de mon plan? Outre que l'on ne recule pas, outre que l'on ne se réduit
pas à la Marne comme dernière ligne de défense, on fait perdre à
l'ennemi un temps précieux, on l'oblige à rester dans la Champagne
pouilleuse, sur un sol désolé, fangeux, stérile, insuffisant à la
nourriture d'une armée; on ne lui cède pas un pays riche et fertile où
il pourrait hiverner. Si l'ennemi, après avoir perdu quelques jours
devant la forêt, veut la trouver, il y rencontre Sedan et toute la ligne
des places fortes des Pays-Bas; remonte-t-il du côté opposé, il trouve
Metz et l'armée de Kellermann. Kellermann, moi et Galbaud réunissons
alors cinquante mille hommes, et à la rigueur nous pouvons livrer
bataille; d'ailleurs ne vois-tu pas que le ciel est d'intelligence avec
nous: une pluie constante, infatigable, tombe sur les Prussiens et les
mouille à fond; ils ont déjà trouvé la boue en Lorraine; vers Metz et
Verdun, la terre, d'après les rapports qui me sont faits, commence à se
détremper: la Champagne sera pour eux une véritable fondrière; les
paysans émigrent, les grains disparaissent comme si un tourbillon les
avait emportés; il ne restera plus pour l'ennemi que trois choses sur la
route: les raisins verts, la maladie et la mort.
--Bravo, général, cria Thévenot. Ah! voilà où je vous reconnais.
Jacques Mérey lui tendit la main. Il n'y avait point à se tromper à
l'enthousiasme qui brillait dans ses yeux.
--Général, lui dit-il, disposez de moi comme garde, comme soldat, mais
associez-moi d'une façon ou de l'autre à cette grande action qui va
sauver la France. Soyons vainqueurs d'abord, et je me charge d'être le
Grec de Marathon.
--Eh bien! fit Dumouriez, dites-nous vite ce que vous pensez des
passages qui traversent la forêt d'Argonne? Il n'y a pas un instant à
perdre, les fers de nos chevaux sont rouges.
Jacques Mérey se pencha sur la carte.
--Écoutez, Thévenot, dit Dumouriez, et ne perdez pas un mot de ce qu'il
va dire.
--Soyez tranquille, général.
Il y avait quelque chose de solennel, presque de sacré, dans ces trois
hommes qui, inclinés sur une carte, conspiraient l'honneur de la France
et le salut de trente millions d'hommes!
--Il y a, dit Jacques Mérey au milieu du plus profond silence, cinq
défilés dans la forêt d'Argonne. Suivez-les sous mon doigt. Le premier,
à l'extrémité du côté de Semuy, appelé le _Chêne Populeux_; le second, à
la hauteur de Sugny, appelé la _Croix-au-Bois_; le troisième, en face
Brécy, appelé _Grand-Pré_; le quatrième, en face Vienne-la-ville, appelé
la _Chalade_; le cinquième, enfin, qui n'est autre que la route de
Clermont à Sainte-Menehould, appelé les _Islettes_. Les plus importants
sont ceux de _Grand-Pré_ et des _Islettes_.
--Malheureusement aussi les plus éloignés de nous; aussi à ceux-là je me
porterai moi-même avec tout mon monde.
--Maintenant, dit Jacques Mérey, pour accomplir cette opération, vous
avez deux routes: l'une qui passe derrière la forêt et qui dérobe votre
marche à l'ennemi, l'autre qui passe devant et qui la lui révèle.
Dumouriez réfléchit un instant.
--Je passerai devant, dit-il; en nous voyant faire ce mouvement, je
connais Clerfayt, c'est M. Fabius en personne; il croira qu'il m'est
arrivé des renforts et que j'attaque séparément Autrichiens et
Prussiens; il se retirera derrière Stenay, dans son camp fortifié de
Brouenne. Mettez-vous là, Thévenot.
Thévenot s'assit, et, tout fiévreux de la même fièvre qui brûlait le
général en lutte avec son génie, tira à lui plume et papier, et
attendit.
--Écrivez, dit Dumouriez. Donnez ordre à Deubouquet de quitter le
département du Nord et de venir occuper le Chêne Populeux;--à Dillon, de
se mettre en marche entre la Meuse et l'Argonne. Je le suivrai avec le
corps d'armée. Il marchera jusqu'aux Islettes, qu'il occupera, ainsi que
la Chalade, forçant tout devant lui. Vous m'avez prié de vous employer,
docteur; je ne sais pas refuser ces demandes-là aux bons patriotes. Je
vous mets au poste du danger; vous serez son guide.
--Merci, dit Jacques, tendant la main à Dumouriez.
--Moi, continua Dumouriez, je me charge de la Croix-aux-Bois et de
Grand-Pré. Y êtes-vous?
--Oui, dit Thévenot qui, sous la dictée du général, avait pris
l'habitude d'écrire aussi vite que la parole.
--Maintenant, ordre à Beurnonville de quitter la frontière des Pays-Bas,
où il n'a rien à faire, et d'être à Rethel le 13 avec dix mille hommes.
--Et maintenant, faites battre le départ et sonner le boute-selle.
Ce dernier ordre fut donné par Dumouriez aux deux frères ou aux deux
soeurs Fernig, qui s'élancèrent au grand galop dans la ville.
Un quart d'heure après, l'ordre de Dumouriez était exécuté, et l'on
entendait, dominant le brouhaha qu'il occasionnait, les fanfares
éclatantes de la trompette et les sourds roulement du tambour.
XXV
La Croix-au-Bois
Deux heures après, toute l'armée était en marche et campait à quatre
heures de Sedan.
Le lendemain, Dillon avait connaissance des avant-postes de Clerfayt,
occupant les deux rives de la Meuse.
Une heure après, sous la conduite de Jacques Mérey, le général Miakinsky
attaquait avec quinze cents hommes les vingt-quatre mille Autrichiens de
Clerfayt, qui, ainsi que l'avait prévu Dumouriez, se retirait et se
renfermait dans son camp de Brouenne. Dillon passa devant le Chêne
Populaire qui, nous l'avons dit, devait être occupé et défendu par le
général Dubouquet, et continua sa marche entre la Meuse et l'Argonne,
suivi par Dumouriez et ses quinze mille hommes.
Le surlendemain, Dumouriez était à Baffu; là, il s'arrêtait pour occuper
les défilés de la Croix-aux-Bois et de Grand-Pré.
Dillon continua audacieusement son chemin; il fit garder la Chalade, en
passant, par deux mille hommes, et arriva aux Islettes, où il trouva
Galbaud avec quatre mille hommes.
Le général était venu là de lui-même, et n'avait pas encore vu Fabre
d'Églantine, qui courait après lui sur la route de Châlons.
C'est aux Islettes que Jacques Mérey fut d'une véritable utilité à
Dillon; il connaissait le pays, ravins et collines. Il indiqua au
général, sur le haut de la montagne qui domine les Islettes, un
emplacement admirable pour établir une batterie qui rendait ce passage
inabordable et dont, après soixante-seize ans, on voit encore
l'emplacement aujourd'hui.
Outre cette batterie, Dillon éleva d'excellents retranchements, fit des
abatis d'arbres qui formèrent sur la route autant de barricades, et se
rendit complètement maître des deux routes qui conduisent à
Sainte-Menehould et de Sainte-Menehould à Châlons. Les travaux de
Dumouriez à Grand-Pré étaient non moins formidables: l'armée était
rangée sur des hauteurs s'élevant en amphithéâtre; au pied de ces
hauteurs étaient de vastes prairies que l'ennemi était forcé d'aborder à
découvert.
Deux ponts étaient jetés sur l'Aire, deux avant-gardes défendaient ces
deux ponts; en cas d'attaque, elles se retiraient en les brûlant; et, en
supposant Dumouriez chassé de hauteur en hauteur, il descendait sur le
versant opposé, trouvait l'Aisne qu'il mettait entre lui et les
Prussiens en faisant sauter ces deux ponts.
Or, il était à peu près certain que l'ennemi échouerait dans ses
attaques et que de ce poste élevé Dumouriez dominerait tranquillement la
situation.
Le 8, on apprit que, la veille, Dubouquet, avec six mille hommes, avait
occupé le passage du Chêne Populeux; le seul qui restât libre était donc
celui de la Croix-aux-Bois, situé entre le Chêne Populeux et le
Grand-Pré. Dumouriez y alla de sa personne, fit rompre la route, abattre
les arbres et y mit pour le défendre un colonel avec deux escadrons et
deux bataillons.
Dès lors sa promesse était remplie; l'Argonne, comme les Thermopyles,
était gardée. Paris avait devant lui un retranchement que celui qui
l'avait élevé regardait lui-même comme inexpugnable.
Le duc d'Orléans avait tenu parole. Jour par jour, Dumouriez avait été
instruit des massacres des prisons; sous une apparente insouciance, ces
hideux assassinats de Mme de Lamballe à l'Abbaye, des enfants à
Bicêtre, des femmes à la Salpêtrière, lui soulevaient le coeur; il
notait les assassins sur le calepin des représailles, et se promettait,
tout en souriant à ces horribles nouvelles, une affreuse vengeance si
jamais il arrivait au pouvoir.
Le duc d'Orléans lui-même n'était pas resté impassible aux massacres. On
avait porté la tête de Mme de Lamballe sous ses fenêtres, sous
prétexte qu'une amie de la reine devait être une ennemie du duc
d'Orléans; mais on l'avait forcé de saluer cette tête, mais on avait
forcé Mme de Buffon de la saluer. Elle s'était levée de table, et,
pâle jusqu'à la lividité, à moitié morte, elle avait paru au balcon.
Le duc d'Orléans, qui payait un douaire à Mme de Lamballe, écrivait à
Dumouriez:
_Ma fortune, à cette mort, s'est augmentée de 300 000 francs de
rente, mais ma tête ne tient qu'à un fil._
_Je vous envoie mes deux fils aînés, sauvez-les._
Dès lors il n'y avait plus à balancer, il fallait les prendre. Le 10, le
duc de Chartres arriva de la Flandre française avec son régiment, dans
lequel son frère, le duc de Montpensier, servait comme lieutenant.
C'était à cette époque un beau et brave jeune homme de vingt ans à
peine, ayant été élevé à la Jean-Jacques par Mme de Genlis,
extrêmement instruit, quoique son instruction fût plus étendue que
profonde. Dans les quelques combats où il s'était trouvé, il avait fait
preuve d'un rare courage.
Son frère n'était encore qu'un enfant, mais un enfant charmant, comme
celui que j'ai connu et qui portait le même nom que lui.
Dumouriez les reçut à merveille, et dès ce jour une idée pointa dans son
esprit.
Louis XVI était devenu impossible; trop de fautes, et même de parjures,
l'avaient rendu odieux à la nation. La République était imminente; mais
serait-elle durable? Dumouriez ne le croyait pas. Le comte de Provence
et le comte d'Artois, en s'exilant, avaient renoncé au trône de France.
Il ne fallait que populariser, par deux ou trois victoires auxquelles il
prendrait part, le nom du duc de Chartres, et, à un moment donné, le
présenter à la France comme un moyen terme entre la république et la
royauté.
Ce fut le rêve que fit et que caressa Dumouriez à partir de ce moment.
Avec le duc de Chartres et son frère, le corps que Dumouriez avait
commandé dans les Flandres vint le rejoindre; il était composé d'hommes
très braves, très aguerris, très dévoués. S'il restait quelque doute sur
Dumouriez, ce que les nouveaux venus racontèrent de leur général
l'effaça.
Puis Dumouriez, avec sa haute intelligence, comprenait que c'est surtout
le moral du soldat qu'il faut soutenir. Il ordonna à la musique de jouer
trois fois par jour. Il donna des bals sur l'herbe avec des
illuminations sur les arbres, bals auxquels il attira toutes les jolies
filles de Cernay, de Melzicourt, de Vienne-le-Château, de la Chalade, de
Saint-Thomas, de Vienne-la-ville et des Islettes. Les deux princes
commencèrent leur étude de la popularité en faisant danser des
paysannes. Les deux jeunes hussards les aidaient de leur mieux. Deux ou
trois fois Dumouriez invita les officiers prussiens et autrichiens de
Stenay, de Dun-sur-Meuse, de Charny et de Verdun à y venir: s'ils
fussent venus, il leur eût fait visiter ses retranchements. Ils ne
vinrent pas et il ne put se donner le plaisir de cette gasconnade.
Les souffrances cependant étaient à peu près les mêmes pour nos soldats
que pour l'ennemi: la pluie cinq jours sur six; on était obligé de
sabler avec le gravier de la rivière l'endroit sur lequel on dansait;
mauvais vin, mauvaise bière; mais il y avait dans l'air et dans la
parole du chef la flamme du Midi; en voyant le général gai, le soldat
chantait; en voyant le général manger son pain bis en riant, le soldat
mangeait son pain noir en criant: «Vive la nation!»
Un jour, il se passa une chose grave, et qui montra d'outre en outre
l'esprit de cette armée sur laquelle reposait le salut de la France.
Chaque jour, des détachements de volontaires arrivaient et étaient
incorporés dans des régiments. Châlons, comme les autres villes, envoya
son contingent; mais Châlons s'était, au profit de la Révolution,
débarrassé de ce qu'il avait de pis: c'était une tourbe de drôles, parmi
lesquels se trouvaient une cinquantaine d'hommes qui, sur la circulaire
de Marat, avaient septembrisé de leur mieux. Ils aboyèrent en criant:
«Vive Marat! la tête de Dumouriez! la tête de l'aristocrate! la tête du
traître.» Ils croyaient rallier à eux les trois quarts de l'armée, ils
se trouvèrent seuls. Puis, tandis qu'ils faisaient de leur mieux pour
mettre la discorde parmi les patriotes, Dumouriez monta à cheval avec
ses hussards. Les mutins virent d'un côté mettre quatre canons en
batterie, de l'autre côté un escadron prêt à charger. Dumouriez ordonna
à ses canonniers d'allumer les mèches, à ses hussards de tirer le sabre
du fourreau; il en fit autant qu'eux, et, s'approchant d'eux à la
distance d'une trentaine de pas:
--L'armée de Dumouriez, dit-il à haute voix, ne reçoit dans ses rangs
que de bons patriotes et des gens honnêtes. Elle a en mépris les
maratistes et en horreur les assassins. Il y a au milieu de vous des
misérables qui vous poussent au crime. Chassez-les vous-mêmes de vos
rangs ou j'ordonne à mes artilleurs de faire feu, et je sabre avec mes
hussards ceux qui seront encore debout. Donc, vous entendez, pas de
maratistes, pas d'assassins, pas de bourreaux dans nos rangs.
Chassez-les. Devenez bons, braves et grands comme ceux parmi lesquels
vous avez l'honneur d'être admis!
Cinquante ou soixante hommes furent chassés. Ils disparurent comme s'ils
s'étaient abîmés sous terre. Le reste rentra dans les rangs et prit
l'esprit de l'armée, complètement pur des excès de l'intérieur.
Jusqu'au 10 septembre, le roi de Prusse resta à Verdun, répétant à qui
voulait l'entendre qu'il venait pour rendre _au roi la royauté, les
églises aux prêtres, les propriétés aux propriétaires_.
Ces mots, nous l'avons déjà dit, avaient fait dresser l'oreille au
paysan. S'il ne s'était agi que de rendre l'église aux prêtres, le
sentiment de la France, qui est profondément religieux, leur en eût de
lui-même rouvert les portes, mais en rendant les églises aux prêtres, on
rendait les biens au clergé.
Or, on avait confisqué pour quatre milliards de biens aux couvents et
aux ordres religieux, et par les ventes qui depuis janvier en avaient
été la suite, ces propriétés avaient passé de la main morte à la
vivante, des paresseux aux travailleurs, des abbés libertins, des
chanoines ventrus, des évêques fastueux aux honnêtes laboureurs[A]; en
huit mois, une France nouvelle s'était faite.
Le 10, cependant, les Prussiens se décidèrent à se mettre en mouvement;
ils sondèrent tous nos avant-postes, escarmouchèrent sur le front de
tous nos détachements.
Sur plusieurs points, nos soldats étaient si désireux d'en arriver à une
action décisive, qu'ils escaladèrent leurs retranchements et chargèrent
à la baïonnette.
Le soir même, il y eut rapport chez le général. Jacques Mérey, qui
n'avait aucune fonction fixe, s'était chargé d'inspecter tous les
postes. Il revint de son inspection en disant que le passage de la
Croix-aux-Bois n'était pas suffisamment gardé.
Mais, sur ce point, il ne trouva malheureusement point d'accord avec le
colonel qui y commandait. Le passage de la Croix-aux-Bois était le seul
que les Prussiens n'eussent pas éprouvé. Le colonel prétendit qu'il leur
était inconnu, et que non seulement il y avait assez d'hommes pour le
garder, mais qu'il pouvait encore envoyer deux ou trois cents hommes au
camp de Grand-Pré.
Jacques Mérey insista près de Dumouriez; mais le colonel, qui tenait à
prouver qu'il avait raison, envoya à la Chalade un bataillon et un
escadron.
La nuit suivante, tourmenté par ses pressentiments, Jacques Mérey monta
à cheval et s'achemina vers le passage de la Croix-aux-Bois.
Mais peu à peu d'autres pensées que celles qui avaient déterminé son
départ leur succédèrent dans son esprit, et il se mit à rêver comme il
rêvait quand il était seul.
À Éva;
À sa vie si vide depuis qu'elle semblait et même qu'elle était si
agitée.
Oui, certes, Jacques Mérey était un excellent patriote; oui, la France
tenait dans son coeur la place qu'elle devait y tenir, mais elle n'y
avait rien fait perdre à la toute-puissance du souvenir d'Éva.
Où était-elle? que devenait-elle? Ne lui avait-elle pas été arrachée
avant que la création complète, non pas du corps, mais du cerveau fût
accomplie?
Elle resterait belle, il y avait même à parier qu'elle embellirait
encore; mais son esprit serait-il assez soutenu par l'éducation pour
conserver un sens moral qui pousse toujours son libre arbitre au bien;
sa mémoire serait-elle assez tenace pour continuer d'enfermer dans son
coeur le souvenir de celui qui, après Dieu, l'avait faite ce qu'elle
était?
--Oh! murmurait Jacques.
La clarté s'était faite dans son esprit, mais il y avait encore du
trouble dans son âme...
Et il voyait peu à peu son image s'obscurcissant dans cette âme pour
ainsi dire inachevée, jusqu'à ce qu'elle se confondit dans cette nuit du
passé où flottent les rêves vains sortis par la porte d'ivoire.
Jacques Mérey avait jeté la bride sur le cou de son cheval. Il n'était
plus sur la limite de la forêt d'Argonne, il ne suivait plus les rives
de l'Aisne, il n'allait plus surveiller le passage menacé de la
Croix-aux-Bois. Il était à Argenton, dans la maison mystérieuse, sous
l'arbre de la science; il conduisait Éva dans la grotte où pour la
première fois elle lui avait dit qu'elle l'aimait et où elle le lui
redisait encore. Il revivait enfin sa vie heureuse, quand tout à coup il
crut entendre le pétillement de la fusillade suivi du cri d'alarme!
D'un même mouvement, il se dressa sur ses étriers et son cheval hennit.
Toute la fantasmagorie du passé disparut alors comme dans une féerie.
Pareil à un dormeur qu'un rêve avait transporté dans des jardins
délicieux, sous un lumineux soleil, et qui se réveille la nuit dans un
désert, au milieu des précipices, lui se réveilla dans un chemin boueux,
dans une forêt sombre, trempé par une pluie fine et glacée, au milieu
des éclairs de l'artillerie et de la fusillade qui illuminaient
l'épaisseur du bois.
Jacques Mérey mit son cheval au galop, mais, en arrivant à la petite
plaine de Longwée, il se trouva au milieu des fuyards.
Il devina tout, la Croix-aux-Bois avait été attaquée comme il l'avait
prévu, la position était forcée par les Autrichiens et les émigrés
commandés par le prince de Ligne.
Une espèce de bataillon carré s'était formé au commencement de la petite
plaine. Jacques Mérey courut là où on résistait encore. Mais, comme il y
arrivait, trois ou quatre cents cavaliers chargeaient le colonel
français au milieu de ses quelques centaines d'hommes, avec lesquels il
essayait de soutenir la retraite.
Jacques Mérey se jeta au milieu de la mêlée.
Le colonel luttait corps à corps avec deux des cavaliers, qui, par une
charge de fond, avaient, au cri de «Vive le roi!» rompu le carré. De ses
deux coups de pistolets, Jacques les jeta à bas de leurs chevaux, mais à
l'instant même il se trouva entouré; il mit le sabre à la main; puis, au
milieu des ténèbres, para et porta quelques coups. La nuit était
complètement sombre, on ne voyait qu'à la lueur des coups de pistolet.
Deux ou trois coups échangés firent une de ces clartés éphémères; mais à
cette clarté Jacques crut reconnaître, sous l'uniforme gris et vert des
émigrés, le seigneur de Chazelay. Il jeta un cri de rage, poussa son
cheval sur lui; mais au même instant il sentit son cheval faiblir des
quatre pieds: une balle qui lui était destinée l'avait atteint à la tête
au moment où il le faisait cabrer pour franchir l'obstacle. Il s'abîma
entre les pieds des chevaux, resta un instant immobile, s'abritant au
cadavre de l'animal mort; puis, se relevant et se glissant par une
éclaircie, il se trouva sous le dôme de la forêt, c'est-à-dire dans une
profonde obscurité.
Il ne pouvait rien dans cette terrible échauffourée qui livrait un des
passages à l'ennemi, mais il pouvait beaucoup s'il prévenait à temps
Dumouriez de cette catastrophe. Il s'appuya au tronc d'un chêne, se tâta
pour voir s'il n'avait rien de cassé; puis s'orientant, il se rappela
qu'un petit sentier conduisait de Longwée à Grand-Pré, et que ce sentier
côtoyait une des sources de l'Aisne; il écouta, entendit à quelques pas
de lui le murmure d'un ruisseau, descendit une courte berge, trouva la
source. Dès lors il était tranquille, comme il avait trouvé le ruisseau
il trouva le sentier, éloigné seulement d'une lieue et demie de
Grand-Pré. Il y fut en trois quarts d'heure.
Deux heures du matin sonnaient au moment où, trempé tout à la fois de
pluie et de sueur, couvert de boue et de sang, il frappait à la porte du
général.
XXVI
Le prince de Ligne
Jacques Mérey avait instinctivement trop l'intelligence des accidents de
guerre pour communiquer la nouvelle à un autre qu'au général en chef.
C'est, en pareil cas, le sang-froid, la décision rapide et surtout le
silence du général qui sauvent l'armée.
Il connaissait la chambre de Dumouriez et s'apprêtait à le faire
réveiller par le planton qui veillait dans son antichambre, lorsqu'il
vit que la lumière filtrait à travers les rainures de la porte.
Il frappa à cette porte. La voix ferme et nette du général lui répondit:
--Entrez.
Dumouriez n'était pas encore couché. Il travaillait à ses Mémoires, où
il avait l'habitude de consigner jour par jour ce qui lui arrivait.
En retard de quelques jours, il se remettait au courant.
--Ah! ah! dit-il en voyant Mérey couvert de boue et de sang. Mauvaise
nouvelle, je parie!
--Oui, général; le passage de la Croix-aux-Bois est forcé par les
Autrichiens.
--J'en avais le pressentiment. Et le colonel?
--Tué.
--C'est ce qu'il avait de mieux à faire.
Dumouriez alla en toute hâte à un grand plan de la forêt d'Argonne pendu
au mur.
--Ah! dit-il philosophiquement, il faut que chaque homme ait le défaut
de ses qualités. Ardent à concevoir, je manque souvent de patience dans
l'exécution. J'aurais dû étudier chaque passage de mes propres yeux; je
ne l'ai pas fait, et, imbécile que je suis, j'ai écrit à l'Assemblée que
l'Argonne était les Thermopyles de la France! Voilà mes Thermopyles
forcés, et tu n'es pas mort, Léonidas?
--Heureusement, dit Jacques Mérey, après les Thermopyles, Salamines!
--Cela vous est bien aisé à dire, fit Dumouriez avec le plus grand
calme. Et si Clerfayt ne perd pas son temps, selon son habitude, s'il
tourne la position de Grand-Pré, si avec ses trente mille Autrichiens il
occupe les passages de l'Aisne, tandis que les Prussiens m'attaqueront
de face, enfermé avec mes vingt-cinq mille hommes par soixante-quinze
mille hommes, par deux cours d'eau et de la forêt, je n'ai plus qu'à me
rendre ou à faire tuer mes hommes depuis le premier jusqu'au dernier. La
seule armée sur laquelle comptât la France est anéantie, et messieurs
les alliés peuvent tranquillement prendre la route de la capitale.
--Il faut, sans perdre un instant, les débusquer de là, général.
--C'est bien ce que je vais essayer de faire. Éveillez Thévenot dans la
chambre à côté.
Jacques Mérey ouvrit la porte et appela Thévenot. Thévenot ne dormait
jamais que d'un oeil; il sauta à bas de son lit, passa un pantalon et
accourut.
--La Croix-aux-Bois est forcée, lui dit Dumouriez; faites éveiller
Charot, qu'il parte avec six mille hommes, et que, coûte que coûte, il
reprenne le passage.
Thévenot ne prit que le temps de s'habiller, s'élança vers le quartier
du général Charot, le réveilla et lui transmit l'ordre du général.
Pendant ce temps, Jacques Mérey donnait à Dumouriez tous les détails de
ce qui s'était passé sous ses yeux à la Croix-aux-Bois.
Lorsque Dumouriez apprit qu'il était revenu au camp de Grand-Pré par des
sentiers traversant la forêt, il lui demanda s'il pouvait par ces mêmes
sentiers guider une colonne qui attaquerait en flanc tandis que Charot
attaquerait en tête.
Jacques Mérey s'engagea à conduire cette colonne, pourvu qu'elle fût
formée d'infanterie seulement; quant à la cavalerie, il regardait comme
une chose impossible de la faire passer par de pareils chemins.
Quelque diligence que l'on y mît, il était grand jour lorsque la colonne
fut prête à partir. Mais Dumouriez réfléchit qu'une attaque de jour
entraînait avec elle trop de chances diverses, tandis que, attaqué la
nuit d'un côté par lequel il ne pouvait pas attendre l'ennemi, et en
même temps obligé de se défendre en tête, il y avait lieu de tout
espérer.
Il fallait trois heures au général Charot pour faire les trois lieues
qu'il avait à franchir par la chaussée de l'Argonne, trajet qui
nécessitait un double détour. Il ne fallait qu'une heure et demie à
Jacques pour conduire sa colonne à la hauteur de Longwée.