l'invasion belge, était revenu à Paris étudier de son oeil intelligent
la situation. La royauté abolie, la république proclamée, venaient
mettre un obstacle à son plan favori: faire du duc de Chartres un roi
de France; mais il savait combien facilement la France, bonne fille au
fond, se laisse aller à ses haines et à ses enthousiasmes du moment.
Il pensait donc que tout espoir n'était point perdu et qu'il fallait
laisser faire au temps.
À sa première entrevue avec Mme Roland, Dumouriez, qui n'avait pas
encore changé les talons rouges de Versailles contre les bottes de
Valmy, avait traité un peu trop lestement la sévère matrone qui disait
d'elle-même: «Personne moins que moi n'a connu la volupté.» Mme
Roland, qui était le véritable ministre, qui sentait sa supériorité sur
Roland et qui craignait avant tout le ridicule pour son mari, lui avait
plus gardé rancune de ses façons cavalières envers elle, que de sa chute
du ministère. En tout cas, le ministère girondin avait été admirable
pour Dumouriez. Il l'avait, dans la mesure de son pouvoir, soutenu
physiquement, et, dans la mesure de sa popularité, soutenu moralement.
C'était à Dumouriez vainqueur de reconnaître à son retour à Paris la
part que ses loyaux ennemis avaient prise à sa victoire, et à amener,
s'il était possible, un rapprochement entre la Montagne et la Gironde.
La chose était d'autant plus facile qu'il y avait déjà eu rapprochement
entre Dumouriez et Danton.
La première représentation de _la Belle Fermière_ devait compléter ce
raccommodement.
En arrivant à Paris, Dumouriez s'était présenté au ministère de
l'Intérieur; puis, en passant du cabinet du ministre au salon de Mme
Roland, il avait fait prendre dans sa voiture un magnifique bouquet
qu'il lui avait offert. Mme Roland avait reçu en souriant cet emblème
des choses frivoles et éphémères; et, sur cette demande de Dumouriez:
--Voyons, que pensez-vous de moi?
Elle avait répondu:
--Je vous crois quelque peu royaliste.
Puis elle était entrée, en femme politique, dans les projets de son
mari et de ses collègues; elle avait reconnu la grande intelligence de
Dumouriez; mais plus cette intelligence était grande, plus il fallait
s'en défier.
--Plus vous avez de talent, lui dit-elle, plus vous êtes dangereux, et
la République désormais se gardera bien de vous subordonner les autres
généraux.
Dumouriez haussa les épaules:
--La défiance est le défaut des républiques; c'est avec la défiance
qu'elles tuent le génie; c'est la défiance qui crée ces éternelles
paniques, ces cris de trahison poussés au hasard, qui ôtent toute force
morale à l'homme que vous employez, et qui l'envoient impuissant et
désarmé devant l'ennemi. Si les autres généraux ne m'avaient pas été
subordonnés, je n'eusse pas pu réunir les forces de Beurnonville aux
miennes, je n'eusse pas pu tirer Kellermann de Metz et le conduire à
temps à Valmy, et à l'heure qu'il est les Prussiens seraient à Paris et
c'est moi qui serais prisonnier à Berlin.
Dumouriez quitta Mme Roland pour se rendre à la Convention; c'était
là qu'on l'attendait.
Il y avait eu changement de gouvernement; il y avait donc un nouveau
serment à prêter.
Mais Dumouriez s'était avancé à la barre, avait écouté les compliments
de Pétion, et avait répondu:
--_Je ne vous ferai pas de nouveaux serments._ Je me montrerai digne de
commander aux enfants de la liberté et de soutenir les lois que le
peuple souverain va se faire par votre organe.
Le soir, il se présenta aux jacobins. La dernière fois, il n'avait pas
marchandé avec la situation, et il avait mis le bonnet rouge; cette
fois, il y vint tout simplement avec son chapeau de général; quoique ce
fût le même qu'il portait à Valmy, il fut reçu très froidement.
Collot-d'Herbois le comédien monta à la tribune, remercia le général de
l'éminent service qu'il avait rendu à la patrie; mais lui reprocha
d'avoir reconduit le roi de Prusse _avec trop de politesse_.
Danton lui succéda à la tribune, et, après avoir expliqué les causes de
cette conduite courtoise:
--Console-nous, lui dit-il, par des victoires sur l'Autriche, de ne pas
voir ici le despote de Prusse.
On le voit, à la coupe où Dumouriez croyait venir boire le vin enivrant
de la victoire, l'ingratitude démocratique mêlait déjà son fiel.
Deux des plus grands généraux de la Révolution, deux des hommes à qui la
République devait ses premières et ses plus belles victoires, devaient
boire successivement à la coupe amère:
À peine vidée par Dumouriez, elle allait se remplir pour Pichegru.
Enfin, comme nous l'avons dit, cette fameuse soirée devait tout
raccommoder, et c'était à l'oeuvre innocente de Mlle Candeille que
le baiser de paix devait se donner.
Roland avait mis sa loge à la disposition de Dumouriez.
Mme Roland devait y venir; puis, quand Roland aurait fini son labeur
ministériel, il les rejoindrait.
Danton avait loué la loge à côté, pour lui, sa femme et sa mère.
Soit qu'il se trompât de loge, soit qu'il le fît exprès, il entra avec
Dumouriez et sa femme dans la loge de Roland et s'y installa. Mme
Roland et Mme Danton ne se connaissaient pas. Mme Roland était un
grand esprit, Mme Danton était un grand coeur. Les deux femmes
devaient se convenir; les deux femmes liées rapprocheraient les deux
maris.
Puis l'effet était admirable pour le public:
On avait vu, dans la même loge, Dumouriez et Mme Roland, Danton et
Vergniaud! car Vergniaud avait promis de venir. La maladresse d'une
ouvreuse de loge fit manquer tout ce beau plan.
Lorsque Mme Roland se présenta au bras de Vergniaud pour entrer dans
sa loge:
--Pardon, madame, lui dit l'ouvreuse, mais la loge est occupée.
Mme Roland voulut savoir qui se permettait d'occuper une loge qui
était louée au nom de son mari.
--Ouvrez toujours, dit-elle.
La femme ouvrit.
Mme Roland jeta un coup d'oeil rapide dans sa loge, reconnut
Dumouriez, vit Danton avec une femme tenant la place qu'elle devait
occuper.
Elle savait Danton peu soucieux de l'honorabilité des femmes avec
lesquelles il se montrait en public; elle prit Mme Danton pour une
femme près de laquelle elle ne pouvait s'asseoir.
--C'est bien, dit-elle.
Et elle repoussa la porte, qui se ferma seule.
Avant que Danton l'eût ouverte, elle avait gagné l'escalier.
D'ailleurs ce refus d'entrer dans une loge où se trouvait Mme Danton
était une insulte. Danton adorait sa femme, et d'autant plus en ce
moment, qu'elle avait déjà le coeur brisé par les journées de
Septembre. Une violente palpitation la prit, à la suite de laquelle elle
s'évanouit. Elle était déjà atteinte de la maladie dont elle mourut,
d'une anémie. Une partie du sang versé le 2 septembre semblait être le
sien.
Il avait un dernier espoir de revoir Roland chez Talma; quant à sa
femme, à coup sûr elle n'y viendrait pas.
Danton passa sa soirée dans la même loge que Dumouriez, qui fut fort
applaudi, mais beaucoup moins que s'il eût apparu au public entre Mme
Roland et Vergniaud.
Dieu seul sait combien coûta de têtes cette vivacité de Mme Roland à
refermer la porte de sa loge.
La pièce de Mlle Candeille, quoique appartenant à cette littérature
molle et insipide de l'époque, eut un grand succès et resta au
répertoire. Quarante ans après cette première représentation, j'y vis
débuter Mlle Mante.
Le spectacle fini, l'auteur nommé au milieu des applaudissements,
Danton chercha inutilement son ami Jacques Mérey pour lui confier sa
femme, dont la santé commençait à l'inquiéter; mais Jacques Mérey, qui
devait venir le joindre au spectacle, n'avait point paru.
Les deux hommes reconduisirent Mme Danton chez elle, la laissèrent
passage du Commerce, et revinrent rue Chantereine, chez Talma.
La soirée était des plus brillantes. Talma était déjà à cette époque à
l'apogée de sa réputation. Quoique appartenant par son opinion au club
des Jacobins, quoique lié intimement avec David, l'ami de Marat, il
appartenait par l'esprit, par l'art, par la littérature, à la Gironde,
le plus élégant de tous les partis. Il en résultait qu'il réunissait
chez lui hommes d'État, poètes, artistes, peintres, généraux, de toutes
les opinions et de tous les partis.
Lorsque Dumouriez et Danton entrèrent, Mlle Candeille avait eu le
temps de changer de costume et de venir recevoir les félicitations de
ses camarades.
Ces félicitations étaient d'autant plus sincères que c'était un talent,
comme poète, qui ne portait ombrage à personne.
Les nouveaux venus joignirent leurs compliments à ceux que Mlle
Candeille était en train de recevoir, et, comme on venait de lui offrir
une couronne de laurier, elle força Dumouriez de l'accepter.
Dumouriez la prit et alla la déposer sur un buste de Talma, où elle se
fixa définitivement.
Talma présenta à Dumouriez tous ces hommes portant déjà des noms
célèbres ou qui devaient le devenir. Tous ces noms étaient connus de
Dumouriez, l'un des généraux les plus lettrés de l'armée; mais, éloigné
par son état de la société parisienne, il ne connaissait que les noms.
Là étaient Legouvé, Chénier, Arnaud, Lemercier, Ducis, David, Girodet,
Prud'hon, Lethière, Gros, Louvet de Couvrai, Pigault-Lebrun, Camille
Desmoulins, Lucile, Mlle de Keralio, Mlle Cabarrus, Cabanis,
Condorcet, Vergniaud, Guadet, Gensonné, Garat, Mlle Raucourt, Rouget
de l'Isle, Méhulo, les deux Baptiste, Dazincourt, Fleury, Armand
Dugazon, Saint-Prix, Larive, Monvel, tout l'art, toute la politique du
temps.
Là enfin, Dumouriez, applaudi par tous, goûtait cette joie sans mélange
du triomphateur au triomphe duquel ne se mêle pas la voix de l'esclave.
Il croyait du moins que la chose se passerait ainsi.
Tout à coup une rumeur sourde courut dans les salons; une inquiétude
vague sembla s'emparer de tout le monde, et le nom de Marat, vingt fois
répété, tomba sur les conviés du grand artiste, non pas comme des
langues de feu, mais comme des gouttes d'huile bouillante.
--Marat! dit Talma, que vient-il faire ici? Que l'on m'appelle deux
domestique, et qu'on me le mette à la porte!
Mais David s'y opposa.
--Laisse-moi d'abord voir ce qu'il veut, dit David, ensuite tu
décideras.
Talma fit un signe d'assentiment.
David s'avança jusqu'au vestibule.
--Que veux-tu? demanda-t-il à Marat.
--Je veux parler au citoyen Dumouriez, répondit Marat.
--Ne pourrais-tu choisir un autre moment que celui où l'on donne une
fête?
--Pourquoi donne-t-on des fêtes à un traître?
--Un traître qui vient de sauver la patrie.
--Un traître! un traître! un traître! te dis-je.
--Mais enfin que viens-tu demander?
--Je viens demander sa tête.
--Avec combien d'autres? demanda Danton qui parut à la porte.
--Avec la tienne, dit Marat, avec celle de tous ceux qui ont pactisé
avec le roi de Prusse. Oui, ajouta-t-il en montrant le poing, on sait
que vous avez reçu chacun deux millions.
--Laissez entrer ce fou afin que je le saigne! Il voit rouge! dit
Cabanis.
Marat entra.
Mais déjà beaucoup avaient disparu ou avaient passé dans les pièces à
côté.
Dugazon avait pris une pelle et l'avait mise à rougir au feu.
Marat était flanqué de deux jacobins, longs et maigres, ayant la tête de
plus que lui.
Il venait demander compte à Dumouriez de l'épuration des volontaires de
Châlons, dont il avait fait chasser les maratistes et ceux qui
demandaient du sang.
Il comptait, le folliculaire gonflé de fiel et de venin, épouvanter le
général vainqueur comme il épouvantait les badauds de Paris.
Dumouriez l'attendit, calme, appuyé sur le pommeau de son sabre.
--Qui êtes vous? demanda-t-il.
--Je suis Marat, répondit celui-ci, tordant sa bouche baveuse.
--Je n'ai affaire ni à vous ni à vos pareils.
Et il lui tourna le dos avec un profond mépris.
Tous ceux qui entouraient le général, et particulièrement les
militaires, éclatèrent de rire.
--Ah! dit Marat, ce soir je vous fais rire, demain je vous ferai
pleurer!
Et il sortit en montrant le poing et en menaçant.
À peine fut-il sorti, que Dugazon tira du feu la pelle rouge, prit une
poignée de sucre en poudre, et, sans dire une parole, partout où avait
passé Marat, brûla du sucre.
Cet épisode grotesque rendit la gaieté qui avait disparu.
Mais le but de la réunion de la Gironde à la Montagne était manqué,
aussi bien dans le salon de la rue Chantereine que dans la loge du
théâtre des Variétés du Palais-Royal.
Danton, en rentrant chez lui, trouva Jacques Mérey qui l'attendait avec
impatience.
Le docteur vint à lui, et, sans lui donner le temps de l'interroger:
--Ami, lui dit-il, je ne veux pas, quelques jours après mon entrée à la
Convention, demander un congé, mais il faut, pour une affaire de la plus
haute importance, que tu m'obtiennes une mission qui me laisse quinze
jours de liberté appliqués à mes propres affaires.
--Diable! fit Danton, à qui veux-tu que je demande cela? Je suis mal
avec Servan et Clavier. Ce qui vient d'arriver ce soir ne m'a pas mis au
mieux avec Roland. Mlle Manon Philippon, ajouta-t-il avec un accent
de mépris, lui aura raconté la chose à sa manière. Il reste donc Garat,
le ministre de la justice.
--Et comment es-tu avec celui-là?
--Oh! celui-là n'a rien à me refuser.
--C'est Garat justement qui a proposé, le 9 octobre dernier, la loi qui
prononce la peine de mort contre les émigrés pris les armes à la main et
leur exécution immédiate, n'est-ce pas?
--C'est lui.
--Eh bien! qu'il me charge de rechercher l'identité du seigneur de
Chazelay, pris à Mayence le 21 et fusillé le 22. Bien entendu que la
mission est tout honoraire, et que je ferai les recherches à mes frais.
--La chose a l'importance que tu lui donnes?
--Il y va de mon bonheur.
--Tu auras ta mission demain.
Jacques Mérey avait lu le soir même dans le _Moniteur_:
«Le chef d'une petite bande d'émigrés, après avoir combattu en Champagne
avec ses hommes, voyant qu'il n'y avait plus rien à faire de ce côté-là,
est venu vers les premiers jours d'octobre s'enfermer dans la ville de
Mayence.
»Mais la ville de Mayence s'étant rendue le 21 octobre dernier, et
aucune condition n'ayant été stipulée par le gouverneur en faveur des
émigrés, M. de Chazelay a été pris les armes à la main et, en vertu de
la loi du 9 octobre, fusillé dans les vingt-quatre heures.
»On dit que le seigneur de Chazelay possédait de grands biens dans le
département de la Creuse, aux environs de la ville d'Argenton.
»Encore un bel héritage pour la République!»
Le lendemain, Jacques Mérey avait sa mission signée Garat, mission à
laquelle il pouvait consacrer depuis le 26 octobre jusqu'au 10 novembre
inclusivement.
En conséquence, sans perdre un seul instant, il repartit pour Mayence
avec une lettre de recommandation du général Dumouriez pour le général
Custine.
La veille de son départ, sur la proposition de Garnier (de Saintes), la
Convention avait rendu un décret qui bannissait les émigrés à perpétuité
et qui punissait de mort ceux qui rentraient en France--sans distinction
d'âge ni de sexe.
XXX
Une lettre d'Éva
Jacques Mérey n'avait pas perdu un instant: à dix heures du matin, des
chevaux de poste étaient attelés à une solide calèche de voyage; et lui,
attendait sa mission en costume de voyageur.
À onze heures du matin, Danton lui remettait l'ordre signé Garat, les
deux amis s'embrassaient, et à onze heures cinq minutes, après avoir
recommandé à Danton de veiller sur la santé de sa femme, Jacques Mérey
criait au postillon:
--Route d'Allemagne!
C'était celle qu'il venait de faire à son retour avec Dumouriez.
Il revit Château-Thierry, Châlons. Il salua en passant le champ de
bataille de Valmy, encore tout bosselé de tombes. Il trouva Verdun
occupé, par une trop grande rigueur peut-être, à faire oublier sa trop
grande faiblesse. Les représailles commençaient: les malheureuses jeunes
filles, dont la plupart, sans comprendre la grandeur d'un pareil crime,
avaient été ouvrir les portes au roi de Prusse, étaient arrêtées, et
l'on instruisait leur procès. On sait que plus tard elles furent
exécutées.
Il entra dans le Palatinat par Kaiserslautern et arriva à Mayence le
troisième jour après son départ; il avait fait deux cents lieues en
soixante heures. Mais le général Custine avait continué sa marche, et il
était déjà à Francfort-sur-le-Mein.
Jacques Mérey s'informa auprès des officiers restés en garnison à
Mayence, s'il n'était pas à leur connaissance que les émigrés pris les
armes à la main eussent été fusillés.
Le fait était exact, et la chose avait même fait une profonde sensation
dans la ville; le décret était du 9, et c'était la première fois qu'il
était appliqué.
Il l'avait été dans toute sa rigueur. Aucun des sept accusés n'avait
échappé à la peine capitale.
Il demanda les noms de ces malheureux: on les avait oubliés.
Enfin on lui dit qu'un des officiers qui avaient fait partie du conseil
de guerre était encore à Mayence, et on lui donna son nom et son
adresse.
Jacques Mérey alla le trouver.
L'officier, qui était un capitaine, se rappelait parfaitement que le chef
des six cavaliers émigrés avait déclaré se nommer Charles-Louis-Ferdinand
de Chazelay; mais, en tout cas, il trouverait le dossier dans les mains
du rapporteur, qui était le plus jeune membre du conseil, et qui
appartenait comme officier d'ordonnance à la maison militaire du général
Custine.
Or, nous l'avons dit, le général était à Francfort.
Jacques Mérey s'était muni des noms du jeune officier, il se nommait
_Charles André_.
Le lendemain, au point du jour, Jacques Mérey se présenta chez le
général; il était déjà levé et s'apprêtait à passer une revue de son
corps d'armée.
Son titre de représentant du peuple effraya d'abord quelque peu Custine.
Custine appartenait comme Dumouriez, par ses antécédents, au parti
royaliste, et si son bras avait loyalement combattu, peut-être sa
conscience n'avait-elle pas toujours été de l'avis de son bras.
La lettre de Dumouriez le rassura. Ce fut donc avec un grand allégement
du coeur qu'il fit appeler l'officier d'ordonnance Charles André, et
lui donna l'ordre de mettre à la disposition de Jacques Mérey tous les
documents qu'il pouvait avoir sur le ci-devant seigneur de Chazelay.
Le jeune officier promit d'être à l'Hôtel d'Angleterre dans une
demi-heure, avec le dossier du mort et les papiers qui avaient été
trouvés sur lui et qui constataient son identité.
Il tint parole.
Ces papiers consistaient dans son interrogatoire, dans le procès-verbal
d'exécution, et dans trois lettres à lui écrites par sa soeur,
ex-chanoinesse à Bourges.
L'interrogatoire était conçu en ces termes:
«Le 21 octobre, à huit heures du soir, a comparu devant le Conseil de
guerre établi dans la ville de Mayence pour juger les émigrés pris les
armes à la main, le ci-devant seigneur de Chazelay, lequel a répondu de
la façon suivante aux questions qui lui ont été faites:
»D. Vos noms, prénoms et qualités?
»R. Charles-Louis-Ferdinand, seigneur de Chazelay.
»D. Votre âge?
»R. Quarante-cinq ans.
»D. Le lieu de votre naissance?
»R. Le château de Chazelay, près Argenton.
»D. Pourquoi avez-vous quitté la France?
»R. Pour ne pas être complice des crimes qui s'y commettaient.
»D. Où avez-vous été en quittant la France?
»R. Me joindre au corps des émigrés qui servait en Champagne sous le
prince de Ligne.
»D. Quand avez-vous quitté la Champagne?
»R. Huit jours après la bataille de Valmy, quand j'ai su de la bouche
même de M. de Calonne que la retraite était décidée.
»D. Pourquoi quittiez-vous la Champagne?
»R. Parce qu'il n'y avait plus rien à y faire.
»D. Et vous êtes venu à Mayence pour y prendre de nouveau du service
contre la France?
»R. Non pas contre la France, mais contre le gouvernement qui la
déshonore.
»D. Vous connaissez le décret de la Convention du 9 octobre, qui
condamne à la peine de mort tout émigré pris les armes à la main?
»R. Je le connais mais ne le reconnais pas.
»D. Vous n'avez rien à dire pour votre défense?
»R. Né royaliste et catholique, je meurs royaliste et catholique,
c'est-à-dire dans la foi de mes pères.
»Le prévenu éloigné, le conseil a délibéré; mais comme
Charles-Louis-Ferdinand, ci-devant seigneur de Chazelay, n'a rien dit
qui pût appuyer sa défense, et qu'au contraire il a été pour ainsi dire
au-devant du châtiment qu'il avait mérité, il a été condamné à
l'unanimité à la peine de mort.
»Le condamné, rappelé devant le conseil, a entendu tranquillement la
lecture de son arrêt et a répondu par le cri de "Vive le roi!" à la
demande à lui faite s'il n'avait rien à ajouter ou à réclamer.
»Le lendemain, au point du jour, il a été fusillé et enterré dans les
fossés de la citadelle.»
Jacques Mérey resta quelque temps absorbé en lui-même par cette lecture.
La conduite du seigneur de Chazelay en face du tribunal qui le jugeait
était celle d'un mauvais patriote, c'est vrai, mais d'un gentilhomme
brave et loyal qui, ayant engagé son serment au roi, tient son serment à
la rigueur.
Comment cette foi politique se trouvait-elle dans le même homme qui,
vis-à-vis de lui, avait manqué à toutes les lois de la délicatesse?
C'est que la plupart du temps, chez l'homme, la conscience n'est qu'une
affaire d'éducation; l'éducation de la noblesse en général lui traçait
des devoirs pour ce qui était au-dessus d'elle, mais laissait la plus
grande latitude pour ce qui était au-dessous.
Or, dans l'esprit du seigneur de Chazelay, un médecin de village était
tellement au-dessous de lui, que sa conscience, qui lui avait si
courageusement fait affronter la mort pour un principe politique, ne lui
avait rien inspiré en faveur du grand principe moral qu'il avait violé.
Le droit divin n'était pas seulement pour les rois, il était aussi pour
la noblesse, et, de même que le roi régnait de droit divin sur la
noblesse, la noblesse régnait de droit divin sur ce qu'elle appelait le
peuple.
--Pardon, lieutenant, dit le docteur, après avoir roulé pendant un
instant ces pensées dans son cerveau et en avoir tiré les déductions que
nous en avons tirées nous-même, mais ne m'avez-vous pas dit que trois
lettres étaient jointes au dossier de M. de Chazelay?
--En effet, les voici, dit le jeune officier.
--Est-ce une indiscrétion que de demander à en prendre connaissance?
--Aucunement; j'ai ordre de vous communiquer les pièces, et même de vous
en laisser prendre les copies.
--Ces lettres, disiez-vous, étaient de Mlle de Chazelay,
ex-chanoinesse aux Augustines de Bourges.
--Voulez-vous me permettre de vous les passer par rang de date?
Jacques Mérey fit un signe affirmatif.
La première était du 16 août; elle disait:
_Mon très cher et très honoré frère_,
_Je suis revenue à Bourges avec le précieux dépôt dont vous m'avez
chargée._
_Mais jusqu'à présent je ne puis, en vérité, l'apprécier que du
côté physique; quant au côté moral, je n'ai reçu de vous qu'une
belle créature sans initiative et sans volonté, ne répondant pas à
son nom d'Hélène et ne donnant signe d'intelligence qu'à celui
d'Éva._
_Au nom d'Éva, en effet, son oeil brille un instant; elle
l'arrête sur la personne qui l'a prononcé; mais comme cette
personne n 'est pas celle qu'elle cherche, son oeil se referme
aussitôt et elle retombe dans sa somnolence habituelle._
_Je vous demande donc la permission de continuer à l'appeler Éva,
puisque c'est le seul nom auquel elle réponde._
_Vous me dites, dans votre lettre reçue ce matin, que vous êtes
décidé à quitter la France et à aller prendre du service à
l'étranger, et vous voulez bien, sur cette grande résolution,
prendre l'avis d'une pauvre servante du Seigneur._
_Mon avis est qu'un Chazelay, dont les ancêtres ont participé à
deux croisades, et qui porte d'azur à la croix pattée d'argent,
cantonnée d'une fleur de lys d'or, ne doit point pactiser, même par
sa présence, avec les choses qui se passent aujourd'hui._
_Partez donc, et quand vous trouverez à propos que nous allions
vous rejoindre, écrivez-moi; vos ordres seront ponctuellement
exécutés._
_Votre soeur obéissante et qui vous aime,_
Marie DE CHAZELAY,
En religion SOEUR ROSALIE.
Cette lettre était déjà de la plus haute importance pour Jacques Mérey.
Il savait quelle profonde douleur avait ressentie Éva de leur
séparation. L'amour est égoïste jusqu'à la cruauté. La douleur d'Éva
mettait un baume sur la sienne.
Le jeune officier lui passa la seconde.