque chaque soir j'aurai gagné la nourriture du lendemain!
Pendant ce temps, Fernand Terral montait en voiture, et se rendait avec
Cachemire chez Antonia Raymond, une femme à la mode, qui donnait une
soirée. Les invitations imprimées en lettres d'or sur Bristol glacé,
portaient que _la toilette la plus simple était de rigueur_; aussi se
trouva-t-il dans l'appartement d'Antonia, rue du Helder, assez de
diamants pour nourrir tout un faubourg pendant un mois. La fine fleur de
l'élégance et de l'insolence parisienne, y luttait de parures et de
toilettes chimériques. C'était pourtant un médianoche intime où quelques
rares étrangers avaient été admis. Célébrités de turf et de boulevard,
illustrations des coulisses dramatiques heurtant les héros des coulisses
de la Bourse, une grande partie de ce _tout Paris_ qui défraye les
chroniques, avait franchi l'antichambre d'Antonia Raymond. Des
boursiers, des acteurs, un ou deux de ces journalistes qui font plus de
bruit ou de tapage, à eux seuls, que la corporation tout entière, des
actrices, des mondaines du demi-monde, quelques gens titrés accourus en
hâte (la plupart de fort loin), pour se brûler aux chandelles
parisiennes, un amalgame étrange, l'image exacte de ce qui reste au fond
du vase lorsque les forces vives de la province et de l'étranger, tout
ce qu'il y a de riche, de beau, ou de noble un peu partout a fini de se
dissoudre au grand foyer.
Antonia rayonnait dans ce milieu hybride où le blason coudoyait la
boutique, où, dans les propos, l'argot de la rue venait donner de la
tête contre le langage encore mal désappris du faubourg Saint-Germain ou
d'une cour allemande. Elle avait fait tendre de fleurs sa vaste salle à
manger, et Chevet y dressait un souper de trois mille francs. Elle était
l'amie de Cachemire. Suzanne, simplement vêtue d'une robe blanche,
garnie de violettes du pôle naturelles, éclipsait les toilettes les plus
_diamantées_, et Antonia ne tarissait pas d'éloges sur cette parure.
Tout le succès, comme on dit, était d'ailleurs pour Cachemire, et Terral
savourait ce triomphe avec une certaine nuance de dédain.
Les invités n'avaient pas grand besoin d'être présentés les uns aux
autres. Tous se connaissaient ou à peu près, beaucoup se tutoyaient. Un
chroniqueur de petit journal prenait en note, dans un coin, les noms des
convives, car après la chronique des bals du grand monde, il était donné
à ce temps-ci de connaître la chronique des fêtes du monde interlope.
Berthe Jouanni était là, celle qui provoqua en duel un de ses amants qui
venait de se marier; Félicie Germont, l'ancienne écuyère de
l'Hippodrome; Géraldine de Riancourt, qui porte le nom de son père comme
on se parerait d'un ruban qu'on aurait sali,--bien d'autres encore--; le
comte Broski, Olivier Renaud, le petit Barberino, venu d'Italie pour
faire tourner les cervelles féminines de la rue de Bréda; bien d'autres,
dont on redisait les noms à tous les angles d'écurie, sur tous les
champs de course, dans tous les cabinets de restaurants.
Et--comme deux souverains parmi leurs sujets,--Terral portant sa tête
haute, Cachemire arborant son plus chaste et son plus irrésistible
sourire.
--Et M. de Rives? demanda Antonia avant de se mettre à
table.--Rieusaint, vous n'avez pas amené M. de Rives?
--Impossible, ma chère, répondit le comte, M. de Rives est un anachorète
à présent. Rangé comme les papiers d'un bureaucrate. C'est bête!
--Eh bien! nous souperons sans lui!
On soupa.
Elles se ressemblent toutes, ces nuits passées sous les lustres
étincelants,--chaudes, fiévreuses, enivrées, gloutones,--pendant qu'au
dehors il fait froid ou faim! Les mêmes gaîtés, les mêmes plaisanteries,
les mêmes baisers, les mêmes cris. Les mêmes cris, surtout. Point de
plaisir sans hurlements, disent ces fous. Tous entraînés alors dans la
ronde grimaçante, élèvent leur diapason et détonnent. Choc des verres,
rires sans cause, éclats sans fin, tout se heurte. La symphonie tourne
au bruit.
On ne converse pas, on s'interpelle, et le rictus remplacé la gaieté!
Chasse au plaisir! Les lendemains seuls valent quelque chose--par
l'enseignement. La morale se nomme alors indigestion, dyspepsie,
névralgie. L'eau de Pullna prend des attitudes de vieux sermoneur. Tout
se paye.
En ce moment, ils ne songeaient pas à l'échéance.
--Hurrah! Du vin! Du Madère! Finissez donc! Imbécile! Un seul, rien
qu'un seul!... A la porte!... Une chanson! Rien! Personne! Ah! Oh!
Eh!... En jouant du mirliton! Espèce d'académicien en chambre!... Ta
parole?... Ça doit se manger la levrette! Jamais! Oui!... Non! Tu m'en
rendras raison!... Bonsoir!
Et parmi cette confusion, cette tempête, des propos plus longs,--mais
aussi fous:
--C'est insensé! Géraldine, vous mangez trop de parfait, mon enfant...
C'est une indigestion que vous préparez à la fille de votre mère!
--Eh! bien, qu'est-ce que ça vous fait, à vous? Encore du parfait,
Robert, donne-m'en. Rien qu'un peu. Oh! est-il agaçant... Passe-moi le
reste, Berthe!
--Ah! vous savez, on a des nouvelles de Miron, qui avait _sauvé la
caisse_?
--Tiens, tiens...
--Il mène un train de prince, à Bruxelles. La Rue aux Herbes Potagères
ne parle que de lui!
--Vive Miron!
--Un toast à Miron!
--Mesdames, Josépha n'a pas bu. Je demande pourquoi Josépha n'a pas bu!
--Parce que Miron est une canaille, voilà!
--Un peu fort, Josépha, ma fille!
--Comment écris-tu canaille? Par un K?
--Oui, une canaille. Il m'a flouée. Une chaîne superbe, grosse comme ça.
Il me la donne. Je saute de joie. Moi qui étais si gentille pour lui! Un
jour, je veux mettre la chaîne au clou... C'était du doublé!
--Je m'en doutais!
--Très-fort, Miron. Tromper ses actionnaires, bien, mais tromper
Josépha... Mieux... Très-fort!
--Vive Miron! vive Miron!
--Sur l'air des _Lampions_: Vive Miron! vive Miron! vive Miron!
--Est-elle _grue_, cette Josépha! dit Berthe en vidant une coupe de
Champagne.
Josépha se leva furieuse, saisit une pomme dans une corbeille et
l'envoya brusquement à la tête de Berthe qui esquiva le coup. La pomme
alla briser un petit miroir de Venise, ce qui, dit quelqu'un, fit rire
l'assemblée _aux éclats_. Le petit Barberino raccommoda Berthe et
Josépha en les embrassant toutes les deux. Antonia s'était levée pour
voir les dessins faits par la brisure de la glace.
--Deux losanges à droite, dit-elle en se rasseyant. Signe d'argent! Le
petit Polonais _casquera_!
--Oh! superbe! Antonia, ma chère, tu es superbe! Boranoff, ça vous venge
ça, hein? Le petit Polonais _casquera_! Vive la Russie!
--Ah! je m'en moque, cher... Laissez-moi. Félicie me raconte son
histoire!
--De quel droit?
--Pas de faveur! Vive l'égalité! Pas de préférence!
--On ne doit pas se parler à voix basse!
--A la porte, Félicie!
--Qu'elle parle pour tout le monde!
--Faites-la monter sur la table...
--Félicie, monte sur la table et conte-nous ton histoire!
--L'histoire de Félicie! On demande l'histoire de Félicie!
--Tout haut!
--Silence!
--Elle parlera.
--Elle ne parlera pas!
Félicie pleurait. Le vin lui montait à la fibre lacrymale. Elle
contemplait son assiette avec mélancolie. Ses cheveux s'étaient dénoués
et retombaient sur ses épaules. Elle regarda toute la table d'un air
vague et lentement:
--Ça m'est égal, vous savez, dit-elle avec les hésitations et les
accents traînards de l'ivresse... Je vais vous la dire, mon histoire...
Si vous croyez qu'elle est drôle?... Passe-moi du vin, mon petit
Léopold... Non, le Xérès... Il faut vous dire que j'ai habité chez mes
parents!
--Parbleu!
--Tout le monde a habité chez ses parents, cria Cachemire qui reposait
sa tête dans le gilet de Fernand Terral.
--A Chaillot, les parents! fit Berthe en suçant un morceau de citron
trempé dans le poivre.
--Ah! oui, continua-t-elle, avec ça qu'ils étaient mignons. Moi, je
m'embêtais... Laissez mes cheveux, vous! Et puis, il y avait un petit
clerc d'huissier sur le même carré. Il était joli comme tout.
--Joli comme Barberino.
--Si c'est une scie! fit le petit napolitain avec humeur.
--Chut! Silence! L'histoire de Félicie.
--Inélégante, cette histoire-là! dit le comte Broski.
Félicie n'entendait rien.
--A la fin des fins, eh! bien! quoi!... Je devins sa maîtresse... Mais
voilà... Et l'enfant?
--Ah! ah! il y avait un enfant!
--Un enfant? Tableau!
--Et qu'en as-tu fait de ton enfant, Félicie?
Elle regarda encore la table de son oeil atone et avec un terrible
sourire--celui des folles:
--Je l'ai tué, dit-elle doucement.
Ils étaient ivres, ils étaient fous, ils riaient, ils criaient, ils se
galvanisaient, ils se tordaient, et _s'hystérisaient_.
Mais quand elle eut dit ces mots, instinctivement ils se regardèrent,
devenus glacés dans leur ivresse.
--Je l'ai tué!... continuait Félicie au milieu de ce silence. Si petit!
Je l'ai étouffé... De cette main-là... Ensuite, je l'ai mis dans la
caisse à fleurs sur notre fenêtre--dans la terre... J'arrosais tous les
matins. Il n'y avait pas besoin d'arroser, allez! Ça poussait! ça
poussait! Du fumier, quoi! J'ai toujours gardé un bouquet de ces
fleurs-là... Il est fané le pauvre bouquet, dit-elle en pleurant dans le
verre qu'elle tenait, mais vrai,--il sent encore bon!
Le silence était devenu glacé, sinistre, sépulcral. On s'examinait,
chacun se demandant qui le premier allait partir.
--Eh! bien, s'écria Terral en se levant brusquement, en voilà une partie
de plaisir! On se tait... Jetons-la par la fenêtre, Félicie, avec ses
histoires de revenants!... Le diable l'emporte, elle est lugubre!...
Olivier Renaud, mon cher, un article à faire celui-là!
--Ça a _jeté un froid_! dit Renaud.
--Du vin! s'écria Antonia. Versez à boire!
--Et oublions Félicie Hamlet!
--Félicie Young! dit Olivier Renaud.
--Je ne sais pas pourquoi vous m'insultez, dit-elle, je m'appelle
Germot, moi!
La symphonie du souper allait _crescendo_. De moment en moment, cette
salle où l'on étouffait s'emplissait d'un bruit plus intense, de notes
plus aiguës. Ce fouillis de têtes avinées, de pommettes rougies,
d'étoffes claires et d'habits noirs, ce mélange de froissements de soie,
de bruits de bouchons sautant en l'air, de verres heurtés et brisés, de
lourds propos, cette chaleur parfumée, cette atmosphère chargée,
pénétrante, électrique, les transportaient, les grisaient davantage.
Cachemire se sentait heureuse dans cette fièvre.
Ses tempes battaient. Elle pressait dans ses petites mains les mains de
Terral. Elle regardait Antonia d'un air de triomphe. Elle se savait la
reine de toutes ces femmes, la mieux aimée, la plus enviée! Elle avait
toujours à présent un écrasant sourire. La fille du père Labarbade se
donnait des airs d'Impéria.
Et Terral aussi rayonnait. Il surprenait au passage plus d'un regard
féminin braqué sur lui. Par ces hommes qui étaient là, lui aussi se
savait étudié, jalousé! Il avait maintenant de l'or dans ses poches. Qui
pouvait l'arrêter? Tout s'ouvrait. L'ambitieux voyait avancer l'avenir.
--Terral, lui cria du bout de la table Olivier Renaud qui le regardait,
allons, un toast!
--Le diable soit des toasts, dit-il, ou buvez à la grande famille des
sots, si vous voulez! Vous leur devez bien cela, journaliste!
--Et vous, millionnaire futur!
--Pourquoi pas? dit-il. Il y a assez d'imbéciles qui rampent. Laissez
les gens d'esprit prendre leur vol. Il est bien temps que l'intelligence
soit payée à sa valeur. Et si on ne la paie pas, qu'elle prenne! Oui, ma
foi. Qu'est-ce que la morale absurde qui changerait le monde en cloître?
La nature nous a créés appétits et désirs. C'est pour que désirs et
appétits, tout soit satisfait. Que diable! si nous avons des dents, ce
n'est point pour être condamné à nous les arracher. C'est pour dévorer.
Et ceux qui ont les dents les plus longues doivent dévorer davantage!
--Bravo!
--Terral, vous êtes superbe!
--Une chaire à la Sorbonne pour Fernand Terral!
--La morale? Jolie sottise! Ce qui est bien ici est détestable là.
Allez donc au Malabar avec votre morale stupide, ô gens vertueux! On
vous pendra comme des gredins. Tout ce qui est profitable est bon, qu'en
dites-vous, Broski?
--Approuvé! Passez-moi le rhum!
--D'autant plus que l'humanité est pétrie d'ineptie! Triste espèce!
--Ah! dites donc, Terral, pas de sottises, fit Berthe.
Cachemire regardait Terral avec amour. Elle ne l'avait jamais vu si
beau!
--Il n'y a que deux sortes de gens, continuait-il, ceux qui osent
affirmer leur ambition. Place à ceux-là. Vive l'audace. Puis ceux qui se
rongent le foie dans leur coin, sans oser faire un mouvement. Ils
meurent tout aussi haineux et non satisfaits. Tant pis pour les timides!
La règle donc est celle-ci: Vouloir beaucoup et prendre le plus
possible. A l'assaut!
--A la baïonnette!
--Vous êtes magnifique, Terral, criait Olivier Renaud: L'Achille du
boulevard!
--Machiavel lui-même!
--Oh! des bêtises alors, fit Antonia. Pas de noms propres!
--Terral nous ennuie, disait Félicie en pleurant sur sa robe de soie
mauve... Une chanson!
--Une chanson! _La Femme à barbe!_
--Comment? Il n'y a plus de liqueur? Passez-moi de l'eau de Cologne
alors!
--De l'eau de Cologne! C'est une idée!
--Ah! çà, mais là-bas vous êtes ivres donc?
--Oui! De l'eau de Cologne!... J'ai soif, moi, répétait Félicie... J'ai
soif!
--Du vinaigre de toilette, n'importe quoi!
--A boire!
Ils buvaient.
La nuit finissait, la longue nuit embrasée, la nuit folle; le jour se
levait, les ouvriers sortaient déjà dans les rues silencieuses, et,
fous, avides encore, les lèvres cuites, ces insatiables demandaient à
boire, à boire encore, toujours! Ils n'avaient plus de vin. Ils avaient
bu des liqueurs précieuses, des _crus_ princiers, des crêmes exquises,
et pour apaiser cette soif terrible, le matin venu, ils buvaient encore,
mais cette fois, du petit bleu, pris à la hâte chez le marchand de vins,
dans la rue,--du vin âpre qui les rafraîchissait, qui les jetait à
terre, çà et là, groupés d'une façon sinistre, pâles, hâves, le fard
tombé, verdâtres, les bougies s'éteignant dans les bobèches qui
craquaient, quelques-uns ronflant, d'autres se plaignant, geignant,
d'autres pleurant. Et Terral seul, debout, regardait ces yeux plombés,
ces corps écrasés, ces vaincus de l'orgie en soutenant Cachemire qui
s'était affaissée entre ses bras.