vous croyez, parce que vous les avez portés dans votre ventre, parce
qu'ils sont sortis de vos entrailles, parce que vous les avez nourris de
votre lait, si vous croyez que vos enfants sont à vous, vous vous
trompez étrangement! Vos enfants sont à la patrie. L'amour, la
génération, l'enfantement, tout cela est pour la patrie! La maternité
individuelle n'est qu'un moyen de donner des défenseurs à la mère
commune, la France! Ah! misérables renégates que vous êtes! la France se
met d'un côté, et vous de l'autre; la France crie: «À moi! à l'aide! au
secours!» Vos enfants s'élancent à ce cri et vous les retenez! Il ne
vous suffit pas d'être des mères lâches, vous êtes des filles impies.
Oh! moi aussi, j'ai deux enfants, nés dans des heures sacrées; que la
France me les demande, je lui dirai: «Mère, les voilà!» J'ai une femme
que j'adore; que la France me la demande, je lui dirai: «Mère, la
voilà!» Et que, après mes enfants et ma femme, la France me crie: «À ton
tour!» je bondirai au-devant du gouffre en disant: «Mère, me voici!»
Les femmes se regardèrent étonnées.
--Ô sainte liberté! s'écria Danton, moi qui croyais le jour du sacrifice
arrivé, et le jour de la fraternité près d'éclore, je me trompais donc!
Ô natures perverses, c'était à vous qu'il était réservé de me briser le
coeur, c'était à vous qu'il était donné de faire une chose plus
difficile que de tirer le sang de mes veines, c'était à vous qu'il était
donné de me tirer les larmes des yeux! Malheur à qui fait pleurer
Danton, car il fait pleurer la Liberté même!
Et des larmes, de vraies larmes d'amour pour la France, commencèrent de
couler sur les joues de Danton.
C'est qu'en effet Danton était la voix sombre et sublime de la patrie;
ce n'était point à tort qu'il disait: _Celui qui fait pleurer Danton
fait pleurer la Liberté_. L'acte chez lui était au service de la parole;
il dit de sa voix énergique et profonde: «Que la Révolution soit!» et la
Révolution fut.
Née de lui, la Révolution mourut avec lui.
À la vue de ces pleurs roulant sur le visage de Danton, les femmes
bouleversées n'y purent tenir plus longtemps: les unes l'arrachèrent de
la borne et le serrèrent entre leurs bras; les autres s'enfuirent en
cachant leur visage dans leur tablier.
Jacques Mérey avait vu toute cette scène depuis le commencement jusqu'à
la fin. D'abord, il s'était tenu à l'écart, prêt à porter secours à son
ami, si besoin était; puis il avait admiré cette prodigieuse éloquence
qui savait se plier à toutes les circonstances, parlementaire à la
tribune, populaire sur la borne; il avait entendu ses premières paroles
burlesques, violentes, obscènes; il avait vu ce masque effrayant
s'animer et s'embellir de sa fureur vraie ou simulée; il avait senti
pénétrer jusqu'au fond de son coeur ces syllabes brusques dardées
comme des coups d'épée, puis, quand Danton pleura, lui, laissa tout
naturellement couler ses larmes.
Danton, débarrassé de ces femmes, s'essuya le visage, vit Jacques Mérey
à dix pas de lui, le reconnut et se précipita dans ses bras.
Danton, nous l'avons dit, se rendait à l'Assemblée nationale. Les
premiers mots, les premières preuves d'affection échangées entre les
deux amis:
--Il n'y a pas de temps à perdre, dit Danton à Jacques; je vais à
l'Assemblée pour y provoquer une mesure de la plus haute importance;
viens avec moi.
L'Assemblée était dans une grande agitation: des nouvelles venaient
d'arriver de Verdun. L'ennemi était à ses portes et le commandant
Beaurepaire avait fait le serment de se faire sauter la cervelle plutôt
que de se rendre. Mais on assurait qu'il y avait dans la ville un comité
royaliste qui forcerait la main au commandant Beaurepaire.
À la vue de Danton, un grand murmure se fit.
Danton ne parut pas même l'entendre.
Il monta à la tribune, et, sans trouble, sans hésitation, il demanda les
visites domiciliaires.
Une opposition très vive éclata, on parla de la liberté compromise, du
domicile violé, du secret du foyer mis au grand jour.
Danton laissa dire avec un calme dont on l'eût cru incapable; puis,
quand la tempête fut apaisée:
--Quand une armée étrangère est à soixante lieues de la capitale, quand
une armée royaliste est au coeur de Paris, il faut que ceux qui sont
sous la main de la France sentent peser cette main sur eux. Vous êtes
tous d'avis que sans la Révolution nous péririons, que la Révolution
seule peut nous sauver. Eh bien, si je représente comme ministre de la
Justice la Révolution, il faut que je connaisse les obstacles qu'on nous
oppose et les ressources qui nous restent. Que venez-vous me parler de
liberté compromise, de domicile violé, de secrets mis au grand jour!
Quand la patrie est en danger, tout appartient à la patrie, hommes et
choses. Au nom de la patrie, je demande, j'exige les visites
domiciliaires!
Danton l'emporta. Les visites domiciliaires furent décrétées, et, pour
qu'on n'eût pas le temps de rien cacher aux visiteurs, on décida
qu'elles commenceraient la nuit même.
Jacques Mérey se chargea d'aller tranquilliser Mme Danton; quant à
lui, Danton, il se rendrait sans perdre un instant au ministère de la
Justice, où il donnerait ses ordres, et où il prendrait ses mesures pour
qu'ils fussent exécutés.
Il invitait Mme Danton, si elle craignait quelque chose, à venir l'y
rejoindre.
La pauvre femme craignait tout; elle fit charger une voiture de ses
effets les plus nécessaires, et se décida, ce qu'elle n'avait pu faire
encore, à aller habiter le sombre hôtel avec son mari.
Jacques Mérey l'y conduisit. Mme Danton voulait le retenir à l'hôtel;
elle pensait que plus il y aurait d'hommes dévoués autour de son mari,
moins il y aurait à craindre pour lui.
Mais il était quatre heures du soir; la générale commençait de battre
dans toutes les rues, et chacun était averti de rentrer chez soi à six
heures précises.
En un instant, la population disparut comme par enchantement; on
entendit ce fatal claquement des portes qui se ferment, claquement que
nous avons si souvent entendu depuis; toutes les fenêtres suivirent
l'exemple des portes. Des sentinelles furent mises aux barrières, la
Seine fut gardée, et, quoique les visites ne dussent commencer qu'à une
heure du matin, chaque rue fut interceptée par des patrouilles de
soixante hommes.
Jacques Mérey ne voulait pas, pour son début à Paris, commencer par
désobéir à la loi. Au milieu de la solitude la plus absolue, il rentra à
l'hôtel de _Nantes_, et, mourant de faim, se fit servir à dîner.
On lui apporta sur une assiette un billet proprement plié et cacheté de
cire noire. Le cachet représentait une cloche fêlée avec cette devise:
SANS SON.
À ce cachet noir, à ce jeu de mots lugubre qui servait à indiquer que
l'épître venait du bourreau, Jacques Mérey devina ce que contenait la
lettre.
C'était l'éclaircissement qu'il avait demandé à l'exécuteur sur la
persistance de la vie après la séparation de la tête et du corps.
Il ne se trompait pas. Voici la brève explication que contenait la
lettre:
_Citoyen,_
_J'ai fait l'épreuve moi-même. Ayant tranché la tête à un condamné
nommé Leclère, j'ai saisi, au moment où elle allait tomber dans le
panier, la tête par les cheveux, et ayant approché son oreille de
ma bouche, j'ai crié son nom. L'oeil fermé s'est rouvert avec
l'expression de l'effroi, mais s'est refermé presque aussitôt._
_L'épreuve n'en est pas moins décisive; la vie persiste, c'est du
moins mon avis._
_Celui qui n'ose se dire votre serviteur,_
SANSON.
Cette presque certitude flatta l'amour-propre de Jacques Mérey,
puisqu'elle confirmait son opinion; mais elle lui ôta quelque peu de son
appétit.
Il voyait toujours dans la pénombre de sa chambre cette tête sanglante
aux mains du bourreau, l'oeil gauche démesurément ouvert et écoutant
avec la double expression de l'angoisse et de l'effroi.
XXI
L'ouvrage noir!
Jacques achevait à peine son dîner que la porte s'ouvrit et que Danton
entra.
Le docteur se leva avec étonnement.
--Oui, c'est moi, lui dit Danton, qui voyait l'effet produit par sa
présence inattendue. Depuis que je t'ai rencontré, j'ai beaucoup
réfléchi; tu vois dans quel état est Paris?
--Il est évident que le sentiment de la terreur y est profond, répondit
Jacques.
--Et tu ne vois pas cependant comme moi dans les profondeurs de la
situation. Je vais t'y conduire, et alors tu me remercieras d'avoir
trouvé moyen de t'éloigner de Paris.
--Ne puis-je donc pas vous être utile ici?
--Non! car ta mission ne commence que le 20 septembre, et jusque-là tu
dois rester étranger à tous les événements qui vont se passer ici.
Quelques-uns y laisseront leur vie.
Jacques fit un mouvement d'insouciance.
--Je sais qu'en acceptant la charge de député à la Convention, tu as
fait le sacrifice de la tienne; mais beaucoup y laisseront leur
réputation ou leur honneur. Or, tu dois te présenter à la Convention pur
de tout engagement, libre de tout parti. Il sera temps pour toi, une
fois que tu seras à l'Assemblée, de te faire jacobin ou cordelier, de
t'asseoir dans la plaine ou sur la montagne.
--Que va-t-il donc, à ton avis, se passer ici?
--Je vois encore vaguement l'avenir, si prochain qu'il soit, mais j'y
flaire du sang, et beaucoup. Il faut que la lutte de la Commune et de
l'Assemblée cesse. Jusqu'à présent, l'Assemblée s'est laissée traîner à
la suite de la Commune. Chaque fois que l'Assemblée essaye de s'en
défaire, la Commune montre les dents à l'Assemblée, qui recule.
L'Assemblée, mon cher Jacques, c'est la force selon la loi et avec la
loi; la Commune, c'est la force populaire sans contrôle et sans limites.
L'Assemblée, dans une de ses reculades, a voté un million par mois pour
la Commune de Paris. Elle n'est pas, comme tu le comprends bien, décidée
à renoncer en se suicidant à un pareil subside. Elle a placé sa
dictature entre des mains effrayantes--non pas entre les mains d'hommes
du peuple, j'en aurais moins peur que de celles où elle se trouve--, des
lettrés de taverne, des scribes de ruisseau, un Hébert qui a été
marchand de contremarques, un Chaumette, cordonnier manqué, mais
démagogue réussi; c'est à ce dernier qu'elle a eu l'idée de donner le
pouvoir sans limite d'ouvrir et de fermer les prisons, d'arrêter et
d'élargir; tous ensemble ils ont pris cette mortelle décision d'afficher
aux portes de chaque prison les noms des prisonniers. Or, pendant que le
peuple lit ces noms et rêve le massacre, les prisonniers eux-mêmes les
provoquent; ceux de l'Abbaye, par exemple, insultent les gens du
quartier à travers leurs grilles; ils font entendre des chansons
antirévolutionnaires; ils boivent à la santé du roi, aux Prussiens, à
leur prochaine délivrance; leurs maîtresses viennent les voir, manger et
boire avec eux; les geôliers sont devenus les valets de chambre des
nobles, les commissionnaires des riches; l'or roule à l'Abbaye et le
peuple qui manque de pain montre le poing à cet insolent Pactole qui
coule dans les prisons. Paris est inondé de faux assignats. Où dit-on
qu'on les fabrique? dans les prisons mêmes; vrais ou non, ces bruits se
répandent et exaspèrent la foule. Joins à cela un Marat qui, tordant sa
vilaine bouche, demande tous les matins cinquante mille, cent mille,
deux cent mille têtes. Non contente de fouler aux pieds toute liberté
individuelle, cette féroce dictature d'où je sors et que je voudrais
contenir en vain s'attaque à une liberté bien autrement dangereuse, à la
liberté de la presse. Quand c'est Marat qu'elle devrait poursuivre,
c'est un jeune patriote plein de dévouement et d'intelligence qu'elle
attaque; c'est Girey qu'elle poursuit, qu'elle poursuit jusqu'au
ministère de la Guerre où il s'est réfugié. L'Assemblée, mise en
demeure, a été forcée de mander à sa barre le président de la Commune
Huguenin. Huguenin n'a point paru. L'Assemblée, il y a une heure, a
cassé la Commune, en déclarant qu'une nouvelle Commune serait nommée par
les sections dans les vingt-quatre heures. Au reste, singulière anomalie
qui prouvera dans quel épouvantable gâchis nous sommes: l'Assemblée, en
cassant la Commune, a déclaré qu'elle avait bien mérité de la patrie.
--_Ornandum et tollandum_, a dit Cicéron.
--Oui, mais voilà que la Commune ne veut être ni couronnée ni chassée.
La Commune veut rester, régner par la terreur; elle restera et régnera.
--Et tu crois qu'elle aura l'audace d'ordonner quelque grand massacre?
--Elle n'aura pas besoin d'ordonner; elle laissera faire, elle laissera
Paris dans l'état de sourde fureur où est le peuple; elle laissera crier
les ventres vides, hurler les estomacs affamés; et si une voix a le
malheur de crier: «Assez de statues brisées comme cela! assez de marbres
en morceaux! assez de plâtres en poussière! au lieu de nous en prendre à
ces effigies, prenons-nous-en à ces aristocrates qui boivent à la
victoire des étrangers, à ce roi qui les appelle: à l'Abbaye, au Temple
d'abord, à la frontière après!» alors, tout sera dit. Il n'y a que la
première goutte de sang qui coûte à verser. La première goutte versée,
il en coulera des flots.
--Mais, dit Jacques Mérey, n'y a-t-il donc point parmi vous un homme qui
puisse dominer la situation et diriger l'esprit des masses?
--Nous ne sommes en réalité que trois hommes populaires, dit Danton.
Marat, qui veut et qui prêche le massacre; Robespierre, qui aurait
l'autorité; moi, qui aurais peut-être la force.
--Eh bien?
--Nous ne pouvons recourir à Marat pour empêcher ce qu'il demande.
Robespierre ne se risquera pas à se mettre en travers du flot
populaire. Pour chasser des coeurs le démon du massacre, pour faire
rougir la mort d'elle-même, pour la faire rentrer dans le néant d'où
elle sort, il faut être César ou Gustave-Adolphe.
--Non, répliqua Jacques Mérey, il faut être Danton; il faut prendre un
drapeau et parler à ces hommes comme tu as parlé hier à ces femmes qui
voulaient te déchirer. Beaucoup peuvent approuver l'idée du massacre,
mais, crois-moi, les massacreurs sont peu nombreux. Mets aux portes des
prisons tes deux mille enrôlés volontaires d'aujourd'hui; dis-leur que
le prisonnier, tant que la sentence n'est point portée contre lui, est
sacré; qu'il est sous la loi de la nation tout entière, et que la prison
est un asile plus inviolable que le sanctuaire. Ils t'écouteront, et
pleins d'enthousiasme, ils donneront, s'il le faut, leur vie pour la
noble cause dont tu les auras chargés.
--Ah! ma foi! non, dit Danton avec insouciance; ils se sont enrôlés pour
marcher à l'ennemi, et je ne veux pas tromper leur attente; je ne
pousserai point au massacre, mais je ne m'y opposerai pas; j'y
risquerais ma vie.
--Et depuis quand Danton ménage-t-il sa vie? dit en riant Jacques Mérey.
--Depuis que je m'aperçois que personne ne ferait ce qui reste à faire:
à établir la République. Ce n'est pas ce fou furieux de Marat qui peut
être le Brutus de la nouvelle république--lui ne fait pas le fou, il
l'est réellement--. Ce n'est pas cet hypocrite de Robespierre, qui en
est peut-être le Washington; il s'est opposé à la guerre que tout le
monde voulait, et va être un an ou deux à rétablir sur sa base sa
popularité ébranlée. Il n'y a donc que moi. Eh bien! moi, je te le dirai
tout bas, au risque de t'épouvanter, moi, je ne suis pas bien convaincu
qu'il soit sage de marcher à un ennemi terrible en laissant un ennemi
plus terrible derrière soi. Le peuple, dans les grands cataclysmes
révolutionnaires, a parfois de ces subites et foudroyantes
illuminations. Oui, l'ennemi à craindre, le véritable ennemi, celui qui
perdra la France si nous le laissons vivre, conspirer, correspondre, de
sa prison du Temple et du Temple au camp de Frédéric-Guillaume, c'est le
roi, ce sont les royalistes et tous les aristocrates.
--Comment, tu laisserais la vengeance populaire monter jusqu'au roi?
--Non, car la mort des royalistes et des aristocrates suffira pour
épouvanter le roi et l'empêcher de continuer ses coupables menées.
D'ailleurs, ce n'est pas dans un orage populaire qu'il faut que le roi
meure, c'est par un jugement public, c'est par un arrêt de la nation,
c'est de la mort des traîtres, des transfuges et des parjures.
--Mais je croyais que tu avais fait serment à ta femme non seulement de
ne jamais prendre part à la mort du roi, mais de le défendre.
--Ami, aux jours de révolution, bien fou qui fait de pareils serments,
et plus fous encore sont ceux qui y croient. Si j'ai fait le serment que
tu dis, c'était avant la fuite de Varennes, il y a déjà longtemps de
cela, et des serments faits à cette époque je me souviens à peine.
Laisse écouler encore deux ou trois mois, je l'aurai oublié tout à fait.
Et puis, après tout, est-ce donc un sang si pur que celui qui coulera
par-dessous les portes des prisons? De faux Français, de mauvais
citoyens, des traîtres, des parricides! Et puisque nous avons des hommes
qui consentent à faire l'_ouvrage noir_, comme disent les Russes,
couvrons-nous le visage, gémissons et laissons-les faire. Il est bon,
crois-moi, de compromettre Paris tout entier aux yeux du monde, afin que
Paris sache qu'il n'y a pas de pardon pour lui s'il laisse entrer
l'ennemi dans ses murs.
Jacques Mérey regarda Danton, et vit dans les lignes calmes de son
visage les preuves d'une inébranlable décision; il n'agirait pas, mais,
comme il le disait, il n'empêcherait pas les autres d'agir.
--Tu as raison, Danton, dit Jacques Mérey, je ne suis pas encore assez
profondément trempé dans le stoïcisme révolutionnaire pour dire comme
toi: «Tel sang est pur, tel sang est impur;» pour moi, médecin, le sang
est encore la matière la plus précieuse à la vie, de la chair coulante,
une liqueur composée de fibrine, d'albumine et de sérosité, que je dois
essayer de faire rentrer dans les veines de l'homme au lieu de l'en
faire sortir: envoie-moi donc bien vite là où je puisse faire le bien
sans faire le mal, et où je ne sois pas obligé de passer par le mal pour
arriver au bien.
--Voilà justement ce qui m'a fait venir te trouver. Écoute, voici en
deux mots ce qui se passe là-bas. Le 19 août 1792, les Prussiens et les
émigrés sont entrés en France. Ils entrèrent par une pluie battante,
présage terrible pour eux.
--Tu crois aux présages?
--Ne sommes-nous pas des Romains? Les Romains y croyaient, faisons comme
eux.--Ils se présentèrent le 20 devant Longwy, c'est-à-dire que, de
Coblence à Longwy, ils ont mis vingt jours à faire quarante lieues. Au
huitième coup de canon, Longwy se rendit, et le roi Frédéric-Guillaume y
fit son entrée. Au lieu de marcher immédiatement sur Verdun, ils
restèrent huit jours campés autour de leur conquête; ils y sont encore.
La France, pendant ce temps, resta sur la défensive. Or, la défensive ne
va point à la France. La France n'est point un bouclier, c'est une épée:
sa force est dans son attaque.
»Ces huit jours d'hésitation de l'ennemi ont sauvé la France; pendant
ces huit jours, deux mille hommes sont partis chaque jour de Paris; tu
crois que les enrôlements volontaires datent d'aujourd'hui, tu te
trompes. Il a fallu, il y a trois jours, un décret de l'Assemblée pour
forcer de rester à leur atelier les typographes qui imprimaient les
séances; il a fallu étendre le décret aux serruriers, tous auraient pris
le fusil, pas un ne serait resté pour en faire. Nos églises, désertes
par la disparition d'un culte inutile, sont devenues des ateliers où des
milliers de femmes travaillent au salut commun: elles préparent les
tentes, les habits, les équipements militaires, chacune couvre et
réchauffe d'avance son enfant qui part et qui va combattre l'ennemi.
»Dans ces églises mêmes s'accomplit sous leurs yeux une action
mystérieuse et salutaire. Sur ma proposition, l'Assemblée a décidé que
l'on fouillera les tombeaux et qu'on emploiera pour la défense du pays
le cuivre et le plomb des cercueils.»
Jacques Mérey regarda Danton avec plus d'admiration encore que
d'étonnement.
--Et c'est sur ta proposition, dit-il, que l'Assemblée a rendu ce
décret?
--Oui, répondit Danton. Si près de périr, la France des vivants
n'avait-elle pas le droit de demander secours à la France des morts?
Crois-tu que ces morts dont on a ouvert et pris les cercueils ne les
eussent point donnés pour sauver leurs enfants et les enfants de leurs
enfants? Quant à moi, au premier tombeau ouvert, il m'a semblé entendre
ce cri sorti des abîmes de la mort: «Prenez non seulement nos cercueils,
mais nos ossements, si de nos ossements vous pouvez vous faire des armes
contre l'ennemi.»
Jacques Mérey se leva.
--Danton, dit-il, tu es vraiment grand, plus grand encore que je ne
croyais!
--Non, mon ami, répondit Danton avec simplicité, c'est la France qui est
grande et non pas nous. Nous, nous n'atteignons pas la hauteur de cette
femme, de cette mère qui apporta à l'Assemblée sa croix d'or, son
coeur d'or, son dé d'argent, tandis que sa fille, une enfant de douze
ans, apportait sa timbale d'argent et une pièce de quinze sous. Le jour
où j'ai vu cela, vois-tu, j'ai dit: «La France a vaincu! Avec ta croix
d'or, avec ton coeur d'or, avec ton dé d'argent, femme; avec ta
timbale d'argent, avec tes quinze sous, enfant, la France va lever des
armées.» Non; où nous fûmes grands, sais-tu où ce fut? C'est lorsque la
Gironde, les jacobins et les cordeliers sont tombés d'accord pour
confier la défense nationale au seul homme qui pouvait sauver la France.
--À Dumouriez?
--À Dumouriez. Les Girondins le haïssaient, et non sans raison; ils
l'avaient fait arriver au ministère, et lui les en avait chassés; les
jacobins ne l'aimaient nullement, ils savaient très bien qu'il portait
deux masques et jouait un double jeu; mais ils savaient aussi qu'il
serait ambitieux de gloire et qu'avant tout il voudrait vaincre.
--Et toi, qu'as-tu fait?
--J'ai fait plus que les autres. Je lui ai envoyé Fabre d'Églantine, ma
pensée, Westermann, mon bras, Westermann, c'est-à-dire le 10-Août en
personne. Tous les vieux soldats, les Luckner et les Kellermann, lui ont
été infériorisés. Dillon son chef lui a été soumis. Toutes les forces de
la France ont été mises dans sa main.
--Et tu ne doutes pas, tu ne trembles point parfois de t'être trompé?
--Si fait, et tu vas voir tout à l'heure que si, puisque c'est à cette
occasion que je te fais partir. Tu vas te rendre à Verdun; tu
t'entendras avec Beaurepaire pour organiser la meilleure défense
possible; puis, si Verdun est pris, tu te rendras immédiatement près de
Dumouriez. Je te donnerai des lettres qui t'accréditeront près de lui;
tu l'étudieras profondément. S'il marche franchement, droitement, dans
la voie de la République, tu l'y encourageras par ton exemple et par tes
éloges; s'il hésite, si tu vois en lui quelque embarras, quelque
manoeuvre suspecte, tu lui brûleras la cervelle et tu donneras le
commandement à Kellermann. Voici tes pouvoirs.
--Se bornent-ils là?
--Si l'ennemi est vaincu, ne pas le pousser à bout en le mettant dans
une position désespérée. J'ai tout lieu de croire que Frédéric-Guillaume
ne tient pas énormément à la coalition. Une grande bataille, une grande
victoire, et que les Prussiens arrivent à sortir de France, toute leur
machine est démontée. D'ailleurs, on m'attendra, et c'est moi qui me
charge de faire la conduite à ces messieurs.
--Prends garde, Danton, si tu épargnes l'armée prussienne après avoir
laissé frapper si cruellement Paris, on dira que tu as reçu des subsides
du roi Guillaume.
--Bon! on dira bien autre chose de moi, va! Mais nous autres, hommes de
lutte, qui faisons et qui défaisons les révolutions, nous sommes comme
ces chefs barbares que leurs soldats enfermaient d'abord dans un
cercueil d'or, puis dans un cercueil de plomb, puis enfin dans un
cercueil de chêne. Le premier historien qui nous exhume ne voit que le
cercueil de chêne; le second le brise et ne trouve que le cercueil de
plomb; le troisième, plus consciencieux que les autres, fouille plus
loin qu'eux et trouve le cercueil d'or. C'est dans celui-là que je serai
enseveli, Jacques.
Jacques tendit la main à cet homme étrange, qui venait de grandir d'une
coudée sous ses yeux.
--Et quand partirai-je? demanda-t-il.
--Ce soir, et il n'y a pas une minute à perdre. Verdun est à près de
soixante lieues de Paris, il te faut vingt-cinq heures pour y aller.
Voilà dix mille francs en or, il faut que tu en fasses assez.
--J'en aurai trop.
--Tu rendras tes comptes à ton retour. Songe que tu es en mission pour
le gouvernement, et qu'aucun obstacle ne doit arrêter un homme qui a le
sabre au côté, deux pistolets à sa ceinture et dix mille francs dans sa
poche.
--Rien ne m'arrêtera.
--Adieu, bonne chance! Tu vas faire la besogne sainte, poétique,
glorieuse; nous, nous allons faire l'_ouvrage noir_. Adieu!
Deux heures après, Jacques Mérey était en route.
XXII
Beaurepaire
Quand le jour vint, Jacques Mérey était déjà à Château-Thierry.
Nous devons dire que, se retrouvant seul avec ses souvenirs, Jacques
Mérey s'y était abandonné complètement. Il avait oublié Danton,
Dumouriez, Beaurepaire, Paris, Verdun, pour se replonger tout entier
dans sa pauvre petite ville d'Argenton et en revenir au coeur de son
coeur--comme dit Hamlet--, à Éva.