Ce fut le lendemain de la grande journée que nous venons de raconter,

que la salle de spectacle des Tuileries s'ouvrit pour recevoir les

membres de la Convention.

Nous connaissons tous ce petit théâtre de cour, destiné à contenir cinq

cents personnes à peine et qui allait recevoir sept cent quarante-cinq

conventionnels.

En général, plus l'arène est petite, plus le combat est acharné.

Le rapprochement, qui rend l'amitié plus solide, rend la haine plus

grande.

Quand deux ennemis se touchent, ils ne se menacent plus, ils se

frappent.

Que devait être la Convention?

Un concile politique où la France, écrivant son nouveau dogme, allait

assurer son unité.

Par malheur, avant d'être, elle était déjà divisée.

Et cependant où était le centre de l'unité vitale? où était le coeur

de la France dans la Convention?

Forte comme elle l'était, la France pouvait lutter contre le monde.

Mais pouvait-elle lutter contre elle-même?

Là était la question.

Triompherait-elle avec le schisme de la Montagne et de la Gironde dans

son sein?

Triompherait-elle avec la guerre civile dans la Vendée?

Elle ne craignait pas la royauté. Le jour où le roi avait menti, il

avait donné sa démission.

UN ROI NE MENT PAS.

Elle craignait sa guerre civile de l'Ouest, ses prêtres armant le peuple

contre le peuple.

Ce qu'elle craignait, c'est ce qui arriva.

Au fur et à mesure qu'ils entraient, ces hommes, tous enfants du

10-Août, tous inspirés de l'esprit qui avait présidé à cette grande

journée, ces hommes se désignaient par les noms de royalistes et

d'hommes de Septembre.

Ces hommes qui venaient combattre pour la France et qui, au lieu de

combattre pour la France, avaient combattu l'un contre l'autre, ces

hommes s'ignoraient complètement.

Ils se frappèrent sans se connaître.

Les girondins n'étaient pas royalistes, c'étaient eux que l'on désignait

sous ce nom.

Ce fut un discours de Vergniaud qui fit le 10-Août. «Nous avons vu,

avait-il dit en désignant du doigt les Tuileries, nous avons vu vingt

fois la terreur sortir de ce château. Qu'elle y rentre une fois, et que

tout soit dit!»

Les montagnards n'avaient rien à faire avec _Septembre_. On savait que

Danton lui-même, qui en avait pris la responsabilité pour que le sang

versé ne tachât point la France, on savait que Danton n'y était pour

rien.

On savait que c'était Marat et Robespierre qui avaient tout fait, avec

un agent secondaire, Panis.

Les deux accusations était donc fausses.

Presque tous les girondins, qu'on accusait de _royalisme_, votèrent la

mort du roi.

Presque tous les montagnards désapprouvèrent Septembre.

Seulement, ils ne voulurent pas que _Septembre_ fût puni. Au moment où

la France avait besoin de tous ses enfants, ce n'était pas le moment,

parmi les plus ardents patriotes, de se juger, de se punir et de

s'épurer.

On a calculé du reste que, sur sept cent quarante-cinq membres qui

s'assirent sur les bancs de la Convention le jour de son ouverture, cinq

cents n'étaient ni girondins ni montagnards; tous ces nouveaux arrivants

de province, marchands, avocats, bourgeois, professeurs, journalistes,

venaient en amis du bien, de l'humanité, de la France. Ils voulaient

tous la prospérité de la nation; mais ils n'étaient, nous le répétons,

ni girondins ni montagnards.

C'était à la Montagne à les attirer à elle par la terreur.

C'était à la Gironde à les rallier à son parti par l'éloquence.

Cependant on put voir, à la nomination du président et des secrétaires,

combien _l'horreur_ de Septembre dominait _l'envie_ qu'inspirait la

Gironde.

Pétion fut nommé président.

Les six secrétaires furent: Camus et Rabaud-Saint-Étienne, deux

constituants;

Les quatre autres, Brissot, Vergniaud, Lassource, des girondins;

Condorcet, un ami de la Gironde, qui devait mourir avec elle, et par sa

mort comme par sa vie--juste qu'il était--la justifier dans l'histoire.

Pas un homme de la Montagne, tout est pris à droite. La majorité est

donc à la droite.

Aussi, dès son entrée, la masse, cette éternelle victime de l'erreur,

était-elle dans l'erreur. Ses instincts vulgaires, ses craintes

personnelles, la vue basse de la bourgeoisie, ne lui permettaient pas de

regarder en face l'énergique légion de la Montagne, dans laquelle était

le salut national.

Il est vrai qu'au sommet de cette âpre et dure Montagne siégeait la pâle

et froide figure de Robespierre, peau de parchemin collée sur un crâne

d'inquisiteur, sphinx étrange posant éternellement des énigmes dont il

ne disait jamais le mot; Danton, masque terrible du damné, avec sa

bouche torse, son visage labouré par la petite vérole, sa voix de

dictateur, son attitude de tyran; et Marat, ce roi des batraciens, qui

semblait, comme Philippe-Égalité, avoir renoncé à la royauté--des

reptiles--pour s'appeler Marat tout court; Marat, par son père Sarde;

Marat, par sa mère Suisse, n'ouvrant la bouche que pour demander _des

têtes_, n'ouvrant ses lèvres jaunes que pour demander _du sang_.

Danton le méprisait, Robespierre le haïssait, et tous deux cependant le

toléraient.

Marat faisait peur physiquement et moralement.

En opposition à cette masse de républicains farouches, formée à cette

heure encore du double club des Jacobins et des Cordeliers, on voyait

les vingt-neuf girondins autour desquels se groupait le parti de la

Gironde, tous hommes de bien sur lesquels la calomnie même n'avait pas

de prise, ou n'avait à reprocher que des fautes communes à beaucoup dans

cette époque de moeurs légères, plusieurs jeunes et beaux, presque

tous pleins de talent, Brissot, Roland, Condorcet, Vergniaud, Louvet,

Gensonné, Duperret, Lassource, Fonfrède, Ducos, Garat, Fauchet, Pétion,

Barbaroux, Guadet, Buzot, Salles, Sillery.

Évidemment la sympathie était là.

Chacun prit sa place bruyamment.

Puis on fit l'appel nominal.

Quand on en vint au nom de Jacques Mérey, Danton répondit pour lui:

--En mission près de Dumouriez.

L'appel nominal fini, le président et les secrétaires nommés, la

Convention constituée enfin, le premier qui parla, au milieu d'un

silence solennel, fut le cul-de-jatte Couthon, l'apôtre de Robespierre.

Il se souleva, et de sa place dit quelques paroles qui avaient une

portée immense.

--Je propose d'ouvrir la nouvelle session en jurant haine à la royauté,

haine à la dictature, haine à toute puissance individuelle.

Quoique venant de la Montagne, la proposition fut accueillie par un

bravo unanime, auquel succéda un formidable cri de: «Vive la nation!»

On eût dit l'écho de celui qui avait été poussé la veille sur le champ

de bataille de Valmy.

Mais Danton se leva.

On fit silence.

--Avant, dit-il, d'exprimer mon opinion sur le premier acte que doit

faire l'Assemblée nationale, qu'il me soit permis de résigner dans son

sein les fonctions qui m'avaient été déléguées par l'Assemblée

législative. Je les ai reçues au bruit du canon; hier nous avons reçu la

nouvelle que la jonction des armées était faite; aujourd'hui la jonction

des représentants est opérée. Je ne suis plus que mandataire du peuple,

et c'est en cette qualité que je vais parler. Il ne peut exister de

constitution que celle qui sera textuellement, nominativement, acceptée

par la majorité des assemblées primaires. Ces vains fantômes de

dictature dont on voudrait effrayer le public, dissipons-les; disons

qu'il n'y a de constitution que celle qui est acceptée du peuple.

Jusqu'ici, on l'a agité, il fallait l'éveiller contre les tyrans.

Maintenant que les lois sont aussi terribles contre ceux qui les

violeraient que le peuple l'a été en foudroyant la tyrannie, qu'elles

punissent tous les coupables, abjurons toute exagération, déclarons que

_toute propriété territoriale et industrielle sera éternellement

maintenue_.

Cette déclaration répondait si merveilleusement aux paroles du roi de

Prusse à Verdun et aux craintes de la France, qu'elle fut couverte

d'applaudissements, quoiqu'elle vînt de celui que l'on regardait comme

le chef des septembriseurs.

Et, en effet, la crainte générale n'était pas le massacre. Chacun savait

bien que, dans ce cas, organiser la défense serait chose facile. Non, la

crainte générale était qu'on ne reprît les biens des émigrés, et que

l'on ne déclarât nuls les ventes et les achats.

Le peuple français avait admirablement compris le mot _révolution_. Il

l'avait décomposé, il savait qu'il voulait dire: Propriété facile, à bon

marché, à la portée de tous, un toit pour le pauvre, un foyer pour le

vieillard, un nid pour la famille.

Au milieu des bravos suscités par cette promesse de l'Adamastor de la

Chambre, deux voix protestèrent.

--J'eusse mieux aimé, dit Cambon, que Danton se bornât à sa première

proposition, c'est-à-dire qu'il établît seulement le droit que le peuple

a de voter sa constitution. Mais Danton est en opposition avec lui-même.

Quand la patrie est en danger, a-t-il dit, tout appartient à la patrie.

Qu'importe alors que la propriété subsiste si la personne périt!

Du groupe des girondins une voix, celle de Lassource, s'éleva:

--Danton, s'écria-t-il, en demandant que l'on consacre la propriété, la

compromet. Y toucher, même pour l'affermir, c'est l'ébranler. La

propriété est antérieure à la loi!

La Convention alla aux voix et les deux propositions de Danton furent

résumées ainsi:

1º Il ne peut y avoir de constitution que lorsqu'elle est acceptée par

le peuple;

2º La sûreté des personnes et des propriétés est sous la sauvegarde de

la nation.

Ce fut alors que Manuel se leva et dit, en étendant la main avec ce

geste qui commande l'attention et le silence:

--Citoyens, ce n'est pas tout! Vous avez consacré la souveraineté du

vrai souverain, _le peuple_; il faut le débarrasser de son faux

souverain, _le roi_.

À ces mots, une voix de droite s'écria:

--Le peuple seul doit juger.

Mais, à ces mots, Grégoire, l'évêque de Blois, se leva.

Grégoire avait eu une grande autorité dans la première assemblée où il

avait siégé. Il s'y était trouvé le chef du clergé populaire. La fusion

des ordres consommée, il avait été élu secrétaire à la presque

unanimité, avec Mounier, Sieyès, Lally-Tollendal, Clermont-Tonnerre et

Chapelier. Dans la Déclaration des droits de l'Homme, il fit inscrire

celle de ses devoirs, et le nom de Dieu; le premier il avait adhéré à la

constitution civile du clergé.

Les membres de la Constituante ne pouvaient être réélus à la

Législative. Grégoire alors s'était établi dans son diocèse et avait

publié ses lettres pastorales; enfin, à la presque unanimité encore, il

avait été nommé à la Convention.

On attendait avec impatience les paroles qui allaient sortir de sa

bouche dans cette grave question.

--Inutile d'attendre, dit-il; certes, personne ne proposera jamais de

conserver en France la race funeste des rois. Nous savons trop bien que

toutes les dynasties n'ont jamais été que des races dévorantes vivant de

chair humaine. Mais il faut pleinement rassurer les amis de la liberté;

il faut détruire ce talisman dont la force magique serait propre à

stupéfier encore bien des hommes. Je demande donc que, par une loi

solennelle, vous consacriez l'abolition de la royauté.

Au milieu des bravos et des cris frénétiques de toute l'Assemblée,

d'accord en principe sur ce point, le montagnard Bascle se leva:

--Je demande, dit-il, que l'on ne précipite rien et qu'on attende le

voeu du peuple.

Mais Grégoire, qui s'était rassis, se redressa à ces paroles, et, tirant

du plus profond de son coeur cette terrible phrase, il la jeta au

visage de son adversaire:

--Le roi est dans l'ordre moral ce que le monstre est dans l'ordre

physique.

Et, à l'instant même, d'un élan unanime, toute la salle s'écria:

--La royauté est abolie.

En ce moment, un homme dont la pâleur dénonçait la fatigue, les habits

un long voyage, le costume un représentant du peuple aux armées, entra

brusquement dans la salle, tenant entre ses bras trois drapeaux, deux

autrichiens et un prussien.

--Citoyens, s'écria-t-il l'oeil rayonnant d'enthousiasme, l'ennemi est

battu, la France est sauvée. Dumouriez et Kellermann vainqueurs vous

envoient ces drapeaux pris sur les vaincus. J'arrive à temps pour

entendre la grande voix de la Convention proclamer l'abolition de la

royauté. Place parmi vous, citoyens, car je suis des vôtres!

Et, sans répondre aux signes que lui faisait Danton pour venir prendre

place près de lui sur la Montagne, il alla s'asseoir, agitant son

chapeau aux plumes tricolores encore tout imprégnées de la fumée de la

bataille:

--Vive la République! cria-t-il, et qu'elle date sa naissance du jour

qui l'a consolidée: 21 septembre 1792.

* * * * *

Et en même temps on entendit le canon tonner. Il croyait ne tonner que

pour la victoire de Valmy, il tonnait en même temps pour l'abolition de

la royauté et la proclamation de la république.

Et, de même qu'en terminant le dernier chapitre nous nous sommes

inclinés devant ces hommes qui avaient sauvé militairement la France,

inclinons-nous devant ces autres hommes dont la mission était bien

autrement dangereuse et fut pour eux bien autrement mortelle.

Une seule fois j'ai été appelé à assister à un spectacle donné dans

cette salle des Tuileries où se tint cette formidable séance que nous

venons de rapporter, et tant d'autres qui en furent la suite et la

conséquence.

On jouait _le Misanthrope_ et _Pourceaugnac_.

On applaudissait ce double chef-d'oeuvre de Molière, qui présente les

deux faces de son auteur, le rire et les larmes.

Deux rois et deux reines étaient assis avec une foule de princes sur une

estrade et applaudissaient.

Et je me demandais comment les rois osaient entrer dans une pareille

salle, où la royauté avait été abolie, où la république avait été

proclamée, où tant de spectres sanglants secouaient leurs linceuls, sans

craindre que ce dôme, qui avait entendu les applaudissements du 21

septembre 1792, ne s'écroulât sur eux.

Oui, certes, nous devons beaucoup à ces hommes, à Molière, à Corneille,

à Racine, qui ont tant fait pour la gloire de la France, à laquelle ils

ont consacré leur génie.

Mais combien ne devons-nous pas plus à ces hommes qui ont prodigué leur

sang pour la liberté.

Les premiers ont fondé les principes de l'art.

Les autres ont consacré ceux du droit.

Sans les premiers nous serions encore ignorants peut-être; sans les

autres, à coup sûr, nous serions encore esclaves.

Et ce qu'il y a d'admirable dans ces hommes de 1792, c'est que tous

lavèrent dans leur propre sang leurs erreurs ou leurs crimes.

Je mets à part Marat, dont le couteau de Charlotte Corday a fait

justice, et qui n'était d'aucun parti.

Les girondins, qui causèrent la mort du roi, furent punis de cette mort

par les cordeliers.

Les cordeliers furent punis de la mort des girondins par les

montagnards.

Les montagnards furent punis de la mort des girondins par les hommes de

thermidor.

Enfin ceux-ci se détruisirent entre eux.

Ce qu'ils ont fait de mal, ils l'ont emporté dans leurs tombes

sanglantes.

Ce qu'ils ont fait de bon est resté.

Et tous, malgré leurs erreurs, leurs fautes, leurs crimes mêmes, étaient

de grands citoyens, d'ardents amis de la patrie; leur amour jaloux pour

la France les aveugla, ce fut cet amour frénétique qui en fit des

Orosmane et des Othello politiques: ils haïrent et tuèrent parce qu'ils

aimaient.

Mais, parmi ces sept cent quarante-cinq hommes, pas un traître, pas un

concussionnaire. Rien de lâche en eux. Fondateurs de la république, ils

l'avaient dans le coeur. La république, c'était leur foi, c'était leur

espoir, c'était leur déesse. Elle montait avec eux dans la charrette,

elle les soutenait dans le douloureux trajet de la Conciergerie à la

place de la Révolution. C'était elle qui les faisait sourire jusque sous

le couteau.

Le dix thermidor, elle ne voulut point descendre de l'échafaud et fut

guillotinée entre Saint-Just et Robespierre.

Et voilà ce à quoi je pensais, voilà ce que je voyais comme à travers un

nuage dans cette salle des Tuileries où des rois et des reines,

inintelligents du passé et insoucieux de l'avenir, applaudissaient ces

deux excellents comédiens que l'on appelait Mlle Mars et Monrose.

Notre récit serait incomplet si, le lendemain de ce grand jour que nous

venons de faire apparaître rayonnant dans le lointain de notre histoire,

nous ne suivions pas Jacques Mérey retournant près de Dumouriez, portant

des instructions secrètes de Danton.

Jacques Mérey avait été absent trois jours; à son retour à

Sainte-Menehould, il ne trouva rien de changé: les Français, faisant

toujours face à la France, semblaient l'envahir; les Prussiens, lui

tournant le dos, semblaient la défendre.

Les instructions de Danton étaient précises:

Tout faire pour que les Prussiens abandonnassent la France, et, en

abandonnant matériellement la France, abandonnassent moralement le roi.

En somme, la bataille de Valmy n'était qu'un échec; ce n'était point une

bataille, mais une canonnade; comme nous l'avons dit, les Prussiens y

avaient perdu douze ou quinze cents hommes, nous sept à huit cents.

Les Prussiens n'étaient nullement entamés matériellement; démoralisés,

oui.

Les deux armées comptaient un nombre à peu près égal de combattants,

soixante-dix à soixante-quinze mille hommes; mais celle des coalisés

était dans un état déplorable.

Les escarmouches sur le front de l'armée n'amenaient aucun résultat, et

il avait été convenu d'un commun accord de les cesser; mais Dumouriez

avait détaché toute sa cavalerie dans les environs: il avait lancé tous

ses cavaliers à cette chasse des vivres dont nos soldats se faisaient un

plaisir et qui amenait l'abondance dans notre camp tout en poussant la

famine dans le camp prussien.

L'armée coalisée perdait deux ou trois cents hommes par jour de la

dysenterie.

Cependant Sa Majesté Frédéric-Guillaume tint bon pendant douze jours.

Mais nul n'était, dans toute cette armée composée d'éléments divers,

plus troublé que le roi de Prusse lui-même. Il y avait schisme dans son

camp, guerre civile dans sa tente, combat dans son coeur.

Le roi avait une maîtresse qu'il adorait. Les femmes n'aiment pas la

guerre; la comtesse de Lichtenau était à la tête du parti des

pacifiques; elle s'était avancée jusqu'à Spa et n'osait aller plus loin.

Elle craignait pour la vie de son royal amant, bien plus encore pour son

coeur; les fêtes qu'on lui avait données à Verdun, ces vierges voilées

qui avaient été au-devant de lui avec des fleurs et des dragées,

n'étaient aucunement rassurantes. On voile souvent les vilains visages;

mais plus souvent encore les beaux. Elle écrivait au roi des lettres

désespérées.

En échange, la nouvelle de l'échec de Valmy avait été reçue par le parti

de la paix avec autant de joie que la trahison de Verdun avait causé de

terreur. Brunswick, qui prenait ses soixante-huit ans, voyant que la

campagne de France ne serait point, comme il l'avait cru, précisément

une promenade militaire, aspirait au repos et à son duché, loin de se

douter encore que son fameux manifeste les lui ferait perdre tous les

deux. Le roi, de l'avis de Brunswick et des pacifistes, n'était plus

retenu que par un certain respect humain. À toutes les observations des

uns et des autres, et même de sa maîtresse, il répondit:

--Mais la cause des rois, mais la liberté de Louis XVI! c'est une

affaire d'honneur qu'un roi ne saurait abandonner sans une suprême

honte.

Puis, il faut le dire, les nouvelles arrivaient désastreuses pour la

coalition. Le 21 septembre, abolition de la royauté et proclamation de

la république; le 24, Chambéry ouvre ses portes; le 29, c'est Nice: la

république, comme le Nil, commençait à déborder sur le monde pour le

fertiliser.

Vers les derniers jours de septembre, le malaise devint intolérable dans

l'armée des coalisés. Frédéric-Guillaume, que l'empereur d'Autriche et

l'impératrice Catherine attendaient à la table splendide où ils

dévoraient la Pologne, n'avait pas de quoi manger dans son camp.

Dumouriez lui envoya douze livres de café, c'est tout ce qu'il en avait

lui-même.

Ces douze livres de café furent le prétexte des accusations qui

s'élevèrent contre Dumouriez, et, il faut le dire aussi, la seule

preuve.

Aux propositions faites par les premiers parlementaires envoyés,

Dumouriez avait répondu au nom de l'Assemblée:

--Les Français ne traiteront avec l'ennemi que lorsqu'il sera sorti de

France.

Mais les instructions secrètes que rapportait Jacques Mérey étaient loin

d'avoir cette rudesse toute romaine:

Remporter une victoire moins glorieuse, mais aussi importante que celle

de Valmy, sans combattre;

Ne pas pousser l'ennemi à un de ces désespoirs qui nous ont valu Crécy

et Poitiers;

Reconduire l'armée prussienne avec tous les honneurs de la guerre, mais

enfin la reconduire jusqu'à la frontière;

Constater bien clairement que Frédéric-Guillaume, en abandonnant la

cause de Louis XVI, abandonnait la cause des rois; au lieu de mettre

obstacle à la retraite des Prussiens, leur donner toute facilité de

l'opérer.

Enfin, le 1er octobre, les Prussiens, ne pouvant tout à la fois

résister à l'épidémie et à la disette, commencèrent à décamper.

Ils firent une lieue ce jour-là, une lieue le lendemain, mais enfin

c'étaient deux lieues en arrière.

Le 30 septembre, une entrevue avait eu lieu entre Kellermann et

Brunswick.

Brunswick avait deviné le plan de Dumouriez, mais Kellermann, esprit

moins délié, ne l'avait pas compris.

Kellermann tenait absolument à poser les bases d'un arrangement.

Brunswick l'évitait; il trouvait qu'il avait bien assez écrit comme

cela.

Trop peut-être!

--Mais, insista Kellermann, comment tout cela finira-t-il?

--Rien de plus simple, répondit Brunswick; nous nous en retournerons

chacun chez nous, comme les gens de la noce.

--D'accord, dit Kellermann. Mais qui payera les frais de la noce? Il me

semble que l'empereur, qui a attaqué le premier, nous doit bien les

Pays-Bas pour indemniser la France.

--Quant à cela, la chose ne nous regarde en rien; c'est l'affaire des

plénipotentiaires.

Et, comme nous l'avons dit, la retraite commença le lendemain.

La retraite fut un échange de bons procédés. Dillon seul, qui

n'approuvait pas cette manière de faire la guerre, se fit donner deux ou

trois fois sur les ongles en voulant serrer l'ennemi de trop près.

L'ennemi, on le caressait, on le choyait, on lui donnait du pain et du

vin pour qu'il eût la force de gagner plus vite la frontière.

Verdun fut abandonné le 14, Longwy le 22.

Enfin, le 26 octobre, le dernier Prussien vivant repassait la frontière.

L'armée coalisée laissait trente-cinq mille morts pour engraisser les

plaines de la Champagne.

XXIX

Une soirée chez Talma

Le 25 octobre de la même année, il y avait double fête, au théâtre des

Variétés du Palais-Royal, où Monvel avait engagé nos meilleurs artistes,

un peu effarouchés par les premiers événements de la révolution.

Mlle Amélie-Julie Candeille, qui était la maîtresse de Vergniaud,

donnait la première représentation de sa pièce de _la Belle Fermière_,

où elle jouait le rôle principal, et Dumouriez, le vainqueur de Valmy,

devait venir au théâtre.

Enfin, après la représentation, artistes, comédiennes, auteurs et hommes

politiques devaient se rencontrer chez Talma, dans la petite maison de

la rue Chantereine qu'il venait d'acheter, et où il donnait une de ces

soirées, moitié bal, moitié bel esprit, où l'on dansait et où l'on

disait des vers.

Dumouriez était arrivé depuis quatre jours à Paris avec Jacques, chez

lequel il avait trouvé un homme qui lui convenait sous tous les

rapports.

L'oeil loyal et profond du docteur l'inquiétait bien de temps en

temps, en ce qu'il plongeait jusqu'au fond de sa poitrine, comme s'il

n'était pas entièrement convaincu du dévouement de Dumouriez à la

République; mais sous ce rapport il avait affaire à forte partie;

d'ailleurs les faits étaient là pour démentir les soupçons.

On accusait Dumouriez d'avoir été un peu trop courtois pour les

Prussiens en retraite; mais Jacques Mérey savait d'où lui en était venu

l'ordre, puisque cet ordre c'était lui-même qui l'avait transmis.

Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux · 第 18 / 33 段