eussent parlé de choses auxquelles ils fussent étrangers; oui, mais ta
tête tombera à toi; nous ne sommes plus à ces vieux jours de Rome où le
gouffre se refermait sur Décius; on y jettera nos vingt-deux têtes, car
je crois qu'on les a déjà comptées pour le bourreau, et le gouffre
restera ouvert pour la tienne et pour celles de tes amis. J'ai parfois,
comme le vieux Cazotte, des moments d'illuminisme pendant lesquels je
lis dans l'avenir. Eh bien! mon ami, ce que tu me disais il y a quelques
jours en parlant de ceux qui ont vu ce printemps-ci et qui ne verront
pas l'autre; de ceux qui verront l'autre et pour qui l'autre sera le
dernier, cela m'est souvent revenu dans l'esprit, et j'ai vu dans mes
rêves bien des tombes sans nom, dans les profondeurs desquelles
cependant je reconnaissais les ensevelis. Parmi ces tombes, je n'ai pas
vu la mienne; je n'irai pas chez toi parce que, je te l'ai dit, je te
perdrais probablement en y allant. J'ai un ami, moins cher que toi
puisque je ne l'ai vu qu'une fois, mais dont la demeure est plus sûre
que la tienne.
--Je ne te demande pas son nom, dit insoucieusement Danton; tu es sûr de
lui, c'est tout ce qu'il me faut. Tu as du bon bourgogne, c'est le seul
vin que j'aime, leur diable de vin de Bordeaux n'est pas fait pour des
hommes. On voit bien que tous tes girondins ont été nourris de ce
vin-là. Éloquents et vides! Sais-tu ceux que je crains parmi eux? Ce ne
sont pas les éloquents comme Vergniaud, comme Guadet, ce sont ceux qui
vous jettent tout à coup à la face, en termes impolis, une injure à
laquelle on ne sait que répondre. Heureusement que je suis préparé à
tout. On m'a tant calomnié que je ne serai pas étonné le jour où on
m'accusera d'avoir emporté sur mon dos les tours de Notre-Dame.
--Que fais-tu ce soir? demanda Mérey. Restes-tu avec moi ici, et veux-tu
que je te fasse dresser un lit?
--Non, dit Danton, j'ai voulu recevoir de toi un avis et t'en donner
un, j'ai voulu te préparer à ce qui va se passer incessamment,
c'est-à-dire à la chute du parti auquel tu t'es allié; comme tu n'es pas
ambitieux, tu n'auras pas à regretter tes espérances perdues; moi, je
l'ai été, ambitieux!
Et il poussa un soupir.
--Mais je te jure que si je n'étais pas enfoncé jusqu'à la ceinture dans
la question, je te jure que si je ne croyais pas que la France a encore
besoin de ma main, de mon coeur et de mon oeil, je prendrais Louise,
l'enfant que tu as vue l'autre jour et que je vais revoir ce soir, je
prendrais Louise dans mes bras; je fourrerais dans ses poches et dans
les miennes les trente ou quarante mille francs d'assignats qui me
restent, et je l'emporterais au bout du monde, laissant girondins et
montagnards s'exterminer à leur fantaisie.
Il se leva, reprit son manteau.
--Ainsi, tu dis que ce sera pour après-demain? demanda Jacques Mérey.
--Oui, si tes amis me cherchent querelle; s'ils me laissent tranquille,
ce sera pour dans huit jours, pour dans quinze jours, pour la fin du
mois peut-être; mais ça ne peut aller loin. Songe en tout cas à ce que
je t'ai dit. Ne te laisse pas arrêter, sauve-toi, et, si l'ami sur
lequel tu comptes te manque, pense à Danton, il ne te manquera pas.
Les deux hommes se serrèrent la main. Danton avait conservé sa voiture.
Jacques s'était mis à la fenêtre pour le suivre des yeux; il l'entendit
donner l'ordre au cocher de le conduire à Sèvres, et, regardant le
cabriolet s'éloigner vers le guichet du bord de l'eau:
--Il est heureux, murmura-t-il, il va revoir son Éva.
Jacques Mérey avait dit vrai; jamais la Convention n'avait été plus
tumultueuse. Danton était parti le 16, il revenait le 29. Pendant cet
espace de temps, si court qu'il fût, une lumière s'était faite en
quelque sorte d'elle-même: personne ne doutait plus de la trahison de
Dumouriez. La lettre n'avait pas été lue, nulle preuve n'était arrivée,
ses entrevues avec Mack étaient encore ignorées, et cette grande voix
qui n'est que celle du bon sens public, après l'avoir dit tout bas,
disait tout haut:
--Dumouriez trahit.
Le 1er avril, les amis de Roland, qui recevaient leur inspiration de
sa femme bien plus encore que de lui, arrivèrent furieux à la Chambre.
Ils avaient appris qu'on avait saisi les papiers de l'ex-ministre.
Il y avait une chose singulière, c'était, à la droite comme à la gauche,
un député envoyé par le Languedoc.
Le Languedoc avait envoyé à la Chambre, nous le répétons, deux ministres
protestants, deux vrais Cévenols, aussi amers, aussi âpres, aussi
violents l'un que l'autre.
À la droite, c'était Lassource, un girondin;
À la gauche, c'était Jean Bon Saint-André, un montagnard.
Au moment où Danton entra, Lassource était à la tribune, il annonçait
que Danton et Lacroix, arrivés depuis l'avant-veille, n'avaient point
encore paru, qu'on avait pu le voir à la Chambre. Que faisaient-ils?
pourquoi cette absence de vingt-quatre heures dans de pareils moments?
Évidemment il y avait un secret là-dessous.
--Voilà, disait Lassource, voilà le nuage qu'il faut déchirer.
En ce moment, nous l'avons dit, Danton entrait. Mais, arrivé à sa place,
au lieu de s'asseoir, soupçonnant qu'il était question de lui, il resta
debout. C'était debout que le Titan voulait être foudroyé.
Lassource le vit se dressant devant lui comme une menace; mais, loin de
reculer, il fit un geste désignateur.
--Je demande, dit-il, que vous nommiez une commission pour découvrir et
frapper le coupable; il y a assez longtemps que le peuple voit le trône
et le Capitole; il veut maintenant voir la roche Tarpéienne et
l'échafaud.
Toute la droite applaudit.
La Montagne et la gauche gardèrent le silence.
--Je demande de plus, continua Lassource, l'arrestation d'Égalité et de
Sillery. Je demande enfin, pour prouver à la nation que nous ne
capitulerons jamais avec un tyran, que chacun de nous prenne
l'engagement solennel de donner la mort à celui qui tenterait de se
faire roi ou dictateur.
Et, cette fois, l'Assemblée tout entière se levant, Gironde comme
jacobins, Plaine comme Montagne, droite comme gauche, chacun, avec un
geste de menace, répéta le serment demandé par Lassource.
Pendant le discours de Lassource, tous les yeux avaient été un instant
fixés sur Danton. Jamais peut-être sa figure bouleversée n'avait en si
peu de minutes parcouru toutes les gammes de la physionomie humaine. On
avait pu y lire d'abord l'étonnement d'un orgueil qui, tout en prévoyant
cette attaque, la regardait comme impossible; la colère qui lui
soufflait tout bas de bondir sur cet ennemi qui n'était qu'un insecte
comparé à lui; puis le dédain d'une popularité qui croyait pouvoir tout
braver. L'esprit, à le regarder, se troublait comme l'oeil à plonger
dans un abîme; puis, quand Lassource eut fini, il se pencha vers la
Montagne, en murmurant à demi-voix:
--Les scélérats! ce sont eux qui ont défendu le roi et c'est moi qu'ils
accusent de royalisme!
Un député nommé Delmas l'avait entendu:
--N'allons pas plus loin, dit-il, l'explication qu'on provoque peut
perdre la République; je demande qu'on vote le silence.
Toute la Convention vota le silence; Danton sentit qu'en ayant l'air de
l'épargner on le perdait.
Il bondit à la tribune, renversant ceux qui voulaient s'opposer à son
passage; puis, une fois arrivé sur cette chaire aux harangues où il
venait d'être attaqué si rudement:
--Et moi, dit-il, je ne veux pas me taire; je veux parler!
La Convention tout entière subit son influence, et, malgré le vote
qu'elle venait de rendre, elle écouta.
Alors, se tournant du côté de la Montagne et indiquant du geste qu'il
s'adressait aux seuls montagnards:
--Citoyens, dit-il, je dois commencer par vous rendre hommage. Vous qui
êtes assis sur cette Montagne, vous aviez mieux jugé que moi; j'ai cru
longtemps que, quelle que fût l'impétuosité de mon caractère, je devais
tempérer les moyens que la nature m'a départis, pour employer dans les
circonstances difficiles où m'a placé ma mission la modération que les
événements me paraissaient commander. Vous m'accusiez de faiblesse, vous
aviez raison, je le reconnais devant la France entière. C'est nous qu'on
accuse, nous faits pour dénoncer l'imposture et la scélératesse, et ce
sont les hommes que nous ménageons qui prennent aujourd'hui l'attitude
insolente de dénonciateurs.
»Et pourquoi la prennent-ils? Qui leur donne cette audace? Moi-même, je
dois l'avouer! Oui, moi, parce que j'ai été trop sage et trop
circonspect; parce que l'on a eu l'art de répandre que j'avais un parti,
que je voulais être dictateur; parce que je n'ai point voulu, en
répondant jusqu'ici à mes adversaires, produire de trop rudes combats,
opérer des déchirements dans cette Assemblée. Pourquoi ai-je abandonné
aujourd'hui ce système de silence et de modération? Parce qu'il est un
terme à la prudence, parce que, attaqué par ceux-là mêmes qui devraient
s'applaudir de ma circonspection, il est permis d'attaquer à son tour et
de sortir des limites de la patience. Nous voulons un roi! eh! il n'y a
que ceux qui ont eu la lâcheté de vouloir sauver le tyran par l'appel au
peuple qui peuvent être justement soupçonnés de vouloir un roi. Il n'y a
que ceux qui ont voulu manifestement punir Paris de son héroïsme, en
soulevant contre Paris les départements; il n'y a que ceux qui ont fait
des soupers clandestins avec Dumouriez quand il était à Paris; il n'y a
que ceux-là qui sont les complices de sa conjuration!
Et, à chaque période, on entendait les trépignements de la Montagne et
la voix de Marat qui, à chacune de ces insinuations:
--Entends-tu, Vergniaud? entends-tu, Barbaroux? entends-tu, Brissot?
--Mais nommez donc ceux que vous désignez! crièrent Gensonné et Guadet à
l'orateur.
--Oui, dit Danton; et je nommerai d'abord ceux qui ont refusé de venir
avec moi trouver Dumouriez, parce qu'ils eussent rougi devant leur
complice; je nommerai Guadet, je nommerai Gensonné, puisqu'ils veulent
que je parle.
--Écoutez! répéta Marat de sa voix aigre et criarde; et vous allez
entendre les noms de ceux qui veulent égorger la patrie!
--Je n'ai pas besoin de nommer, reprit Danton, vous savez bien tous à
qui je m'adresse; je terminerai par un mot qui contient tout. Eh bien!
continua-t-il, je dis qu'il n'y a plus de trêve possible entre la
Montagne, entre les patriotes qui ont voté la mort du tyran et les
lâches qui, en voulant le sauver, nous ont calomniés par toute la
France!
C'était ce que la Montagne attendait si impatiemment et depuis si
longtemps.
Elle se leva comme un seul homme et poussa une longue exclamation de
joie; la mise en accusation des girondins, de ces éternels réprobateurs
du sang, venait d'être lancée par celui-là même qui avait essayé si
longtemps la réconciliation de la Montagne et de la Gironde.
--Oh! je n'ai pas fini, cria Danton en étendant le bras; qu'on me laisse
parler jusqu'au bout.
Et le silence se rétablit aussitôt, même sur les bancs de la Gironde,
silence frémissant et plein de colère, mais qui, fidèle jusqu'au bout à
son obéissance à la loi, laissait parler sans l'interrompre le tribun
qui l'accusait, par cela même que c'était à lui la parole.
Alors Danton sembla se replier sur lui-même:
--Il y a assez longtemps que je vis de calomnie, continua-t-il; elle
s'est étendue sans façon sur mon compte, et toujours elle s'est
d'elle-même démentie par ses contradictions; j'ai soulevé le peuple au
début de la Révolution, et j'ai été calomnié par les aristocrates; j'ai
fait le 10-Août, et j'ai été calomnié par les modérés; j'ai poussé la
France aux frontières et Dumouriez à la victoire, et j'ai été calomnié
par les faux patriotes. Aujourd'hui les homélies misérables d'un
vieillard cauteleux, Roland, sont les textes de nouvelles inculpations;
je l'avais prévu. C'est moi qu'on accuse de la saisie de ses papiers,
n'est-ce pas? et j'étais à quatre-vingt lieues d'ici quand ils ont été
saisis. Tel est l'excès de son délire, et ce vieillard a tellement perdu
la tête qu'il ne voit que la mort et qu'il s'imagine que tous les
citoyens sont prêts à le frapper; il rêve avec tous ses amis
l'anéantissement de Paris! Eh bien! quand Paris périra, c'est qu'il n'y
aura plus de République! Quant à moi, je prouverai que je résisterai à
toutes les atteintes, et je vous prie, citoyens, d'en accepter l'augure.
--Cromwell! cria une voix partie de la droite.
Alors Danton se dressa de toute sa hauteur.
--Quel est le scélérat, dit-il, qui ose m'appeler Cromwell? Je demande
que ce vil calomniateur soit arrêté, mis en jugement et puni. Moi,
Cromwell! Mais Cromwell fut l'allié des rois. Quiconque, comme moi,
frappe un roi à la tête, devient à jamais l'exécration de tous les rois!
Puis, se tournant de nouveau vers la Montagne:
--Ralliez-vous, s'écrie-t-il, vous qui avez prononcé l'arrêt du tyran;
ralliez-vous contre les lâches qui ont voulu l'épargner; serrez-vous,
appelez le peuple à écraser nos ennemis communs du dedans; confondez par
la vigueur et l'imperturbabilité de votre carrière tous les scélérats,
tous les modérés, tous ceux qui nous ont calomniés dans les
départements; plus de paix, plus de trêve, plus de transaction avec eux!
Un rugissement qui partait de la Montagne lui répondit.
--Vous voyez, dit Danton, par la situation où je me trouve en ce
moment, la nécessité où vous êtes d'être fermes et de déclarer la guerre
à vos ennemis quels qu'ils soient. Il faut former une phalange
indomptable. Je marche à la République; marchons-y ensemble. Lassource a
demandé une commission qui découvre les coupables et fasse voir au
peuple la roche Tarpéienne et l'échafaud; je la demande, cette
commission, mais je demande aussi que, après avoir examiné notre
conduite, elle examine celle des hommes qui nous ont calomniés, qui ont
conspiré contre l'indivisibilité de la République et qui ont cherché à
sauver le tyran.
Danton descendit dans les bras des montagnards. La haine était à son
comble entre les girondins et les jacobins. Les girondins n'avaient duré
si longtemps que parce que Danton les avait épargnés; son discours
venait de briser la digue qui existait entre les deux partis; c'était
maintenant à la colère et au sang d'y couler.
Séance tenante, au milieu du trouble jeté dans la droite par le discours
de Danton, la Convention décrète:
Que quatre commissaires seront nommés pour sommer Dumouriez de
comparaître à la barre. Si Dumouriez refuse, ils ont ordre de l'arrêter.
Ces quatre commissaires sont: le vieux constituant, Camus; deux députés
de la droite, Bancal et Quinette; un montagnard, Lamarque.
Le général Beurnonville, que Dumouriez nomme son élève, et qu'il aime
tendrement, les accompagnera pour employer toutes les voies de
conciliation avant de rompre avec ce général que ses victoires ont rendu
populaire, et qui est resté nécessaire malgré ses défaites.
LII
Arrestation des commissaires de la Convention
Dumouriez, dont le projet était de surprendre Valenciennes, avait
transporté son quartier général au bourg de Saint-Amand, où sa cavalerie
de confiance était cantonnée.
C'était le général Neuilly qui commandait à Valenciennes et qui, croyant
à tort pouvoir rester maître de la place, lui écrivait qu'il pouvait en
tous points compter sur son concours et sur celui de la ville.
Cependant Dumouriez commençait à douter. À chaque instant il était
obligé d'_épurer_ l'armée en faisant arrêter quelque jacobin.
Le 1er avril, ce fut un capitaine du bataillon de Seine-et-Oise nommé
Lecointre, fils du député de Versailles du même nom, et l'un des plus
ardents montagnards, qui déclamait contre les constitutionnels.
Le même jour, une arrestation eut encore lieu, celle d'un
lieutenant-colonel, officier d'état-major de l'armée, nommé de Pile, qui
déclamait contre le général en chef.
La veille, le général Leveneur, qui avait suivi La Fayette dans sa fuite
et que Dumouriez avait pris auprès de lui, vint lui demander la
permission, sous prétexte de santé, de se retirer de l'armée.
Le général la lui accorda aussitôt.
Même permission était accordée au général Stetenhoffen.
Enfin il apprenait que Dampierre, le général Charnel, les généraux
Rosière et Kermowant avaient donné parole aux commissaires de rester
fidèles à la Convention.
Toutes ces nouvelles étaient désespérantes, du moment où l'on sait quel
était le projet de Dumouriez.
Ce projet, que je ne trouve dans aucun historien et qui cependant avait
bien son importance, était celui-ci:
Depuis longtemps Dumouriez se fût déclaré rebelle et eût marché sur
Paris, en supposant que ses soldats eussent voulu le suivre, ce dont il
commençait à douter, s'il n'eût été arrêté par la crainte que cette
marche ne fût fatale au reste de la famille royale enfermée au Temple.
Voici ce qui avait été arrêté à Tournai entre lui et les généraux de
Valence, Chartres et Thouvenot.
Le colonel Montjoye et le colonel Normann devaient être envoyés en
France sous prétexte d'arrêter la fuite des déserteurs de l'armée; ils
auraient pour le ministre de la Guerre Beurnonville des dépêches qui
annonceraient leur séjour à Paris pendant deux ou trois jours. Ils
devaient, la veille de leur départ, envoyer leurs trois cents hommes à
Bondy, puis la nuit suivante arriver par le boulevard du Temple,
enfoncer la garde, entrer au Temple, enlever en croupe les quatre
prisonniers, retrouver dans la forêt une voiture, et les mener à toute
bride jusqu'à Pont-Sainte-Maxence, où un autre corps de cavalerie les
recevrait, puis les conduirait à Valenciennes et à Lille.
Mais pour cela il fallait être sûr de Lille ou de Valenciennes, et
Dumouriez venait d'apprendre que les deux villes tiendraient pour la
Révolution.
Ce fut alors que Dumouriez pensa à se procurer le plus d'otages possible
lui répondant de la vie des prisonniers.
Et, en attendant des otages plus illustres, il commença par remettre au
général Clerfayt les deux prisonniers qu'il venait de faire, Lecointre
et de Pile.
Le 2 avril au matin, Dumouriez reçut avis par un capitaine de chasseurs
à cheval, qu'il avait posté à Pont-à-Marck, que le ministre de la Guerre
avait passé, se rendant à Lille, et disant qu'il se rendait près de _son
ami_ le général Dumouriez.
Dumouriez fut étonné de cette nouvelle; comment n'était-il pas prévenu?
Cette nouvelle ne pouvait que l'inquiéter dans la situation politique où
il se trouvait.
Vers quatre heures de l'après-midi, deux courriers, dont les chevaux
étaient couverts d'écume, annoncèrent au général qu'ils ne précédaient
que de quelques instants les commissaires de la Convention nationale et
le ministre de la Guerre. Les courriers ne doutaient point que les
quatre commissaires et le général Beurnonville ne vinssent pour arrêter
le général Dumouriez.
Ils précédaient les commissaires et le général à si peu de distance, que
ceux-ci arrivèrent au moment même où ils achevaient leur annonce.
Beurnonville entra le premier; Camus, Lamarque, Bancal et Quinette le
suivaient.
Le ministre embrassa d'abord Dumouriez, sous lequel il avait servi et
qu'il aimait beaucoup; puis il lui montra de la main les commissaires,
et lui dit:
--Mon cher général, ces messieurs viennent vous notifier un décret de la
Convention nationale.
En apprenant l'arrivée du ministre de la Guerre et des commissaires de
la Convention, tout l'état-major de Dumouriez l'avait entouré. Il y
avait là le général Valence, Thouvenot, qui venait d'être élevé à ce
grade, le duc de Chartres, et les demoiselles de Fernig, dans leur
uniforme de hussard.
--Oh! dit Dumouriez, je le connais d'avance, votre décret. Vous venez me
reprocher d'avoir été trop honnête homme en Belgique, d'avoir forcé à
rendre l'argenterie aux églises, de n'avoir pas voulu empoisonner un
pauvre peuple avec vos assignats. En vérité, vous, Camus, qui êtes un
dévot, je suis étonné, je vous l'avoue, qu'un homme qui affiche autant
de religion que vous, qui restez des heures entières devant un crucifix
pendu dans votre chambre, vous veniez ici soutenir le vol des vases
sacrés et des objets de culte d'un peuple ami. Allez voir à
Sainte-Gudule les hosties foulées aux pieds, dispersées sur le pavé de
l'église, les tabernacles, les confessionnaux brisés, les tableaux en
lambeaux; trouvez un moyen de justifier ces profanations, et voyez s'il
y a un autre parti à prendre que de restituer l'argenterie et de punir
exemplairement les misérables qui ont exécuté vos ordres. Si la
Convention applaudit à de tels crimes, si elle ne les punit pas, tant
pis pour elle et pour ma malheureuse patrie. Sachez que s'il fallait
commettre un crime pour la sauver, je ne le commettrais pas. Les crimes
atroces que l'on s'est permis au nom de la France tournent contre la
France, et je la sers en cherchant à les effacer.
--Général, dit Camus, il ne nous appartient pas d'entendre votre
justification, ni de répondre à vos prétendus griefs; nous venons vous
notifier un décret de la Convention.
--Votre Convention, dit Dumouriez, voulez-vous que je vous dise ce que
c'est que votre Convention? C'est la réunion de deux cents scélérats et
de cinq cents imbéciles. Je vais marcher sur elle, votre Convention, je
suis assez fort pour me battre devant et derrière. Il faut un roi à la
France; peu m'importe qu'il s'appelle Louis ou Jacobus!
--Ou même Philippus, n'est-ce pas? dit Bancal.
Dumouriez tressaillit. On venait de le frapper au coeur de ses
projets.
--Pour la troisième fois, dit Camus, voulez-vous passer dans une chambre
à côté, pour entendre la notification du décret de la Convention?
--Mes actions ont toujours été publiques, dit le général, elles le
seront jusqu'au bout. Un décret donné par sept cents personnes ne
saurait être un mystère. Mes camarades doivent être témoins de tout ce
qui se passera dans notre entrevue.
Mais alors Beurnonville s'avança:
--Ce n'est point un ordre que nous te donnons, dit-il, c'est une prière
que je te fais. Qu'un de ces messieurs t'accompagne, nous te
l'accordons.
--Soit! dit Dumouriez. Venez, Valence.
--Seulement la porte restera ouverte, dit Thouvenot.
--La porte restera ouverte, soit, répondit Camus.
Camus présenta alors au général le décret de la Convention qui lui
ordonnait de se rendre immédiatement à Paris.
Dumouriez le rendit en haussant les épaules.
--Ce décret est absurde, dit-il; est-ce que je puis quitter l'armée
désorganisée, mécontente comme elle l'est? Si je vous suivais, vous
n'auriez plus dans huit jours un seul homme sous les drapeaux. Lorsque
j'aurai terminé mon travail de réorganisation, ou lorsque l'ennemi ne
sera pas à un quart de lieue de moi, j'irai à Paris, moi-même et sans
escorte. Je lis du reste dans ce décret que, en cas de désobéissance,
vous devez me suspendre de mes fonctions et nommer un autre général. Je
ne refuse pas positivement l'obéissance, je demande un retard, voilà
tout. Maintenant, décidez ce que vous avez à faire; suspendez-moi si
vous voulez; j'ai offert dix fois ma démission depuis trois mois, je
l'offre encore.
--Nous sommes compétents pour vous suspendre, dit Camus, mais non pour
recevoir votre démission.
--Une fois votre démission donnée, général, demanda Beurnonville, que
comptez-vous faire?
--Redevenant libre de mes actions, je ferai ce qu'il me conviendra,
répondit Dumouriez; mais je vous déclare, mon cher ami, que je ne
reviendrai point à Paris pour me voir avili par les jacobins et condamné
par le tribunal révolutionnaire.
--Vous ne reconnaissez donc pas ce tribunal? demanda Camus.
--Si fait, dit le général. Je le reconnais pour un tribunal de sang et
de crimes, et, tant que j'aurai trois pouces de fer au côté, je vous
déclare que je ne m'y soumettrai pas. J'ajoute même que je le regarde
comme l'opprobre d'une nation libre, et que si j'en avais le pouvoir il
serait aboli.
--Citoyen général, dit Quinette, il ne s'agit d'aucune résolution
funeste contre vous. La France vous doit beaucoup, et votre présence
fera tomber toutes les calomnies; votre voyage sera court, et, si vous
l'exigez, les commissaires et le ministre resteront au milieu de vos
soldats tant que durera votre absence.
--Et, dit Dumouriez, si les hussards et les dragons dits de la
République, qu'on a disséminés sur la route que je dois suivre,
m'assassinent, soit à Gournay, soit à Roye, soit à Senlis, où ils
m'attendent, ce ne sera pas de la faute du général Beurnonville ni de
vous autres, messieurs les commissaires, mais je n'en serai pas moins
assassiné.