instruments de chimie: creusets à poussière de mercure, cornues
impuissantes et oubliées, matrice rouge de cinabre, aux rebords de
laquelle s'est figée une écume d'argent vermeil, vase dans lequel le
carbone pur a commencé de se transformer en diamant, il oublia tout. Ce
nom d'Éva était le glas funèbre qui mettait au tombeau tous ces rêves
que la science avait caressés, comme Ixion la nuée de laquelle naquit le
peuple fabuleux des Centaures.
En deux bonds il franchit l'escalier, et du troisième il se trouva dans
le jardin.
Là ses souvenirs étaient non moins pressés, non moins vivants, non moins
tendres, et, par conséquent, non moins douloureux.
Là était le ruisseau dans lequel, pour la première fois, elle se regarda
en buvant; la tonnelle où elle écoutait chanter le rossignol jusqu'à une
heure du matin; l'arbre où, pour la première fois, en se dressant pour
cueillir la pomme vermeille, elle s'aperçut qu'elle était nue et rougit
de pudeur.
Et Jacques Mérey allait du ruisseau à la tonnelle, de la tonnelle à
l'arbre de la science, se disant que son espoir était insensé, et n'en
espérant pas moins voir tout à coup apparaître Éva à l'angle de quelque
buisson, au détour de quelque allée.
Mais ce fut surtout en s'approchant de la grotte que le coeur lui
battit; c'était là, au murmure de cette source, qui, avec le ruisseau
échappé du pied de l'arbre de la science, alimentait la petite rivière
du jardin, qu'appuyés tous deux à la roche moussue, Éva lui avait dit
pour la première fois qu'elle l'aimait.
Cette voix chérie, cet accent mélodieux qui pénètre jusqu'au fond du
coeur, ce mot pour lequel toutes les langues de la terre ont choisi
leurs plus douces voyelles, leurs consonnes les plus euphoniques, ne
l'entendrait-il plus?
Pour lui seul n'y aurait-il plus de printemps, plus de soleil, plus
d'amour?
Dans quelle erreur profonde était-il lorsque, jeté dans ces débats
solennels de la tribune qui faisaient et qui défaisaient des monarchies,
dans ces grandes luttes de la guerre qui chassaient la terreur d'un camp
dans l'autre et qui renvoyaient éclater sur l'Allemagne l'orage qui
grondait sur la France, dans quelle erreur profonde était-il quand il
avait espéré donner tout cela en pâture à son coeur, à la place de son
amour?
Oh! son amour, il était, certes, depuis son départ d'Argenton, demeuré
au fond de toute chose; pas un jour, pas une heure, pas un instant, il
n'avait cessé d'y songer, et voilà que, depuis qu'il était rentré dans
cette maison, pas une seconde il n'avait pensé à ces grandes
catastrophes au milieu desquelles il avait déjà joué et allait encore
jouer un rôle.
Voilà qu'il avait oublié, comme si jamais ils n'eussent existé, Danton,
Dumouriez, Kellermann, Valmy, le roi de Prusse, Brunswick, la Montagne,
la Gironde, l'éloquent Vergniaud, Mme Roland la sainte, Mme Danton
la martyre, l'immonde Marat laissant derrière lui chez Talma sa trace
fétide, et le faible roi prisonnier au Temple, avec une femme coupable,
deux enfants innocents, une soeur angélique.
Où retrouver Éva? Vivre tous les jours qui lui restaient à vivre sans
jamais entendre parler de princes ou de rois, sans jamais voir reluire
au soleil d'or d'une épaulette ou la lame d'un sabre, sans savoir s'il y
avait un monde autour de cette maison et de ce jardin qui étaient son
univers, voilà le seul bonheur qu'il eût demandé à Dieu, s'il n'eût
placé Dieu si haut, que nos douleurs les plus poignantes, comme nos
joies les plus sublimes, ne pouvaient, partant de si bas, monter jusqu'à
lui.
Nous avons raconté les rêves du jour, nous n'essayerons pas de peindre
ceux de la nuit.
Le premier bruit qu'entendit Jacques Mérey dans la maison fut celui
d'Antoine ouvrant sa porte et frappant du pied en criant:
--_Cercle de vérité, centre de justice!_
Jacques Mérey eut du bonheur à revoir celui à qui il avait rendu un
éclair de raison, n'ayant pas pu lui rendre sa raison tout entière.
Derrière lui monta Baptiste, qu'il reconnut à son tour au bruit que
faisait sa jambe de bois frappant chaque marche de l'escalier.
Si Antoine lui devait une partie de sa raison, celui-là lui devait une
partie de son corps.
C'étaient deux hommes à qui Jacques Mérey eût pu dire «Mourez pour moi,»
et qui seraient morts sans demander pour quelle cause il demandait leur
vie.
Au reste, toute la ville d'Argenton était rassemblée devant la porte de
la maison mystérieuse. Seulement, comme on savait Jacques Mérey triste,
on avait banni toute gaieté de la réception qu'on voulait lui faire.
C'étaient des électeurs qui venaient remercier leur mandataire d'avoir
déjà illustré son mandat. Et, en effet, on avait appris à Argenton la
conduite que Jacques Mérey avait menée à Verdun. On savait qu'il s'était
chaudement battu à Grand-Pré, et que c'était lui enfin qui avait
rapporté à la Convention les trois drapeaux conquis dans la campagne.
Ils avaient lu dans le journal la mort du seigneur de Chazelay; il était
peu regretté dans le pays: on savait tout le mal qu'il avait fait à
Jacques Mérey. Et cependant, comme on connaissait l'amour immense qu'il
avait pour sa fille, toute cette foule, toute vulgaire qu'elle fût, qui
attendait Jacques pour le remercier du passé et le prier de se continuer
dans l'avenir, eut la délicatesse de ne pas lui dire un mot du père ni
de la fille.
Mais ce fut à qui lui parlerait, obtiendrait un mot de lui, lui
toucherait la main, lui jetterait son voeu de bonheur. Si l'on eût
osé, pour gagner sa voiture, Jacques Mérey eût marché sur des jonchées
de feuilles et de fleurs.
Les chevaux arrivèrent; au bruit des grelots, chacun s'écarta.
Au moment de monter en voiture, Jacques Mérey fit signe qu'il voulait
parler.
Aussitôt il se fit un grand silence.
--Mes amis, dit-il, nous allons entrer dans une série de luttes
terribles. Peut-être y laisserai-je ma vie, mais à coup sûr je n'y
laisserai pas mon honneur, et vous serez toujours non seulement
contents, mais fiers de votre élu. Si je viens à succomber dans la
lutte, je vous recommande ma vieille Marthe et mes deux bons amis
Antoine et Baptiste, c'est tout ce que je laisserai sur la terre après
moi.
Puis, comme la voiture s'ébranlait pour partir, il n'y put résister plus
longtemps, et ce cri échappa de son coeur:
--Si elle revient, n'est-ce pas, vous me le ferez savoir?
Et, de toutes ces bouches qui semblaient attendre cette confidence pour
parler, de tous ces coeurs qui semblaient attendre cet appel pour
s'ouvrir, s'échappa cette promesse unanime:
--Oh oui! oui! oui!
Pas une voix n'avait nommé Éva, et tous savaient que c'était d'elle
qu'il avait voulu parler.
XXXIII
Où Jacques Mérey perd la piste
En quittant Argenton, la voiture prit la route de Saint-Amand. C'était
le même postillon qui avait conduit Mlle de Chazelay qui conduisait
Jacques Mérey.
À la première poste, c'est-à-dire à La Châtre, de nouvelles informations
furent prises, et de postillon à postillon on eut encore une certitude.
À Saint-Amand, les renseignements commencèrent à être plus difficiles;
il fallut consulter les livres de poste, très exactement tenus à cette
époque à cause des lois contre les émigrés.
À Autun, on perdit la trace. Probablement les voyageuses avaient passé
pendant la nuit, et le maître de poste n'avait pas jugé à propos de se
lever pour inscrire les chevaux sur son registre.
À Dijon, comme on dit en termes de chasse, on en revit, puis on
continua, sur des indices plus ou moins certains, la route jusqu'à
Strasbourg.
À Strasbourg, on se retrouva dans l'incertitude. Les trois dames avaient
logé à l'Hôtel du _Corbeau_. Le nom de Mlle de Chazelay, voyageant
avec une femme de chambre, était écrit sur les registres, et le maître
de l'hôtel avait été faire virer le passeport au comité, qui avait
envoyé un de ses membres accompagné d'un médecin pour s'assurer si
véritablement une des dames était malade et avait besoin de prendre les
eaux.
Le médecin trouva, en effet, la plus jeune des trois voyageuses si
faible, si pâle, si souffrante, qu'il ne fit aucune difficulté pour lui
laisser continuer son voyage.
Mlle de Chazelay avait passé le Rhin à Kehl, et s'était arrêtée à
Baden, à l'Hôtel des _Ruines_.
Là, elle avait annoncé qu'elle comptait rester un mois tandis que sa
nièce prendrait les eaux; elle avait fait son prix avec le maître de
l'hôtel, puis tout à coup, à la lecture d'un journal, la plus âgée des
voyageuses était tombée dans une attaque de nerfs et avait déclaré
qu'elle voulait partir à l'instant pour Mayence.
Mais la plus jeune des voyageuses était si souffrante, que le médecin
des eaux, qui l'avait déjà visitée, avait déclaré qu'elle ne pouvait
supporter la voiture.
On avait alors, comme faisaient les voyageurs à cette époque, frêté une
jolie barque, et l'on avait pris la voie du Rhin.
Il n'y avait dans tout cela aucun doute pour Jacques Mérey, ces dames
étaient venues à Baden-Baden, en effet, avec l'intention d'y prendre les
eaux, puis Mlle de Chazelay avait lu dans un journal, tombé par
hasard entre ses mains, l'exécution de son frère.
De là l'attaque de nerfs et la résolution de partir à l'instant pour
Mayence.
Mais Jacques Mérey savait d'avance que Mlle de Chazelay ne trouverait
sur l'exécution de son frère que les renseignements vagues qu'il eût
trouvés lui-même s'il n'avait pas eu une mission spéciale à ce sujet.
Les voyageuses seraient donc forcées d'aller jusqu'à Francfort. Mais à
Francfort aucune pièce ne leur serait communiquée, si ce n'est une copie
de l'interrogatoire et le procès-verbal d'exécution pour servir
d'extrait mortuaire.
Maintenant Custine serait-il toujours à Francfort? Dans ce temps de
rapides conquêtes, on ne savait jamais où retrouver les généraux.
Il s'informerait en passant par Mayence.
Le hasard servit Jacques Mérey à merveille; depuis la veille le général
Custine avait établi son quartier à Mayence, laissant garnison à
Francfort, qui était encore fortifié à cette époque.
C'était un jour de voyage de moins, et, on se le rappelle, le docteur
n'avait que quinze jours de congé.
Il arriva le 2 novembre à Mayence.
Il alla serrer la main du général, qui paraissait fort triste. Il était
question de faire le procès de Louis XVI.
La Convention le jugerait.
Louis XVI, jugé par la Convention, était d'avance condamné à mort.
M. de Custine, homme de vieille race, pouvait-il rester au service d'un
gouvernement qui aurait condamné son roi?
Toutes ces choses ne furent pas dites mais devinées, après quoi Jacques
demanda s'il pourrait revoir son jeune ami Charles André?
Le général sonna.
--Voyez dans les bureaux, dit-il, si le citoyen Charles André s'y
trouve.
Puis, se tournant vers le docteur:
--À propos, lui dit-il, n'oubliez pas de lui demander une lettre arrivée
pour vous le lendemain ou le surlendemain de votre départ. Charles
André, ne sachant où vous l'envoyer, l'aura gardée.
Les deux hommes se quittèrent poliment, mais sans regrets. Ces deux
natures opposées s'emboîtaient mal l'une avec l'autre.
Quelle différence avec Charles André! Les deux jeunes gens n'avaient eu
besoin que d'un regard pour lire au fond du coeur l'un de l'autre;
aussi fut-ce les bras ouverts qu'ils s'abordèrent.
En deux mots, Jacques lui expliqua la cause de son retour.
--Je les ai vues, dit Charles André; c'est à moi qu'elles se sont
adressées.
--Éva était bien souffrante? demanda Jacques.
--Bien souffrante, mais bien belle.
Jacques hésita un instant; il avait les timidités d'un premier amour.
--Vous lui avez parlé? demanda-t-il en hésitant.
--Oui, j'ai eu le bonheur de rester seul avec elle, elle qui semblait
muette ou trop faible pour parler. Je m'approchai d'elle et lui dis:
»--Mademoiselle, je l'ai vu.
»Elle bondit.
»--Vous avez vu Jacques Mérey? dit-elle.
»Elle avait deviné que c'était de vous que je voulais parler.
»--J'ai vu Jacques Mérey, repris-je; j'ai vu l'homme qui vous aime plus
que sa vie.
»Elle poussa un cri et me jeta les bras au cou.
»--Vous êtes mon ami pour toujours, dit-elle. Oh! moi aussi je l'aime!
je l'aime! je l'aime!
»Et elle ferma les yeux comme si elle allait mourir.
»--Mademoiselle, lui dis-je, votre tante peut revenir d'un moment à
l'autre; laissez-moi vous dire.
»--Oui, dites, dites.
»--Une lettre que vous lui aviez écrite se trouvait dans les papiers de
votre père.
»--Comment cela?
»--Je l'ignore. Mais, en visitant les papiers, il a reconnu l'écriture
et m'a demandé de copier cette lettre.
»--Oh! cher Jacques!
»--Puis, la lettre copiée, j'ai pris la copie et lui ai laissé
l'original.
»--Vous avez fait cela? s'écria la belle enfant folle de joie.
»--Oui. Ai-je eu tort?
»--Comment vous appelez-vous, monsieur?
»--Charles André.
»--Votre nom est là, dit-elle en mettant la main sur son coeur.
»Je m'inclinai.
»--Ah! lui dis-je, mademoiselle, c'est trop de reconnaissance.
»--Vous ne savez pas tout ce que je lui dois, à cet homme, à ce génie, à
cet ange du ciel! J'étais une pauvre créature, dénuée, abandonnée, ne
connaissant rien à sept ans qu'un chien, Scipion; c'était mon seul ami.
Je ne parlais pas, je ne voyais pas, je ne pensais pas. Il m'a donné la
voix; il m'a soufflé la pensée pendant sept ans, comme le sculpteur
florentin penché sur les portes du baptistère de Notre-Dame-des-Fleurs.
Il a ciselé mon corps, mon coeur, mon esprit; tout ce que je sais, je
le lui dois; tout entière je suis à lui. Pourquoi me trouvez-vous froide
à la mort de mon père? c'est que je ne connais mon père que pour nous
avoir séparés. Je n'avais jamais pleuré, je ne savais pas ce que c'était
que les larmes: mon père m'est apparu et j'ai manqué mourir de douleur!
»En ce moment, sa tante rentra.
»--Si vous le revoyez jamais, me dit-elle en me serrant la main,
dites-lui que je l'aime.
»Mlle de Chazelay entendit ces derniers mots.
»--Qui aimez-vous si fort? demanda-t-elle sèchement.
»--Jacques Mérey, madame, répondit la jeune fille.
»--Vous êtes folle, dit Mlle de Chazelay.
»--Je le serai peut-être un jour, répondit la jeune fille; mais qui
m'aura rendue folle? vous le savez.
»--Dans tous les cas, à partir d'aujourd'hui, dites-lui adieu pour
toujours; jamais nous ne rentrerons en France. Venez.
»Mlle de Chazelay suivit sa tante, et je ne les ai pas revues.»
--Merci, mon ami, merci, s'écria Jacques Mérey au comble de la joie.
J'en sais tout ce que je pouvais espérer de savoir. Elles vont ou à
Vienne ou à Berlin. Elles émigrent.
Un soupir passa à travers ses lèvres.
--Je ne puis les suivre à l'étranger, et d'ailleurs le général m'a dit
que vous aviez une dépêche à me remettre.
--Ah! c'est vrai, dit Charles André.
Et il tira d'un portefeuille une lettre portant le grand cachet de la
République et le timbre du ministère de l'Intérieur.
Jacques Mérey décacheta la lettre et la lut.
Lecture faite, il tendit la main au jeune officier.
--Adieu, lui dit-il, je pars.
--Vous partez ainsi, à l'instant même?
--Quel jour du mois sommes-nous? depuis huit ou dix jours que je cours
la poste, je suis brouillé avec les dates.
--Nous sommes le 2 novembre, répondit le jeune officier.
Jacques calcula de tête.
--Je serai le 5, dans la journée, près de Dumouriez, dit-il.
--Près de Dumouriez? fit Charles André avec étonnement.
--La Convention m'attache à lui dans sa campagne de Belgique, comme elle
m'a attaché à lui dans sa campagne de Champagne.
--Est-ce que vous avez confiance dans cet homme? demanda le jeune
officier.
--Dans son génie, oui; dans sa moralité, non. Mais quels que soient ses
projets, il a besoin d'une grande victoire. Attendez-vous à un second
Valmy.
--Par où allez-vous le rejoindre?
--Ma route est toute tracée: Hombourg, Trèves, Mézières. À Mézières, je
saurai où rejoindre Dumouriez.
Les deux jeunes gens se dirent adieu, et, comme Jacques Mérey avait fait
renouveler les chevaux de poste pendant sa visite chez le général, il
n'eut qu'à monter en voiture et à crier au postillon:
--Route de France, par Hombourg et Mézières!
XXXIV
La veille de Jemmapes
Dumouriez, nous l'avons dit, était revenu à Paris pour concerter avec le
gouvernement son plan de l'invasion de la Belgique.
Dumouriez avait pris ses mesures pour avoir, dans chaque parti puissant,
un ami puissant dans ce parti:
Il avait Santerre à la Commune;
Il avait Danton à la Montagne;
Il avait Gensonné aux Girondins.
Ce fut d'abord Santerre, l'homme des faubourgs, qu'il fit agir.
Par Santerre, il obtint que l'idée du camp sous Paris serait abandonnée;
que tous les rassemblements que l'on avait faits en hommes, tous les
approvisionnements que l'on avait réunis en artillerie, en munitions, en
effets de campement, seraient reportés en Flandre pour servir à son
armée, qui manquait de tout; qu'on y ajouterait des capotes, des
souliers et six millions d'argent monnayé pour payer la solde des
soldats jusqu'à leur entrée dans les Pays-Bas. Une fois là, la guerre
nourrirait la guerre.
Dumouriez était un stratégiste. Quoique le premier il ait donné
l'exemple des victoires remportées par masses, système qui fut adopté
depuis avec tant de succès par Napoléon, c'était un calculateur à
longues vues; il préparait une bataille avec la même intelligence qu'un
grand joueur d'échecs prépare son échec au roi et à la reine.
Donc son plan embrassait toute la frontière, depuis la Méditerranée
jusqu'à la Moselle.
Montesquiou se maintiendrait le long des Alpes, tout en achevant la
conquête de Nice et en conservant la neutralité suisse; Biron, à qui on
enverrait des renforts, garderait le Rhin depuis Bâle jusqu'à Landau.
Douze mille hommes aux ordres du général Meunier soutiendraient Custine,
qui s'était avancé comme un fou jusqu'à Francfort-sur-le-Mein;
Kellermann quitterait ses quartiers, passerait entre Luxembourg et
Trèves, et, faisant ce que Custine aurait dû faire, il marcherait sur
Coblentz; quant à lui, Dumouriez, il prendrait l'offensive avec
quatre-vingt mille hommes, et porterait la guerre en Belgique, qu'il
adjoindrait au territoire français; il attaquerait par sa frontière
ouverte, là où, comme le disait lui-même le téméraire aventurier, on ne
pouvait se défendre qu'en gagnant des batailles.
En partant de Paris, Dumouriez avait dit à la Convention:
--Je serai le 15 à Bruxelles et le 30 à Liége.
«Il se trompa, dit Michelet; il fut à Bruxelles le 14 et à Liége le 28.»
L'armée que commandait Dumouriez était une armée de volontaires;
quelques vieux soldats seulement de place en place, comme, après une
coupe dans les forêts, restent debout des échantillons de grands chênes.
Elle commença par un revers. Il y eût eu de quoi décourager une vieille
armée qui n'eût marché que selon les lois de la discipline. Celle-ci
marchait à la loi de l'enthousiasme; elle sentait la main de la France
qui la poussait en avant; elle n'en tint pas compte.
On avait mis des réfugiés belges à l'avant-garde; c'était pour leur
rendre une patrie qu'on faisait la guerre; il était trop juste qu'ils
missent les premiers le pied sur la terre de la patrie.
À peine furent-ils à la frontière que rien ne put les retenir; ils
s'élancèrent sur la terre natale et attaquèrent les avant-postes. Les
avant-postes reculèrent. Les Belges se crurent victorieux; ils
poursuivirent les Autrichiens et descendirent des hauteurs dans la
plaine. Dumouriez vit la faute qu'ils commettaient, et il envoya
quelques centaines de hussards, sous la conduite des deux soeurs
Fernig, pour les soutenir.
Ce fut un bonheur. La cavalerie impériale les chargeait et allait les
envelopper; sans les hussards et les deux braves enfants qui les
conduisaient, la terre natale s'ouvrait sous leurs pas et se refermait
sur eux.
Beurnonville et Dumouriez, leur lunette à la main, suivaient
l'échauffourée.
Beurnonville voulait se replier et reformer toute cette troupe dispersée
en désordre. Mais Dumouriez cria: «En avant!» et, comme Beurnonville le
regardait avec étonnement:
--Il faut, dit-il, garder à tout prix l'offensive; le jour où, en face
des impériaux, nous ferons un pas en arrière, nous serons perdus.
Les craintes de Beurnonville n'étaient pas sans raisons; les impériaux
cédaient si facilement, ils abandonnaient avec tant de courtoisie les
meilleures positions, qu'il était évident qu'ils voulaient nous attirer
sur un terrain connu d'eux et où ils pussent manoeuvrer tout à leur
aise.
--Ils veulent nous avoir à leur loisir, dit Beurnonville à Dumouriez.
--Je le sais bien, répondit celui-ci.
--Ils ont préparé leur champ de bataille, dit Beurnonville.
--Je le connais d'avance, répondit Dumouriez.
--Ils veulent une grande bataille, à votre avis?
--Et au vôtre aussi, n'est-ce pas?
--Oui.
--Eh bien! ils l'auront, et cette bataille s'appellera Jemmapes.
Et, en effet, les Autrichiens considéraient Jemmapes comme une position
inexpugnable. C'était aussi l'avis du général Clerfayt, un des hommes
les plus distingués de l'armée impériale. Beaulieu, qui se fit plus tard
une si grande réputation en Italie, voulait, au contraire, prendre
vingt-huit ou trente mille vieux soldats, tomber la nuit par surprise
sur toute notre armée composée de recrues, l'écraser et la disperser.
Mais de pareils coups de main n'étaient pas dans les habitudes de la
vieille stratégie autrichienne: le duc de Saxe-Teschen, qui commandait
l'armée en chef, préféra attendre l'armée française à Jemmapes et y
combattre à l'abri de ses retranchements.
L'Europe avait les yeux sur la France; elle voyait avec étonnement ses
armées surgir du sol, non pas seulement pour défendre ses frontières
menacées, mais pour envahir les frontières ennemies. On s'attendait
toujours à quelque grande victoire de la part des coalisés: mais on
avait entendu le canon de Valmy et l'on avait suivi les Prussiens dans
leur retraite; mais on avait vu Custine envahir le Palatinat et pousser
une pointe téméraire jusqu'à Francfort-sur-le-Mein; et voilà que l'on
voyait Dumouriez pousser devant lui toute cette vieille armée impériale
qui n'avait jamais eu de rivale que ces grenadiers de Frédéric, dont
l'ennemi n'avait jamais vu le dos, disait Voltaire, et qui pour la
première fois, dans une retraite de onze jours, nous avaient montré
leurs gibernes.
Dumouriez, lui aussi, comme les Autrichiens, voulait une grande
bataille. Depuis cinquante ans les Français avaient la réputation d'être
les meilleurs soldats du monde, mais seulement pour un coup de main.
Depuis cinquante ans, en effet, ils n'avaient pas gagné une seule grande
bataille rangée. Valmy ouvrait la série nouvelle; mais Valmy, disait-on,
n'était qu'une canonnade, une bataille gagnée l'arme au bras.
Le 5 au soir, Dumouriez était à Valenciennes. Mais le 5 au soir, rien de
ce qu'on lui avait promis n'était arrivé. Servan, le ministre de la
Guerre, surchargé de travaux, avait succombé à la fatigue et
rétablissait sa santé au camp des Pyrénées; il avait été remplacé par
Pache, grand travailleur, homme éclairé, simple comme un Spartiate. Il
partait de chez lui le matin, emportant un morceau de pain dans sa
poche, travaillant des journées entières, et ne sortant pas même du
ministère pour manger.
Le 2 novembre, Dumouriez lui avait écrit qu'il lui fallait
indispensablement trente mille paires de souliers, vingt-cinq mille
couvertures, des effets de campement pour quarante mille hommes, et
surtout deux millions d'argent monnayé pour payer la solde des soldats
dans un pays où les assignats n'étaient point connus et où chaque homme
serait obligé de payer ce qu'il consommerait.
Pache donna des ordres pour que Dumouriez eût tout ce dont il avait
besoin; mais en attendant, le 5 était arrivé, on était à la veille de la
bataille, et nos soldats n'avaient ni souliers, ni habillements d'hiver,
ni pain, ni eau-de-vie.
Ils avaient bien envie de murmurer quelque peu lorsque, vers trois
heures de l'après-midi, Dumouriez passa dans les rangs; mais aux
premiers qui grognèrent, Dumouriez porta un doigt à sa bouche et,
montrant la montagne de Jemmapes où étaient campés les Autrichiens:
--Silence! enfants! dit-il, l'ennemi vous entendrait.
Et alors, pour les consoler, il appela les officiers à l'ordre, et leur
lut la lettre du ministre de la Guerre leur annonçant qu'ils recevraient
incessamment tout ce qui leur manquait.
Les soldats battirent des mains et promirent d'attendre.