jeune femme était Mme de Beaurepaire, et qu'on leur dit seulement que
c'était une parente du commandant de place.
La reddition de Verdun eut un immense retentissement par toute la
France.
Paris épouvanté crut voir l'ennemi à ses portes. Il y était en effet,
puisqu'en cinq étapes il franchissait la distance qui l'en séparait. On
battit la générale par toute la ville; on sonna le tocsin; le canon
grondait d'heure en heure.
C'est alors que Danton, seul, inébranlable et comprenant le parti que
l'on pouvait tirer du dévouement de Beaurepaire, se précipita au milieu
de l'Assemblée bouleversée, et, montant à la tribune, rendit compte des
mesures prises pour sauver la patrie, et dit ces mémorables paroles
enregistrées par l'histoire:
--Le canon que vous entendez n'est point le canon d'alarme, c'est le pas
de charge sur nos ennemis. Pour les vaincre, pour les atterrer, que
faut-il? De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace!
Ce fut alors que le dévouement héroïque de Beaurepaire fut raconté comme
savait raconter Danton.
À l'instant même une commission fut nommée qui proposa le décret
suivant:
I
L'Assemblée nationale décrète que le corps de Beaurepaire,
commandant le premier bataillon de Maine-et-Loire, sera déposé au
Panthéon français.
II
L'inscription suivante sera placée sur sa tombe:
IL AIMA MIEUX SE DONNER LA MORT
QUE DE CAPITULER AVEC LES TYRANS
III
Le président est chargé d'écrire à la veuve et aux enfants de
Beaurepaire.
Le nom de Beaurepaire fut donné à une rue qui a, jusqu'à ce jour, nous
le croyons du moins, conservé ce nom glorieux, que nous prions M.
Haussmann de transporter à une autre si celle-là était démolie.
Tandis que l'Assemblée nationale rend ses derniers honneurs à
Beaurepaire, tandis que Marceau, qui a tout perdu dans la ville, armes
et chevaux, répond à un représentant du peuple qui lui demande: «Que
voulez-vous que l'on vous rende?--Un sabre pour venger notre défaite!»
tandis que le roi de Prusse, entré à Verdun, s'y trouve si commodément
qu'il y reste une semaine, occupé à donner des bals, à manger des
dragées et à affirmer qu'il ne vient en France que pour rendre la
royauté aux rois, les prêtres aux églises, la propriété aux
propriétaires, tandis que le paysan dresse l'oreille et comprend que
c'est la contre-révolution qui entre en France; que celui qui a un fusil
prend un fusil, que celui qui a une fourche prend sa fourche, que celui
qui a une faux prend sa faux, cinq généraux étaient réunis dans la salle
du conseil de l'hôtel de ville de Sedan, sous la présidence de leur
général en chef Dumouriez.
Nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'une faute, qu'une faiblesse ou
même qu'une mauvaise action doit faire perdre à un homme tous les
mérites de sa vie passée. Non, les actions humaines doivent être pesées
une à une, et à chacune l'historien doit apporter la part de louage ou
de blâme.
On comprend que ces quelques lignes ne tombent de notre plume que pour
nous aider à aborder une des plus étranges personnalités de notre
époque, c'est-à-dire un homme qui, royaliste au fond, sauva la
République, qui fit plus que La Fayette pour la France, moins que lui
contre elle, et qui cependant fut déshonoré, exilé de France, mourut en
Angleterre sans éveiller un regret, tandis que La Fayette rentra sous
des arcs de triomphe, devint le patriarche de la révolution de 1830, et
mourut glorieux et honoré au milieu de sa glorieuse et honorable
famille.
Dumouriez pouvait avoir à cette époque cinquante-six ans; leste, dispos,
nerveux, à peine en paraissait-il quarante-cinq. Né en Picardie quoique
d'origine provençale, il avait l'esprit du Méridional et la volonté de
l'homme du centre. Sa tête fine s'illuminait, dans certaines occasions,
de regards pleins de feu. Esprit intelligent, cerveau complet, il était
bon à tout. Il avait tout à la fois, chose rare, la rouerie du diplomate
et le courage obstiné du soldat.
À vingt ans simple hussard, il s'était fait hacher en morceaux par six
cavaliers plutôt que de se rendre; mais à trente il s'était laissé
engrener dans cette diplomatie secrète de Louis XV, médiocrement
honorable en ce qu'elle touchait à l'espionnage. Tout cela fut effacé
sous Louis XVI par la fondation du port de Cherbourg, dont il fut le
premier agent.
C'était un de ces hommes à peu près universels, dont les grandes
connaissances peuvent être appliquées à tout, mais auxquels il faut
l'occasion. Jusque-là elle ne s'était pas présentée. Serait-il grand
diplomate, serait-il général victorieux? nul ne pouvait le dire, et
peut-être lui-même n'avait-il pas encore la mesure exacte de son génie.
Porté en 1792 au ministère par les girondins, c'est-à-dire par les
ennemis du roi, il était sorti des Tuileries complètement rallié au roi,
à la suite d'une scène avec Marie-Antoinette. Au fond, Dumouriez avait
bon coeur et était impressionnable aux femmes.
Deux jeunes filles vêtues en hussard, qui étaient ses aides de camp, qui
ne le quittaient sur le champ de bataille que pour exécuter ses ordres,
les demoiselles de Fernig, dont j'ai connu le frère, servent de preuve à
ce que j'avance.
Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Danton se défiât d'un pareil
homme, et à ce qu'il envoyât le Dr Mérey, dont il connaissait la
franchise, pour le surveiller.
La séance s'ouvrait au moment où nous introduisons le lecteur dans la
salle du conseil.
--Citoyens, dit Dumouriez, en s'adressant à ses cinq collègues, je vous
ai réunis pour vous faire part de la situation grave où nous nous
trouvons.
»Je vais résumer les faits en quelques mots.
»Le 19 août 1792, il y a quinze jours de cela, les Prussiens et les
émigrés sont entrés en France. Si nous étions des Romains, je vous
dirais qu'ils sont entrés dans un jour néfaste, dans un jour de
tonnerre, de pluie et de grêle; mais ce ne fut que sur les deux heures
qu'ils arrivèrent à Brehain, la ville où ils s'arrêtèrent pour passer la
nuit, pendant que leurs détachements pillent les campagnes
environnantes. Pour en arriver là, Brunswick, le héros de Rossbach, a
fait de Coblentz à Longwy quarante lieues en vingt jours.
»Cette invasion, qui, au dire du roi de Prusse, ne devait être qu'une
promenade militaire de la frontière à Paris, ne se présente pas, il faut
le dire, sous un aspect d'activité bien redoutable.
»Mais, citoyens, mon système est toujours de croire, quand un ennemi
aussi expérimenté que le nôtre commet une faute, mon système est
toujours de croire qu'il a une raison de la commettre, ce qui ne
m'empêche pas d'en profiter.
»60 000 Prussiens, héritiers de la gloire et des traditions du grand
Frédéric, s'avancèrent donc en une seule colonne sur notre centre, le 22
août dernier. Ils sont entrés à Longwy, et hier nous avons entendu le
canon du côté de Verdun.
»Les Prussiens sont donc devant Verdun, s'ils ne sont point à Verdun.
»26 000 Autrichiens, commandés par le général Clerfayt, les soutiennent
à droite en marchant sur Stenay.
»16 000 Autrichiens, sous les ordres du prince Hohenlohe-Kirchberg, et
10 000 Hessois, flanquent la gauche des Prussiens.
»Le duc de Saxe-Teschen occupe les Pays-Bas et menace les places fortes.
»Le prince de Condé, avec 6 000 émigrés, s'est porté sur Philippsburg.
»Tout au contraire, nos armées sont disposées de la façon la plus
malheureuse pour résister à une masse de 60 000 hommes. Beurnonville,
Moreton et Duval réunissent 30 000 hommes dans les trois camps de
Maulde, de Maubeuge et de Lille.
»L'armée de 33 000 hommes que nous commandons est complètement
désorganisée par la fuite de La Fayette, qui s'était fait aimer d'elle;
mais cela ne m'inquiète que secondairement. Si je ne m'en fais pas
aimer, je m'en ferai craindre.
»20 000 hommes sont à Metz, commandés par Kellermann.
»15 000 hommes, sous Custine, sont à Landau.
»Biron est en Alsace avec 30 000. Inutile non seulement de nous occuper
de lui, mais d'y penser.
»Nous n'avons donc à opposer à nos 60 000 Prussiens que mes 23 000
hommes et les 20 000 de Kellermann, en supposant qu'il consente à
m'obéir et veuille bien faire sa jonction avec moi.
»Voilà la situation claire, nette, précise. Vos avis?»
Le plus jeune des généraux c'était ce beau Dillon, qui passait pour
avoir été l'amant de la reine. Après l'échauffourée de Quiévrain, son
frère, que l'on avait pris pour lui, avait été tué par ses propres
soldats, sous le prétexte que l'amant de la reine ne pouvait être qu'un
traître.
Quant à lui, on citait à l'appui de ce bruit d'intimité avec
Marie-Antoinette deux faits:
On avait reconnu à son colback une magnifique aigrette, montée en
diamants, que l'on avait vue deux ou trois jours auparavant à la
coiffure de la reine, et dans la cour des Tuileries il avait passé une
revue paré de cette aigrette.
Puis on racontait que, à un bal où il avait eu l'honneur de valser avec
la reine, la reine, qui aimait cette danse à la folie, s'était arrêtée
tout étourdie pour reprendre haleine, sans s'apercevoir que le roi était
derrière elle, et, se penchant nonchalamment sur l'épaule du bel
officier, lui avait dit:
--Mettez la main sur mon coeur, vous verrez comme il bat.
--Madame, dit, en arrêtant la main de Dillon, le roi qui avait entendu,
le colonel aura la galanterie de vous croire sur parole.
Arthur Dillon était non seulement d'une beauté remarquable, mais il
était brave à toute épreuve, et si l'on pouvait reprocher quelque chose
à son intelligence guerrière, c'était trop de témérité.
--Citoyens, dit-il, c'est avec la timidité d'un jeune homme que j'oserai
donner mon avis devant des hommes de votre distinction et de votre
expérience. Mais je crois, d'après ce que vient de nous dire le général
en chef, notre ligne de défense impossible, et serais d'avis de gagner
la Flandre et d'agir contre les Pays-Bas autrichiens de manière à opérer
une diversion qui forçât les ennemis de revenir sur Bruxelles, où
d'ailleurs la présence des Français ferait certainement éclater une
révolution.
Il salua et se rassit; le général Monet se leva.
--Il me semble, dit-il, tout en rendant justice à l'intention de notre
jeune collègue, que nous retirer en Flandre serait abandonner le poste
où la France nous a placés. Je propose de nous retirer vers Châlons et
de défendre la ligne de la Marne.
En ce moment, le soldat de planton annonça qu'un cavalier couvert de
poussière, arrivant de Verdun, demandait à parler sans retard au général
en chef.
Dumouriez consulta de l'oeil le conseil. Il reconnut dans tous les
regards l'avidité des nouvelles.
--Faites entrer, dit-il.
Jacques Mérey parut avec le costume moitié civil, moitié militaire des
représentants du peuple: redingote bleue à larges revers avec une
ceinture supportant un sabre et des pistolets, chapeau à plumes
tricolores, culotte de peau collante, bottes molles montant au-dessus du
genou.
--Citoyens, dit-il, je suis porteur de mauvaises nouvelles; mais les
mauvaises nouvelles ne supportent pas de retard, voilà pourquoi j'ai
insisté pour être introduit près de vous. Verdun a été livré à l'ennemi;
Beaurepaire, son commandant, s'est brûlé la cervelle. Le général Galbaud
est en retraite sur Paris, par Clermont et Sainte-Menehould. Et je viens
vous dire de la part de Danton que le salut de la France est entre vos
mains.
Et, s'avançant vers le général en chef, il lui présenta la lettre dont
il était porteur.
Dumouriez salua, prit la lettre sans la lire.
--Citoyens, dit-il, quelle est l'opinion de la majorité?
Les trois généraux qui n'avaient point encore parlé se levèrent, et l'un
des trois, parlant pour lui et les deux autres:
--Général, dit-il, nous nous rallions à l'avis du général Monet.
--C'est-à-dire que vous êtes d'avis de vous retirer vers Châlons et de
défendre la ligne de la Marne.
--Oui, citoyen général, répondirent les trois officiers d'une seule
voix.
--C'est bien, dit Dumouriez; citoyens, j'aviserai.
Et, levant la séance, il salua et congédia les officiers.
Puis, se tournant vers Jacques Mérey:
--Citoyen représentant, dit-il, tu as besoin d'un bain, d'un bon
déjeuner et d'un bon lit; tu trouveras tout cela chez moi, si tu me fais
l'honneur d'accepter l'hospitalité que je t'offre.
--De grand coeur, dit Jacques Mérey, d'autant plus que j'ai à vous
laisser pressentir des nouvelles de Paris plus intéressantes et plus
terribles encore peut-être que ne sont celles de Verdun.
Dumouriez, avec la courtoisie d'un ancien gentilhomme, sourit, salua et
passa devant pour montrer le chemin au messager.
Il le conduisit à la salle à manger, où l'attendaient, pour se mettre à
table, Westermann et Fabre d'Églantine.
--Citoyens, dit-il à Westermann et à Fabre d'Églantine, vous allez
déjeuner aussi rapidement que possible; puis, comme il faut faire face
aux nouvelles qui viennent d'arriver, Westermann, vous allez vous rendre
à Metz et donner à Kellermann l'ordre de venir me joindre sans perdre
une minute à Valmy. Vous, Fabre, vous allez prendre un cheval, et vous
rendre à toute bride à Châlons, où vous arrêterez la retraite de
Galbaud, que vous ramènerez avec ses deux ou trois mille hommes à
Révigny-aux-Vaches, où ils garderont jusqu'à nouvel ordre les sources de
l'Aisne et de la Marne.
Les deux hommes désignés firent un mouvement.
--Voici monsieur, dit Dumouriez, qui est envoyé comme vous par Danton,
avec les mêmes instructions que vous. Il reste près de moi et suffira à
me brûler la cervelle si besoin est.
--Mais, dit Westermann, notre mission est de rester près de toi, citoyen
général, et non d'aller où tu nous envoies.
--Notre mission est de servir la patrie; or, pour le service de la
patrie, je vous ordonne, moi, général en chef de l'armée de l'Est, vous,
Westermann, d'aller à Metz et de m'amener Kellermann, et, à défaut de
Kellermann, ses vingt mille hommes. Vous aurez tout à la fois dans votre
poche sa destitution et votre nomination; à vous, Fabre, d'aller à
Clermont et d'arrêter la retraite. Si Galbaud essaye de vous résister,
vous l'arrêterez au milieu de ses hommes et l'enverrez pieds et poings
liés au Comité de Salut public. C'est ce que je ferai moi-même pour le
premier qui me résistera.
»Pendant que vous déjeunerez, j'écrirai les ordres et le citoyen Mérey
prendra un bain, à la sortie duquel je le mettrai au courant de mes
intentions. Déjeunez donc, chers amis; et toi, citoyen, mon valet de
chambre va te conduire au bain; tu sais où est la salle à manger; au
sortir du bain, je t'y attendrai.»
Fabre et Westermann se mirent à table. Dumouriez entra dans son cabinet,
qui confinait à la salle à manger, et Jacques Mérey suivit le valet de
chambre du général, qui le conduisait au bain.
XXIV
Les Thermopyles de la France
Lorsque Jacques Mérey, le corps convenablement frotté par le valet de
chambre du général et les habits convenablement époussetés par son
hussard, entra dans la salle à manger, Dumouriez y était seul et
attendait.
--Citoyen, dit-il à Jacques Mérey, je ne suis point étonné que Danton me
soupçonne et multiplie autour de moi ses agents; d'un mot, je vais le
rassurer, et vous aussi.
Jacques Mérey s'inclina.
--La situation est mauvaise, continua Dumouriez, mais telle que pouvait
la désirer un homme de ma trempe. La bataille que je vais livrer sauvera
ou perdra la France. Je suis ambitieux et je veux attacher mon nom à la
victoire. Je veux qu'on dise: «Les Prussiens n'étaient plus qu'à cinq
journées de Paris; Dumouriez, un homme inconnu, a sauvé la nation.»
Remarquez que je dis la nation.--D'autres, Villars à Denain, le maréchal
de Saxe à Fontenoy, ont sauvé le royaume; Dumouriez, à l'Argonne, aura
sauvé la nation. La forêt d'Argonne, c'est les Thermopyles de la France.
Je les défendrai et serai plus heureux que Léonidas. Déjeunons!
Puis, en s'asseyant, il frappa sur un timbre.
--Appelle Thévenot et mes deux officiers d'ordonnance, dit Dumouriez,
montrant en même temps un fauteuil à Jacques Mérey.
Quelques secondes après, un jeune homme portant l'uniforme de chef de
brigade entra. Il pouvait avoir trente à trente-deux ans, avait l'oeil
ferme et intelligent, était de grande taille, et salua Dumouriez, qui
lui tendit familièrement la main.
--Le chef de brigade Thévenot, dit Dumouriez; mon premier aide de camp
toujours, mon conseiller quelquefois.
Puis, indiquant le docteur:
--Le citoyen Jacques Mérey, docteur médecin, dit-il en souriant d'une
certaine façon, pour le moment représentant du peuple attaché à ma
personne.
Puis, comme deux jeunes gens vêtus en officiers de hussards, paraissant
quinze ou seize ans, entraient, il continua:
--Messieurs de Fernig, qui font sous moi leurs premières armes, et que
j'aime comme mes enfants.
Et, en effet, l'oeil plein d'expression et même un peu dur de
Dumouriez devint, en regardant les deux jeunes gens, d'une douceur
extrême.
Tous deux s'approchèrent de lui, il réunit leurs quatre mains dans les
deux siennes en leur souriant paternellement.
Eux l'embrassèrent tour à tour au front.
Jacques Mérey, qui s'était soulevé sur son siège pour Thévenot, se leva
tout à fait pour les deux frères, ou plutôt pour les deux soeurs, dont
il reconnut à l'instant même le sexe.
--Nous allons nous battre, et rudement, selon toute probabilité, reprit
Dumouriez; s'il arrivait malheur à l'un ou l'autre de ces enfants, je
vous le recommande, docteur.
Et, presque malgré lui, sa bouche laissa échapper un soupir.
--Le citoyen Mérey, qui avait été envoyé par notre _ami_ Danton à Verdun
(et Dumouriez souligna par son sourire et par son intonation le mot
ami), est arrivé nous annonçant que, comme Longwy, la ville s'est rendue
aux premiers coups de canon.
--Est-ce que Beaurepaire n'était pas là? demanda Thévenot.
--Beaurepaire, forcé de capituler par la municipalité, s'est brûlé la
cervelle pour ne pas signer la capitulation, dit Jacques Mérey.
--Mais ce n'est pas le tout, dit Dumouriez; le docteur, qui a quitté
Paris il y a trois jours seulement, prétend qu'il va s'y passer des
choses terribles.
--Dans quel genre? demanda Thévenot.
Les deux jeunes hussards étaient muets, mais leur regard parlait pour
eux.
--Ce que j'ai cru deviner dans les quelques mots que Danton m'a dits,
reprit le docteur, c'est qu'il était important de compromettre Paris
tout entier en le trempant jusqu'au cou dans la révolution, afin que les
Parisiens, n'attendant point de pardon des souverains alliés,
s'ensevelissent sous les ruines de la capitale.
--Et de quelle façon Danton s'y prendra-t-il?
--On a parlé du massacre des prisons. On ne peut, dit-on, envoyer les
volontaires à la frontière en laissant derrière eux un ennemi plus
dangereux que celui qu'ils vont combattre.
--En effet, dit Dumouriez, que la nouvelle n'étonna ni ne révolta, c'est
peut-être un moyen.
Les deux jeunes gens avaient échangé un regard avec Thévenot, qui leur
répondit par un mouvement d'épaules.
Leur regard disait _compassion_, le mouvement d'épaules de Thévenot
signifiait _nécessité_.
En ce moment, le bruit d'un cheval entrant au galop dans la cour se fit
entendre. Les deux jeunes filles firent un mouvement pour se lever,
Dumouriez les arrêta d'un regard.
Puis, à Thévenot:
--Voyez ce que c'est, dit-il.
Thévenot alla à la fenêtre, qu'il ouvrit. Il se trouvait à la hauteur du
courrier qui arrivait.
--De quelle part? demanda Thévenot.
--Le général verra, répondit le courrier en tendant son pli au chef de
brigade.
--Dépêche pour vous seul, à ce qu'il paraît, dit Thévenot.
Et il remit la dépêche au général, en criant aux gens de la maison qui
aidaient le courrier à mettre pied à terre, brisé qu'il était par la
route:
--Ayez soin à ce que cet homme ne manque de rien.
--Pour _moi seul_, mon cher Thévenot, répéta Dumouriez. Vous savez que
je n'ai pas de secrets pour vous ni pour personne, ajouta-t-il en se
tournant du côté du docteur.
Et brisant le cachet:
--Ah! c'est du prince, dit-il; pardon, je ne pourrai jamais m'habituer à
l'appeler _Égalité_. Que voulez-vous, mon cher Thévenot, je suis un
aristocrate, c'est connu.
Puis, se tournant vers Jacques Mérey, et lisant au fur et à mesure:
--Vous aviez raison, docteur, lui dit-il, cela a commencé avant-hier par
des voitures de prisonniers que l'on amenait à l'Abbaye. La moitié des
prisonniers ont été tués dans les voitures, l'autre moitié dans la cour
de l'église où on les avait fait entrer. De là le massacre s'est étendu
à l'Abbaye et va probablement s'étendre aux autres prisons. C'est Marat
et Robespierre qui ont fait le coup. Danton n'a point paru; il était au
Champ de Mars passant la revue des volontaires.
Puis s'interrompant:
--Ah! par ma foi, dit-il, il y en a trop long, et puis c'est une affaire
entre _bourgeois_, qui ne nous regarde pas, nous autres militaires.
Lisez, docteur, lisez.
Et il jeta la lettre du duc d'Orléans de l'autre côté de la table, avec
une expression de mépris indiquant combien il se trouvait heureux d'être
général en chef sur le théâtre de la guerre au lieu d'être ministre à
Paris.
Jacques Mérey la prit avec un calme prouvant qu'il n'avait rien à faire
avec le mépris de Dumouriez, et la lut d'un bout à l'autre.
--Ah! dit-il, l'Assemble a réclamé l'abbé Sicard et l'a sauvé.
--Cette bonne Assemblée! s'écria Dumouriez, elle a osé! Mais elle va se
faire donner le fouet par la Commune.
--Manuel, continua Jacques, a sauvé de son côté Beaumarchais.
--Par ma foi! dit Dumouriez, il eût pu mieux choisir.
--Le duc continue, dit Jacques Mérey, en vous annonçant qu'il vous
enverra un courrier tous les jours, et en demandant si vous voulez ses
deux fils pour aides de camp.
Et Jacques Mérey posa la lettre sur la table.
--Diable! fit Dumouriez, voilà de ces demandes auxquelles il faut songer
avant d'y répondre. Comme il y va, monseigneur! deux princes dans mon
armée! On verra.
Chacun demeura sérieux ou tout au moins pensif pendant le reste du
repas. Seules les deux soeurs échangèrent quelques mots tout bas, puis
Dumouriez se leva, et, s'adressant à Thévenot et à Jacques:
--Citoyens, leur dit-il, faites-moi le plaisir de me suivre dans mon
cabinet.
Tous deux se levèrent et suivirent Dumouriez.
--Eh bien! demanda Thévenot, qu'a-t-on décidé au conseil?
--Rien de bon. Dillon a proposé une pointe en Flandre. C'était bon il y
a quinze jours. L'ennemi serait à Paris avant que nous fussions à
Bruxelles. Les autres veulent se retirer derrière la Marne. Laisser
l'ennemi faire un pas de plus en France serait une honte; il n'y est
déjà entré que trop avant. Alors, continua Dumouriez, j'ai répondu que
je réfléchirais; mais déjà mon plan était fait. J'ai dit tout à l'heure
à notre cher hôte que les bois de l'Argonne seraient les Thermopyles de
la France. Je tiendrai parole. Voici, sur la plus grande échelle où j'ai
pu le trouver, un plan de la forêt d'Argonne qui s'étend, vous le voyez,
de Semuy à Triaucourt. Maintenant il nous faudrait un homme pratique, un
garde de la forêt; nous n'en sommes qu'à sept ou huit lieues; faites
monter à cheval un hussard qui prenne un cheval en main, et qu'il nous
amène le premier garde venu.
--Inutile, citoyen général, dit Jacques Mérey.
--Pourquoi inutile? demanda Dumouriez.
--Mais parce que je suis de Stenay, parce que pendant dix ans j'ai
herborisé, chassé et pêché même dans la forêt d'Argonne, qui est en
quelque sorte enfermée par deux rivières, l'Oise et l'Aisne, et que je
connais ma forêt mieux qu'aucun garde.
--Alors, dit Dumouriez, le citoyen Danton nous a rendu un double
service.