s'étaient prononcés contre la peine de mort.
Ces hommes qui ont tant tué--nécessité aux coins de fer!--ces hommes
avaient presque tous pour principe cette première loi de l'humanité: ce
qu'il y a de plus sacré, c'est la vie humaine.
Duport avait dit: «Rendons l'homme respectable à l'homme.»
Robespierre avait dit: «Il faut au moins pour condamner que les jurés
soient unanimes.»
Aussi, pour porter le dernier coup à Louis XVI, choisit-on un homme dont
l'entrée à la Chambre était une violation de la justice: il n'avait que
vingt-quatre ans, Saint-Just.
Étrange précaution de la Providence.
Il monta à la tribune.
Nous connaissons tous Saint-Just. Nous l'avons vu dans ses portraits,
grave, mince, roide, le cou perdu dans sa cravate de batiste, avec son
teint mat, ses yeux bleu faïence d'une dureté slave, ses sourcils les
couronnant comme une barre tirée à la règle au-dessus d'eux, avec cela
le front bas et les cheveux descendant jusqu'aux sourcils.
--Pour juger César il n'a fallu, dit-il, d'autre formalité que
vingt-deux coups de poignard.
--Il faut tuer, il n'y a plus de loi pour le juger, lui-même les a
détruites.
--Il faut le tuer comme ennemi, on ne juge qu'un citoyen; pour juger le
tyran il faudrait d'abord le faire citoyen.
--Il faut le tuer comme coupable pris en flagrant délit, la main dans le
sang. La royauté est d'ailleurs un crime éternel, un roi est hors la
nature; de peuple à roi, nul rapport naturel.
Il faut lire cette page, que nous empruntons à Michelet, pour se faire
une idée exacte de l'effet que produisit le discours de Saint-Just.
«L'atrocité du discours eut un succès d'étonnement. Malgré les
réminiscences classiques qui sentaient leur écolier (Louis est un
Catilina, etc., etc.), personne n'avait envie de rire. La déclaration
n'était pas vulgaire; elle dénotait dans le jeune homme un vrai
fanatisme. Ses paroles, lentes et mesurées, tombaient d'un poids
singulier et laissaient de l'ébranlement, comme le lourd couteau de la
guillotine. Par un contraste choquant, elles sortaient, ces paroles
froidement impitoyables, d'une bouche qui semblait féminine. Sans ses
yeux bleus fixes et durs, ses sourcils fortement barrés, Saint-Just eût
pu passer pour une femme. Était-ce la vierge de Tauride? Non, ni les
yeux, ni la peau, quoique blanche et fine, ne portaient à l'esprit un
sentiment de pureté. Cette peau très aristocratique, avec un caractère
singulier d'éclat et de transparence, paraissait trop belle et laissait
douter s'il était bien sain.
»L'énorme cravate serrée, que seul il portait alors, fit dire à ses
ennemis, peut-être sans cause, qu'il cachait des humeurs froides. Le cou
était comme supprimé par la cravate, par le collet roide et haut; effet
d'autant plus bizarre que sa taille longue ne faisait point du tout
attendre cet accourcissement du cou. Il avait le front très bas, le haut
de la tête comme déprimé, de sorte que les cheveux, sans être longs,
touchaient presque aux yeux. Mais le plus étrange était son allure d'une
roideur automatique qui n'était qu'à lui. La roideur de Robespierre
n'était rien auprès. Tenait-elle à une singularité physique, à un
excessif orgueil, à une dignité calculée? Peu importe. Elle intimidait
plus qu'elle ne semblait ridicule. On sentait qu'un être tellement
inflexible de mouvement devait l'être aussi de coeur. Ainsi, lorsque
dans son discours, passant du roi à la Gironde, et laissant là Louis
XVI, il se tourna d'une pièce vers la droite et dirigea sur elle avec sa
parole, sa personne tout entière, son dur et meurtrier regard, il n'y
eut personne qui ne sentît le froid de l'acier.»
Louis XVI fut condamné à mort sans sursis à la majorité de trente-quatre
voix.
Jacques Mérey motiva ainsi son vote:
--Ennemi de la mort comme médecin et ne pouvant cependant méconnaître la
culpabilité de Louis XVI, je vote pour la prison perpétuelle.
Il venait de prononcer deux arrêts à la fois: celui de Louis XVI et le
sien.
XXXVII
L'exécution
De tout ce que nous venons d'écrire, il demeure clair pour les lecteurs
que Louis XVI fut condamné parce qu'_il était un danger national_.
La France, qui devait non seulement vivre et prospérer par sa mort, mais
secouer, lui mort, l'esprit de la révolution sur les autres peuples,
devait mourir avec lui et par lui.
Ce qu'on voulut tuer surtout, avec le roi, c'est _l'appropriation d'un
peuple à un homme_.
Le Breton Lanjuinais l'a dit: «Il y a de saintes conspirations.»
Les conspirations saintes, _c'est le retour du droit, c'est la rentrée
du vrai maître dans la maison, c'est l'expulsion de l'intrus_.
Les vrais régicides ne sont point Thraséas et ses complices qui tuèrent
Caligula, ce sont les flatteurs qui persuadèrent à Caligula qu'il était
dieu!
Le roi entendit avec beaucoup de calme sa sentence, que le ministre de
la Justice alla lui lire au Temple.
Une circonstance bizarre, presque providentielle, l'avait depuis
longtemps mis en face de sa propre mort.
M. de Richelieu, le courtisan par excellence, avait à prix d'or, et pour
en faire cadeau à Mme du Barry, acheté le beau portrait de Charles
Ier par Van Dick.
Quel rapport y avait-il entre Mme du Barry, le roi d'Angleterre et le
peintre flamand?
Il fallait un bien fin courtisan pour le trouver.
Le jeune page qui tient le cheval du roi était portrait comme le roi.
C'était le page favori de Charles Ier. Il s'appelait Bary.
Il s'agissait de faire accroire à Mme du Barry que le page était un
des ancêtres de son mari.
Ce ne fut pas chose difficile; la pauvre créature croyait tout ce que
l'on voulait.
Elle avait son appartement dans les mansardes de Versailles. Elle plaça
le tableau debout contre la muraille. Il était de hauteur avec
l'appartement.
M. de Richelieu l'avait au reste renseignée sur ce qu'était Charles
Ier.
Et quand Louis XV la venait voir, elle le faisait asseoir sur son
canapé, placé juste en face du portrait, et elle lui disait:
--Tu vois, la France, c'est un roi qui a eu le cou coupé pour n'avoir
pas osé résister à son parlement.
Louis XV mourut. Mme du Barry fut exilée. Le chef-d'oeuvre de Van
Dyck demeura dans les mansardes de Versailles.
Puis les journées des 5 et 6 octobre arrivèrent. Louis XVI et la famille
royale furent ramenés à Paris.
Les Tuileries, inhabitées depuis longtemps, étaient démeublées. On prit
au hasard, dans les appartements vides de Versailles, des meubles et des
tableaux.
Les appartements des anciennes favorites fournirent leur contingent.
Louis XVI, en entrant dans sa chambre à coucher, se trouva en face du
portrait de Charles Ier.
Il prit ce hasard pour un avertissement de la Providence, et depuis ce
jour pensa à la mort.
Il dormit profondément la veille de l'exécution, se réveilla avant le
jour, entendit la messe à genoux, refusa de voir la reine à qui il avait
promis de dire adieu la veille, de peur de s'attendrir.
Enfin, à huit heures, il sortit de son cabinet et entra dans sa chambre
à coucher, où l'attendait la troupe.
Tout le monde avait le chapeau sur la tête.
--Mon chapeau? demanda Louis XVI.
Cléry le lui remit et il se coiffa.
Puis il ajouta:
--Cléry, voici mon anneau d'alliance; vous le remettrez à ma femme et
lui direz que ce n'est qu'avec peine que je me sépare d'elle.
Puis, tirant son cachet de sa poche:
--Voici pour mon fils, dit-il.
Sur le cachet étaient gravées les armes de France.
Dans les traditions royales, c'était le trône qu'il lui transmettait.
Il s'approcha d'un homme de la Commune, nommé Jacques Roux.
--Voulez-vous recevoir mon testament? lui demanda-t-il.
L'homme se recula.
--Je ne suis ici, dit-il, que pour vous conduire à l'échafaud.
--Donnez, dit un autre municipal; je m'en charge.
--Prenez-vous votre redingote, sire? demanda Cléry.
Il fit signe que non.
Il était en habit de couleur sombre, en culotte noire, en bas blancs, en
gilet de molleton blanc.
Au fond de la voiture, son confesseur, l'abbé Edgeworth, Irlandais,
élève des jésuites de Toulouse, prêtre non assermenté, l'attendait.
Il y monta, s'assit près de lui. Deux gendarmes montèrent derrière lui
et s'assirent sur la banquette de devant.
Le roi tenait un livre de messe à la main; il se mit à lire des psaumes.
Il était dans une voiture à lui.
Les rues étaient à peu près désertes, portes et fenêtres étaient
fermées; personne ne paraissait même derrière les vitres.
On eût dit une nécropole.
Le pouls de Paris ne battait plus que sur la place de la Révolution.
Il était dix heures dix minutes lorsque la voiture s'arrêta en face du
pont tournant.
Les commissaires de la Commune étaient sous les colonnes du
garde-meuble; ils avaient mission d'assister à la mort et de dresser
procès-verbal de l'exécution; autour de l'échafaud, une triple batterie
de canons menaçait les spectateurs de trois côtés, laissant entre leurs
affûts et la plate-forme un grand espace vide; de tous côtés on ne
voyait que troupes, car il avait été question d'un complot pour enlever
le prisonnier.
Grâce à cette quadruple haie de troupes qui environnaient de tous côtés
l'échafaud, et qui s'ouvrirent pour laisser passer les condamnés, les
spectateurs les plus proches étaient à plus de trente pas.
Ces militaires étaient des fédérés que l'on avait choisis parmi les plus
exaltés.
Vingt tambours, avec leurs caisses, se tenaient sur la face de
l'échafaud où se trouvait la lucarne, et tournaient le dos par
conséquent au pont Louis XV.
La voiture s'arrêta à quelques pas des degrés par lesquels on montait à
la plate-forme.
Le roi retrouva quelques paroles impérieuses pour recommander son
confesseur aux deux gendarmes qui étaient avec lui dans la voiture.
Puis il descendit vaillamment le premier; son confesseur le suivit.
Les aides de l'exécuteur se présentèrent pour le déshabiller, mais lui
fit un pas en arrière, jeta à terre son habit, son gilet et sa cravate.
Alors, au pied des degrés, une lutte d'un instant eut lieu entre les
valets et lui.
Ils voulaient lui lier les mains avec des cordes.
Mais alors Sanson s'avança. Comme il l'avait dit à Jacques Mérey, il
était un vieux serviteur de la royauté.
De grosses larmes roulaient le long de ses joues.
Voyant que le roi ne voulait pas se laisser lier les mains avec des
cordes, il tira de sa poche un mouchoir de fine batiste, et, avec la
même humilité qu'un valet de chambre:
--Avec un mouchoir, sire, dit-il.
Ce mot, _sire_, que Louis XVI n'avait entendu depuis si longtemps que
dans la bouche de son défenseur Malesherbes, qui, quoique en face de la
Convention, ne l'appela jamais autrement, le toucha profondément. Il
tendit les deux mains et se les laissa lier avec le mouchoir.
Pendant ce temps, l'abbé Edgeworth s'était approché du roi et lui
disait:
--Souffrez cet outrage comme une dernière ressemblance avec le Dieu qui
va être votre récompense.
Mais déjà le roi avait tendu les deux mains, et, en tendant les mains,
acceptant cette comparaison entre lui et Jésus-Christ:
--Je boirai le calice jusqu'à la lie, dit-il.
Le roi s'appuya sur le prêtre pour monter les marches de l'échafaud trop
roides pour qu'il pût les gravir sans soutien; mais à la dernière marche
une espèce de vertige lui prit; il s'élança sur la plate-forme jusqu'à
son extrémité et s'écria:
--Français, je meurs innocent du crime que l'on m'impute. Je pardonne...
En ce moment, à un signe de Henriot, les vingt tambours partirent à la
fois et étouffèrent la voix du roi dans leur roulement.
Le roi devint très rouge, frappa du pied en criant d'une voix terrible:
--Taisez-vous!
Mais les tambours continuèrent.
--Je suis perdu, reprit le roi. Je suis perdu.
Et il se livra aux bourreaux.
Mais, pendant qu'on lui mettait les sangles, il continua de crier:
--Je meurs innocent, je pardonne à mes ennemis. Je désire que mon sang
apaise la colère de Dieu.
Les tambours continuèrent de battre et de couvrir sa voix jusqu'à ce que
sa tête fût tombée.
Le valet du bourreau la prit et la montra au peuple. Sanson, appuyé à
la guillotine, était prêt à se trouver mal.
Pendant les quelques secondes où le bourreau montra la tête au peuple,
le peintre Greuze, qui se trouvait là, et qui au reste avait eu souvent
l'occasion de voir le roi, fit un terrible portrait de cette tête
coupée.
Le corps, placé dans un panier, fut porté au cimetière de la Madeleine
et plongé dans la chaux vive.
Pendant ce temps, les fédérés avaient rompu leurs rangs pour tremper
leurs baïonnettes dans le sang. Le peuple se précipita à son tour,
acheva de les disperser, et alors, soit haine, soit vexation, chacun
voulut avoir une part de son sang; les uns y trempèrent leurs mouchoirs
et les autres les manches de leurs chemises, les autres enfin du papier.
Quelques cris de grâce se firent entendre.
Pour beaucoup, la sensation que produisit cette mort fut terrible, pour
quelques-uns mortelle.
Un perruquier se coupa la gorge avec son rasoir, une femme se jeta dans
la Seine, un ancien officier mourut de saisissement, un libraire devint
fou.
L'agitation causée dans Paris par cette exécution fut doublée par un
assassinat qui avait eu lieu la veille et qui en faisait craindre
d'autres.
Ce n'était point sans raison qu'on avait parlé d'un complot ayant pour
but d'enlever le roi. Cinq cents royalistes s'y étaient engagés,
vingt-cinq seulement se réunirent; la tentative même échoua.
Mais un de ces hommes voulut, autant qu'il était en son pouvoir, venger
le roi pour son compte.
C'était un ancien garde du corps nommé Pâris.
Il se tenait caché à Paris, rôdant autour du Palais-Royal, dans le but
de tuer le duc d'Orléans.
Il était l'amant d'une parfumeuse ayant sa boutique à la galerie de
bois.
Après le vote, et après avoir lu les noms de ceux qui avaient voté, il
alla dîner dans un de ces restaurants souterrains comme il y en avait
quelques-uns au Palais-Royal.
Celui-là avait une certaine réputation, et se nommait Février.
Il y voit un conventionnel qui soldait sa dépense, il entend quelqu'un
en passant dire:
--Tiens, c'est Saint-Fargeau!
Il se rappelle qu'il vient de lire que Saint-Fargeau a voté la mort du
roi.
Il s'approche de lui.
--Vous êtes Saint-Fargeau? lui demanda-t-il.
--Oui, répondit celui-ci.
--Vous avez pourtant l'air d'un homme de bien, dit le garde du corps
d'une voix triste.
--Je le suis en effet, dit Saint-Fargeau.
--Si vous l'étiez, vous n'auriez pas voté la mort du roi.
--J'ai obéi à ma conscience, dit-il.
--Tiens, dit le garde du corps, moi aussi j'obéis à la mienne.
Et il lui passa son sabre au travers du corps.
Le hasard faisait dîner Jacques Mérey à une table voisine. Il s'élança,
mais à temps seulement pour recevoir le blessé entre ses bras.
On le transporta dans la chambre des maîtres de l'établissement, mais en
le posant sur le lit il expira.
--Heureuse mort! s'écria Danton en apprenant l'événement. Ah! si je
pouvais mourir ainsi!
On a vu que, dans le récit de la mort du roi, je rectifie une erreur et
donne une explication. L'erreur que je rectifie est d'exonérer la
mémoire de Santerre du fameux roulement de tambour.
Santerre s'en était allé avec la Commune du 10-Août. Henriot était venu
avec la Commune révolutionnaire.
Je dois cette rectification au fils de Santerre lui-même, qui est venu
me trouver la preuve à la main.
Quant à l'explication, elle porte sur le débat qui eut lieu au pied de
l'échafaud entre le roi et les exécuteurs.
Le roi ne luttait pas dans un désespoir inintelligent pour prolonger sa
vie. Il luttait pour n'avoir pas les mains liées avec une corde.
Il ne fit pas de difficulté lorsqu'il s'agit d'un mouchoir.
Je dois ce curieux détail à M. Sanson lui-même, l'avant-dernier
exécuteur de ce nom.
XXXVIII
Chez Danton
Le soir même de la mort du roi, deux hommes se tenaient près du lit
d'une femme, sinon mourante, du moins gravement malade.
L'un était debout, pensif, lui tâtant le pouls dont il comptait les
battements, et étant calme et froid comme la science dont il était le
représentant.
L'autre, les doigts enfoncés dans les cheveux, se pressait violemment la
tête de ses deux mains, tandis qu'on voyait le bas de son visage se
couvrir de larmes dont la source était cachée, et que sa bouche laissait
échapper un râle sourd, indice de colère plus encore que de douleur.
Ces deux hommes étaient Jacques Mérey et Georges Danton.
La mourante était Mme Danton.
En rentrant chez lui, Danton avait trouvé sa femme dans un tel état de
prostration qu'il avait à l'instant même envoyé chercher Jacques Mérey;
puis, en l'attendant, l'homme aux violentes étreintes avait voulu serrer
la chère malade contre son coeur, et doucement elle l'avait repoussé.
C'était ce faible mouvement de la main d'une femme mourante qui avait
brisé le coeur de cet homme à qui l'on croyait un coeur de bronze.
Dans ce mouvement, si faible qu'il fût, il y avait la séparation
éternelle de deux âmes.
Danton, dans un moment de faiblesse, avait promis à Mme Danton de ne
pas voter la mort du roi.
Il l'avait non seulement votée sans sursis, sans remise, mais provoquée
violemment.
À dix heures et demie du matin, le roi avait été exécuté.
En sortant de la Convention, il était rentré chez lui, avait trouvé sa
femme plus mal, avait voulu l'embrasser, et avait été repoussé par
elle.
Il ne cherchait plus même à lire dans les yeux du médecin la mort ou la
vie.
Même avec la vie, c'était encore la mort pour lui. Cette femme, qu'il
aimait avec toute la passion dont son coeur était capable, cette femme
qui avait toujours partagé ses caresses quand elle ne les avait pas
sollicitées, cette femme l'avait repoussé.
La mère de ses deux enfants l'avait repoussé.
Il y avait donc dans le coeur de cette femme quelque chose de mort
avant la mort: c'était son amour pour lui.
--Mon ami, dit Jacques Mérey après un instant de silence, veux-tu me
laisser seul un instant avec ta femme?
Danton se leva, sortit en trébuchant, entra dans la chambre voisine,
referma la porte; mais, malgré la porte refermée, on entendit le bruit
d'un sanglot qui s'achevait en imprécation.
La malade resta muette, mais tressaillit.
Jacques Mérey s'assit près d'elle, gardant la main qu'il tenait entre
les siennes.
--Vous avez eu aujourd'hui une émotion violente? demanda Jacques Mérey à
Mme Danton.
--N'est-ce point aujourd'hui, à dix heures et demie du matin, que le roi
a été exécuté? demanda-t-elle.
--Oui, madame.
--En entendant crier _la mort_, j'ai été prise d'un vomissement de sang.
--Est-il possible, madame, fit Jacques Mérey, qu'une chose qui vous est
aussi étrangère que la mort du roi ait produit un pareil effet sur vous,
la femme de Danton?
--C'est justement parce que je suis la femme de Danton que la mort du
roi ne saurait m'être étrangère. Ne suis-je pas la femme de l'homme qui
a voté la mort sans sursis, sans délai, sans appel?
--Trois cent quatre-vingt-dix représentants l'ont votée avec lui,
insista Jacques Mérey.
--Vous ne l'avez pas votée, vous! s'écria-t-elle avec un accent
profondément douloureux.
--Ce n'est point parce que le roi ne la méritait pas, madame, que je ne
l'ai point votée, c'est parce que mon état de médecin et mon peu de
croyance à une autre vie m'obligent de combattre la mort où je la
rencontre.
Il se fit un silence d'un instant.
--Combien de temps croyez-vous que j'aie encore à vivre? demanda tout à
coup Mme Danton.
Jacques tressaillit et la regarda.
--Mais, lui dit-il, la question n'en est pas encore là.
--Écoutez, dit Mme Danton en lui pressant faiblement la main, j'ai
reçu trois coups dont un seul suffirait à tuer une existence, et chacun
est entré plus profondément: le 10 août, le 2 septembre et le 21
janvier. Quand je suis entrée dans ce sombre et froid hôtel du ministère
de la Justice, il m'a semblé entrer dans mon tombeau, et je l'ai dit à
Georges en souriant tristement: «Je n'en sortirai pas vivante.» Je me
trompais de bien peu, monsieur Mérey, j'en suis sortie mourante.
--Et pourquoi cet hôtel du ministère vous faisait-il si grand-peur,
madame?
La malade haussa imperceptiblement les épaules.
--Les hommes sont faits pour les révolutions, dit-elle. Dieu, en les
créant forts, leur a dit: «Luttez et combattez!» mais les femmes sont
faites pour le foyer et l'amour; Dieu, en les créant faibles, leur a
dit: «Soyez épouses, soyez mères!» Pauvre fille d'un limonadier du coin
du pont Neuf, toute mon ambition s'étendait à avoir comme mon père une
petite maison à Fontenay ou à Vincennes. Je l'ai épousé pauvre et
obscur; je croyais au génie de l'avocat et non à l'orageuse fortune de
l'homme politique; le chêne a poussé trop vite et trop vigoureusement,
il a tué le pauvre lierre.
La porte se rouvrit à ces mots, et, rugissant de douleur, Danton vint
s'abattre à genoux devant le lit de sa femme, lui baisant les pieds.
--Non! criait-il, non! tu ne mourras pas. N'est-ce pas qu'on peut la
sauver? Eh! mon Dieu! que deviendrais-je donc si tu mourais? Que
deviendraient nos pauvres enfants?
--C'était au nom des pauvres enfants du Temple que je t'avais demandé de
ne pas voter la mort du pauvre roi.
--Oh! s'écria Danton, les femmes ne comprendront donc jamais rien!
Suis-je le maître de ce que je fais? pas plus que dans une tempête le
patron d'une barque n'est le maître de son bateau; une vague me soulève,
l'autre m'abîme. La femme qui m'aimerait, qui m'aimerait véritablement,
ne devrait pas me juger, mais se contenter de me plaindre et de panser
mes éternelles blessures. Les hommes qui, comme moi, jettent une si
terrible abondance de vie en dehors, les tribuns qui nourrissent les
peuples de leur parole, du souffle de leur poitrine, du sang de leur
coeur, ont besoin du foyer, et, au foyer, de douces mains qui leur
refassent le coeur, d'une douce haleine qui leur hématose le sang;
s'il y trouve les luttes, les querelles, les larmes, il est perdu. Non!
s'écria-t-il, non, tu n'as pas le droit d'être malade! non, tu n'as pas
le droit de mourir. Malade entre deux berceaux! Mourante et voulant
mourir! voilà ce qu'il y a de plus douloureux, et, chaque fois que je
rentre déchiré de plus de blessures que Régulus dans son tonneau, chaque
fois que je laisse à la porte l'armure de l'homme politique et le masque
d'acier, je trouve ici cette blessure bien autrement douloureuse, cette
plaie bien autrement terrible et saignante: la certitude donnée par
elle-même, par la femme que j'aime, je ne dirai pas plus que la France,
puisque c'est à la France que je la sacrifie, mais plus que ma propre
vie, que dans un mois, dans quinze jours, dans huit jours peut-être, je
vais être déchiré de moi-même, coupé en deux, guillotiné du coeur;
dis-moi, Jacques, connais-tu un homme aussi malheureux que moi?
Et il se redressa, levant les deux poings au ciel, menaçant et terrible
comme Ajax.
--Mon ami, mon Georges, dit Mme Danton, tu es injuste. Je ne veux
rien, moi! Je ne puis rien, moi! Je me sens glisser sur une pente, voilà
tout, la pente de la mort. Chaque jour, je suis un peu moins une femme,
un peu plus une ombre. Je fonds. Je te fuis, je t'échappe chaque fois
que tes bras essayent de me serrer contre ton coeur. Oh! mon Dieu! moi
aussi, s'écria-t-elle, je voudrais bien vivre. J'ai été si heureuse.
Puis elle ajouta tout bas:
--Autrefois!
--Le plus dur dans tout cela, vois-tu, reprit Danton, car je vois bien
qu'elle dit vrai, c'est qu'il ne me sera pas même donné de la voir
jusqu'au bout; c'est que je n'aurai pas la consolation de recevoir son
adieu; c'est qu'il me faudra quitter ce lit de mort.
--Et pourquoi cela? Pourquoi cela? s'écria la pauvre femme, qui n'avait
pas prévu cette suprême douleur et qui avait rêvé de mourir au moins
dans les bras de l'homme qu'elle aimait.