--Oui, je l'avoue.
--Eh bien! quand il sera temps, je préviendrai votre belle-mère et elle
viendra avec le prêtre.
Mme Danton sourit, laissa retomber sa tête sur le dossier de la
chaise longue, et poussa un soupir de satisfaction.
Pendant un jour ou deux, les remèdes du docteur opérèrent avec une
certaine efficacité. Mais le troisième jour les symptômes fâcheux
reprirent le dessus. La vue se troubla, des points noirs se dessinèrent
sur les objets, la susceptibilité nerveuse devint extrême. Jacques
constata ces symptômes, ordonna les toniques les plus efficaces qu'il
put trouver, mais, en quittant Mme Danton, il dit à la belle-mère:
--Demain, allez chercher le prêtre.
Le lendemain, le docteur comptait n'aller voir la malade qu'à sa sortie
de la séance, afin de lui laisser tout le temps d'accomplir ses devoirs
religieux; mais, vers les deux heures de l'après-midi, Camille
Desmoulins accourut, lui annonçant que Mme Danton était au plus mal.
Il priait Jacques de tout quitter pour lui porter secours.
Le docteur fut étonné; il connaissait les accidents habituels de la
maladie, et ne croyait pas à la mort avant quatre ou cinq jours.
Il interrogea Camille, qui ne put rien lui dire autre chose, sinon que
la belle-mère de Mme Danton était accourue chez lui pour lui dire que
sa fille était au plus mal.
Jacques prit une voiture et se fit conduire passage du Commerce; les
enfants et la belle-mère pleuraient; Mme Danton priait, les yeux
fermés et les mains jointes.
Des larmes coulaient entre ses paupières fermées.
Il demanda ce qui s'était passé.
La belle-mère secoua la tête.
--Il a refusé l'absolution? demanda Jacques.
--Il l'a maudite.
--Pourquoi lui avez-vous dit chez qui il était? Le nom des mourants
n'est pas un péché, et le prêtre n'a pas besoin de le savoir.
--Oh! je ne l'avais pas dit, répondit Mme Danton la mère; je m'étais
rappelé votre recommandation. Mais, en entrant ici, il a vu le portrait
de mon fils, par David. Il l'a reconnu, alors sa poitrine s'est gonflée
de colère, ses yeux sont devenus sanglants, il a étendu la main vers la
peinture.
»--Pourquoi avez-vous le portrait de ce réprouvé ici? a-t-il demandé.
»Nous n'avons répondu ni l'une ni l'autre.
»--Tant que ce portrait sera ici, a-t-il dit en étendant le poing vers
lui, Dieu n'y entrera pas!
»Alors Georges, l'aîné des fils de Danton, s'est avancé vers le prêtre
et lui a dit:
»--Pourquoi montrez-vous le poing à papa?
»--Cet homme est ton père! s'est écrié le prêtre.
»--Mais oui, cet homme est mon père, a répondu l'enfant.
»--Arrière, reptile!
»--Monsieur! a dit ma belle-fille en étendant les bras vers son enfant.
»--Ah! vous êtes sa mère, ah! vous êtes la femme de cet homme, ah! vous
avez vécu avec ce Satan, avec ce réprouvé, avec cet antéchrist, et vous
espérez le pardon du Seigneur. Jamais! jamais! jamais! mourez dans
l'impénitence finale. Je vous maudis, et que ma malédiction tombe sur
lui, sur vous et sur vos enfants, jusqu'à la troisième et la quatrième
génération.
»Et il est sorti.
»Les enfants pleuraient, ma fille s'est évanouie. J'ai couru chez
Camille et vous l'ai envoyé. Voilà l'histoire telle qu'elle s'est
passée.»
--Le misérable! s'écria Jacques. Je l'avais prévu.
Puis, se tournant vers Mme Danton, qui restait muette et immobile:
--Je vais vous en chercher un, moi, dit-il, et qui ne vous maudira pas.
Il sortit, remonta dans son fiacre, courut à la Convention et ramena
l'évêque de Blois, le digne Grégoire.
Celui-ci entra avec le sourire sur les lèvres et la bénédiction dans le
coeur.
--Je ne vous ferai qu'une question, madame, lui dit-il.
Elle rouvrit ses yeux pleins de larmes, et, voyant le costume épiscopal
de son visiteur:
--Laquelle, monseigneur? demanda-t-elle.
--Aimez-vous votre mari?
--Je l'adore, dit-elle.
--Eh bien! répliqua l'évêque, vous avez dû souffrir au-delà des péchés
que vous avez commis. Je vous absous.
Alors il s'assit près d'elle, lui parla de Dieu, de sa bonté infinie; il
alla chercher les fibres les plus secrètes du coeur de la mère et de
l'épouse, et, comme il vit que, rassurée sur elle, c'était pour le salut
de son mari qu'elle tremblait, il lui montra Dieu créant dans sa science
de l'avenir les hommes pour les époques où ils doivent vivre, et
mesurant sa miséricorde aux missions terribles que les Titans
révolutionnaires reçoivent de lui.
Il l'avait trouvée dans les larmes et rebelle à la mort. Il la quitta
pleine d'espérance et tendant les bras à la grande consolatrice de tous
les maux.
Jacques, dès lors, n'eut plus qu'à adoucir matériellement, autant qu'il
était en son pouvoir, le terrible passage de l'éternité.
Le lendemain, la maladie avait fait de nouveaux progrès et les symptômes
étaient plus graves. La vue se perdait tout à coup, et, pendant des
intervalles qui allaient toujours s'augmentant, l'enflure des jambes
gagnait le corps; il y avait des syncopes pendant lesquelles on croyait
que la malade allait succomber; la parole devenait lente et
inintelligible.
La journée du 4 au 5 se passa ainsi.
Les journées du 5 et du 6 ne furent qu'une longue agonie. De temps en
temps, la malade rouvrait les yeux et les fixait sur le portrait de son
mari, qu'elle voyait comme à travers un brouillard. Elle voulait parler,
mais elle ne pouvait articuler qu'une espèce de souffle modulé dans
lequel on croyait reconnaître le nom de baptême de son mari: Georges.
Enfin, vers le soir du 6, le coma s'empara d'elle; vers minuit, elle fit
quelques mouvements produits par une convulsion; enfin, entre minuit et
une heure, elle prononça distinctement le mot: «Adieu!» et expira.
Jacques Mérey alla à la pendule, et l'arrêta à minuit trente-sept
minutes.
C'était juste l'heure à laquelle Danton avait affirmé qu'elle lui était
apparue.
Jacques suivit de point en point les instructions de Danton; il plongea
le cadavre dans une dissolution concentrée de sublimé corrosif, il le
mit dans une bière de chêne s'ouvrant à l'aide d'une serrure, dont il
garda la clef. Enfin, après toutes les cérémonies de l'Église, après une
messe mortuaire, où officia l'évêque de Blois, le cadavre de la noble
créature fut déposé dans un caveau provisoire du cimetière Montparnasse.
Celui qui la conduisit à sa dernière demeure ne se doutait pas que, dans
ce même pays où il avait contribué à détruire la royauté et la
superstition, sous le règne du fils de Philippe-Égalité, l'archevêque de
Paris, M. de Quélen, refuserait une messe à son cadavre, et qu'il serait
porté à sa dernière demeure sans prières et sans prêtre, au milieu du
concours vengeur de vingt mille citoyens.
XLV
Retour de Danton
Pendant l'absence de Danton, un orage terrible s'était élevé contre la
Gironde.
Nous avons expliqué aussi brièvement que possible d'où venait son
impopularité.
Les girondins n'étaient pas devenus royalistes, comme on le disait, mais
les royalistes, de nom du moins, s'étaient faits girondins.
On sait de quelle popularité ils avaient joui d'abord; la révolution, au
20 juin et au 10 août, avait été en eux.
Les jacobins, de leur côté, s'étaient jetés dans des excès qu'à tort ou
à raison ils avaient cru nécessaires à la révolution.
Ils avaient fait les journées de Septembre.
Les girondins regardaient les actes des 2 et 3 septembre comme des
crimes atroces; ils avaient demandé la poursuite de ces crimes.
Ils firent, comme nous l'avons dit, accuser Robespierre à la tribune.
Par qui? Par Roland qui était l'intégrité; par Condorcet qui était la
science; par Brissot qui était la loyauté; par Vergniaud qui était
l'éloquence? Non. Par Louvet, l'auteur de _Faublas_, c'est-à-dire aux
yeux de tous par la frivolité.
Robespierre répondit par deux mensonges. Il dit qu'il n'avait jamais eu
de relation avec le comité de surveillance de la Commune, premier
mensonge; il répondit qu'il avait cessé d'aller à la Commune avant les
exécutions, second mensonge.
Les honneurs de la séance furent pour Robespierre. De ce jour date le
premier nuage jeté sur la popularité de la Gironde.
Il s'agissait d'élire un nouveau maire. Un ex-cordonnier de la rue
Mauconseil, nommé Lhuillier, balança trois jours le candidat girondin,
Chambon, qui fut nommé à grand'peine.
Signe grave et sinistre, la majorité flottait entre elle et les
jacobins.
Les jacobins et la Montagne avaient cru la mort du roi indispensable, et
ils avaient, comme un seul homme, voté la mort du roi, sans appel et
sans sursis.
Les girondins, au contraire, au moment de la chute du roi, avaient eu
l'imprudence de lui écrire; puis, le moment venu de voter, ils avaient
voté ensemble, les uns pour la mort simple, les autres pour la mort avec
sursis, les autres pour la mort avec appel.
Les girondins étaient donc divisés, et ils avaient donné prise aux
montagnards et aux jacobins, qui leur reprochaient à tout moment leur
faiblesse politique.
Danton, nous l'avons dit encore, avait fait un pas pour se rapprocher de
la Gironde. La Gironde s'était éloignée de lui.
Guadet l'avait appelé septembriseur.
Danton s'était contenté de secouer tristement la tête.
--Guadet, lui dit-il, tu as tort, tu ne sais pas pardonner, tu ne sais
pas sacrifier ton sentiment à la patrie, tu es opiniâtre; tu périras!
Danton avait laissé aller la Gironde à la dérive.
Les girondins avaient eu un ministère tiré du coeur même de la
Gironde: Roland, Larivière et Servan.
Ce ministère n'avait pas su se maintenir en position.
Ils avaient eu un général girondin: Dumouriez.
Mais, après avoir gagné deux batailles, après avoir sauvé la France à
Valmy et à Jemmapes, il avait été accusé de ne l'avoir sauvée qu'au
profit du duc de Chartres. Un voyage qu'il avait fait à Paris, quelques
ouvertures qu'il avait risquées, avaient donné créance à ces bruits que
les girondins n'osaient pas démentir. Seulement, Dumouriez était l'homme
heureux, et par conséquent l'homme indispensable.
Mais voilà qu'en quelques jours une grêle de nouvelles plus effrayantes
les unes que les autres viennent s'abattre sur Paris.
La première est la révolte de Lyon.
Lyon, avec ses maisons à dix étages, avec ses caves noires où
s'enterrent les canuts, Lyon était le refuge des agents d'émigration,
des prêtres réfractaires et des religieuses exaltées. Les grands
commerçants qui ne faisaient plus travailler, les marchands qui ne
vendaient plus pactisaient avec les nobles. Nobles, commerçants et
marchands étaient royalistes et se disaient girondins, mais ces
prétendus girondins avaient armé un bataillon de fédérés qui, sous le
titre des _Fils de famille_, insultaient les municipaux, brisaient la
statue de la liberté et les bustes de Jean-Jacques.
Encore une accusation sourde qui retombait sur les girondins. Ce n'était
pas le tout. De même qu'à la panique de Valmy, quinze cents hommes
s'étaient éparpillés, fuyant et criant partout que l'armée était battue.
Les fugitifs traversaient la Belgique, les uns à pied, les autres à
cheval, disant que Dumouriez trahissait et qu'il avait vendu la France.
Dumouriez, l'homme des girondins!
Mais Dumouriez avait commis des crimes bien autrement graves que de se
laisser battre. À son passage à Bruges, on lui avait donné un bal.
Un petit jeune homme, tout en achevant sa contredanse, se présenta à
lui, disant qu'il était commissaire du corps exécutif et qu'il se
rendait à Ostende et à Nieuport pour faire monter des batteries et
mettre ces deux places en état de défense.
Le général le regarda par-dessus son épaule et lui dit:
--Renfermez-vous dans vos fonctions civiles, monsieur, exécutez-les
modérément et ne vous mêlez pas de la partie militaire, qui me regarde.
Un autre commissaire, nommé Lintaud, lui écrivait une lettre dans
laquelle il le tutoyait et lui ordonnait de marcher immédiatement au
secours de Ruremonde.
Dumouriez envoya cette lettre au ministère de la Guerre avec cette
apostille: _Cette lettre devrait être datée de Charenton_.
Un troisième, nommé Cochelet, avait écrit au général Miranda,
lieutenant de Dumouriez, lui ordonnant de prendre Maestricht avant le 20
février, sans quoi, disait-il, il le dénoncerait comme traître.
On comprend que toutes ces noises de Dumouriez contre les agents de la
Convention ne raccommodaient pas ses affaires avec les jacobins.
Ces nouvelles, en arrivant à Paris, excitèrent un grand tumulte non
seulement dans les rues, mais au sein même de la Convention.
Une grande foule se précipita dans la salle, envahissant les tribunes et
criant à pleins poumons:
--À bas les traîtres! à bas les contre-révolutionnaires!
C'est au milieu d'un effroyable tumulte que plusieurs voix crièrent tout
à coup: «Danton! Danton!» et que celui-ci, dont la voiture s'était
brisée et qui avait fait les trente dernières lieues à cheval et à franc
étrier, entra couvert de boue à l'Assemblée.
À cet aspect, tout le monde se tut.
Alors, d'une voix tonnante:
--Citoyens représentants, dit-il, le ministre de la Guerre vous cache la
vérité; j'arrive de Belgique, j'ai tout vu; voulez-vous des détails?
Sept cents voix répondirent par le cri:
--Parlez! Parlez!
Alors Danton, avec l'énergie que nous lui connaissons, fait le récit
qu'on a lu dans le chapitre précédent; il lui montre toute cette brave
population de Liége, hommes, femmes, vieillards, enfants, nos alliés,
abandonnant leurs maisons, mourant de faim, de froid, par les grands
chemins, se réfugiant à Bruxelles et n'ayant d'espoir que dans la
France.
Seulement, où la France puisera-t-elle son espoir? Dumouriez est en
plein retraite; une partie de l'armée est en pleine déroute.
Puis il ajoute:
--La loi du recrutement sera trop lente; il faut que Paris s'élance.
Alors, de toutes les tribunes et de tous les bancs un cri s'élance:
--Dumouriez à la barre! Mort à Dumouriez! mort aux traîtres!
Mais Danton s'écrie:
--Dumouriez n'est pas si coupable que vous le croyez. On lui a promis
trente mille hommes de renfort; il n'a rien; il faut que des
commissaires parcourent les quarante-huit sections, appellent les
citoyens aux armes et les somment de tenir leur serment; il faut qu'une
proclamation soit adressée à l'instant aux Parisiens; s'ils tardent,
tout est perdu; la Belgique est envahie; armons-nous, défendons-nous,
sauvons nos femmes et nos enfants; qu'on arbore à l'Hôtel de Ville le
grand drapeau qui annonce que la patrie est en danger, et que le drapeau
noir flotte sur les tours de Notre-Dame!
Puis, au milieu des applaudissements, des bravos, Danton, pâle comme un
spectre, sombre comme la nuit, descend du haut de la Montagne vers
l'endroit où Jacques Mérey, non moins pâle et non moins sombre,
l'attendait.
Les deux hommes n'échangèrent que deux mots.
--Morte? demanda Danton.
--Oui, répondit Mérey.
--La clef?
--La voilà.
Et Danton sortit comme un fou des Tuileries.
Il sauta dans une des voitures qui stationnaient pendant toutes les
séances à la porte des Tuileries, mit un assignat de dix francs dans la
main du cocher, en lui disant:
--Ventre à terre! passage du Commerce.
Le cocher fouetta ses chevaux, qui partirent aussi vite que peuvent
partir deux chevaux de fiacre.
Au pont Neuf, un embarras de voitures arrêta le fiacre; Danton passa sa
tête bouleversée par la portière et cria:
--Place!
Un cabriolet avait engagé sa roue avec une charrette.
Le cocher du cabriolet tirait de son côté, le charretier tirait du sien.
--Place! cela t'est aisé à dire, fit le cocher du cabriolet. Fais-toi
faire place toi-même, si tu peux.
Le conducteur de la charrette tirait avec cet entêtement plein de
malveillance du conducteur des grosses voitures qui savent que les
petites ne peuvent rien contre elles. Attelé de deux chevaux, il
continuait de marcher et traînait à reculons le cabriolet et son cheval.
Danton jeta un regard sur la physionomie sournoisement riante de cet
homme et vit qu'il était inutile de lui rien demander. Il ouvrit la
portière, sauta à bas de son fiacre, s'approcha, passa une épaule sous
l'arrière de la charrette, et d'un violent effort la jeta sur le côté.
Puis il remonta dans sa voiture en criant au cocher:
--Passe, maintenant.
Après une pareille preuve de force, Danton pensait bien que personne ne
se mettrait plus sur sa route; aussi les autres voitures
s'écartèrent-elles en une seconde, et cinq minutes après Danton était à
la porte de la triste maison.
Là, il sauta à terre, monta rapidement les deux étages; mais, arrivé à
la porte, il s'arrêta tout tremblant.
Il n'osait sonner.
Enfin il tira le cordon et la sonnette retentit.
Des pas alourdis s'approchaient de la porte.
--C'est ma mère, murmura-t-il.
Et, en effet, la porte s'ouvrit, et Mme Danton, vêtue de deuil, parut
sur le seuil.
Les deux enfants, en deuil comme la grand-mère, étaient venus voir
curieusement qui sonnait.
--Mon fils! murmura la vieille.
--Papa! balbutièrent les enfants.
Mais Danton ne parut voir ni les uns ni les autres; il entra sans dire
une parole, ouvrit toutes les portes, comme s'il espérait dans chaque
chambre retrouver celle qu'il avait perdue.
Puis, le dernier cabinet ouvert, il se jeta tout éperdu dans la chambre
à coucher, enveloppa de ses bras les oreillers sur lesquels elle avait
rendu le dernier soupir, et les baisa convulsivement avec des cris et
des larmes.
La vieille mère profita de ce moment où son coeur semblait se fondre
pour pousser les enfants dans ses bras.
Il les prit, les pressa contre sa poitrine.
--Ah! dit-il, qu'elle a dû avoir de peine à vous quitter.
Puis il tendit la main à sa mère, l'attira à lui et appuya un baiser sur
chacune de ses joues flétries.
--Et maintenant, dit-il, qu'on me laisse seul.
--Comment, seul? s'écria Mme Danton.
--Ma mère, dit-il, il y a une voiture à la porte; montez dedans avec les
enfants, conduisez-les chez Camille, laissez-les et restez vous-mêmes
avec Lucile, et envoyez-moi Camille, il faut que je lui parle à
l'instant même; voici un second assignat de dix francs que vous donnerez
au cocher pour qu'il reste à ma disposition.
Dix minutes après, Camille accourait se jeter dans les bras de Danton.
--Il faut, lui dit celui-ci, que tu te fasses reconnaître du commissaire
de police du quartier, que tu ailles avec lui jusqu'au cimetière
Montparnasse. Le corps de ma femme est déposé dans un caveau provisoire;
le commissaire de police t'autorisera à mettre la bière dans le fiacre;
tu me la rapporteras; je veux revoir encore une fois celle que j'ai tant
aimée.
Camille ne fit pas une observation, il obéit.
Camille se nomma et nomma Danton. Le nom de celui-ci inspirait une si
grande terreur, que le commissaire ne chercha pas même à discuter; il
monta en fiacre avec Camille Desmoulins, se rendit au cimetière
Montparnasse, alla au caveau provisoire, se fit remettre la bière, que
deux fossoyeurs portèrent dans le fiacre.
Danton entendit le roulement de la voiture qui s'arrêtait devant la
porte; il descendit ou plutôt se précipita dans les escaliers, remercia
Camille et le commissaire, qui avait voulu s'assurer qu'il venait bien
au nom de Danton.
Camille voulut faire signe à deux commissionnaires qui jouaient aux
cartes sur une borne; mais Danton l'arrêta, fit ses remerciements au
magistrat, chargea l'objet sur ses épaules et le monta au second étage.
Une grande table avait été préparée dans la chambre à coucher de Mme
Danton; il posa la bière dessus. Puis, se tournant vers Camille, il lui
tendit la main.
--Je veux être seul! dit-il.
--Et si je ne voulais pas te laisser seul, moi?
--Je te répéterais: _Je veux être seul_.
Et il prononça ces paroles avec une telle énergie, que Camille vit bien
qu'il n'y avait pas d'observations à lui faire.
Il sortit.
Resté seul en face de la bière, Danton tira de sa poche la clef que lui
avait remise le docteur, lui fit faire un double tour dans la serrure;
puis, avant d'oser lever le couvercle, il attendit un instant.
La morte était enveloppée dans son suaire. Danton en écarta les plis.
Alors on dit qu'il enveloppa le corps de ses deux bras, l'arracha à la
bière, et, l'emportant sur le lit où elle était morte, essaya de la
faire revivre dans un funèbre et sacrilège embrassement.
XLVI
_Surge, carnifex_
Ainsi, après une lutte de sept mois, après deux grandes batailles
gagnées, Paris se retrouvait dans la même situation qu'en août 1792.
Comme en avril 1792, Danton venait de faire un appel au patriotisme des
enfants de Paris.
Comme en 1792, Marat criait, ayant un écho dans la Montagne, qu'il
fallait abattre la contre-révolution et surtout ne pas laisser derrière
soi d'ennemis.
Paris fut admirable.
D'autant plus admirable que cette fois il n'y avait plus
d'enthousiasme--non, l'enthousiasme avait été noyé dans le sang de
Septembre--, mais seulement du dévouement.
Le faubourg envoya une garde à la Convention, et en deux jours fit trois
ou quatre mille volontaires qu'il arma et équipa.
Les halles furent sublimes: une seule section, celle de la halle au blé,
donna mille volontaires. Ils défilèrent à l'Assemblée, muets, sombres,
la tête inclinée en avant par l'habitude de porter des sacs sur leur
tête. Ils quittèrent tout, leur métier, leur femme et leurs enfants,
méritant par le coeur comme par le titre qu'ils s'étaient donné
eux-mêmes de _Forts pour la patrie_.
Le soir, il y eut aux halles repas lacédémonien; chacun apporta ce qu'il
avait; ceux-là le pain, ceux-ci le vin, ceux-ci la viande et le poisson;
ceux qui arrivèrent les mains vides se mirent à table comme les autres,
et comme les autres mangèrent.
Un cri unanime de «Vive la nation!» se fit entendre; puis on se sépara;
chacun avait ses adieux à faire, on partait le lendemain.
Maintenant, toutes ces nouvelles, qui accablaient les girondins
puisqu'elles venaient à la suite d'un ministère girondin, par les fautes
d'un général girondin et par la révolte d'une ville girondine,
donnaient prise sérieuse aux meneurs révolutionnaires, c'est-à-dire à
leurs ennemis réunis: Montagne, Commune, jacobins, cordeliers,
faubourgs.
Les girondins, presque tous avocats, nous l'avons dit, prêchaient la
soumission à la loi. Ils disaient: «Tombons, mais légalement.»
Ils oubliaient que les lois dont ils voulaient mourir victimes étaient
des lois faites en 91 et 92, c'est-à-dire pour une époque de monarchie
constitutionnelle et non pour une époque de révolution.
La loi qu'ils invoquaient était tout simplement le suicide de la
République.
Il y avait un moyen d'obvier à tout, c'était de tirer du sein de la
Convention même un tribunal qui concentrerait tous les pouvoirs dans ses
mains, et qui prendrait le titre du _tribunal révolutionnaire_.
Pour lui, il n'y aurait d'autre loi que la loi du salut public.
Par lui, l'influence des girondins s'appuyant sur la loi ancienne était
neutralisée. C'était à eux de se soumettre à la _loi nouvelle_. S'ils
voulaient résister, on les briserait.
Et c'est ce que ne voulait pas encore la Convention. La Convention
sentait parfaitement combien l'affaiblirait la mort d'hommes éloquents,
honnêtes, dévoués à la République, ayant un immense parti, et dont le
seul crime était l'hésitation à mettre le pied dans le sang.
Mais il y a dans tous les partis des enfants perdus qui veulent à
quelque prix que ce soit le triomphe de leur idée; les enfants perdus de
la Révolution se réunissaient à l'Évêché et y formaient une société
régulière qui n'était pas reconnue par la grande société jacobine.
Cette société avait trois chefs: l'Espagnol Guzman; Tallien, ancien
scribe de procureur; Collot-d'Herbois, ex-comédien.
Les chefs secondaires étaient un jeune homme nommé Varlet, qui avait
hâte de tuer; Fournier, l'Auvergnat, ancien planteur, ne connaissant que
le fouet et le bâton, et célèbre dans les massacres d'Avignon; le
Polonais Lazouski, héros du 10-Août et qui était l'idole du faubourg
Saint-Antoine.
Les six conjurés--on peut donner le nom de conjuration à un pareil
projet--se réunirent au café Corazza et décidèrent de profiter du
trouble dans lequel était Paris pour y soulever une émeute. Il
s'agissait tout simplement, au milieu de l'émeute, de faire marcher une
section sur le club des Jacobins et l'autre sur la Commune.
Cette dernière section, accusant la Convention de laisser échapper le
pouvoir à ses mains débiles, forcerait la Commune de le prendre.