--Si un autre que Danton pouvait tenir la place de Danton, soyez certain

que je la lui céderais bien volontiers. Mais il n'y a que moi qui,

d'une main, puisse souffleter ce misérable qu'on appelle Marat, et de

l'autre arracher, quand le moment sera venu, le masque de cet hypocrite

qu'on appelle Robespierre. Mon avenir, c'est la lutte contre la

calomnie, contre la haine, contre la défiance, contre la sottise. Comme

je l'ai déjà fait plus d'une fois, et comme je viens de le faire à la

dernière séance de la Convention, je serai obligé de me ranger avec des

gens que je méprise ou que je hais, contre des gens que j'estime et que

j'aime. Crois-tu que je n'estime pas plus Condorcet que Robespierre et

que je n'aime pas mieux Vergniaud que Saint-Just? Eh bien! si la Gironde

continue à faire fausse route, je serai forcé de briser la Gironde, et

cependant la Gironde n'est ni fausse ni traître; elle est sottement

aveugle. Crois-tu que ce ne sera pas un triste jour pour moi que celui

où je demanderai à la tribune la mort ou l'exil d'hommes comme Roland,

Brissot, Guadet, Barbaroux, Valazé, Pétion?... Mais, que veux-tu,

Dumouriez, tous ces gens-là ne sont que des républicains.

--Et que te faut-il donc?

--Il me faut des révolutionnaires.

Dumouriez secoua la tête.

--Alors, dit Dumouriez, je ne suis pas l'homme qu'il te faut, car je ne

suis ni révolutionnaire ni républicain.

Danton haussa les épaules.

--Que m'importe! dit Danton, tu es ambitieux.

--Et, à ton avis, comment suis-je ambitieux?

--Par malheur, ce n'est ni comme Thémistocle ni comme Washington; tu es

ambitieux comme Monck. Belle renommée dans l'avenir que celle d'avoir

remis sur le trône un Charles II!

--Les Thémistocle ne sont pas de nos jours.

--Aussi ai-je dit: ou un Washington.

--Accepterais-tu donc un Washington?

--Oui, quand la révolution du monde sera faite.

--Celle de la France ne te suffit pas?

--Les véritables tempêtes ne sont pas celles qui soulèvent un coin de

l'Océan; ce sont celles qui l'agitent d'un pôle à l'autre, et voilà où

tu as manqué à ta mission, Dumouriez. Au lieu de faire la tempête en

Belgique, et le vent de nos grandes journées ne demandait pas mieux que

de souffler de l'Atlantique à la mer du Nord, tu y as fait le calme; au

lieu de réunir la Belgique à la France, tu l'as laissée maîtresse

d'elle-même.

--Et que devais-je faire?

--Tu devais mettre une main forte sur la Belgique et t'en servir pour

délivrer l'Allemagne; la Belgique devait être pour toi un instrument de

guerre et pas autre chose. Tu devais pousser en avant la vaillante

population du pays wallon, qui ne demandait pas mieux, et en faire

l'épée de la France contre l'Autriche. Toi, pendant ce temps, tu aurais

organisé le Brabant et les Flandres; tu aurais décrété la révolution

partout; tu aurais saisi les biens des prêtres, des émigrés, des

créatures de l'Autriche; tu en aurais fait l'hypothèque et la garantie

du million d'assignats que nous venons d'émettre. Tu devais enfin ne

plus rien demander à la France, ni pain, ni solde, ni vêtements, ni

fourrage. La Belgique devait fournir tout cela.

--Et de quel droit aurais-je disposé du bien des Belges?

--Est-ce sérieusement que tu demandes cela? Du droit du sang que l'on

venait de verser pour eux à Jemmapes; du droit de l'Escaut qui va nous

coûter une guerre acharnée, interminable, ruineuse contre l'Angleterre.

Quand nous entreprenons pour la Belgique et pour le monde une lutte qui

dévorera peut-être un million de Français; quand la France répandra du

sang à faire déborder le Rhin et la Meuse, la Belgique hésiterait à

donner en échange dix, vingt, trente, quarante millions! Impossible!

Quand la France s'est levée, en 89, elle a dit: _Tout privilège du petit

nombre est usurpation. J'annule et casse par un acte de ma volonté tout

ce qui fut fait sous le despotisme._ Eh bien! du moment où la France a

mis ce principe en avant, elle ne doit pas s'en départir. Partout où

elle entre, elle doit se déclarer franchement pouvoir révolutionnaire,

se déclarer franchement, sonner le tocsin. Si elle ne le fait pas, si

elle donne des mots et pas d'actes, les peuples, laissés à eux-mêmes,

n'auront pas la force de briser leurs fers. Nos généraux doivent donner

sûreté aux personnes, aux propriétés, mais celles de l'État, celles des

princes, celles de leurs fauteurs, de leurs satellites, celles des

communautés laïques et ecclésiastiques, c'est le gage des frais de la

guerre. Rassurez les peuples envahis, donnez-leur une déclaration

solennelle que jamais vous ne traiterez avec leurs tyrans. S'il s'en

trouvait d'assez lâches pour traiter eux-mêmes avec la tyrannie, la

France leur dira: «Dès lors, vous êtes mes ennemis,» et elle les

traitera comme tels. Oh! quand on creuse, en fait de révolution, il faut

creuser profond, sans quoi l'on creuse sa propre fosse.

--Mais alors, dit Dumouriez, qui avait écouté avec la plus profonde

attention, vous voulez donc qu'ils deviennent comme nous misérables et

pauvres?

--Précisément, dit Danton; il faut qu'ils deviennent pauvres comme nous,

misérables comme nous; ils accourront à nous, nous les recevrons.

--Et après?

--Nous en ferons autant en Hollande.

--Et après?

--Non, non, plus loin, toujours plus loin, jusqu'à ce que nous ayons

fait la terre à notre image.

Dumouriez se leva.

--Vous êtes fou, dit-il.

Et il alla s'appuyer le front à une vitre; la tête lui flambait.

--C'est vous qui êtes fou, dit tranquillement Danton, puisque c'est vous

qui êtes forcé de rafraîchir votre tête.

Puis, après un instant de silence:

--Vous avez donc oublié ce que vous avez dit à Cambon, quand nous vous

avons fait nommer général de l'armée que nous envoyions en Belgique,

reprit Danton.

--J'ai dit bien des choses, répliqua Dumouriez du ton d'un homme qui ne

se croit pas obligé de se souvenir de tout ce qu'il a dit.

--Vous avez dit: «Envoyez-moi là-bas et je me charge de faire passer vos

assignats.»

--Faites qu'ils ne perdent pas, et alors je les ferai passer, dit

Dumouriez.

--Le beau mérite, fit Danton; mais c'est à vous autres généraux de la

Révolution de nous conquérir assez de terre pour que nos assignats ne

perdent pas; la Révolution française n'est pas seulement une révolution

d'idées, c'est une révolution d'intérêts, c'est l'émiettement de la

propriété dont l'assignat est le signe. Vous n'avez qu'un assignat de

vingt francs, mon brave homme, soit, nous vous donnerons pour vingt

francs de terre; quand vous aurez pour vingt francs de terre vous en

voudrez quarante, rien n'altère comme la propriété. Il y a chez nos

paysans et même chez ceux de la Vendée, il y a chez les paysans belges,

il y a chez les paysans du monde entier, qui ont été pauvres, qui ont

connu la glèbe, la corvée, le servage, qui ont fécondé enfin la terre

pour d'autres, il y a une religion bien autrement enracinée que la

religion catholique, apostolique et romaine, il y a la religion

naturelle, celle de la terre; appelez tous les indigènes à cette

communion, et que l'assignat en soit l'hostie! Et alors vous pourrez

dire à tous les rois du monde: «Oh! rois du monde, nous sommes plus

riches que vous tous.»

--Et c'est alors, dit en riant Dumouriez, que vous me permettrez d'être

Washington.

--Alors soyez ce que vous voudrez, car la France sera assez forte pour

ne plus craindre même César.

--Mais jusque-là...

--Jusque-là, si vous songez à trahir, à nous donner un roi ou à vous

faire dictateur, guerre à mort!

--Oh! quant à moi, fit Dumouriez, ma tête tient bien sur mes épaules;

elle y est soutenue par vingt-cinq mille soldats.

--Et la mienne, dit Danton, par vingt-cinq millions de Français.

Et les deux hommes se quittèrent sur ces paroles, envisageant déjà

chacun de son côté le moment où l'on en viendrait aux mains.

XLIII

Liége

Deux heures après, Danton était à Liége, examinant par lui-même l'état

des esprits.

L'annonce de l'arrivée du célèbre tribun fut reçue diversement par les

Liégeois, mais cependant il est juste de dire que le sentiment le plus

général fut celui de la crainte.

Depuis que Danton, voyant Marat, Robespierre et Panis assez lâches pour

renier le 2 septembre, qui était leur oeuvre, avait pris la

responsabilité de ces terribles journées, il apparaissait aux

populations ignorantes de son dévouement comme le fantôme de la terreur.

En voyant ce visage labouré par la petite vérole, bouleversé par les

passions, en écoutant cette voix tonnante qui avait quelque chose du

rauquement du lion, le premier sentiment qu'on éprouvait était l'effroi.

Ceux-là seuls qui avaient vu ce visage terrible s'adoucir devant la

douleur, cet oeil orageux se mouiller des larmes de la pitié, qui

avaient senti pénétrer jusqu'à leur coeur cette voix dont les cordes

douces étaient accompagnées d'un tendre frémissement, savaient tout ce

qu'il y avait dans cette âme d'amour pour la France et de fraternité

pour le genre humain.

À peine arrivé, Danton se rendit à la commune, où il convoqua au son de

la cloche, comme au jour des grandes assemblées nationales, les notables

et le peuple.

Là il monta à la tribune, là il exposa le plan de la France; il mit son

coeur à nu, le montra plein de l'amour des peuples opprimés. Il

raconta Valmy, il raconta Jemmapes, il expliqua la nécessité de la mort

du roi. Il déplora que la France eût fait le procès d'un seul individu

et non pas celui de la race tout entière. Il les montra assignés tour à

tour à la barre de la Convention, faisant défaut, mais accusés, mais

jugés tour à tour, Frédéric-Guillaume avec ses maîtresses, Gustave de

Suède avec ses mignons, Catherine de Russie avec ses amants; Léopold,

épuisé à quarante ans, et composant lui-même les aphrodisiaques à l'aide

desquels il essaye de redevenir homme; Ferdinand, nouveau Claude aux

mains d'une autre Messaline; enfin Charles IV d'Espagne pansant ses

chevaux, tandis que son favori Manuel Godoy et sa femme Marie-Louise

conduisaient son royaume à la guerre civile et à la famine. Le procès,

non pas du roi, mais de la royauté, fait alors, la révolution commençait

la conquête du monde.

Puis, tout en exaltant le dévouement de Liége, tout en montrant ce

qu'elle venait de mettre au jour de courage et de patriotisme, il sépara

la Belgique en vrais Belges et en faux Belges.

Il montra que les vrais Belges étaient ceux-là qui voulaient la vie de

la Belgique, c'est-à-dire qu'elle respirât par l'Escaut et par Ostende

cet air vivace de la mer que l'on appelle le commerce.

Il montra que les vrais Belges étaient ceux-là qui voulaient la tirer

des mains improductives et égoïstes des moines pour la remettre aux

mains de ses grands artistes, les Rubens, les van Dyck, les Paul Porter,

les Ruysdaël et les Hobbema.

Il montra enfin que les vrais Belges étaient ceux qui reniaient la

vieille tyrannie des Pays-Bas, la suprématie des villes sur les

campagnes, qui voulaient la liberté et l'égalité pour les paysans comme

pour les notables et qui luttaient franchement contre les faux Belges,

qui mettaient la patrie dans les confréries et les corporations et qui

voulaient maintenir le pays étouffé et captif.

Tout cela, c'est ce que les Liégeois avaient pensé tous, mais ce que

personne ne leur avait formulé encore; puis on sait combien dans ses

moments de grandeur Danton se transfigurait. Homme étrange qui avait

l'enthousiasme et qui n'avait pas la foi!

Tout à coup une vague inquiétude se répand dans l'auditoire; quelques

personnes entrent et ressortent effarées, et trois ou quatre voix font

entendre ces paroles terribles:

--Les Français sont en retraite sur Liége!... Dans une heure, les

Autrichiens seront ici!...

--Un cheval et vingt-cinq hommes de bonne volonté pour faire une

reconnaissance! s'écria Danton.

Les vingt-cinq hommes se présentèrent; dans dix minutes ils seront à

cheval à la porte de l'hôtel de ville.

Au bout de cinq minutes, on amenait à Danton un cheval tout caparaçonné.

Il saute dessus en excellent cavalier qu'il était, court à la boutique

d'un armurier, achète une paire de pistolets, les charge, les met dans

ses fontes, se fait donner un sabre dont la poignée aille à sa puissante

main, paye en or, met son chapeau à plumes au bout de son sabre, crie:

«À moi les volontaires!» les réunit et s'élance sur la route de

Maestricht.

Quinze jours auparavant, Miranda, qui l'a attaquée parce que, sur la

parole de Dumouriez, à la première bombe elle devait se rendre, a jeté

sur Maestricht cinq mille bombes, et cela inutilement.

Avant d'arriver aux portes de Liége, Danton a déjà rencontré des

fugitifs. Ils appartiennent au corps d'armée de Miaczinsky qui, après un

combat meurtrier contre les Autrichiens commandés par le prince de

Cobourg, combat dans lequel il a défendu une à une les maisons

d'Aix-la-Chapelle, est obligé de faire retraite sur Liége.

Alors Danton change de route, et, au lieu de s'avancer vers Maestricht,

il pousse sa reconnaissance du côté d'Aix-la-Chapelle.

Il interroge alors les fugitifs et apprend que, outre le prince de

Cobourg et les Autrichiens qu'il a devant lui, le prince Charles pousse

hardiment les impériaux au-delà de la Meuse et est à Tongres. Mais cela

ne lui suffit pas, il veut voir de ses yeux; il s'avance jusqu'à

Soumagne, et voit de là les têtes de colonnes autrichiennes qui

débouchent d'Henry-Chapelle.

Il n'y a rien à faire qu'à protéger dans sa retraite cette noble

population de Liége. Il rentre dans la ville. Il espérait y trouver

Miranda, dont on lui avait fort vanté le calme et le courage; il n'y

trouve que Valence, Dampierre et Miaczinsky, qui, se jugeant trop

faibles pour risquer une bataille, veulent se retirer immédiatement sur

Saint-Trond, où ils feront leur jonction avec Miranda et où ils

attendront Dumouriez. Dès lors, il n'y a pas un instant à perdre. Au son

des cloches, Danton rassemble de nouveau les Liégeois au palais

communal. Là, il expose la situation à cette malheureuse population sans

lui rien cacher, lui offre l'hospitalité au nom de la France; il ne

l'abandonnera pas qu'elle ne soit hors de danger, mais il lui avoue

qu'il y va de la mort pour elle à ne pas s'exiler.

Il était cinq heures de l'après-midi; la neige tombait à ce point que

les Autrichiens ne crurent pas devoir se risquer dans les trois lieues

qui leur restaient à faire pour atteindre Liége. Heureux répit donné à

la ville. S'ils eussent continué leur marche, ils surprenaient les

Liégeois avant qu'ils eussent eu le temps d'évacuer la ville.

C'est là que Danton déploie cette merveilleuse activité dont la nature

l'a doué pour les situations extrêmes. Il va chez les riches, quête de

l'argent pour les pauvres, met en réquisition tous les chevaux, toutes

les voitures, toutes les charrettes, envoie commander du pain à Landen

et à Louvain, fait prévenir Bruxelles de l'émigration, garnit les

charrettes de paille et de foin et y entasse les femmes et les enfants,

fait placer les malades dans les voitures les plus douces, forme un

corps de cavalerie avec les quatre cents chevaux qu'il trouve dans la

ville, un corps d'infanterie avec tout ce qu'il y a d'hommes valides,

donne son cheval au bourgmestre, et se met à l'arrière-garde, à pied, le

fusil sur l'épaule.

Dans la nuit du 4 mars, par un temps épouvantable plus froid qu'en

hiver, par une grêle effroyable qui lui coupe le visage, la lugubre

procession se met en chemin, comme ces anciennes populations chassées

par les barbares et qui, sans savoir où elles s'arrêtaient, allaient en

quête d'une nouvelle patrie.

Il y avait huit lieues de Liége à Landen.

Les pleurs des enfants, les gémissements des femmes, les plaintes des

malades et des blessés, mêlés à la population fugitive, faisaient de

cette retraite quelque chose qui brisait le coeur et surtout le

coeur de Danton, si pitoyable aux Liégeois.

Puis joignez à cette douleur profonde la séparation de Paris, cet

arrachement du coeur; sa femme adorée mourante dans sa triste maison

du passage du Commerce, qu'il trouverait vide en rentrant.

Et cependant il n'eut pas l'idée d'abandonner un instant, mauvais

pasteur, le troupeau douloureux qu'il conduisait. Son devoir était là

qui le rivait à la triste émigration bien plus sûrement qu'une chaîne.

Vers huit heures, les premières voitures atteignirent Landen. Alors

Danton passa de l'arrière-garde à la tête de la colonne; il fit ouvrir

toutes les portes, faire du feu devant toutes les maisons et barricader

avec les voitures vides la rue de Maestricht.

Des sentinelles à cheval furent placées sur la grand-route. Si l'on

avait à craindre une attaque de l'ennemi, c'était du côté de

Saint-Trond, que nos troupes avaient abandonné pendant la nuit.

Vers midi, les sentinelles se retirèrent; on entendait les pas d'une

troupe de chevaux.

Danton plaça dans les deux premières maisons une vingtaine de chevaliers

de l'arquebuse et une soixantaine d'autres derrière les charrettes; il

recommanda à chacun de viser les hommes et d'épargner les chevaux dont

on avait besoin pour les malades et les nouvelles charrettes que l'on

pourrait se procurer à Landen.

Ces cavaliers dont on avait entendu le bruit, c'était un escadron de

uhlans qui allaient à la découverte.

La neige tombait épaisse, on ne voyait pas à cinquante pas devant soi;

les cavaliers autrichiens approchèrent sans défiance jusqu'à trente pas

de la barricade. Tout à coup une fusillade terrible éclata, et une

soixantaine d'hommes tombèrent de leurs chevaux qui, tout effarés,

s'élancèrent dans toutes les directions.

Les uhlans en désordre se retirèrent pour aller se reformer à un quart

de lieue, puis ils revinrent au grand galop sur la barricade; mais, en

arrivant à la ligne de morts qu'ils avaient laissée, ils essuyèrent une

seconde grêle de balles qui leur faucha encore une trentaine d'hommes.

Cette fois ils tournèrent bride, mais pour ne plus reparaître.

Chacun se mit alors à courir après les chevaux sans maître, tandis que

de nouveaux volontaires accourus au bruit commencèrent à dépouiller les

uhlans de leurs pelisses et de leurs colbacks, destinés à faire des

fourrures pour les femmes et pour les enfants.

Toutes les maisons de la rue de Saint-Trond furent ouvertes pour

recevoir les Liégeois fugitifs, et de grands feux furent faits dans les

cheminées. Là, on eut du pain et de la bière en abondance. Danton paya

en bons sur le trésorier général.

À deux heures, on put se remettre en route. Il n'y avait que six lieues

de Landen à Louvain. Les chevaux, les pelisses et les colbacks des

uhlans avaient apporté de grands soulagements dans la retraite.

Ils avaient été d'autant mieux reçus que nous n'avions eu ni tués ni

blessés.

On arriva à Louvain vers neuf heures du soir. Toute la ville était

illuminée pour faciliter les bivouacs dans la rue; les femmes et les

enfants furent reçus dans les maisons, les hommes restèrent dehors.

Danton refusa les logements et les lits qu'on lui offrait, il se jeta

sur une botte de paille et dormit.

Il se réveilla sombre et frissonnant entre minuit et une heure. Il avait

vu sa femme en rêve. Il était convaincu qu'elle était morte à cette

heure et était venue lui dire adieu.

C'était dans la nuit du 6 au 7 mars.

Le lendemain, il voulait prendre congé des pauvres fugitifs; ils

n'avaient plus rien à craindre de l'ennemi. Les lignes françaises

s'étaient reformées derrière Saint-Trond. Le corps d'armée de Miranda

tout entier bivaquait entre Landen et Louvain.

Mais il semblait à ces pauvres gens que Danton, ce tribun si redouté,

cet homme de sang, était leur palladium. Les femmes se mirent à genoux

sur son chemin; elles firent joindre les mains aux petits enfants.

Il pensa à ses petits enfants et à sa femme, poussa un soupir... mais il

resta.

XLIV

L'agonie

Pendant ce temps, Jacques Mérey, fidèle à la promesse qu'il avait faite

à son ami, luttait contre le mal de tout le pouvoir de la science.

En quittant Danton dans le cabinet d'un des secrétaires de la

Convention, il avait laissé à celui-ci deux heures pour faire ses adieux

à sa femme; mais les adieux du terrible olympien n'étaient pas de ceux

que l'on fait à une femme mourante.

Il trouva Mme Danton souriante et brisée tout à la fois.

À cette époque, où les travaux chimiques du dix-neuvième siècle sur le

sang n'étaient point faits encore et où l'on ignorait sa composition et

ses éléments, la maladie dont Mme Danton était atteinte n'était point

ou était à peine connue sous le nom d'anémie, mais sous le nom

d'anévrisme, avec lequel on la confondait.

Toute excitation exagérée et persistante du système nerveux peut amener

l'anémie, c'est-à-dire sinon l'absence du moins l'appauvrissement du

sang; mais ce sont surtout les chagrins et l'abattement moral prolongés

qui ont ce résultat fatal; alors les globules sanguins qui composent en

partie le sang diminuent dans des proportions effrayantes, et des

hémorragies se produisent par l'effet plus aqueux du sang.

On comprend parfaitement, le tempérament de Mme Danton étant donné

comme celui d'une femme calme, douce et religieuse, que les événements

auxquels son mari avait pris part, que ceux bien plus encore dont il

avait été le héros, eussent produit sur la santé de sa femme ce terrible

changement.

Jacques Mérey l'avait déjà examinée avec la plus grande attention; mais

le docteur, au courant de la science, la dépassant quelquefois à force

de travail et de génie, ne pouvait voir autre chose dans l'état de

Mme Danton que ce qu'y eût vu le plus habile médecin.

La malade était couchée sur une chaise longue; elle avait le visage

blême, les lèvres pâles, les joues décolorées. Il découvrit les bras et

la poitrine: les bras et la poitrine avaient la teinte blafarde du

visage. La langue et toutes les muqueuses participaient à cette pâleur.

Il lui prit le poignet; le pouls était petit, insensible, intermittent;

parfois la chaleur de la peau était diminuée.

Mme Danton regarda tristement Jacques Mérey.

--Voulez-vous me dire ce que vous éprouvez? lui demanda-t-il.

--Une grande difficulté de vivre, répondit la malade; de l'essoufflement

au moindre exercice.

--Des palpitations?

--Oui, des étourdissements, des étouffements, des éblouissements, des

tintements d'oreille.

--Y a-t-il longtemps que vous avez perdu du sang?

--Ce matin, la valeur d'un verre à peu près.

--Par la bouche ou par le nez?

--Par le nez.

--L'a-t-on mis de côté?

--Oui, ma belle-mère a dû le mettre à part.

Jacques appela Mme Danton la mère; elle apporta le sang qu'elle avait

conservé dans un plat creux.

La fibrine était presque nulle, tout était tourné en sérosité.

Jacques prit un papier et une plume.

Puis il prescrivit une décoction de quinquina et une préparation

martiale, espèce d'opiat que l'on faisait avec de la limaille de fer et

du miel.

Mme Danton devait prendre trois petits verres à bordeaux de quinquina

en décoction par jour, et toutes les heures manger une cuillerée à café

de miel et de limaille.

Elle devait boire, chaque fois qu'elle aurait soif, une tisane amère.

Jacques prit congé de Mme Danton.

Elle le suivit des yeux, et, lorsqu'il fut à la porte, comme il se

retournait, leurs yeux se rencontrèrent.

--Vous voulez me demander quelque chose, dit Jacques, qui se rappela les

confidences que Danton lui avait faites relativement aux tendances

religieuses de sa femme.

--Oui, dit-elle.

Jacques se rapprocha de son lit.

Elle lui prit la main et le regarda.

--Je suis femme, dit-elle, et fidèle à la croyance de nos pères, je ne

voudrais pas mourir hors de l'Église. Promettez-moi de me dire quand il

sera temps d'envoyer chercher un prêtre.

--Rien ne presse, madame, répondit Jacques.

--Il ne faudrait point par crainte de m'impressionner, continua Mme

Danton, m'exposer à ne pas remplir mes devoirs religieux. Je ferais une

mauvaise mort. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle, il me faut un peu de temps

pour trouver un prêtre.

--Vous voulez un prêtre non assermenté? demanda le docteur.

--Oui, fit-elle en baissant les yeux.

--Prenez garde, ces hommes-là sont des fanatiques qui ne comprennent

point la parole de Dieu. Ils seront implacables.

--Pour moi? n'ai-je pas toujours été bonne mère et chaste épouse?

--Non, pour votre mari.

Elle resta pensive un instant.

--Je veux essayer d'abord d'un prêtre non assermenté, dit-elle; s'il est

trop sévère, vous m'en irez chercher un autre à votre choix.

Jacques s'inclina.

Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux · 第 26 / 33 段