les deux hommes en descendirent, sans dire un mot de plus, et montèrent
dans une jolie salle à manger située au premier étage.
Un grand feu brûlait dans l'âtre, une table était dressée avec plusieurs
couverts.
--Tu attends du monde à déjeuner? dit Jacques.
--Non, mais je reviens rarement seul; mon domestique sait cela, et il
s'arrange en conséquence.
Puis il s'approcha de la fenêtre, et, tandis que Jacques Mérey se
réchauffait les pieds, il posa son front brûlant sur la vitre glacée et
demeura immobile.
Mérey comprit qu'il attendait une apparition quelconque.
Au bout de quelques minutes, Danton fit un mouvement.
Puis, tournant la tête sur l'épaule:
--Viens voir, dit-il à Jacques.
--Quoi voir? demanda celui-ci.
--Regarde! dit Danton.
Et il approcha la tête de Mérey du carreau le plus voisin de celui par
lequel il regardait lui-même.
Jacques vit alors, de l'autre côté d'un petit jardin pouvant avoir
vingt-cinq à trente pas de long, accoudée à une fenêtre ouverte, une
petite tête blonde perdue dans ce que l'on appelait alors une palatine.
L'enfant pouvait avoir seize ans.
--Comment la trouves-tu? demanda Danton.
--C'est une charmante jeune fille, dit Jacques Mérey.
--Ressemble-t-elle à ton Éva?
--Toutes les femmes blondes se ressemblent, dit Jacques, excepté pour
celui qui les aime.
--Laisse-moi ouvrir la fenêtre et causer un peu avec elle.
--Tu la connais?
--Oui.
--Et tu causes avec elle?
--Sans doute. Il faut d'abord que je l'habitue à ma laideur.
--Et puis après?
--Je l'habituerai à ma réputation.
--Et puis après?
--J'en ferai ma femme.
--Ta femme! s'écria Jacques Mérey en regardant Danton avec stupeur, et
il y a huit jours à peine que ta première femme est morte!
--Oui, c'était chose convenue du vivant de l'excellente créature que
j'ai perdue; Louise Gely, c'est son nom, est sa filleule, et elle l'a
désignée pour servir de mère à ses enfants.
Danton ouvrit la fenêtre.
Jacques Mérey se retira en arrière.
Alors celui qu'on appelait l'homme de sang entama une idylle de Gessner
avec cette jeune fille. Il lui parla du printemps, de l'amour, des
fleurs, de la vie calme, du bonheur conjugal. Il fut jeune, il fut
tendre, il fut amoureux, il fut poétique. Jacques, la tête posée sur sa
main, regardait et écoutait avec stupéfaction. Il comprenait la
fascination de cet homme sur une femme, comme celle du serpent sur
l'oiseau; enfin ce fut Danton qui le premier dit à la douce jeune fille
de prendre garde à la fraîcheur du temps, de se garantir de cet air
glacé qui montait de la Seine au sommet des collines. Il entendit la
fenêtre de Louise se refermer, et Danton rayonnant referma la sienne.
Du bout des doigts, en rentrant chez elle, Louise avait envoyé un
baiser.
--En vérité, lui dit Jacques en le voyant refermer la fenêtre, s'asseoir
à table rayonnant, comme nous l'avons dit, et demander son déjeuner, en
vérité, tu me confonds.
--Pourquoi cela? demanda Danton; parce que devant toi philosophe, parce
que devant toi médecin, je suis homme. Que t'ai-je dit ce matin? Que
probablement tu ne verrais pas les fleurs de 94 et moi de 95. Eh bien!
je veux vivre jusque-là.
--Alors tu penses que cette jeune fille t'aimera?
--Le sais-je? J'ai rendu de grands services à sa famille; le père était
huissier audiencier au parlement; je lui a fait avoir une place
lucrative au ministère de la Marine. On leur a dit quelques mots déjà de
mariage; le père est royaliste, la mère est dévote. Comme tout cela va
bien! Hier, je leur ai fait une visite: le père m'a reproché Septembre,
la mère m'a dit que l'homme qui épouserait sa fille accomplirait avant
de l'épouser ses devoirs de religion.
--Tu feras cela?
--Moi, je ferai tout ce que l'on voudra pour arriver à l'accomplissement
de mon désir. Je suis le tribun de la liberté, mais je suis le serf de
la nature. Il y a un complot dans tout cela, complot de la sainte femme
qui est morte et qui était royaliste; en me remariant à une belle jeune
fille royaliste, elle croit du fond de sa tombe me tirer de la
Révolution, créer un défenseur à la veuve et à l'orphelin du Temple.
--Penses-tu parfois à de semblables utopies?
--Moi? (Danton haussa les épaules.) Je ne pense à rien. L'enfant du
Temple, Égalité, Chartres, Monsieur, frère du roi, comme ils
l'appellent, est-ce que cela n'est pas frappé de mort et ne mourra pas
de soi-même? Ce que je veux, moi, c'est de doubler mes jours avec mes
nuits; c'est, la nuit, de m'acharner à l'amour, le jour au combat; c'est
de lutter, de m'épuiser, de me tuer moi-même si c'est possible avant
qu'ils me tuent! Ne m'a-t-on pas appelé le Mirabeau de 93?
Et, en parlant ainsi, Danton dévorait des viandes saignantes et buvait
en proportion. Pour soutenir cette puissante nature, il fallait des
repas de lion.
Le déjeuner fini:
--Reviens-tu à Paris? lui demanda Jacques.
--Ma foi! non, dit Danton. Je suis fatigué, je vais rester toute la
journée ici; me refaire un peu par les yeux et, qui sait? peut-être par
la parole. C'est la première fois que la chaste enfant me jette une
caresse: je vais lui reporter le baiser qu'elle m'a envoyé.
--Je puis prendre ton fiacre alors?
--Parfaitement, à moins que tu ne préfères rester avec moi.
--Non, il faut que j'aille rendre la liberté à deux tourtereaux que la
voix de mon ami Danton a effrayés.
--Bon! je parie que c'est à Louvet et à Lodoïska?
--Justement, dit en riant Jacques.
--Si je puis sauver ces deux-là, dit Danton, je le ferai, ils s'aiment
trop.
--Et si tu ne peux les sauver? demanda Jacques.
--Je tâcherai qu'ils meurent ensemble.
Jacques tendit la main à Danton; Danton la lui serra cordialement. Puis,
comme Jacques essayait de la retirer, il la retint.
--Jacques, dit-il, c'est à Mayence que tu as perdu la trace de ton Éva
et de Mlle de Chazelay?
--Oui.
--Eh bien! sois tranquille, je les retrouverai. Mais ne dis jamais ni
par qui ni comment tu auras eu de leurs nouvelles.
Jacques poussa un cri et se jeta dans les bras de Danton avec des larmes
plein les yeux.
--Eh bien! lui dit Danton, tu vois que, toi aussi, tu es un homme!
L
Trahison de Dumouriez
Robespierre avait dit dans la fameuse séance de la Convention que nous
avons essayé de mettre sous les yeux du lecteur:
--_Je ne réponds pas de Dumouriez, mais j'ai confiance en lui._
Si nous revenons encore à Dumouriez, c'est que le sort des girondins
était lié à son sort, et que le sort de notre héros, Jacques Mérey,
était lié au sort des girondins.
Certes nous eussions pu passer plus rapidement que nous ne l'avons fait
sur ces époques terribles. Mais quel est l'homme de coeur, le vrai
patriote qui, penché, la plume à la main, sur ces deux années 92 et 93,
sur ces deux abîmes, ne sera pas pris du vertige de raconter?
Peut-être eût-il mieux valu pour l'intérêt de notre livre, en rapprocher
les deux parties romanesques, et n'écrire entre elles deux que ces mots:
«Jacques Mérey, nommé député à la Convention nationale, y adopta le
parti des girondins, et, vaincu comme eux, fut proscrit avec eux.»
Mais, plus nous avançons en âge, plus nous marchons sur ce terrain
mouvant de l'art et de la politique, plus nous sommes convaincus que,
dans des jours de lutte comme ceux où nous sommes, et tant que le grand
principe proclamé par nos pères ne sera pas la religion du monde
nouveau, chacun doit apporter sa part de réhabilitation à ces hommes
trop calomniés par les idylles royalistes, par ce miel de belladone et
d'aconit, doux aux lèvres, mortel à l'intelligence et au coeur.
Revenons donc à Dumouriez, et, une fois de plus, lavons la Montagne,
dans la personne de Danton, et la Gironde, dans celle de Guadet et de
Gensonné, de toute complicité avec ce traître, qui n'eut pas même le
prétexte de l'ingratitude du pays pour servir d'excuse à sa trahison.
Cette trahison, il l'avait déjà dans le coeur en quittant Paris au
mois de janvier; il s'était engagé vis-à-vis de la coalition à sauver le
roi, et la tête du roi était tombée.
Pour prouver qu'il n'était point complice du meurtre royal, Dumouriez
n'avait d'autre ressource que de livrer la France.
Et, en effet, il était mal avec tous les partis:
Mal avec les jacobins, qui, avec raison, le tenaient pour royaliste ou
tout au moins pour orléaniste;
Mal avec les royalistes pour avoir deux fois sauvé la France de
l'invasion, l'une à Valmy, l'autre à Jemmapes;
Mal avec Danton, qui voulait la réunion des Pays-Bas à la France, tandis
que lui voulait l'indépendance de la Belgique.
Mal enfin avec les girondins, qui, tandis qu'il négociait avec
l'Angleterre, avaient fait brutalement déclarer la guerre à
l'Angleterre.
L'armée seule était pour lui.
Mais voilà que trois jours après celui où Robespierre, sans répondre de
Dumouriez, avait affirmé sa confiance en lui, voilà qu'une lettre de
Dumouriez arrive au président de la Convention, au girondin Gensonné.
C'était le pendant du manifeste de La Fayette.
Une séparation complète de principes, une menace à la Convention, un
plan de politique complètement opposé à la sienne.
Barrière voulait communiquer la lettre à l'instant même à la Convention,
demander l'arrestation et l'accusation de Dumouriez. Mais un homme
s'opposa à cette double proposition.
Le tribun, dans sa double force physique et morale, ne s'inquiétait
jamais du mal qui pouvait résulter pour lui d'une adhésion ou d'une
proposition faite par lui. Jusqu'au jour où il fut contraint pour sa
propre défense, et pour ne pas tomber avec eux, de se déclarer contre
les girondins, il ne sortit jamais de ses lèvres une parole qui ne
s'échappât de son coeur.
Il disait, puis de ce qu'il avait dit arrivait ce qu'il plaisait à Dieu.
Cette fois encore, sans s'inquiéter de la défaveur qui pourrait
rejaillir sur lui de son opposition à cette proposition d'accuser et
d'arrêter Dumouriez:
--Que faites-vous? s'écria-t-il. Vous voulez décréter l'arrestation de
cet homme; mais savez-vous qu'il est l'idole de l'armée? Vous n'avez pas
vu comme moi, aux parades, les soldats fanatiques baiser ses mains, ses
habits, ses bottes. Au moins faut-il attendre qu'il ait opéré la
retraite. Qui la fera, et comment la fera-t-on sans lui?
Puis, d'une seule phrase, il jeta un rayon de soleil sur cette étrange
dualité que chacun dès lors put comprendre:
--_Il a perdu la tête comme politique, mais non comme général._
Le comité en revint à l'avis de Danton.
Alors cette question fut naturellement posée:
--Que faut-il faire?
--Envoyer, répondit Danton, une commission mixte au général, pour lui
faire rétracter sa lettre.
--Mais qui s'exposera à aller attaquer le loup dans son fort?
Danton échangea un regard avec Lacroix son collègue.
--Moi et Lacroix pour la Montagne si l'on veut, répondit Danton, pourvu
que Gensonné et Guadet viennent avec nous pour la Gironde.
La proposition fut transmise à Gensonné et à Guadet, qui se trouvèrent
bien assez compromis comme cela et qui refusèrent.
Danton s'offrit alors de partir seul avec Lacroix; le comité, de son
côté, s'engagea à garder la lettre jusqu'à son retour.
Et, en effet, au milieu de son armée, Dumouriez était impossible à
arrêter. Tous ces hommes qu'il avait menés à la victoire, tous ces
braves qui lui croyaient un coeur français et qui ignoraient sa
trahison l'eussent défendu.
Les volontaires, sans doute, qui quittaient Paris, qui avaient entendu
crier tout haut la trahison de Dumouriez, qui avaient eu un instant
l'intention de venir sur les bancs même de la Convention égorger les
girondins comme ses complices, ceux-là se fussent engagés à aller
arrêter Dumouriez jusqu'en enfer. Mais les soldats l'eussent défendu, et
la guerre civile se trouvait alors transportée de la France à l'armée.
Il fallait que les soldats français le vissent au milieu des
Autrichiens, fraternisant avec eux, pour que les armes leur tombassent
des mains, pour que la confiance leur échappât du coeur.
Mais, avant que le jour se fût fait sur cette âme douteuse, avant que
Danton l'eût rejoint, Dumouriez avait été contraint par l'ennemi, qui
avait cinquante mille hommes et qui lui en savait trente-cinq mille
seulement, Dumouriez avait été contraint par l'ennemi d'accepter la
bataille.
La bataille fut une défaite. Elle s'appela Nerwinde, du nom du village
où avait eu lieu l'action la plus meurtrière. Pris et repris trois fois,
et la troisième fois par les Autrichiens, Nerwinde était un charnier de
chair humaine, des rues duquel il fallut enlever quinze cents morts.
La disposition du terrain avait beaucoup de ressemblance avec celui de
Jemmapes.
Le plan fut le même.
Miranda, un vieux général espagnol, calomnié par Dumouriez, devenu
Français par amour de la liberté et qui devait redevenir Espagnol pour
aider Bolivar à fonder les républiques de l'Amérique du Sud, Miranda
commandait la gauche.
C'était la position de Dampierre à Jemmapes.
Le duc de Chartres, comme à Jemmapes, commandait le centre, le général
Valence, le gendre de Sillery-Genlis, commandait la droite.
De même qu'à Jemmapes on avait laissé écraser Dampierre jusqu'à ce que
le moment fût venu de faire donner le duc de Chartres pour décider le
succès de la bataille, de même, à Nerwinde, on devait laisser écraser
Miranda jusqu'à ce que Valence, vainqueur à droite, et le duc de
Chartres, vainqueur au centre, revinssent délivrer Miranda.
Mais le hasard fit que, dans l'armée que Dumouriez avait en face de lui,
il y avait aussi un prince.
C'était le prince Charles, fils de l'empereur Léopold, qui, lui aussi,
faisait ses premières armes et à la popularité duquel il fallait une
victoire.
La supériorité du nombre la lui assura.
Miranda, qui, dans le plan de bataille, devait occuper Leave et Osmaël,
en était maître vers midi. Mais c'est alors que Cobourg, pour ménager
une victoire au prince Charles, avait poussé contre Miranda colonnes sur
colonnes.
La plus forte partie du corps français commandé par le général espagnol
se composait de volontaires qui, voyant ces masses profondes marcher
vers eux, se débandèrent, entraînant le général jusqu'à Tirlemont,
malgré ses efforts surhumains pour les arrêter.
Dumouriez, vers midi, avait eu l'annonce de la victoire de Miranda, mais
il n'avait eu aucune nouvelle de sa défaite. Le bruit que faisait son
propre canon l'empêchait de calculer le progrès ou le décroissement du
canon des autres.
Enfin, la journée finie, chassé de Nerwinde, n'ayant plus que quinze
mille hommes autour de lui, il comptait s'appuyer aux sept ou huit mille
hommes de Miranda.
Mais, des sept ou huit mille hommes de Miranda, il ne restait plus que
quelques centaines de fuyards.
Dumouriez apprend la défaite de son lieutenant au moment où, croyant la
journée finie, il venait de mettre pied à terre. Il remonte à cheval,
et, accompagné de ses deux officiers d'ordonnance, Mlles de Fernig,
suivi de quelques domestiques seulement, part au galop, échappe par
miracle aux uhlans qui battent la campagne, arrive à minuit à
Tirlemont; il y trouve Miranda presque seul, épuisé des efforts qu'il a
faits.
C'est de Tirlemont qu'il donne des ordres pour la retraite.
Dès le lendemain, Dumouriez opérait cette retraite, et Cobourg avoue
lui-même dans son bulletin, justifiant le mot de Danton, que si
Dumouriez avait perdu la tête comme politique, il ne l'avait pas perdue
comme général, que cette retraite fut un chef-d'oeuvre de stratégie.
Mais il n'en est pas moins vrai que Dumouriez avait perdu son prestige;
le général heureux avait été vaincu.
À partir de Bruxelles, Danton et Lacroix avaient trouvé la route pleine
de fugitifs. D'après ces fugitifs, il n'y avait plus d'armée et l'ennemi
pourrait marcher jusqu'à Paris sans obstacle.
De pareilles nouvelles faisaient hausser les épaules à Danton.
Les deux commissaires arrivèrent à Louvain.
On leur annonça que l'armée impériale ayant attaqué les deux villages
d'Op et de Neervoelpe, le général avait couru lui-même au canon.
Les commissaires prirent des chevaux de poste, et, dirigés eux-mêmes par
le bruit de l'artillerie, ils parvinrent au coeur de la bataille, et
là, trouvèrent Dumouriez qui repoussait de son mieux l'ennemi.
En les apercevant, le général fit un geste d'impatience.
Ils étaient parvenus à l'endroit le plus dangereux, et les balles et les
boulets s'abattaient autour d'eux comme grêle.
--Que venez-vous faire ici? leur cria Dumouriez.
--Nous venons vous demander compte de votre conduite, répondirent Danton
et Lacroix.
--Eh, pardieu! dit Dumouriez, ma conduite, la voilà!
Et, tirant son sabre, il se mit à la tête d'un régiment de hussards,
chargea à fond et s'empara de deux pièces d'artillerie qui
l'incommodaient fort.
Danton et Lacroix étaient restés impassibles.
En revenant, Dumouriez les trouva.
--Que faites-vous là? dit-il.
--Nous vous attendons, répondit Danton.
--Ce n'est pas ici votre place, répondit le général; si l'un de vous
était tué ou blessé, ce ne serait pas l'ennemi qu'on accuserait, ce
serait moi. Allez m'attendre à Louvain; j'y serai ce soir.
Il y avait du vrai dans ce que disait Dumouriez; aussi les deux
commissaires revinrent-ils au pas de leurs chevaux, ne voulant pas en
presser l'allure de peur qu'on ne crût qu'ils fuyaient.
Dumouriez fut fidèle au rendez-vous.
On comprend que, dès les premiers mots, la conversation prit un ton
d'aigreur qui n'était pas propre à avancer la réconciliation du général
avec la Montagne.
Les deux opinions étaient tellement éloignées l'une de l'autre, celle de
Danton voulant à tout prix garder la Belgique et lui faire accepter nos
assignats, et celle de Dumouriez, au contraire, voulant que la Belgique
restât libre, qu'il n'y avait pas moyen de s'entendre.
La soirée se passa en récriminations mutuelles. Dumouriez se refusa
absolument à désavouer sa lettre; tout ce qu'il fit fut d'écrire ces
quelques mots:
«Le général Dumouriez prie la Convention de ne rien préjuger sur sa
lettre du 12 mars avant qu'il ait eu le temps de lui en envoyer
l'explication.»
Les députés partirent vers minuit avec cette lettre insignifiante.
Le lendemain, il y eut une nouvelle attaque de l'armée impériale;
Blierbeck fut attaqué et pris par une colonne de grenadiers hongrois.
Mais elle fut aussitôt chassée, avec perte de plus de la moitié des
hommes, par le régiment d'Auvergne, commandé par le colonel Dumas, qui
lui prit deux pièces de canon.
Trois attaques successives eurent lieu et furent repoussées. Les
Autrichiens, très maltraités, se retirèrent de quelques lieues en
arrière.
Mais, dès le matin de la nuit où les commissaires étaient partis,
Dumouriez, qui désormais n'avait plus la crainte d'être dérangé dans ses
négociations, envoya le colonel Montjoye au quartier général du prince
Cobourg.
Il était chargé d'y voir le colonel Mack, chef de l'état-major de
l'armée impériale.
Le prétexte était, comme toujours, une suspension d'armes, la nécessité
d'échanger les prisonniers et d'enterrer les morts.
Mack laissa entendre qu'il serait heureux de conférer directement avec
le général français.
Le lendemain de cette ouverture, le colonel Montjoye retournait au
quartier général et invitait, de la part du général Dumouriez, le
colonel Mack à venir le même jour à Louvain.
En parlant du colonel, Dumouriez dit dans ses Mémoires: «_Officier d'un
rare mérite_.»
À cette époque, en effet, telle était la réputation de Mack.
C'était un homme de quarante et un ans, d'une famille pauvre née en
Franconie, entré au service de l'Autriche dans un régiment de dragons,
et qui avait passé par tous les grades avant d'arriver à celui de
colonel.
Il avait fait la guerre de sept ans sous le comte de Lacy, et la guerre
de Turquie sous le feld-maréchal Landon.
En 92, il avait été envoyé au prince Cobourg, qui lui avait donné le
poste de chef d'état-major. N'ayant encore éprouvé à cette époque aucun
des désastres qui l'illustrèrent depuis si tristement, il avait la
réputation d'un des officiers les plus distingués de l'armée
autrichienne.
Voici ce qui fut ostensiblement conclu avec lui:
1º Qu'il y aurait armistice tacite; que, d'après cet armistice tacite,
les Français se retireraient sur Bruxelles lentement, en bon ordre et
sans être inquiétés.
2º Que les impériaux ne feraient plus de grandes attaques et que le
général, de son côté, ne chercherait pas à livrer bataille.
3º Que l'on se reverrait après l'évacuation de Bruxelles pour convenir
des faits ultérieurs.
Tout ce qui fut dit en dehors de ces trois conventions resta
complètement inconnu à la France.
Ces conventions furent scrupuleusement tenues de part et d'autre.
Le 25, l'armée traversa Bruxelles dans le plus grand ordre et se retira
sur Hal.
LI
Rupture de Danton avec la Gironde
Le 29 mars, à huit heures du soir, Danton et Lacroix rentraient à Paris.
Au lieu de rentrer chez lui, passage du Commerce, ou à sa maison de
campagne du coteau de Sèvres, Danton, profitant des ténèbres et du vaste
manteau dans lequel il était caché, alla frapper à la porte de Jacques
Mérey.
Sur le mot: «Entrez!» la porte s'ouvrit et Danton parut sur le seuil.
Jacques le reconnut, et, tandis que le regard inquiet de Danton
s'assurait qu'ils étaient bien seuls, il alla droit à lui, lui tendit la
main.
--Tu arrives? lui dit-il.
--Tout droit de Bruxelles, répondit Danton.
Jacques approcha une chaise.
--Je viens à toi, dit Danton, comme à un homme que je crois mon ami, et
à qui je veux prouver que je suis le sien. Ni cette nuit, ni demain je
n'irai à la séance. Je veux avant d'y mettre le pied savoir bien au
juste où en est l'opinion. En refusant de venir avec moi auprès de
Dumouriez, Guadet et Gensonné se sont perdus et ont perdu la Gironde
avec eux. S'ils étaient venus avec moi, s'ils eussent parlé à Dumouriez
avec la même fermeté que moi, j'étais obligé de rendre témoignage, et
mon témoignage les défendait. Où en est-on ici?
--L'exaspération est à son comble, répondit Jacques. Le comité de
surveillance a, la nuit dernière, lancé des mandats d'arrêt contre
Égalité père et fils, et ordonné qu'on mît sous les scellés les papiers
de Roland.
--Tu vois, dit Danton s'assombrissant: c'est la déclaration de guerre.
Quelqu'un des vôtres va faire l'imprudence de m'attaquer demain: il
faudra que je réponde, et je vous écraserai tous, toi malheureusement
comme les autres. Maintenant, écoute ceci: Nous avons la nuit et la
journée de demain devant nous. J'ai encore assez de pouvoir pour te
faire envoyer en mission quelque part, dans le Nord, dans le Midi, à nos
armées des Pyrénées, par exemple; c'est là que tu serais le plus en
sûreté; tu n'as aucun engagement avec les girondins.
Jacques ne laissa point achever Danton; il lui posa la main sur le bras:
--Assez, dit-il, tu ne fais pas attention que ton amitié pour moi est
presque une insulte. Je n'ai aucun engagement avec les girondins, mais,
n'ayant pas voté la mort du roi, j'eusse été repoussé par la Montagne;
j'ai été m'asseoir dans leurs rangs, je leur étais inconnu, ils m'ont
accueilli; ils ne sont pas mes amis, ils sont mes frères.
--Eh bien! dit Danton, préviens ceux d'entre eux que tu voudras sauver,
afin que, d'avance, ils se ménagent des moyens de fuir lorsque le jour
sera venu. Je ne suis pour rien dans la saisie des papiers de Roland,
mais, selon l'habitude, c'est sur moi qu'on la rejettera. Si l'on ne
m'atteint pas, je me tairai; j'ai, Dieu merci! assez fait pour amener
une alliance entre tes amis et moi; ils m'ont toujours dédaigneusement
repoussé; eh bien! ce n'est plus une alliance que je leur propose, c'est
une simple neutralité.
--Tu ne doutes pas, répondit Jacques, de la douleur que j'éprouve
lorsque je te vois en butte, d'un côté, à l'éloquence des girondins, de
l'autre, aux injures des montagnards, mais tu sais qu'il arrive une
heure où rien ne peut détourner le fleuve de sa route. Nous sommes
entraînés par une force irrésistible à l'abîme, rien ne nous sauvera.
J'allais souper, soupe avec moi.
Danton jeta son manteau et s'approcha de la table toute servie.
--D'ailleurs, dit Danton, tu sais que tu n'as pas besoin de chercher un
refuge, tu en as un tout trouvé chez moi; l'on ne viendra pas t'y
chercher, et vînt-on t'y chercher, moi vivant il ne tombera pas un
cheveu de ta tête.