nuit close à l'entrée du défilé, et Jacques à six heures et demie. Les
premiers coups de canon de Charot, qui amenait avec lui deux pièces de
campagne, devaient servir de signal à Mérey pour charger.
Mérey eut donc le temps de changer d'habits et de prendre un bain avant
de se remettre en route, et, à six heures et demie, avec son costume de
représentant, un fusil de munition à la main, il prit la tête de la
colonne.
Le duc de Chartres avait demandé à être de l'expédition. Mais Dumouriez
lui avait dit en riant:
--Patience, patience, monseigneur; attendez une belle bataille à la
lumière du soleil, les combats de nuit ne vont pas aux princes du sang.
Puis il avait ajouté à voix basse:
--Surtout quand ils sont aptes à succéder!
À huit heures, Mérey et ses cinq cents hommes voyaient à un quart de
lieue, à travers les arbres, les feux des bivouacs qui coupaient la
forêt sur toute la ligne du défilé, mais qui se groupaient plus nombreux
autour du village de Longwée où était le quartier général du prince de
Ligne.
Chaque soldat posa son sac à terre, s'assit sur son sac, mangea un
morceau de pain, but une goutte d'eau-de-vie, et plein d'impatience
attendit.
Vers dix heures, on entendit les premiers coups de fusil échangés entre
les avant-postes autrichiens et l'avant-garde française.
Puis, dix minutes après, le grondement du canon annonça que l'artillerie
venait de se mêler de la partie.
Dès les premiers coups de fusil, la petite colonne conduite par Jacques
avait vu un grand trouble se manifester sur toute la ligne du défilé; on
voyait à la lueur des feux les soldats saisir leurs armes et courir du
côté de l'attaque.
Jacques avait toutes les peines du monde à maintenir ses hommes, mais
ses instructions étaient précises: ne pas donner avant le premier coup
de canon.
Ce premier coup de canon tant attendu se fit enfin entendre. Les soldats
saisirent leurs fusils et, Jacques Mérey à leur tête, s'élancèrent.
--À la baïonnette! cria Jacques Mérey. Ne faites feu qu'au dernier
moment!
Et tous s'élancèrent à ce cri magique de «Vive la nation!» qui, répété
par l'écho de la forêt, eût pu faire croire aux Autrichiens et aux
émigrés qu'il était poussé par dix mille voix.
Mais, pour combattre contre la France, les émigrés n'en étaient pas
moins braves. Le cri de «Vive le roi!» répondit au cri de «Vive la
nation!» Et, pareille à un tourbillon, une charge de cavalerie, conduite
par un homme de trente à trente-cinq ans, portant l'uniforme de colonel
autrichien, habit blanc, pantalon rouge, ceinture d'or, descendit du
haut de la colline où le village était situé.
--Feu à vingt pas, et recevez les survivants sur vos baïonnettes!
Puis, d'une voix qui fut entendue de tous:
--À moi l'officier! cria-t-il.
Et, se plaçant au milieu du chemin, à la tête de la colonne, il attendit
que les premiers cavaliers fussent à vingt pas de lui, ajusta
l'officier, et fit feu.
Cinq cents coups de fusil accompagnèrent le sien.
Chacun s'était posté le plus commodément possible pour tirer; chacun
avait visé à la lueur du feu des bivouacs. La chaussée ne permettait à
la cavalerie de charger que sur huit hommes de front; mais les balles,
en se croisant, avaient plongé des deux côtés dans les rangs; plus de
cent chevaux et de deux cents cavaliers tombèrent.
Quant à l'officier, emporté par le galop de son cheval, il vint rouler
auprès de Jacques Mérey, tué roide d'une balle au milieu de la poitrine.
La chaussée était tellement obstruée de cadavres d'hommes et de chevaux,
que les derniers rangs ne purent franchir la barricade sanglante qui
venait de se lever entre eux et les patriotes.
Quelques-uns des survivants, échappés au massacre, vinrent se jeter sur
les baïonnettes et furent tués ou pris.
--Rechargez! cria Mérey, et feu à volonté!
Les patriotes rechargèrent leurs fusils, et, s'élançant sous bois de
chaque côté de la chaussée, ce que ne pouvaient faire les cavaliers, ils
les poursuivirent en les fusillant. Quant à ceux qui étaient démontés,
c'était l'affaire de la baïonnette; tous se défendaient avec
acharnement, d'abord parce qu'ils étaient tous braves, ensuite parce
qu'ils savaient que tout prisonnier émigré était un homme fusillé.
Donc ils aimaient mieux en finir sur le champ de bataille que dans les
fossés d'une citadelle ou contre un vieux mur.
Au reste, on entendait le canon de Charot qui se rapprochait, indication
sûre que les Autrichiens battaient en retraite; ils avaient fait la même
faute: la Croix-aux-Bois prise, ils ne l'avaient pas fait garder par un
nombre d'hommes assez considérable.
Les fuyards arrivèrent sur les derrières de la colonne autrichienne,
annonçant que l'armée était coupée, que le corps des émigrés était aux
trois quarts exterminé, et que son chef, le prince de Ligne, avait été
tué par le premier coup de fusil qui avait été tiré.
Le désordre se mit dans les rangs des Autrichiens et des émigrés; chacun
se jeta dans les bois, tirant de son côté. La résistance cessa ou à peu
près; trois ou quatre cents Autrichiens furent tués, autant pris; deux
cent cinquante émigrés restèrent sur le champ de bataille.
Quelques-uns, après une résistance désespérée, furent conduits à
Dumouriez.
Quant à Jacques Mérey, à peine le combat avait-il cessé qu'il songea aux
blessés. Les ambulances étaient encore mal organisées à cette époque, ou
plutôt elles ne l'étaient pas du tout. Craignant quelque retour offensif
de l'ennemi, il fit réunir tous les chevaux sans maître que l'on put
trouver, y compris celui du prince de Ligne, que l'on reconnut à sa
housse et à ses fontes brodées d'or, et les employa à transporter les
blessés à Vouziers, où il établit le quartier général de ses malades,
laissant à un plus ambitieux que lui le soin de porter la nouvelle de la
victoire au général en chef.
Jacques Mérey ordonna que les Autrichiens fussent amenés avec des soins
égaux à ceux qui étaient accordés aux Français; et, couchés dans les
mêmes chambres, ils recevaient les mêmes soins.
Mais, à peine l'ambulance était-elle installée, à peine les premiers
pansements étaient-ils faits, que le canon se fit entendre de nouveau,
et cette fois en se rapprochant de Vouziers, ce qui indiquait que
c'était le général Charot qui à son tour battait en retraite.
En effet, au bout de deux heures, quelques-uns de ces hommes qui
semblent avoir des ailes aux pieds pour annoncer les catastrophes
arrivèrent à Vouziers, se disant suivis du corps d'armée du général
Charot qui battait en retraite.
Clerfayt, comprenant l'importance de la position de la Croix-aux-Bois,
était accouru au canon avec les trente mille hommes qui lui restaient,
et, avec ces trente mille hommes, il avait renversé tout ce qui
s'opposait à son passage.
On annonça à Jacques Mérey qu'un des soldats qui avaient combattu sous
lui avait à lui remettre divers objets précieux qu'il ne voulait
remettre à personne. Il fit venir l'homme; c'était un caporal. Il avait
fouillé le chef des émigrés, avait trouvé sur lui une bourse contenant
cent vingt louis, un portefeuille dans lequel était une lettre commencée
pour sa femme, une montre enrichie de diamants et plusieurs bagues
précieuses.
Il apportait le tout au docteur, sous ce prétexte tout militaire que,
puisque c'était lui qui avait tué le prince, c'était lui qui en devait
hériter.
--Mon ami, lui dit Jacques Mérey, je ne me crois aucun droit à tous ces
objets, et cependant, comme ils sont entre mes mains, voilà à mon avis
ce qu'il faut en faire: il faut faire venir des médecins de Mézières, de
Sedan, de Rethel, de Reims et de Sainte-Menehould, accepter le
dévouement de ceux qui seront riches, et payer les soins de ceux qui
seront pauvres avec les cent vingt louis du prince de Ligne. Es-tu de
cet avis?
--Parfaitement, citoyen représentant.
--Comme le prince de Ligne n'est point un émigré, mais un prince de
Hainaut, et que ses biens ne sont pas confisqués, mon avis est encore
qu'il faut remettre le portefeuille, la montre et les bijoux trouvés sur
lui au général Dumouriez; il les fera passer à sa femme, qui, quoi que
tu en dises, a encore plus de droits à son héritage que moi.
--C'est encore juste, dit le caporal.
--Enfin, continua Jacques, comme il ne faut pas t'ôter aux yeux de qui
de droit le mérite de ta belle action, c'est toi qui porteras au
général, avec une lettre de moi, le portefeuille, la montre et les
bijoux. Après quoi, aussi vite que possible, tu me rapporteras ici la
réponse du général, et, comme il faut que cette réponse arrive le plus
tôt possible, tu prendras le cheval du prince, que je regarde comme ma
propriété, et tu diras au général que je le prie, pour l'amour de moi,
de le mettre dans ses écuries.
Quatre heures après, le caporal était de retour sur un cheval que
Dumouriez envoyait à Jacques Mérey en échange du sien.
Il était porteur d'une lettre de Dumouriez qui ne contenait que ces
mots:
_Venez vite: j'ai besoin de vous._
DUMOURIEZ.
--Eh bien! dit-il au soldat, tu as l'air content, mon brave.
--Je crois bien, répondit celui-ci: le général m'a fait sergent et m'a
donné sa propre montre.
Et il montra à Jacques Mérey la montre que lui avait donnée Dumouriez.
--Bon, dit en riant Jacques, elle est d'argent.
--Oui, répondit le soldat; mais les galons sont d'or!
XXVII
Kellermann
Jacques Mérey trouva Dumouriez calme, quoique la situation fût presque
désespérée.
Charot, au lieu de se retirer sur Grand-Pré, avait été prévenu et
s'était retiré sur Vouziers.
Dumouriez, avec ses quinze mille hommes, se trouvait séparé de Charot,
qui était, comme nous l'avons dit, à Vouziers, et de Dubouquet, qui
était au Chêne Populeux, par les trente mille hommes de Clerfayt.
Le général en chef écrivait.
Il donnait l'ordre à Beurnonville de hâter sa marche sur Rethel, où il
n'était pas encore et où il eût dû être le 13; à Charot et à Dubouquet
de faire leur jonction et de marcher sur Sainte-Menehould.
Enfin, il écrivait une dernière lettre à Kellermann, dans laquelle il le
priait, quelques bruits qu'il entendît venir de l'armée, et si
désastreux que fussent ces bruits, de ne pas s'arrêter un instant et de
marcher sur Sainte-Menehould.
Il chargea des deux premières lettres ses deux jeunes hussards, qui,
connaissant le pays et admirablement montés, pouvaient en quatre ou cinq
heures atteindre Alligny par un détour; il leur ordonna de prendre deux
chemins différents, afin que si l'un des deux était arrêté en route,
l'autre suppléât.
Tous deux partirent.
Alors, prenant Jacques Mérey à part:
--Citoyen Jacques Mérey, lui dit-il, depuis deux jours vous nous avez
donné de telles preuves de patriotisme et de courage, et de votre côté
vous m'avez vu agir si franchement, qu'il ne peut plus y avoir entre
nous ni doutes ni soupçons.
Jacques Mérey tendit sa main au général.
--À qui avez-vous besoin que je réponde de vous comme de moi-même?
dit-il.
--Il n'est pas question de cela. Vous allez prendre mon meilleur cheval
et vous rendre au-devant de Kellermann; vous ne lui parlerez pas en mon
nom, le vieil Alsacien est blessé d'avoir été mis sous les ordres d'un
plus jeune général que lui, voilà pourquoi il ne se presse pas d'obéir;
mais vous lui parlerez au nom de la France, notre mère à tous; vous lui
direz que la France, les mains jointes, le supplie de faire sa jonction
avec moi; une fois sa jonction faite, je lui abandonnerai le
commandement s'il le désire, et je servirai sous lui comme général,
comme aide de camp, comme soldat. Kellermann, très brave, est en même
temps prudent jusqu'à l'irrésolution: il ne doit être qu'à quelques
lieues d'ici. Avec ses 20 000 hommes, il passera partout; trouvez-le,
amenez-le. Dans mon plan, je lui réserve les hauteurs de Gizaucourt;
mais qu'il se place où il voudra, pourvu que nous puissions nous donner
la main. Voilà mon plan: Dans une heure, je lève le camp; je m'adosse à
Dillon, que je laisse aux Islettes. Je rallie Bournonville et mes vieux
soldats du camp de Maulde, cela me fait 25 000 hommes; les 6 000 hommes
de Charot et les 4 000 de Dubouquet me font 35 000 hommes; les 20 000 de
Kellermann, 55 000. Avec 55 000 soldats gais, alertes, bien portants, je
ferai tête, s'il le faut, à 80 000 hommes. Mais il me faut Kellermann.
Sans Kellermann, je suis perdu et la France est perdue. Partez donc, et
que le génie de la nation vous mène par la main!
Une heure après, en effet, Dumouriez recevait un parlementaire prussien
qu'il promenait par tout le camp de Grand-Pré; mais le parlementaire
était à peine à Chevières, qu'il faisait décamper et marcher en silence,
ordonnant de laisser tous les feux allumés.
L'armée ignorait que le défilé de la Croix-aux-Bois avait été forcé.
Elle ignorait le motif de cette marche et croyait faire un simple
changement de position. Le lendemain, à huit heures du matin, on avait
traversé l'Aisne et l'on s'arrêtait sur les hauteurs d'Autry.
Le 17 septembre, après deux de ces paniques inexplicables qui
éparpillent une armée comme un tourbillon fait d'un tas de feuilles
sèches, tandis que des fuyards couraient annoncer à Paris que Dumouriez
était passé à l'ennemi, que l'armée était vendue, Dumouriez entrait à
Sainte-Menehould avec son armée en excellent état; il y était accompagné
par Dubouquet, Charot et Beurnonville, et il écrivait à l'Assemblée
nationale:
_J'ai été obligé de quitter le camp de Grand-Pré, lorsqu'une
terreur panique s'est mise dans l'armée; dix mille hommes ont fui
devant quinze cent hussards prussiens. La perte ne monte pas à plus
de cinquante hommes et quelques bagages._
_Tout est réparé. Je réponds de tout!_
Pendant ce temps, Jacques Mérey courait après Kellermann.
Il ne le rejoignit que le 17, vers cinq heures du matin, à Saint-Dizier.
En apprenant le 17 l'évacuation des défilés, il s'était mis en retraite.
Ce qu'avait prévu Dumouriez serait arrivé s'il n'avait eu l'idée
d'envoyer Jacques Mérey à Kellermann.
Jacques Mérey lui expliqua tout comme eût pu le faire le stratégiste le
plus consommé. Il lui raconta tout ce qui était arrivé, lui fit toucher
du doigt les ressources infinies du génie de Dumouriez; il lui dit
quelle gloire ce serait pour lui de participer au salut de la France, et
il lui dit tout cela en allemand, dans cette langue rude qui a tant de
puissance sur le coeur de ceux qui l'ont bégayée tout enfant.
Kellermann, convaincu, donna l'ordre de la retraite et le lendemain
celui de marcher sur Gizaucourt.
Le 19 au soir, Jacques Mérey entrait au galop dans la ville de
Sainte-Menehould, et entrait chez Dumouriez en criant:
--Kellermann!
Dumouriez leva les yeux au ciel et respira.
Il avait vu pendant toute la journée les Prussiens venir, par le
passage de Grand-Pré, occuper les collines qui sont au-delà de
Sainte-Menehould et le point culminant de la route.
Le roi de Prusse s'était logé à une mauvaise auberge appelée l'_Auberge
de la Lune_, ce qui fit donner à son campement, ou plutôt à son bivouac,
le nom de _Camp de la Lune_, nom que cette hauteur porte encore
aujourd'hui.
Chose étrange! l'armée prussienne était plus près de Paris que l'armée
française, l'armée française plus près de l'Allemagne que l'armée
allemande.
Le 20 au matin, Dumouriez sortit de Sainte-Menehould pour aller prendre
sa position de bataille, et fut tout étonné de voir les hauteurs de
Gizaucourt dégarnies et celles de Valmy occupées.
Y avait-il erreur, ou Kellermann, forcé d'obéir, avait-il voulu au moins
prendre une position de son choix?
Par malheur, sa position était mauvaise pour la retraite. Il est vrai
qu'elle était bonne pour le combat. Seulement, il fallait vaincre.
Battu, Kellermann était obligé de faire passer son armée par un seul
pont; à droite ou à gauche, des marais à enfoncer jusqu'au cou si l'on
essayait de se replier.
Mais, pour le combat, nous le répétons, la position était belle et
hardie.
Le matin, de la fenêtre de l'_Auberge de la Lune_, le roi de Prusse
regarda avec sa lunette la position des deux généraux.
Puis, après avoir bien regardé, il passa la lunette à Brunswick.
Brunswick examina à son tour.
--Qu'en pensez-vous? demanda le roi de Prusse.
--Ma foi! sire, dit Brunswick en secouant la tête, je pense que nous
avons devant nous des gens qui veulent vaincre ou mourir.
--Mais, en effet, dit le roi en indiquant Valmy, il me semble que ce
n'est pas là, comme nous l'avait dit M. de Calonne, une armée de
_vagabonds_, de _tailleurs_ et de _savetiers_.
--Décidément, dit Brunswick en rendant au roi sa lunette, je commence à
croire que la Révolution française est une chose sérieuse.
En ce moment, un brouillard commença de flotter dans l'air et de se
répandre dans la plaine, cachant l'une à l'autre chacune des trois
armées.
Mais l'instant d'éclaircie avait suffi à Dumouriez pour juger la
position de Kellermann.
Si Clerfayt et ses Autrichiens s'emparaient du mont Yron, placé derrière
Valmy, ils canonnaient de là Kellermann, qui, ayant les Prussiens en
tête et les Autrichiens en queue, ne pouvait recevoir de lui aucun
secours. Il envoya donc le général Steingel avec 4 000 hommes pour
occuper le mont Yron, qui n'était occupé que par quelques centaines
d'hommes qui ne pouvaient résister.
Puis il ordonna à Beurnonville d'appuyer Steingel avec seize bataillons.
Enfin, il dépêcha Charot avec neuf bataillons et huit escadrons pour
occuper Gizaucourt.
Mais Charot s'égara dans le brouillard et alla se heurter à Kellermann,
auquel il demanda ses ordres, et qui, déjà embarrassé de ses vingt mille
hommes sur son promontoire de Valmy, le renvoya à Dumouriez.
Dumouriez le renvoya à Gizaucourt; mais Brunswick, de son côté, avait
reconnu la faute que l'on avait commise en n'occupant pas tout d'abord
ce village, qui offrait une position aussi avantageuse que le mont de la
Lune, et l'avait fait occuper.
Vers onze heures, le brouillard se leva. Dumouriez, avec son état-major
si leste et si élégant, traversa la plaine de Dammartin-la-Planchette à
Valmy, alla serrer la main de Kellermann, honneur qu'il rendait à son
doyen d'âge, puis, sous prétexte de communiquer avec lui, il lui laissa,
avec le titre de son officier d'ordonnance, le jeune duc de Chartres.
Puis, tout bas à celui-ci:
--C'est ici, dit-il, que sera le danger; c'est ici que vous devez être.
Arrangez-vous de manière à être remarqué.
Le jeune prince sourit, serra la main de Dumouriez.
Il n'avait pas besoin de cette recommandation.
Quelque temps avant que le brouillard eût disparu, les Prussiens, qui
avaient une batterie de soixante pièces de canon braquées sur Valmy,
sachant que les Français ne pouvaient bouger de là, commencèrent le feu.
Tout à coup, nos jeunes soldats entendirent éclater un tonnerre, et en
même temps un ouragan de fer s'abattit sur eux.
Ils commençaient leur éducation militaire par la chose la plus
difficile: recevoir sans bouger le feu de l'ennemi.
Nos artilleurs répondaient, c'est vrai; mais leurs boulets à eux
portaient-ils? Au reste, c'est ce qu'ils verraient bientôt, le
brouillard s'enlevait doucement et se dissipait peu à peu.
Quand le brouillard eut disparu tout à fait, les Prussiens virent
l'armée française à son poste, pas un homme n'avait bougé.
En ce moment où la lumière du soleil reparut comme pour voir cette
grande lutte de laquelle dépendait le destin de la France, les obus des
Prussiens, mieux dirigés, tombèrent sur deux caissons qui éclatèrent; il
en résulta un peu de trouble. Kellermann mit son cheval au galop pour
juger lui-même de l'importance de l'accident. Un boulet atteignit le
cheval à la poitrine, à 25 centimètres du genou du général: l'homme et
l'animal roulèrent dans la poussière. Un instant on les crut tués tous
deux; mais Kellermann se releva avec une ardeur toute juvénile, monta
sur un cheval qu'on lui amenait, refusant celui du duc de Chartres qui
avait mis pied à terre et qui lui offrait le sien. Mais, lorsqu'il
arriva sur le lieu de la catastrophe, le calme était déjà rétabli.
Brunswick, voyant que, contre toute attente, cette prétendue armée de
vagabonds, de tailleurs et de savetiers recevait la mitraille avec le
calme de vieux soldats, pensa qu'il fallait en finir et ordonna de
charger. Entre onze heures et midi, il forma trois colonnes qui reçurent
l'ordre d'enlever le plateau de Valmy.
Kellermann voit les colonnes se former, donne le même ordre, mais
seulement ajoute:
--Ne pas tirer; attendre les Prussiens à la baïonnette.
Du camp de la Lune à Valmy, il y a à peu près deux kilomètres; le
terrain, pendant un quart de kilomètre, descend par une pente douce;
puis, pendant trois quarts de kilomètre à peu près, on coupe en travers
une petite vallée, on arrive à un ressaut de terrain, puis, au bout de
deux cents pas, se présente la montée assez abrupte de Valmy.
Il y eut un moment de silence pendant lequel on n'entendit que le
tambour prussien battant la charge; les trompettes de la cavalerie qui
accompagnaient les colonnes pour les soutenir se taisaient. Le roi de
Prusse et Brunswick, appuyés au mur de l'auberge, leur lunette à la
main, ne perdaient pas un détail.
Pendant ce moment de silence, les trois colonnes prussiennes étaient
descendues et commençaient de franchir l'espace intermédiaire.
Brunswick et le roi de Prusse ne perdaient pas de vue le plateau de
Valmy; ils virent les vingt mille hommes de Kellermann, les six mille
hommes de Steingel et les trente mille hommes de Dumouriez mettre leurs
chapeaux au bout de leurs fusils et faire retentir la vallée d'un seul
cri, du cri tonnant de «Vive la nation!»
Puis le canon commença de gronder. Seize grosses pièces du côté de
Kellermann, trente pièces du côté de Dumouriez; Kellermann serrant les
Prussiens en tête, Dumouriez les brisant en flanc.
Et, dans chaque intervalle des détonations de l'artillerie, les chapeaux
toujours agités au bout des baïonnettes, et l'éternel cri de «Vive la
nation!»
Brunswick repoussa avec colère les canons de sa lunette les uns dans les
autres.
--Eh bien? demanda le roi de Prusse.
--Il n'y a rien à faire contre de pareils hommes, dit Brunswick; ce sont
des fanatiques.
Les Prussiens montaient toujours, fermes et sombres; chaque volée de
Kellermann plongeait en profondeur et traçait de longs sillons dans les
rangs; chaque volée de Dumouriez coupait les lignes par des vides
immenses; les lignes flottaient un instant, puis se remplissaient de
nouveau, et le mouvement de progression continuait.
Mais, arrivé au ressaut de terrain que nous avons indiqué, c'est-à-dire
à un tiers de portée de canon de Valmy, il sembla qu'une barrière de fer
et de feu, que personne ne peut franchir, venait de s'élever; les vieux
soldats de Frédéric s'y entassaient par monceaux; mais, comme aux flots,
Dieu criait:
--Vous n'irez pas plus loin!
Et ils n'allèrent pas plus loin; ils n'eurent pas l'honneur d'aborder
nos jeunes soldats. Brunswick frémissant ordonna d'arrêter un massacre
inutile: à quatre heures, il fit sonner la retraite. La bataille était
gagnée.
L'ennemi venait de faire son premier pas en arrière; la France était
sauvée.
Le jeune duc de Chartres n'avait rien fait et n'avait rien pu faire de
remarquable. Il était resté bravement au milieu du feu. C'est tout ce
que lui demandait Dumouriez, et cela suffisait à ce que son nom fût dans
le bulletin de la bataille.
* * * * *
Que l'on ne s'étonne pas que celui qui écrit ces lignes s'étende avec
une si profonde vénération sur tous les détails de notre grande, de
notre sainte, de notre immortelle Révolution; ayant à choisir entre la
vieille France, à laquelle appartenaient ses aïeux, et la France
nouvelle, à laquelle appartenait son père, il a opté pour la France
nouvelle; et, comme toutes les religions raisonnées, la sienne est
pleine de confiance et de foi.
J'ai visité cette longue ligne qui s'étend du camp de la Lune à ce
ressaut que ne purent franchir les Prussiens. J'ai gravi la colline de
Valmy, véritable _Scala santa_ de la Révolution, que tout patriote
devrait monter à genoux. J'ai baisé cette terre sur laquelle, pendant
une de ces journées qui décident des destins du monde, battirent tant de
vaillants coeurs et où le vieux Kellermann, l'un des deux sauveurs de
la patrie, voulut que le sien fût enterré.
Puis je me relevai en disant avec fierté:
--Là aussi était mon père, venu du camp de Maulde comme simple
brigadier, avec Beurnonville.
Un an après, il était général de brigade.
Un an après, il était général en chef.
XXVIII
Les hommes de la Convention