était graveur et dessinateur--, mais artiste en fêtes révolutionnaires;
son patriotisme, un peu exagéré peut-être, était l'inépuisable volcan
auquel il demandait ses inspirations sombres, lugubres, splendides, à la
hauteur des fêtes qu'il avait à célébrer.
C'était lui qui, aux désastreuses nouvelles venues de l'armée, avait, le
22 juillet 1792, proclamé la _patrie en danger_.
C'était lui qui, le 27 août de la même année, un mois à peine après
cette proclamation, venait d'organiser la fête des morts.
Au milieu du grand bassin des Tuileries, une pyramide gigantesque
couverte de serge noire avait été dressée.
Sur cette pyramide étaient tracées en lettres rouges des inscriptions
rappelant les massacres de Nancy, de Nîmes, de Montauban, du Champ de
Mars, imputés, comme on le sait, aux royalistes.
C'était pour faire pendant à cette pyramide que la guillotine était
restée debout.
On avait réservé pour cette journée trois exécutions capitales, elles
faisaient partie du programme de la fête.
À onze heures du matin, sortirent de la Commune de Paris, c'est-à-dire
de l'hôtel de ville, entourées d'un nuage d'encens et, comme eût fait
une théorie athénienne dans la rue des Trépieds, marchant au milieu des
parfums, les veuves et les orphelines du 10-Août, en robes blanches,
serrées de ceintures à la taille, portant dans une arche, sur le modèle
de l'arche d'alliance, cette fameuse pétition du 17 juillet 1791 qui
hâtivement avait demandé la République, et qui reparaissait à son heure
comme les choses fatalement décrétées.
De temps en temps, une femme vêtue de noir marchait seule, portant une
bannière noire, sur laquelle étaient écrits ces trois mots: MORT POUR
MORT.
Après cette procession lugubre et menaçante, comme pour répondre à son
appel, marchait ou plutôt roulait une statue colossale de la Loi, assise
dans un fauteuil et tenant son glaive.
Derrière la Loi, venait immédiatement le terrible tribunal
révolutionnaire institué le 17 août et qui approvisionnait déjà la
guillotine.
Mêlée au tribunal, toute la Commune s'avançait, conduisant la statue de
la Liberté.
Puis enfin les juges et les tribunaux chargés de défendre cette liberté
au berceau, et au besoin de la venger.
Les deux statues s'arrêtèrent un instant de chaque côté de la guillotine
pour voir tomber la tête d'un condamné, et continuèrent leur chemin.
Il serait difficile, sans l'avoir vu, de se faire une idée de ce
qu'était un pareil cortège s'avançant à travers une population morne de
tristesse ou ivre de vengeance, accompagné des chants de Marie-Joseph
Chénier et de la musique de Gossec.
Jacques Mérey regarda défiler le cortège lugubre; puis, sentant que la
douleur publique égalait sa douleur privée, avec un triste sourire sur
les lèvres, il prit le chemin de la demeure de Danton.
Danton et Camille Desmoulins, ces deux amis que la mort elle-même qui
sépare tout ne put séparer, demeuraient à quelques pas l'un de l'autre.
Danton occupait un petit appartement du passage du Commerce, au premier
étage d'une sombre et triste maison qui faisait et fait probablement
encore aujourd'hui arcade entre le passage et la rue de
l'École-de-Médecine.
Camille Desmoulins demeurait au second étage d'une maison de la rue de
l'Ancienne-Comédie.
Ce fut chez Danton que Jacques Mérey se présenta d'abord. Le député de
Paris n'était point chez lui. Le docteur n'y trouva que Mme Danton.
Jacques Mérey lui était complètement inconnu de visage; mais, à peine se
fut-il nommé, que Mme Danton, qui avait souvent entendu parler de lui
comme d'un homme du plus grand mérite, l'accueillit en ami de la maison
et le força de s'asseoir.
Danton venait d'être nommé, depuis trois jours seulement, ministre de la
Justice, ce qu'ignorait encore Jacques Mérey. Et il était en train de
s'installer dans son ministère.
Quant à sa femme, elle hésitait à abandonner son modeste appartement,
répétant sans cesse à son mari: «Je ne veux pas habiter l'hôtel de la
justice; il nous y arrivera malheur.»
Qu'on nous permette, puisque nous allons pendant quelque temps vivre
avec de nouveaux personnages, de peindre, au fur et à mesure qu'ils se
présenteront à nous, les personnages avec lesquels nous allons vivre.
Danton, qui n'était point chez lui, et que nous retrouverons comme
Orphée prêt à être déchiré par des bacchantes, était d'Arcis-sur-Aube;
avocat au conseil du roi, mais avocat sans cause, il se maria avec la
fille d'un limonadier établi au coin du pont Neuf. Dans cette union,
c'était la femme qui apportait pour dot sa confiance dans l'avenir; non
seulement elle avait rêvé, mais elle avait deviné le plus puissant
athlète révolutionnaire qui dût combattre et renverser la royauté.
Était-ce pour cela, était-ce parce qu'elle était grande, calme et belle
comme la Niobé antique, que Danton l'adorait? Non. C'était probablement
parce que, la première, elle avait eu foi en lui.
L'Orient a dit: la femme, c'est la fortune.
Cette première femme de Danton, ce fut sa fortune à lui, tant qu'elle
vécut.
Nous avons vu plus tard un second exemple de bonheur porté par la femme:
Napoléon fut invulnérable tant qu'il fut l'époux de Joséphine.
Les premières années du mariage de Danton avaient été dures. L'argent
manquait souvent dans le jeune ménage; alors, on allait s'asseoir à la
table du limonadier, et si la table du limonadier était trop surchargée
par la présence des deux jeunes époux, le ménage émigrait une seconde
fois et s'en allait à Fontenay-sous-Bois, près Vincennes.
Danton avait été nommé membre de la Commune de Paris, et en opinions
violentes il atteignait les plus exagérées de ses confrères.
C'est grâce à cette violence et surtout à ces paroles prononcées à la
tribune: «Que faut-il pour renverser les ennemis du dedans et repousser
les ennemis du dehors? De l'audace, de l'audace, et encore de l'audace!»
qu'entre l'invasion et le massacre, il avait obtenu la terrible, nous
dirons presque la mortelle faveur, d'être ministre de la Justice.
Il venait encore de recevoir une formidable mission.
La trahison de Longwy près de s'accomplir, la trahison de Verdun que
l'on craignait, avaient fait voter par l'Assemblée nationale une levée
de trente mille volontaires à Paris et dans les environs.
C'était Danton qui avait été chargé de faire cette razzia dans les
familles. De sorte qu'à chaque instant sa femme s'attendait à le voir
rentrer poursuivi par les mères et les orphelins dont il enlevait les
fils et les pères.
Il venait depuis la veille seulement de proclamer ces enrôlements
volontaires, et l'on dressait sur toutes les places, dans tous les
carrefours, des théâtres, où les magistrats seraient chargés de recevoir
les signatures de ceux qui sauraient écrire, ou les consentements de
ceux qui ne le sauraient pas, et où les tambours devaient par un
roulement annoncer chaque enrôlement nouveau.
Puis, pour le lendemain, il s'apprêtait à demander à l'Assemblée une
chose bien autrement terrible quand on connaît l'esprit des Français:
c'étaient les visites domiciliaires.
Danton avait sa mère.
Les deux femmes vivaient ensemble; elles soignaient à qui mieux mieux
les deux enfants de Danton:
L'un qui datait de la prise de la Bastille, l'autre de la mort de
Mirabeau.
Mérey causa longuement avec cette femme, qui l'intéressait d'une façon
étrange, car il avait vu sur son visage les signes d'une mort précoce;
ses yeux profondément cernés par les veilles et par les larmes, ses
pommettes brûlées par la fièvre, le reste de son visage blêmi par les
craintes incessantes, ce saint devoir accompli de nourrir elle-même les
enfants qu'elle avait donnés à son mari, tout cela disait au médecin:
«Tu as sous les yeux une victime marquée pour la mort.»
Et de cet intérêt qui avait pris le coeur de Jacques, de cette douceur
que la pitié avait communiquée à sa voix, il était ressorti un charme
qui avait été chercher jusqu'au fond de son âme la confiance de la
pauvre créature.
Elle lui raconta alors combien de fois elle l'avait arrêté dans ces
emportements terribles qui faisaient bondir de terreur l'Assemblée tout
entière; elle lui parla du roi qu'elle aimait et qu'elle ne voulait pas
voir coupable, de la pieuse Madame Élisabeth qu'elle admirait, de la
reine qu'elle essayait d'excuser; elle lui dit que, lorsque son mari
avait fait le 10-Août, c'est-à-dire avait renversé le roi, il lui avait
juré que, une fois renversé, le roi lui serait sacré et qu'il ferait
tout au monde pour lui sauver la vie.
Et Jacques Mérey écoutait tout cela avec une profonde tristesse, car il
sentait que Danton avait pris là des engagements qu'il ne pourrait
tenir, et il voyait la malheureuse femme, dont il eût pu compter les
jours, entrer à chaque secousse plus rapidement dans la mort.
Il promit de chercher Danton dans tout Paris.
Trouver Danton n'était pas difficile; partout où il passait, ses pas
étaient marqués; partout où il parlait, sa voix formidable laissait un
écho.
S'il le trouvait, il le ramènerait à la maison, et là, lui qui
paraissait si calme et si doux, il calmerait et adoucirait Danton.
Pauvre femme! elle était loin de se douter quelle flamme brûlait dans ce
coeur qu'elle croyait apaisé, et quels serments de vengeance avait
prononcés cette voix douce et consolante.
Jacques Mérey se rendit tout droit du passage du Commerce à la rue de la
Vieille-Comédie.
Il monta au second étage de la maison qui lui avait été indiquée, sonna
et demanda Camille Desmoulins.
Camille Desmoulins était sorti comme Danton. Dans ces jours terribles,
les hommes d'action se tenaient peu chez eux.
C'étaient les femmes qui gardaient la maison comme d'anciennes Romaines;
les hommes agissaient, les femmes pleuraient.
Celle qui vint lui ouvrir la porte accourut rapidement et lui ouvrit en
s'essuyant les yeux.
Celle-là n'était pas comme Mme Danton, marquée d'avance pour la
tombe; elle était pleine de jeunesse, exubérante de vie; elle avait la
lèvre rose, l'oeil vif, les joues fraîches, et sur tout cela cependant
on sentait que l'insomnie et les larmes avaient passé; mais il y a un
âge et un état de santé où l'insomnie aiguise le regard, où les larmes
font sur les joues l'effet de la rosée sur les fleurs.
--Ah! monsieur, dit-elle vivement, j'avais cru reconnaître la manière de
sonner de Camille; je sais cependant bien qu'il a sa clef pour rentrer à
toute heure de la journée et de la nuit; mais, quand on attend, on
oublie tout. Venez-vous de sa part, monsieur?
--Non, madame, répondit Jacques Mérey; j'ai deux amis seulement à Paris,
où je suis arrivé d'hier: Georges Danton et votre cher Camille; car je
présume que je parle à sa bien-aimée Lucile. Ce que vous me dites
m'apprend qu'il n'est point à la maison.
--Hélas! non, monsieur, il est sorti avec l'aube. Il avait dit qu'il
rentrerait avant midi et il est deux heures. Mais vous dites que vous
êtes son ami; entrez donc, monsieur, entrez. Nous sommes dans un moment
où il va avoir besoin de tous ses amis. Dites-moi votre nom, monsieur,
afin que, si vous voulez entrer et l'attendre un instant avec moi, je
sache à qui je parle, ou que, si vous vous en allez, je puisse lui dire
qui est venu.
Jacques Mérey se nomma.
--Comment, c'est vous! s'écria Lucile; si vous saviez combien de fois je
l'ai entendu prononcer votre nom! Il paraît que vous êtes un grand
savant, et que vous pourriez, si vous vouliez, jouer un rôle dans notre
sainte Révolution. Plus de vingt fois, il a dit dans les heures de
danger: «Ah! si Jacques était ici, quel bon conseil il nous donnerait!»
Entrez donc, monsieur, entrez donc!
Et Lucile, avec une familiarité toute juvénile, prit le docteur par le
revers de son habit, le tira dans l'antichambre, et, refermant la porte
derrière lui, le conduisit ainsi jusque dans un petit salon, où elle lui
montra un canapé et lui fit signe de s'asseoir.
--Tenez, continua-t-elle, dans cette fameuse nuit du 10-Août, je me
rappelle qu'il a demandé à Danton où vous étiez, et que Danton lui a
répondu que vous étiez dans une petite ville de province, à Argenton, je
crois.
--Oui, madame.
--Vous voyez bien que je vous dis la vérité. «Il faut lui écrire,
disait-il à Danton, il faut lui écrire.»
--Et que répondit Danton?
--Danton haussa les épaules: «Il est heureux là-bas, dit-il, ne
troublons pas des gens heureux dans leur bonheur.» Puis, comme nous
étions à table, et que Camille et Danton mangeaient seuls, il remplit
son verre, le choqua contre celui de Camille, et lui dit quelques mots
en latin que je ne compris pas, mais que j'ai retenus. Je n'ai pas osé
en demander l'explication à Camille.
--Vous les rappelez-vous, demanda Jacques, assez pour me les dire sans y
rien changer?
--Oh! oui. _Edamus et bibamus, cras enim moriemur._
--Aujourd'hui, madame, dit Jacques, je puis vous traduire ces mots, car
le danger est passé, et ils s'appliquaient au danger: «Buvons et
mangeons, avait dit Danton à votre mari, car nous mourrons demain.»
--Ah! si j'avais entendu cela, je serais morte de peur. Jacques sourit.
--Je vous connaissais de réputation, madame, et, à votre charmant visage
mutin, orageux et fantasque, j'aurais cru que vous étiez brave.
--Je le suis quand il est là, brave; si je meurs avec lui, vous verrez
comme je mourrai bravement; mais si je meurs loin de lui et sans lui, je
ne peux répondre de rien. Vous n'étiez pas ici, n'est-ce pas, monsieur,
pendant la nuit et la journée du 10-Août?
--Je crois avoir eu l'honneur de vous dire, madame, que je n'étais
arrivé à Paris que d'hier.
--Ah! c'est vrai. Mais je vous l'ai dit, quand il n'est pas là, je suis
folle. Si vous l'aviez vu cette nuit-là, tout homme que vous êtes, vous
auriez eu peur aussi, allez.
En ce moment, on entendit le bruit d'une clef qui grinçait dans la
serrure.
--Ah! c'est lui, s'écria-t-elle; c'est Camille!
Et, bondissant du salon dans l'antichambre, elle laissa Jacques Mérey
seul, admirant cette nature primesautière, prompte au rire, prompte aux
larmes, recevant toutes les impressions sans essayer jamais d'en cacher
aucune.
Elle rentra pendue au cou de Camille, les lèvres sur les lèvres.
Jacques Mérey poussa un profond soupir; il pensait à Éva.
Camille lui tendit les deux mains.
Camille était petit, médiocrement beau et bégayait en parlant. Comment
avait-il conquis cette Lucile si jolie, si gracieuse, si accomplie?
Par l'attrait du coeur, par le charme du plus piquant esprit.
Il fit grande fête à cet ami de collège qu'il n'avait pas vu depuis dix
ans; les questions et les réponses se croisèrent, tandis que Lucile,
assise sur un de ses genoux, le regardait avec une indicible tendresse.
Camille voulut retenir Jacques à dîner, Lucile joignit ses instances à
celles de son ami, et fit une adorable petite moue lorsque Jacques
refusa.
Mais Jacques annonça qu'il avait promis à Mme Danton de chercher son
mari et de le lui ramener. Alors, ni l'un ni l'autre n'insistèrent plus;
seulement ils s'engagèrent à aller passer la soirée chez Danton et à y
retrouver Jacques Mérey, si toutefois Jacques Mérey retrouvait Danton.
XX
Les enrôlements volontaires
Pendant les trois ou quatre heures que Jacques Mérey avait passées chez
Danton et chez Camille Desmoulins, Paris, surtout en se rapprochant des
quartiers du centre, avait complètement changé d'aspect. On se serait
cru dans quelqu'une de ces places fortes menacées par l'approche de
l'ennemi.
Partout des bureaux d'enrôlement, c'est-à-dire des plates-formes
pareilles à des théâtres, s'étaient élevées comme si le génie de la
France n'avait eu qu'à frapper avec sa baguette le sol de Paris pour les
en faire sortir.
À chaque angle de rue, des factionnaires répétaient pour mot d'ordre,
les uns: _La patrie est en danger_; les autres: _Souvenez-vous des morts
du 10-Août_.
Danton avait fixé au même jour cette fête funèbre et les enrôlements
volontaires, afin que le deuil rejaillît sur la vengeance.
Il n'avait pas fait fausse route. Cet appel des sentinelles à tous ceux
qui passaient, ce cortège de veuves et d'orphelines qui sillonnaient les
rues de la capitale, le saint et terrible drapeau du danger de la
patrie, drapeau noir dont les longs plis flottaient à l'hôtel de ville
et qu'on retrouvait sur tous les grands monuments publics, inspiraient
un sentiment de solidarité profond à toutes les classes de la société.
C'était à qui se ferait recruter pour la patrie, offrant des uniformes,
allant de maison en maison. Les enrôlés volontaires, tout enrubannés,
parcouraient les rues en tous sens et en criant: «Vive la nation! Mort à
l'étranger!»
Tout autour des théâtres où l'on s'inscrivait, c'étaient des
embrassements, des larmes, des chants patriotiques, au milieu desquels
éclatait _la Marseillaise_, connue à peine.
Puis, d'heure en heure, un coup sourd, un de ces bruits qui retentissent
dans toutes les âmes, un coup de canon, se faisait entendre, rappelant
à chacun, si on avait pu l'oublier, que l'ennemi n'était plus qu'à
soixante lieues de Paris.
Jacques Mérey avait été droit à l'hôtel de ville, c'est-à-dire à la
Commune. Danton venait d'en sortir. Il allait à l'Assemblée, disait-on,
c'est-à-dire à côté des Feuillants.
L'hôtel de ville était encombré de jeunes gens qui venaient s'enrôler;
l'immense drapeau noir flottait à la fenêtre du milieu et semblait
envelopper tout Paris.
La Commune était en permanence.
On sentait que c'était là le coeur de la Révolution; l'air que l'on y
respirait donnait l'amour de la patrie, l'enthousiasme de la liberté.
Mais là était le côté brillant, le mirage, si l'on peut dire, de la
situation; là étaient les beaux jeunes gens pleins d'ardeur, se grisant
à leurs propres cris de «Vive la nation! Mort aux traîtres!» Mais ce
qu'il eût fallu voir pour se faire une idée du sacrifice, c'était
l'appartement, c'était la mansarde, c'était la chaumière d'où le
volontaire sortait! c'était le père sexagénaire qui, après avoir remis
aux mains de son enfant le vieux fusil rouillé, était retombé sur son
fauteuil, faible, en face de l'abandon; c'était la vieille mère au
coeur brisé, aux sanglots intérieurs, faisant le paquet du voyage--et
quel voyage que celui qui mène à la bouche du canon ennemi!--et
ramassant les quelques sous épargnés à grand-peine sur sa propre
nourriture, et les nouant au coin du mouchoir avec lequel elle s'essuie
les yeux.
Hélas! nos mères, matrones de la République, femmes de l'Empire, ont
toutes eu deux accouchements: le premier, joyeux, qui nous mettait au
jour; le second, terrible, qui nous envoyait à la mort.
Tous ne mouraient pas, je le sais bien; beaucoup revenaient mutilés et
fiers, quelques-uns avec la glorieuse épaulette; mais combien dont on
n'entendait plus parler et dont on attendait inutilement des nouvelles,
pendant de longs mois, pendant de longues années!
La Sibérie, qui l'eût cru? était devenue un espoir.
Après cette désastreuse campagne de Russie, où de six cent mille hommes
il en revint cinquante mille, on se disait:
--Il aura été fait prisonnier par les Russes et envoyé en Sibérie. Il y
a si loin de la Sibérie en France, qu'il lui faut bien le temps de
revenir, à ce pauvre enfant.
Et la mère ajoutait en frissonnant:
--On dit qu'il fait bien froid en Sibérie!
Puis, de temps en temps, on entendait dire en effet qu'un échappé de cet
enfer de glaces était arrivé dans telle ville, dans tel village, dans
tel hameau.
C'étaient cinq lieues, c'étaient dix lieues, c'étaient vingt lieues à
faire. Qu'importe! on les faisait, à pied, à âne, en charrette. On
arrivait dans la famille joyeuse.
--Où est-il?
--Le voilà.
Et l'on voyait un spectre hâve, décharné, aux yeux creux, à qui,
maintenant qu'il était arrivé, les forces manquaient.
--En restait-il encore après vous? demandait la mère haletante.
--Oui, l'on m'a dit qu'il y avait encore des prisonniers à Tobolsk, à
Tomsk, à Irkoutsk! Peut-être votre enfant est-il dans l'une de ces trois
villes. J'en suis bien revenu, pourquoi n'en reviendrait-il pas, lui?
Et la mère s'en allait moins triste, et, au retour, répétait à ses
voisins, qui l'accueillaient avec sollicitude, les paroles qu'elle avait
entendues.
--Il en est bien revenu! pourquoi mon enfant n'en reviendrait-il pas?
Et la mort chaque jour faisait un pas vers elle, et, sur son lit
d'agonie, s'il survenait quelque bruit inusité, la pauvre vieille se
soulevait encore et demandait:
--_Est-ce lui?_
Ce n'était pas lui.
Elle retombait, poussait un soupir et mourait.
Donner leurs enfants à cette guerre implacable du monde entier contre la
France, à ce gouffre de Curtius qui engloutissait des victimes par
milliers et ne se refermait pas, quelques-unes s'y résignaient, mais la
plupart ne pouvaient supporter cette pensée et tombaient dans des accès
de rage et de maudissement.
Aussi Danton, revenant de l'hôtel de ville à l'Assemblée nationale,
forcé de traverser les halles, tomba-t-il dans un groupe de ces femmes
furieuses.
Il fut reconnu.
Danton, c'était la Révolution faite homme. Sa face bouleversée,
sillonnée, labourée par les passions, en portait à la fois les beautés
et les ravages. Dans ce visage couvert de scories, comme les abords d'un
volcan, à peine les yeux étaient-ils visibles, excepté lorsqu'ils
lançaient des éclairs. Le nez s'efface presque sous la grêle de la
petite vérole. La bouche s'ouvre terrible, entre les puissantes
mâchoires de l'homme de lutte. Dans ce tempérament tout sensuel, où
domine la chair, il y avait du dogue, du lion et du taureau; enfin,
derrière cette laideur sublime, beaucoup de coeur. Un coeur
_généreux_, dit Béranger; un coeur _magnanime_, dit Royer-Collard.
--Ah! te voilà! lui crièrent les femmes, toi qui as fait insulter le roi
le 20 juin! toi qui as fait mitrailler le palais le 10-Août! (Les dames
de la halle étaient en général royalistes.) Aujourd'hui, tu nous prends
nos enfants; on voit bien que tu es aveugle de passer par les halles; te
voici entre nos mains, tu n'en sortiras plus!
Et deux d'entre elles allongèrent le bras pour porter la main sur
Danton.
Mais lui les repoussa du geste.
--Bacchantes du ruisseau! s'écria-t-il avec son rire terrible qui
ressemblait à un rugissement, ne savez-vous donc point qu'on ne touche
pas à Danton sans tomber mort? Danton, c'est l'arche. Le 20 juin, votre
roi, si c'eût été un vrai roi, il fût mort plutôt que de mettre le
bonnet rouge. Je ne suis pas roi, Dieu merci! mais essayez de me le
mettre malgré moi, votre bonnet rouge, et vous verrez! Le 10-Août! mais,
si celui que vous appelez votre roi eût été un homme, il se serait fait
tuer avant qu'un seul d'entre nous eût mis le pied dans son palais!
Votre roi! Est-ce que c'est moi qui vous prends vos enfants? C'est lui.
--Comment, lui? interrompirent cent voix.
--Oui, lui! Contre qui vont-ils marcher, vos enfants? Contre l'ennemi.
Qui a attiré l'ennemi en France? C'est le roi. Qu'allait-il faire hors
de France, lorsque de braves patriotes l'ont arrêté à Varennes? Chercher
l'ennemi! Eh bien, l'ennemi est venu. Faut-il l'accueillir comme on l'a
fait à Longwy? Faut-il lui ouvrir les portes de Paris? Faut-il devenir
Prussien, Autrichien, Cosaque? Ô folles créatures! peut-être les
attendez-vous avec impatience, ces assassins, ces brûleurs, ces
violeurs! et dans le geste que vous faites pour les inviter à venir,
peut-être y a-t-il encore plus d'obscénité que de trahison.
--Que dis-tu donc là? s'écrièrent les femmes.