La Commune, ayant des pouvoirs dictatoriaux, épurerait alors la

Convention; les girondins seraient alors expulsés par l'Assemblée

elle-même, ou, si elle refusait, ils seraient tués pendant le tumulte.

Danton, préoccupé de la mort de sa femme, n'y mettrait aucun obstacle;

Robespierre, qui à toute occasion invectivait la Gironde, à coup sûr

laisserait faire. Les girondins eux-mêmes fournissaient des armes contre

eux.

Dans leur bonne intention, et pour rassurer Paris, leurs journaux,

dirigés par Gorsas et Fiévée, disaient que Liége était évacuée, mais

n'était pas prise, et que, en tout cas, l'ennemi n'oserait se hasarder

en Belgique.

Et en même temps les Liégeois, démenti vivant, arrivaient à moitié nus,

les pieds meurtris de la route, traînant leurs femmes par les bras,

portant leurs enfants sur leurs épaules, mourant de faim, invoquant la

loyauté de la France, et à son défaut la vengeance de Dieu.

Le nouveau maire de la Commune et son rapporteur, prévoyant ce qui

allait se passer, et voulant soustraire le pouvoir auquel ils

appartenaient à cette responsabilité dont ils étaient menacés d'épurer

la Convention, se présentèrent le 10 au matin à l'Assemblée.

Ils demandèrent des secours pour les familles de ceux qui partaient,

mais ils demandaient surtout un tribunal révolutionnaire pour juger les

mauvais citoyens. Puis des volontaires apparurent à leur tour pour faire

leurs adieux à la Convention.

--Pères de la patrie, disaient-ils, n'oubliez pas que nous allons

mourir, et que nous vous laissons nos enfants.

La harangue était courte et digne de Spartiates.

Mais implicitement, pour le salut de ces enfants laissés à la

Convention, elle réclamait un tribunal révolutionnaire.

Alors Carnot se leva, Carnot que l'on nomma plus tard l'organisateur de

la victoire.

--Citoyens, dit-il aux volontaires, vous n'irez pas seuls à la

frontière, nous irons avec vous, nous vaincrons avec vous ou nous

mourrons avec vous.

Et l'Assemblée, à l'unanimité, décida que quatre-vingt-deux membres de

la Convention se transporteraient aux armées.

Des députés avaient été chargés de visiter les sections; ils revinrent

en disant que toutes insistaient pour la création d'un tribunal

révolutionnaire. Jean Bon Saint-André se leva, appuyant la demande, qui

paraissait commandée par la volonté générale.

Pendant ce temps, Levasseur rédigeait la proposition.

Deux hommes doux et bons qui ignoraient quel instrument de mort ils

bâtissaient!

Jean Bon Saint-André, un pasteur protestant qui nous improvisa une

marine, la lança à la mer, se fit marin, de prêtre qu'il était, et nous

légua, après le fatal combat du 1er juin 1794, la consolante légende

du _Vengeur_, qui n'est pas encore, mais qui deviendra un jour de

l'histoire.

Levasseur, un médecin qui, envoyé à une armée en pleine révolte, arrêta

et soumit la révolte d'un mot.

Le tribunal révolutionnaire fut voté en principe, mais on en remit à

plus tard l'organisation.

En ce moment, et au milieu du tumulte, Danton, qui depuis trois jours

n'était pas venu à l'Assemblée, parut.

Danton, c'est-à-dire l'ombre de Danton! Danton, les genoux tremblants,

les joues pendantes, les yeux rougis par les larmes, les cheveux

blanchis aux tempes, encore livide de son contact avec la mort.

Il monta lentement et lourdement à la tribune. On eût dit qu'il sentait

peser sur lui, sur sa douleur et sur les suites qu'elle avait eues, les

regards de toute l'Assemblée.

Les regards de la Gironde surtout l'enveloppaient.

Ce grand parti et ceux qui s'y étaient rattachés comprenaient que cet

homme qui montait à la tribune, que cet homme qu'ils avaient flétri du

nom de septembriseur, que cet homme dont ils avaient refusé l'alliance,

portait en lui leur salut ou leur mort.

On sentait qu'à la terreur qui pesait déjà sur l'Assemblée, Danton

apportait un supplément de terreur.

--Vous avez, dit-il d'une voix rauque, voté _en principe_ l'existence

future du tribunal révolutionnaire, vous n'en avez pas décrété

l'_organisation_. Quand sera-t-il organisé? quand fonctionnera-t-il? et

quand satisfaction contre les traîtres sera-t-elle donnée au peuple?

Avec les obstacles que nous rencontrons dans cette Assemblée même, nul

ne le sait.

Puis, avec un sourire terrible:

--Parlons donc d'autre chose, dit-il. Je vous rappellerai,

continua-t-il, qu'en septembre on sauva les prisonniers pour dettes, en

ouvrant les prisons la veille du massacre. Eh bien! aujourd'hui, je ne

dis pas que les circonstances soient les mêmes, mais il est toujours

temps d'accomplir une oeuvre juste. Aujourd'hui, consacré est ce

principe que nul ne peut être privé de sa liberté que pour avoir forfait

à la société: plus de prisonniers pour dettes, plus de contrainte par

corps; abolissons ces vieux restes de la loi romaine des douze tables et

du servage du Moyen Âge; abolissons enfin la tyrannie de la richesse sur

la misère; que les propriétaires ne s'alarment point, ils n'ont rien à

craindre: respectez la misère, elle respectera l'opulence.

L'Assemblée frémit. L'homme du 2 septembre annonçait-il un 12 mars?

En tout cas, elle comprit le sens et la portée de la nouvelle loi qu'on

lui demandait; elle se leva avec empressement, et, à l'unanimité, elle

vota l'abolition de la contrainte par corps.

--Ce n'est pas assez, ajouta Danton; ordonnez que les prisonniers de

cette catégorie soient élargis à l'instant même.

Et l'élargissement immédiat fut voté.

Puis Danton se rassit, ou plutôt retomba sur son banc, dans le muet

silence de la mort.

En ce moment, un homme assis au banc des girondins déchira une feuille

de ses tablettes, écrivit dessus ces deux mots de Mécène à Octave:

«_Surge, carnifex!_ Lève-toi, bourreau!»

Et il signa: _Jacques Mérey_.

Danton, auquel un huissier remit la feuille déchirée des tablettes du

docteur, tourna lentement un regard atone de son côté.

Jacques Mérey se leva, et, comme le commandeur à don Juan, il fit signe

à Danton de le suivre.

Danton le suivit.

Jacques Mérey prit le corridor, ouvrit ce cabinet du secrétaire de

l'Assemblée où il avait déjà eu une conférence avec Danton, et attendit

celui-ci.

Danton apparut un instant après lui à la porte.

--Ferme cette porte et viens, dit Mérey.

Danton obéit.

--Au nom du dernier soupir de ta femme, que j'ai reçu, dit Jacques

Mérey, où veux-tu en venir, malheureux?

--À vous sauver tous, dit Danton d'une voix sourde, et cela malgré

vous-mêmes, qui voulez vous perdre.

--Étrange manière de t'y prendre! dit Mérey avec ironie.

--On voit bien que tu n'as pas été ministre de la Justice et que tu ne

sais pas ce qui se passe. Je vais te le dire en deux mots, puis je

rentrerai pour faire un dernier effort en votre faveur. Tâchez d'en

profiter.

--Parle! reprit Jacques Mérey.

--Commençons par la province, dit Danton--ça ne sera pas long, sois

tranquille--, et finissons par Paris. Tu sais que Lyon est révolté. La

Convention n'avait pas une armée à envoyer à Lyon. La Convention a fait

ce qu'eût fait Sparte: elle a envoyé un citoyen héroïque, un coeur

intrépide, un homme que le sang n'effraye pas, car tous les jours depuis

vingt ans il se lave les mains dans le sang, le boucher Legendre. Il a

parlé comme s'il avait eu une armée de cent mille hommes derrière lui.

On lui a présenté une pétition factieuse, il l'a mise en morceaux et l'a

lancée à la tête de ceux qui la lui présentaient.

»--Et si nous t'en faisions autant que tu viens d'en faire à notre

pétition! s'écria un des factieux.

»--Faites! a-t-il répondu. Coupez mon corps en quatre-vingt-quatre

morceaux et envoyez les morceaux aux quatre-vingt-quatre départements;

chacun d'eux m'élèvera une tombe et chacun d'eux vouera mes assassins à

l'infamie.

»Qu'est devenu Legendre? Nous n'en savons rien! assassiné probablement.

Et sais-tu sous quel nom et sous quelle bannière ses Lyonnais se sont

révoltés? Sous le nom de _girondins_, sous la bannière de la _Gironde_.

Le bataillon des Fils de famille, _tous girondins_, s'est emparé de

l'Arsenal, de la poudre, des canons; peut-être, à cette heure, les

Sardes occupent-ils la seconde capitale de la France et le drapeau blanc

flotte-t-il sur la place des Terreaux!

»Sais-tu ce qui se passe en Bretagne et en Vendée? La Bretagne et la

Vendée sont en pleine révolte; pendant que l'Autrichien nous met la

pointe de l'épée sur la poitrine, la Vendée nous met le poignard dans le

dos. Là, du moins, ils ne se font pas passer pour girondins.

»Mais votre général girondin trahit en Belgique, lui; nous avons à

craindre non seulement la retraite mais l'anéantissement de l'armée; il

ne nous y resterait ni un seul homme ni une seule ville, si Cobourg y

avait lancé ses hussards et avait su profiter de l'irrigation des

Belges, qui seraient tombés sur nos fugitifs et les eussent anéantis. Et

cependant ce Dumouriez, il faut que nous le gardions jusqu'à ce qu'il

nous perde, ou que nous nous sauvions en le perdant.

»Maintenant, à Paris, voilà ce qui s'y passe. Les membres du club de

l'Évêché ont décrété la mort de vingt-deux d'entre vous. Ces

vingt-deux-là seront assassinés sur leurs bancs à la Chambre; le reste

du parti sera emprisonné à l'Abbaye, et on renouvellera sur lui la

justice anonyme de Septembre.

»Veux-tu savoir ce qu'a dit Marat ce matin avant de venir à l'Assemblée?

"On nous appelle buveurs de sang, a-t-il dit, eh bien! méritons ce nom

en buvant le sang des ennemis. La mort des tyrans est la dernière raison

des esclaves. César fut assassiné en plein sénat; traitons de même les

représentants infidèles à la patrie, et immolons-les sur leurs bancs,

théâtres de leurs crimes."

»Alors Mamin, le même qui a porté la tête de la princesse de Lamballe

pendant toute une journée au bout d'une pique, Mamin s'est proposé, lui

et quarante de ses égorgeurs, pour vous assassiner tous cette nuit à

domicile.

»Hébert a appuyé. "La mort sans bruit, donnée dans les ténèbres, a-t-il

dit, vengera la patrie des traîtres et montrera la main du peuple

suspendue à toute heure sur la tête des conspirateurs."

»Eh bien! voilà ce qui a été décidé: l'assassinat de jour en pleine

Convention, ou l'assassinat chez vous, nuitamment, dans vos demeures,

comme à la Saint-Barthélemy.

»Devines-tu maintenant ce que j'ai voulu faire pour vous? En proposant

de faire élargir les prisonniers pour dettes, j'ai voulu vous faire

comprendre que la mort était suspendue au-dessus de vos têtes, j'ai

voulu vous donner un dernier avis.

»Tu as mal interprété mes paroles, tant mieux. Tu me forces à

m'expliquer clairement, je m'explique. Je ne veux pas votre mort. Je ne

vous aime pas; mais j'aime votre talent, votre patriotisme, tout mal

entendu qu'il est; votre honnêteté, tout impolitique qu'elle soit.

Rentre, va t'asseoir près de tes amis; dis-leur comme venant de toi,

comme venant de moi, si tu veux, mais de moi ils se défieront, dis-leur,

cette nuit, ou de se réunir en armes pour se défendre, ou de ne point

coucher chez eux. Demain, demain, il fera jour! Demain, le tribunal

révolutionnaire sera organisé, et, si vous êtes véritablement des

traîtres, c'est à un tribunal que vous répondrez de votre trahison.»

Mérey tendit la main à Danton.

--Il ne faut pas m'en vouloir, dit-il, j'ai été trompé par l'apparence.

--T'en vouloir! dit Danton en haussant les épaules, pourquoi faire? On a

besoin de la haine pour être Robespierre ou Marat, on n'a pas besoin de

la haine pour être Danton, va.

Mérey avait déjà fait quelques pas vers la porte, quand Danton bondit

vers lui.

--Ah! dit-il en le serrant dans ses bras et en le prenant sur son

coeur à l'étouffer. J'oubliais ce que tu as fait pour moi, ami; je ne

sais pas ce qui arrivera, mais tu as ta place dans mon coeur. Si tu es

obligé de fuir, viens chez moi, et je réponds de ta vie, dussé-je te

cacher dans le caveau où elle est renfermée!

Et, suffoquant au souvenir de sa femme comme un enfant que les larmes

étouffent, il éclata en sanglots dans les bras de son ami.

XLVII

Le tribunal révolutionnaire

Danton était bien instruit. Pendant qu'il dévoilait le complot à son ami

Jacques Mérey, ce complot s'accomplissait.

Ces hommes dont la mission était d'être à la tête de toutes les actions

sanglantes, ce flot révolutionnaire dont la nature était de déborder

sans cesse, à qui tout ce qui tendait à fixer la Révolution était

insupportable, tous ces hommes, las du nom d'assassins que Vergniaud et

ses amis leur lançaient sans cesse du haut de la tribune, s'étaient mis

en mouvement; ils avaient couru à la section des Gravilliers. Elle était

peu nombreuse; ceux qui étaient présents, brisés de fatigue, dormaient.

--Nous venons, dirent les conspirateurs, au nom des jacobins; les

jacobins veulent une insurrection, et que la Commune saisisse la

souveraineté, qu'elle épure la Convention.

Mais la section des Gravilliers était dans la main du prêtre assermenté

Jacques Roux, celui qu'on avait présenté à Louis XVI pour l'accompagner

à l'échafaud et qu'il avait refusé.

Il flaira un crime sous cette proposition; il répondit que le peuple

était assemblé dans un repas civique et que c'était au peuple qu'il

fallait s'adresser.

Éconduits, ils s'éloignèrent.

Puis ils s'adressèrent à la section des Quatre-Nations, réunie à

l'Abbaye, firent le même mensonge, obtinrent l'adhésion de quelques

membres, qui se joignirent à eux.

Armés de cette adhésion, ils se rendirent au repas civique qui

s'étendait de l'Hôtel de Ville jusqu'aux halles.

On proposa à tous les convives, déjà un peu échauffés par le vin,

d'aller fraterniser avec les jacobins.

La proposition fut acceptée.

Pendant qu'ils se mettaient en marche, Jacques Mérey rentrait dans la

salle, laissant à Danton resté derrière lui le temps de se calmer. Assis

à gauche de Vergniaud, il lui communiqua l'avis de Danton tendant à leur

faire quitter la salle.

Vergniaud le communiqua aux autres girondins. Pas un ne bougea.

Danton rentra à son tour. Cette figure bouleversée était mobile comme

l'ouragan. Chacun interpréta à sa guise la décomposition de ses traits,

sa pâleur mortelle, ses soupirs profonds, qui semblaient prêts à faire

éclater sa poitrine.

On venait de lire la lettre de Dumouriez; Robespierre était à la

tribune, et, contre toute attente, il disait:

--Je ne réponds pas de lui, mais j'ai encore confiance en lui.

Puis, comme il ne pouvait monter à la tribune sans accuser, il ajouta

que le moment demandait un pouvoir unique, secret, rapide, une

vigoureuse action gouvernementale. Puis il accusa la Gironde, comme

toujours, revenant à son éternel refrain, disant que depuis trois mois

Dumouriez demandait à envahir la Hollande, et que depuis trois mois les

girondins l'en empêchaient.

Danton était resté debout près de la porte, l'oeil fixé sur les

girondins, qui, impassibles sur leurs bancs, malgré l'avis donné,

étaient restés pour faire face à la mort.

À cette nouvelle accusation de Robespierre, Danton tressaillit.

--La parole après toi! cria-t-il à Robespierre.

--Tout de suite, répondit celui-ci, j'ai fini.

Et, tandis qu'il descendait les marches de la tribune d'un côté, Danton

les montait de l'autre. Il suivit des yeux Robespierre jusqu'à ce que

celui-ci eût regagné sa place entre Cambon et Saint-Just.

--Tout ce que tu viens de dire est vrai, fit-il; mais il ne s'agit point

ici d'examiner les causes de nos désastres, il s'agit d'y porter remède.

Quand l'édifice est en feu, je ne m'occupe pas des fripons qui enlèvent

les meubles, j'éteins l'incendie. Nous n'avons pas un moment à perdre

pour sauver la République. Voulons-nous être libres? Agissons. Si nous

ne le voulons plus, périssons! car nous l'avons tous juré. Mais non,

vous achèverez ce que nous avons commencé. Marchons! Prenons la

Hollande, et Carthage est détruite. L'Angleterre ne vivra que pour la

liberté! Le parti de la liberté n'est pas mort en Angleterre. Tendez la

main à tous ceux qui appellent la délivrance: la patrie est sauvée, et

le monde est libre. Faites partir vos commissaires; qu'ils partent ce

soir, qu'ils partent cette nuit; qu'ils disent à la classe opulente: «Il

faut que l'aristocratie de l'Europe succombe sous nos efforts, paye

notre dette ou que vous la payiez; le peuple n'a que du sang et le

prodigue; allons, misérables riches, dégorgez vos richesses!»

Des applaudissements auxquels se mêlèrent malgré eux ceux des girondins

lui coupèrent la parole.

Danton interrompit d'un geste impatient les applaudissements qui

l'empêchaient de continuer, et, comme si l'avenir lui apparaissait, il

continua avec un visage rayonnant:

--Voyez, citoyens, les belles destinées qui vous attendent! Quoi, quand

vous avez une nation entière pour levier, l'horizon pour point d'appui,

vous n'avez pas encore bouleversé le monde?

Les applaudissements l'interrompirent de nouveau.

Mais lui, toujours impatient d'être enrayé dans sa route, sans leur

donner le temps de s'éteindre, continua:

--Je sais bien qu'il faut pour cela du caractère, et vous en avez manqué

tous; je mets de côté toutes les passions, elles me sont toutes

parfaitement étrangères, excepté celle du bien public. Dans des

circonstances plus difficiles, quand l'ennemi était aux portes de Paris,

j'ai dit à ceux qui gouvernaient alors: «Vos discussions sont

misérables; je ne connais que l'ennemi, battons l'ennemi. Vous qui me

fatiguez de vos contestations particulières, au lieu de vous occuper du

salut public, je vous répudie tous comme traîtres à la patrie: Je vous

mets tous sur la même ligne. Attaquez-moi à votre tour, calomniez-moi à

votre tour; que m'importe ma réputation! que la France soit libre, et

que mon nom soit flétri!»

À ce cri de Danton, qui révélait toute sa pensée, qui expliquait

Septembre et le fardeau sanglant dont il s'était chargé, il n'y eut

qu'un cri d'admiration dans toute la salle.

C'était le propre de cet homme d'exciter tous les sentiments extrêmes:

haine, terreur, enthousiasme.

Et cependant la Convention hésitait encore. Mais un légiste estimé,

député de Montpellier, qui fut plus tard rapporteur du Code civil, plus

tard second consul, plus tard enfin archichancelier de l'empire, le doux

et calme Cambacérès, se leva, et, de sa place, dit sans emportement:

--Il faut, séance tenante, décréter l'organisation d'un tribunal

révolutionnaire; il faut que tous les pouvoirs vous soient confiés,

citoyens représentants, car vous devez les exercer tous; plus de

séparation entre le corps délibérant et le corps qui exécute.

En ce moment, un homme vint dire quelques mots tout bas à l'oreille de

Danton; et comme il voyait que beaucoup de membres, trouvant la séance

suffisamment longue, se levaient et voulaient remettre à la nuit le vote

et l'organisation du tribunal, de la tribune qu'il avait gardée:

--Je somme, dit-il d'une voix tonnante, tous les bons citoyens de ne pas

quitter leur poste!

Chacun s'arrêta à ce commandement: ceux qui avaient fait déjà quelques

pas revinrent à leurs bancs, ceux qui n'avaient fait que se lever se

rassirent.

Danton étendit un long regard sur l'Assemblée pour s'assurer que chacun

était à son poste.

--Eh quoi! citoyens, dit-il, vous alliez encore vous séparer sans

prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la République! Vous ne

savez donc pas combien il est important de prendre des décisions

judiciaires qui punissent les contre-révolutionnaires. C'est pour eux

que le tribunal que nous réclamons est nécessaire, car ce tribunal doit

suppléer au tribunal suprême de la vengeance, aveugle parfois, qui peut

frapper l'innocent pour le coupable, le bon pour le mauvais; l'humanité

vous ordonne d'être terribles pour dispenser le peuple d'être cruel.

Organisons-le donc aujourd'hui, sans retard, à l'instant même, non pas

bon, cela est impossible, mais le moins mauvais qu'il se pourra, afin

que le glaive de la loi pèse sur la tête de ses ennemis au lieu du

poignard des assassins; et, cette grande oeuvre terminée, je vous

rappelle aux armes, aux commissaires que vous devez faire partir, aux

ministères que vous devez organiser. Le moment est venu, soyons

prodigues d'hommes et d'argent. Prenez-y garde, citoyens, vous répondez

au peuple de nos armées, de son sang, de sa fortune.

»Je demande donc que le tribunal soit organisé séance tenante; je

demande que la Convention juge mes raisons et méprise les qualifications

injurieuses qu'on ose me donner; pas de retard: ce soir, organisation du

tribunal révolutionnaire, organisation du pouvoir exécutif; ce soir,

départ de vos commissaires. Que la France entière se lève, que vos

armées marchent à l'ennemi; que la Hollande soit envahie, que la

Belgique soit libre; que le commerce anglais soit ruiné; que nos armes

partout victorieuses portent aux peuples la délivrance et le bonheur

qu'ils attendent vainement depuis trois mille ans, et que le monde soit

vengé!»

C'était à cette heure le coeur de la France lui-même qui battait dans

la poitrine de Danton. Ses paroles retentissaient pressées comme les

battements du tambour; c'était le pas de charge de la liberté s'élançant

à la conquête du monde.

Il descendit de la tribune soulevé dans les bras de ses amis; puis il

chargea Cambacérès, auquel il parlait pour la première fois, mais qui

était venu lui porter un si utile concours, de veiller sur l'exécution

des mesures qui venaient d'être votées d'enthousiasme.

Puis il s'élança hors de la Convention; le devoir qu'il s'était imposé

dans cette journée terrible l'appelait ailleurs.

Cet homme qui était venu lui parler tout bas était venu lui dire:

--On propose en ce moment aux jacobins l'égorgement de la Gironde.

Voilà ce qui se passait:

Nous avons laissé les conspirateurs de l'Évêché, après avoir entraîné à

leur suite quelques membres de la section des Quatre-Nations, proposant

aux convives du repas civique d'aller fraterniser avec les jacobins.

La proposition acceptée, on suivit la rue Saint-Honoré avec des chants

patriotiques et les cris de: «Vaincre ou mourir!»

Ce fut ainsi qu'ils entrèrent aux Jacobins, beaucoup à moitié ivres,

quelques-uns le sabre à la main.

Un volontaire du Midi s'avança alors au milieu de la salle, et, dans un

patois à peine intelligible:

--Citoyens, dit-il, je demande à faire une motion. La patrie ne peut

être sauvée que par l'égorgement des traîtres. Cette fois il faut faire

maison nette: tuer les ministres perfides, les représentants infidèles.

À ces mots, une femme qui écoutait des tribunes descendit rapidement

l'escalier qui conduisait à la porte du club, et allant sur les

premières marches de celui qui remontait à la rue, elle heurta un homme

qui se précipitait dans le club.

Deux noms s'échangèrent:

--Danton! s'écria cette femme.

--Lodoïska! murmura Danton.

Mais il ne s'arrêta point, il ne lui adressa point la parole. Elle, de

son côté, s'enfuit comme plus épouvantée qu'auparavant.

Danton comprit pourquoi cette femme fuyait.

C'était la maîtresse de Louvet, c'était celle dont il avait mis le nom

et tracé le portrait dans son roman de _Faublas_, c'était celle enfin

qui, compagne de sa fuite et de son exil, devait, essayant de le suivre

jusque dans la tombe, boire à l'heure de sa mort les six potions d'opium

que le malade devait boire en six nuits.

La dose était trop forte, l'estomac de la femme dévouée ne put la

supporter; elle la rejeta et fut sauvée malgré elle.

Danton avait compris. On décrétait la mort des girondins; Lodoïska,

présente, se sauvait pour annoncer à son amant et à ses amis le complot

qui s'organisait contre eux et que lui-même avait découvert à Jacques.

En le voyant, la terreur de la pauvre femme s'était augmentée; elle

croyait Danton l'ennemi de la Gironde.

Danton, au contraire, qui faisait en ce moment tout ce qu'il pouvait

pour se rapprocher d'elle, venait pour sauver les girondins.

Il se précipita dans la salle. Un cri d'étonnement sortit de toutes les

bouches. Le cordelier Danton chez le jacobin Robespierre! le chasseur

entrait dans l'antre du tigre.

Mais lui, l'athlète au bras puissant et à la voix tonnante, eut bientôt

écarté ceux qui s'opposaient à son entrée et fait taire ceux qui ne

voulaient point qu'il parlât.

Une fois à la tribune, il était maître de l'assemblée.

Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux · 第 28 / 33 段