à Verdun, où vous êtes du moins en sûreté. J'ai été enchantée de
l'accueil que S. M. le roi de Prusse vous a fait, et ne puis
qu'applaudir à la résolution que vous avez prise d'entrer dans les
volontaires du prince de Ligne; c'est un noble seigneur de vieille
souche, un vrai prince du saint-empire; ce doit être, d'après son
âge et le portrait que vous m'en faites, le fils de Charles-Joseph,
le petit-fils de Claude de l'Amoral second; son père,
Charles-Joseph, était un des plus braves et des plus spirituels
gentilshommes qui aient existé. Un Chazelay peut servir sans
déroger sous un l'Amoral._
_Hélène va un peu mieux, quoiqu'elle s'obstine à ne pas répondre à
ce nom qu'elle semble ne pas connaître. Au reste, depuis le jour où
je l'ai emmenée du château de Chazelay, pas un mot n'est sorti de
sa bouche. Elle a commencé à prendre quelques cuillerées de
potage, qui, avec un ou deux verres de sirop qu'elle avale par
jour, suffisent à la soutenir. Hier, au lieu de la faire asseoir à
la fenêtre donnant sur la cour, je l'ai fait asseoir à celle
donnant sur le jardin. À la vue de la verdure et du petit cours
d'eau qui l'arrose, elle a jeté un faible cri, s'est soulevée sur
son fauteuil et est retombée en disant d'une voix désespérée: «Non!
non! non!» Je ne sais ce qu'elle voulait dire, mais au moins elle a
parlé._
_Comme je crois qu'il y a beaucoup de mauvaise volonté dans ce
mutisme et d'entêtement dans cette prostration, ayant entendu du
bruit dans la chambre de votre fille avant-hier, après que Jeanne
l'eût mise au lit, hier soir, je me ménageai, à l'aide d'un trou
pratiqué dans la boiserie, la facilité de voir ce qu'elle faisait
lorsque Jeanne fut sortie de sa chambre._
_Elle se leva et en s'appuyant aux meubles elle alla s'agenouiller
sur le prie-Dieu placé au-dessous du crucifix qui est entre les
deux fenêtres, et là, je ne sais si ce fut des lèvres ou du
coeur, car je n'entendis rien, là elle fit ou parut faire une
longue prière._
_Il paraît que cet homme près duquel elle est restée trop
longtemps, pour son malheur, n'était pas dénué de tout sentiment
chrétien, puisque la pauvre enfant cherche un refuge en Dieu et
prie._
_Voilà pour le moment tout ce que j'ai à vous dire. J'espère que
cette lettre, que j'adresse à Verdun avec ordre de faire suivre,
vous arrivera._
Marie DE CHAZELAY,
En religion SOEUR ROSALIE.
Jacques Mérey tendit vivement la main pour avoir la troisième lettre.
Voici ce qu'elle contenait:
_Très cher et très honoré frère,_
_D'après ce que vous me dites de la victoire des Prussiens à
Grand-Pré et de la déroute de l'armée française, ce n'est pas nous
qui irons vous rejoindre en Allemagne, mais vous qui, dans quelques
jours, serez à Paris._
_Hélas! vous y arriverez trop tard pour empêcher les crimes
abominables qui ont été commis, mais à temps du moins pour les
venger._
_Notre pauvre roi et la famille royale sont, comme vous le savez,
prisonniers au Temple. On parle de mettre l'élu du Seigneur en
jugement; mais le Seigneur pressera votre marche pour que ce crime
atroce, le plus odieux de tous, ne s'accomplisse pas._
_Il n'y aurait rien d'étonnant que ce fût cet homme que vous avez
cru reconnaître à la lueur d'un coup de pistolet qui fût en effet
dans les rangs des républicains. Il a été nommé, comme vous le
savez, membre de la Convention, et j'ai lu sur un journal qu'il
était parti pour l'armée de l'Est avec une mission pour Dumouriez._
_Hélène a essayé de mettre une lettre à la poste; mais elle a si peu
de jugement que, sans penser que Jeanne, au lieu de la porter à la
poste, me la remettrait, elle l'a confiée à Jeanne._
_Jeanne me l'a apportée comme une honnête fille qu'elle est. C'est
le fruit d'une tête en délire. Je vous l'envoie pour que vous
puissiez juger par vous-même de la folle passion de cette enfant et
de la nécessité de lui faire quitter la France le plus tôt
possible, si, contre notre attente, vous n'étiez pas dans quelques
jours à Paris._
_Inutile de vous dire que j'ai recommandé à Jeanne d'assurer Hélène
que sa lettre avait été mise à la poste; il en sera de même de
toutes celles qu'elle continuera de lui écrire._
Jacques Mérey jeta un cri; il venait de reconnaître entre les deux pages
de la lettre de Mlle de Chazelay l'écriture d'Éva.
Il jeta de côté la lettre de Mlle de Chazelay et dévora les lignes
suivantes:
_Mon ami, mon maître, mon roi--je dirais mon Dieu si je ne devais
pas garder Dieu pour le supplier de te réunir à moi._
_J'ai voulu mourir quand j'ai compris que nous étions séparés et que
l'on m'a dit que c'était pour toujours._
_Mon père ou a eu peur de ma résolution ou s'est lassé de mes
plaintes. À tout ce que l'on me disait je répondais par ton nom
adoré, ou par ces mots: Je l'aime!_
_Il a fait venir ma tante, la chanoinesse de Bourges, et il m'a
donnée à elle pour qu'on veille sur moi._
_On me croit folle. Peu s'en faut que je ne le sois, et j'ai mes
idées bien troubles. Si ce n'est que je te vois sans cesse devant
mes yeux et que je sais que tu vis, je me croirais morte et déjà
dans le pays des ombres, tant tout me paraît gris, terne,
impalpable. Cela doit être ainsi quand le coeur est mort et qu'on
est enfermé dans le tombeau._
_Quitter le château de Chazelay a été pour moi une nouvelle douleur.
Là je n'étais qu'à trois ou quatre lieues de toi, mon bien-aimé, et
à chaque porte qui s'ouvrait je croyais que c'était toi qui allais
paraître._
_En montant dans la voiture, ou plutôt quand on m'a portée dans la
voiture, je me suis évanouie; depuis lors je n'ai jamais bien
complètement repris mes sens._
_Le second jour de mon arrivée à Bourges, on m'a fait asseoir à la
fenêtre du jardin au lieu de me faire asseoir à celle de la rue. Là
j'ai jeté un cri de joie et il m'a semblé qu'un rayon de lumière
m'inondait et que je me trouvais en face de notre Éden. Il y avait
une pelouse comme la nôtre, pas de tonnelle de tilleul, pas d'arbre
de la science, et surtout pas de Jacques Mérey._
_Ô mon bien-aimé, je n'ai qu'une pensée, je n'ai qu'une espérance,
je ne fais à Dieu qu'une prière: Te revoir!_
_Si je ne te revois, je mourrai. Mais, sois tranquille, auparavant
je ferai tout au monde pour te rejoindre._
_Je procède de toi, j'allais à toi, sans toi il n'y a plus de moi._
ÉVA.
--Oh! monsieur, s'écria Jacques Mérey, vous avez dit, n'est-ce pas, que
je puis copier les pièces dont je désirerais avoir le double?
--Faites mieux, interrompit le jeune officier qui comprenait le désir du
docteur, laissez-nous copie de cette lettre, que vous certifierez
conforme, et gardez l'original.
Jacques Mérey jeta les bras au cou du jeune officier, voulut lui
répondre pour le remercier, mais les larmes étouffèrent sa voix.
Il baisa vingt fois la lettre d'Éva, puis, d'une main tremblante, il
commença à la copier.
La lettre copiée, il l'appuya sur son coeur.
--Monsieur, dit-il au jeune officier, je n'oublierai jamais ce que vous
venez de faire pour moi.
L'officier paraissait avoir quelque chose à lui dire. Mais il hésitait.
Jacques vit son hésitation et la comprit.
--Monsieur, lui dit-il, je n'ai pas besoin de vous dire que j'aime la
fille de M. de Chazelay et que c'est moi qu'elle aime. Cette lettre que
la mort de son père fait passer dans mes mains d'une si douloureuse
façon m'était adressée, comme mon nom deux fois répété dans la lettre en
fait foi. Je vais rentrer en France et faire tout au monde pour revoir
la pauvre enfant qui sans moi est perdue. Savez-vous quelque chose de
plus que ce que vous m'avez dit?
--Monsieur, répondit le jeune officier, je me compromets en vous avouant
tout cela; mais je suis sûr que vous me garderez le secret. C'est moi
qui ai commandé le feu le matin de l'exécution, et, sur le terrain même
où elle allait avoir lieu, M. de Chazelay m'a remis une lettre pour sa
soeur, en me priant de la lui faire passer comme sa volonté dernière.
Je lui ai promis de mettre la lettre à la poste, et je lui ai tenu ma
parole.
--Et, demanda Jacques Mérey, en recevant votre promesse, il n'a rien
dit?
--Il a murmuré ces mots: «Peut-être arrivera-t-elle à temps.»
Jacques Mérey sonna, baisa une dernière fois la lettre d'Éva, la mit sur
son coeur, embrassa le jeune officier, fit mettre des chevaux de poste
à sa voiture, passa au quartier général pour remercier Custine et lui
serrer la main; puis, avec le même laconisme que, trois jours
auparavant, il avait dit: _Route d'Allemagne_, il dit: _Route de
France_.
Et la voiture partit avec une égale rapidité.
XXXI
Recherches inutiles
Jacques Mérey, à son retour, traversa la France avec la même vitesse
qu'à son départ. Seulement, à Kaiserslautern, au lieu de prendre la
route de la Champagne par Sainte-Menehould, il prit celle de la Lorraine
par Nancy.
Il allait droit à Bourges.
En arrivant à l'Hôtel de la Poste, il s'informa si l'on connaissait à
Bourges une demoiselle de Chazelay, ex-chanoinesse.
À cette demande, le maître de poste s'approcha.
--Citoyen, dit-il (le 10 du même mois d'octobre, dont on gagnait la fin,
un décret avait substitué les noms de _citoyen_ et _citoyenne_ aux
appellations de _monsieur_ et de _madame_), citoyen, nous connaissons
parfaitement la personne dont vous vous informez, seulement elle n'est
plus à Bourges.
--Depuis quand? demanda Jacques Mérey.
--Tenez-vous à le savoir d'une façon positive?
--Très positive. Je viens de faire plus de quatre cents lieues pour la
voir.
--Je vais vous dire cela d'après mon registre.
Le maître de poste alla consulter son registre et cria de l'intérieur:
--Elle est partie le 23, à quatre heures de l'après-midi.
--Seule ou accompagnée?
--Accompagnée de sa nièce, que l'on disait très malade, et d'une femme
de chambre.
--Vous êtes sûr qu'elles étaient trois?
--Parfaitement, car je leur ai fait observer qu'elles pouvaient ne
mettre que deux chevaux à la voiture et payer le troisième _en
l'air_[B]; ce à quoi la chanoinesse a dit: «Mettez-en trois, mettez-en
quatre, s'il le faut, nous sommes pressées.» Alors je leur ai mis leurs
trois chevaux et elles sont parties.
--Pour où sont-elles parties?
--Je n'en sais, ma foi! rien.
--Vous devez le savoir.
--Comment cela?
--Je présume que vous ne vous êtes pas exposé à donner des chevaux sans
vous être fait présenter le passeport.
--Oh! pour un passeport, elles en avaient un, seulement pour quel pays?
le diable m'emporte si je me le rappelle!
--Ce serait fâcheux, mon ami, dit gravement Jacques Mérey, si vous
l'aviez oublié.
--Dans tous les cas, si vous y tenez absolument, vous pourrez le savoir
à la préfecture qui l'a délivré.
--C'est vrai, dit Jacques Mérey.
Et, comme il n'avait pas de temps à perdre:
--À la préfecture! cria-t-il.
Le postillon monta le rue au galop, et au galop entra dans la cour.
Jacques Mérey sauta rapidement à terre; mais pensant qu'il fallait faire
plus de façons avec un préfet qu'avec un maître de poste, il se munit de
la lettre de Garat qui le chargeait de rechercher l'identité du seigneur
de Chazelay, et, sa lettre à la main, il entra dans le cabinet du
préfet.
--Citoyen préfet, dit-il, je suis chargé par le ministre de la Justice,
dont voici l'ordre, de constater l'identité du ci-devant seigneur de
Chazelay, qui a été fusillé le 20 du présent mois à Mayence. J'arrive de
Mayence, où cette identité a été constatée; mais ma mission ne
s'arrêtait point à lui; elle s'étendait aux autres membres de sa
famille, à sa soeur et à sa fille, qui habitent Bourges.
--Mais qui ne l'habitent plus, monsieur; elles sont parties le 24 de ce
mois-ci.
--Et où sont-elles allées?
--Je ne pourrais pas vous le dire précisément; leur passeport était pour
l'Allemagne.
--Et quel est le médecin qui soignait la jeune fille?
--Un excellent médecin, très patriote, M. Dupin.
--Seriez-vous assez bon pour me dire où demeure M. Dupin?
--Tout près, rue de l'Archevêché.
Jacques Mérey salua le préfet, et se fit conduire chez M. Dupin.
Là, le même interrogatoire recommença et faillit amener les mêmes
réponses; mais, pressé de questions, le médecin voulut bien se rappeler
qu'il avait désigné les eaux de Baden ou de Wiesbaden, seulement il ne
se rappelait plus lesquelles.
Restait à Jacques Mérey à s'assurer, chose par laquelle il eût dû
commencer peut-être, si quelque âme vivante n'était point restée à la
maison qui pût donner des nouvelles de celles qui l'habitaient.
Mais le postillon fit observer à Jacques Mérey que, s'il le tenait une
heure encore ainsi, il arriverait à lui faire doubler sa poste, ce qui
était défendu par les statuts de l'administration.
Jacques Mérey reconnut la vérité de l'observation et se fit ramener
Hôtel de la Poste.
Là, le docteur s'informa de la demeure de Mlle de Chazelay.
Elle habitait la maison nº 23 de la rue du Prieuré.
Jacques prit un gamin qui était commissionnaire à l'hôtel et se fit
conduire.
La maison nº 23 de la rue du Prieuré était hermétiquement close.
Le gamin frappa à toutes les portes et à toutes les fenêtres; fenêtres
et portes restèrent fermées.
Une voisine sortit et répéta ce que Jacques Mérey savait déjà,
c'est-à-dire que le 23, vers quatre heures de l'après-midi, ces dames
étaient parties.
Elles avaient tout fermé, emporté toutes les clefs, et la chanoinesse,
interrogée sur son retour probable, avait dit qu'elle allait rejoindre
son frère en Allemagne et qu'elle ignorait si elle reviendrait jamais.
Par la date du départ, il était évident qu'elles ignoraient encore la
mort de M. de Chazelay.
Maintenant, qu'était devenue la lettre qu'il avait écrite à l'heure de
sa mort?
Le facteur passait.
Jacques Mérey l'appela.
--Mon ami, demanda Jacques Mérey, Mlle de Chazelay a-t-elle dit en
partant où il fallait lui adresser ses lettres?
--Non, monsieur, répondit le facteur.
--Elles en ont reçu une cependant depuis leur départ.
--Elles ne l'ont pas reçue, dit le facteur, puisqu'elles n'y étaient
pas.
--Je te remercie de m'avoir fait remarquer que j'étais encore plus bête
que toi, mon ami, lui dit Jacques Mérey. Mais cette lettre, qu'en as-tu
fait?
--Bon! comme elle était affranchie, je l'ai lancée par-dessous la porte;
quand ces dames reviendront, elles la trouveront.
Jacques Mérey fit un geste d'impatience; le facteur le remarqua.
--Pourquoi donc aussi affranchissent-ils leurs lettres? dit-il. Du
moment où les lettres sont affranchies, la poste ne s'en occupe plus.
Et le facteur passa son chemin, enchanté d'avoir laissé derrière lui
cette maxime tout à la louange de l'administration des postes.
Le gamin approcha sa joue des pavés et regarda par-dessous la porte.
--Tiens, dit-il, on la voit, la lettre. Rien ne serait plus facile que
de l'attirer avec une baguette.
--Mon ami, dit Jacques Mérey après avoir réfléchi un instant, cette
lettre n'est point à moi, cette lettre n'est point pour moi, je n'ai pas
le droit de la lire.
Et il lui donna six francs en remerciement de la peine qu'il avait prise
de l'accompagner.
Puis il rentra et se fit servir à dîner.
Mais, tout en dînant, il lui vint une idée.
Comme le petit commissionnaire, pour les six francs qu'il avait reçus,
croyait devoir rester pour toute la journée au service du voyageur, et
qu'il se tenait à la porte de la salle à manger son chapeau à la main:
--Comment t'appelles-tu? lui demanda Jacques.
--Francis, monsieur, pour vous servir, répondit l'enfant.
--Va me chercher le postillon qui, le 23, a conduit Mlle de Chazelay.
--Je le connais, dit le gamin, c'est Pierrot.
--Tu en es sûr?
--Si j'en suis sûr! à preuve qu'il m'a donné un coup de fouet parce que
j'avais ramassé et que je mangeais une prune qui était tombée du panier
de provisions de mademoiselle Jeanne.
Et Jacques se rappela en effet que, dans une de ses trois lettres à son
frère, Mlle de Chazelay désignait sa femme de chambre sous le nom de
Jeanne.
--Eh bien! va me chercher Pierrot, garçon, dit Jacques au
commissionnaire.
Pierrot accourut avec une promptitude qui annonçait que Francis lui
avait parlé des façons libérales du voyageur.
Le postillon avait le visage souriant.
--C'est toi, lui demanda Jacques, qui as conduit la voiture de Mlle
de Chazelay, le 24 octobre dernier, à trois heures de l'après-midi?
--Mlle de Chazelay? attendez donc, dit Pierrot, une vieille à mine de
religieuse, avec une femme de chambre et une jeune fille qui avait l'air
malade, n'est-ce pas?
--C'est cela, dit Jacques Mérey.
--Tu sais bien, Pierrot, que tu m'as donné un coup de fouet?
--Je ne m'en souviens plus, dit Pierrot.
--Ah! mais moi je m'en souviens, dit Francis.
--Ça devait être moi, ça devait être moi, dit le postillon en essuyant
sa bouche avec la manche de sa veste, geste familier aux Berrichons.
--Alors tu te rappelles qu'elles ont pris la route de Dijon?
--Oh non! pas tout à fait.
--Alors celle d'Auxerre?
--Non plus, dit Pierrot en secouant la tête, oh! vous n'y êtes pas.
--Comment, je n'y suis pas?
--Je ne voudrais pas vous contrarier, mais vous me demandez la vérité,
n'est-ce pas? faut que je vous la dise.
--Vous ne me contrariez pas, mon ami; au contraire, vous me rendrez
service en m'indiquant la véritable route qu'elles ont prise. Il faut
que je les rejoigne, comprenez-vous? pour une affaire de la plus haute
importance.
--Ah bien! si vous voulez les rejoindre, ça n'est ni sur la route de
Dijon, ni sur la route d'Auxerre qu'il faut courir.
--Mais sur laquelle alors?
--C'est tout l'opposé, sur celle de Châteauroux.
Un éclair passa dans l'esprit de Jacques.
--Ah! dit-il, elles sont allées au château de Chazelay. Les chevaux à ma
voiture, mon ami, les chevaux tout de suite!
--Bon, dit Pierrot, c'est justement à mon tour de conduire.
Et il s'élança dans la cour. Francis disparut en même temps que lui.
Un quart d'heure après, les chevaux étaient à la voiture et Pierrot en
selle.
Jacques Mérey paya sa dépense, chercha des yeux son petit
commissionnaire pour lui donner le reste de la monnaie que lui avait
rendue le maître de poste, mais il ne le vit nulle part.
La voiture partit au grand trot, ce qui était la preuve toujours que
Francis n'avait pas gardé le secret sur son écu.
Mais, en sortant de la ville, Jacques Mérey vit son commissionnaire qui
lui barrait la route.
Sur ses signes réitérés qu'il avait quelque chose à dire à son voyageur,
Pierrot arrête sa voiture.
Le gamin sauta lestement sur le marchepied.
--Qu'y a-t-il encore? demanda Jacques Mérey.
--Il y a, répondit Francis, que, puisque vous allez courir après Mlle
de Chazelay jusqu'à ce que vous la rejoigniez, il vaut mieux lui porter
sa lettre que de la laisser sous la grand-porte. Elle a plus de chance
pour arriver.
--Eh bien? demanda Jacques Mérey.
--Eh bien! la voilà, dit Francis en jetant la lettre dans la voiture, en
sautant au bas du marchepied, et en criant à Pierrot: «Fouette,
postillon.»
Jacques Mérey réfléchit que ce que venait de lui dire l'enfant était
plein de logique; que la lettre que venait de lui remettre Francis
contenait, selon toute probabilité, les dernières volontés du père
d'Éva; qu'en la laissant où elle était, le vent et la pluie l'auraient
bientôt rendue illisible; que mieux valait donc que, dépositaire fidèle,
il la conservât intacte et inconnue jusqu'au moment où il la remettrait
à l'une des deux personnes qui avaient le droit de l'ouvrir, à Éva ou à
Mlle de Chazelay.
Il la mit en conséquence dans la poche secrète de son portefeuille.
XXXII
La maison vide
Jacques Mérey ne s'était pas trompé. Mlle de Chazelay était bien
venue à Argenton, et, comme il était impossible d'aller en voiture au
château, elle avait loué trois chevaux à la seule auberge de la ville,
et s'était fait conduire à Chazelay par des hommes conduisant les trois
montures au pas.
Les trois femmes y avaient passé une nuit, et le lendemain elles étaient
revenues.
Puis on avait remis les chevaux de poste à la voiture, et cette fois on
était parti pour La Châtre, Saint-Amand, Autun, la Bourgogne, etc., etc.
Or, comme Mlle de Chazelay avait cinq jours d'avance sur Jacques
Mérey; comme, n'ayant pas reçu la dernière lettre de son frère qui lui
annonçait son exécution, elle n'avait pu qu'obéir à l'avant-dernière
lettre dans laquelle il lui ordonnait sans doute de le rejoindre; comme
les eaux de Baden-Baden ou de Wiesbaden n'étaient qu'un moyen d'ouvrir
aux trois fugitives les portes de l'Allemagne, Jacques Mérey, brisé de
fatigue, ayant fait plus de six cents lieues par de mauvaises routes, ne
jugea point urgent de se remettre en voyage, et se fit descendre à la
porte de sa maison, si longtemps appelée _la maison mystérieuse_, et qui
n'était plus que _la maison vide_.
Il y avait un peu plus de deux mois qu'il l'avait quittée.
Au bruit de la voiture s'arrêtant devant la porte, la vieille Marthe
accourut et jeta un grand cri.
Elle avait cru ne jamais revoir son maître.
Lorsque Jacques Mérey fut entré et que la porte se fut refermée, il
s'arrêta au bas de l'escalier, ne sachant où aller d'abord et tiré de
tous côtés par ses souvenirs.
Sa mémoire réunissait dans un seul embrassement ces sept années qui,
aujourd'hui qu'elles étaient écoulées, semblaient n'avoir eu que la
durée d'un jour.
Il voyait Éva depuis le moment où il l'avait déroulée sur le tapis aux
yeux de Marthe, objet informe, être inachevé, jusqu'à celui où elle
avait été si cruellement arrachée de ses bras par un homme que la mort
avait arraché de la vie avec la même cruauté, la même impitoyable
froideur.
Et, quoiqu'elle ne fût plus dans la maison, elle y flottait comme flotte
une ombre invisible, et perceptible cependant, aux lieux que son corps a
habités.
Tout était comme Jacques Mérey l'avait laissé. Il monta d'abord à la
chambre d'enfant d'Éva, et retrouva le berceau dans lequel elle était
restée de sept à dix ans, c'est-à-dire à cette époque végétative de la
vie où, chrysalide d'amour, la beauté et l'intelligence luttaient tout
ensemble contre la laideur et le néant.
Puis à sa chambre de jeune fille, où elle commença devant le miroir
magique à dérouler et à nouer ses longs cheveux en cambrant sa taille de
roseau aussi onduleuse que ces beaux torses de Jean Goujon dont les bras
soutiennent des corbeilles tandis que le bas du corps se perd et se
divinise dans les draperies.
Puis de là il monta dans l'atelier, où l'orgue était resté ouvert et
muet; il se rappela le jour où, à la suite d'une commotion électrique
qui l'avait enveloppée d'un fluide vivifiant, elle était allée
d'elle-même au piano, et, à son éternel étonnement, avait joué les
mesures indécises, mais reconnaissables, d'un air entendu la veille. Là
étaient les livres où ses yeux avaient déchiffré le premier mot, et
lorsqu'il s'approcha sans le voir du haut de l'armoire où il était
couché, le chat inapprivoisable bondit sur la fenêtre par laquelle il
avait l'habitude de fuir.
Là, pêle-mêle sur les chaises, étaient les livres dans lesquels elle
avait étudié la chimie, l'astronomie, la botanique; le dernier qu'elle
avait ouvert, encore à l'endroit où la lecture s'était arrêtée.
Je ne connais pas d'endroits sous le vaste dôme des cieux où tombe du
passé une mélancolie plus douce que dans une chambre devenue vide par
une longue absence ou par la mort, après avoir été habitée, vivifiée,
animée par une belle créature de quinze ans; son essence juvénile a
passé dans tout; son haleine, l'émanation qui flotte autour de toute sa
personne, composent une atmosphère à part qui vous fait amoureux avant
qu'on ne sache même ce que c'est que l'amour.
Et qu'est-ce alors, quand on le sait!
Les bras tendus, car un voile flottait devant ses yeux, Jacques Mérey,
ne la voyant plus au milieu de cette vapeur qui semblait, comme le nuage
de Virgile, cacher une déesse, Jacques Mérey alla instinctivement à
l'orgue et posa au hasard, on l'eût cru du moins, ses deux mains sur les
touches.
Un frémissement sonore s'échappa de l'instrument divin; pendant dix
minutes, Jacques Mérey n'en tira que des harmonies, au milieu desquelles
une plainte revenant sans cesse laissait tomber une larme sur le
coeur, éveillant la même sensation que, dans un caveau sombre, fait
éprouver la goutte d'eau qui tombe régulièrement dans un bassin de
cristal.
Au bout de quelques instants cette plainte mélodieuse fut insuffisante,
elle se traduisit par le nom d'Éva; mais, à peine Jacques Mérey
l'avait-il prononcé trois fois, qu'il ne put supporter ce crescendo de
douleur et que son coeur éclata en sanglots.