allaient la perdre; que ce n'était pas par des assassinats et des
égorgements qu'on rétablissait la tranquillité et la confiance
publiques; que ce n'était point des martyrs qu'il fallait faire, mais
des coupables qu'il fallait frapper; il leur annonça qu'un tribunal
révolutionnaire venait d'être voté; qu'à ce tribunal seul désormais
appartiendrait la connaissance des délits politiques. Puis l'habile
orateur, après quelques louanges à leur patriotisme, après une
excitation de rejoindre promptement l'armée, après le serment fait par
lui, Danton, eux partis, de veiller sur la République, il les convia à
aller fraterniser aux cordeliers, où Camille Desmoulins, prévenu, les
attendait.
Et eux, changés tout à coup:
--Il a raison, dirent-ils. Vive la Nation!
Et ils s'éloignèrent pour aller fraterniser avec les cordeliers.
En un seul bond, Danton fut des jacobins à la Convention, de la rue
Saint-Honoré aux Tuileries.
Personne ne s'était aperçu de son absence. Pas un girondin ne s'était
levé de son banc.
On votait l'organisation du tribunal révolutionnaire.
Voici ce qu'on décrétait, ce que décrétaient les girondins eux-mêmes,
forgeant la hache qui devait abattre leurs têtes:
«Neuf juges nommés par la Convention jugeront ceux qui lui seront
envoyés par décret de la Convention: nulle forme d'instruction; point de
jurés; tous les moyens admis pour former la conviction.
»On poursuivra non seulement ceux qui prévariquent dans leurs fonctions,
mais ceux qui les désertent ou les négligent; ceux qui, par leur
conduite, leurs paroles ou leurs écrits, pourraient égarer le peuple;
ceux qui, par leurs anciennes places, rappellent les prérogatives
usurpées par les despotes.
»Il y aura toujours, dans la salle du tribunal, un membre pour recevoir
les dénonciations.»
Les girondins avaient voté pour le tribunal révolutionnaire, mais non
point pour une semblable rédaction, à laquelle se fût certes opposé
Danton s'il se fût trouvé là, puisque Danton, comme eux, devait être
condamné par ce tribunal.
Ils votèrent contre la rédaction. La majorité l'emporta.
--C'est l'inquisition! s'écria Vergniaud, et pire que celle de Venise!
Et il s'élança hors de la Convention, suivi de tous ses amis, qui pour
la première fois commençaient à entrevoir la profondeur du gouffre où on
les poussait.
XLVIII
Lodoïska
Louvet, que nous avons vu imprudemment élevé par ses amis, logeait dans
la rue Saint-Honoré, à quelques pas seulement du club des jacobins. Sa
hardiesse à accuser l'homme populaire par excellence, l'hôte du
menuisier Duplay, l'incorruptible Robespierre, comme on l'appelait, le
désignait à la haine du peuple, et il savait que du premier soulèvement
il serait la première victime. Aussi sa vie était-elle d'avance celle
d'un proscrit. Il ne sortait, même pour aller à la Convention, qu'armé
d'un poignard et de deux pistolets. La nuit, il demandait asile à
quelque ami, et ne rentrait que furtivement dans sa propre maison pour
visiter la jeune et belle créature qui s'était dévouée à lui.
Cette femme, dont l'oeil inquiet épiait sans cesse, entendit passer
avec des vociférations et des chants patriotiques cette députation qui
se rendait aux Jacobins; au milieu de ces vociférations, elle entendit
les cris de: «Mort aux girondins!» et, soit préoccupation, soit réalité,
elle crut même entendre celui de: «Mort à Louvet!»
Alors elle descendit, se mêla aux groupes, pénétra dans la salle avec
eux, monta aux tribunes pour s'y dissimuler, et là, dans toute son
étendue, elle entendit la motion d'égorger _les traîtres, les ministres
perfides et les représentants infidèles_.
Pour elle, il n'y avait pas de doute; ce que demandait cette voix,
c'était la mort de son amant et de tout le parti dont il était un des
chefs.
On a vu comment elle s'était élancée hors de la salle, comment elle
avait rencontré Danton sur la porte, et comment, dans son ignorance du
but qui l'amenait, sa fuite n'avait été que plus précipitée.
Où courait-elle?
Elle n'en savait rien d'abord elle-même. Ce jour-là, elle n'avait point
de rendez-vous pris avec Louvet. Chez qui allait-elle porter la nouvelle
terrible? chez Roland? car Roland était l'âme de la Gironde. Mais la
sévère Mme Roland, l'inspiratrice de son mari, même pour un danger de
mort, consentirait-elle à recevoir chez elle la maîtresse de l'auteur de
_Faublas_? Non.
Chez Vergniaud? Mais Vergniaud n'était jamais chez lui. Tous ces hommes
de la Révolution, sachant le peu de temps qu'ils avaient à vivre,
essayaient de doubler leur existence par l'amour. Vergniaud ne serait
pas chez lui; il serait chez Mlle Candeille, la charmante actrice,
qui, dans son égoïsme, ne laisserait pas sortir son amant, de crainte
qu'il lui arrivât malheur.
Chez Kervélagan? Mais sans doute était-il déjà au faubourg
Saint-Marceau, au milieu des fédérés bretons, s'il n'était pas encore
parti de Paris.
Mais n'était-ce point achever de perdre les girondins que de leur faire
chercher un refuge dans les rangs des Bretons, au moment où la Bretagne
se soulevait?
Au moment où, arrêtée au coin de la rue de l'Arbre-Sec, elle hésitait
pour savoir si elle continuerait sa route ou franchirait le pont Neuf,
elle vit passer près d'elle un homme qu'elle crut reconnaître pour un
des leurs.
Il marchait calme et avec l'insouciance de l'homme ou qui ne connaît pas
le danger ou qui le méprise.
Elle alla à lui.
--Citoyen, dit-elle, je suis Lodoïska, la maîtresse de Louvet; il me
semble que je reconnais en vous un girondin, ou tout au moins un ami de
la Gironde.
Celui auquel elle s'adressait la salua respectueusement.
--Vous ne vous trompez pas, madame, lui dit-il, sans partager toutes les
opinions de la Gironde, je partagerai probablement son sort. Jeté dans
Paris par un grand amour et une grande haine, je me suis assis sur un
des bancs de vos amis, espérant y faire la guerre à la noblesse et ses
privilèges, dont j'étais victime: je me suis trompé. La République est
tellement forte, à ce qu'il paraît, que ses enfants se divisent, et que
je n'assiste plus qu'à des récriminations de parti, qu'à des accusations
de faiblesse ou de trahison. Vous pouvez donc vous fier à moi, madame;
mon nom est Jacques Mérey.
Lodoïska avait entendu prononcer ce nom comme celui d'un médecin savant,
humanitaire et dévoué à la République. Elle saisit son bras.
--Aidez-moi à les sauver, dit-elle, et à vous sauver vous-même.
Jacques Mérey secoua la tête.
--Je crois bien, dit-il, que nous sommes tous perdus. Peu m'importe! à
moi qui ne tenais à la vie que par mon amour. Je peux dire cela à vous
qui ne vivez que par le vôtre, madame; mais je n'en suis pas moins tout
à vos ordres, si je peux vous aider en quelque chose.
--Mais vous ne savez donc pas ce qui se passe, s'écria Lodoïska.
--Oh! si fait! dit Jacques, je suis au courant de tout; je quitte la
Convention.
--Mais vous ne quittez pas, comme moi, les jacobins, dit Lodoïska. Vous
ne savez pas que la section des Quatre-Nations et les volontaires de la
Halle sont venus au nombre de mille, avec des chants frénétiques et des
cris féroces, demander la mort des girondins.--Et tenez, dit-elle, en
lui montrant une nouvelle colonne d'hommes du peuple qui s'avançait dans
la rue Saint-Honoré, la plupart armés de sabres et de piques; et tenez,
voilà les bourreaux!
Et, en effet, ces hommes, en passant devant Lodoïska et Jacques Mérey,
laissèrent échapper des imprécations de colère et des menaces de mort.
--Allons chez Pétion, lui dit Jacques Mérey; c'est là que se sont donné
rendez-vous tous nos amis.
Pétion demeurait rue Montorgueil. Mérey et Lodoïska franchirent les
halles pleines de tumulte et de cris; les femmes, qui croyaient que
c'était à la trahison du ministre de la guerre Beurnonville et du
général en chef Dumouriez et des girondins qu'était dû l'enrôlement
forcé des derniers volontaires, étaient toutes armées de couteaux
qu'elles agitaient sans nommer personne, mais en demandant la mort des
traîtres. Quelques-unes avaient des piques et demandaient à marcher,
elle aussi, sur la Convention.
--Ah! murmurait Lodoïska, et quand on pense que c'est aux hommes du 20
juin, aux hommes du 10 août, aux hommes du 21 septembre, qu'on fait de
pareils reproches, n'est-ce point à dégoûter les martyrs du peuple de
mourir pour lui?
Ils traversèrent toutes ces halles où, sur les tables tachées de vin,
restaient des verres à moitié vides, et l'on gagna la maison de Pétion.
Là, en effet, comme le mot d'ordre en avait été donné aux girondins
avant de se séparer, toute la Gironde était réunie.
En entrant dans la salle de la réunion, Lodoïska aperçut Louvet, courut
à lui, lui sauta au cou en criant:
--Je t'ai retrouvé, je ne te quitte plus.
Alors, entraînant son amant dans un angle de la salle, elle laissa à
Jacques Mérey le soin de tout expliquer.
Alors Jacques Mérey, en omettant seulement sa conférence avec Danton,
raconta comment il avait rencontré Lodoïska et ajouta ce qu'il avait vu
et entendu.
Alors la majorité des girondins décida qu'il était inutile d'aller
braver la mort à la Convention; une séance de nuit était plus dangereuse
encore, dans les circonstances où l'on se trouvait, qu'une séance de
jour, et, on l'a vu, la séance du jour avait été plus que tumultueuse.
Chacun alors chercha l'asile où il pourrait passer la nuit. Vergniaud et
Jacques Mérey déclarèrent que rien ne les empêcherait d'aller à la
Convention. Quant à Pétion, au lieu d'aller chercher dehors un asile,
après avoir écouté ce que Lodoïska et Louvet lui disaient du péril couru
par lui, il alla à la fenêtre, l'ouvrit, étendit la main au-dehors, et,
la rentrant toute mouillée:
--Il pleut, dit-il, il n'y aura rien.
Et, quelque supplication qu'on lui fît, il refusa de quitter la maison.
Jacques Mérey, qui était resté plus inconnu que les autres et plus
populaire en même temps, parce que c'était lui qui était venu apporter
la nouvelle de la victoire de Valmy et de celle de Jemmapes, offrit sa
chambre à Louvet et à Lodoïska, à peu près sûr que son logement, où il
ne recevait personne, auquel personne ne lui écrivait, était inconnu des
assassins.
Puis, lorsqu'il les eut installés chez lui, il marcha droit à la
Convention, où il trouva Vergniaud déjà établi sur son banc.
Cette colonne qui avait rencontré Lodoïska et Jacques Mérey, cette
colonne qui s'avançait jetant l'insulte et la menace aux girondins, se
rendait à l'imprimerie de Gorsas, rédacteur en chef de la _Chronique de
Paris_, celui-là même qui avait annoncé, comme nous l'avons dit, que
Liége n'était pas prise par les Autrichiens, au moment où les Liégeois
proscrits, fugitifs, se répandaient dans les rues de Paris, augmentant
par leur présence la haine que l'on portait aux girondins.
Les émeutiers déchirèrent les feuilles déjà tirées, brisèrent les
presses, dispersèrent les caractères et pillèrent les ateliers.
Quant à Gorsas, un pistolet à chaque main, il passa inconnu au milieu
des assassins qui demandaient sa tête, agitant ses pistolets et criant
comme les autres:
--Mort à Gorsas!
À la porte, il trouva un flot de peuple si épais qu'il craignit d'être
reconnu par les imprimeurs de quelque autre presse; il se glissa dans
une cour par une porte entrouverte qu'il ferma derrière lui, puis il
sauta par-dessus le mur de cette cour, et s'en alla droit à la section
dont il faisait partie.
La section résolut d'aller avec lui porter plainte à la Convention.
Pendant ce temps-là, les émeutiers décidaient d'en faire autant chez
Fiévée, qui, comme Gorsas, publiait une feuille girondine.
Comme chez Gorsas, tout fut pillé, brûlé, jeté à la rue.
La colonne dévastatrice ne comptait pas se borner là. Elle alla à la
Convention pour y demander la mort de trois cents députés. On sentait
Marat derrière toutes ces demandes. Marat prévoyait toujours par
chiffres.
Mais voilà que, tandis que les émeutiers entraient d'un côté, Gorsas et
les membres de la section entraient par l'autre comme accusateurs.
Gorsas, tenant toujours ses deux pistolets à la main, s'élança à la
tribune.
Inviolable à double titre, comme journaliste, comme membre de la
Convention, il venait demander justice contre ceux qui avaient brisé ses
presses.
Les émeutiers s'arrêtèrent étonnés: ils venaient comme accusateurs des
girondins, et voilà qu'ils étaient accusés comme pillards, comme voleurs
et comme assassins.
Un député alors monta à la tribune, c'était Barrère. Il se tourna vers
les émeutiers:
--Je ne sais pas, dit-il, ce que vous venez chercher ou demander ici; je
sais seulement que l'on a parlé cette nuit de couper des têtes de
députés. Citoyens, dit-il en étendant vers eux une main menaçante,
sachez, une fois pour toutes, que les têtes des députés sont bien
assurées; les têtes des députés sont non seulement posées sur leurs
épaules, mais sur tous les départements de la République. Qui donc
oserait décapiter un département de la France? Le jour où ce crime
s'accomplirait, la République serait dissoute. Allez, méchants citoyens,
ajouta-t-il, et ne revenez plus dans de semblables intentions.
Les émeutiers délibérèrent un instant. Puis un des chefs s'avança,
protesta de son dévouement et de celui de ses hommes à la République, et
demanda à défiler devant les représentants au cri de «Vive la nation!»
Cette faveur leur fut accordée.
Au moment où ils passaient devant les bancs de la Gironde, occupés
seulement par Vergniaud et par Jacques Mérey, tous deux se levèrent,
croisèrent les bras en manière de défi.
Cette nuit, nuit du 10 au 11 mars, la Convention, n'ayant plus ni
argent, ni armée organisée, ni force intérieure, ni unité qui assurât
son existence, la Convention créa ce fantôme sanglant qui épouvante
l'Europe depuis près d'un siècle et qui fit la Révolution si longtemps
incomprise: LA TERREUR!
On l'avait invoquée armée d'un glaive contre Paris, Paris la renvoya
armée d'une hache au monde.
L'armée, vaincue non point par la lutte, par des combats, mais par le
doute et la lassitude, l'armée, démoralisée, fuyait devant l'ennemi;
elle allait rentrer en France, livrer la France!
Elle vit la Terreur à la frontière, elle s'arrêta et fit face à
l'ennemi.
Cette armée, c'était tout ce qui restait à la République. Rien à envoyer
à Lyon; rien à envoyer à Nantes.
Nos volontaires étaient à peine suffisants pour maintenir la Belgique
qui nous échappait.
On envoya nos volontaires en Belgique.
À Lyon, Collot-d'Herbois; à Nantes, Carrier.
C'est-à-dire la Terreur!
XLIX
Deux hommes d'État
La séance avait duré jusqu'au jour, Danton s'était endormi sur son banc,
écrasé de fatigue; personne ne songeait à le réveiller.
On eût dit un lion endormi dont nul n'osait s'approcher.
Jacques Mérey laissa la salle s'évacuer entièrement, échangea une
poignée de main, un sourire et un haussement d'épaules avec Vergniaud,
puis il alla à Danton, et lui posa la main sur l'épaule.
Danton s'éveilla par un brusque mouvement et porta la main à sa
poitrine, où était caché un poignard.
Chacun de ces hommes, en s'endormant libre, ignorait s'il ne
s'éveillerait pas prisonnier le lendemain. Quelques minutes de repos
avaient suffi à rendre la force au colosse.
Quant à Jacques Mérey, il avait cette force invincible des travailleurs
et des savants habitués à lutter contre le sommeil.
Jacques prit le bras de Danton et sortit avec lui de la Convention.
Dans le corridor, ils rencontrèrent Marat qui causait avec Panis.
En voyant Danton, Marat vint à lui, jeta un regard de haine, en passant,
sur Jacques, dit quelques mots à l'oreille de Danton, et s'éloigna.
--Pouah! dit Danton avec un profond sentiment de dégoût. Du sang! Le
misérable! toujours du sang; il ne lui faut que du sang! Sortons d'ici,
la moitié de ces hommes me fait horreur ou pitié; j'ai besoin de
respirer un air pur.
Et il entraîna Jacques dans le jardin des Tuileries.
On était au 11 mars, au matin. La gelée était fraîche, la terre couverte
d'une légère couche de neige; des stalactites de glace, dans lesquelles
se reflétaient comme dans des girandoles de cristal le soleil levant,
pendaient aux arbres, et cependant on sentait que ce manteau d'hiver
était jeté sur les épaules du bon avril; les ramiers, volant d'arbre en
arbre et se poursuivant déjà avec des roucoulements d'amour, faisaient
tomber des branches une pluie de diamants, tandis que les moineaux
devenus moins frileux commençaient à reparaître et sautillaient en
caquetant, à travers les lilas et les seringas des parterres.
Danton respira à pleine poitrine quelques haleines de cet air printanier
et sa nature toute sanguine sembla se reprendre à la vie.
--Voilà, dit-il, des arbres, des ramiers et des oiseaux à qui tous nos
débats sont bien indifférents, et qui ne connaissent ni montagnards, ni
girondins, ni jacobins, ni cordeliers.
--Ajoute, dit Mérey, ni Robespierre, ni Marat; ils sont bien heureux.
--Admire, philosophe, continua Danton, comme au milieu de tout cela la
nature poursuit sa route immuable. Dans un mois, les bourgeons vont
pousser sur ces arbres, ces oiseaux s'aimer, ces fleurs s'ouvrir, un
chant d'amour emplira la création, les nids se suspendront aux branches,
le pollen fécondateur flottera dans l'air, jusqu'aux fenêtres de la
Convention les hirondelles viendront gazouiller: "Nous voilà de retour
pour accomplir la grande oeuvre du Seigneur, l'oeuvre qui, de
l'enchaînement de la vie à la mort, fait l'éternité. Que faites-vous,
vous autres rois de la création, vous aimez-vous comme nous?"
»Deux voix leur répondront: "Haine!" glapissantes comme celle du renard
qui dira: "Défiez-vous, citoyens; défiez-vous de vos pères, défiez-vous
de vos mères, défiez-vous de vos frères, de vos amis et de vos enfants.
Nous sommes entourés de traîtres. Dumouriez trahit, Valence trahit,
Custine trahit, la droite trahit, la plaine trahit, la Gironde trahit.
Une chaîne de trahisons nous enveloppe: Pitt en tient un bout; je vois
d'ici celui qui tient l'autre; et les anneaux de cette chaîne sont
d'or."
»L'autre, coassante comme celle des crapauds: "Du sang! du sang! du
sang!"
»Eh! tu en auras du sang, poursuivit Danton avec un sourire
mélancolique. Combien de nous qui verront encore ce printemps ne verront
pas le printemps prochain, et plus encore ne verront pas l'autre.»
--Tu es de sinistre augure, ce matin, Danton.
Danton haussa les épaules:
--Je suis comme cet homme dont parle l'historien Joseph, qui pendant
sept jours tourna autour de la ville sainte en criant: «Malheur à
Jérusalem; malheur à Jérusalem!» et le huitième jour cria: «Malheur à
moi-même!» Une pierre lancée des remparts lui brisa la tête.
--Nous sommes Jérusalem, n'est-ce pas, nous autres girondins, dit
Jacques, et toi l'homme à la prophétie?
--Que veux-tu! Dieu nous a tous frappés d'aveuglement.
--Mais puisque toi seul vois clair, puisque toi seul sais ton chemin au
milieu de cette foule d'insensés, pourquoi ne t'éloignes-tu pas de ces
deux hommes, dont l'un, Marat, déshonore ta politique, dont l'autre,
Robespierre, use ta popularité? et ta popularité usée, tu l'as dit
toi-même, menacera ta vie!
--Que veux-tu? dit insoucieusement Danton, voilà le printemps qui
revient, je ne suis pas un lépreux comme Marat, je ne suis pas un
hypocrite comme Robespierre, je suis un homme de chair et de sang, je
veux vivre les quelques jours qui me restent à vivre.
--Danton, prends-y garde, dans la situation où est la France, dans la
situation où est la République, avec la place que tu as conquise dans la
Convention, une pareille insouciance ou un pareil découragement sont un
crime. Ne vois-tu pas que le vaisseau de la France, pour avoir trop de
pilotes, n'en a pas un seul? Ne laisse pas prendre le gouvernail ni par
un hypocrite ni par un fou. Saisis les affaires de ta main puissante;
mets un frein à la populace: donne une impulsion à l'esprit public, une
direction à l'Assemblée; écrase comme de vils reptiles Marat dans sa
bave et Robespierre dans son orgueil; toi seul en ce moment peux à la
Convention ce que tu voudras; sois l'homme que je dis; prête la force
au côté faible mais honnête de l'Assemblée, nous oublierons le passé et
nous te suivrons; ton ambition sera le salut de la patrie.
Danton fixa ses yeux sur ceux de Jacques, et sembla vouloir lire
jusqu'au fond de son âme.
Puis, s'arrêtant tout à coup:
--Au nom de qui me parles-tu? demanda-t-il.
--Au nom de ceux, répondit le girondin, qui méprisent Marat et qui
détestent Robespierre.
--Que je méprise Marat, tout le monde le sait, puisque tout haut je l'ai
dit en pleine tribune; mais qui t'a dit que je détestais Robespierre?
--Ton intérêt politique, et, à défaut de l'intérêt politique, ton
instinct de conservation. Robespierre a déjà murmuré contre toi des
paroles sinistres, et, si tu ne le préviens pas, il te préviendra.
--Es-tu chargé d'un mandat près de moi?
--Non, mais je suis prêt à accepter le tien.
--Et tu me répondrais de tes girondins?
--Je ne réponds que d'une chose, du désir de t'avoir pour chef. Je te
crois à la fois homme de renversement et de fondation.
--Tu me crois cela, toi, parce que tu me connais depuis longtemps; mais
tes amis... tes amis n'ont pas confiance en moi; je me perdrais pour
eux, et, dépopularisé, ils me livreraient à mes ennemis. Non! _Alea
jacta est!_ Que la mort décide!
--Danton...
--Non, il y a entre vous autres et moi un abîme infranchissable, le sang
de Septembre, que je n'ai pas fait couler cependant. Un jour que nous
aurons du temps à perdre, je te raconterai cela. En attendant, écoute,
Mérey; je t'aime depuis longtemps; dernièrement, tu as fait pour moi
tout ce qu'un ami, tout ce qu'un frère pouvait faire. Eh bien! pendant
que je suis puissant encore, demande-moi quelque chose.
Jacques regarda Danton:
--Que veux-tu que je te demande? Je suis un savant, beaucoup plus riche
qu'un savant ne l'est d'ordinaire. J'ai en Champagne et du côté de
l'Argonne des biens assez considérables. Je suis médecin et, si je
voulais exercer ma profession, je gagnerais des monceaux d'or. Je me
suis fait nommer député, ou plutôt on m'a nommé député malgré moi. Je
n'ai accepté que dans ma haine des privilèges que je voulais combattre.
J'ai voté pour la prison perpétuelle dans le procès de Louis XVI parce
que, médecin, je ne pouvais voter pour la mort; mais depuis, mon vote a
constamment précédé ou suivi les votes les plus ardents au bien de la
nation. Que veux-tu faire pour moi? Je ne désire rien, et ce que je
regrette, tu ne peux me le rendre.
--Qui sait? réfléchis. Demain peut-être les tempêtes de la tribune nous
éloigneront à tout jamais l'un de l'autre. Demande-moi ce que tu
voudras, et, à ton grand étonnement, peut-être pourrais-je selon ton
désir.
--Oh! c'est une trop longue histoire, dit Jacques Mérey.
--Écoute, dit Danton: j'ai acheté et meublé une maison de campagne sur
les coteaux de Sèvres. Montons en voiture et viens déjeuner avec moi. Tu
n'as aucun besoin de rentrer, personne qui t'attende?
--Non, au contraire, plus tard je rentrerai, plus ceux qui sont chez moi
m'en sauront gré.
--Eh bien! voilà une voiture, montons-y; viens, et tu me conteras ton
histoire tout le long du chemin.
Tous deux montèrent en voiture.
--À Sèvres! dit Danton.
La voiture partit.
Alors Jacques Mérey, dont le coeur trop plein débordait depuis six
mois, raconta toute sa longue histoire à Danton, et, à son grand
étonnement, cet homme de bronze l'écouta sans en perdre une parole,
laissant son visage refléter toutes les émotions de son coeur.
Enfin Jacques aborda le véritable motif de sa confidence. Lorsqu'il lui
eut dit la fuite, ou plutôt l'enlèvement d'Éva par Mlle de Chazelay,
lorsqu'il lui eut dit comment, à Mayence, il avait perdu sa trace, ne
pouvant la suivre au coeur de l'Allemagne, il lui demanda, demande
difficile à faire, car elle touchait à cette accusation de trahison
éternellement suspendue sur la tête de Danton par Robespierre, il lui
demanda en hésitant:
--Toi qui as tant de relations à l'étranger, pourrais-tu me dire où elle
est?
Danton le regarda fixement.
--Ma vie est là, dit Jacques Mérey, et, si je n'ai pas l'espoir de la
retrouver, comme je ne crois à rien, quand la France n'aura plus besoin
de moi, je me brûlerai la cervelle.
Et il serra la main de Danton.