Les cahots de la voiture secouaient M. de Bruand et lui arrachaient des
plaintes sourdes. Parfois une sanglante écume venait à ses lèvres, et le
médecin ou Fargeau l'essuyait. Le docteur tenait la main de Léon et lui
tâtait le pouls. La fièvre gagnait.
--Nous ne sommes qu'aux Champs-Élysées? dit le médecin en regardant par
la portière, et les minutes sont des siècles. Un tour de roue peut être
mortel. M. de Bruand a-t-il un ami de ce côté chez qui il puisse être
transporté?
--Il a un hôtel à lui.
--Parbleu, l'hôtel de Cachemire.
On arrêta les chevaux. Fargeau courut à la grille, sonna. Constance vint
ouvrir.
--Vite, un lit; et appelez les gens. Monsieur se meurt.
--Monsieur!
Le docteur et le cocher soutenaient M. de Bruand et le portaient, comme
un enfant, vers la porte de l'hôtel. Il était évanoui. La foule
s'assemblait. Le petit hôtel s'emplissait de cris. Madame Labarbade,
dans la cour, agitait son mouchoir en criant au meurtre. Mais le petit
Adolphe, qui vit passer la figure blanche de M. de Bruand, se contenta
de dire:
--Parlons-en. Joli teint pour aller en soirée!
Cachemire n'était pas là. Depuis le matin, elle attendait dans la
chambre de Terral.
Il fallut tous les soins éclairés du docteur, toute l'activité de
Fargeau, pour que M. de Bruand ne mourût point durant l'heure qui
suivit. On l'avait couché dans le lit de Cachemire. Sa tête penchée sur
l'oreiller, ses yeux clos, sa bouche ouverte lui donnaient l'air d'un
cadavre. Fargeau se cognait le front, jurait, faisait de la
charpie, lançait les domestiques chez le pharmacien, et servait
d'aide-chirurgien. Il resta là, sans manger, jusqu'au soir et il y passa
la nuit.
En revenant à lui, M. de Bruand l'avait aperçu le premier. Il le
remercia, lui tendant la main, et il allait parler, mais Fernand fit un
signe, et dit souriant:
--Chut! n'ouvrez pas la bouche! Plus tard!
Madame Labarbade, de temps à autre, venait s'informer de l'état du
malade. Mais Cachemire ne paraissait point. Elle avait passé la nuit
dehors. Elle revint le lendemain, apprit tout, et dit:
--C'est amusant! Où coucherai-je ici? Bien certainement je ne mettrai
pas les pieds dans ma chambre!
--Et pourquoi?
--Je ne veux pas le voir, lui!
--Tu as tort.
--C'est possible.
--Après tout, dit madame Labarbade, tu sais, comme tu voudras!
La blessure était grave. Le coup d'épée, traversant le poumon droit,
avait ouvert la veine sous-clavière: porté de bas en haut, il avait
longé le ventricule gauche du coeur. Une ligne de plus et ce coup
terrible eût été foudroyant. Léon avait voulu connaître la gravité de sa
blessure. Il connaissait assez d'anatomie pour savoir quels dangers il
courait. Il fit son testament. Toute sa fortune revenait à des parents
éloignés qu'il ne connaissait même pas. Madame Labarbade avait appris
que le blessé, demandant du papier et de l'encre, était resté durant
quelque temps à écrire des lettres, dans son lit. Elle avait même mis
l'oeil à la serrure, mais le lit de M. de Bruand ne lui apparaissait
ainsi que de trois quarts. Elle ne voyait que le secrétaire qu'on avait
approché, et sur lequel brûlait une bougie, entourée de papiers et de
bâtons de cire.
La curiosité tenait bien fort madame Labarbade, et son pouls battait une
charge fébrile. Elle eût donné un mois de sa vie pour pénétrer dans
cette chambre; elle avait déjà la main sur le bouton de la serrure
lorsqu'elle entendit, derrière elle, un froissement de soie.
C'était Cachemire.
--Qu'y a-t-il donc? fit Suzanne. Que regardez-vous là?
--Tu ne sais pas, dit maman Anaïs, il fait son testament!
--Le Bruand?
--C'est ton sort qui se décide-là!
--Mon sort? Je m'en moque. Il doit être furieux contre moi, sans compter
qu'il a ses raisons. Fernand l'a joliment arrangé. Voilà ce que c'est!
Et puis je n'y tiens pas à sa «fortune...» J'espère bien ne manquer de
rien avec Terral!
--Avec Terral?
--Oh! dit Cachemire en surprenant un reproche dans le regard de sa
belle-mère. Tout ce que vous direz et rien, c'est la même chose. Je l'ai
dans le sang!
--Mais, fit madame Labarbade, avec ça que je t'empêche de l'aimer! Où
as-tu pris que je voulais te dire quelque chose! Il est assez joli
garçon pour qu'on lui passe des dragées. Seulement, si tu étais adroite,
au lieu de prendre la poudre d'escampette et toujours, et toujours,
_sans décesser_ comme tu le fais, de temps à autre tu te mettrais une
chaise et tu irais t'asseoir au chevet de M. de Bruand. Ce n'est pas
gai, mais tu gagnerais bien tes journées...
--Oui, l'héritage?
--Sans doute, l'héritage! Il faut songer au solide. Et puis, tu sais, si
ça t'ennuyait trop, tu pourrais patienter avec cette idée qu'il n'en a
pas pour longtemps.
--Oh! ma foi, dit Cachemire, qu'il garde son argent s'il veut. Je ne lui
demande rien. Je ne veux pas le voir. Quand je pense qu'il aurait pu
tuer Fernand... Le bon Dieu a été juste, heureusement... D'ailleurs les
cartes, toutes les _réussites_, étaient pour nous, tu sais! Je sors,
moi... Garde-le, ton M. de Bruand, si tu tiens aux picaillons. Moi, je
suis jeune, je m'en moque; j'ai quelqu'un qui m'aime, je n'ai plus
besoin de me fatiguer à causer avec ceux que je n'aime pas.
Elle tourna les talons et dit: «Adieu!»--avec un sourire.
Madame Labarbade entendit les volants de sa robe crier joyeusement sur
les escaliers de l'hôtel.
--Petite sotte! dit-elle tout haut... Je suis jeune? Oui, tu es jeune.
Parbleu! Mais tu ne le seras pas toujours. Si tu crois que la jeunesse a
été inventée pour toi... Va avec ton Terral, va. Un joli monsieur. Il te
mènera loin!
Elle reprit son poste d'observation, l'oeil à la serrure, le cou
tendu, Mohican femelle, toute prête à scalper un mourant. M. de Bruand
n'écrivait plus. Il y avait sur le secrétaire plusieurs plis cachetés
d'un large placard rouge. Le testament était-là! Cette fois, madame
Labarbade n'y tint plus. Elle voulut voir. Elle ouvrit la porte, entra
doucement dans la chambre, croisant les mains et penchant la tête sur
l'épaule gauche, avec une attitude douloureuse.
--Vous m'avez appelée? dit-elle, lorsqu'elle fut près du lit.
--Moi?
--J'avais cru... Vous n'avez donc pas sonné?
--Non.
Elle jetait sur les papiers un regard oblique. Elle voulait lire. Mais
le dernier pli, jeté-là au hasard, couvrait tous les autres et il était
tourné du côté de la cire. Madame Labarbade ne voyait ni écriture ni
adresse.
--Vous n'êtes pas plus mal?
--Au contraire, dit Léon, je vais mieux!
--Ah! j'en suis ravie. Parbleu, je savais bien... Le docteur disait...
--Il disait?
--Rien. D'ailleurs ces médecins sont des ignorants. Ce ne sont pas leurs
ordonnances qui guérissent, allez, mais bien plutôt les soins... les
soins intelligents... Où est la teinture d'arnica? Là! Il faut la
secouer de temps en temps. (Elle agitait la fiole violemment)... Je
voudrais vous panser moi-même. Je suis sûre que je vous guérirais plus
vite.
--Je vous remercie, dit M. de Bruand en souriant un peu.
--Ah! les mains de femme, continua madame Labarbade... Les soeurs de
charité!... Cachemire n'est pas venue ce matin?... Ni hier, je parie?...
Je vous le demande, son poste ne devrait-il pas être à vos côtés?
--Pourquoi? fit-il.
--Mais... parce qu'elle vous doit...
--Elle ne me doit rien.
--Que voulez-vous! elle est oublieuse... Ah! si l'on m'avait aimée comme
vous l'avez aimée...
--Je ne l'aimais pas, dit M. de Bruand.
--Ah!
Madame Labarbade demeura un instant décontenancée. Elle souriait,
regardait Léon, regardait les lettres, et remuait les doigts comme si
elle eût égrené un chapelet.
--Après tout, dit-elle, votre vraie garde-malade, c'est moi...
--Je le sais, dit Léon. Vous ne m'avez pas souvent quitté.
Elle crut voir là un reproche; mais elle ne laissa pas deviner qu'elle
pouvait comprendre, et continua, d'une voix qu'elle adoucissait:
--Votre appareil n'est point dérangé?
--Non. Tout est pour le mieux. Merci.
--Mais ce secrétaire vous gêne, dit-elle en dérangeant brusquement les
lettres mises les unes sur les autres.
Léon surprit ce mouvement, se redressa en s'aidant de ses mains et dit
avec vivacité:
--Laissez ceci!
--Je vous demande pardon... je croyais...
Elle n'avait pu découvrir que l'adresse d'une lettre. _A Monsieur Paul
Barré, officier de marine._ Ce nom ne lui apprenait rien.
--Vous ne voulez pas un livre? dit-elle en faisant mine de se retirer.
Léon ne répondit pas.
--Si vous avez besoin de quelque chose, je ne quitte pas la maison, moi.
Au premier signe j'accourrai.
--Bien, dit M. de Bruand.
Elle se retira comme elle était venue, doucement, et referma la porte
avec précaution. Elle s'éloignait lorsqu'elle aperçut Célestin Fargeau
qui la salua sans rien dire, et entra dans la chambre de Léon.
--Le diable emporte celui-là, dit madame Labarbade entre ses dents. Fin
comme l'ambre avec ses airs de Job et de pané. Je suis sûre qu'il aura
le gros lot. Bast, ajouta-t-elle, pourvu que l'autre époumonné ne
m'oublie pas!
Fargeau venait souvent à l'hôtel. Léon le recevait toujours et à toute
heure. Fargeau entrait même lorsque le médecin était là. M. de Bruand ne
vivait plus guère que lorsqu'il causait avec son ancien précepteur. Les
anciens amis du club, M. Handa-Machado et les autres, ressemblaient
vaguement à des importuns. Maintenant que leur compagnon de plaisir se
trouvait cloué dans ce lit, il n'y avait plus grand'chose de commun
entre eux et lui. La vie folle, la vie rapide, la vie à haute atmosphère
les rappelait. Ils plaignaient beaucoup M. de Bruand et le regrettaient,
mais ils commençaient à l'oublier. On parlait d'autre chose là-bas, et
Léon avait déjà comme l'intuition de cet oubli.
--Ce n'est pas la mort, disait-il, c'est la façon dont je meurs qui
m'accable... Triste fin pour un grand seigneur, comme je me piquais de
l'être, que de tomber ainsi sous le fleuret d'un aventurier, de râler
dans une chambre où peut-être _elle_ a reçu cet homme,--et de mourir, en
un mot, «en la plume comme canards.» C'est une expression de Brantôme
qui me revient. Heureux ceux qui finissent bien, mon cher Fargeau, comme
ce comte de Bure, qui voulut mourir cuirassé, épée au côté et casque en
tête. Moi, je l'avoue, je finis mal.
Il reprenait alors:
--Ah! les rêves! Les premières journées, les premiers pas, les premiers
sourires! Vingt ans! L'espoir! L'air libre et pur! Une femme! Ma
femme!... Et les lendemains! Les journées folles, les courses, les
soupers, l'air asphyxiant, le gaz, les restaurants, Cachemire! Quel
kaléidoscope! Quelle ironie! quelles chimères, et quelles folies!
--Je suis puni par où j'ai péché, dit-il un soir... Étais-je né pour
cette vie de mannequin parisien? Vous le savez, ce qu'il me fallait,
c'était un coin où rêver, un bon livre, un ami, vous et elle (il
songeait à celle qui n'était plus.) Mais je n'ai pas eu la force de
supporter la solitude. Je meurs inutile, après avoir--qui sait? vécu
ridicule. Tu l'as voulu, George Dandin de boulevard!
--Et après tout, fit M. de Bruand avec un rire sec, ne l'ai-je pas
mérité? Oui, sotte existence, que celle-ci! Encore une fois, il y avait
d'autres façons d'oublier. L'homme est si peu de chose sans le devoir!
J'ai trop tôt désespéré, je me suis lassé trop tôt, j'ai jeté le manche
et la cognée, me contentant de regarder, en spectateur, tous ces
bûcherons humains acharnés après les obstacles. La fatigue m'a pris.
J'avais bien le droit d'être las, mais j'aurais dû avoir la force de
secouer cette torpeur, et de me mesurer avec la vie, au lieu de la
laisser passer sans m'enquérir si elle était bonne ou mauvaise. Toutes
les choses humaines, mon cher Fargeau, ont leur sanction!
--Et quelle sanction méritiez-vous, je vous le demande? dit Fargeau
presque avec colère. Ah! si le sort, pour être équitable, tenait
tellement à vous porter quelque coup, tonnerre! que réservera-t-il donc
à la folie de Cachemire et à l'ambition de ce Terral?
--Attendons la fin, dit Léon avec un sourire railleur. Pour moi, cet
homme et cette femme, faits l'un pour l'autre évidemment, ressemblent à
des gens qui croiraient étreindre un marbre merveilleux et qui
presseraient entre leurs bras une statue de plâtre. Ils veulent la
fortune et l'amour; c'est--je le gagerais--la misère et le dégoût qu'ils
trouveront... s'ils ont la patience d'attendre et de chercher ensemble.
Non, pas votre misère, Fargeau. Eh! pardieu, votre habit est râpé, mais
votre conscience est neuve. J'entends une misère terrible, dissimulée
sous un sourire, la misère en gants blancs et en robe de soie.
--Possible, dit Fargeau.
--Au fond, continua Léon de Bruand, Cachemire n'aime que la misère, la
bohême, le ruisseau. Elle suivra Terral au cabaret si Terral y descend.
Par passion? Jamais. Je vous l'ai dit souvent. Par caprice, par goût,
par amour de l'antithèse. Elle a, comme toutes les autres, la nostalgie
du passé, du vin bleu, des bottines trouées et du haillon. Elle m'aurait
aimé, qui sait? si je l'avais salie. Elle aime le luxe d'instinct, mais
au fond la fantaisie sans le sou, l'amour va-nu-pieds est son amour à
elle. C'est une amoureuse de la misère, comme vous, Fargeau.
--Amoureux de la misère moi? dit Fargeau! C'est possible. Lourd bagage,
la fortune! Je marche d'un pas plus léger en ne portant rien. Ont-ils
l'air bête, les garçons de banque, avec leurs sacoches! N'importe. On
réfléchit aussi, vous savez, à ses moments perdus. Vous parlez de vie
inutile? Et la mienne, bon Dieu!--Une intelligence gâchée, une volonté
sans muscles. Bast! Est-ce bien ma faute ou celle du temps?--Un de mes
amis, dit Fargeau, un exilé de la vie européenne, revenant d'un séjour
de dix ans en Abyssinie, me disait que ce qui l'avait frappé tout
d'abord au retour c'était le peu de solidité de nos pas. Nous mettons le
pied à terre en hésitant, nous allons, comme si quelque vent nous
secouait, tremblants, en gens qui cherchent leur voie, ignorent le but,
demandent le chemin. Tout au contraire, les nègres de là-bas posent
hardiment sur le sol la plante de leurs pieds. Le but? Ils le
connaissent. Leur chemin? il est tout tracé, comme leur existence. Ils
savent ce que leur tiendra la vie; nous, nous espérons en ce qu'elle
nous promet. Ils ont des lois, ils ont des dogmes. Dogmes et lois, nous
avons tout analysé, discuté, détruit. Nous cherchons. De là cette
démarche hésitante. De là leurs pas fermes et certains. Puis ici les
têtes entraînent le corps. La boîte crânienne est trop lourde.
L'équilibre est rompu et l'individu titube. Nous n'avons plus assez de
muscles, tout le mal est là! Le sang disparaît, les nerfs arrivent. Ce
monde est anémique. Nous faisons réellement trop bon marché de la
matière. En développant notre cerveau outre mesure, nous réduisons à
rien la machine humaine qui est construite pour l'équilibre, non pour
l'instabilité. Un homme n'est complet que lorsque son intelligence et
ses instincts sont d'accord, lorsque tout en lui se pondère. Mais qui
fait la part des instincts aujourd'hui? La foule! Quant à l'élite, elle
n'a ni sang ni muscles, et comme elle refuse ses droits à la bête, c'est
par la bête qu'elle est domptée. La bête, lisez la femme. Chez elle du
moins l'éducation est instinctive; aussi, armée de son flair elle vient
à bout de l'intelligence la plus solide. Sa subtilité étrangle notre
franchise. C'est le combat du sauvage contre l'Européen. Il a la nature
pour lui, ses organes contre nos armes, son instinct contre notre
savoir. Les femmes sont des Peaux-Rouges et elles scalpent notre
génération. A preuve,--il se touchait le front,--l'inévitable,
l'implacable, la terrible calvitie régnante! Mais,--puisque j'ai parlé
de moi,--j'aurais pu être énergique, lutter, me roidir; moi aussi j'ai
déserté. Tenez, il y a quelque chose d'injuste en tout ceci! Et à quoi,
diable, pense donc la nature, lorsqu'elle souffle une énergie de démon à
des gens comme ce Terral et qu'elle prête une âme de cire molle et une
insurmontable amitié pour le _far niente_ à d'honnêtes garçons comme moi
qui ne demandaient, après tout, qu'à être de braves gens, utiles aux
autres? Ah! si du moins tous les coquins pouvaient être des paresseux!
Pendant que M. de Bruand demeurait ainsi couché dans le petit hôtel des
Champs-Élysées, Fernand Terral s'était mis déjà en campagne pour faire
rendre à la situation nouvelle qu'il s'était faite tout ce qu'elle
pouvait contenir «d'avantageux.» Il lui importait à cette heure que
l'événement fît tout le bruit possible, et il ne voulait s'en remettre à
personne qu'à lui-même pour attacher le grelot, et même pour sonner la
cloche. Il avait rencontré dans le courant de sa vie parisienne, un de
ces journalistes _in partibus_ qui tiennent bureau de nouvelles, les
transmettent aux journaux des départements et de l'étranger,
chroniqueurs assermentés de tous les accidents et de tous les scandales;
qui sont au littérateur véritable, ce que le courtier marron est au
négociant. Au courant de tout, sachant tout, prévoyant tout, Matouchard
était, en son genre, une puissance. Il disposait de onze journaux de
province, sans compter les feuilles belges, allemandes ou espagnoles. Il
avait établi une boutique de correspondance où les hommes de lettres
sans ouvrage trouvaient à s'occuper et à caser leur expérience, à prix
réduits. Matouchard, transformant son appartement en salle de rédaction,
surveillait ses rédacteurs comme un contre-maître ses ouvriers. Il les
aiguillonnait, les activait, les renseignait parfois, relisait la copie,
revoyait, corrigeait, mettait lui-même l'adresse des lettres et faisait
ce qu'il appelait les variantes.
Ces variantes était bien simples. Un événement politique surgissait-il,
concernant,--par exemple,--la question romaine, Matouchard tirait, à
l'aide de la presse à copier, un second exemplaire de la correspondance
faite par un de ceux qu'il appelait ses «nègres» et se contentait
d'enlever un mot ou d'en ajouter deux à l'un des textes. Si la
correspondance était destinée à un journal démocratique, Matouchard,
assaisonnait ainsi la nouvelle du jour. «Enfin, il est presque certain
que les troupes françaises vont évacuer Rome. La Convention du 24
novembre...»--Mais si la correspondance devait être imprimée dans un
journal religieux, Matouchard enlevait prestement l'adverbe plein
d'espérance et le remplaçait par un regret ainsi formulé: «Hélas! il est
presque certain que les troupes françaises vont évacuer Rome...» Le
reste de la correspondance ne variait pas d'ailleurs d'un _iota_ pour le
journal radical et pour le journal catholique.
Matouchard, au surplus, ne se donnait pas pour un homme de lettres. Il
entreprenait la _nouvelle_ et le _renseignement_, comme d'autres
entreprennent la maçonnerie. Sa maison était une _Agence Havas_ au
petit pied, un centre où se donnaient rendez-vous ceux qui désiraient
du nouveau et ceux qui en apportaient, une halle aux cancans politiques
et littéraires. Parfois, les nouvelles expédiées de Paris par la maison
Matouchard et Compagnie, revenaient à Paris sur les ailes du _Moniteur
de la Côte-d'Or_ ou du _Courrier du Centre_, comme des nouvelles
inédites, et Paris en faisait ses gorges chaudes ou fraîches. Il était
donc bien évident que le récit du duel de M. de Bruand et de Terral,
publié dans ses détails par un journal de province, devait être
reproduit par quelque feuille parisienne.
Fernand, qui ne connaissait pas de journalistes célèbres--de ceux qu'on
lit et qui se font lire,--se félicitait que le hasard l'eût mis en
relation avec un homme aussi précieux, en pareille circonstance, que
Philippe Matouchard.
Aussitôt donc, il se rendit chez lui, dans une des maisons de la rue
Geoffroy-Marie, au coeur de ce faubourg Montmartre où se distillent
les bruits du jour, creuset de la pensée où les cerveaux bouillonnent,
où la vapeur siffle, où la machine halète, où, de la rue du Croissant à
la rue Grange-Batelière, tout ce que le monde entier lira, applaudira ou
sifflera demain, s'imprime, se dit, se raconte, se maquille, se conteste
et se _blague_ ce matin ou ce soir.
Fernand monta au troisième. Il y avait sur la porte le nom de
Matouchard. Il frappa; un gamin vint ouvrir, et Terral entra dans une
antichambre encombrée de papiers, de vieux journaux, simplement _ornée_
de chapeaux et de cannes suspendus à des patères. Il demanda M.
Matouchard.
Matouchard était déjà près de lui, la main ouverte, souriant, un cigare
à la bouche.
--Eh parbleu! monsieur Terral, vous arrivez à merveille. On parlait de
vous. Entrez donc! Mes compliments. Un fameux duel! Entrez, entrez.
Fernand passa dans la pièce à côté, la _salle de rédaction_, où une
demi-douzaine de pauvres diables, penchés sur des pupitres ou des
tables, écrivaient tout en fumant. Il y en avait de vieux et de jeunes,
tous de costume médiocre, qui regardèrent Fernand Terral sans curiosité,
presque avec dédain. Rien dans cette pièce qui dénotât quelque chose de
littéraire (et, certes, le contraire eût été étonnant). A peine, aux
murailles, quelques charges du _Gaulois_ ou du _Diogène_, Alphonse Karr
déguisé en guêpe, par Hadol; Paulin Ménier, dans le _Courrier de Lyon_,
par Durandeau, des lithographies de Carjat, des dessins, tout ce qui
survit de ces pauvres diables de petits journaux fulminants au début,
puis éteints tout à coup comme des feux d'artifice qui ne durent pas et
dont il ne reste que la carcasse. Il y avait aussi sur une table
recouverte d'un tapis vert des journaux amoncelés, la plupart découpés
au ciseau, _écrémés_ par le «correspondancier» chargé de _faire la
cuisine_. Dans un coin, auprès d'un poële, cinq ou six lampes à tringles
attendaient le soir pour éclairer ces malheureux faisant encore, et
toujours _de la copie_.
--Asseyez-vous donc, monsieur Terral, dit Matouchard.
A ce nom, il y eut plus d'un regard fixé sur Fernand, qui soutint le
feu, s'assit élégamment et alluma un cigare à l'allumette que lui
tendait Matouchard.
--Avez-vous des nouvelles de M. de Bruand? demanda Matouchard.
--Oui. Il va mieux.
--Ah! ah!... Joli coup, le vôtre, à ce qu'il paraît. Voyons, contez-nous
la chose, et vous autres, écoutez. Il ne faut pas _rater_ ça. C'est tout
ce qu'il y a aujourd'hui. C'est vrai, calme plat. Jusqu'à la session, ne
me parlez pas de correspondance... un métier de chien!
--De chien de Bruxelles! dit un des _porions littéraires_.
Fernand conta dans tous ses détails l'affaire de la veille. Il se tailla
un rôle à la fois romanesque et digne. Il savait trop bien que tout
allait être répété.
--Bravo! bravo! disait Matouchard.
Il tira sa montre.
--Voyons, le courrier part à cinq heures. Il est trois heures, vous
pouvez bien brosser la chose, Landrumeau?... Deux heures, il ne vous
faut même pas ça?
--Pour _l'Observateur de l'Aube_?
--Oui. Demain nous l'enverrons à d'autres.
--Allons-y, dit Landrumeau.
--Vous savez que ça va rudement vous poser? fit Matouchard en tapant sur
l'épaule de Terral... Bruand était un terrible... Mouché par vous,
diable!
--J'ai vu plus fort que ça dans les Antilles, dit un des
_correspondanciers_ en quittant sa plume. Un duelliste acharné,--il
avait tué dix-sept personnes,--un fort à bras, démoli net par un crapaud
qui n'avait touché un fleuret de sa vie.
--C'est roide, fit Matouchard d'un ton incrédule.
--Parole. Le petit est lieutenant de dragons à présent. Tiens, à
propos... J'ai oublié d'annoncer la nomination de Riovel.
--Un ruban qui n'est pas volé, dit un autre. Vous savez que Riovel a été
le confident de Caussidière, en 1848?
--C'est bien pour ça qu'on le décore. Ses anciennes opinions sont
mortes. On met une croix dessus.
--Oh! un mot!... Matouchard, dites donc, Matouchard? Vérillac qui a fait
un mot!
--Pourvu qu'il ne le mette pas dans sa correspondance. La province se
plaindrait.
--C'est vrai, dit Vérillac... Quand je flanque de l'esprit dans un
_Courrier de Paris_, les Quimper-Corentinois, qui croient que je me
moque d'eux, menacent Matouchard,--qui signe--de lui casser les reins!
--Ne causez pas tant, dit Matouchard, et allez-y de la fin. Après
ça--_vous pourrez jouer la Fille de l'Air_.
--Ouf, dit Vérillac, moi j'ai conclu. Voilà!
Pendant que Matouchard relisait le courrier de Vérillac, Fernand Terral
causait.
--Pourquoi n'êtes-vous pas allé trouver Olivier Renaud? demandait
Vérillac. Il aurait conté votre affaire dans ses _Echos_.
--Je ne le connais pas.
--Quelle raison!... Il vous aurait sauté au cou. Est-ce que vous croyez
qu'il a tous les jours des machines comme ça à se mettre sous la dent?
--Le fait est, dit un autre, que ses articles sont bien pauvres.
--Toujours la même chose!
--Toujours. Je vous dis qu'il _est vidé_!
--Pour être vidé maintenant, il aurait fallu d'abord qu'il _eût quelque
chose dans le ventre_. Il n'avait rien.
--Pas grand'chose...
--Rien...
--Et Paul Duchemin?
--Ça vaut mieux. Mais c'est vieillot.
--C'est _Ermite de la Chaussée d'Antin_.
--Restauration.
--Ganache!
--Il a fait des romans pas mauvais, pourtant... _Arnaud_... Avez-vous lu
_Arnaud_?
--Ça a paru chez Amyot?
--Chez Lévy.
--Pas lu.
--De jolis détails... Du paysage... Mais _ça ne se tient pas_!
--C'est _bonhomme_. Il devrait lire Balzac.
--C'est selon. Le Balzac de _Vautrin_, oui, le Balzac de la _Recherche
de l'absolu_, non!
--Mon cher ami, ce que tu dis là est stupide. La _Recherche de
l'absolu_? un chef-d'oeuvre...
--Un chef-d'oeuvre embêtant. L'as-tu lu?
--Et toi?
--Ne blaguons pas. Balzac a de la poigne. C'est le bonhomme du temps.
Lamartine passera... Mais Balzac...
--Et Musset?
--Ah! vous savez, dit Matouchard, vous nous assommez là-bas! Nous ne
sommes pas ici sous la coupole de l'Institut. Si vous voulez disséquer
les gloires, allez dehors. Musset? Est-ce que c'est une actualité,
Musset? Si vous savez le refrain de la nouvelle chanson de Thérésa,
dites-le-moi, je l'enverrai à l'_Etoile Belge_. Mais des _mots_! Faites
du Sainte-Beuve alors..., vous m'embêtez!
Terral sortit de cette _fabrique de nouvelles_ très-satisfait de son
expédition et certain que, sous peu de jours, _tout Paris_ s'occuperait
de lui. Il marchait dans la rue en conquérant, le front haut, comme si
chacun eût pu déchiffrer sur son visage ce qui faisait son triomphe. Il
gagna ainsi les quais, s'assit au café d'Orsay et se prit à regarder les
gens qui passaient. Devant lui, de l'autre côté de la Seine, les arbres
des Tuileries frissonnaient aux derniers souffles chauds; les feuilles,
dorées par l'automne, tombaient une à une en tournoyant et le soleil
égayait les tons assombris déjà des horizons. Mais que regardait Terral,
c'était la mêlée des équipages, la foule des cavaliers et des piétons
élégants qui se croisaient à deux pas de lui. Le quai d'Orsay conduit à
la fois aux Champs-Élysées, au bois de Boulogne et au Corps-Législatif.
A quelques minutes du faubourg Saint-Germain, faisant face au jardin des
Tuileries, près des casernes de cavalerie, c'est un quai élégant, un
peu grave, où les voitures blasonnées, les officiers à cheval, les
députés se rendant à la Chambre défilent reconnus et salués par les
passants qui les heurtent. Un provincial ferait là en quelques minutes
connaissance avec la plupart des privilégiés du nom et de la fortune
politique. Fernand Terral, qui connaissait les hommes et les choses de
la vie parisienne, regardait et souriait à la pensée que parmi tous ces
gens qui ne le connaissaient pas, dans ces équipages où caquetaient
délicieusement des femmes souriantes, on ne parlait peut-être, à cette
heure, que de son duel avec M. de Bruand.
--Et ce sera bien mieux, songeait-il, lorsque les journaux auront dit
leur mot!
Il se balançait sur sa chaise, le bras gauche replié sur le dossier, les
jambes croisées et fumant son cigare en rêvant. Un vent frais lui
caressait doucement les cheveux; il se sentait vraiment heureux, la tête
pleine de projets et d'ambitions--si près maintenant de se réaliser.
Tout à coup, il fit un mouvement et se redressa en apercevant Célestin
Fargeau qui venait de son côté, la tête baissée. Fargeau regardait le
pavé et n'aurait certes par aperçu Fernand Terral, mais celui-ci
l'appela par son nom et se leva, lui tendant la main.
--Comment va M. de Bruand? dit-il.
--Ah! c'est vous, fit Célestin en le reconnaissant. Mes compliments,
ajouta-t-il avec un sourire plein d'amertume. La partie est bien jouée.
--Quelle partie? demanda Terral.
--Ayez donc les qualités de vos vices, dit Fargeau brusquement. Vous
êtes dévoré d'ambition. Corrigez donc cela par un peu de franchise.
--Je ne vous comprends pas du tout.
--Diable? On est donc devenu bien dur à l'entendement? Vous avez voulu
un bout de renommée, n'est-ce pas, et M. de Bruand vous a servi de
cible, pour montrer votre adresse aux badauds? C'est bien. Vous voilà
satisfait. Il vous reste à vous montrer aussi habile que vous avez été
audacieux.
Ces paroles avaient été dites avec une sévérité de ton qui ajoutait à
leur valeur. Terral, un peu pâle écoutait en retroussant sa moustache
avec son index.
--Je ne savais pas, dit-il, rencontrer en vous un juge.
--Ah! bah! Et pourquoi?
--Vous me comprenez, dit Terral.
--Oui-da! fit Célestin, parce que j'ai un chapeau bossué et des
pantalons qui se frangent! Ah! il vous faut des moralistes en gilet
blanc? Écoutez. Il est probable que nous ne nous reverrons jamais. Quand
je vous retrouverai sur le trottoir de droite, je prendrai soin
d'ailleurs de passer sur le trottoir de gauche. Mais je vous le dis une
bonne fois, je n'échangerais pas ces misérables souliers que vous
voyez-là et qui ne doivent rien à personne contre les bottes vernies que
vous portez et dont les semelles sont tachées de sang!
--Ah! pardieu! s'écria Terral...
Il fit un mouvement pour se jeter sur Fargeau qui le regarda d'un air
dur en caressant sa longue barbe. Mais il se contint, et, les lèvres
frémissantes encore, les mains crispées:
--Vous n'avez pas répondu à ma question, dit-il, avec une froideur que
démentait le tremblement de sa voix. Je vous ai demandé des nouvelles de
M. de Bruand.
--M. de Bruand est mort, répondit Fargeau.
Terral ne répondit rien, il baissa la tête, laissa échapper sourdement
un _ah!_ et recula d'un pas, tandis que Fargeau continuait sa marche.
Puis tout à coup il courut après lui, le rappela.
--Eh! bien, dit Fargeau, quoi encore?
Terral lui tendait la main.
Fargeau regardait cette main d'un air indifférent et reportait ses yeux
sur ceux de Terral comme pour l'interroger.
--Oublions, dit Terral lentement.
Fargeau redressa la tête avec une expression de mépris hautain.
--Oubliez, dit Terral en se reprenant.
Fargeau haussa les épaules.
--Soit, dit-il...
--Votre main, en ce cas?
--Oh! oh! fit l'autre. Autre chanson. L'oubli? Va pour l'oubli! Je ne
suis pas un justicier, après tout. Mais la main! Tenez, vous allez
rencontrer à présent bien des flatteurs et des courtisans;--parbleu! les
sourires des thuriféraires, les compliments des envieux et l'admiration
des niais, cela se trouve à l'angle des rues, mais la poignée de main
d'un honnête homme, monsieur Terral, voilà ce que l'on cherche et ce
que l'on ne découvre pas!
Il laissa Terral pétrifié et se demandant s'il avait bien entendu.
Méprisé par cet homme! Renié par Fargeau! Le bohème repoussant
l'aventurier! Fernand se maîtrisa encore; il se sentait pris de rage.
Mais, en réfléchissant, que lui importait,--se dit-il,--le suffrage de
ce Diogène du _Café Athalie_? Le reverrait-il jamais à présent? Mieux
valait certes le laisser passer. Il se rassit, se prit à réfléchir de
nouveau. M. de Bruand était mort! Cette idée ne laissait pas que de le
remuer un peu. Mort!
Et il songeait.
--Bah! se dit-il ensuite. Après? N'ai-je pas joué franc jeu ma vie
contre la sienne? C'était affaire au sort de choisir. Si j'ai gagné,
tant mieux pour moi!
Puis il réfléchit que la justice allait s'en mêler, qu'on allait
l'arrêter, qu'il fallait passer par la cour d'assises avant d'entrer
front levé dans le monde parisien. Assurément il serait acquitté, mais
la prison préventive était chose dure. L'instruction pouvait longtemps
durer.
--Eh! bien, soit, se dit-il, je partirai pour Bruxelles et j'y resterai
jusqu'au jour du procès.
Et comment partir? Il n'avait pas d'argent. Il trouverait certes bien le
prix du voyage: on emprunte. Mais comment vivre là-bas? Il rentra chez
lui, tourmenté. Dans sa chambre, comme s'il lui avait donné rendez-vous
(il n'y songeait guères) il trouva encore Cachemire.
--Tu ne sais pas? commença-t-elle.
--Si, je sais. M. de Bruand est mort.
--Qui te l'a dit?
--Fargeau.
--Encore un qui me déplaît!... Mais, voyons, Fernand, s'il est mort,
est-ce qu'on ne peut rien te faire à toi?... J'ai peur... Dis, réponds,
dis-moi quelque chose.
--On me jugera, fit Terral.
--Des juges?... Oh! mon Dieu!... Et s'ils allaient te condamner, mon
Fernand?
--Ils ne me condamneront pas.
--Est-ce qu'on sait? Ah! il avait bien besoin de mourir, dit-elle en
s'asseyant sur le lit de Terral.
--Et que vas-tu faire? demanda-t-elle au bout d'un moment.
--Ah! si j'avais de l'argent, dit Terral comme à lui-même en frappant la
table de son poing fermé.
--Il te faut de l'argent? Pourquoi?... Pour te sauver, n'est-ce pas?
C'est pour te sauver que tu veux de l'argent, dis?
--Oui.
--Tu en auras!
--Allons donc! C'est toi qui me l'apporteras, n'est-ce pas? Je le
refuse...
--Et pourquoi cela, reprit Cachemire étonnée... Je veux te sauver,
entends-tu? combien te faut-il?
--Rien.
--Combien as-tu ici?
Elle lui enleva son porte-monnaie de sa poche, en visita le contenu,
ouvrit des tiroirs, regarda et dit:
--Où vas-tu avec cela? en Belgique?
--Oui, je pars ce soir.
--Mais tu mourras de faim, là-bas. Voyons, Fernand, dis-moi, est-ce que
tu m'aimes?
--Si je t'aime, dit-il, réellement touché ou flatté par le sourire
suppliant de la jeune fille.
Il l'embrassa follement, et elle, implorant toujours:
--Si je t'apporte, ce soir, de quoi vivre là-bas, le prendras-tu,
dis?... Accepte, va. Est-ce que nous ne sommes pas des amis de toujours?
Qui nous sépare à présent? Personne. Et puis, tu ne resteras pas
longtemps à Bruxelles... Tu reviendras... Si tu ne reviens pas, j'irai,
moi, j'irai. Tu le prendras, cet argent, hein? Va-t-en, mon chat, ils te
mettraient en prison, vois-tu. Ah! ça serait payer cher un homme qui ne
te vaut pas!
--Eh bien, soit, dit Terral, je prends. Demain je serai à Bruxelles.
Avant un mois le procès aura lieu. Je reviendrai, je te reviendrai tout
entier, Suzanne, et nous ne nous quitterons jamais, tu entends, jamais!
Cachemire sortit de chez Terral folle de joie. Jusqu'à présent, cet
homme l'avait dominée, et elle avait senti que son amour pour elle était
fait de supériorité et de dédain. Mais à cette heure, au contraire,
c'était elle qui protégeait! Sans elle, il se voyait traqué, perdu
peut-être: elle le sauvait. La fille d'Ève triomphait en appesantissant
sa petite main sur ce front orgueilleux. Maintenant Terral--elle le
répétait enivrée,--était bien à elle. Elle l'enchaînait, elle se
l'attachait. Elle arriva, joyeuse, dans ce petit hôtel des
Champs-Élysées, où dans une chambre, entre des cierges allumés, M. de
Bruand, froid et roide, dormait son dernier sommeil.
Tout l'hôtel était en désordre. Madame Labarbade allait et venait,
parcourant les escaliers, interrogeant les chambres, les armoires,
fouillant, inventoriant, prenant possession de toutes choses. Les
domestiques la laissaient faire, un peu étonnés, bavardant tout bas,
maugréant, mais n'osant prendre sur eux de s'opposer à cet
envahissement. Madame Labarbade ne pouvait-elle point avoir le droit de
l'accomplir, M. de Bruand n'avait-il pas laissé un testament? Ne
devait-elle pas espérer d'y figurer en bon lieu? Et non-seulement elle
l'espérait, mais elle en était certaine. Aussi regardait-elle déjà la
plupart des objets comme siens. En apercevant Cachemire, elle l'appela,
et lui dit tout bas que M. Fargeau avait emporté le testament chez le
notaire, et que l'ouverture aurait lieu le lendemain,--après les
funérailles,--chez M. de Bruand.
--Je me moque pas mal du testament, dit Cachemire en montant à sa
chambre.
Elle n'avait pas d'argent, mais elle avait des diamants. Là était le
salut de Terral.
Au moment d'entrer dans la chambre, elle s'arrêta; elle songea tout à
coup (elle l'avait oublié) que c'était là qu'était mort M. de Bruand.
Assurément elle allait se heurter au cadavre, derrière cette porte.
Elle s'arrêta, hésitante; elle tremblait un peu, et elle était pâle.
Mais brusquement elle poussa la porte et fut un instant suffoquée par
une odeur de cire fondue.
Personne dans cette chambre. Les rideaux fermés, laissant filtrer à
peine la lueur affaiblie du jour; au fond, sur le lit, entre les
cierges, le mort, M. de Bruand, maigre sous les draps aux lignes
marmoréennes. Elle n'osa pas regarder; elle marcha, détournant la tête,
jusqu'au petit secrétaire dont elle avait la clef et où elle avait
enfermé ses diamants,--les diamants que celui qui était là lui avait
donnés autrefois.
Elle avait peur au fond. Il lui semblait sentir un frisson courir sur sa
nuque. Derrière elle, on avait fait du bruit. Elle s'arrêta. Rien. Elle
fit alors tourner la clef dans la serrure; le petit meuble s'ouvrit,
elle y prit trois ou quatre écrins et referma le secrétaire vivement;
elle avait hâte de sortir. Et pourtant l'instinct qui pousse toute
créature vivante vers le spectacle de la créature morte l'agitant, elle
voulut voir aussi, voir M. de Bruand, voir le cadavre.
Elle se retourna, regarda, demeura immobile.
Les yeux ouverts, fixes et vitreux, les cheveux collés par grosses
mèches et tombant roides sur l'oreiller, le cou sinueux, la bouche
contournée par l'agonie, M. de Bruand la terrifia.
Elle poussa un cri, arracha, pour ainsi dire, ses pieds alourdis au
tapis et s'élança dans l'escalier. Là elle se heurta contre deux hommes
qui montaient. C'étaient Célestin Fargeau et M. Gontran de Rives,
accouru de Baden aussitôt pour passer la dernière nuit auprès de son ami
mort.
Cachemire avait pris une voiture et s'était fait conduire au
Mont-de-Piété. Elle demanda cinq mille francs sur ses diamants. Fernand
Terral ne prit que la moitié de la somme. Il partit le soir même.
Cachemire voulait rompre son engagement et partir avec lui. Il l'en
détourna. Pendant que la vapeur l'emportait vers Bruxelles, elle entrait
en scène et chantait un rondeau sur une musique nouvelle, souriant aux
provocations des lorgnettes et aux bravos gantés de blanc.
A cette même heure, Fargeau et Gontran de Rives, assis à côté l'un de
l'autre, commençaient la veillée funèbre. Fargeau avait vu mourir M. de
Bruand, la nuit précédente, en plein délire. Il était fatigué. Peu à peu
il s'assoupit. M. de Rives contemplait à la lueur des cierges renouvelés
ce visage froid qui avait souri, cette bouche livide qui avait aimé!
Gontran n'était pas un Hamlet, mais l'antithèse le glaçait. Tout en
veillant ainsi, il se souvenait de ces autres veilles chaudes et
joyeuses où Léon, le roi du festin, semblait défier l'avenir. Que ce
temps-là était loin! Il datait d'un mois à peine pourtant. Et les mêmes
rires éclataient à la même place, à la même heure; les mêmes salons
s'allumaient, les mêmes femmes se fardaient pour d'autres... On oubliait
celui qui partait, comme dans une bataille celui qui tombe. Serrez les
rangs! Et les rangs se resserraient. Et l'on marchait, et le cadavre
restait là-bas, abandonné, sans un souvenir. La nuit parut longue à
Gontran de Rives. Pour la première fois cet insouciant en mesura la
durée, aux battements de son coeur. Quand vint le jour,--lui que ce
jour avait tant de fois surpris à table et riant encore,--il la trouva
sinistre, l'aurore blafarde; il eut froid, il se sentit seul et un peu
tremblant; il secoua Fargeau pour l'éveiller.
--C'est le jour dit-il.
--Ah! le jour!
Fargeau regarda le corps de M. de Bruand et hocha la tête.
--J'avais espéré un moment, dit-il, que tout cela était un rêve!
--Cela, dit M. de Rives, c'est pour moi le réveil... Mon pauvre Bruand!
Les journaux inséraient, ce soir-là, les lignes suivantes à la colonne
des _faits divers_:
«_Aujourd'hui ont eu lieu, en présence de quelques amis, les funérailles
de M. le comte Léon de Bruand. Plus à plaindre peut-être que la victime,
le vainqueur de ce duel, M. Fernand Terral, s'est réfugié à Bruxelles,
où il attendra la fin de l'instruction. On pense que l'affaire viendra
devant le jury avant la fin du mois prochain._»
Paris s'était vivement préoccupé de ce duel; puis, avec le temps, il
l'oublia, et ne s'en souvint que lorsque la publication du procès devant
la cour d'assises vint lui rappeler qu'il avait eu lieu. Dès l'ouverture
de la première audience, Terral s'était constitué prisonnier. Son
attitude parut excellente dans l'auditoire, aux journalistes qui
rendirent compte des débats et surtout aux femmes. Cachemire se fit
remarquer par une toilette tapageuse qu'on eut envie d'applaudir. Les
jurés acquittèrent Fernand Terral à l'unanimité. Célestin Fargeau
s'était montré excessivement calme dans sa déposition. Mais à la sortie
de l'audience, il se heurta contre Fernand Terral, et lui lança un
regard ironique qui n'était pas exempt de menace. Il avait cependant
promis d'oublier! A ce regard, Terral ne répondit rien. Il était libre,
très-connu maintenant, presque illustre.
La pomme d'or était là, à portée de sa main; il n'avait plus qu'à la
cueillir! A quoi bon s'attarder en chemin?
Le soir même, il se montra au théâtre, dans une avant-scène, avec
Cachemire et l'attention de toute la salle fut pour lui.
--Tiens, je t'aime, dit Suzanne, toute fière du succès et de la
gloire--c'était de la gloire--de son amant.
Elle n'habitait plus le petit hôtel des Champs-Élysées. Le testament de
M. de Bruand exilait de là Cachemire, et le petit Adolphe, et la _maman
Anaïs_ elle-même, qui s'en alla furieuse et _secoua la poussière de ses
souliers_ sur la mémoire du défunt. M. de Bruand laissait ce qui lui
restait de sa fortune (fort éprouvée), à Paul Barré, son ami d'enfance,
une rente viagère à Jean, son domestique, et partageait ses objets d'art
entre ses camarades, donnant la meilleure part à M. Gontran de Rives. Il
avait, au dernier moment, effacé un paragraphe concernant Célestin
Fargeau.
Fargeau, qui connaissait les intentions de M. de Bruand, n'avait rien
voulu entendre.
--Ai-je besoin de quelque chose? avait-il dit. Oui, de ne plus
ressembler à un corbeau qui dépécerait les héritages.
Il n'avait consenti à accepter que quelques livres, de la main à la
main. C'était assez.
Madame Labarbade, d'abord écrasée et furieuse, se calma peu à peu. Il le
fallait bien. Elle ne songea qu'à _mettre sur pied_ le nouvel
appartement de «_sa chère Suzanne_.» Elle fut vraiment superbe,--ayant
l'oeil à tout, comme un chef de tranchée. Cachemire, comptant sur
l'avenir et l'imprévu, avait pris un logement luxueux, rue Taitbout, et
n'avait voulu rien retrancher de son genre de vie. Madame Labarbade
choisit, parmi les bijoux, ceux qu'il fallait mettre en gage pour
assurer les frais de premier établissement. Elle fit vendre à l'encan
certains meubles inutiles et un peu vieillis, en acheta d'autres et,
pour le payement du tapissier échelonna des billets mensuels; elle
organisa le crédit comme Carnot organisa la victoire,--et réalisant une
partie des bracelets, colliers et parures de Cachemire, elle mit, comme
elle disait, _la maison en avance_, de telle façon qu'on pût attendre
les beaux jours, la pluie d'or et les Jupiters en mac-farlanes.
Mais ce ne fut pas sans prélever un léger escompte que la bonne madame
Labarbade s'acquitta de cette mission. On la vit, en ce temps-là, rôder
dans les bureaux d'un agent de change, et maman Anaïs commença à
collectionner de grands morceaux de papier jaune qui étaient des
obligations de chemins de fer. Cachemire l'ignorait, et peu lui
importait d'ailleurs. Madame Labarbade essayait parfois de lui donner
des conseils,--en particulier de la détourner de Fernand Terral, qui
continuait à trotter par le cerveau de la jeune fille. Mais Cachemire
accueillit ces observations d'une façon telle que maman Anaïs jugea
peut-être inutile de les risquer une nouvelle fois.
Cachemire eût voulu tout d'abord que Fernand partageât son appartement.
Il refusa. Il voulait être libre et la laisser libre aussi. Il avait, à
son tour, abandonné son ancien logement, et maintenant il habitait un
charmant entresol, meublé à l'antique, vieux chêne et vieux bronzes,
boulevard des Italiens. Tout cela non payé, mais il était désormais de
ceux à qui l'on n'envoie pas la facture acquittée. Il s'était mis à
jouer à la Bourse. La hausse et la baisse valent parfois la rouge et la
noire. Ses opérations étaient heureuses. Il avait _le flair_.
Dès les premiers jours de l'installation de Cachemire, Fernand se
plaignait de la présence du jeune Adolphe qui grandissait et devenait de
plus en plus insupportable. Il conseilla à Cachemire de le mettre au
collége. Ce fut une éruption dans le logis. Madame Labarbade jeta feu et
flammes. Mais Cachemire, que son frère gênait aussi, se montra
inflexible. Maman Anaïs vit qu'il fallait céder ou rompre. Elle était
prudente; elle rompit. Adolphe s'achemina donc un jour, tout larmoyant,
vers les hauteurs de la rue Blanche, accompagné de sa mère qui portait
dans toutes ses poches des pots de confitures. On arriva sous une porte
cochère décorée d'un drapeau tricolore et des armes de la ville de
Paris; maman Anaïs tira la sonnette, et, une heure après, le collége
Chaptal comptait une jeune âme de plus. Pendant que l'enfant se
mordillait les ongles sur son banc en recevant la bordée de regards que
les _anciens_ jettent infailliblement au nouveau, maman Anaïs s'en
revenait vers la rue Taitbout en essuyant ses yeux rouges avec un
mouchoir de batiste emprunté à Cachemire.
--Va, disait-elle pour se consoler, et comme si Adolphe l'eût écoutée,
ta mère te nourrit du moins un magot qui se portera bien. N'aie pas
peur, un jour tu t'en moqueras pas mal de cette soeur qui tient si
fort à t'emprisonner comme ça! A chacun son tour. Tu auras le tien, mon
chéri.
Débarrassée du _chéri_, Cachemire se trouva plus à l'aise. Elle se
sentait vraiment heureuse. Jusqu'à présent, elle n'avait pas vécu à sa
guise. M. de Bruand lui pesait. Elle s'était cachée pour aimer; à cette
heure, elle pouvait marcher tête haute, sans craindre d'être suivie,
épiée, dénoncée. Ce Fernand! elle se pendait à son bras avec une
audacieuse fierté. Elle aimait à marcher à pied sur le boulevard pour se
montrer avec lui; elle jouissait des regards qu'on jetait au vainqueur
de M. de Bruand. Une première représentation partagée avec lui, elle la
savourait comme une liqueur. Elle maudissait son théâtre qui les
séparait fatalement à de certaines heures; elle eût souhaité qu'il fût
acteur pour que le métier les réunît comme le faisait l'amour. Mais cet
amour, qui n'avait, semblait-il, jamais été plus ardent en elle,
changeait déjà de face. Elle se figurait à présent aimer davantage
Fernand Terral, en réalité elle l'aimait moins. Son orgueil seul
maintenant et son amour-propre étaient caressés. Elle prenait plaisir à
entendre murmurer quelque éloge de Fernand, et elle se parait aussitôt
de cette louange; mais ce n'était déjà plus ce sentiment doublé de je ne
sais quel sacrifice et qui, deux mois auparavant, l'eût poussée à tout
vendre, à tout quitter, tout perdre pour suivre Fernand--nu-pieds,
n'importe où,--si Fernand l'eût voulu.
D'ailleurs, elle était venue en aide à Fernand, à ce Fernand si haut
placé au-dessus d'elle. Depuis ce temps elle se regardait comme son
égale.
Les premiers moments d'ivresse passés, lorsqu'elle se fut habituée à se
montrer au bras de Fernand, lorsqu'elle le vit bien à elle, et qu'elle
eut bien dit à tous et à toutes qu'il était à elle, elle commença à
désirer autre chose, d'autres secousses, d'autres surprises, d'autres
distractions. Elle se prit à regretter la mort de ce M. de Bruand, qui,
jadis traversait sa vie comme un reproche, et qu'elle détestait si bien.
Haïr quelqu'un, cela aide parfois à en aimer un autre.
Elle s'avoua un jour qu'elle s'ennuyait.
L'ennui! L'ennui au milieu du luxe, du bruit du théâtre, des courses au
Bois, des billets doux, de cette vie pour ainsi dire électrisée.
Elle voulut secouer cette torpeur, s'étourdir. Elle fut de toutes les
fêtes,--elle et lui. On les voyait partout, Fernand et Cachemire,
cherchant, chassant, traquant le plaisir. Aujourd'hui à ce bal, demain à
cet autre, ce soir ici, là, ici et là à la fois. Le théâtre, les
courses, les soupers. Ils épuisaient toutes choses.
L'argent que Fernand gagnait le matin se fondait le soir comme dans un
creuset. Il ne s'en inquiétait pas. La Bourse n'était-elle point là? Il
avait le secret de ce Temple. Et chaque jour, le steeplechase à
l'argent, et chaque soir le steeplechase aux voluptés. Mais ce n'était
ni le luxe, ni le théâtre en fête, ni les rires s'envolant au plafond
avec le champagne, qui grisaient et égayaient Cachemire. Si Fernand la
voulait rendre heureuse, il n'avait qu'à l'emporter vers ce bal où
l'orchestre cuivré lançait ses notes éclatantes,--Mabille,--où
tournoyaient les valseurs, où se crispait le quadrille, où les saxhorns
vomissaient leurs accords de tonnerre au-dessus d'une foule _hystérisée_
par la danse folle.
On dînait au Moulin-Rouge dans quelque cabinet et l'on riait et
chantait, fenêtres ouvertes. Par ces belles soirées d'août qui
pastichent à Paris les crépuscules de Florence, la lune se levait,
là-bas, au bout de la mer de verdure formée par tous ces arbres des
Champs-Élysées et des Tuileries. Elle s'élevait blonde dans le fond du
ciel d'un gris bleu, à peine allumée dans cette ombre indécise,
argentée, brumeuse où se détachaient les deux clochers de
Sainte-Clotilde et les pavillons des Tuileries. Point de vent; un air
déjà frais après la journée chaude, les feuilles immobiles çà et là
comme une guirlande de perles dans un écrin vert; des rinceaux de boules
dépolies, des colliers de becs de gaz qui tout à l'heure allaient
s'allumer dans la verdure. Ils regardaient cela, vaguement, sans rien
analyser, respirant l'air, prenant le frais, la main dans la main sur le
divan, et les yeux tournés vers le paysage.
--Ça vous grise, cet air du soir, disait Cachemire.
L'air du soir et aussi le champagne rosé qui fondait la glace des
carafes. Peu à peu la nuit venait. Les lumières naissaient, pétillaient
dans les feuilles. Ce vert des arbres est si beau, animé par le gaz! On
entendait monter du bas des charmilles un bruit d'assiettes et de voix.
La lune se faisait plus intense, noyait les marronniers d'une teinte
laiteuse. Les guirlandes s'incendiaient, l'heure approchait des bals
voisins. Un bruit de cuivre éclatait, poussé par le vent, des valses,
des quadrilles, les _Miserere_ de Verdi et les épilepsies d'Offenbach.
Les notes arrivaient par bouffées, sur le vent rafraîchi, dans ce
cabinet chaud de gaz. Et Cachemire alors, une cigarette à la main,
allait à la fenêtre, regardait les dîneurs en bas dans leurs boxes de
verdure, ou respirait, narines dilatées, les airs de danse qui venaient
du lointain. Elle se retournait alors:--J'ai des envies de sauter,
disait-elle, et, devant la glace, se regardant, se souriant, elle
cambrait les reins, levait les bras, gonflait le cou ou jetait sa tête
en arrière et levait le pied jusqu'aux bougies.
Puis c'était Mabille. On y allait à pied, Cachemire frétillant au bras
de Terral, fredonnant un refrain entendu la veille, s'interrompant pour
dire des mots, des riens. Elle faisait frissonner sa robe en entrant
par la porte illuminée, devant les sergents de ville ennuyés, et les
gamins jeunes et railleurs, et les fillettes avides qui la regardaient
passer avec de grands yeux où il y avait l'envie. Ils faisaient un tour
de bal, saluaient çà et là, s'asseyaient, regardaient la foule. Terral
jouissait de ces fêtes, parodies des nuits du midi, affichait Cachemire,
tendait son gant à d'autres gants qui passaient. Cachemire écoutait la
musique et battait le sable du bout de son pied. Des femmes pâles et
peintes l'analysaient et se la montraient. Tous les couples ou les
groupes qui passaient avaient un regard pour elle. Mais brusquement elle
se relevait, prenait le bras de Terral, le menait autour du jardin,
jetait des yeux allumés sur les endroits où les danseurs s'agitaient à
l'ombre des palmiers de zinc à lanternes blanches. Parfois, le long des
arcades de bois décorées de verres de couleur, un cliquitement
éclatait. Cachemire se reculait, se pressait contre Terral, puis riait
en voyant des taches d'huile sur sa robe traînante.
Elle allait aux jeux, à la toupie hollandaise qu'elle regardait se
cogner avec un coup sec aux arêtes de cuivre. Elle gagnait pour vingt
francs un morceau de fayence de cinq sous. Puis, vite, la tireuse de
cartes. Une grosse femme vêtue d'une robe à raies rouges et noires, une
toque polonaise sur la tête, l'air bien nourri, se tenait sur une
chaise. Elle se levait. Terral entrait--et Cachemire--dans une façon de
chaumière où, sur une table à tapis de damas, une grosse lampe éclairait
des cartes dispersées.--Le grand jeu ou le petit jeu?--Tous les jeux!
disait Cachemire. L'autre débitait sa chanson éternelle: Vous êtes en ce
moment ennuyée. Mais patience. Il y a beaucoup de _coeur_. C'est un
jeune brun qui vous aime--Cachemire serrait la main de Terral--Et voilà
du trèfle! oh! neuf de trèfle, c'est bon signe que ce trèfle-là! avant
huit jours on vous apportera beaucoup d'argent. Il y a bien un peu de
carreau, mais si peu! Patience!--Et vous, monsieur, le grand ou le petit
jeu?
--Merci. Je le connais, mon avenir! répondait Terral.
Ils sortaient, Cachemire fière, enchantée, songeant à ce _trèfle_ et à
ce _coeur_ qui ne quittaient pas sa destinée.
Elle revenait vers les quadrilles. Ses yeux s'agrandissaient. Fernand la
sentait se serrer contre lui avec des frémissements d'oiseau qui veut
s'envoler, elle battait la terre de ses pieds, elle accompagnait
l'orchestre de ses lèvres. O le souvenir du bal de Samoreau!
Comme elle eût voulu se lancer dans cette foule tournoyante. Et
l'orchestre allait, un orchestre criant, hurlant, où des bruits de bois
se mêlaient aux bruits de cuivre, il secouait ses danseurs frénétiques,
les hommes sautillant--les pouces dans l'entournure du gilet, le chapeau
en arrière,--croisant les jambes, les tordant, les jetant en l'air,
tournoyant comme des derviches en ébriété sur le talon ou sur le bout du
soulier, criant, se courbant, se relevant, faisant les gracieux devant
des femmes qui luttaient de gestes frénétiques, agitées comme par une
torpille, semblables à des paquets de linge et de chair. Dans un
tourbillon, on ne voyait que des pointes de bottines s'élevant en l'air,
des jupes froissées, des flots de cheveux secoués sur le front, sur la
nuque, des gestes épileptiques, des têtes jetées en arrière, des yeux
perdus, et des mains s'agitant au-dessus de ces corps, comme des mains
de noyés au-dessus de l'eau. Et tout cela fouetté, secoué, activé par
des clameurs, des bravos, des trépignements, des hurlements de bêtes
fauves.
Cachemire, alors, regrettait d'être Cachemire, et la «nostalgie de la
boue» lui entrait au coeur.