--Mais parce que ma situation contradictoire va éclater, parce qu'il va

peut-être m'être impossible, le roi mort, de mettre Danton d'accord avec

Danton, parce que la France, parce que le monde ont eu les yeux sur moi

dans ce fatal procès. Elle m'accuse d'avoir voté la mort. Et c'est moi

qui ai hasardé le seul moyen de sauver le roi! C'est moi qui ai dit pour

me rapprocher de la Gironde, qui n'a pas eu l'intelligence de me tendre

la main et de nous faire, avec la Commune et les cordeliers, une

majorité, c'est moi qui ai dit par deux fois: _La peine, quelle qu'elle

soit, doit-elle être ajournée après la guerre?_ Si la Gironde avait dit

oui, la proposition passait. C'était une planche que je posais sur

l'abîme. La Gironde devait y passer la première, donner l'exemple au

centre, qui l'eût suivie. La Montagne en resta muette d'étonnement.

Robespierre me regarda et son oeil brilla de joie. «Il se perd!

disait-il, il se perd. Il avance vers la Gironde, c'est-à-dire vers

l'abîme.» Vergniaud crut à une ruse: comme si Danton se donnait la peine

de ruser! Au lieu de venir à moi, la Gironde alla à la Montagne: elle

ne voulait que la mort de la royauté, et sa majorité vota la mort du

roi. Du moment où la droite était divisée, elle était annulée. Il était

facile de prévoir que le centre faible et flottant se porterait vers la

gauche. Eh bien! que pouvais-je faire de plus pour elle? Le 15 décembre,

jour où l'on vota sur la culpabilité, je suis resté ici, près d'elle.

J'ai dit que j'étais inquiet de sa santé, et j'ai risqué ma tête. Mon

acte d'accusation commencera par ces mots: «Où étais-tu le 15?» Quand je

suis rentré, le 16, il n'y avait plus de Commune, il n'y avait plus de

Gironde, il n'y avait plus que la Montagne tonnante et rugissante. Mais

la Montagne n'est pas libre, c'est l'esprit jacobin, c'est la pression

jacobine, c'est la police, c'est l'inquisition, c'est la tyrannie. La

Révolution se faisant purement jacobine perdra ce qu'elle a de grand, de

généreux, d'humanitaire. Je vis que la droite était perdue, et avec la

droite la Convention. Je me vis, moi, Danton, avec ma force et mon

génie, asservi à la médiocrité jacobine. J'avais ou à me créer une force

nouvelle, ou à me laisser dévorer par la lourde mâchoire de Robespierre.

C'est pour cela que je revins tonnant et terrible, déterminé à reprendre

la tête de la Révolution. N'étais-je pas le plus fort de la Commune? les

gens de la Commune ne sont-ils pas des cordeliers trop heureux de me

suivre. Il me fallait redevenir et je suis redevenu le Danton de la

colère, du jugement et de la mort. Ils l'ont voulu; j'avais été

jusque-là le Danton de 92; à partir du 16 décembre, je suis le Danton de

93. Écoute ceci, ma bien-aimée femme, mon épouse chérie, dit Danton,

descendant des hauteurs où il venait de s'élever. Je comprends le

sacrifice, je comprends le dévouement lorsque, en se jetant dans le

gouffre comme Curtius, on est sûr que le gouffre se refermera sur vous

et que la patrie sera sauvée. Mais aujourd'hui ce n'est pas seulement la

France qu'il s'agit de sauver, c'est le monde. Périr, qu'est-ce que

c'est cela périr? Un homme qui périt, c'est une unité de moins, un zéro

souvent; mais la France! la France c'est aujourd'hui l'apôtre, le

dépositaire des droits et de la liberté du genre humain. Elle porte à

travers les tempêtes l'arche sainte des lois éternelles, elle porte

cette lumière si longtemps attendue, allumée par le génie après tant de

siècles. On ne peut pas laisser sombrer l'arche, on ne peut pas laisser

éteindre la lumière avant qu'elle ait illuminé la France, avant qu'elle

ait éclairé le monde. Des temps mauvais viendront peut-être où elle

s'affaiblira, où elle disparaîtra même comme disparaissent les volcans;

mais alors, si l'on ne sait plus où la trouver, on cherchera dans nos

sépulcres. La flamme d'une torche n'en rayonne pas moins pour s'être

allumée à la lampe d'une tombe!

Mme Danton poussa un soupir et tendit la main à son mari en disant:

--Tu as raison; sois tout ce que tu voudras, mais reste Danton.

XXXIX

La Gironde et la Montagne

Danton l'avait dit: Dans la femme était la pierre d'achoppement de la

Révolution.

Ce qui se passait chez lui se reproduisait à tout moment et partout.

Depuis le Palais-Royal, regorgeant de maisons de jeu et de maisons de

filles, jusqu'aux steppes de la Bretagne, où l'on rencontre de lieue en

lieue une chaumière, c'était la femme qui énervait l'homme.

Si l'on peut compter quelques femmes ardentes et courageuses, comme

Olympe de Gouges et Théroigne de Méricourt, quelques nobles matrones

patriotes comme Mme Roland et Mme de Condorcet, quelques amantes

dévouées comme Mme de Keralio et Lucile, le nombre des torpilles fut

incalculable.

Les émotions politiques trop vives, les alternatives de la vie et de la

mort, poussaient l'homme aux plaisirs sensuels.

On accusait Danton de conspirer.

--Est-ce que j'ai le temps! répondit-il. Le jour je défends ma tête ou

demande la tête des autres; la nuit je m'acharne à l'amour.

Craignant de mourir, on prenait l'amour comme une distraction.

Las de vivre, on prenait le plaisir comme un suicide.

À mesure qu'un parti politique faiblissait, loin de se recruter, loin de

se défendre, il ne songeait plus, comme ces sénateurs de Capoue qui

s'empoisonnèrent à la fin d'un repas, qu'à se couronner de roses et à

mourir.

C'est ainsi que meurt le constitutionnel Mirabeau; c'est ainsi que

mourra le girondin Vergniaud; c'est ainsi que mourra le cordelier

Danton; et qui sait si l'amour du Spartiate Robespierre pour la

Lacédémonienne Cornélie n'a pas énervé les derniers moments du chef des

jacobins?

Il y avait du plaisir pour tous les tempéraments.

Il y avait le Palais-Royal, tout éblouissant d'or et de luxe, où des

courtisanes patentées venaient à vous et vous priaient d'être heureux.

Il y avait les salons de Mme de Staël et de Mme de Buffon, où l'on

vous permettait de l'être.

Les filles étaient en général pour l'ancien régime, les grands seigneurs

payaient mieux évidemment que tous ces nouveaux venus de province

arrivés pour faire les affaires de la France.

Les deux salons que nous venons de nommer, sans vouloir faire et sans

permettre qu'il soit fait aucune comparaison, tenaient l'autre extrémité

de l'échelle sociale, mais, comme les étages inférieurs, avaient une

tendance à la réaction.

Supposez tous les étages intermédiaires occupés par la bourgeoisie, qui

depuis le 2 septembre était paralysée par la peur.

Et vous aurez l'inertie entre deux forces attractives.

Au milieu de ces deux forces attractives, agissant au haut et au bas de

la société, les hommes politiques s'énervaient.

Dans le milieu inerte, ils se résignaient.

Un homme politique qui se résigne est un homme perdu.

Tous ces hommes qui étaient arrivés pleins d'enthousiasme, croyant à

l'unité, à l'égalité, à la fraternité, et qui voyaient dès l'abord les

dissensions terribles d'une Assemblée qui devait durer trois ou quatre

ans, faisaient naturellement un soubresaut en arrière; alors ils étaient

attirés dans un des milieux que nous avons dit, et peu à peu ils y

perdaient non pas la force de mourir, mais celle de vaincre.

Mme de Staël n'avait jamais été véritablement républicaine. Mais, du

temps où s'il était agi de défendre son père, elle avait fait une

ardente opposition. Apôtre de Rousseau d'abord, après la fuite de son

père elle devint disciple de Montesquieu. Ambitieuse et ne pouvant jouer

un rôle par elle-même, ne pouvant jouer un rôle par son honnête et froid

mari, elle avait voulu en jouer un par son amant. Un jour, on la vit

tout éperdue d'amour pour un charmant fat sur la naissance duquel

couraient les bruits les plus étranges. M. de Narbonne fut nommé

ministre de la Guerre; elle lui mit aux mains l'épée de la Révolution.

La main était trop faible pour la porter, elle passa à celle de

Dumouriez.

On la croyait très bien avec les girondins, Robespierre lui aussi; mais

c'était le malheur de ces pauvres honnêtes gens d'être compromis, non

point parce qu'ils changeaient d'opinion, mais parce que les modérés

prenaient la leur: les girondins ne devenaient pas royalistes, mais bon

nombre de royalistes se faisaient girondins.

Le salon de Mme de Buffon, quoique placé sous le drapeau du _prince

Égalité_, n'en passait pas moins pour un salon réactionnaire, et à coup

sûr celui-là n'avait pas volé sa réputation. Les Laclos, les Sillery et

même les Saint-Georges avaient beau faire les démocrates, si le dernier

n'était pas un grand seigneur, c'était au moins le bâtard d'un grand

seigneur.

Quand on est trompé par ce titre, la Gironde, on commence par chercher

dans ce malheureux parti des hommes de Bordeaux ou tout au moins du

département, mais on est tout étonné de n'en trouver que trois, les

autres sont Marseillais, Provençaux, Parisiens, Normands, Lyonnais,

Genevois même.

Cette différence d'origine n'a-t-elle pas été pour quelque chose dans

leur facile décomposition? Les hommes d'un même pays ont toujours

quelques points d'homogénéité par lesquels ils se soudent les uns aux

autres; quel lien naturel voulez-vous qu'il y ait entre le Marseillaix

Barbaroux, le Picard Condorcet et le Parisien Louvet?

La première condition de cette dissonance territoriale fut la légèreté.

Il y eut un moment où la Montagne eut deux chefs: au lieu de la laisser

se diviser par la dualité, les girondins se crurent assez forts pour les

abattre l'un après l'autre.

Lorsque Danton donna sa démission du ministère de la Justice, les

girondins lui demandèrent des comptes; des comptes à Danton, qui

rentrait aussi pauvre dans son triste appartement et dans sa sombre

maison des Cordeliers qu'il en était sorti.

Ces comptes, il fallait les rendre. Tant qu'ils n'étaient pas rendus,

Danton était accusé. Il s'abrita sous le drapeau de la Montagne;

Robespierre tenait ce drapeau, il fallait à son tour attaquer

Robespierre.

Robespierre avait toujours avancé à force d'immobilité; ce n'était pas

lui qui marchait, c'était le terrain même sur lequel il était placé; ses

adversaires, en se détruisant, ne lui ouvraient pas un chemin pour aller

aux événements, mais ouvraient un chemin aux événements pour venir à

lui.

Vergniaud n'avait pas voulu qu'on attaquât Danton, qu'il regardait comme

le génie de la Montagne.

Brissot ne voulait point que l'on attaquât Robespierre, que l'on n'était

pas sûr d'abattre.

Mais Mme Roland haïssait Danton et Robespierre; elle était haineuse

comme sont les âmes austères, comme étaient les jansénistes; enfermée

dans une espèce de temple, elle avait son Église, ses fidèles, ses

dévots; on lui obéissait comme on eût obéi à la vertu et à la liberté

réunies.

Ces hommages presque divins l'avaient gâtée; elle avait fait deux grands

pas vers Robespierre, mais tout aux Duplay, elle n'avait eu aucune prise

sur lui.

Elle lui écrivit en 91 pour l'attirer au parti qui fut depuis la

Gironde. Il se contenta d'être poli, et refusa.

Elle lui écrivit en 92.

Il ne répondit point.

C'était la guerre.

Nous avons vu comment elle avait été déclarée à Danton. On décida

d'attaquer Robespierre.

Mais, au lieu de le faire attaquer par un homme comme Condorcet, comme

Roland, comme Rabaut-Saint-Étienne, par un pur enfin, on le fit

attaquer par un jeune, ardent, plein de feu, c'est vrai, mais qui ne

pouvait rien contre un homme continent comme Scipion, incorruptible

comme Cincinnatus.

On le fit attaquer par Louvet de Couvrai, par l'auteur d'un roman sinon

obscène, du moins licencieux; on le fit attaquer par l'auteur de

_Faublas_.

On fit attaquer le visage pâle, la figure austère, l'âme intègre, par un

homme jeune homme souriant, délicat et blond, paraissant de dix ans plus

jeune qu'il n'était, par un marchand de scandale qui en avait fait pas

mal pour son compte, car on prétendait que lui-même était le héros de

son roman.

Quand il monta à la tribune pour attaquer, il n'y eut qu'un cri:

--Tiens, Faublas!

L'accusation échoua.

Dès lors il y eut rupture complète entre Robespierre et les Roland,

entre la Montagne et la Gironde.

Revenons à ce que nous avons dit au commencement de ce chapitre: que

depuis le Palais-Royal regorgeant de maisons de jeu et de maisons de

filles, jusqu'aux steppes de la Bretagne où l'on rencontre de lieue en

lieue une chaumière, c'était la femme qui énervait l'homme.

Généreuse contre elle-même, la Révolution, par un de ses premiers

décrets, abolissait la dîme.

Abolir la dîme, c'était faire rentrer en ami dans la famille le prêtre

qui jusque-là en avait été regardé comme l'ennemi.

Faire rentrer le prêtre dans la famille, c'était préparer à la

Révolution son ennemi le plus dangereux: la femme.

Qui a fait la sanglante contre-révolution de la Vendée? La paysanne,--la

dame,--le prêtre.

Cette femme agenouillée à l'église et disant son chapelet, que

fait-elle? Elle prie.--Non, elle conspire.

Cette femme assise à sa porte, la quenouille au côté, le fuseau à la

main, que fait-elle? Elle file.--Non, elle conspire.

Cette paysanne qui porte un panier avec des oeufs à son bras, une

cruche de lait sur sa tête, où va-t-elle? Au marché.--Non, elle

conspire.

Cette dame à cheval qui fuit les grandes routes et les sentiers battus

pour les landes désertes et les chemins à peine tracés, que

fait-elle?--Elle conspire.

Cette soeur de charité qui semble si pressée d'arriver, qui suit le

revers de la route en égrenant son rosaire, que fait-elle? Elle se rend

à l'hôpital voisin.--Non, elle conspire.

Ah! voilà ce qui les rendait furieux, ces hommes de la Révolution qui se

sont baignés dans le sang; voilà ce qui les faisait frapper à tâtons,

tuer au hasard. C'est qu'ils se sentaient enveloppés de la triple

conspiration de la paysanne, de la dame et du prêtre, et qu'ils ne les

voyaient pas.

Eh bien! tout sortait de l'église, de cette sombre armoire de chêne

qu'on appelle le confessionnal.

Lisez la lettre de l'armoire de fer, la lettre des prêtres réfractaires

réunis à Angers, en date du 9 février 1792. Quel est le cri du prêtre?

Ce n'est pas d'être séparé de Dieu, c'est d'être séparé de ses

pénitentes. _On ose rompre ces communications_ que l'Église non

seulement permet, mais autorise.

Où croyez-vous que soit le coeur du prêtre? Dans sa poitrine? Non, le

coeur n'est pas où il bat, il est où il aime; le coeur du prêtre est

au confessionnal.

Et, s'il est permis de comparer les choses profanes aux choses sacrées,

nous vous montrerons cet acteur ou cette actrice. Sublimes de sentiment,

de poésie, de passion, pour qui jouent-ils si ardemment, pour qui

tentent-ils d'atteindre à la perfection? Pour un être idéal qu'ils se

créent, qui est dans la salle, qui les regarde, qui les applaudit.

Il en est de même du prêtre, même en le supposant chaste; il a, au

milieu de ses pénitentes, une jeune fille, mieux encore, une jeune

femme--avec la jeune femme, le champ des investigations est plus

complet--dont le visage, vu à travers le grillage de bois, l'éclaire

jusqu'à l'éblouissement, dont la voix, dès qu'il l'entend, s'empare de

tous ses sens et pénètre jusqu'à son coeur.

En enlevant au prêtre la mariage charnel, on lui a laissé le mariage

spirituel, le seul dont on dût se défier. Aux yeux de l'Église même, ce

n'est pas saint Joseph qui est le vrai mari de la Vierge, c'est le

Saint-Esprit.

Eh bien! dans ces terribles années 92, 93, 94, tout homme dont la femme

se confessa eut un Saint-Esprit ignoré dans la maison. Cent mille

confessionnaux envoyaient la réaction au foyer domestique, soufflant la

pitié pour le prêtre réfractaire, soufflant la haine contre la nation,

comme si la nation n'avait pas été l'homme, la femme, les enfants!

soufflant le doute contre les biens nationaux, c'est-à-dire contre la

prospérité, le bien-être, le bonheur de l'avenir.

Voici pour la province, pour la Bretagne et la Vendée surtout. Paris eut

la légende du Temple.

Le roi et sa famille affamés ou à peu près!

Le roi avait au Temple trois domestiques et treize officiers de bouche.

Son service se composait de quatre entrées, de deux rôtis de trois

pièces chacun, de quatre entremets, de trois compotes, de trois

assiettes de fruits, d'un carafon de bordeaux, d'un de malvoisie, d'un

de madère.

Pendant les quatre mois que le roi resta au Temple, sa dépense de bouche

fut de 40 000 francs; 10 000 francs par mois, 333 francs par jour.

On sait que le roi était grand mangeur, puisqu'il _mangeait_ à

l'Assemblée tandis que l'on tuait les défenseurs du château qu'il venait

d'abandonner. Mais enfin, avec 333 francs par jour, cinq personnes ne

meurent pas de faim.

Les gens que l'on retrouva fous ou hébétés à la Bastille, ne se

rappelant même pas leur nom, avaient dû être plus mal nourris que

ceux-là.

Toute la promenade du roi se composait de terrains secs et nus, avec des

compartiments de gazons flétris et quelques arbres brûlés au soleil de

l'été ou effeuillés au vent d'automne! Il s'y promenait avec sa soeur,

sa femme et ses enfants.

Mais Latude, qui resta trente ans dans les cachots de la Bastille, eût

regardé comme une grande faveur de faire une pareille promenade une fois

tous les huit jours.

Mais Pellisson, qui dans les mêmes cachots n'avait pour distraction

qu'une araignée que son geôlier lui écrasa, à qui on enleva l'encre et

le papier, qui écrivit avec le plomb de ses vitres sur les marges de ses

livres, mais Pellisson, que le grand roi tint cinq ans en prison,

n'avait ni la table ni la promenade de Louis XVI.

Mais ce Silvio Pellico, brûlé par les plombs et dévoré par les

moustiques de Venise; mais cet Andryane qui laissait une de ses jambes

gangrenées aux chaînes de son cachot, avaient-ils pour satisfaire leur

appétit un dîner à trois services et un carré de terre pour se promener?

Ce n'étaient pas des rois, je le sais bien, mais c'étaient des hommes;

aujourd'hui qu'on sait qu'un roi n'est qu'un homme, je demande la même

justice pour eux, la même haine pour leurs bourreaux que s'ils eussent

été rois.

Nous avons employé tout ce chapitre à tracer le travail sourd qui se

faisait non seulement dans toute la France, mais à Paris, pour séparer

la miséricordieuse Gironde de l'inexorable Montagne.

Seulement, la réaction, au lieu d'amener la pitié, amena la Terreur.

Veut-on savoir où la réaction était arrivée?--Lisons ces quelques lignes

de Michelet,--puissent-elles donner à la France entière l'idée de lire

les autres!

«À la Noël de 92, il y eut un spectacle étonnant à

Saint-Étienne-du-Mont; la foule y fut telle que plus de mille personnes

restèrent à la porte et ne purent entrer.

»Chose triste que tout le travail de la Révolution aboutît à remplir les

églises. Désertes en 88, elles sont pleines en 92, pleines d'un peuple

qui prie contre la Révolution, c'est-à-dire contre la victoire du

peuple.»

Ce fut ce qui détermina Danton à faire une dernière tentative pour

rapprocher la Montagne et la Gironde.

XL

Le Pelletier Saint-Fargeau

Voilà ce que Danton avait voulu éviter.

C'était cette épilepsie fanatique qui, à la vue du sang de Louis XVI,

allait fonder en face de l'autel de la patrie le culte du roi martyr.

Voilà pourquoi il avait posé cette question:

«La peine, quelle qu'elle soit, sera-t-elle ajournée après la guerre?»

S'il avait obtenu ce sursis, d'abord la guerre ne finissait que quatre

ans plus tard, en 1797, à la paix de Campo Formio.

Pendant ces quatre ans, la pitié, la miséricorde, la générosité, vertus

françaises, faisaient leur oeuvre.

Louis XVI était jugé et condamné, ce qui était d'un grand et solennel

exemple. Mais il n'était pas exécuté, ce qui était un exemple plus grand

et plus solennel encore.

Fonfrède ne comprit point, il se sépara de Danton, parla au nom de la

Gironde et réduisit les trois questions à cette effroyable simplicité:

Louis est-il coupable?

Notre décision sera-t-elle ratifiée?

Quelle peine?

Elles obtinrent ces trois réponses, plus laconiques encore que les

demandes:

Est-il coupable?--OUI.

Notre décision sera-t-elle ratifiée?--NON.

Quelle peine?--LA MORT.

Maintenant le salut de la France était dans l'unité.

Par qui et à quelle occasion faire prêcher cette unité?

L'occasion était trouvée: les funérailles de Le Pelletier

Saint-Fargeau.

Restait à désigner l'orateur.

Il fallait pour cela un homme dans le passé duquel on ne pût pas trouver

trace d'une idée contraire à l'unité.

Or il y avait un homme qui n'était apparu que deux fois à la Chambre

pour y annoncer deux victoires, et qui chaque fois avait été reçu au

bruit des applaudissements.

Une troisième fois il s'était levé et était monté à la tribune pour

apporter son vote, et son vote, il l'avait formulé d'une voix si ferme,

que, quoique ce fût un vote de clémence, il avait été écouté sans

murmures.

Il avait dit:

--Je vote pour la prison perpétuelle, parce que ma profession de médecin

m'ordonne de combattre la mort, sous quelque aspect qu'elle se présente.

Quelques voix même avaient applaudi.

Cet homme s'asseyait sur les mêmes bancs que la Gironde.

On s'était demandé quel était cet homme, et l'on avait appris que

c'était un médecin nommé Jacques Mérey, envoyé par la ville de

Châteauroux.

À la suite de cette conversation qui eut lieu au pied du lit de Mme

Danton, Danton décida que l'homme qui prendrait la mort de Le Pelletier

Saint-Fargeau pour prétexte de l'unité serait Jacques Mérey.

Jacques Mérey accepta le rôle actif qu'il avait joué jusque-là dans la

Révolution. On ne lui avait pas encore permis de développer son talent

d'orateur.

L'était-il, orateur? Il n'en savait rien lui-même: il allait s'en

assurer.

L'éloge était beau à faire. Pour arriver à cette vie d'unité dont la

République avait si grand besoin, il avait fait pour l'enfant un plan

d'éducation et de vie commune qui suffisait à sa gloire.

Le Pelletier avait une fille: elle fut solennellement adoptée par la

France et reçut le nom sacré de fille de la République; ce fut elle

qui, sous les voiles noirs et accompagnée de douze autres enfants,

conduisait le deuil.

Et, en effet, c'était à des enfants de conduire le deuil de celui qui

avait consacré sa vie à cette grande idée: _donner une éducation sans

fatigue à une enfance heureuse_.

Le corps était exposé au milieu de la place Vendôme, à la place où est

aujourd'hui la colonne. La poitrine du mort était nue afin que tout le

monde pût voir la blessure; l'arme qui l'avait faite, tout ensanglantée

encore, était à côté.

La Convention tout entière entourait le cénotaphe; au son d'une musique

funèbre, le président souleva la tête du mort et lui mit une couronne de

chêne et de fleurs.

Alors à son tour Jacques Mérey sortit des rangs, rejeta en arrière sa

belle chevelure noire, monta deux marches, mit un pied sur la troisième,

s'inclina devant le mort, et, d'une voix qui fut entendue de tous ceux

non seulement qui remplissaient la place, mais qui occupaient les

fenêtres comme les gradins d'un immense cirque, il prononça les paroles

suivantes[C]:

«Citoyens représentants,

»Laissez-moi d'abord vous féliciter de l'unanimité que vous avez fait

éclater aux yeux du monde qui avait les yeux fixés sur vous, le

lendemain de la mort de Capet. Un roi égoïste a pu dire insolemment un

jour: _l'État, c'est moi_. La Convention, dévouée au grand principe de

l'unité, a pu dire depuis huit jours: _la France est en moi_.

»Toutes les grandes mesures que vous avez prises ont été prises à

l'unanimité.

»À l'unanimité vous avez voté, le 21 janvier, l'adresse annonçant aux

départements la mort du tyran; rédigée par la Convention, elle prend et

donne à chacun de nous sa part de la mort qui a rendu la liberté à la

France.

»Unanimité pour le vote des 900 millions d'assignats à émettre;

unanimité pour la levée de 300 000 hommes; unanimité pour la déclaration

de guerre à cette orgueilleuse Angleterre qui a osé envoyer ses

passeports à notre ambassadeur.

»Maintenant la France a compris la grandeur de sa mission. Il ne lui

reste pas seulement à défendre la France contre la ligue des rois, il

lui reste à fonder l'unité de la patrie, l'indivisibilité de la

République. Point de vie sans unité; se diviser, c'est périr!»

Ce que venait de dire Jacques Mérey répondait si complètement à la

pensée générale, qu'il fut interrompu par d'unanimes applaudissements.

«La France a trop longtemps souffert de ses divisions sous la prétendue

unité royale pour croire à l'unité d'une monarchie, et c'est pour cela

qu'elle a voté l'abolition de la royauté, la fondation de la République,

la mort du tyran.

»La France ne peut admettre non plus comme applicable à son gouvernement

ni l'unité fédérative des États-Unis, ni l'unité fédérative de la

Hollande, ni l'unité fédérative de la Suisse.

»Peut-être la chose était-elle possible avec la France divisée en

provinces; elle est devenue impossible avec la France divisée en

départements.

»Royalisme et fédéralisme sont deux mots sacrilèges. Seul un meurtrier

de l'humanité peut les prononcer. Et remarquez bien que jamais ce

problème de l'unité n'a été posé devant un grand empire; 89 n'y pensait

pas; nous y répondrons tous en 93.

»Le sphinx est là sur la place de la Révolution.

»Devine ou meurs!

Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux · 第 24 / 33 段