Et cependant, d'où ils étaient, ils pouvaient voir dans tout son

ensemble la formidable position qu'ils auraient à enlever le lendemain.

Lorsque l'on arrive par la France, on voit, à partir du moulin du

Boussu, cet amphithéâtre de coteaux au milieu duquel, entre Jemmapes et

Cuesmes, passe la route qui conduit à Mons. Cet amphithéâtre, en effet,

commence à la ville et finit au village que nous venons de nommer.

Jemmapes est à gauche, Cuesmes est à droite. Jemmapes est bâti au flanc

de la montagne et la couvre en partie. Cuesmes, au pied de la montagne,

au lieu de défendre, était défendu; les deux montagnes étaient hérissées

de redoutes; la route qui les coupe en deux passait à travers une forêt.

Elle était palissadée, couverte d'abatis d'arbres. Derrière les derniers

abatis et les dernières redoutes, outre ces redoutes et ces abatis,

qu'il fallait vaincre et déloger d'abord, on trouvait toute une armée,

c'est-à-dire dix-neuf mille soldats autrichiens. L'armée de Dumouriez

était plus nombreuse que celle de l'ennemi; mais peu importait, puisque

l'on pouvait se déployer et qu'il fallait absolument attaquer par

colonnes.

Or tout dépendait de ces têtes de colonne; enlèveraient-elles des

maisons crénelées? escaladeraient-elles des retranchements?

iraient-elles prendre des canons jusque dans leurs batteries?

soutiendraient-elles avec avantage, elles qui n'avaient jamais vu le

feu, ce combat corps à corps où les vieilles troupes hésitent si

souvent?

Dumouriez avait porté son quartier général au petit village de Rasme. Il

était défendu de front par la petite rivière qui porte ce nom; à sa

droite par un bois; à sa gauche par les retranchements du Boussu, élevés

par les Autrichiens, et qui, ainsi que nous l'avons dit, étaient tombés

en notre pouvoir.

Il venait de se mettre à table et mangeait avec grand appétit une soupe

aux choux que venait de lui faire son hôtesse, regardant du coin de

l'oeil un poulet qui tournait au bout d'une ficelle devant un grand

feu, lorsqu'une voiture s'arrêta devant la porte et qu'un homme entra en

criant:

--Place ce soir à la table! place demain à la bataille!

Cet homme, c'était Jacques Mérey, qui, comme il l'avait dit, rejoignait

Dumouriez le 5.

Dumouriez jeta un cri de joie et lui tendit les bras.

--Ma foi! dit-il, je n'attendais plus que vous pour être sûr de la

victoire; vous êtes mon porte-bonheur; c'est vous qui vous chargerez

pour la Convention des drapeaux de Jemmapes, comme vous vous êtes chargé

de ceux de Valmy.

Jacques Mérey se mit à table; tout l'état-major soupa avec la soupe aux

choux, le poulet et du fromage, puis chacun se roula dans son manteau et

attendit le point du jour.

Une heure avant le lever du soleil, Dumouriez était prêt; car il

n'ignorait pas la nuit que venaient de passer ses soldats, et il savait

que, le jour venu, ils auraient besoin d'être encouragés.

L'armée française, en effet, avait passé toute la nuit, l'arme au bras,

au fond d'une plaine humide où il avait été impossible aux bivacs

d'allumer leur feu. Aussi, pendant cette nuit, Beaulieu pour la seconde

fois avait-il proposé de tomber sur nos soldats, et, tout affaiblis et

trempés qu'ils étaient, de les anéantir.

Comme la première fois, le général en chef avait refusé.

Pour les vieilles troupes habituées et endurcies aux camps en plein air

et aux bivacs sous la voûte du ciel, cette nuit eût déjà été une nuit

terrible. Lorsque Dumouriez vit ces marécages, où le sol tremblait sous

les pieds, et au milieu du brouillard s'agiter toute cette armée, il fut

effrayé lui-même de l'état d'anéantissement où il allait la trouver.

Son étonnement fut grand lorsqu'il entendit rire et chanter.

Il leva les yeux au ciel. Jacques Mérey lui posa la main sur l'épaule.

--C'est la force infinie de la conscience et du sentiment du droit, lui

dit-il, qui a fait ce miracle.

Et, lorsqu'ils passèrent au milieu d'eux, ils virent que tout en

chantant nos soldats grelottaient; le froid du matin faisait claquer les

dents aux plus vigoureux, et ce qui les glaçait encore plus, c'était de

voir étagés sur la montagne, lorsque le jour parut, les hussards

impériaux dans leurs belles pelisses, les grenadiers hongrois dans leurs

fourrures et les dragons autrichiens dans leurs manteaux blancs.

--Tout cela est à vous! dit Dumouriez; il ne s'agit que de le prendre.

--Ah! répondit un volontaire de Paris, ce ne serait pas difficile si on

avait déjeuné.

--Bon! dit Dumouriez; vous déjeunerez après la bataille; vous en aurez

meilleur appétit; en attendant, on va vous distribuer à chacun une

goutte d'eau-de-vie.

--Va pour la goutte d'eau-de-vie! répondirent les volontaires.

Ô bienheureuse époque où les armées étaient chauffées par leur

enthousiasme, cuirassées par le fanatisme et vêtues par la foi!

L'histoire n'oubliera jamais que c'est pieds nus que nos soldats sont

partis l'an Ier de la République pour conquérir le monde.

XXXV

Jemmapes

De même qu'en jetant les yeux sur la carte rien n'était plus facile que

de se rendre compte de la bataille de Valmy, de même, en prenant la même

peine, rien ne sera plus facile que de se rendre compte de la bataille

de Jemmapes.

Nous avons dit que l'armée autrichienne était rangée sur les collines

qui s'étendent en amphithéâtre depuis Jemmapes jusqu'à Cuesmes.

Dumouriez adopta le même ordre de bataille.

Le général Darville, qui occupait l'extrême-droite de la ligne, vers

Frameries, fut chargé de partir avant le jour et d'aller occuper

derrière la ville de Mons les hauteurs formant la seule retraite des

Autrichiens.

Beurnonville, qui venait après Darville dans notre ordre de bataille,

devait marcher droit sur Cuesmes et l'aborder de face. Le duc de

Chartres, à qui, dans son plan de royauté, Dumouriez destinait les

honneurs de la journée, reçut le commandement du centre, et en même

temps le grade de général. Sa mission était d'attaquer Jemmapes de front

en essayant de pousser une partie de ses hommes dans la trouée que forme

la grande route de Mons entre Jemmapes et Cuesmes. Enfin le général

Féraud, qui commandait la gauche, devait traverser le village de

Quaregnon et se porter sur les flancs de Jemmapes pour soutenir

l'attaque du prince.

Partout la cavalerie se tenait prête à soutenir l'infanterie, et notre

artillerie à battre chaque redoute en flanc et à éteindre ses feux.

Une réserve considérable d'infanterie et de cavalerie se tenait prête à

marcher derrière le petit ruisseau de Vasme.

Ce fut le canon qui, des deux côtés, commença l'attaque; puis, comme

l'ordre en avait été donné, Féraud et Beurnonville se détachèrent, l'un

allant attaquer la droite de Jemmapes, l'autre attaquant Cuesmes de

front.

Mais ni l'une ni l'autre des deux attaques ne réussit.

Il était onze heures; on se battait depuis trois heures au milieu du

brouillard, et le brouillard en se levant montra le peu de progrès que

nous avions faits. Il fallait, pour emporter la position de Jemmapes, un

de ces hommes à qui on dit: «Allez là, et faites-vous tuer!»

Dumouriez avait cet homme sous la main: c'était Thévenot.

Thévenot traverse Quaregnon, fait cesser la canonnade, entraîne tout le

corps d'armée de Féraud avec lui, tête baissée, musique en tête,

baïonnette au bout du fusil, et aborde les Autrichiens.

De la vallée, où l'on ne pouvait, à cause du brouillard qui se levait

lentement, voir les progrès de nos soldats, on les devinait à la musique

dont l'harmonie majestueuse semblait marcher devant la France. De temps

en temps, des volées de canon couvraient tout autre bruit; mais, dans

les intervalles de la détonation, on entendait toujours ces notes

terribles de _la Marseillaise_, devant lesquelles devaient s'ouvrir les

portes de toutes les capitales de l'Europe.

Au bruit de cette musique qui s'éloignait toujours, Dumouriez comprit

que le moment était venu de lancer le jeune duc de Chartres. Le prince

se met à la tête d'une colonne et trouve une brigade qui, voyant

déboucher par la route de Mons la cavalerie autrichienne, manifestait

une certaine hésitation.

Mais, dans ce moment même, le domestique de Dumouriez, voyant le général

qui reculait avec ses hommes, court à lui au milieu du feu, le menace de

prendre sa place avec sa livrée, lui fait honte et le pousse en avant;

c'est alors qu'arrive le duc de Chartres: ralliant à lui tous les

fuyards, en formant un bataillon auquel il donna le nom de _bataillon de

Jemmapes_, il descend de son cheval qui ne peut gravir la pente trop

escarpée, et à la tête de ces héros improvisés pénètre au milieu des

feux d'une artillerie qui change la montagne en fournaise, jusqu'au

village de Jemmapes, d'où il chasse les Autrichiens, et à l'extrémité

duquel il fait sa jonction avec Thévenot.

Dumouriez, inquiet de ce qui se passait à sa gauche, prend lui-même une

centaine de cavaliers et s'élance sur la route de Jemmapes; mais, à

peine est-il au tiers de la montagne, qu'il rencontre le duc de

Montpensier envoyé par son frère pour lui annoncer que Jemmapes est au

pouvoir des Français.

Du point où il est arrivé, il a vu l'hésitation des troupes qui

attaquent Cuesmes; un triple rang de redoutes arrêtait Beurnonville, et

cependant, au moment où Dumouriez arrivait, Dampierre s'était élancé

seul en avant, et le régiment de flanc l'avait suivi, puis nos

volontaires s'étaient précipités, et l'on venait d'enlever le premier

étage de la triple redoute.

Mais là il recevait le feu des deux autres. Un instant les volontaires

parisiens crurent qu'on les avait réunis et entassés sous le feu de

l'ennemi pour les anéantir. Dumouriez arrive, les trouve émus et

sombres, et prononçant déjà tout bas le mot de trahison. Ce qui

soutenait les deux bataillons jacobins cependant, c'était de voir le

bataillon de la rue des Lombards, qui était girondin, recevoir la même

pluie de feu. Puis ils étaient sous les yeux des vieux soldats de

Dumouriez, qui regardaient comment ces conscrits se conduiraient sur le

champ de bataille.

Ce fut en ce moment que Dumouriez, rassuré sur sa gauche, jugea

important de faire un suprême effort sur sa droite et se jeta au milieu

d'eux.

Comme si elle eût attendu ce moment, la lourde masse des dragons

impériaux s'ébranla pour charger l'infanterie parisienne; mais Dumouriez

se plaça à la tête de cette infanterie, l'épée à la main.

--Feu à vingt pas seulement! cria Dumouriez. Celui qui aura fait feu

avant aura eu peur.

Tous entendirent cet ordre, tous l'exécutèrent; ils laissèrent approcher

jusqu'à vingt pas cette cavalerie sous laquelle la terre tremblait,

puis à vingt pas les trois bataillons firent feu.

Deux cents chevaux abattus, trois cents hommes tués, leur firent un

rempart; puis, ne donnant pas le temps à cette lourde cavalerie de se

rallier, il lança sur elle sa cavalerie légère, qui poursuivit les

dragons jusqu'à Mons.

Lui alors se mit à la tête des bataillons et entonna _la Marseillaise_.

Ce fut un entraînement général; tous ces hommes s'avancèrent à la

baïonnette en chantant l'hymne de la liberté. Tous sentaient que le

monde avait les yeux fixés sur eux à cette heure, et chacun d'eux fut un

héros.

En quelques minutes, les deux autres redoutes furent emportées, les

canonniers égorgés sur leurs pièces, et les grenadiers hongrois

poignardés à leurs rangs.

Dumouriez ne fit halte que sur les hauteurs de Cuesmes, de même que

Thévenot et le duc de Chartres n'avaient fait halte que sur les hauteurs

de Jemmapes.

Par malheur, Darville avait mal compris l'ordre qui lui enjoignait de

garder les collines par lesquelles les Autrichiens devaient faire leur

retraite; il s'arrêta à Berthatmont et s'amusa à canonner sans aucun

effet les redoutes.

Sans avoir été chargé d'aucune mission particulière, Jacques Mérey avait

été vu partout: avec Thévenot lorsqu'il avait attaqué la gauche de

Jemmapes; avec le duc de Chartres lorsqu'il avait enfoncé le centre de

l'ennemi; avec Dumouriez lorsqu'il avait escaladé les redoutes.

Le lendemain, il se trouvait nommé sur les rapports des trois chefs.

Le compte des morts fait, il se trouva que de chaque côté la perte était

à peu près égale: quatre ou cinq mille morts.

Mais la bataille de Jemmapes avait un résultat plus sérieux qu'un calcul

arithmétique. La bataille de Jemmapes, c'était la cause des habitants du

monde gagnée en première instance à Valmy, en appel à Jemmapes.

La bataille de Jemmapes n'était point, comme la bataille de Valmy, la

victoire d'une armée.

C'était la victoire d'un peuple.

De Jemmapes date l'ère de l'infanterie française.

Sous Charles-Quint, l'infanterie espagnole fut la première infanterie du

monde.

Sous le grand Frédéric, ce fut l'infanterie prussienne.

Depuis Jemmapes, c'est l'infanterie française.

À partir de Jemmapes, deux chants patriotiques remplacèrent pour nos

soldats le vin et l'eau-de-vie que l'on verse chez les autres peuples.

Avec _la Marseillaise_ on gagna les batailles de plaine. Avec le _Ça

ira!_ on enleva les redoutes.

Au lieu de déjeuner, nos soldats, nus, à jeun après une nuit de novembre

passée dans les marais, avaient chanté et vaincu.

À deux heures, la bataille était gagnée sur tous les points; ils

cessèrent de chanter, s'aperçurent qu'ils étaient fatigués et qu'ils

avaient faim.

Ils s'assirent et demandèrent du pain.

Ils eurent du pain et de la bière, ce qu'il fallait pour ne pas mourir

de faim.

Mais, à l'horizon, les belles plaines de la Belgique, et derrière elle

le monde.

J'ai visité le champ de bataille de Jemmapes, comme j'avais parcouru le

champ de bataille de Valmy.

À Valmy, pas d'autre monument que le coeur de Kellermann, qui a voulu

avoir sa victoire pour tombeau.

À Jemmapes, rien.

Que la France ait été ingrate envers ses enfants, c'est tout simple; les

enfants ont deux mères: celle qui les a enfantés comme hommes, celle qui

les a enfantés comme peuples.

À la mère qui les a enfantés comme hommes, ils doivent leur amour.

À la mère qui les a enfantés comme peuples, ils doivent plus que leur

amour, ils doivent leur sang.

Mais la Belgique, à qui nous ne devions rien et à qui nous donnions la

liberté, ne devait-elle pas, elle, une pierre à nos soldats?

Cette pierre, elle en a fait sculpter un lion, et elle a mis ce lion sur

le champ de bataille de Waterloo. Ce lion menace la France!

Orgueil de pygmée, ingratitude de géant!

XXXVI

Le jugement

Jacques Mérey fut envoyé à Paris par Dumouriez et chargé de présenter à

la Convention le jeune Baptiste Renard, qui avait rallié une brigade au

moment où celle-ci pliait.

Il partit le 6, à trois heures, courut la poste toute la nuit, et arriva

le 7 à temps pour se présenter à la Convention et annoncer la nouvelle,

attendue mais inespérée.

--Citoyens représentants, dit-il, messager de Valmy, je viens vous

annoncer la victoire de Jemmapes; en quatre heures, nos braves soldats

ont enlevé des positions que l'on croyait inexpugnables.

--Comment cela? demanda le président.

--En chantant, répondit Jacques Mérey.

--Et que demande le général pour sa brave armée?

--Du pain et des souliers.

Il y eut un moment d'enthousiasme immense; les canons des Invalides

semblèrent faire feu d'eux-mêmes; la nouvelle s'élança par toutes les

portes et s'abattit sur Paris.

La grande ville, qui n'était qu'à moitié rassurée par la victoire de

Valmy qui la débarrassait des Prussiens, fut folle de joie.

Les maisons s'illuminèrent toutes seules et dégorgèrent leurs habitants;

les rues s'emplirent, les cloches sonnèrent, la foule se porta aux

Tuileries.

Marie-Joseph Chénier, qui était de la Convention, fit, séance tenante,

la première strophe de son hymne:

La victoire, en chantant, nous ouvre la barrière...

Méhul en fit la musique.

Jacques Mérey détourna l'attention de lui et la ramena sur le jeune

Baptiste Renard. Il raconta ce qu'il avait fait comme il savait

raconter; il montra l'âme du soldat sous la livrée du domestique, et

comment tout avait grandi en France, jusqu'aux coeurs des mercenaires.

La Convention comprit qu'il fallait qu'elle grandît celui qui s'était

élevé; elle lui vota et lui donna séance tenante les épaulettes de

capitaine.

Puis elle reprit sa séance interrompue.

Le jour où l'on apprit la victoire de Valmy, la République fut

proclamée; le jour où l'on apprit la victoire de Jemmapes, le roi fut

mis en jugement.

Puis les choses marchèrent à pas de géant.

Bruxelles fut occupé par le général Dumouriez.

La Convention rendit un décret par lequel elle promettait aide et

secours à tous les peuples qui voudraient renverser leur gouvernement.

Qu'on me permette d'ouvrir ici une parenthèse que je n'ouvrirais pas

dans un autre roman que celui-ci, ni dans un autre journal que _le

Siècle_.

On a dû remarquer, ceux du moins qui nous ont lus avec attention,

combien nous avons pris à tâche d'introduire l'histoire nationale dans

nos livres, et combien la popularité qu'on nous a faite a été mise au

service de l'éducation publique.

Michelet, mon maître, l'homme que j'admire comme historien, et je dirai

presque comme poète, au-dessus de tous, me disait un jour: «Vous avez

plus appris d'histoire au peuple que tous les historiens réunis.»

Et ce jour-là, j'ai tressailli de joie jusqu'au fond de mon âme; ce

jour-là, j'ai été orgueilleux de mon oeuvre.

Apprendre l'histoire au peuple, c'est lui donner ses lettres de

noblesse, lettres de noblesse inattaquables et contre lesquelles il n'y

aura pas de nuit du 4 août.

C'est lui dire que quoiqu'il ait toujours eu ses racines dans la nation,

que quoiqu'il ait existé comme commune, comme parlement, comme tiers,

il ne date réellement que du jour de la prise de la Bastille.

Pour monter dans les carrosses du roi, il fallait faire ses preuves de

1399.

La noblesse du peuple date du 14 juillet.

Il n'y a pas de peuple sans liberté.

Mais nous qui oublions parfois cette sainte maxime, mais qui toujours à

un moment donné nous en souvenons, il est bon de voir, malgré nos

défaillances, à quel point nous avons infiltré en Europe le principe

révolutionnaire; et, disons-le, relativement à la durée de la vie des

peuples comparée à la vie humaine, combien rapidement il s'est fait

jour!

Nous venons de dire que le 19 novembre, treize jours après la bataille

de Jemmapes, la Convention, comprenant sa puissance et mesurant son

droit, avait promis protection et secours à tous les peuples qui

voudraient renouveler leur gouvernement.

Pourquoi n'avons-nous pas, l'un après l'autre, le temps de dire ce

qu'étaient les rois qui représentaient ces gouvernements?

Angleterre: Georges III, un idiot;--Russie: Catherine, une

goule;--Autriche: François II, un Tibère;--Espagne: Charles IV, un

palefrenier;--Prusse: Frédéric-Guillaume, un mannequin dont ses

maîtresses tenaient le fil.

Mais les peuples ne marchent que les uns après les autres sur la route

de Damas, et il leur faut des années de tyrannie pour que les écailles

leur tombent des yeux.

L'appel aux peuples de 1792 fut proclamé; le Brabant seul y répondit. La

révolution du Brabant fut étouffée.

La révolution de 1830 arriva; le gouvernement provisoire appela les

peuples à la liberté. Trois peuples répondirent: L'Italie, la Pologne,

la Belgique.

Deux peuples furent noyés dans leur sang: l'Italie et la Pologne. La

Belgique y gagna la liberté et une constitution.

Puis vint la révolution de 1848, qui appela tous les peuples à la

république.

Et alors ce ne fut plus seulement trois peuples qui réclamèrent leur

liberté et demandèrent une constitution; ce fut l'Autriche, ce fut la

Prusse, ce fut Venise, ce fut Florence, ce fut Rome, ce fut la Sicile,

ce furent les provinces danubiennes, ce fut tout ce qui est éclairé

enfin par le soleil de la civilisation qui proclama la république.

L'Italie y gagna son unité; l'Autriche, la Prusse, les provinces

danubiennes, des constitutions.

_Et nunc intelligite, reges!_

Reprenons la suite des événements.

Le 27, un décret réunit la Savoie à la France.

Le 30, prise de la citadelle d'Anvers par le général La Bourdonnaye.

Arrêtons-nous ici encore un moment et jetons un coup d'oeil sur

l'Angleterre, sur l'Angleterre que nous appelions notre soeur aînée et

que nous appelons notre amie.

L'Angleterre, le pays le plus savant en sciences mécaniques, le plus

ignorant en force morale, nous avait depuis 1789 regardé faire, sans

s'inquiéter autrement de nous; elle avait haussé les épaules à notre

enthousiasme, elle avait raillé nos volontaires; au premier coup de

canon prussien ou autrichien, elle avait cru les voir s'envoler vers

Paris comme une volée d'oiseaux.

Pitt, ce grand politique qui n'a jamais été qu'un commis haineux, Pitt,

doublé des Grenville, voyait la France, envahie par la Prusse, former

une seconde Prusse.

Tout à coup elle voit s'illuminer le côté de la Belgique. Qu'y a-t-il?

La France est au Rhin; la France est aux Alpes; Anvers est pris!

La baïonnette de la France est sur la gorge de l'Angleterre.

Alors l'île aux quatre mers est prise d'une de ces paniques qui lui sont

particulières, comme elle en prit une en 1805 quand elle vit Napoléon à

Boulogne, un pied sur les bateaux plats, et une autre, en 1842, quand

trois millions de chartistes entourèrent le parlement.

Déjà une société anglaise étant venue féliciter la Convention, son

président Grégoire leur dit à leur grande épouvante:

--Estimables _républicains_, la royauté se meurt sur les décombres

féodaux; un feu dévorant va les faire disparaître; ce feu, c'est la

_Déclaration des droits de l'Homme_.

Vous figurez-vous l'effet que ferait la _Déclaration des droits de

l'Homme_ dans un pays où un paysan n'a pas le droit de tuer le renard

qui mange ses poules ni le corbeau qui abat ses noix?

Cependant le procès du roi se poursuivait, et la nécessité de faire

disparaître tout ce qui faisait obstacle à la Révolution devenait

impérieuse.

Faire la conquête du monde, pour la France, n'était pas urgent; mais

faire la conquête d'elle-même était nécessaire.

La France avait contre elle trois principes ennemis:

L'Église;

La noblesse;

La royauté.

L'Église, on l'a vu par la guerre de la Vendée, qui fut toute aux mains

des prêtres.

La noblesse, on l'a vu par les six mille émigrés de Condé qui portèrent

les armes contre la France.

_La royauté!_ la royauté, qui était coupable, comme l'ont prouvé les

royalistes eux-mêmes, lorsque chacun a réclamé, en 1815, la récompense

de services qui n'étaient rien autre chose que des trahisons, et qui

cependant, par sa fausse éducation, par son invincible ignorance, par

l'erreur du droit divin, pouvait se croire innocente.

La France s'était débarrassée de l'Église en décrétant la mise en vente

des biens des couvents.

La noblesse avait débarrassé la France d'elle en émigrant.

Restait donc la royauté.

C'était le dernier obstacle; de là tant de haine dans sa destruction.

La maxime favorite de Louis XVI--c'est M. de Malesherbes, son défenseur

lui-même, qui l'a dit, maxime qui dérive directement du fameux mot de

Louis XIV: _L'État, c'est moi_--était celle-ci:

La loi suprême, c'est le salut de l'État.

Seulement, la question est là: l'État est-il dans la royauté ou dans la

nation?

La question est reconnue aujourd'hui, et ceux-là mêmes qui règnent

avouent en montant sur le trône qu'ils ne sont que les mandataires de la

nation.

Il est vrai qu'une fois sur le trône ils l'oublient presque aussitôt.

Mais oublier un principe n'est pas le détruire, c'est forcer les autres

de s'en souvenir, voilà tout.

L'erreur disait: «La loi suprême est le salut de l'État.»

La vérité dit: «La loi suprême est le salut public.»

Or le roi avait conspiré contre le salut public:

_En essayant de sortir du royaume;_

_En continuant ses relations avec ses frères;_

_En protestant contre la Révolution dans son adresse au roi de Prusse;_

_En demandant à son beau-frère ou en faisant demander par la reine, ce

qui était la même chose, les secours de troupes autrichiennes._

La Convention ignorait tout cela, puisque ces faits ne nous furent

révélés qu'à la Restauration; mais elle comprenait instinctivement que

la mort du roi était nécessaire.

Le roi vivant, qu'en eût-on fait?

Prisonnier, il eût constamment conspiré pour sortir de sa prison.

Exilé, il eût constamment conspiré pour rentrer en France.

La vie du roi était inviolable, dira-t-on.

Mais la vie de la France était-elle moins inviolable que celle du roi?

Tuer un homme est un crime.

Tuer une nation est un forfait.

Et cependant tous ces hommes hésitaient à porter la main, non pas sur le

roi, mais sur l'homme.

Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux · 第 22 / 33 段