gens qui auraient affaire à sa machine en seraient quittes pour une
légère fraîcheur sur le cou, et qui affirmait qu'il n'avait qu'une
crainte, c'est que la mort par la guillotine serait si douce qu'elle
accroîtrait le nombre des suicides, et qu'on ne saurait comment se
défaire des vieillards las de la vie qui voudraient absolument finir à
l'aide de la nouvelle invention.
Jacques Mérey ne pouvait pas descendre pour examiner de près le fatal
instrument, qui grandissait à vue d'oeil sous ses yeux; mais il
pouvait inviter Monsieur de Paris à monter chez lui, et avoir ainsi d'un
professeur émérite tous les renseignements qu'il désirait obtenir sur
l'invention et les améliorations de l'oeuvre philanthropique qui, ne
pouvant pas faire l'égalité des Français devant la vie, avait fait au
moins l'égalité des Français devant la mort.
Et, comme il commençait à tomber une pluie fine qui le servait à
merveille dans son dessein:
--Monsieur, dit-il à l'homme habillé de noir, il n'est point absolument
besoin que vous restiez dehors et vous fassiez mouiller pour suivre
l'érection de votre machine; montez chez moi, vous verrez aussi bien que
de la place, et vous serez à couvert. En outre, comme je sais que vous
êtes un homme instruit, quelque peu médecin même, nous causerons
sérieusement de notre art commun, car je suis, moi, médecin tout à fait.
Monsieur de Paris, reconnaissant à l'aspect et à la parole de celui qui
l'interpellait qu'il avait affaire à un homme sérieux et comme il faut,
salua, et, donnant un dernier ordre à ses aides, il prit l'escalier
latéral par lequel on montait aux appartements.
Jacques Mérey attendait l'homme noir à sa porte, qu'il tenait
entrouverte pour lui indiquer l'endroit où il était attendu.
Le bourreau entra.
Tout le monde sait que l'exécuteur des hautes oeuvres, M. Sanson,
était un homme parfaitement distingué.
Jacques Mérey le reçut et le traita en conséquence.
Après les premiers compliments échangés:
--Monsieur, dit-il à l'exécuteur des hautes oeuvres, j'ai connu
autrefois un très habile praticien qui s'était, avant M. Guillotin,
beaucoup occupé de la même question qui a illustré ce dernier.
--Ah! oui, dit Sanson, vous voulez parler du DrLouis, n'est-ce pas?
celui qui était médecin par quartier du roi?
--Justement, dit Jacques, j'ai étudié sous lui, et j'ai été son élève.
--Eh bien, monsieur, reprit Sanson, je peux vous donner sur le
DrLouis et sur ses essais tous les renseignements que vous pouvez
désirer. Un jour, il nous convoqua à quatre heures du matin, dans la
cour de Bicêtre. Un instrument dans le genre de celui-ci était dressé,
et trois cadavres de la nuit même attendaient l'expérience qui devait
être faite. Ce fut la première fois que je vis opérer le couperet et que
je le mis en mouvement; car, vous savez, monsieur, que ce sont mes aides
qui font tout, et que je n'ai, moi, qu'à détacher l'anneau du clou qui
le retient et à le laisser glisser dans la rainure, comme vous pourrez
d'ailleurs le voir tout à l'heure, si vous voulez assister--et vous êtes
à merveille pour cela--à l'exécution de ce pauvre diable de Laporte.
--Oui, monsieur, c'est ce que je ferai, répondit Jacques Mérey, et au
point de vue de la science, car je vous prie de croire que je ne suis
nullement sanguinaire; mais revenons à l'instrument du Dr Louis, qui,
autant que je puis me le rappeler, s'appela même un temps la _petite
Louisette_. Je crois que l'expérience dont vous parlez ne lui fut pas
favorable.
--C'est-à-dire, monsieur, que les deux premières exécutions réussirent à
merveille. La tête fut détachée des cadavres comme elle l'eût été
d'hommes vivants; mais la troisième échoua.
--Était-il arrivé quelque accident à la machine ou était-ce un vice de
conformation? demanda le DrMérey.
--C'était un vice de conformation, non pas dans la machine, monsieur,
mais dans le couperet. Le couperet tombait à plat, ce qui n'eût rien
empêché s'il eût été secondé par une masse de plomb comme celle qui pèse
sur lui aujourd'hui.
--Ah! je comprends! dit Jacques Mérey; ce fut le DrGuillotin qui
inventa la taille en biseau et, comme Améric Vespuce, il détrôna
Christophe Colomb.
--Non, monsieur, non; la chose ne s'est pas passée comme cela; le
roi--je vous demande pardon, c'est une vieille habitude--, le citoyen
Capet, voulais-je dire, qui s'occupe de mécanique, voulut non pas voir
celle du DrLouis, mais s'en faire rendre compte; on lui en fit un
dessin exact, qu'il examina avec soin; puis tout à coup, prenant une
plume: «Là! dit-il, est le défaut.» Et il traça sur le fer cette ligne
savante qui de carré le rendit triangulaire. Le DrGuillotin alla
trouver le DrLouis avec le dessin du roi--pardon, du citoyen Capet--;
et, comme le DrLouis était déjà fort ennuyé qu'on eût donné à son
invention le nom de _petite Louisette_, n'ayant pas besoin de cela pour
sa réputation, il autorisa son confrère, le DrGuillotin, à faire à sa
machine toutes les corrections qui lui conviendraient et même à la
baptiser de son nom. Voilà comment le DrGuillotin est devenu l'auteur
de cet instrument de supplice qui abaisse notre profession au niveau des
plus humbles professions mécaniques, puisque maintenant, pour trancher
une tête, il s'agit tout simplement de décrocher un anneau d'un clou, et
qu'il n'est plus besoin, comme au temps où on décollait avec l'épée, de
force ni d'adresse.
--Et vous regrettez ce temps là? dit Jacques Mérey.
--Oui, monsieur; l'épée à la main, nous étions des justiciers; la
ficelle à la main, nous ne sommes plus que des bourreaux. Vous êtes
jeune, vous, et vous regardez en avant; moi je suis vieux et je
regrette le temps passé; mon fils, qui est mon premier aide et qui a
quarante-deux ans, s'y est fait tout de suite; mon petit-fils, qui en a
douze, n'y pensera plus et fera la chose comme si elle s'était toujours
passée ainsi.
--Mais, dit Jacques Mérey, excusez mon indiscrétion, monsieur; vous
paraissez voir avec tristesse les préparatifs de cette exécution.
--Oui, monsieur, c'est vrai. Je vous demande pardon de ne pas vous
appeler citoyen et de ne pas vous tutoyer; mais comme vous pouvez le
voir, et comme je vous l'ai dit tout à l'heure, je suis vieux et ne puis
arriver à perdre mes anciennes habitudes. Oui, cette exécution
m'attriste profondément; je puis vous l'avouer, à vous, monsieur, qui me
paraissez être un philosophe; nous sommes, dans notre famille, les vieux
serviteurs de la royauté; il m'en coûte, à mon âge, de changer de maître
et de devenir le valet du peuple.
--Mais alors pourquoi, pouvant déléguer votre fils à votre place pour
l'exécution de ce soir, pourquoi la faites-vous vous-même?
--Quoique M. Laporte ne soit ni un grand seigneur, ni un noble, c'est un
homme éminent, qui a servi le roi avec fidélité: j'aurais cru manquer à
tous mes devoirs en n'assistant pas moi-même à ses derniers moments; il
peut avoir quelque mission suprême à me confier, quelque secret
important à me dire; je lui manquerais sur l'échafaud, et, quoique je ne
sache pas si j'en descendrai vivant, tant je me sens faible, j'ai cru
qu'il était de mon devoir d'y monter. Le soir de mon mariage, il y a de
cela quarante-quatre ans, nous étions en train de danser joyeusement
lorsqu'une troupe de jeunes seigneurs qui revenaient de quelque joyeuse
expédition, voyant le premier étage que j'habitais illuminé comme pour
une fête, monta et demanda le maître de la maison.
»Je m'approchai et m'inclinai devant eux, attendant respectueusement
qu'ils voulussent bien dire la cause de leur visite.
»--Monsieur, me dit celui qui paraissait chargé de porter la parole pour
les autres, nous sommes, comme vous pouvez le voir, des seigneurs de la
Cour; il nous semble de bien bonne heure pour rentrer chez nous; vous
nous paraissez en fête, quelque baptême ou quelque mariage? Nous vous
promettons de ne porter malheur ni à l'enfant, ni à la mariée.
»--Monsieur, répondis-je, ce serait un grand honneur pour nous, mais je
doute que vous nous le fassiez quand vous saurez qui je suis.
»--Qui êtes-vous donc? demanda-t-il.
»--Je suis Monsieur de Paris, répondis-je.
»--Comment! dit l'un d'eux, qui n'avait pas encore parlé; comment,
monsieur, c'est vous qui décapitez, qui pendez, qui rouez, qui cassez
les bras et les jambes?
»--C'est-à-dire, monsieur, entendons-nous, ce sont mes aides qui font
tout cela, lorsqu'il s'agit du commun et de criminels vulgaires; mais
lorsque, par hasard, le patient est un grand seigneur comme vous autres,
messieurs, je me fais un honneur de remplir toutes ces fonctions
moi-même.
»Vingt ans après, nous nous retrouvâmes face à face sur l'échafaud, ce
jeune homme et moi; je lui tins ma parole, je l'exécutai moi-même, et je
le fis souffrir le moins que je pus. C'était le baron de
Lally-Tollendal.»
Jacques Mérey s'inclina; il admirait cette conscience d'autant plus
sincèrement qu'en effet Sanson était fort pâle, et, à la vue des
premières baïonnettes qui apparaissaient au guichet du Carrousel,
paraissait près de se trouver mal.
Jacques Mérey lui offrit un verre de vin.
--Oui, monsieur, lui dit-il, si vous voulez me faire l'honneur de
trinquer avec moi.
--Je le veux bien, répondit le docteur; mais à la condition que vous
ferez raison à mon toast, quel qu'il soit.
--C'est convenu, monsieur; c'est bien le moins que je vous doive pour
le grand honneur que vous me faites.
Jacques Mérey sonna, demanda une bouteille de madère et deux verres.
Il les emplit à moitié, en présenta un au bourreau, et, le choquant au
sien:
--À l'abolition de la peine de mort! dit-il.
--Oh! de grand coeur, monsieur, dit Sanson. Dieu m'épargnerait ainsi
de bien tristes journées que je prévois.
Les deux hommes choquèrent de nouveau leur verre et le vidèrent d'un
trait.
--Maintenant, dit l'exécuteur des hautes oeuvres, serait-ce indiscret
à moi de demander le nom de l'homme qui n'a pas dédaigné de toucher mon
verre du sien.
--Je m'appelle Jacques Mérey, monsieur, et suis député à la Convention.
--Ah! monsieur, laissez-moi vous baiser la main, car d'après ce que vous
venez de dire, vous ne condamnerez pas à mort notre pauvre roi.
--Non, parce que je crois fermement que nul homme n'a le droit de
reprendre ce qu'il n'a pas donné et ce qu'il ne peut pas rendre: la vie!
Mais la peine la plus dure après la mort, je la demanderai pour lui, car
ce baron de Lally, dont vous parliez tout à l'heure et que vous avez
exécuté, était, près de l'homme qui a voulu livrer la France à
l'étranger, plus blanc que la neige. Allez, monsieur, faites votre
office terrible, et n'oubliez pas, toutes les fois que vous passerez sur
cette place, qu'il y a au premier étage de l'hôtel de _Nantes_ un
philosophe qui vous sait gré de plaindre les victimes que vous exécutez,
d'appeler Louis XVI «le roi,» et non «Capet,» de dire «monsieur» au lieu
de «citoyen,» et qui est tout prêt à vous serrer la main chaque fois que
vous lui tendrez la vôtre.
Sanson s'inclina avec la dignité d'un homme qui vient d'être relevé à
ses propres yeux, et sortit.
En effet, les troupes commandées pour l'exécution commencèrent à envahir
le Carrousel et formèrent un carré autour de l'échafaud, écartant tout
le monde et laissant un espace vide entre les spectateurs et la fatale
machine. La curiosité était encore grande, car c'était la quatrième ou
cinquième fois qu'elle opérait, et comme l'avait dit le grand-père
Sanson, c'était la première fois qu'il allait _assister_ un patient.
Il était déjà sur l'échafaud lorsque le carré se forma. Il avait essayé
du pied chaque marche de l'escalier; il avait pesé sur les planches de
la plate-forme pour s'assurer de leur solidité; il faisait fonctionner
la bascule pour voir si rien ne l'arrêterait; enfin il faisait glisser
le couperet dans sa rainure pour voir si la rainure était suffisamment
graissée.
C'est ainsi que, avant la représentation d'une pièce importante, le
machiniste fait, la toile baissée, la répétition de ses décors.
L'exécution était fixée pour neuf heures; elle devait se faire aux
flambeaux pour produire une plus grande impression.
À huit heures trois quarts, on commença d'entendre les roulements du
tambour, qui, détendu à dessein, rendait ce son sourd et funèbre qui
accompagne les convois.
Bientôt les premières torches parurent à la porte du Carrousel qui donne
sur la Seine. Le condamné venait de la Conciergerie, et, pour surcroît
de peine, il devait être exécuté devant ce palais qu'il avait, pendant
près de quarante ans, habité avec le maître pour lequel il allait
mourir.
La charrette où il était amené était entourée d'escadrons de cavalerie;
en tête du cortège marchaient une soixantaine de _sans-culottes_ portant
des torches.
Le carré de soldats s'ouvrit pour laisser passer la charrette et son
conducteur, assis sur le timon.
Le condamné était seul dans le fatal tombereau; il avait refusé un
prêtre assermenté, et nul n'ayant prêté serment n'avait osé risquer sa
tête à l'accompagner sur l'échafaud. Il était en chemise, en culotte et
en bas de soie noire; le col de sa chemise était coupé au ras des
épaules et ses cheveux au ras de la nuque.
Il regarda avec tristesse, mais non avec crainte, l'échafaud dressé
devant lui.
--Est-il temps de descendre? demanda-t-il à haute voix.
--Attendez que l'on vous aide, cria un des valets.
--Inutile, répondit le patient, et, pourvu qu'on me mette le marchepied,
je descendrai seul.
Puis, avec un sourire, et regardant le double rang d'infanterie et de
cavalerie qui entourait l'échafaud:
--Vous n'avez pas peur que je me sauve, n'est-ce pas? dit-il.
On enleva alors la planche qui fermait le tombereau par derrière, on y
plaça le marchepied. Le patient descendit seul et sans aide, tourna
autour du tombereau, suivi du valet qui avait apporté le marchepied, et,
en avant de l'escalier, où l'attendait le grand-père Sanson pour l'aider
à monter sur la plate-forme, il trouva l'huissier, qui lui lut sa
condamnation à mort _pour cause de trahison au peuple_.
--Ne pourriez-vous ajouter: _et de fidélité au roi?_ demanda Laporte.
--Ce qui est écrit est écrit, dit l'huissier. Vous n'avez pas de
révélation à faire?
--Non, répondit Laporte, sinon que j'espère que les trois quarts des
Français sont coupables comme moi, et, à ma place, se seraient conduits
comme moi.
L'huissier se dérangea et démasqua l'escalier de l'échafaud.
Sanson lui offrit le bras. Le patient, orgueilleux de montrer qu'il
avait conservé toute sa force en face de la mort, refusait de s'y
appuyer.
Sanson lui dit deux mots tout bas, et il ne fit plus aucune difficulté
de monter, aidé par lui.
Il monta lentement, mais chacun put remarquer que c'était l'exécuteur
qui ralentissait son pas; pendant ce temps, ils parlaient bas, et sans
doute Laporte le chargeait-il de ses volontés dernières.
Arrivés sur la plate-forme, ils causèrent encore quelques secondes, puis
Sanson lui demanda:
--Êtes-vous prêt?
--M'est-il permis de faire ma prière? demanda Laporte.
Sanson fit de la tête signe que oui.
Le patient s'agenouilla, mais il indiqua que ses mains liées derrière le
dos le gênaient pour prier.
Sanson les lui délia à la condition qu'il se laisserait lier de nouveau
lorsque la prière serait terminée.
Laporte rapprocha ses deux mains et dit à haute voix la prière suivante,
que l'on put entendre au milieu du silence solennel qui se faisait
autour de l'échafaud:
--Mon Dieu! pardonnez-moi mes péchés et regardez comme expiation la mort
douloureuse que je vais supporter pour avoir été fidèle à mon roi. Qu'il
sache que, à l'heure de ma mort, mon âme est à Dieu et que mon coeur
est à lui.
Puis il ajouta en latin:
--_In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum._
--_Amen!_ dit à haute voix l'exécuteur.
De grands murmures coururent dans la foule; mais lorsqu'on vit le
condamné se relever, faire le signe de la croix en se tournant du côté
des Tuileries, et donner sans résistance ses mains à lier, cette
résignation de victime toucha la foule, qui se tut.
Ce qui suivit eut la durée de l'éclair.
Le condamné fut poussé sur la bascule, sa tête glissa à travers la
lucarne, le couperet tomba.
--La tête! la tête! cria la foule.
Le bourreau s'approcha d'un pas ferme, fouilla dans le panier, tirant
par les cheveux blancs la tête souillée de sang, et la montra au peuple,
qui battit des mains.
Mais, en même temps, on le vit vaciller, ses doigts se détendirent et
lâchèrent la tête, qui roula de l'échafaud à terre, tandis que lui
tombait mort sur la plate-forme.
--Un médecin! un médecin! crièrent les aides.
--Me voilà! répondit Jacques Mérey.
Et, se suspendant d'une main au balcon, il se laissa tomber dans la rue.
Non seulement la foule, mais la troupe elle-même s'ouvrit devant lui. On
le vit rapidement traverser l'espace vide, monter deux à deux l'escalier
de la plate-forme, en criant:
--Enlevez-lui son habit!
Alors, à genoux près du corps inerte, il lui posa la tête sur son genou,
et déchirant sa chemise de manière à mettre le bras à découvert, il
fouilla rapidement la veine d'un coup de lancette.
Mais, quoiqu'il se fût passé dix secondes à peine entre la chute de
l'exécuteur et la tentative du docteur pour le rendre à la vie, le sang
ne vint pas.
Le bourreau, fidèle à son devoir, était mort près de la victime, mort
fidèle à son roi.
XIX
Madame Georges Danton et madame Camille Desmoulins
On se rappelle que, au moment où il venait de secouer la poussière de la
route pour se rendre chez ses deux amis, Danton et Desmoulins, Jacques
Mérey, en s'approchant de la fenêtre, avait vu se dresser l'échafaud, et
que c'était ce spectacle nouveau pour lui qui l'avait retenu.
Aussi, après une nuit qui ne fut pas exempte de cauchemars et dans
laquelle il vit à plusieurs reprises la tête pâle et sanglante de
Laporte pendue par ses cheveux blancs à la main du bourreau, et où, tout
endormi, il chercha sa trousse pour y trouver une lancette, Jacques
Mérey se leva-t-il encore tout troublé des événements de la veille.
Il eût cru certainement avoir été le jouet de quelque mauvais rêve s'il
n'eût eu devant lui la façade des Tuileries encore toute criblée des
balles populaires et toute tachée du massacre des Suisses.
D'ailleurs, la guillotine était restée debout, et des groupes de curieux
stationnaient autour d'elle pour se raconter les détails inouïs qui
avaient accompagné et suivi l'exécution de la veille.
À neuf heures du matin, on lui avait annoncé qu'un monsieur, vêtu de
noir à la manière de l'ancien régime, désirait lui parler.
Il lui avait fait demander son nom. Mais celui-ci avait refusé de
répondre, lui faisant dire tout simplement qu'il était le fils de celui
à qui, la veille, il avait inutilement tenté de rendre la vie.
Le docteur avait compris à l'instant même que celui qui voulait lui
parler était le fils de Sanson, élevé par la mort de son père au titre
de _Monsieur de Paris_.
Il donna l'ordre de faire entrer à l'instant même.
Et, en effet, il ne s'était point trompé.
--Monsieur, lui dit Sanson, je sais qu'il est peu convenable à moi de me
présenter chez vous, fût-ce pour vous offrir mes remerciements; mais
notre premier aide, Legros, m'a dit avec quel empressement vous aviez
tenté de porter secours à mon père; plus le cercle qui nous enferme dans
la famille est infranchissable pour les étrangers, plus l'amour de la
famille est grand chez nous. J'adorais mon père, monsieur... (Et, en
effet, en disant ces mots, les larmes tombaient silencieusement des yeux
de l'homme qui parlait.) Il en est résulté que j'ai mieux aimé être
indiscret, inconvenant même, et venir vous dire: «Monsieur, je
n'oublierai jamais votre dévouement à l'humanité,» que d'être soupçonné
par vous d'ingratitude envers vous, d'indifférence pour mon père. Je ne
sais en quoi et si jamais je puis vous être utile, mais, dans quelque
circonstance que ce soit, soyez certain, monsieur, que je risquerai ma
vie pour la vôtre.
--Monsieur, lui dit Jacques Mérey, croyez que je suis aise de vous voir;
j'ai eu le plaisir de boire hier à l'abolition de la peine de mort un
verre de vin d'Espagne avec monsieur votre père; je l'avais invité à
monter chez moi, d'abord pour lui épargner la pluie qui tombait à
torrents, et ensuite pour lui faire une question toute spéciale;
l'intérêt de la conversation m'en a fait oublier le but.
--Dites, monsieur, reprit Sanson, et, si je peux répondre à cette
question, je le ferai avec bonheur.
--Je voulais connaître l'opinion de votre père sur la persistance de la
vie chez les décapités; à défaut de l'opinion de votre père, me
ferez-vous l'honneur de me dire la vôtre?
--Monsieur, répondit Sanson, ce n'est pas à nous autres, qui ne faisons
que lâcher le fil qui tient le couperet, qu'il faut demander cela, c'est
à nos aides. Si vous voulez, je vais appeler celui qui est chargé des
derniers détails. Et je crois que là-dessus il pourra vous donner tous
les renseignements que vous désirez.
Le docteur fit un signe approbatif.
Sanson s'approcha de la fenêtre, appela un gros garçon rouge et de
joyeuse humeur qui déjeunait assis sur la bascule de la guillotine avec
un morceau de pain et des saucisses.
Le garçon leva la tête, regarda qui l'appelait, sauta du haut en bas de
la plate-forme sans se donner la peine de se servir de l'escalier, et
accourut au premier étage de l'hôtel de _Nantes_, où l'attendaient
Jacques Mérey et Sanson fils.
--Legros, dit l'exécuteur à celui qu'il venait d'appeler, voici
monsieur, que tu reconnais bien, n'est-ce pas?
--Je le crois bien, citoyen Sanson, que je le reconnais; c'est lui qui a
sauté hier de la fenêtre du premier pour venir porter secours à ton
père, comme j'ai sauté aujourd'hui du haut en bas de la plate-forme pour
venir demander ce que tu désirais de moi.
--Voulez-vous, monsieur, adresser vous-même à ce garçon la question que
vous avez à lui faire? demanda Sanson.
--Je voulais te demander, citoyen Legros, dit Jacques Mérey, employant
la langue en usage à cette époque, si tu croyais à la persistance de la
vie chez les décapités.
Legros regarda le docteur en homme qui n'a pas compris.
--Persistance de la vie? demanda-t-il. Qu'est-ce que cela veut dire?
--Cela veut dire que je désire savoir si tu crois que, une fois séparées
l'une de l'autre, les deux parties du corps du décapité souffrent
encore.
--Tiens! dit Legros, tu me fais juste la même question que le citoyen
Marat m'a déjà faite. Connais-tu le citoyen Marat?
--De réputation seulement. J'ai quitté Paris il y a dix ans, et n'y suis
de retour que depuis hier.
--Ah! c'est un pur, celui-là, le citoyen Marat; et, si nous en avions
seulement dix comme lui, en trois mois la Révolution serait faite.
--Je le crois bien, dit Sanson, hier il demandait 293 000 têtes!
--Et qu'as-tu répondu au citoyen Marat, quand il t'a fait la même
question que moi?
--Je lui ai répondu que pour le corps, je n'en savais rien, mais que
pour la tête, j'en étais sûr.
--Tu crois qu'il y a douleur sentie et appréciée par la tête une fois
séparée du corps?
--Ah çà! mais tu crois donc que, parce qu'on les guillotine, les
aristocrates sont morts, toi? Eh bien! écoute, on en guillotine trois
aujourd'hui; c'est pas beaucoup; j'ai un panier tout neuf, veux-tu que
je te le montre demain? Ils en auront ravagé le fond avec leurs dents.
--Cela peut être une action toute machinale, une dernière contraction
nerveuse, dit le docteur comme s'il se fût parlé à lui-même, mais
frissonnant encore des termes expressifs dont s'était servi le valet
Legros.
Puis, se retournant vers Sanson:
--Monsieur, dit-il, je crois qu'il y a un moyen plus sûr que celui-là;
et, si vous répugnez à en faire l'épreuve, laissez ce brave garçon, qui
ne me paraît pas d'une sensibilité alarmante, faire l'épreuve à votre
place. Aussitôt la tête coupée, qu'il la prenne par les cheveux et qu'il
lui crie son nom à l'oreille. Il verra bien à l'oeil du décapité s'il
a entendu.
--Oh! si ce n'est que ça, dit Legros, ce n'est pas bien difficile.
--Monsieur, dit Sanson, je tenterai l'épreuve moi-même, pour vous être
agréable et pour vous prouver ma reconnaissance, et, ce soir, un mot de
moi que vous trouverez à l'hôtel vous en dira le résultat.
Peut-être la conversation eût-elle duré plus longtemps, mais un coup de
canon que l'on entendit indiqua que la fête des morts commençait.
Le 27 août était, on se le rappelle, consacré à cette fête.
L'ordonnateur de ces sortes de solennités était un des administrateurs
de la Commune. Il se nommait Sergent.