--Citoyen général, dit Quinette, je m'engage à vous accompagner pendant

toute la route; je m'engage à vous couvrir de mon corps si le danger se

présente; je m'engage enfin à vous ramener ici sain et sauf.

--Citoyen général, dit Bancal, rappelez-vous l'exemple de ces généraux

de Rome ou de Grèce qui, au premier appel de l'aréopage ou des consuls,

venaient rendre compte de leur conduite.

--Monsieur Bancal, reprit Dumouriez, nous nous méprenons toujours sur

nos citations et nous défigurons l'histoire romaine en donnant pour

excuse à nos crimes l'exemple de ces vertus que nous dénaturons. Les

Romains n'avaient pas tué Tarquin comme vous avez tué Louis XVI. Les

Romains avaient une république bien réglée et de bonnes lois; ils

n'avaient ni club des jacobins, ni tribunal révolutionnaire. Nous sommes

dans un temps d'anarchie. Des tigres veulent ma tête, je ne la leur

donnerai pas. Je puis vous faire cet aveu sans craindre que vous

m'accusiez de faiblesse; puisque vous puisez vos exemples chez les

Romains, laissez-moi dire que j'ai joué assez souvent le rôle de Décius

pour qu'on me dispense de celui de Curtius.

Bancal reprit la parole. Il était girondin.

--Vous n'avez affaire ni aux jacobins ni au tribunal révolutionnaire,

dit-il. Vous n'y êtes appelé que pour paraître à la barre de la

Convention et pour revenir sur-le-champ à votre armée.

Le général secoua la tête.

--J'ai passé le mois de janvier à Paris, dit-il; et certainement, après

des revers, Paris ne s'est pas calmé depuis. Je sais par vos feuilles

que la Convention est dominée par Marat, par les jacobins et par les

tribunes. La Convention ne pourrait pas me sauver de leur fureur, et, si

je pouvais prendre sur ma fierté de paraître devant de pareils juges, ma

contenance seule m'attirerait la mort.

--Assez, dit Camus, nous perdons notre temps en paroles inutiles. Vous

ne voulez pas obéir aux décrets de la Convention?

--Non, dit Dumouriez.

--Eh bien! dit Camus, je vous suspens et je vous arrête.

Pendant la discussion, tous les familiers de Dumouriez étaient entrés un

à un dans la salle.

--Quels sont tous ces gens-là? demanda l'intrépide vieillard en

regardant particulièrement les demoiselles de Fernig, dont il était

facile de reconnaître le sexe malgré leur déguisement. Allons,

donnez-moi tous vos portefeuilles.

--Ah! c'est trop fort! dit Dumouriez en français.

Puis il ajouta en allemand et à voix haute:

--Arrêtez ces quatre hommes!

Les hussards allemands, qu'on avait fait venir dans la chambre à côté,

se précipitèrent alors dans celle où était Dumouriez et arrêtèrent les

quatre commissaires.

--Eh bien! quand je vous l'affirmais, dit Camus, que nous avions affaire

à un traître!... Tout prisonnier que je suis, je te déclare traître à la

patrie; tu n'es plus général; j'ordonne qu'on ne t'obéisse plus!

Alors Beurnonville alla reprendre son rang parmi les commissaires.

--Et moi, dit-il à son tour, je t'ordonne de m'arrêter avec mes

compagnons, pour qu'on ne croie pas que je pactise avec toi et que,

comme toi, j'ai trahi la nation!

--C'est bien, dit Dumouriez, arrêtez-le avec les autres; seulement, ayez

les plus grands égards pour lui et laissez-lui ses armes.

Les quatre commissaires et le ministre arrêtés furent conduits dans la

chambre voisine. Là on leur servit à dîner pendant qu'on attelait la

voiture qui devait les conduire prisonniers à Tournai.

Dumouriez recommanda de nouveau les plus grands égards pour le général

Beurnonville; puis il écrivit une lettre au général Clerfayt, lui

mandant qu'il lui envoyait des otages qui répondraient des excès

auxquels on pourrait se livrer à Paris.

Une heure après, la voiture partait, escortée de ces mêmes hussards de

Berchiny qui avaient, le 13 juillet 1789, chargé dans le jardin des

Tuileries.

En même temps que les commissaires de la Convention partaient pour

Tournai sous escorte, Dumouriez envoyait le colonel Montjoye pour

prévenir Mack de ce qui s'était passé, et pour le prier de hâter une

entrevue entre lui, le prince de Cobourg et le prince Charles.

La journée du lendemain se passa sans que l'événement du 2 eût fait

grand bruit et fût bien connu de l'armée. Mais cependant, dans

l'après-midi du 3, le mot de _traître_ commença de circuler.

Dumouriez voulait s'assurer de Condé afin d'en purger la garnison, de

réunir dans cette ville tous ceux de son armée, soldats ou généraux, qui

voudraient s'attacher à sa fortune, et de Condé, avec une armée mixte,

autrichienne et française, marcher sur Paris.

La réponse du général Mack avait été que le 4 au matin le prince

Cobourg, l'archiduc Charles et lui se trouveraient entre Boussu et

Condé, où le général se rendrait de son côté, et que là on conviendrait

du mouvement à imprimer aux deux armées.

Le 4 au matin, le général Dumouriez partit de Saint-Amand avec le duc de

Chartres, le colonel Thouvenot, Montjoye et quelques aides de camp.

Ils n'avaient pour escorte que huit hussards d'ordonnance, qui, avec les

domestiques, formaient un groupe de trente chevaux.

Une escorte de cinquante hussards qu'il avait commandée se faisant

attendre, Dumouriez, qui voyait se passer l'heure du rendez-vous du

prince de Cobourg, laissa un de ses aides de camp pour se mettre à la

tête de l'escorte et lui indiquer la route qu'elle devait suivre.

Parvenu à une demi-lieue de Condé, entre Fresnes et Doumet, il vit

arriver au grand galop un adjudant qui venait de la part du général

Neuilly, pour lui dire que la garnison était en grande fermentation et

qu'il serait imprudent à lui d'entrer dans la ville.

Il renvoya cet officier avec ordre de dire au général Neuilly d'envoyer

au-devant de lui le dix-huitième régiment de cavalerie dont il croyait

être sûr.

Il attendrait ce régiment à Doumet.

En ce moment, il fut rejoint sur le grand chemin par une colonne de

trois bataillons de volontaires qui marchaient sur Condé avec leurs

bagages et leur artillerie. Étonné de voir s'accomplir une marche qu'il

n'avait point ordonnée, il appela quelques-uns des officiers et leur

demanda où ils allaient.

Ils répondirent qu'ils allaient à Valenciennes.

--Allons donc, dit le général, vous lui tournez le dos, à Valenciennes.

Puis il ordonna de faire halte et s'éloigna à cent pas du grand chemin

pour entrer dans une maison et donner par écrit l'ordre à ces trois

bataillons de retourner au camp de Bruill, d'où ils étaient partis.

Il était déjà descendu de cheval pour entrer dans la maison, lorsque la

tête de colonne rebroussa chemin et se porta sur lui.

Il se remit aussitôt en selle et s'éloigna au petit trot jusqu'à ce

qu'il fût arrêté par un canal qui bordait un terrain marécageux.

Des cris, des injures, le mot: «Arrête! arrête!» et la marche toujours

plus rapide des volontaires, qui avait pris l'allure d'une poursuite, le

forcèrent à passer le canal. Mais son cheval s'étant refusé à le

franchir, il abandonna l'animal rétif et le passa à pied.

Mais alors, aux cris de: «Arrête! arrête!» commencèrent de succéder des

coups de fusil.

Il n'y avait pas moyen de faire face à un pareil danger, il fallait

fuir. Mais Dumouriez ne pouvait fuir à pied.

Son neveu, le baron de Schomberg, qui était arrivé la veille, et qui

avait couru mille dangers pour arriver jusqu'à lui, avait sauté à bas de

son cheval, le pressant de le prendre. Dumouriez refusa obstinément;

mais il sauta sur le cheval d'un domestique du duc de Chartres, qui,

étant très leste, répondait de se sauver à pied.

Pendant ce temps-là, les coups de fusil continuaient.

Deux hussards furent tués ainsi que deux domestiques du général, dont un

portait sa redingote. Thouvenot eut deux chevaux tués sous lui, et se

sauva en croupe de ce même Baptiste Renard qui, ayant reformé un

bataillon en déroute à Jemmapes, avait été nommé capitaine par la

Convention.

Le général dit lui-même, dans ses Mémoires, que plus de dix mille coups

de fusil furent tirés sur lui. Son secrétaire, Quentin, fut pris, et le

cheval du général, resté de l'autre côté du canal, fut conduit en

triomphe à Valenciennes.

Dumouriez ne pouvait rejoindre son camp; les volontaires lui en

coupaient le chemin et ne paraissaient pas décidés à l'épargner. Il

longea l'Escaut, et, toujours poursuivi d'assez près, il arriva à un bac

en avant du village de Mihers.

Il passa le bac, lui sixième.

Il était sur la terre de l'Empire, traître et émigré.

Avec lui étaient le général Valence, le duc de Chartres, Thouvenot,

Schomberg et Montjoye.

Et cependant le lendemain, tant la patrie est chose sacrée, tant le nom

de traître est lourd à porter, Dumouriez, déterminé à périr s'il le

fallait pour se relever, Dumouriez annonça au général Mack qu'il allait

retourner au camp français voir s'il avait encore quelque chose à

attendre de l'armée.

Mais cette fois il voulut s'exposer seul.

Mack ne voulut pas le laisser partir sans lui donner une escorte de

douze dragons autrichiens.

Ce fut sa perte. Ces manteaux blancs, tant détestés de nos soldats,

criaient trahison contre lui.

Sans eux peut-être réussissait-il?

Le bruit s'était répandu dans l'armée que Dumouriez avait failli être

victime d'un assassinat; on le croyait mort.

Les soldats furent tout joyeux de le revoir vivant. La ligne,

s'attendrissant à sa vue, cria: «Vive Dumouriez!»

Les volontaires seuls restaient menaçants et sombres.

--Mes amis, dit Dumouriez, passant sur le front de la ligne, je viens de

faire la paix; nous allons à Paris arrêter le sang qui coule.

Quand les soldats sont en paix, ils demandent la guerre; mais bientôt

las, quand la guerre est malheureuse, ils demandent la paix. Cette

nouvelle, annoncée par Dumouriez, que la paix était faite, produisit une

grande impression.

Il était alors en face du régiment de la couronne, et il embrassait un

officier qui s'était distingué à la bataille de Nerwinde.

Un jeune homme sortit alors des rangs, un fourrier nommé Fichet; il vint

se placer à la tête du cheval de Dumouriez, et, montrant du doigt les

Autrichiens qui l'accompagnaient:

--Qu'est-ce que ces gens-là? dit-il à Dumouriez. Et qu'est-ce que ces

lauriers qu'ils portent à leurs bonnets? Viennent-ils ici pour nous

insulter?

--Ces messieurs, dit Dumouriez, sont devenus nos amis; ils formeront

notre arrière-garde.

--Notre arrière-garde! reprit le jeune fourrier, ils vont entrer en

France! Ils fouleront la terre de France! Nous sommes bien assez de

trente millions de Français pour faire la police chez nous! Des

Autrichiens sur la terre de la République, c'est une honte, c'est une

trahison! Vous allez leur livrer Lille et Valenciennes! Honte et

trahison! répéta-t-il à haute voix.

Ces deux mots, honte et trahison, coururent comme une traînée de poudre

sur toute la ligne; Dumouriez fut ajusté. Le fusil détourné fit long

feu. Un bataillon tout entier le mit en joue.

Dumouriez sentit qu'il était perdu, il piqua son cheval des deux pieds

et s'éloigna au galop. Les Autrichiens le suivirent. Ils avaient tracé

entre lui et la France un abîme que jamais il ne put franchir.

Pour lui, la Restauration arriva vainement. Voyant les Bourbons remonter

sur le trône, il comptait sur le bâton de maréchal de France. Ils lui

jetèrent dédaigneusement une pension de 20 000 francs comme général en

retraite; et, le 14 mars 1823, ignoré, oublié de ses contemporains,

flétri par l'histoire, trop sévère peut-être pour lui, il mourut à

Turville-Park.

Il avait passé cinquante ans dans les intrigues, trois ans sur un

théâtre digne de lui, trente ans en exil.

Deux fois il avait sauvé la France.

LIII

Le 2 juin

Du moment où la trahison de Dumouriez fut avérée et où, en livrant les

commissaires de la Convention à l'ennemi, il eut mis le comble à son

crime, les girondins furent perdus et les deux mois qui s'écoulèrent

entre le 2 avril et le 2 juin ne furent pour eux qu'une longue agonie.

Jacques Mérey, que son vote à l'occasion de la mort du roi avait, bien

plus que l'ensemble de ses opinions, qui étaient jacobines, rangé parmi

les girondins, avait suivi leur fortune quoiqu'il vît bien qu'ils

allassent au gouffre.

La séance qui livra les girondins aux bourreaux fut terrible; elle dura

trois jours, du 31 mai au 2 juin; pendant trois jours, Henriot, l'homme

de la Commune, entoura la Convention de son artillerie; pendant trois

jours, Paris soulevé autour des Tuileries cria: «Mort aux girondins!»;

pendant trois jours les tribunes dans la salle même se firent l'écho de

ces sanglantes vociférations.

Nous eussions voulu faire assister nos lecteurs à ces séances terribles

où la Convention, se sentant opprimée et ne voulant pas voter sous le

couteau la mort de vingt-deux de ses membres, sortit, son président en

tête, pour se frayer un passage, et partout fut repoussée, au Carrousel

comme au pont tournant. Nous eussions voulu vous montrer ces hommes qui

surent si mal combattre et qui surent si bien mourir; attendant sur

l'heure l'assassinat ou la prison, et ne voyant venir ni les assassins

ni les gendarmes; car on avait voulu respecter l'enceinte de la Chambre,

l'inviolabilité du député; s'élançant dans ces rues tumultueuses où la

chasse à l'homme allait commencer, parcourir la Normandie et la

Bretagne, et ne s'arrêter que dans les landes de Bordeaux, sur le

cadavre de Pétion.

Au milieu du trouble qui régnait dans l'Assemblée, il sembla à Jacques

Mérey que Danton lui faisait signe de sortir.

Il se leva sur son banc, Danton se leva. Il fit un pas vers la porte,

Danton aussi.

Il n'y avait plus de doute, Danton voulait lui parler.

Jacques Mérey descendit sans presser le pas, regardant fièrement tout

autour de lui pour donner le temps à ses ennemis de l'arrêter si c'était

leur intention.

Il atteignit ainsi la porte. Le tumulte était si grand que nul ne

s'était aperçu du mouvement qu'il avait fait.

Dans le corridor, il rencontra Danton.

--Fuis, lui dit-il, tu n'as pas un instant à perdre.

Et Danton, lui donnant la main, lui glissa un papier.

--Qu'est-ce que ce papier? lui dit Jacques Mérey en le retenant.

--Ce que tu m'avais demandé, son adresse.

Jacques jeta un cri d'étonnement et de joie, se rapprocha d'un quinquet

pour lire.

Pendant ce temps, Danton disparaissait.

Jacques déplia le papier et lut:

«Mlle de Chazelay, Josephplatz, nº 11, Vienne.»

Il se fit alors et instantanément un changement ou plutôt un

bouleversement complet chez le docteur. Son insouciance de la vie

disparut comme par enchantement. Le coup qui venait de le frapper, lui

et ses compagnons, lui sembla un bienfait du sort, et en effet sa

proscription, en lui rendant la liberté personnelle, lui ouvrait les

portes de l'étranger; citoyen français protégé par la République, il

pouvait parcourir impunément toute l'Allemagne!

Mais, pour parcourir toute l'Allemagne, il fallait d'abord sortir de

France: il fallait, ce qui était bien autrement difficile, sortir de

Paris.

La séance était finie; un flot de spectateurs débordait des tribunes et

s'écoulait dans la rue; Jacques Mérey s'y jeta à corps perdu et se

laissa entraîner par lui.

Le flot le poussa rue Saint-Honoré par le guichet de l'Échelle.

Neuf heures du soir sonnaient à l'horloge du Palais-Royal dont toutes

les fenêtres étaient fermées depuis l'arrestation de son illustre

propriétaire. Le palais, privé nuit et jour de toute lumière, semblait

un tombeau.

Jacques Mérey n'avait aucun besoin de rentrer à l'Hôtel de Nantes.

Depuis que les girondins étaient menacés et ne savaient jamais si la

séance s'écoulerait sans qu'ils fussent obligés de fuir, Jacques payait

son appartement ou plutôt sa chambre au jour le jour, et portait sur lui

dans une ceinture cinq cents louis en or.

Il avait en plus dans son portefeuille deux ou trois mille francs en

assignats.

Au reste, le danger était moins grand à cette heure où les trois quarts

de Paris ignoraient encore la proscription des girondins qu'il ne l'eût

été le lendemain; mais, sur tout son chemin cependant, le fugitif put se

faire une idée de l'exaspération qui régnait dans Paris.

Des bandes, lancées dans les rues par Hébert, par Chaumette, par Guzman,

par Varlet, les unes armées de piques, les autres de sabres,

quelques-unes de haches, toutes portant des torches, passaient en

criant: «Mort aux traîtres! Mort aux girondins! Mort aux complices de

Dumouriez!»

Sur la place des Victoires, il rencontra une de ces bandes et n'eut que

le temps de se jeter dans la rue Bourbon-Villeneuve; mais, en arrivant à

la rue Montmartre, il vit une autre bande avec des torches qui

descendait de la rue des Filles-Dieu; il se jeta dans la rue de Cléry,

mais, à peine y fut-il, que, au coin de la rue Poissonnière, apparut une

autre bande qui barra complètement le chemin.

Tout cela marchait vers la Convention.

Celle-là se composait de maratistes qui criaient: «Vive l'ami du

peuple!»

Être girondin et tomber dans les mains des maratistes, c'était être

massacré à coup sûr, et, depuis qu'il possédait l'adresse d'Éva, depuis

qu'il avait l'espérance de la retrouver, Jacques Mérey ne voulait plus

mourir.

Essayer de passer à travers cette bande sans être reconnu était une

chose impossible, revenir sur ses pas était chose dangereuse.

Une de ces malheureuses créatures qui se tiennent le soir sur le seuil

d'une porte entrouverte, et qui, sans comparaison avec la Galatée de

Virgile, fuient cependant comme elle pour être poursuivies, disparut

dans son allée. Jacques Mérey s'y élança derrière elle, mais, au lieu de

la suivre dans l'escalier tortueux, repoussa la porte.

La femme se rapprocha de lui.

--Ah! ah! citoyen, dit-elle, il paraît que tu n'es pas de la même

opinion que tous ces criards-là, qui empêchent les pauvres filles de

faire leur métier.

--Silence! dit Jacques en tirant de sa poche un assignat de cent francs

et en le glissant dans la main de la fille.

Et en même temps, de l'autre main, il essuya son front trempé de sueur.

La femme vit ce visage noble et intelligent, et, comme la beauté est une

puissance:

--On ne me paye que quand je travaille, dit-elle. Mais quand je rends

des services c'est pour rien.

Et, enlevant le chapeau de Jacques pour le mieux voir, elle lui essuya à

son tour le front avec son mouchoir.

--Ah! par ma foi! tu as raison, mon joli garçon, dit-elle, de ne pas

vouloir te laisser couper la tête. Allons, allons, reprends ton

assignat.

Pendant ce temps, la bande passait, criant, hurlant, vociférant.

La fille mit la main sur le coeur de Jacques.

--Et brave avec ça! dit-elle. Son coeur ne bat pas.

La bande était passée.

Jacques essaya de faire reprendre son assignat à la fille.

--Inutile, dit-elle, quand j'ai dit non, c'est non.

--Je voudrais cependant bien te laisser un souvenir de moi, dit-il,

cherchant une chaîne, une bague, un objet quelconque.

--Vraiment? dit-elle.

--Parole d'honneur!

--Eh bien! embrasse-moi au front, dit-elle. Depuis ma mère, personne n'a

eu l'idée de m'embrasser là.

Mérey, étonné de trouver une perle dans cet égout, ôta son chapeau, leva

en souriant les yeux au ciel, et l'embrassa au front avec le même

respect qu'il eût embrassé une vierge.

--Ah! dit-elle en soupirant, c'est bon, ces baisers-là.

Puis, rouvrant la porte et voyant la rue libre:

--Maintenant, tu peux partir.

Jacques Mérey portait à la main gauche une de ces bagues fort à la mode

à cette époque: c'était ce qu'on appelait un _jonc_, c'est-à-dire un

cercle d'or surmonté d'un diamant, valant trois ou quatre cents francs.

Il le passa au doigt de la fille et bondit de l'autre côté.

--Soit! puisque tu le veux absolument, dit-elle; mais en vérité, tu me

gâtes ma satisfaction. En tout cas, bon voyage et bonne chance! Quant à

moi, ma promenade est finie pour ce soir. Adieu!

Et elle referma sa porte.

Jacques Mérey continua sa route et arriva au boulevard sans accident.

Mais là, Santerre, à la tête du faubourg Saint-Antoine, barrait le

boulevard.

Des sentinelles étaient placées à la rue Saint-Denis et à la rue de

Bondy.

Santerre, à cheval, paradait sur le boulevard vide.

Il n'y avait pas à reculer. Jacques Mérey connaissait Santerre pour un

patriote ardent, mais en même temps pour un très brave homme.

Il alla droit à lui et mit la main sur le cou de son cheval. Santerre se

baissa, voyant bien que cet inconnu qui venait à lui avait quelque

chose à lui dire.

--Citoyen Santerre, lui dit Jacques, je suis le représentant qui vint

annoncer à l'Assemblée les deux victoires de Jemmapes et de Valmy.

--C'est vrai, dit Santerre; je te reconnais.

--Je me nomme Jacques Mérey. Je suis ami de Danton, qui m'a offert un

asile chez lui, mais à qui je refuse de peur de le compromettre. Je

siégeais avec les girondins et je suis proscrit comme eux; descends de

cheval, donne-moi le bras et conduis-moi jusqu'à la rue de Lancry.

Demain, tu diras tout bas à Danton ce que tu as fait pour moi, et Danton

te serrera la main.

Santerre ne prononça pas une parole; il descendit de cheval, donna son

bras à Jacques Mérey, et le conduisit jusqu'à la rue de Lancry.

--As-tu besoin que j'aille plus loin? lui demanda-t-il.

--Non, dans cinq minutes je serai arrivé où je vais.

--Que Dieu te conduise! dit Santerre oubliant que Dieu était aboli.

--Merci, dit simplement Jacques, j'en eusse fait autant pour toi,

Santerre.

--Je le sais bien, répondit le brave brasseur.

Les deux hommes se serrèrent la main et tout fut dit. Jacques Mérey

remonta la rue de Lancry jusqu'à la rue Grange-aux-Belles, puis il prit

la rue des Marais, la descendit jusqu'au numéro 33, et là, voyant une

maison basse et sombre, il s'arrêta, regarda autour de lui pour

s'assurer qu'il n'était point suivi et ne se trompait pas.

Il hésita un instant entre deux sonnettes, l'une à gauche, près d'une

boîte fermant à cadenas; l'autre à droite, pendant à la muraille. Il

tira celle qui était pendue à la muraille.

Presque aussitôt la porte s'ouvrit et un homme, vêtu de noir, cravate

blanche et en culotte courte, s'effaça pour le laisser passer.

Sans doute les deux hommes se reconnurent, car l'homme vêtu de noir,

ayant salué respectueusement Jacques Mérey, referma la porte et marcha

devant lui en disant:

--Par ici, monsieur.

Jacques Mérey le suivit.

L'homme vêtu de noir le conduisit par un corridor, éclairé pour s'y

conduire et voilà tout, à la salle à manger, dont la porte en s'ouvrant

jeta un flot de lumière.

En effet, la salle à manger était illuminée comme pour un jour de fête;

six couverts étaient mis autour d'une table élégamment servie; cinq

personnes, y compris l'homme vêtu de noir, semblaient en attendre un

sixième.

Ces cinq personnes étaient une femme de trente-six à trente-huit ans,

encore belle, deux jeunes filles de seize à dix-huit ans, charmantes

toutes deux, et un garçon de treize ans. L'homme vêtu de noir faisait la

cinquième personne.

À l'arrivée de Jacques Mérey, tout le monde se leva.

--Femme, et vous, enfants, voyez cet homme, dit-il en montrant Jacques

Mérey, c'est lui qui, sur l'échafaud même, n'a pas dédaigné de porter

secours à notre...

La femme vint à Jacques Mérey, lui baisa la main, puis les deux jeunes

filles, puis le jeune garçon.

--J'espère que vous n'oublierez jamais, continua l'homme vêtu de noir,

qui n'était autre que M. de Paris, que le citoyen Jacques Mérey,

proscrit injustement, est venu demander asile à notre humble toit.

Puis, montrant le sixième couvert à Jacques:

--Vous voyez que nous vous attendions, dit-il.

LA SUITE DE CE RÉCIT S'INTITULE

LA FILLE DU MARQUIS.

TABLE DES MATIÈRES

I. Une ville du Berri 5

II. Le docteur Jacques Mérey 14

III. Le château de Chazelay 21

IV. Comme quoi le chien est non seulement l'ami de l'homme,

mais aussi l'ami de la femme 29

V. Où le docteur trouve enfin ce qu'il cherchait 37

VI. Entre chien et chat 44

VII. Une âme à sa genèse 52

VIII. _Prima che spunti l'aura_ 58

IX. Où le chien boit, où l'enfant se regarde 67

X. Ève et la pomme 85

XI. La baguette divinatoire 94

XII. L'anneau sympathique 102

XIII. _Unde ortus?_ 108

XIV. Où il est prouvé qu'Éva n'est pas la fille du braconnier

Joseph, mais sans que l'on sache de qui elle est la fille 116

XV. Où il faut abandonner les affaires privées de nos personnages

pour nous occuper des affaires publiques 125

XVI. L'état de la France 133

XVII. L'homme propose 141

XVIII. Une exécution place du Carrousel 149

XIX. Madame Georges Danton et madame Camille Desmoulins 163

XX. Les enrôlements volontaires 176

XXI. L'ouvrage noir! 185

XXII. Beaurepaire 194

XXIII. Dumouriez 205

Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux · 第 32 / 33 段