IX

C'était un jour de course,--l'inauguration du turf de Vincennes. Le

faubourg Saint-Antoine étonné, vit arriver ces voitures emportées,

entendit ces grelots et ces coups de fouets, et se regarda, ne

comprenant pas. Il y eut alors un cri, un grand cri. Comme on avait crié

jadis: _Les faubourgs descendent_,--on s'écria, non moins effrayé: _La

fashion monte!_

Elles passaient, les filles folles, étendues dans leurs victorias,

regardant ces maisons hautes, chargées d'enseignes, maisons de

travailleurs, avec des noms d'ébénistes, des noms laborieux, des noms

d'ouvriers.

Elles souriaient.

On les voyait examiner les ruisseaux du faubourg d'un air curieux, comme

si elles ne les connaissaient pas.

Promenant leurs femmes et faisant prendre l'air à leurs enfants, les

faubouriens, inquiétés par cette tempête de soie, ne savaient que

penser.

Ils avaient peur.

Les fillettes qui s'étaient peignées tout à l'heure, devant leurs

miroirs de quatre sous, se sentaient prises de fièvre. Quelqu'un dit:

Prenez garde, il y aura de mauvais rêves dans les mansardes!

Depuis, les voitures allant aux courses, laissent le faubourg à leur

droite et passent par un boulevard.

Le champ de courses est vaste et beau. Les tribunes, chargées de

spectateurs, fourmillent.

Les voitures, qui paraissent vouloir se heurter, s'emboîtent adroitement

comme les _steam-boats_ sur la Tamise.

Il y a des coupés élégants et d'humbles fiacres, des calèches et des

voitures de commerce, avec le nom du fabricant, et où s'empile, où

s'étouffe toute une famille qui _veut voir_.

Il y a des voitures faites tout exprès, avec des élégants juchés dessus,

et débouchant du _Cordon Impérial_.

Les femmes veulent grimper.

On leur tend la main, on les hisse. Les piétons qui passent regardent.

On applaudit.

C'est un tohu-bohu de couleurs et de costumes. On risque-là les modes

nouvelles.

L'excentricité donne le mot d'ordre.

Des gens qui ne se sont pas rencontrés depuis un an, se reconnaissent.

Les élégantes en voiture découverte, recueillent à droite et à gauche

les saluts, les sourires.

Elles distribuent des poignées de mains, se font présenter de nouveaux

soupirants par les anciens, ébauchent des romans aux dénouements

faciles. Entre deux courses, on a le temps de signer un pacte qui coûte

bien peu à celle-ci, et fort cher à celui-là.

On parie, on joue. Cette prairie est aussi un tapis vert.

Quand les jockeys partent, un grand frisson parcourt la foule. Il y a

des cris quand on hisse au poteau la couleur du vainqueur. Les chapeaux

s'agitent, et l'on pousse des hurrahs, mais l'enthousiasme hippique

n'est qu'une parodie des courses anglaises. La course à cheval est à la

mode, comme demain peut-être, le seront les courses de taureaux. Si la

chose arrive, nous verrons éclore une race _d'aficionados_ comme nous

avons vu naître un clan de _gentlemen riders_. Tout est bien.

Prétexte à tapage, à retour bruyant, à champagne débouché, à saluts

échangés avec mademoiselle Trois-Étoiles, à paris, à voile vert, à

déjeuner sur la pelouse, à souper le soir et la nuit, voilà les courses.

Quelques-uns seuls savent le nom du cheval qui court; tous trépignent

comme secoués par une ardeur de jockey. Les crieuses d'amour seules ont

la franchise de se rendre là, maquillées, plâtrées, charmantes de

provocation, comme à un étal.

Cachemire avait emmené avec elle Flore Hardy, une de ses camarades de

théâtre.

La pauvre Flore, servant de repoussoir à son amie, voyait les

soupirants, non, les hennissants, assiéger la voiture de Cachemire; elle

entendait les propos échangés, les caresses de la voix, les

plaisanteries plus qu'équivoques, applaudies par ceux qui les risquaient

et par celle qui les recueillait,--et de tout ce bouquet amoureux, elle

ne recevait pas même une feuille.

Flore trouvait maintenant, dans son for intérieur, que Cachemire était

une _poseuse_.

Elle regrettait d'être venue.

Cachemire, accoudée sur les coussins de sa voiture, répondait à tous,

caquetait, montrait ses dents blanches et ses petites mains moulées par

ses gants. Elle jouait de l'éventail, et respirait de temps à autre un

gros tas de violettes du pôle qu'elle avait sur ses genoux.

Autour d'elle, les railleries féminines partaient comme des pois

fulminants.

--Regarde donc Cachemire. Elle fait foule!

--La pauvre petite a bien raison de jouir de son reste. Elle se

_décatit_ furieusement.

--Plâtrée...

--Pâlotte...

--Elle m'a toujours déplu!

Et pendant qu'elle souriait ainsi dans ce luxe, comme si elle eût eu le

ciel dans le coeur, Suzanne Labarbade songeait que demain, à midi,

peut-être serait-elle _saisie_, car la veille, le tapissier qu'on

n'avait pas «réglé» depuis longtemps, avait parlé de _contrainte par

corps_.

Cachemire se trouvait «embarrassée.» Elle devait beaucoup de tous côtés,

et, comme elle disait, sa liaison avec Terral l'avait _mise en retard_.

Madame Labarbade lui montrait bien souvent, à l'heure des comptes, tout

ce qu'elle avait perdu à s'attarder au bras de Fernand dans les petits

chemins du sentiment. Elle soupirait, regrettant ce temps dépensé, puis

haussait les épaules en regardant son miroir.

--Ne suis-je pas assez jeune et jolie pour tout réparer? demandait-elle.

--Parbleu! répondait le miroir.

--Il n'est que temps, ajoutait la prudente madame Labarbade.

Elles tinrent conseil, un soir, en tête à tête, tout en prenant une

tasse de thé que maman Labarbade arrosait de curaçao.

La maison ne _marchait_ pas, les fournisseurs se plaignaient. On avait

des démêlés avec le fruitier; la cuisinière prenait le parti du boucher

qui réclamait au moins des _à compte_. Il ne fallait même pas hausser la

voix quand on parlait aux domestiques. Mal payés, ils devenaient

insolents, tout prêts à déclarer qu'ils ne tenaient pas à la _barraque_.

Avisons, dit maman Labarbade. Les billets protestés, c'est peu

ragoûtant. Et quand ça se met quelque part. Brr! Défunt ton pauvre père

a eu trop de mal avec ces gredins d'huissiers pour que je ne les porte

pas dans ma basse. Il faut éviter ces gens-là. Pour ça, ma petite, je te

le répète, je te le dis tous les jours, je ne vois qu'un moyen. Prendre

quelqu'un en titre. Rien de plus facile; quand on te savait avec Terral,

on te laissait, respectant ce hérisson-là! Mais maintenant tu n'as qu'un

signe à faire. Réfléchis seulement, pas trop longtemps à cause des

billets à ordre, vois, choisis. Tu as bien, dans le tas, quelqu'un qui

te plaise? Non?... Voyons... Examine... Mais paye tes billets, Suzanne,

paye tes billets! On est honnête femme ou on ne l'est pas!

Cachemire recevait depuis quelque temps, tous les soirs dans sa loge, un

superbe bouquet de roses blanches, avec un camellia immaculé au milieu,

parfois un billet, d'autres fois une carte de visite avec des

protestations au crayon sur le carton porcelaine. Le tout signé René de

Navailles. L'enveloppe des lettres portait une couronne de comte,

gauffrée en bleu sur le vélin. Cachemire ne connaissait pas le nom, mais

elle connaissait l'homme.

M. René de Navailles était depuis quelque temps un des plus assidus

habitués du Vaudeville. On le voyait en habit noir démesurément ouvert,

avec des parements écarquillés à droite et à gauche, le camellia de

rigueur à la boutonnière, les coudes appuyés sur le velours rouge de

l'avant-scène, les mains coupées en deux par des manchettes

hyperboliques retenues par des émeraudes, les gants blancs, la cravate

blanche passée sous un col géométriquement rabattu et boutonné par un

brillant. Au physique un peu maigre, un peu pâle, l'air ennuyé, le

lorgnon incrusté dans l'arcade sourcilière, la moustache petite et

retroussée, les cheveux séparés au milieu du front par un coiffeur

géomètre. Toute l'élégance compassée et régulière d'un jeune homme

élégant qui baillait sa vie et usait un peu partout ses vingt-cinq ans

comme si la jeunesse était chose embarrassante ou inutile.

Dès l'abord, Cachemire le trouva de son goût par la simple raison

qu'elle aperçut, avant toute chose, les émeraudes des manchettes. Elle

s'informa.

--Comment, lui dit Antonia à qui elle parla de M. de Navailles, tu ne

connais pas le petit René, le jeune René, celui qu'Olivier Renaud

appelle René d'Anjou? Ah! çà mais, ton Terral t'a enterrée, ma fille, il

faut te refaire. Tu n'y es plus!

--Possible, mais enfin, quoi! Je ne le connais pas. Quel homme est-ce?

--Un homme charmant, un peu _crampon_, mais généreux; un homme comme il

faut. Du Jockey, s'il te plaît. Comment donc! C'est lui qui a inventé de

briser les cols carcans, et depuis ce temps-là on les appelle les _cols

Navailles_, tu ne sais pas ça?

--Non, dit Cachemire devenue songeuse.

--Et riche, ajouta Antonia. C'est un bon parti.

Le soir, en rentrant au théâtre, Cachemire dit à la concierge:

--S'il venait encore un commissionnaire apporter un bouquet, vous lui

remettriez ce billet!

--Mais ce n'est pas un commissionnaire, fit la concierge, c'est un

domestique, et galonné, Dieu sait!

--Raison de plus.

Le billet faisait savoir à M. le comte René de Navailles que

mademoiselle Cachemire consentait à le recevoir le lendemain dans

l'après-midi. M. de Navailles ne parut pas au théâtre ce soir-là, mais

Suzanne savait déjà que le domestique avait emporté le billet. Elle se

mit sous les armes le lendemain, et _manqua sa répétition_ pour attendre

M. de Navailles. L'huissier s'était présenté le matin avec la _broche_

du tapissier non payée. Madame Labarbade lui avait dit de patienter,

assurant que le solde ne tarderait pas à s'effectuer. «Inutile de faire

le protêt. Ce sera acquitté. Nous ne sommes pas des imbéciles!» Et

l'huissier s'était retiré en clignant des yeux. Mais il était temps que

Cachemire, menacée d'une inondation de dettes, se rattachât à quelque

branche un peu solide. Elle avait choisi la branche Navailles.

On sonna tout à coup, elle se regarda dans la glace, donna un tour à ses

beaux cheveux noirs et s'allongea savamment sur sa causeuse, les bras

nus dans sa robe de chambre, un _rôle_ à la main et les pieds jouant

avec des babouches.

Brusquement la porte s'ouvrit et madame Labarbade parut.

--Tu ne sais pas? dit-elle. Ce n'est pas le comte, C'est ton Terral.

Faut-il le congédier?

--Et pourquoi? demanda Terral d'un air railleur en se dressant derrière

maman Anaïs. Est-ce que je vous gêne?

La belle-mère parut un peu effrayée, puis elle voulut répondre, mais un

regard hautain de Fernand la fit reculer.

Elle se retira, grommelant, et télégraphiant, derrière Terral, des

signes d'intelligence à Cachemire.

Celle-ci n'avait pas bougé; elle demeurait sur sa causeuse, l'air

maussade et ne disant mot.

--Eh! bien? fit Terral. Qu'y a-t-il?... Du nouveau, ce me semble! On ne

m'attendait pas? Je te gêne? En vérité, je ne traîne pourtant pas

souvent mes souliers dans ton salon. Mais je conçois... le passé, c'est

fatigant, et je suis le passé... Voyons, sois franche, ma présence te

pèse... Pourquoi diable suis-je venu? dit-il en se promenant de long en

large, la main dans les poches.

Il avait l'air défait, pâle; ses yeux brillaient d'un éclat singulier.

Il se sentait mal à l'aise, comme après un accès de fièvre.

De fait, ses tempes et ses orbites brûlaient; toute la nuit précédente,

penché sur des cartes, il avait joué, disputé sa vie aux cartes,

perdu...

--Tu attends quelqu'un? dit-il brusquement, en se plantant tout à coup

devant Cachemire.

--Oui, dit-elle en souriant.

Terral devint un peu plus pâle, recula légèrement et dit:

--C'est bien!

Il alla droit à la porte.

--Eh! dit Cachemire, tu t'en vas?

--Oui.

--Sans m'embrasser?

--Oh! fit Terral. Point de comédie. Tu as de moi par-dessus les épaules.

Je le sens, je le sais bien. Si je suis venu, c'est qu'une sotte

habitude m'a poussé. Et puis,--et puis dans ce Paris, pas un réduit, pas

un ami, rien, personne! Au fond peu m'importe et pourtant... Ne crains

rien. Cette visite est la dernière. Je le conçois, Terral pauvre et

barbottant, te compromettrait. Est-ce que je veux te compromettre? Adieu,

va, adieu!

--Fernand, dit Cachemire en se levant et en allant à lui... Fernand!

--Quoi? fit-il.

--Tu vas me détester, tu t'en vas irrité. Pourquoi ne nous

quitterions-nous pas amis encore, puisque nous devons nous quitter?

--C'est juste, dit Terral amèrement. Voici ma main, tiens!

--Tu sais, fit-elle, je t'ai bien aimé, va...

--C'est possible.

--Tu ne me crois pas? Écoute, je t'aime encore, va... Je le sens... Oui,

je t'aime. Seulement, que veux-tu? Je suis née pour tout ce luxe... Je

ne pourrais pas vivre sans cela. J'aime mieux mourir jeune, éreintée,

poitrinaire et avoir eu tout, chevaux, voiture, cachemires, soupers, le

diable! Tu m'as donné tout cela, tu ne peux plus me le donner. Je vais

ailleurs, il ne faut pas m'accuser. C'est ma nature. Mais si tu

voulais,--songe donc,--si tu voulais, vois-tu, cette vie-là, nous la

partagerions... Tu en aurais ta part... Tu sais, je me cacherais comme

autrefois--pour t'aimer--et ce luxe, qui est ma vie, je te l'apporterais

chez toi, en te disant: Voilà ta part!

--Tu es folle, dit Terral en la repoussant, et tu te trompes toi-même,

aveugle que tu es. Demain, pas plus tard que demain, tu songerais à me

fuir, comme tu y penses à présent. Et qui te dit que je toucherais à ta

part de festin?... Misère, je suis tombé bien bas, mais je ne suis pas

encore de ceux-là. La lutte, oui, la lutte à main armée au besoin,

contre tout et contre tous, mais la bataille et non pas la vie hideuse

de celui qui marche derrière une femme, et ramasse les miettes d'un pain

mal gagné! j'ai pu t'emprunter quelque chose, je croyais te rendre tout

et davantage, mais accepter... Tu ne sais donc pas ce que tu me

proposes-là? Parbleu, non, tu ne le sais pas. Seulement un jour

viendrait où tu me jetterais le tout à la face et où je rougirais

d'avoir... car j'ai bien peur, imbécile que je suis, de pouvoir encore

rougir.

--Ah! tu es bête, va! s'écria Cachemire moitié souriante, moitié

blessée... Si tu savais!

Un coup de sonnette coupa net la phrase qu'elle allait commencer. Elle

tressaillit...

--C'est _lui_? demanda Terral froidement.

Cachemire ne répondit point.

--Je ne voudrais pas le rencontrer, continua Terral dont la voix

tremblait.

Sans répondre, Cachemire ouvrit une porte qui donnait sur l'escalier de

service par l'appartement de madame Labarbade.

--Tu reviendras? murmura Cachemire.

--Jamais, dit Terral.

Il sortit.

Cachemire referma la porte sur lui, et avec un soupir:

--Eh! bien, dit-elle, tout compte fait, j'aime mieux cela. C'est plus

simple.

Elle prit un air souriant pour recevoir M. de Navailles.

Terral était déjà dans la rue.

Il s'arrêta un moment sous les fenêtres, il regarda ces rideaux de

guipure, les rideaux de cette chambre où il s'était éveillé parfois

avant Cachemire, où il la contemplait dormant.

Il se revoyait lui-même rayonnant, audacieux... Ce passé datait d'hier.

Et maintenant!...

Il fût demeuré là longtemps peut-être, mais il remarqua, à côté de lui,

le cocher d'un coupé qui le considérait du haut de son siége. Ce coupé

portait les chiffres RN entrelacés et surmontés d'une couronne de comte.

Terral devina. Il s'éloigna, secouant cet attendrissement subit--et

bête, pensait-il.

Au coin de la rue, il aperçut, passant dans une voiture découverte avec

une femme, un jeune homme qui le salua de la main--à l'espagnole,--et

lui jeta un:

--Bonjour, cher!

C'était Adolphe, le petit Adolphe, qui se rendait au Bois.

Terral haussa les épaules et continua sa marche, ne songeant plus déjà à

Cachemire, et se retrouvant en face de cette pensée qui l'obsédait

maintenant, se dressait devant lui à toute heure et partout: la misère!

M. le comte René de Navailles était le dernier héritier d'une famille

illustre. L'histoire des Navailles est écrite en lettres d'or et de

sang, dans les annales de l'Auvergne. Gontran-Raoul-Hubert, comte de

Navailles, seigneur d'Yprevard, fut un des compagnons de plaisirs et de

chasses à l'homme de ce l'Espinchal, dont Fléchier raconte l'histoire.

Ce Navailles n'échappa que par hasard à la justice des Grands Jours, se

réfugia à la cour de Savoie, obtint des lettres de grâce, et fit amende

honorable devant le Parlement de Paris, un cierge de six livres à la

main. Son fils, tué à Fontenoy, était le père de ce comte de Navailles

qui mourut sur l'échafaud le 5 thermidor, laissant deux héritiers, l'un

capitaine à l'armée de Condé, l'autre compagnon de voyage de

Chateaubriand, en Amérique. L'aîné devait être fait pair de France au

retour des Bourbons, et mourir d'apoplexie à la tribune. Le cadet,

grand-père de René de Navailles, continua à voyager, fit le tour du

monde avec Dumont d'Urville, se composa une superbe collection

ethnologique, écrivit même plusieurs volumes de relations scientifiques,

et vit son nom plusieurs fois cité parmi ceux des naturalistes qui

pouvaient prétendre à une place méritée sur les banquettes de

l'Institut. Il fut un causeur charmant, hôte assidu des soirées de

l'Arsenal, fort apprécié de Nodier et de Cuvier, ces deux _aimables

illustres_, l'érudit le plus charmant, et le savant le moins empesé de

cette époque. Ce M. de Navailles versa même, dit-on, dans l'utopie.

Personne ne lui en fera un crime. Il plaida pour Saint-Simon, lui,

vieillard, à l'heure où les jeunes gens seuls s'enrôlaient sous la

bannière saint-simonienne. Vivement épris des choses de l'idée, ce

petit-fils des terribles châtelains de Clermont apporta une somme

considérable aux fondateurs du _Globe_, et jamais un inventeur ou un

chercheur ne frappa vainement à sa porte.

Il mourut vieux, laissant un fils, Charles de Navailles, qui avait

embrassé, malgré ses conseils, la carrière militaire.

Ce fut le père de René de Navailles.

Le nom de Charles de Navailles menaça un moment de devenir illustre, à

côté des noms de ces généraux africains, les Lamoricière, les

Changarnier, les Bedeau, les Cavaignac; il s'était fort distingué à la

retraite de Constantine, sous les ordres du général Clauzel.

Mais une blessure assez grave mit le comte, jeune encore et pouvant

espérer à tous les honneurs, hors du service militaire. Il eût pu, sous

le dernier règne, aspirer à d'autres faveurs et l'on crut un moment

qu'il occuperait un fauteuil à la pairie. Mais le comte était mal vu au

château. Ancien garde du corps, on soupçonnait quelque peu son

orléanisme de nouvelle date. Ces soupçons irritaient M. de Navailles

plus que de raison, il apprit qu'on s'occupait de lui chercher une

place; mais il refusa nettement, demeura en dehors de toute politique,

se maria, devint veuf, vit passer la révolution de Février et le nouvel

Empire sans acclamer ni protester, et mourut en 1855, laissant le

souvenir d'une élégance suprême et toute française.

Le nom de Charles de Navailles avait été prononcé jadis à l'occasion de

toutes les fêtes et de toutes les excentricités. Grand sportman, il

avait battu les chevaux anglais, sur le terrain britannique, à une

époque où les chevaux français occupaient un rang fort inférieur; grand

chasseur, il remportait le prix aux chasses du roi Charles X. On citait

de lui des traits dignes de Lauzun; on parlait de certaine causeuse qui

valait bien la cheminée tournante de d'Argenson; ses duels étaient

illustres et c'est lui qui était monté à l'assaut de Constantine, sans

éteindre son cigare et sans ôter ses gants. Son dernier mot, en mourant,

avait été celui-ci:

--Du moins j'ai laissé intact le vieux blason et j'ai suivi la coutume

des Navailles: point de fille! Mon héritier est un fils.

Ce fils, dernier rejeton de la race, était cet aimable René, célèbre sur

les champs de courses, illustre au Café-Anglais, le petit René, le René

d'Anjou du journaliste Olivier Renaud. C'était pour lui assurer une

centaine de mille livres de rente que ses aïeux avaient risqué leur tête

contre la justice du roi et contre la justice du peuple. Le petit-fils

du pair de France s'habillait en jockey, toque rouge, veste jaune, et

courait les steeple-chase en tutoyant son groom. Il ne disait, ne

savait, n'écoutait rien; il s'habillait, se déshabillait, se rhabillait,

passait de l'écurie au boudoir et pensait à _Miss Amelia_ en courtisant

Cidalise. Il était partout, sans s'amuser nulle part. Il cherchait, Don

Juan de l'émotion, une distraction, un tressaillement. Il était blasé

sans le savoir. Il parlait peu et parlait trop. Il s'était habitué à

bâiller élégamment. Il s'était composé un langage hybride, mélange

d'anglais d'écurie et de français de coulisses. Il trouvait les pièces

_idiotes_ et la musique _infecte_. Il posait en axiome que madame

Viardot est une _gêneuse_ à côté de mademoiselle Thérésa. Quand il

parlait de son aïeul, l'ami de Bougainville, il l'appelait _le vieux

raseur_. Sa trivialité de langage contrastait avec sa tenue correcte. Il

se départissait pourtant de cette attitude de soldat prussien. Ce _héros

du grand Seize_ avait, un matin, jeté une partie de la vaisselle du

Café-Anglais sur le boulevard. Mais sa principale journée,--sa journée

glorieuse,--c'était le premier dimanche d'une foire de Saint-Cloud où il

avait dévasté une boutique de pain d'épices en refusant de rien payer.

Le marchand avait pris M. le comte au collet et l'avait traîné devant le

commissaire, entre deux rangées de huées. Quand il y songeait, deux ans

après, René de Navailles en riait, disait-il, _comme une petite folle_.

Tel était l'homme que Cachemire avait promis d'adorer.

Il avait pourtant ses manies. Antonia l'appelait un _empêcheur de danser

en rond_.

--Ma chère enfant, dit-il un soir à Cachemire, est-ce qu'il n'y aurait

pas moyen d'envoyer ton théâtre au diable? C'est ennuyeux, les jours de

courses et les soirs de soupers. Encore si l'on te donnait des rôles!

--Le fait est, répondit-elle en faisant la moue, que c'est passablement

ennuyeux. Quelle fatigue!

--_Un rasoir_, répliqua M. le comte René de Navailles en allumant un

londrès.

--Et puis, continua Cachemire, ne m'ont-ils pas retiré le rôle de la Fée

des Eaux, dans la pièce qu'ils montent. Une féerie, je vous demande!

Moi, j'ai maintenant un pauvre petit rondeau, rien de plus!... Et quel

rôle, La Pluie! On va m'ennuyer avec ça, me _monter des scies_.

«Mademoiselle Cachemire, dite la _pluie qui marche_. Elle est _amusante

comme la pluie_, etc.» Un tas de bêtises! Tandis qu'il y avait un

_travesti_ superbe. Ah! bien oui, le travesti. Bernique! c'est Flore

Hardy qui a le travesti! Une grande fadasse comme ça... Ah! que je les

lâcherais avec plaisir!

--Quand passe-t-elle, cette pièce?

--Lundi.

--Et c'est aujourd'hui?

--Jeudi.

--Lâche-les. Il fait beau. Nous irons à Trouville. J'ai un costume de

bain à essayer. Rayé noir et jaune, avec des clochettes au bonnet. Le

fou--baigneur. J'aurai un succès!

--Tiens, fit Cachemire, j'irais bien à Trouville. Je ne connais pas la

mer.

--Allons donc?

--Parole!

--Alors, c'est décidé... nous partons!... Au diable, ton régisseur!

--Veux-tu faire une chose bien faite? dit Cachemire. Attendons à samedi.

C'est la répétition générale. Je les laisse en plan au milieu de la

pièce. Ah! quelle chance!

--Attendons, fit René de Navailles.

Le samedi, devant ce public des répétitions générales qui est, à peu de

chose près, le public des premières représentations, auteurs, acteurs,

journalistes, directeurs, amis des amis, mères d'actrices, coiffeurs et

couturières, la toile se leva sur le premier acte de la féerie--une

tentative de littérature _fantaisiste_ qui ne devait pas réussir au

Vaudeville. Les décors étaient posés, la scène remplie par les artistes.

Quelques-uns n'avaient pas leur costume encore, et répétaient en habit

de ville. On voyait le Génie des Eaux en paletot brun causer avec la

nymphe des Fontaines vêtue de gaze. Les quatre ou cinq auteurs de la

pièce, logés dans une avant-scène, faisaient leurs observations. Le

directeur, à côté d'eux, se levait parfois furibond, jetait un conseil

menaçant à un acteur, et tempêtait contre les machinistes. Messieurs de

la censure écoutaient. A l'orchestre, les amis des auteurs commettaient

des _mots_ trempés de vinaigre. Vint l'entrée de mademoiselle Cachemire.

--«Que vois-je? dit alors Le Génie des Eaux, j'aperçois ma fidèle

alliée, la Pluie!»

Le chef d'orchestre leva son archet et les musiciens jouèrent les

premières mesures du rondeau de _la Pluie_.

Mais la Pluie manqua son entrée.

Les acteurs se regardaient entre eux, regardaient la coulisse,

interrogeaient l'avant-scène des auteurs.

--Eh bien! et mademoiselle Cachemire? disait le directeur...

--Mademoiselle Cachemire! criait le régisseur.

--La pluie est absente, murmurait Olivier Renaud à l'orchestre. Qu'on

aille chercher saint Médard, il la fera venir.

A quoi répondait Paul Duchemin:

--La pièce a de la sécheresse.

Il y avait tumulte sur la scène. Tout à coup, grande marque de

satisfaction. C'était Cachemire. Elle faisait enfin son entrée. Jupe

courte, corsage de soie verte, coiffure de brillants. Marcelin avait

dessiné le costume. Elle s'avança sur le devant de la scène, sourit à

quelques amis, et entama son rondeau:

Je suis la pluie,

Souvent j'ennuie

Quand j'apparais, trempant les hori_zons_

Et la bergère

Dans la chaumière

Avec Colin rentre ses blancs mou_tons_

Je suis la pluie! Avec moi le tonnerre

Marche grommelant....

--_Grondant_, dit un des cinq auteurs. Il y a _grondant_. _Grommelant_

aurait un pied de plus. Le vers serait faux.

--Il y a _grondant_, répéta le régisseur.

--_Grondant_, _grommelant_. Qu'est-ce que ça fait? dit Cachemire en

haussant ses épaules blanches de poudre de riz.

Elle fit une moue dédaigneuse et poussa un soupir ennuyé en regardant

les fauteuils d'orchestre.

Le directeur parut ébahi, risqua une observation. Le régisseur s'était

approché de Cachemire, lui mettant sous les yeux le manuscrit même des

cinq auteurs.

--Ah! au fait, dit-elle, ça m'est bien égal! D'ailleurs je ne le sais

pas, mon rondeau!

--Eh bien! on vous mettra à l'amende, répliqua le directeur du bord de

sa loge.

Cachemire ne répliqua point, se retourna et passa dans les coulisses.

Les acteurs en scène se regardaient. Olivier Renaud riait dans sa

stalle. Le régisseur bondit, partit comme une flèche, et une fois dans

la coulisse:

--Mademoiselle, dit-il à Cachemire qui se tenait au milieu d'un groupe

d'artistes et de figurantes, il s'agit de répéter sérieusement ou de ne

pas répéter du tout. Vous moquez-vous de nous, par hasard?

--Pas le moins du monde, dit Cachemire. Mais je me moque du rôle. C'est

une _panne_. C'est absurde. Me faire chanter l'air de _Margot_, un air

vieux comme les rues. Je n'en veux pas, je refuse le rôle.

--Où allez-vous?

--Je vais me déshabiller!

Le lendemain, l'engagement était rompu, Cachemire était assignée par

son directeur, et partait pour Trouville avec M. René de Navailles.

Elle ne connaissait point la mer. Quand on la lui montra, elle la trouva

ridicule. Tout le monde ne comprend pas cette voix qui parle si haut de

l'infini.

Les journées d'ailleurs n'étaient que d'amples mascarades. La vie des

bains de mer pour les femmes c'est le mouvement perpétuel, c'est la

fièvre, pour les maris c'est un peu l'ankylose. Madame va, vient,

s'habille, babille, ôte une robe, en remet deux, change de costume comme

les princesses de féeries, multiplie les rubans, décuple les glands, les

pompons, centuple, accumule les cocardes. C'est une consommation

frénétique de toquets, de tuniques, de chignons, de jupes courtes, de

cannes longues, de bottines jaunes, de cheveux rouges. C'est une course

éternelle de la plage au salon, du salon au théâtre, de la vase noirâtre

au parquet luisant, des crabes aux rinceaux, de la lame au piano. Quelle

fatigue! Quelle intensité de vie dans ces corps féminins pour supporter

une telle gymnastique! Cependant, monsieur se promène, s'assied, bâille,

regarde, joue. Les paysages qu'il contemple sont peu récréatifs: quelque

salle de Casino, une règle de jeu de l'écarté collée au mur, l'affiche

des règlements du cercle. Dans un coin de méchantes croûtes, des

tableaux à vendre. Çà et là, des bougies à abat-jour vert pour le soir.

Il va au café. Les stores baissés cachent la vue de la mer immense. On

se croirait rue du Sentier. Des boks de bière, des journaux qui

traînent, des mouches qui volent. Un bruit de billes de billards. C'est

l'ennui. Le salon de lecture n'est pas plus gai. Des journaux déchirés,

des revues non coupées. Il faut marcher doucement pour n'éveiller pas

les gens qui dorment. Et le soir, pour se distraire, quelque concert,

quelque bal. C'est la Vie des Eaux. Et pas un, peut-être, pas une n'a

respiré à quelque pas de là le sain parfum de cette terre normande,

noire et profonde, l'air qui passait sur ces haies ombreuses et grasses,

sur ces terrains verts, où paissaient les moutons forts et gourmands.

Cachemire s'amusa un moment à faire mouiller par la vague mourant sur le

sable, le bout de ses bottines, à regarder les crabes courir obliquement

sur la grève, à lorgner les baigneurs dont les silhouettes grêles se

dessinaient près des cabines. Elle faisait deux ou trois toilettes par

jour. Elle restait sur une chaise, au milieu de ce fourmillement de

jupes et de corsages rouges, bleus, blancs, fouillis de couleurs,

élégance de bal masqué, et caquetait avec M. René de Navailles qui ne

tournait point la tête de peur de déranger un seul de ses cheveux. La

plage l'intéressa un jour, deux jours. La fashion a su faire, du bord de

l'Océan, un musée de gravures de mode. Elle les feuilletait, une à une,

puis s'ennuyait. Le soir, elle allait au concert, s'ennuyait encore, ou

bien elle prenait une voiture, et, en compagnie de René, courant la

vallée d'Auge, avec les chemins herbus et les vertes allées, les

horizons vastes, les pommiers, les moissons hautes, les maisons

couvertes d'ardoises, enfoncées dans les vergers, elle s'ennuyait

toujours. La côte de Grâce et son panorama infini, ensoleillé, plein

d'eau, plein de ciel, plein d'espace, la fatiguait. Elle remarquait,

d'ailleurs, ou du moins René de Navailles remarquait pour elle, que sur

la plage, au concert, au Casino, on l'évitait. Le _Cant_ bourgeois

semblait établir autour d'elle une façon de barrière. Ils quittèrent

Trouville, revinrent à Paris, et, presque sans s'y arrêter, prirent

gaiement la route de Bade.

Bade! Le paradis des fous!

Pendant ce temps, madame Labarbade transformait doucement son genre de

vie. Elle était allée, un matin, chez un photographe. L'envie de son

portrait la démangeait. Le photographe,--_Photographie de l'Étoile, au

rabais, boulevard Sébastopol_,--était un loustic, fruit sec de l'atelier

de Bouguereau, qui eut, avec maman Anaïs, le petit mot pour rire.

--A la bonne heure, disait madame Labarbade, voilà ce que j'appelle un

photographe charmant! Je vous enverrai des pratiques.

--Inutile, répondait l'autre. Vous me rendriez beaucoup plus heureux en

venant plus souvent vous-même.

--Voyez-vous ça... Lovelace!...

--Eh! eh! Lovelace a croqué des pommes moins appétissantes que vous!

Madame Labarbade était enchantée. Elle aspirait cet encens avec un

sourire olympien.

Quand elle s'éloigna, elle lança au photographe une oeillade qu'il ne

dut pas oublier.

Il s'appelait Firmin Monséchard.

--Firmin! Quel joli nom! se disait madame Labarbade. Firmin!

Elle le gardait dans sa bouche, comme un bonbon fondant. Ce Monséchard,

avec ses vingt-huit ans, ses cheveux longs et gras, son _bagout_ de

rapin l'avait bouleversée. Elle songeait à l'épouser. Mais elle se

ravisa en pensant aux lendemains du mariage. N'importe. Maman Anaïs

était sur une pente glissante, et Firmin Monséchard ne lui sortait pas

du cerveau. «Lovelace en a croqué de moins appétissantes!» Tout le jour,

cette phrase se modulait à son oreille ou sautillait devant ses yeux. Il

fallut retourner à la photographie pour voir l'_épreuve dans le baquet_,

et l'épreuve séchant dans l'atelier, et le portrait collé sur le carton.

Madame Labarbade n'était pas assez stoïque pour résister à tant

d'assauts. Puis la chair est faible. Et c'est ainsi que pendant que

Cachemire tentait à Bade la fortune, accompagnée de René de Navailles,

maman Anaïs cédait aux sollicitations d'un photographe, et commanditait

de deux mille francs ce fond de portraitiste,--car Firmin Monséchard

était bien insinuant et le commerce de la photographie va si mal!

A Bade, Cachemire avait trouvé le pays de son rêve. Une ville petite,

proprette et gaie, où le plaisir est roi, la fantaisie souveraine,

l'imprévu demi-dieu. Le bruit de l'or, le tapis vert, la promenade sous

les sapins, les courses dans la forêt avec des voitures jaunes et des

cochers en veste rose, le défilé devant la Conversation, la musique

autrichienne, les verroteries, les sculptures, les curiosités de la

Forêt-Noire, une foire de Saint-Cloud perpétuelle, mais plus élégante,

plus surprenante et plus folle. Le soir, le théâtre, la musique, Paris,

Paris partout, le Paris du bruit, des fêtes et du plaisir. Elle saluait

cent figures de connaissance en une heure. Elle était au diable, libre,

et pourtant elle n'avait pas quitté la rue Taitbout. Olivier Renaud

était là, Antonia était là, le petit Barberino était là, M. Gontran de

Rives était là.

Elle lui avait même parlé.

--Eh bien! qu'est-ce que vous devenez?

--Moi? Je me range, que voulez-vous! Vous croyez que je suis à Bade pour

jouer, je parie? Non. Tout simplement pour prendre des bains de

bourgeons de sapin. _Hôtel à la Cour de Darmstadt._ C'est bête comme

tout. Mais c'est comme ça. Et croyez-vous, ma chère amie, que

l'hydrotérapie me réussit mieux que le souper. C'est un fait.

--Mais vous devenez lugubre, alors!

--Pas tant que ça. Je songe à me marier, voilà tout. Les petits marmots!

Ah! les marmots! Je souhaite que vous en trouviez un, un jour, sous un

chou. Vous verrez. Adieu. Et bonne chance!

--Il est niais, ce de Rives, avait-elle dit.

--Un poseur, avait ajouté M. de Navailles.

Deux pas plus loin, ils rencontrèrent Olivier Renaud, riant beaucoup.

--Vous êtes gai, fit Cachemire.

--Je crois bien. Je n'ai pas ri comme cela depuis le soir de votre

répétition, vous savez. Figurez-vous, j'avais fait le chemin de

Strasbourg à Paris avec un charmant compagnon, très-spirituel et

très-gai, qui revenait de Suisse. Il était enchanté de Bâle, des wagons

helvètes et parlait avec reconnaissance de Zurich et de son lac. Nous

avions causé de choses et d'autres; il avait bien voulu m'avouer qu'il

voyageait pour son plaisir, et je lui avais répliqué que je m'étais mis

en route pour mes affaires. Il voulait voir le Rhin, je voulais étudier

un coin de l'Allemagne. Il était bien convenu que nous ferions le voyage

ensemble. J'avais un moment quitté mon compagnon, à l'arrivée, et je

m'étais mis tout seul en route vers la Maison de Conversation. Mais la

première figure que je devais rencontrer en y entrant, c'était la

sienne. Il regardait le tapis vert et jouait. Le premier jour, il perdit

une somme assez ronde, le second jour, il perdit une somme plus forte,

le troisième jour il était complétement dépouillé.--«Bah! se dit-il, il

me reste ma chaîne de montre.» Le voilà parti chez un orfèvre de la

Léopold-Strasse; il engagea sa montre pour une dizaine de frédérics

d'or, et revint triomphant. «De cette façon, je pourrai regagner Paris

dès ce soir et j'en serai quitte pour quelques louis! Quant à la Maison

de Conversation, du diable si j'y reviens!» Dix minutes après, il avait

perdu les frédérics d'or de sa chaîne de montre. «Eh bien! fit-il,

n'ai-je point mes boutons de manchettes?» En effet. Les boutons de

manchettes engagés, il réfléchit qu'une pièce d'or peut refaire une

fortune en un quart-d'heure. Il joua les boutons de manchette. On trouve

toujours à emprunter. Il emprunta; pendant ce temps, l'argent demandé à

Paris arrivait. L'argent venu, il le joua encore. Un ami, qui le

rencontra et qui partait pour la France le soir même, le jeta dans le

wagon et le ramena de force chez lui. Bref, mon compagnon revint au

boulevard, sans avoir vu le Rhin, maussade, ennuyé, Bade lui ayant fait

oublier la Suisse, ses beautés et ses surprises... Et celui-là voyageait

pour son plaisir!

--Tiens, dit Olivier Renaud, vous ne riez pas. Je parie que vous avez

perdu?

--Des sommes folles, dit Cachemire. Mais c'est amusant. Ce râteau, gai

comme tout!

--D'autant plus que la veine reviendra, fit René de Navailles. J'ai un

_fétiche_.

--Lequel?

--Un décime avec une croix.

--Excellent! dit Olivier Renaud.

--Et moi, fit Cachemire, un morceau de corde de pendu. Un imbécile qui

s'est _éteint_ d'amour pour Olympe Gérard.

--Parfait, dit encore Olivier. Venez-vous voir la Trinkhalle? C'est

encore un autre fétiche.

--C'est ça, dit Cachemire, et vous nous raconterez les histoires peintes

là-dessus.

--De jolies peintures, fit Olivier. Le Goetzenberger qui en a

accouché, était un fameux drôle. Pas plus de couleur que sur la main.

Tenez, voici l'histoire de l'_Image de Keller_, et du château de

Neuwindeck. Connaissez-vous? Non. Voici:

«Un chevalier de Thuringe, passant un soir près de Lauf, s'arrête au

château de Neuwindeck pour y passer la nuit. A travers les herbes qui

envahissent la porte d'entrée, il se fraye un passage jusqu'à la salle

des chevaliers. Sur son chemin, personne. L'abandon, l'ombre, le

silence. Mais dans la grande salle, il aperçoit une jeune fille vêtue de

blanc, assise, et l'oeil fixé sur les dalles. Ça vous amuse?

--Oui... si vous voulez.

«Le chevalier fit quelque bruit. Elle se lève, le salue, et ses grands

yeux bleus brillant dans un visage pâle, semblent interroger l'étranger.

«--C'est l'hospitalité que je demande, damoiselle,--je dis

_damoiselle_,--et le pain et le sel qu'on offre aux errants.

«La jeune fille s'inclina, apporta une coupe et du vin, de la venaison,

et des fruits. Point de pain ni de sel.

«--Ce château est le vôtre? dit le chevalier.

«Elle inclina la tête et demeura silencieuse.

--Pas bavarde! fit René de Navailles.

--Vous allez voir.

«--Le seigneur de ce logis est-il donc absent? continua le jeune homme.

«Elle étendit la main vers les portraits de la muraille, et répondit

lentement:

«--Je suis la dernière du nom!

--Ah! très-joli! fit le dernier des Navailles.

«La légende, continua Renaud, dit naïvement que, tout en causant, le

chevalier «était souvent revenu à la bouteille,» et la très-sceptique

brochure qu'on vous vendra à Bade pour quelques kreutzers ajoute: «_Il

n'est donc pas surprenant qu'il se sentît le coeur épris._» Bref, le

chevalier proposa à la jeune fille de l'épouser.

»--En vérité! s'écria-t-elle.

»Et sa pâleur sembla soudain se colorer, elle se leva, prit deux anneaux

dans un reliquaire, et sur ses blonds cheveux posant une couronne de

romarin:

»--Venez, dit-elle au chevalier.

»Elle marchait. Il la suivit. A l'entrée de la chapelle, deux

chevaliers, couverts de leurs armures, se tenaient roides et comme

pétrifiés. A la vue de la jeune fille, ils quittèrent leur attitude, et

le chevalier les vit marcher à ses côtés. Des cierges brûlaient dans la

chapelle, éclairant les visages de marbre des morts couchés sur leurs

tombes. Au milieu de la chapelle, la statue de bronze d'un évêque revêtu

de ses ornements pontificaux, s'élevait, les mains jointes. La jeune

fille toucha du doigt l'évêque de bronze, et la statue se dirigea

lourdement vers l'autel. Alors, les lèvres d'airain s'agitèrent,

l'oeil sombre s'illumina, et de cette poitrine de bronze, la voix de

l'évêque fantôme sortit, et cette voix disait:

»--Kurd de Stein, prenez-vous pour femme, Bertha de Windeck, fille du

comte de Windeck?

--C'est gai comme tout, ce que vous nous racontez-là, dit René.

--Vous l'avez voulu: fit Olivier.

»Ici les légendes, qui s'accordent à peindre la terreur du chevalier,

diffèrent sur le dénouement. Les unes veulent que, soudain, le coq ait

chanté, et dissipé de sa voix claire ce tourbillon de fantômes, et que

le chevalier se soit retrouvé évanoui, «dans les hautes herbes de la

cour, auprès de son cheval fidèle.» Les autres, plus sévères, font

engloutir par la terre entr'ouverte, Kurd de Stein qui répondit: «Oui,»

à la question de l'évêque de bronze. Ce dernier et terrible dénouement

se retrouve, absolument semblable, dans une légende espagnole qui fait

épouser à don Juan, une morte fiancée, et le foudroie au moment où il

passe son anneau aux doigts glacés de la jeune fille. Il est assez

curieux que cette lumineuse Espagne emprunte ainsi ses brumeuses

terreurs aux légendes du Rhin.

--Ça m'est égal, la lumineuse Espagne! dit René.

--Eh! bien, moi non, fit Cachemire. Je voudrais voir ça, l'Espagne!

--Toujours est-il, conclut Olivier Renaud, que je viens de vous réciter

l'article que j'envoie ce soir à mon journal. C'est de la primeur. Du

Renaud inédit. Au revoir!

Le soir, Cachemire gagna dix ou douze mille francs.

Cachemire jouait ainsi, perdait, rejouait, regagnait, enfiévrée, le sang

à la tête, heureuse, se montrant à la Lichtenthal, au théâtre, au

Vieux-Château, avec des mises éclatantes, des bijoux superbes, un peu

maquillée déjà, toujours séduisante. Que de jaloux et de jalouses! Elle

se moquait bien du théâtre. Cette ville de Bade, quelle scène où elle

s'étalait, se montrait, se sentait admirée et applaudie. Elle en venait

à aimer ce René de Navailles, comme un moment elle avait aimé M. de

Bruand, pour tous ces triomphes! Elle était la reine de ces allées

superbes, l'enviée, la fêtée, la charmeresse! Alors quand elle songeait

à son enfance, à sa jeunesse, au bateau qu'elle passait, à son père

s'asphyxiant sur ses fourneaux, à la brave femme qui l'avait recueillie

et qui était morte, à Madame Herbaut, à Joseph, à ce foyer d'honnêteté

qu'elle avait fui:

--Il y a des gens, se disait-elle, qui trouvent le bonheur dans la

vertu! Sont-ils bêtes!

La malheureuse les _plaignait_.

X

La couche d'orgueil que Terral portait en lui s'était comme soulevée à

cette idée qu'il pouvait recevoir de l'argent de Cachemire. Il était de

ces gens qui rêvent le crime et qui reculeraient devant la honte. C'est

par horreur de la boue qu'ils marchent dans le sang. Il revint chez lui,

accablé. Son logis à présent était redevenu morne et presque aussi

lugubre que jadis--plus sinistre, car Terral avait dépensé de sa

provision d'audace. Tout ce qu'il avait pu vendre était vendu. Les

tableaux, les bronzes partis. Çà et là quelques bimbelots encore

accrochés, traînant--la momie du luxe. Un lit, une table, quelques

chaises. Rien de plus. Cette vue serrait le coeur de Terral. Il avait

envie de pleurer ou de crier. Il se barricadait là comme dans un antre.

Si l'on sonnait, il n'ouvrait pas. On pouvait le surprendre, le voir

ainsi misérable. Quelle honte!

Il se laissa tomber sur son lit, rêvant.

--Étrange fille, songeait-il. Certes elle ne m'aime plus. Mais elle

voulait me sauver. Et ce sacrifice banal pouvait me tirer du mauvais

pas.... il me faut si peu d'argent! Combien? Qui sait! Dix louis! La

chance est terrible. En une heure, dix louis peuvent devenir une

fortune. Avec dix louis j'irais à Baden, essayer ma martingale...

Il allait à un petit tiroir où il enfermait des fèves, traçait à la

craie, sur sa table, un jeu de trente et quarante et jouait.

Les fèves figuraient l'enjeu. Elles se doublaient, se triplaient. Il

gagnait, gagnait toujours... Au lieu de fèves, mettez des florins, ce

gain eût été une fortune.

--Parbleu, se disait-il, je la tiens, ma martingale. Infaillible. Il

faut absolument que je la risque. Oh! réparer la brèche, me reconstruire

une richesse, et vivre. Car je n'ai pas su vivre.

Sa pensée le reportait soudain vers Suzanne.

--Mais je ne pouvais pas accepter, non. C'eût été infâme. Et pourquoi

infâme? J'ai des pudeurs que je ne me connaissais pas. Jolis, mes

scrupules. A quoi bon? Dix louis, et c'est assez! Eh! bien, est-ce que

je n'aurais pas pu le lui rendre, cet argent? Elle prêtait, elle ne

donnait pas. J'ai été un sot!

Puis se levant, allant à la porte:

--Après tout, quoi, il est encore temps. Je monte. Je sonne. Cet argent,

je l'accepte! Elle me le donne. Je l'ai dans les mains, là. Je

l'emporte. J'attends le soir. Je joue. Je gagne. C'est bien... Je...

Oui, j'y vais!

Il boutonnait son habit, cherchait son chapeau.

Il s'arrêta brusquement.

--Et si j'allais rencontrer un de ses amants chez elle. Cette fois, je

n'aurais pas le droit de le tuer comme M. de Bruand: s'il me

connaissait, il raillerait. Écrire? La lettre peut se perdre. Non. Et

puis, non, décidément, pas de son argent, à elle. C'est fini. Qu'elle

aille où son destin la pousse, et moi aussi!

Pourtant, il lui fallait un enjeu--il redemandait un levier; où trouver

ce qui était sa vie? Il fallait donc recommencer ces âpres chasses à

l'or d'autrefois, il fallait espérer au lieu de jouir, attendre au lieu

de posséder. A qui se livrer? A qui emprunter? Il devait, il devait

partout. Demander encore, c'était dévoiler le secret de sa misère.

--Pas d'amis! se disait-il accablé par le vide qu'il avait fait autour

de lui, au temps où dédaigneux de toutes choses, confiant en sa force,

il criait le _moi seul!_ de Médée.

Pas d'amis!

Il cherchait, interrogeait, fouillait ses souvenirs et dans cette nuit,

dans cette foule qui l'entourait, il ne trouvait qu'un nom, un seul.

Bourdenois,

--Oui, Bourdenois. Mais qu'est-il devenu? Sombré! Perdu! Oublié!

Bourdenois! Celui-là peut-être aurait pu le sauver. Le Titan se

raccrochait à l'enfant; l'homme fort regrettait le _naïf_. Terral

s'arrêta longuement devant ce nom, plein du passé, et, peu à peu, comme

si la lumière s'était faite en lui, il se rappela qu'il l'avait vu

imprimé, çà et là, ce nom, il ne savait où,--dans des comptes-rendus de

journaux peut-être.

--Qui sait? Bourdenois est peintre... C'est peut-être lui dont parlait

la critique...

--C'est lui, se dit bientôt Terral, l'idée confuse prenant corps et se

fixant... Je suis sauvé!

C'était le cri de l'égoïsme à la mer. Dans ce grand naufrage, Bourdenois

restait seul. Il alla à Bourdenois.

Terral entra dans un cabinet de lecture, demanda le livret du Salon,

chercha à la lettre B, et poussa un grand soupir comme si on venait de

lui enlever un monde des épaules.

Il avait lu:

BOURDENOIS (Charles-Henri), né à Mussidan (Dordogne), élève de M.

Cabanel.

_Rue d'Enfer, 11._

Les Femmes de proie. Mademoiselle Cachemire · 第 18 / 23 题