C'était un artiste, non pas précisément dans son art--de son art il

était graveur et dessinateur--, mais artiste en fêtes révolutionnaires;

son patriotisme, un peu exagéré peut-être, était l'inépuisable volcan

auquel il demandait ses inspirations sombres, lugubres, splendides, à la

hauteur des fêtes qu'il avait à célébrer.

C'était lui qui, aux désastreuses nouvelles venues de l'armée, avait, le

22 juillet 1792, proclamé la _patrie en danger_.

C'était lui qui, le 27 août de la même année, un mois à peine après

cette proclamation, venait d'organiser la fête des morts.

Au milieu du grand bassin des Tuileries, une pyramide gigantesque

couverte de serge noire avait été dressée.

Sur cette pyramide étaient tracées en lettres rouges des inscriptions

rappelant les massacres de Nancy, de Nîmes, de Montauban, du Champ de

Mars, imputés, comme on le sait, aux royalistes.

C'était pour faire pendant à cette pyramide que la guillotine était

restée debout.

On avait réservé pour cette journée trois exécutions capitales, elles

faisaient partie du programme de la fête.

À onze heures du matin, sortirent de la Commune de Paris, c'est-à-dire

de l'hôtel de ville, entourées d'un nuage d'encens et, comme eût fait

une théorie athénienne dans la rue des Trépieds, marchant au milieu des

parfums, les veuves et les orphelines du 10-Août, en robes blanches,

serrées de ceintures à la taille, portant dans une arche, sur le modèle

de l'arche d'alliance, cette fameuse pétition du 17 juillet 1791 qui

hâtivement avait demandé la République, et qui reparaissait à son heure

comme les choses fatalement décrétées.

De temps en temps, une femme vêtue de noir marchait seule, portant une

bannière noire, sur laquelle étaient écrits ces trois mots: MORT POUR

MORT.

Après cette procession lugubre et menaçante, comme pour répondre à son

appel, marchait ou plutôt roulait une statue colossale de la Loi, assise

dans un fauteuil et tenant son glaive.

Derrière la Loi, venait immédiatement le terrible tribunal

révolutionnaire institué le 17 août et qui approvisionnait déjà la

guillotine.

Mêlée au tribunal, toute la Commune s'avançait, conduisant la statue de

la Liberté.

Puis enfin les juges et les tribunaux chargés de défendre cette liberté

au berceau, et au besoin de la venger.

Les deux statues s'arrêtèrent un instant de chaque côté de la guillotine

pour voir tomber la tête d'un condamné, et continuèrent leur chemin.

Il serait difficile, sans l'avoir vu, de se faire une idée de ce

qu'était un pareil cortège s'avançant à travers une population morne de

tristesse ou ivre de vengeance, accompagné des chants de Marie-Joseph

Chénier et de la musique de Gossec.

Jacques Mérey regarda défiler le cortège lugubre; puis, sentant que la

douleur publique égalait sa douleur privée, avec un triste sourire sur

les lèvres, il prit le chemin de la demeure de Danton.

Danton et Camille Desmoulins, ces deux amis que la mort elle-même qui

sépare tout ne put séparer, demeuraient à quelques pas l'un de l'autre.

Danton occupait un petit appartement du passage du Commerce, au premier

étage d'une sombre et triste maison qui faisait et fait probablement

encore aujourd'hui arcade entre le passage et la rue de

l'École-de-Médecine.

Camille Desmoulins demeurait au second étage d'une maison de la rue de

l'Ancienne-Comédie.

Ce fut chez Danton que Jacques Mérey se présenta d'abord. Le député de

Paris n'était point chez lui. Le docteur n'y trouva que Mme Danton.

Jacques Mérey lui était complètement inconnu de visage; mais, à peine se

fut-il nommé, que Mme Danton, qui avait souvent entendu parler de lui

comme d'un homme du plus grand mérite, l'accueillit en ami de la maison

et le força de s'asseoir.

Danton venait d'être nommé, depuis trois jours seulement, ministre de la

Justice, ce qu'ignorait encore Jacques Mérey. Et il était en train de

s'installer dans son ministère.

Quant à sa femme, elle hésitait à abandonner son modeste appartement,

répétant sans cesse à son mari: «Je ne veux pas habiter l'hôtel de la

justice; il nous y arrivera malheur.»

Qu'on nous permette, puisque nous allons pendant quelque temps vivre

avec de nouveaux personnages, de peindre, au fur et à mesure qu'ils se

présenteront à nous, les personnages avec lesquels nous allons vivre.

Danton, qui n'était point chez lui, et que nous retrouverons comme

Orphée prêt à être déchiré par des bacchantes, était d'Arcis-sur-Aube;

avocat au conseil du roi, mais avocat sans cause, il se maria avec la

fille d'un limonadier établi au coin du pont Neuf. Dans cette union,

c'était la femme qui apportait pour dot sa confiance dans l'avenir; non

seulement elle avait rêvé, mais elle avait deviné le plus puissant

athlète révolutionnaire qui dût combattre et renverser la royauté.

Était-ce pour cela, était-ce parce qu'elle était grande, calme et belle

comme la Niobé antique, que Danton l'adorait? Non. C'était probablement

parce que, la première, elle avait eu foi en lui.

L'Orient a dit: la femme, c'est la fortune.

Cette première femme de Danton, ce fut sa fortune à lui, tant qu'elle

vécut.

Nous avons vu plus tard un second exemple de bonheur porté par la femme:

Napoléon fut invulnérable tant qu'il fut l'époux de Joséphine.

Les premières années du mariage de Danton avaient été dures. L'argent

manquait souvent dans le jeune ménage; alors, on allait s'asseoir à la

table du limonadier, et si la table du limonadier était trop surchargée

par la présence des deux jeunes époux, le ménage émigrait une seconde

fois et s'en allait à Fontenay-sous-Bois, près Vincennes.

Danton avait été nommé membre de la Commune de Paris, et en opinions

violentes il atteignait les plus exagérées de ses confrères.

C'est grâce à cette violence et surtout à ces paroles prononcées à la

tribune: «Que faut-il pour renverser les ennemis du dedans et repousser

les ennemis du dehors? De l'audace, de l'audace, et encore de l'audace!»

qu'entre l'invasion et le massacre, il avait obtenu la terrible, nous

dirons presque la mortelle faveur, d'être ministre de la Justice.

Il venait encore de recevoir une formidable mission.

La trahison de Longwy près de s'accomplir, la trahison de Verdun que

l'on craignait, avaient fait voter par l'Assemblée nationale une levée

de trente mille volontaires à Paris et dans les environs.

C'était Danton qui avait été chargé de faire cette razzia dans les

familles. De sorte qu'à chaque instant sa femme s'attendait à le voir

rentrer poursuivi par les mères et les orphelins dont il enlevait les

fils et les pères.

Il venait depuis la veille seulement de proclamer ces enrôlements

volontaires, et l'on dressait sur toutes les places, dans tous les

carrefours, des théâtres, où les magistrats seraient chargés de recevoir

les signatures de ceux qui sauraient écrire, ou les consentements de

ceux qui ne le sauraient pas, et où les tambours devaient par un

roulement annoncer chaque enrôlement nouveau.

Puis, pour le lendemain, il s'apprêtait à demander à l'Assemblée une

chose bien autrement terrible quand on connaît l'esprit des Français:

c'étaient les visites domiciliaires.

Danton avait sa mère.

Les deux femmes vivaient ensemble; elles soignaient à qui mieux mieux

les deux enfants de Danton:

L'un qui datait de la prise de la Bastille, l'autre de la mort de

Mirabeau.

Mérey causa longuement avec cette femme, qui l'intéressait d'une façon

étrange, car il avait vu sur son visage les signes d'une mort précoce;

ses yeux profondément cernés par les veilles et par les larmes, ses

pommettes brûlées par la fièvre, le reste de son visage blêmi par les

craintes incessantes, ce saint devoir accompli de nourrir elle-même les

enfants qu'elle avait donnés à son mari, tout cela disait au médecin:

«Tu as sous les yeux une victime marquée pour la mort.»

Et de cet intérêt qui avait pris le coeur de Jacques, de cette douceur

que la pitié avait communiquée à sa voix, il était ressorti un charme

qui avait été chercher jusqu'au fond de son âme la confiance de la

pauvre créature.

Elle lui raconta alors combien de fois elle l'avait arrêté dans ces

emportements terribles qui faisaient bondir de terreur l'Assemblée tout

entière; elle lui parla du roi qu'elle aimait et qu'elle ne voulait pas

voir coupable, de la pieuse Madame Élisabeth qu'elle admirait, de la

reine qu'elle essayait d'excuser; elle lui dit que, lorsque son mari

avait fait le 10-Août, c'est-à-dire avait renversé le roi, il lui avait

juré que, une fois renversé, le roi lui serait sacré et qu'il ferait

tout au monde pour lui sauver la vie.

Et Jacques Mérey écoutait tout cela avec une profonde tristesse, car il

sentait que Danton avait pris là des engagements qu'il ne pourrait

tenir, et il voyait la malheureuse femme, dont il eût pu compter les

jours, entrer à chaque secousse plus rapidement dans la mort.

Il promit de chercher Danton dans tout Paris.

Trouver Danton n'était pas difficile; partout où il passait, ses pas

étaient marqués; partout où il parlait, sa voix formidable laissait un

écho.

S'il le trouvait, il le ramènerait à la maison, et là, lui qui

paraissait si calme et si doux, il calmerait et adoucirait Danton.

Pauvre femme! elle était loin de se douter quelle flamme brûlait dans ce

coeur qu'elle croyait apaisé, et quels serments de vengeance avait

prononcés cette voix douce et consolante.

Jacques Mérey se rendit tout droit du passage du Commerce à la rue de la

Vieille-Comédie.

Il monta au second étage de la maison qui lui avait été indiquée, sonna

et demanda Camille Desmoulins.

Camille Desmoulins était sorti comme Danton. Dans ces jours terribles,

les hommes d'action se tenaient peu chez eux.

C'étaient les femmes qui gardaient la maison comme d'anciennes Romaines;

les hommes agissaient, les femmes pleuraient.

Celle qui vint lui ouvrir la porte accourut rapidement et lui ouvrit en

s'essuyant les yeux.

Celle-là n'était pas comme Mme Danton, marquée d'avance pour la

tombe; elle était pleine de jeunesse, exubérante de vie; elle avait la

lèvre rose, l'oeil vif, les joues fraîches, et sur tout cela cependant

on sentait que l'insomnie et les larmes avaient passé; mais il y a un

âge et un état de santé où l'insomnie aiguise le regard, où les larmes

font sur les joues l'effet de la rosée sur les fleurs.

--Ah! monsieur, dit-elle vivement, j'avais cru reconnaître la manière de

sonner de Camille; je sais cependant bien qu'il a sa clef pour rentrer à

toute heure de la journée et de la nuit; mais, quand on attend, on

oublie tout. Venez-vous de sa part, monsieur?

--Non, madame, répondit Jacques Mérey; j'ai deux amis seulement à Paris,

où je suis arrivé d'hier: Georges Danton et votre cher Camille; car je

présume que je parle à sa bien-aimée Lucile. Ce que vous me dites

m'apprend qu'il n'est point à la maison.

--Hélas! non, monsieur, il est sorti avec l'aube. Il avait dit qu'il

rentrerait avant midi et il est deux heures. Mais vous dites que vous

êtes son ami; entrez donc, monsieur, entrez. Nous sommes dans un moment

où il va avoir besoin de tous ses amis. Dites-moi votre nom, monsieur,

afin que, si vous voulez entrer et l'attendre un instant avec moi, je

sache à qui je parle, ou que, si vous vous en allez, je puisse lui dire

qui est venu.

Jacques Mérey se nomma.

--Comment, c'est vous! s'écria Lucile; si vous saviez combien de fois je

l'ai entendu prononcer votre nom! Il paraît que vous êtes un grand

savant, et que vous pourriez, si vous vouliez, jouer un rôle dans notre

sainte Révolution. Plus de vingt fois, il a dit dans les heures de

danger: «Ah! si Jacques était ici, quel bon conseil il nous donnerait!»

Entrez donc, monsieur, entrez donc!

Et Lucile, avec une familiarité toute juvénile, prit le docteur par le

revers de son habit, le tira dans l'antichambre, et, refermant la porte

derrière lui, le conduisit ainsi jusque dans un petit salon, où elle lui

montra un canapé et lui fit signe de s'asseoir.

--Tenez, continua-t-elle, dans cette fameuse nuit du 10-Août, je me

rappelle qu'il a demandé à Danton où vous étiez, et que Danton lui a

répondu que vous étiez dans une petite ville de province, à Argenton, je

crois.

--Oui, madame.

--Vous voyez bien que je vous dis la vérité. «Il faut lui écrire,

disait-il à Danton, il faut lui écrire.»

--Et que répondit Danton?

--Danton haussa les épaules: «Il est heureux là-bas, dit-il, ne

troublons pas des gens heureux dans leur bonheur.» Puis, comme nous

étions à table, et que Camille et Danton mangeaient seuls, il remplit

son verre, le choqua contre celui de Camille, et lui dit quelques mots

en latin que je ne compris pas, mais que j'ai retenus. Je n'ai pas osé

en demander l'explication à Camille.

--Vous les rappelez-vous, demanda Jacques, assez pour me les dire sans y

rien changer?

--Oh! oui. _Edamus et bibamus, cras enim moriemur._

--Aujourd'hui, madame, dit Jacques, je puis vous traduire ces mots, car

le danger est passé, et ils s'appliquaient au danger: «Buvons et

mangeons, avait dit Danton à votre mari, car nous mourrons demain.»

--Ah! si j'avais entendu cela, je serais morte de peur. Jacques sourit.

--Je vous connaissais de réputation, madame, et, à votre charmant visage

mutin, orageux et fantasque, j'aurais cru que vous étiez brave.

--Je le suis quand il est là, brave; si je meurs avec lui, vous verrez

comme je mourrai bravement; mais si je meurs loin de lui et sans lui, je

ne peux répondre de rien. Vous n'étiez pas ici, n'est-ce pas, monsieur,

pendant la nuit et la journée du 10-Août?

--Je crois avoir eu l'honneur de vous dire, madame, que je n'étais

arrivé à Paris que d'hier.

--Ah! c'est vrai. Mais je vous l'ai dit, quand il n'est pas là, je suis

folle. Si vous l'aviez vu cette nuit-là, tout homme que vous êtes, vous

auriez eu peur aussi, allez.

En ce moment, on entendit le bruit d'une clef qui grinçait dans la

serrure.

--Ah! c'est lui, s'écria-t-elle; c'est Camille!

Et, bondissant du salon dans l'antichambre, elle laissa Jacques Mérey

seul, admirant cette nature primesautière, prompte au rire, prompte aux

larmes, recevant toutes les impressions sans essayer jamais d'en cacher

aucune.

Elle rentra pendue au cou de Camille, les lèvres sur les lèvres.

Jacques Mérey poussa un profond soupir; il pensait à Éva.

Camille lui tendit les deux mains.

Camille était petit, médiocrement beau et bégayait en parlant. Comment

avait-il conquis cette Lucile si jolie, si gracieuse, si accomplie?

Par l'attrait du coeur, par le charme du plus piquant esprit.

Il fit grande fête à cet ami de collège qu'il n'avait pas vu depuis dix

ans; les questions et les réponses se croisèrent, tandis que Lucile,

assise sur un de ses genoux, le regardait avec une indicible tendresse.

Camille voulut retenir Jacques à dîner, Lucile joignit ses instances à

celles de son ami, et fit une adorable petite moue lorsque Jacques

refusa.

Mais Jacques annonça qu'il avait promis à Mme Danton de chercher son

mari et de le lui ramener. Alors, ni l'un ni l'autre n'insistèrent plus;

seulement ils s'engagèrent à aller passer la soirée chez Danton et à y

retrouver Jacques Mérey, si toutefois Jacques Mérey retrouvait Danton.

XX

Les enrôlements volontaires

Pendant les trois ou quatre heures que Jacques Mérey avait passées chez

Danton et chez Camille Desmoulins, Paris, surtout en se rapprochant des

quartiers du centre, avait complètement changé d'aspect. On se serait

cru dans quelqu'une de ces places fortes menacées par l'approche de

l'ennemi.

Partout des bureaux d'enrôlement, c'est-à-dire des plates-formes

pareilles à des théâtres, s'étaient élevées comme si le génie de la

France n'avait eu qu'à frapper avec sa baguette le sol de Paris pour les

en faire sortir.

À chaque angle de rue, des factionnaires répétaient pour mot d'ordre,

les uns: _La patrie est en danger_; les autres: _Souvenez-vous des morts

du 10-Août_.

Danton avait fixé au même jour cette fête funèbre et les enrôlements

volontaires, afin que le deuil rejaillît sur la vengeance.

Il n'avait pas fait fausse route. Cet appel des sentinelles à tous ceux

qui passaient, ce cortège de veuves et d'orphelines qui sillonnaient les

rues de la capitale, le saint et terrible drapeau du danger de la

patrie, drapeau noir dont les longs plis flottaient à l'hôtel de ville

et qu'on retrouvait sur tous les grands monuments publics, inspiraient

un sentiment de solidarité profond à toutes les classes de la société.

C'était à qui se ferait recruter pour la patrie, offrant des uniformes,

allant de maison en maison. Les enrôlés volontaires, tout enrubannés,

parcouraient les rues en tous sens et en criant: «Vive la nation! Mort à

l'étranger!»

Tout autour des théâtres où l'on s'inscrivait, c'étaient des

embrassements, des larmes, des chants patriotiques, au milieu desquels

éclatait _la Marseillaise_, connue à peine.

Puis, d'heure en heure, un coup sourd, un de ces bruits qui retentissent

dans toutes les âmes, un coup de canon, se faisait entendre, rappelant

à chacun, si on avait pu l'oublier, que l'ennemi n'était plus qu'à

soixante lieues de Paris.

Jacques Mérey avait été droit à l'hôtel de ville, c'est-à-dire à la

Commune. Danton venait d'en sortir. Il allait à l'Assemblée, disait-on,

c'est-à-dire à côté des Feuillants.

L'hôtel de ville était encombré de jeunes gens qui venaient s'enrôler;

l'immense drapeau noir flottait à la fenêtre du milieu et semblait

envelopper tout Paris.

La Commune était en permanence.

On sentait que c'était là le coeur de la Révolution; l'air que l'on y

respirait donnait l'amour de la patrie, l'enthousiasme de la liberté.

Mais là était le côté brillant, le mirage, si l'on peut dire, de la

situation; là étaient les beaux jeunes gens pleins d'ardeur, se grisant

à leurs propres cris de «Vive la nation! Mort aux traîtres!» Mais ce

qu'il eût fallu voir pour se faire une idée du sacrifice, c'était

l'appartement, c'était la mansarde, c'était la chaumière d'où le

volontaire sortait! c'était le père sexagénaire qui, après avoir remis

aux mains de son enfant le vieux fusil rouillé, était retombé sur son

fauteuil, faible, en face de l'abandon; c'était la vieille mère au

coeur brisé, aux sanglots intérieurs, faisant le paquet du voyage--et

quel voyage que celui qui mène à la bouche du canon ennemi!--et

ramassant les quelques sous épargnés à grand-peine sur sa propre

nourriture, et les nouant au coin du mouchoir avec lequel elle s'essuie

les yeux.

Hélas! nos mères, matrones de la République, femmes de l'Empire, ont

toutes eu deux accouchements: le premier, joyeux, qui nous mettait au

jour; le second, terrible, qui nous envoyait à la mort.

Tous ne mouraient pas, je le sais bien; beaucoup revenaient mutilés et

fiers, quelques-uns avec la glorieuse épaulette; mais combien dont on

n'entendait plus parler et dont on attendait inutilement des nouvelles,

pendant de longs mois, pendant de longues années!

La Sibérie, qui l'eût cru? était devenue un espoir.

Après cette désastreuse campagne de Russie, où de six cent mille hommes

il en revint cinquante mille, on se disait:

--Il aura été fait prisonnier par les Russes et envoyé en Sibérie. Il y

a si loin de la Sibérie en France, qu'il lui faut bien le temps de

revenir, à ce pauvre enfant.

Et la mère ajoutait en frissonnant:

--On dit qu'il fait bien froid en Sibérie!

Puis, de temps en temps, on entendait dire en effet qu'un échappé de cet

enfer de glaces était arrivé dans telle ville, dans tel village, dans

tel hameau.

C'étaient cinq lieues, c'étaient dix lieues, c'étaient vingt lieues à

faire. Qu'importe! on les faisait, à pied, à âne, en charrette. On

arrivait dans la famille joyeuse.

--Où est-il?

--Le voilà.

Et l'on voyait un spectre hâve, décharné, aux yeux creux, à qui,

maintenant qu'il était arrivé, les forces manquaient.

--En restait-il encore après vous? demandait la mère haletante.

--Oui, l'on m'a dit qu'il y avait encore des prisonniers à Tobolsk, à

Tomsk, à Irkoutsk! Peut-être votre enfant est-il dans l'une de ces trois

villes. J'en suis bien revenu, pourquoi n'en reviendrait-il pas, lui?

Et la mère s'en allait moins triste, et, au retour, répétait à ses

voisins, qui l'accueillaient avec sollicitude, les paroles qu'elle avait

entendues.

--Il en est bien revenu! pourquoi mon enfant n'en reviendrait-il pas?

Et la mort chaque jour faisait un pas vers elle, et, sur son lit

d'agonie, s'il survenait quelque bruit inusité, la pauvre vieille se

soulevait encore et demandait:

--_Est-ce lui?_

Ce n'était pas lui.

Elle retombait, poussait un soupir et mourait.

Donner leurs enfants à cette guerre implacable du monde entier contre la

France, à ce gouffre de Curtius qui engloutissait des victimes par

milliers et ne se refermait pas, quelques-unes s'y résignaient, mais la

plupart ne pouvaient supporter cette pensée et tombaient dans des accès

de rage et de maudissement.

Aussi Danton, revenant de l'hôtel de ville à l'Assemblée nationale,

forcé de traverser les halles, tomba-t-il dans un groupe de ces femmes

furieuses.

Il fut reconnu.

Danton, c'était la Révolution faite homme. Sa face bouleversée,

sillonnée, labourée par les passions, en portait à la fois les beautés

et les ravages. Dans ce visage couvert de scories, comme les abords d'un

volcan, à peine les yeux étaient-ils visibles, excepté lorsqu'ils

lançaient des éclairs. Le nez s'efface presque sous la grêle de la

petite vérole. La bouche s'ouvre terrible, entre les puissantes

mâchoires de l'homme de lutte. Dans ce tempérament tout sensuel, où

domine la chair, il y avait du dogue, du lion et du taureau; enfin,

derrière cette laideur sublime, beaucoup de coeur. Un coeur

_généreux_, dit Béranger; un coeur _magnanime_, dit Royer-Collard.

--Ah! te voilà! lui crièrent les femmes, toi qui as fait insulter le roi

le 20 juin! toi qui as fait mitrailler le palais le 10-Août! (Les dames

de la halle étaient en général royalistes.) Aujourd'hui, tu nous prends

nos enfants; on voit bien que tu es aveugle de passer par les halles; te

voici entre nos mains, tu n'en sortiras plus!

Et deux d'entre elles allongèrent le bras pour porter la main sur

Danton.

Mais lui les repoussa du geste.

--Bacchantes du ruisseau! s'écria-t-il avec son rire terrible qui

ressemblait à un rugissement, ne savez-vous donc point qu'on ne touche

pas à Danton sans tomber mort? Danton, c'est l'arche. Le 20 juin, votre

roi, si c'eût été un vrai roi, il fût mort plutôt que de mettre le

bonnet rouge. Je ne suis pas roi, Dieu merci! mais essayez de me le

mettre malgré moi, votre bonnet rouge, et vous verrez! Le 10-Août! mais,

si celui que vous appelez votre roi eût été un homme, il se serait fait

tuer avant qu'un seul d'entre nous eût mis le pied dans son palais!

Votre roi! Est-ce que c'est moi qui vous prends vos enfants? C'est lui.

--Comment, lui? interrompirent cent voix.

--Oui, lui! Contre qui vont-ils marcher, vos enfants? Contre l'ennemi.

Qui a attiré l'ennemi en France? C'est le roi. Qu'allait-il faire hors

de France, lorsque de braves patriotes l'ont arrêté à Varennes? Chercher

l'ennemi! Eh bien, l'ennemi est venu. Faut-il l'accueillir comme on l'a

fait à Longwy? Faut-il lui ouvrir les portes de Paris? Faut-il devenir

Prussien, Autrichien, Cosaque? Ô folles créatures! peut-être les

attendez-vous avec impatience, ces assassins, ces brûleurs, ces

violeurs! et dans le geste que vous faites pour les inviter à venir,

peut-être y a-t-il encore plus d'obscénité que de trahison.

--Que dis-tu donc là? s'écrièrent les femmes.

Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux · 第 12 / 33 段