»Et cependant rien ne nous guidait que le génie de la France.
»Rousseau, lumière insuffisante! Son _Contrat social_ dit: unité pour un
petit État.
»Son _Gouvernement de la Pologne_ dit: fédéralisme pour un grand.
»Qu'était l'ancienne France? une royauté fédérative; et Louis XI
seulement a commencé l'unité.
»Si Louis XI eût vécu de nos jours, il eût été républicain et membre de
la Convention.
»Qui a proclamé le premier l'unité indivisible de la France le 9 août
91?
»Notre illustre collègue Rabaut-Saint-Étienne. Inclinons-nous devant le
précurseur.
»La Gironde, à qui j'ai l'honneur d'appartenir en 92, veut quitter Paris
menacé par les Prussiens; une défaillance était permise dans ces jours
de deuil; elle avait rallié l'Assemblée presque entière à son opinion.
L'arche de la France, le palladium de ses libertés, allait chercher un
refuge dans ces riches et fidèles provinces du centre qui avaient abrité
la royauté de Charles VII contre les Anglais.
»Un homme, un seul, dit non. Il est vrai que cet homme est un géant.
»Devant le _non_ de Danton, Paris se rassura et demeura immobile.
»Le canon de Valmy fit le reste.
»Le christianisme lui-même, qui avait de si puissants moyens d'unité,
n'est arrivé qu'à fonder la _dualité_.
»Il a fait un peuple de rois, de princes, d'aristocrates, de riches, de
privilégiés, de savants, de lettrés, de poètes, le monde de Louis XIV,
de Racine, de Boileau, de Corneille, de Molière, de Voltaire, et,
au-dessous de ce peuple d'en haut, le peuple d'en bas, le peuple des
esclaves, des serfs, des misérables, le peuple pauvre, abandonné, sans
culture, ne sachant ni lire ni écrire, n'ayant pas une langue mais des
patois, et ne comprenant pas même la langue dans laquelle il demandait à
Dieu son pain quotidien.
»Je sais bien qu'un voile couvre encore cette grande question de
l'unité; nous marchons vers l'idéal, mais avant d'y arriver nous avons
à traverser comme tant d'autres une forêt ténébreuse défendue par tous
les monstres de l'ignorance, une région inconnue que l'éducation
répartie à tous pourra seule éclairer.
»Nous n'avons soulevé qu'un coin du voile, et ce que nous voyons nous
montre une civilisation flottant à la surface, une lumière ne pénétrant
pas jusqu'aux couches inférieures de la société. Nous avons inventé le
théâtre populaire, nous avons décrété les fêtes nationales, mais celui
qui est mort lâchement assassiné allait nous donner l'enseignement
public, la première tentative d'éducation de la vie commune.
»Était-ce son génie, était-ce son coeur qui lui avait révélé ce grand
secret de l'avenir?
»Je n'hésiterai point à dire que c'était son coeur qui l'avait élevé
au-dessus de lui-même, par la bonté d'une admirable nature; l'assassin
royaliste a deviné que ce coeur contenait la pensée la plus généreuse
et la plus féconde de l'avenir. Il l'a frappé au coeur. Mais il était
trop tard, le projet de Le Pelletier ne mourra pas avec lui. Il nous l'a
légué. Nous ferons honneur à la confiance qu'il a mise en nous.
»Et remarquez, citoyens, que le projet de Le Pelletier n'est point une
théorie, c'est un projet positif applicable dès demain, dès aujourd'hui,
à l'instant même.
»Il n'y aura jamais d'égalité et de fraternité réelle que là où la
société aura fondé une éducation commune et nationale; c'est l'État qui
doit donner cette éducation dans la commune natale, afin que le père et
la mère puissent le surveiller en ne perdant pas l'enfant de vue.
»Celui qui est couché là et qui nous entend, si quelque chose de nous
survit à ce qui a été nous, avait vu ce triste spectacle de l'enfant
pauvre, grelottant et affamé, à qui la porte de l'école était close et à
qui le pain de l'esprit était refusé parce qu'il n'avait pas de quoi
payer le pain du corps.
»Plus que tous tu as besoin d'instruction, lui criait la tyrannie,
puisque tu es plus pauvre que tous; tu demandes l'éducation pour devenir
honnête homme et citoyen utile; ramasse un couteau et fais-toi bandit!
»Non, si l'enfant est pauvre, il sera nourri, habillé, instruit par
l'école; la misère ici-bas, nous le savons, c'est le partage de l'homme;
elle doit le poursuivre, elle doit l'atteindre, mais quand il sera assez
fort pour lutter contre elle. La misère s'attaquant à l'enfance est une
impiété. L'homme a des fautes à expier. À l'homme le malheur, mais
l'enfant doit être garanti du malheur par son innocence!
»Les Grecs avaient deux mots pour rendre la même idée: la patrie pour
les hommes, la matrie pour l'enfant.
»L'éducation au Moyen Âge s'appelait _castoiement_, c'est-à-dire
_châtiment_. Chez nous, l'éducation s'appellera maternité.
»Bénissons l'homme honnête et bon qui a fait descendre la Révolution
jusqu'aux mains des petits enfants, qui leur fait téter la justice avec
le lait, qui leur assure qu'éloignés du sein maternel ils n'auront plus
ni faim ni soif, et qui, en leur retirant la mère de la nature, leur
donnera deux mères d'adoption, la Patrie et la Providence.»
Le discours de Jacques Mérey, tout humanitaire et si peu en harmonie
avec ceux qui se faisaient à cette époque, produisit un grand effet.
Danton l'embrassa; Vergniaud vint lui serrer la main; Robespierre lui
sourit.
Le convoi immense, se déroulant d'un bout à l'autre de la rue
Saint-Honoré, soulevait partout un deuil réel.
Et, en effet, tous ceux de ces hommes dont l'oeil pénétrait quelque
peu dans l'avenir savaient bien que cette union dont Jacques Mérey avait
fait l'éloge n'était qu'une union momentanée. Vergniaud avait dit: _La
Révolution est comme Saturne: elle dévorera tous ses enfants_. Et tous
les girondins, les premiers, s'attendant à être dévorés, avaient le
pressentiment de leur mort prochaine. Ce deuil, ces funérailles,
c'étaient leurs funérailles, c'était leur deuil; seulement, cette terre
qu'ils arroseraient de leur sang serait-elle stérile ou féconde?
Ils pouvaient bien se faire alors cette question avec inquiétude,
puisque aujourd'hui, soixante-quinze ans après que ce sang a coulé, nous
nous la faisons encore avec désespoir.
Le Pelletier avait les honneurs du Panthéon. Sur les marches, le frère
de Le Pelletier prononça en signe de séparation éternelle le mot:
«Adieu!»
Et, sur le corps du martyr, sur la blessure encore ouverte, sur l'arme
qui l'avait frappé, montagnards et girondins firent le serment d'oublier
leur haine, et se jurèrent, au nom de l'unité de la patrie, union et
fraternité.
XLI
La trahison
Un mois s'écoula, pendant lequel les promesses faites sur le corps de Le
Pelletier Saint-Fargeau furent loyalement tenues de part et d'autre. La
Gironde avait encore la majorité morale. Quoique Robespierre eût déjà
l'influence révolutionnaire, Danton et ses cordeliers faisaient, selon
qu'ils se portaient à la droite ou à la Montagne, la majorité numérique.
Mais, au milieu de ce calme douteux, on voyait tout à coup briller un
éclair, ou tout à coup on entendait un roulement de tonnerre. La foudre
ne tombait pas, mais on la sentait suspendue au-dessus de la France.
Cinq ou six jours après l'exécution, on apprit tout à coup que Basville,
notre ambassadeur à Rome, dans une émeute que le pape n'avait rien fait
pour réprimer, avait été assassiné.
Un perruquier l'avait frappé d'un coup de rasoir.
La nouvelle coïncidait avec l'arrivée à Rome de Mesdames Victoire et
Adélaïde, filles du roi Louis XV et tantes du roi.
Le pape Pie VI fit comme Pilate, il se lava les mains du sang de
Basville, mais justice ne fut pas faite du meurtre.
Il y avait longtemps que la France avait à se plaindre de ce pontife
bellâtre, qui se faisait comme les courtisanes de Rome une figure avec
du blanc et du rouge, qui portait frisés à l'enfant ses cheveux
autrefois blonds, devenus blancs; qui, adorateur de sa propre beauté,
laquelle n'avait pas nui à son avancement dans sa scandaleuse jeunesse,
avait voulu, en montant sur le trône pontifical, prendre le nom de
Formose, et qui ne s'était arrêté dans ce désir que par l'atroce
réputation qu'avait laissée le premier du nom, dont Étienne VI déterra
le cadavre pour lui faire son procès; pape étrange qui, plus colérique
encore que Jules II bâtonnant ses cardinaux, souffletait son tailleur
parce que sa culotte faisait un pli.
Pie VI avait fortement contribué à la mort de Louis XVI, en
l'encourageant dans sa résistance dont il lui faisait un devoir, et le
jour où il mourut à Valence, sur cette terre française qu'il avait
ensanglantée, il eut à répondre du demi-million d'hommes que nous a
coûté la guerre de Vendée.
Grand bruit à la Convention pour le meurtre de Basville. Kellermann,
tout brillant encore des rayons de Valmy, est envoyé à l'armée d'Italie,
et, en prenant congé de la Convention, dit au milieu des
applaudissements:
--Je vais à Rome!
Puis, vers la fin de février, bruit dans Paris à propos de la création
d'un nouveau milliard d'assignats.
Baisse des assignats, hausse des marchandises, l'ouvrier ne recevait pas
plus et, au contraire, recevait moins, le boulanger et l'épicier lui
demandant davantage.
Paris demande en vain le _maximum_, mais le 23 février Marat imprime:
«Le pillage des magasins à la porte desquels on pendrait les accapareurs
mettrait fin à ces malversations.»
Le lendemain, on pille les magasins et, sans l'intervention des fédérés
de Brest, on pendait les marchands.
Après une séance assez orageuse, la Gironde obtient que les auteurs et
les instigateurs du pillage seront poursuivis par les tribunaux.
Mais le coup terrible fut en même temps l'insurrection vendéenne et la
trahison de Dumouriez.
À l'est, le sabre autrichien; à l'ouest, le poignard de la Vendée; au
nord, l'Angleterre; au sud, l'Espagne.
En partant de Paris, Dumouriez avait dit:
--Je serai le 15 à Bruxelles, le 30 à Liége.
Il se trompait. Nous l'avons dit, et plus grand que nous l'a dit avant
nous. Dumouriez se trompait: le 14 il était à Bruxelles, et le 28 à
Liége.
Les instructions de Dumouriez étaient: _Envahir la Belgique, la réunir à
la France_.
Mais ainsi la Révolution marchait trop vite et la question se trouvait
par trop simplifiée.
Les Belges sentent si bien qu'ils sont dans la main de la France, et que
cette main est une main amie, qu'ils offrent les clefs de Bruxelles à
Dumouriez.
--Gardez-les, répondit Dumouriez, et _ne souffrez plus d'étrangers chez
vous_.
Paroles à double entente; dites contre les Autrichiens, elles pouvaient,
elles devaient être, elles furent interprétées contre la France.
Les Français, tout libérateurs qu'ils étaient, n'étaient-ils pas _des
étrangers_ pour les Belges?
Là commençait la trahison de Dumouriez.
Quinze jours après, la Convention recevait une adresse couverte de
trente mille signatures demandant, quoi? LE MAINTIEN DES PRIVILÈGES.
Nous avons toujours eu l'inégalité, nous la voulons toujours.
La lecture de cette pétition produisit à la Chambre la première tempête
sérieuse qu'il y eût eu depuis la mort du roi.
Les girondins appuyèrent la pétition belge, et invoquèrent le respect du
principe de la souveraineté des peuples!
Danton se leva, Danton fit signe qu'il voulait parler. En trois pas il
fut à la tribune, puis sa tête puissante, railleuse, apparut échevelée
et menaçante.
--Ô Gironde, Gironde! dit-il, seras-tu donc toujours esclave de
principes étroits et qui ne sont pas faits pour notre époque? Ne vois-tu
pas que la révolution marche à pas de géant? que 93 a laissé loin
derrière lui 92? que 91 est à peine visible pour nous dans les brumes du
passé? que 90 se perd dans la nuit, et que 89 est de l'antiquité?
Oublies-tu que les quatre ou cinq mille lois qui ont vu le jour dans
cette période ont été faites au point de vue de la royauté
constitutionnelle et non pas au point de vue républicain? Nous sommes
républicains depuis trois mois, nous sommes libres depuis six semaines,
il est temps que nous entrions dans une nouvelle période et que nous
soyons révolutionnaires.
»Le principe de la souveraineté des peuples, dis-tu, ô honnête mais
aveugle Gironde! est-ce que les Belges sont un peuple? La Belgique
royaume indépendant est une invention anglaise. L'Angleterre ne veut pas
l'indépendance de la Belgique, elle a peur de la France à Anvers et sur
l'Escaut. Il n'y a jamais eu de Belgique, il n'y en aura jamais; il y a
eu et il y aura toujours des Pays-Bas. Le peuple belge n'est-il pas
souverain, souverain indépendant et libre? Et tu réclames pour lui la
liberté, Gironde! C'est la liberté du suicide.
»Le peuple belge! continua Danton, mais à quoi reconnaîtrez-vous qu'il y
a là un peuple? à un confus assemblage de villes? Mais les villes n'ont
jamais pu se grouper sérieusement en province.
»Ne voyez-vous pas d'où part le coup?
»De cet ennemi éternel que trouvera sans cesse la religion devant elle,
du clergé.
»Clergé dans la Vendée, clergé en Belgique, clergé à Paris,
contre-révolution partout.
»C'est le clergé des Pays-Bas, dirigé par van Cupen et Vaudernot, qui a
armé le peuple contre Joseph II, qui, plus belge que les Belges, voulait
les débarrasser de leurs moines.
»Que voulait Joseph II? Ouvrir l'Escaut. L'Europe, l'Angleterre en tête,
fut contre lui; alors il tenta de faire deux grands ports d'Ostende et
d'Anvers; il avait compté sans les jalousies municipales du Brabant, de
Malines, de Bruxelles. Divisés, les Belges voulurent rester divisés.
Ainsi périt l'Italie, par la jalousie, la haine, la division.
»D'ailleurs, qu'est-ce que trente mille signatures pour trois millions
d'hommes? Ne reconnaissez-vous donc pas dans cette adresse le _credo_
des jésuites? Entendez-vous le jésuite Feller qui non seulement crie,
mais qui imprime:
»"Mille morts plutôt que de prêter ce serment exécrable: _Égalité,
liberté, souveraineté du peuple!_--_Égalité_, réprouvée de Dieu,
contraire à l'autorité légitime;--_liberté_, c'est-à-dire licence,
libertinage, monstre de désordre;--_souveraineté du peuple_, invention
séduisante du prince des ténèbres."
»Et c'est cette même population fanatique qui, en octobre, encombrait
Sainte-Gudule, montant à genoux, pour l'anéantissement de la maison
d'Autriche, le chemin du Saint-Sacrement, c'est elle qui hurle
aujourd'hui contre la France.
»Ô Belges! malheur à vous, malheur à ceux qui vous trompèrent; les cris
de vos arrières-petits-enfants maudiront un jour votre mémoire.
»Eh bien! je vous le dis, ce sont toutes ces fausses appréciations de
notre droit révolutionnaire qui nous perdent. Donnons la main aux
peuples qui sont las de la tyrannie, et la France est sauvée, et le
monde est libre; que vos commissaires pleins d'énergie partent cette
nuit, ce soir même; qu'ils disent à la classe opulente: "Le peuple n'a
que du sang, il le prodigue; vous, misérables, prodiguez vos richesses."
Quoi! nous avons une nation comme la France pour levier, la raison comme
point d'appui, et nous n'avons pas encore bouleversé le monde! Je suis
sans fiel, non par vertu, mais par tempérament. (Et son petit oeil
étincelant, déchiré par un éclair, se tourna presque malgré lui sur
Robespierre.) La haine est étrangère à mon caractère; je n'en ai pas
besoin. Ma force est en dehors de la haine. Je n'ai de passion que le
bien public. Je ne connais que l'ennemi, battons l'ennemi. Vous me
fatiguez de vos dissensions. Je vous répudie comme traîtres. Appelez-moi
buveur de sang, que m'importe! Avant tout conquérons la liberté, mais
non pour nous seuls, pour tous. Que des lois prises en dehors de l'ordre
social épouvantent les rebelles. Le peuple veut des mesures terribles,
soyons terribles avec intelligence pour empêcher le peuple de l'être
aveuglément. Organisez séance tenante votre tribunal révolutionnaire;
que demain vos commissaires soient partis; que la France se lève, coure
aux armes; que la Hollande soit envahie; que la Belgique soit libre
malgré elle, s'il le faut; que le commerce de l'Angleterre soit ruiné;
que le monde soit vengé!»
Vergniaud s'apprêtait à répondre et à discuter la question de droit. Il
retomba sur son banc, écrasé par les applaudissements qui éclataient non
seulement de toutes les parties de la salle, mais des tribunes.
On vit que Danton avait quelque chose à dire encore.
Et, en effet, il était resté les deux mains appuyées sur la tribune, la
tête inclinée sur la poitrine, ses vastes flancs soulevés par de
profonds soupirs.
Il releva la tête, l'expression de son visage avait complètement changé.
Un abattement profond s'était emparé de sa personne.
--Citoyens représentants, dit-il, ne vous étonnez pas de ma tristesse:
ma tristesse n'est point pour la patrie; la patrie sera sauvée,
dussions-nous y périr tous. Mais, tandis que je viens vous demander la
vie d'un peuple, la mort est chez moi, la mort inflexible, inexorable,
qui marque du doigt sur la pendule les heures qui restent à vivre à la
personne que j'ai le plus aimée au monde. À nul de vous, dans un pareil
moment, je n'oserais dire: «Quitte le lit d'agonie de ta femme et va où
la patrie t'appelle, avec la certitude qu'à ton retour tu ne la
trouveras plus.»
Et de grosses larmes, des larmes véritables, coulèrent de ses yeux.
--Eh bien! continua-t-il d'une voix rauque et altérée par les sanglots,
envoyez-moi en Belgique, je suis prêt à partir; car moi seul puis
quelque chose sur l'homme qui nous trahit et sur le peuple que l'on
trompe.
De tous côtés ces cris retentirent:
--Pars! pars! punis Dumouriez, sauve la Belgique!
Danton fit signe à Jacques Mérey et s'élança hors de la Chambre.
Jacques Mérey rencontra Danton dans le corridor. Danton l'entraîna dans
le cabinet d'un des secrétaires.
Ils étaient seuls.
Danton se jeta dans les bras de son ami. En tête à tête avec lui, il
n'essayait pas de lui cacher ses larmes.
--Ah! lui dit-il, c'est toi que j'aurais dû envoyer en Belgique; mais,
égoïste que je suis, j'ai besoin de toi ici.
--Pauvre ami! dit Mérey, lui serrant la main.
--Tu as vu ma femme hier, dit Danton.
--Oui.
--Comment va-t-elle?
Mérey fit un mouvement d'épaules.
--S'affaiblissant toujours, dit-il.
--Tu n'as aucun espoir de la sauver?
Jacques Mérey hésita.
--Parle-moi comme à un homme, lui dit Danton.
--Aucun, dit Jacques.
Danton poussa un soupir tiré du plus profond de son coeur.
--Combien de jours penses-tu qu'elle puisse vivre encore?
--Huit jours, dix jours, douze peut-être; mais une hémorragie peut
l'emporter au moment où elle s'y attendra le moins.
--Mon ami, lui dit Danton, tu as tout entendu. Je pars; je vais essayer
de sauver la Belgique que je plains, et Dumouriez que j'aime malgré moi.
Tout ce que la science a de ressources, emploie-le pour prolonger sa
vie. Ne m'écris pas: elle est morte ou elle va mourir; non, rien,
laisse-moi dans l'ignorance, c'est le doute; le doute, c'est encore
l'espérance.
Jacques Mérey fit signe d'obéissance.
--Si elle meurt, continua Danton d'une voix étouffée, embaume son corps,
dépose-le dans un cercueil de chêne qui s'ouvrira avec une clef; puis
dépose le cercueil dans un caveau provisoire. À mon retour, je lui
achèterai une tombe définitive; mais, avant de la rendre pour toujours à
la terre, je veux... je veux la revoir.
Jacques lui serra la main et détourna la tête; à son tour il pleurait.
--Tu promets de faire tout ce que je demande? demanda Danton.
--Je te le jure, dit Jacques.
--Attends encore, reprit Danton.
Mérey fit signe qu'il écoutait.
--Nous sommes des hommes, nous, dit-il; nourris du lait viril de la
raison, nous avons mesuré les préjugés politiques et religieux en les
combattant et nous les avons vaincus; mais elle, c'est une femme; elle
est restée humble et croyante; il ne faut ni la mépriser ni lui en
vouloir; c'est moi qui l'ai tuée par mes actes violents.
Danton hésita.
--Parle, lui dit Jacques.
--Elle demandera sans doute un prêtre; si elle n'en demande point, c'est
peut-être qu'elle n'osera. Offre-lui-en un de toi-même; laisse-le lui
choisir assermenté ou non. Quel qu'il soit, tu peux le protéger,
protège-le. D'ailleurs, dans toutes ces pieuses commissions, elle aura
sa mère qui recevra ses confidences et l'aidera. Quant aux deux enfants,
ils sont trop faibles pour rien comprendre à leur malheur; laisse-les
lui jusqu'au dernier moment, si le mal n'a rien de contagieux.
--Tu seras ponctuellement obéi.
--Et je t'aurai une reconnaissance éternelle.
--Dois-je t'accompagner chez toi?
--Non, je la quitte; je veux la voir seul; je veux lui dire adieu!
Puis, regardant Jacques:
--Toi aussi, lui dit-il, tu as un profond chagrin.
Jacques sourit tristement.
--Le tien a-t-il conservé quelque espoir?
--Bien peu, dit Jacques.
--Eh bien! à mon retour, tu me le raconteras, et l'inconsolable tentera
de te consoler.
--Au revoir!... Hélas! à elle je vais dire adieu.
Et les deux hommes se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
Puis Danton sortit avec un visage désespéré.
Jacques le regarda s'éloigner avec une profonde tristesse; puis, lorsque
la porte se fut refermée sur lui:
--Heureux les humbles de science et les pauvres d'esprit, dit-il; ils
croient à quelque chose au-delà de ce monde; tandis que nous!...
Et il sortit avec un visage plus désespéré en regardant le ciel que
Danton n'était sorti en regardant la terre.
XLII
La communion de la terre
Liége n'avait pas suivi l'exemple de Bruxelles; elle s'était donnée de
grand coeur à la Révolution. Sur cent mille votants, quarante
seulement avaient refusé de se donner à la France, et dans tout le pays
Liégeois qui réunissait vingt mille votants, il n'y eut que
quatre-vingt-douze voix contre la réunion.
Il y a trois ou quatre ans, habitant momentanément Liége, j'eus le
malheur d'écrire: _Liége est une petite France égarée en Belgique_.
Cette phrase, bien historique cependant, souleva un tonnerre de
malédictions contre moi.
Hélas! le malheur de Liége fut d'être trop française! Après avoir cru à
la parole de la monarchie sous Louis XI, elle crut à la parole de la
république sous la Convention; deux fois elle fut perdue par sa trop
grande sympathie pour nous. Les Liégeois avaient à me reprocher
l'ingratitude de la France. Ils nièrent le dévouement de Liége.
Par malheur, Liège ne savait pas quel était cet homme à face double
qu'on appelait Dumouriez. Elle ignorait qu'il est difficile de tenir
droite et haute l'épée loyale du soldat quand on a tenu la plume ambiguë
des diplomaties secrètes de Louis XV; elle ne vit en lui que le
défenseur de l'Argonne, que le vainqueur de Jemmapes, que l'homme qui
avait eu besoin de se faire une position pour la vendre. Elle ne savait
pas que cet homme ne pouvait s'empêcher d'écrire, de se mettre en avant,
de se proposer; qu'après Valmy, il avait écrit au roi de Prusse, après
Jemmapes à Metternich; qu'avant d'entrer en Hollande, il écrivait à
Londres à M. de Talleyrand.
Il attendait toutes ces réponses qui ne venaient pas, lorsque Danton,
qu'il n'attendait point, arriva.
Il le trouva, entre Aix-la-Chapelle et Liége, derrière une petite
rivière qui ne pouvait servir de défense, la Roër.
Ce dut être une curieuse entrevue que celle de ces deux hommes.
Danton--chose incontestable--, avec son matérialisme en toute chose,
avait un immense amour de la patrie.
Dumouriez, tout aussi matérialiste, mais plus hypocrite, n'avait, lui,
qu'une volonté bien arrêtée de tout sacrifier, même la France, à son
ambition.
Assez étonné en voyant Danton, il se remit aussitôt.
--Ah! dit-il, c'est vous?
--Oui, dit Danton.
--Et vous venez pour moi?
--Oui.
--De votre part ou de celle de la Convention?
--De toutes les deux. C'est moi qui ai proposé de vous envoyer
quelqu'un, et c'est moi qui en même temps ai proposé d'y venir.
--Et que venez-vous faire?
--Voir si vous trahissez, comme on le dit.
Dumouriez haussa les épaules:
--La Convention voit des traîtres partout.
--Elle a tort, dit Danton, il n'y a pas tant de traîtres qu'elle le
croit, et puis n'est pas traître qui veut.
--Qu'entendez-vous par là?
--Que vous êtes trop cher à acheter, Dumouriez; voilà pourquoi vous
n'êtes pas encore vendu.
--Danton! dit Dumouriez en se levant.
--Ne nous fâchons pas, dit Danton, et laissez-moi, si je le puis, faire
de vous l'homme que j'ai cru que vous étiez, ou l'homme que vous pouvez
être.
--Avant tout, là où sera Danton, restera-t-il une place qui puisse
convenir à Dumouriez?