Quelle douce et triste nuit que cette nuit passée tout entière avec

l'absente. Combien de soupirs, combien d'exclamations à moitié

étouffées! Combien de fois le doux nom d'Éva fut-il répété, les bras

étendus pour saisir le vide!

Paris et sa sanglante fantasmagorie faisaient fuir le rêve adoré. Mais,

aussitôt que disparaissaient l'échafaud, les têtes coupées au poing du

bourreau, les hurlements des femmes, les cris sortis des prisons, le pas

régulier des patrouilles nocturnes, il rentrait par la porte d'or dans

la vie du pauvre amant.

Mais à peine le jour fut-il venu que la vie réelle, comme une femme

jalouse, vint réclamer le voyageur et s'emparer de lui par tous les

sens. Les routes sont couvertes de volontaires qui rejoignent en

chantant _la Marseillaise_. Les collines sont hérissées de camps, de

gardes nationaux à droite et à gauche du chemin, le vieux paysan armé

veille sur son sillon.

--Où sont tes enfants, vieillard?

--Ils marchent à l'ennemi.

--Et quand l'ennemi les aura tués?

--Il faudra nous tuer à notre tour.

Un pays défendu ainsi est invahissable.

C'était ce hérissement de baïonnettes et de piques que voyait ou plutôt

que sentait l'ennemi, et voilà pourquoi il a si peu insisté, si peu

combattu, si peu profité du temps.

Puis, il faut le dire, le chef de cette coalition, si menaçant dans ses

manifestes, était assez inerte de sa personne. Jeune, il avait eu de

beaux succès guerriers sous le grand Frédéric. Il était resté brave,

spirituel, plein d'expérience; mais l'abus des plaisirs continué au-delà

de l'âge avait tué la détermination rapide. L'aigle était devenu myope.

Plus Jacques Mérey avançait sur la route, plus les rangs des volontaires

s'épaississaient.

Un peu au-delà de Sainte-Menehould, il rencontra sur la route un

bivouac. Il fit arrêter sa voiture et demanda à parler au chef du

détachement.

Le chef du détachement était le colonel Galbaud, conduisant à Verdun le

17e régiment d'infanterie, un bataillon de volontaires nationaux et

quatre canons.

Jacques Mérey se fit reconnaître de Galbaud. Celui-ci, par ordre de

Dumouriez, venait prendre le commandement temporaire de la ville pour la

défendre jusqu'à la dernière extrémité, cette place étant en ce moment

une des clefs de la France.

Galbaud arrivait à marches forcées et craignait de ne pas arriver à

temps.

Il chargea Jacques Mérey d'annoncer sa venue à Beaurepaire et de lui

donner au besoin l'ordre de faire une sortie, si Verdun était entouré,

pour protéger son arrivée.

Jacques comprit qu'il n'y avait pas de temps à perdre et ordonna aux

postillons de redoubler de vitesse.

Les postillons brûlèrent le pavé.

Au point du jour, on aperçut la ville et l'on entendit une canonnade; en

même temps, Jacques Mérey vit la côte Saint-Michel se couvrir de

troupes.

C'étaient les Prussiens qui arrivaient et qui investissaient la ville.

Heureusement, la route par laquelle arrivait Jacques Mérey était encore

libre.

Le tout était d'arriver avant les Prussiens.

--Cinq louis d'or si nous entrons dans Verdun! cria Jacques Mérey au

postillon.

La voiture partit comme une trombe, passa sur le front de l'avant-garde

prussienne à trois cents pas d'elle, et, au milieu d'une grêle de

balles, se fit ouvrir la porte de la ville, qui se referma derrière

elle.

--Où trouverai-je le colonel Beaurepaire? demanda Jacques Mérey.

Mais, au milieu de l'épouvante générale que produisait l'arrivée des

Prussiens, au milieu des portes et fenêtres qui se fermaient, des

habitants effarés qui regagnaient leurs maisons, il eut bien de la peine

à obtenir une réponse positive.

Le colonel Beaurepaire était en conseil à l'hôtel de ville.

Au moment où Jacques Mérey en montait les degrés, il trouva le

commandant de place qui les descendait.

Il le reconnut et se fit reconnaître.

Tous deux montèrent en voiture et se rendirent chez le commandant.

Un jeune officier attendait avec une impatience visible.

--Eh bien? demanda-t-il.

--La défense à outrance est arrêtée.

--Dieu soit loué! dit le jeune officier en levant au ciel des yeux bleus

d'une douceur infinie. Donnez-moi un poste où je puisse glorieusement

combattre et mourir, n'est-ce pas, commandant?

--Sois tranquille, répondit Beaurepaire, ce n'est pas les hommes comme

toi que l'on oublie.

--Alors, je vais attendre ici, n'est-ce pas?

--Attends.

Jacques Mérey et Beaurepaire entrèrent dans un cabinet retiré dont les

murailles étaient couvertes de plans de la ville de Verdun.

--Qu'est-ce que ce jeune homme? demanda Jacques Mérey; j'ai presque

envie de te demander, ajouta-t-il en riant, quelle est cette jeune

fille?

--Cette jeune fille est un de nos plus braves officiers. Il se nomme

Marceau. Il est ici comme chef du bataillon d'Eure-et-Loir. Tu le verras

au feu.

Jacques Mérey justifia de ses pouvoirs à Beaurepaire et lui demanda

quels étaient ses moyens de défense.

--Par ma foi! dit celui-ci, nous pourrions répondre comme les

Spartiates: _Nos poitrines_; comme garnison, 3 000 hommes à peu près; 12

mortiers, dont deux hors de service; 32 pièces de canon de tout calibre,

dont deux démontées; 99 000 boulets de 24 et 22 511 de tous calibres.

Ajoutez à cela, pour armer des volontaires s'il s'en présente, 143

fusils d'infanterie, 368 de dragons et 71 pistolets.

--Tu sortais du conseil défensif quand je suis arrivé?

--Oui. Il avait d'abord mis la ville en état de siège, ordonné de

dépaver les rues et défendu les attroupements sous peine de mort.

--Ces ordres seront-ils exécutés?

--Regarde dans la rue.

--En effet, on commence à dépaver. Très bien. Maintenant, au plus

pressé.

Et alors Jacques Mérey raconta à Beaurepaire qu'il avait rencontré

Galbaud, qui venait pour s'enfermer dans Verdun avec un ordre de

Dumouriez et un renfort de troupes.

--Morbleu! s'écria Beaurepaire, rien ne peut m'être plus agréable que ce

que vous me dites là. C'est la responsabilité qu'il m'enlève et par

conséquent la vie qu'il me donne. Commandant en chef de la place,

j'avais juré de m'ensevelir sous ses ruines; commandant en second, je

suis le sort de tous. Ma femme et mes enfants te doivent une belle

chandelle, mon cher Galbaud!

--Mais tu sais que la ville est complètement entourée.

--Oui, et c'est pour cela qu'il faut aider l'entrée de Galbaud par une

sortie. J'ai justement là l'homme des sorties, Marceau.

Il sonna: un planton entra.

--Prévenez le chef de bataillon Marceau que je l'attends.

On eût dit que le jeune officier avait été magnétiquement averti du

désir de son chef, tant il apparut rapidement.

--Marceau, lui dit Beaurepaire, prends trois cents hommes d'infanterie,

tous les cavaliers de la garnison, trois compagnies de grenadiers de la

garde nationale et ceux des notables de la ville qui voudront

t'accompagner en amateurs.

--Je me charge de ceux-là, dit Jacques Mérey.

--Tu viens avec nous? demanda Marceau.

--Oui, et je ne vous serai pas inutile, ne fût-ce que comme chirurgien.

--Le citoyen, dit Beaurepaire à Marceau, est envoyé par le pouvoir

exécutif.

--Et, comme j'aurai peut-être des ordres rigoureux à donner, des mesures

rigoureuses à prendre, je ne suis pas fâché qu'on me voie un peu à la

besogne et que l'on sache au besoin à qui l'on obéit! Allons examiner le

terrain.

Mérey partit avec Marceau, s'empara d'un fusil de dragon, bourra ses

poches de cartouches, tandis que Marceau faisait battre le rappel,

sonner le boute-selle, et demander des hommes de bonne volonté parmi les

notables.

Cinq ou six se présentèrent.

Puis Marceau et Mérey montèrent avec une lunette sur un des clochers les

plus élevés de la ville, et ils aperçurent au loin l'avant-garde de

Galbaud qui arrivait par la route de Sainte-Menehould. Un cordon de

Prussiens leur fermait l'entrée de la ville.

En descendant du clocher, ils reçurent un imprimé de la part du duc de

Brunswick.

Beaucoup de citoyens avaient de ces imprimés et les lisaient.

Par quel moyen le duc les avait-il introduits dans la ville, nul ne le

savait.

Donc, il avait des communications cachées avec Verdun.

C'était une sommation de rendre la ville.

J'ai cherché inutilement dans Thiers et dans Michelet la sommation faite

à la ville par le duc de Brunswick. Plus heureux qu'eux, lorsque je me

suis rendu à Verdun pour y chercher la trace de mes héros, j'ai retrouvé

cette sommation entière. Comme on y rencontre le caractère orgueilleux

du Prussien, et ses menaces farouches suivies de cet inexplicable repos,

incompréhensible pour tous ceux qui n'en ont pas reconnu comme nous la

véritable cause, c'est-à-dire le suicide de la volonté dans l'excès des

plaisirs, nous donnons ici cette sommation tout entière.

La voici:

_Les sentiments d'équité et de justice qui animent Leurs Majestés

l'empereur et le roi de Prusse, ont suspendu les opérations

qu'elles auraient pu ordonner pour mettre sur-le-champ la ville en

leur pouvoir. Elles désirent prévenir autant qu'il est en elles

l'effusion du sang. En conséquence, j'offre à la garnison de livrer

aux troupes prussiennes les portes de la ville et celles de la

citadelle, de sortir dans les vingt-quatre heures avec armes et

bagages, à l'exception de l'artillerie. Dans ce cas, elle et les

habitants seront mis sous la protection de Leurs Majestés Impériale

et Royale; mais si elles rejetaient cette offre généreuse, elles ne

tarderaient pas d'éprouver les malheurs qui seraient les suites

naturelles de ce refus: elles seraient soumises à une exécution

militaire et les habitants livrés à toutes les fureurs du soldat._

BRUNSWICK.

Marceau rassembla ses hommes. Jacques Mérey se mit à la tête des

notables dans les rangs des gardes nationaux, et l'on se massa derrière

la porte de France, de manière qu'il n'y eût plus qu'à l'ouvrir au

moment donné. Une sentinelle placée sur les remparts devait indiquer le

moment où Galbaud attaquerait de son côté.

Au premier coup de fusil des tirailleurs de Galbaud, la porte s'ouvrit;

la cavalerie se porta en avant et l'infanterie de la garnison et la

garde nationale se jetèrent de chaque côté par Jardin-Fontaine et

Thierville.

À la côte de Varennes, on rencontra l'ennemi.

Par malheur, il avait eu le temps de faire filer sur ce point des

renforts considérables, et particulièrement la cavalerie des émigrés.

Le combat fut acharné des deux côtés; les deux troupes patriotes furent

lancées à plusieurs reprises l'une au-devant de l'autre. Jacques Mérey

en arriva un moment à voir reluire les baïonnettes de Galbaud; mais rien

ne put rompre la haie vivante placée entre les deux armées pour les

empêcher de se rejoindre.

Un instant il sembla à Jacques Mérey voir passer, à travers la fumée de

la mousqueterie, un cavalier ayant la taille et le visage du marquis de

Chazelay. Il l'appela de la voix et le défia du geste; mais le fantôme

ne répondit point et rentra dans la fumée d'où un instant il était

sorti.

Puis, en ce moment, les Prussiens ayant fait un effort violent, les

patriotes furent repoussés. De nouveaux renforts arrivèrent: les rangs

ennemis s'épaissirent; tout espoir de faire jonction avec Galbaud

disparut, et Marceau, épuisé, couvert du sang de ses adversaires,

luttant un contre dix, fut forcé de donner le signal de la retraite.

La petite troupe rentra dans la ville, et Galbaud, renonçant à l'espoir

d'entrer dans Verdun, se retira de son côté.

Le bombardement commença le 31 août, à onze heures du soir, et dura

jusqu'à une heure du matin. Il ne produisit que peu d'effet, quoique les

habitants de la ville haute, quartier aristocratique et clérical,

eussent illuminé leurs maisons pour diriger les coups de l'ennemi.

Le 1er septembre, à trois heures du matin, le roi de Prusse vint à la

batterie Saint-Michel, et le feu recommença pendant cinq heures.

Quelques maisons commencèrent à s'enflammer.

Quant à l'artillerie verdunoise, elle n'atteignait point les hauteurs

où étaient les Prussiens, et par conséquent ne leur faisait aucun mal.

Au reste, un seul assiégé fut tué, c'était un ex-constituant nommé

Gillion, qui était venu s'enfermer dans Verdun, à la tête des

volontaires de Saint-Mihiel; il fut frappé d'un éclat d'obus sur le quai

de la Boucherie.

Cependant, les femmes étaient réunies en foule sur la place de

l'Hôtel-de-Ville, où se tenait le conseil défensif en permanence et où

Beaurepaire avait un logement séparé de celui de sa femme et de ses

enfants.

Ces femmes poussaient de grands cris, demandant aux membres du conseil

d'avoir pitié d'elles et de leurs enfants, et de ne pas achever la ruine

du pays et des propriétés particulières.

Différentes députations venaient de différentes partie de la ville pour

supplier le conseil défensif d'accepter les conditions offertes la

veille par le roi de Prusse dans la sommation qu'il avait introduite

dans Verdun.

En même temps, on entendait la trompette d'un parlementaire.

Après une courte discussion, à la majorité de dix voix contre deux, il

fut convenu qu'on le recevrait.

Il fut introduit les yeux bandés, et demandant si le bombardement de la

nuit avait changé quelque chose à la décision de la ville.

Cette demande exposée, on le fit sortir sans lui avoir débandé les yeux.

La parole fut d'abord à Beaurepaire, qui se contenta de dire:

--J'ai promis de m'ensevelir sous les ruines de Verdun, l'ennemi n'y

entrera qu'en passant sur mon cadavre.

Puis, comme tous les regards se tournaient sur Jacques Mérey, que l'on

savait chargé d'une mission particulière:

--Citoyens, dit-il, vous le savez, Verdun est la clef de la France. Le

brave colonel de Beaurepaire vient de vous dire ce qu'il compte faire.

Vous m'avez vu au feu aujourd'hui sans que rien me forçât d'y aller;

mais, ayant exposé ma vie pour vous, il m'a semblé que mon droit serait

plus grand de vous dire ce que la France attend de vous.

»La France attend de vous un grand acte d'héroïsme: tenez huit jours et

vous avez donné le temps à Paris d'organiser la défense, et vous avez

sauvé la patrie, et vous aurez le droit de mettre cette légende au bas

des armes de la ville:

»_À Verdun la France reconnaissante._

»Défendez-vous. Je courrai les mêmes dangers que vous, et, s'il le faut,

je mourrai avec vous.»

Soutenu par cette double allocution, le conseil exécutif demanda une

trêve de vingt-quatre heures pour rendre une réponse définitive à Sa

Majesté Frédéric-Guillaume.

On fit revenir le parlementaire et on lui transmit la réponse du comité.

--Messieurs, dit-il, je suis venu demander un _oui_ ou un _non_, pas

autre chose; Sa Majesté le roi de Prusse est pressée.

--Nous n'avons pas d'autre réponse à lui faire, répliqua Beaurepaire;

s'il est pressé, qu'il agisse.

--Alors, messieurs, dit le jeune parlementaire, préparez-vous à

l'assaut.

--Et vous, dites à votre maître, répliqua Beaurepaire, que si dans

l'assaut nous sommes obligés de céder au grand nombre des assiégeants,

nous savons où sont les magasins de poudre et nous saurons ouvrir les

tombeaux des vainqueurs sur le champ même de leur victoire.

Cette fière réponse porta ses fruits. Les vingt-quatre heures de trêve

furent accordées.

Jacques Mérey savait que, dans les circonstances où l'on se trouvait,

les heures avaient la valeur des jours, et il espérait pouvoir faire

traîner le siège en longueur en l'embarrassant dans d'interminables

pourparlers.

Mais les corps administratifs et judiciaires envoyèrent une députation

composée de vingt-trois membres porteurs d'une supplique dans laquelle

ils disaient que, pour éviter la ruine entière et la subversion totale

de la place, il leur paraissait indispensable d'accepter les conditions

offertes à la garnison de la part du duc de Brunswick au nom du roi de

Prusse, puisque cette capitulation conservait à la nation sa garnison et

ses armes: tandis que la ruine de la ville ne serait d'aucune utilité à

la patrie.

On lut cette lettre devant Marceau, qui se trouvait là par hasard. Il se

leva.

--Et moi, dit-il, au nom de l'armée, au nom de mon bataillon, au mien,

je demande que la ville profite des dix-huit heures de trêve qui lui

restent pour se mettre en état de résister aux coalisés.

Mais, comme si cette réponse avait été entendue de la rue, des plaintes,

des gémissements, des lamentations montèrent jusqu'aux fenêtres de la

salle du conseil, qui étaient ouvertes. C'était un choeur d'enfants,

de femmes, de vieillards rassemblés sur les degrés de l'hôtel de ville

pour joindre leurs larmes et leurs supplications aux voeux secrets de

ceux des membres défensifs qui étaient pour la reddition de la ville.

Ces voeux ne tardèrent point à se formuler, et le conseil se sépara ou

plutôt proposa de se séparer, en remettant au lendemain la rédaction de

la capitulation.

Jacques Mérey avait les yeux fixés sur Beaurepaire, il le vit pâlir

légèrement:

--Pardon, citoyens, dit-il, est-il bien décidé dans vos esprits, je ne

dirai pas dans vos coeurs, que malgré ce qui vous a été dit de la

nécessité pour la France que Verdun tienne, vous êtes dans l'intention

de rendre la ville?

--Nous reconnaissons l'impossibilité de la défense, répondirent les

membres du conseil d'une seule voix.

--Et si je ne pense pas comme vous, si je refuse cette capitulation?

insista Beaurepaire.

--Nous ouvrirons nous-mêmes les portes de Verdun au roi de Prusse, et

nous nous en remettrons à sa générosité.

Beaurepaire jeta sur ces hommes un regard de mépris terrible:

--Eh bien, messieurs, dit-il, j'avais fait le serment de mourir plutôt

que de me rendre; survivez à votre honte et à votre déshonneur, puisque

vous le voulez, mais, moi, je serai fidèle à mon serment. Voilà mon

dernier mot. Je meurs libre. Citoyen Jacques Mérey, tu rendras pour moi

témoignage.

Et, tirant un pistolet de sa poche, avant qu'on eût eu le temps, non

seulement de s'opposer à son dessein, mais encore de le deviner, il se

brûla la cervelle.

Jacques Mérey reçut dans ses bras ce martyr de l'honneur.

* * * * *

Le lendemain, tandis que les jeunes filles de Verdun, couvertes de

voiles blancs, jetant des fleurs sur la route que devait suivre le roi

de Prusse pour se rendre à l'hôtel de ville et portant des dragées dans

des corbeilles, allaient ouvrir au vainqueur la porte de Thionville, la

garnison sortait avec les honneurs de la guerre par la porte de

Sainte-Menehould, escortant un fourgon attelé de chevaux noirs où se

trouvait le cadavre de Beaurepaire enseveli dans un drapeau tricolore.

Elle ne voulait pas laisser le cadavre du héros prisonnier des

Prussiens.

Le bataillon d'Eure-et-Loir formait l'arrière-garde et, le dernier,

marchait Marceau, son commandant.

L'avant-garde prussienne suivit l'armée française jusqu'à

Livry-la-Perche pour observer Clermont.

Là, elle s'arrêta.

Alors Marceau, se dressant sur ses étriers, leur envoya au nom de la

France cet adieu menaçant:

--Au revoir, dans les plaines de la Champagne!

XXIII

Dumouriez

Si nous nous sommes si longtemps arrêté sur le siège de Verdun et sur la

mort héroïque de Beaurepaire, c'est que, à notre avis, aucun historien

n'a donné à la prise de Verdun l'importance qu'elle a en histoire, et à

la mort de Beaurepaire l'admiration que lui doit l'historien, ce grand

prêtre de la postérité.

Voici à quelle occasion j'ai été à même de remarquer cette étrange

lacune.

J'ai toujours été indigné, même sous la Restauration, des autels

poétiques que l'on tentait d'élever à ces prétendues vierges de Verdun

qui avaient été, des fleurs d'une main, des dragées de l'autre, ouvrir à

l'ennemi les portes de leur ville natale, qui était la clef de la

France.

Cette trahison envers la patrie n'a d'excuse que dans l'ignorance de

femmes qui ont cédé aux ordres de leurs parents et qui n'avaient pas le

sentiment du crime qu'elles commettaient.

Les prêtres aussi y furent pour beaucoup.

Il en résulta que, voulant répondre par un livre aux vers de Delille et

de Victor Hugo, je cherchai, voilà tantôt sept ou huit ans, des

documents sur cette reddition de Verdun, qui n'eut pas une médiocre part

aux 2 et 3 septembre.

Je m'adressai tout d'abord tout naturellement au plus volumineux de nos

historiens, à M. Thiers. Mais M. Thiers, préoccupé de la bataille de

Valmy, qu'il est pressé de gagner, se contente de dire, page 198 de

l'édition de Furne: «Les Prussiens s'avançaient sur Verdun.»

Puis, page 342: «La prise de Verdun excita la vanité de Frédéric.»

Puis, page 347: «Galbaud, envoyé pour renforcer la garnison de Verdun,

était arrivé trop tard.» Pas un mot de plus; de Beaurepaire, il n'est

pas question.

Le fait n'est cependant pas commun.

Une ville rendue contre la volonté d'un commandant de place qui se brûle

la cervelle;

Vingt-trois citoyens, convaincus d'en avoir ouvert les portes à

l'ennemi, exécutés le 25 avril 1794;

Dix femmes, dont la plus vieille âgée de cinquante-cinq ans et la plus

jeune de dix-huit, les suivant sur l'échafaud pour avoir offert des

fleurs et des bonbons à l'ennemi, cela valait la peine d'être relaté, ne

fût-ce que dans une note.

Quant à Dumouriez, dans ses Mémoires, il ne dit que quelques mots de

Verdun, et appelle Beaurepaire, Beauregard!

Quand ce ne serait que pour cette erreur, Dumouriez mériterait le titre

de traître.

Michelet, l'admirable historien, cet homme à qui les gloires de la

France sont si chères, parce qu'il est lui-même une de ces gloires, ne

passe pas ainsi à côté du cercueil de Beaurepaire sans s'arrêter.

Il s'y agenouille, il y prie.

«Un sentiment tout semblable, dit-il, fit vibrer la France en ce qu'elle

eut de plus profond quand un cercueil la traversa, rapporté de la

frontière, celui de l'immortel Beaurepaire, qui, non point par des

paroles, mais par un acte d'un seul coup, lui dit ce qu'elle devait

faire en pareille circonstance.

»Beaurepaire, ancien officier de carabiniers, avait formé, commandé

depuis 89 l'intrépide bataillon des volontaires de Maine-et-Loire. Au

moment de l'invasion, ces braves eurent peur de n'arriver pas assez

vite. Ils ne s'amusèrent point à parler le long de la route: ils

traversèrent la France au pas de charge et se jetèrent dans Verdun.

»Ils avaient un pressentiment qu'au milieu des trahisons dont ils

étaient environnés, ils devaient périr; aussi chargèrent-ils d'avance un

député patriote de faire leurs adieux à leurs familles, _de les

consoler et de dire qu'ils étaient morts_. Beaurepaire venait de se

marier et n'en fut pas moins ferme. Le conseil de guerre assemblé,

Beaurepaire résista à tous les arguments de la lâcheté; voyant enfin

qu'il ne gagnait rien sur ces nobles officiers dont le coeur tout

royaliste était déjà dans l'autre camp:

»--Messieurs, dit-il, j'ai juré de ne me rendre que mort; survivez à

votre honte. Je suis fidèle à mon serment; voici mon dernier mot: je

meurs!

»Il se fit sauter la cervelle.

»La France se reconnut, frémit d'admiration; elle mit la main sur son

coeur et y sentit monter la foi. La patrie ne flotta plus aux regards,

incertaine et vague; on la vit réelle, vivante. On ne doute guère des

dieux à qui l'on sacrifie ainsi.»

Mais des _vierges de Verdun_, Michelet n'en parle point.

Sans doute il n'a pas voulu, près d'une si belle tache de sang, mettre

une tache de boue.

Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'aucun historien, aucun

chroniqueur, aucun contemporain, ne parle de Mme de Beaurepaire. Je

crois avoir rencontré les seules lignes qui aient été écrites sur elle

dans une brochure intitulée _Les réminiscences du roi de Prusse_.

En effet, cette brochure contient l'anecdote suivante, qui se rapporte

probablement à elle.

«Le duc de Weimar, auquel la réputation des bonbons et des liqueurs de

Verdun était bien connue, s'informa de la boutique où l'on pouvait

trouver ce qui se faisait de mieux. On nous conduisit chez un marchand

nommé Le Roux, au coin d'une petite place. Cet homme nous reçut avec

beaucoup d'amabilité, et ne manqua point en effet à nous servir

parfaitement.

»Lorsqu'il commençait à faire nuit, notre collation fut troublée par un

bien triste incident. La maison d'en face était habitée _par une jeune

femme_, _parente_ du défunt commandant de place. On lui avait caché

l'événement jusqu'à cet instant; mais il fallut bien le lui apprendre.

Elle en fut si cruellement affectée, qu'elle tomba étendue à terre, en

proie à des attaques de nerfs et à des convulsions extrêmement

violentes. On ne put l'emporter qu'avec la plus grande peine.»

Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux · 第 14 / 33 段