catastrophes.
C'était, disait-on, à Paris que les contre-révolutionnaires en
voulaient; tout ce qui avait trempé dans la Révolution y passerait. Si
les Autrichiens ont enfermé à Olmutz La Fayette, qui avait voulu sauver
le roi, ou plutôt la reine--et remarquez que l'enchanteresse avait
successivement usé Mirabeau, La Fayette et Barnave--, à plus forte
raison réagiraient-ils contre les trente mille personnes qui avaient été
chercher le roi à Versailles; contre les vingt mille qui avaient ramené
le roi de Varennes; contre les quinze mille qui avaient envahi le
château le 20 juin et contre les dix mille qui l'avaient forcé le 10
août.
On les exterminera depuis la première jusqu'à la dernière.
La mise en scène était déjà arrêtée.
Dans une grande plaine déserte--il n'y a pas de plaine déserte en
France, mais les souverains ayant dit: «Les déserts valent mieux que les
peuples révoltés,» on en ferait une; et les Parisiens indiquaient la
plaine Saint-Denis, où l'on brûlerait tout, moissons, arbres, maisons--,
on dresserait un trône à quatre faces: un pour Léopold, un pour le roi
de Prusse, un pour l'impératrice de Russie, l'autre pour M. Pitt. Sur
ces quatre faces, on dresserait quatre échafauds. La population, vil
bétail, serait chassée alors aux pieds des rois alliés. Là, comme au
jugement dernier, on séparerait les bons des mauvais, et les mauvais
(les révolutionnaires, bien entendu), on les guillotinerait.
Mais, à peu d'exceptions près, les révolutionnaires, c'était tout le
monde, c'étaient les cent mille hommes qui avaient pris la Bastille,
c'étaient les trois cent mille hommes qui s'étaient juré fraternité au
Champ de Mars, c'étaient tous ceux qui avaient mis la cocarde tricolore
à leur oreille.
Et ceux qui voyaient plus loin se disaient:
«Hélas! c'est non seulement la France qui périra, mais la pensée de la
France; c'est la liberté du monde qui sera étouffée dans son berceau,
c'est le droit, c'est la justice.»
Et toutes ces menaces qui épouvantaient Paris réjouissaient la reine.
Une nuit, raconte Mme Campan--qui n'est pas suspecte de
jacobinisme--, une nuit que la reine veillait, c'était quelques jours
avant le 10 août, et que, à travers les persiennes de la fenêtre de sa
chambre restée ouverte, selon l'habitude qu'elle en avait fait prendre,
elle suivait la marche de la nuit, elle appela deux fois Mme Campan,
qui couchait dans sa chambre.
Mme Campan lui répondit.
La reine, au clair de lune, s'efforçait de lire une lettre; cette lettre
lui apprenait la prise de Longwy et la marche rapide des Prussiens sur
Paris.
La reine calcula les lieux, puis les jours, et, avec un soupir de
satisfaction:
--Il ne leur faut que huit jours, et, avec huit jours, nous serons
sauvés!
Ces huit jours écoulés, les Prussiens étaient encore à Longwy et la
reine au Temple.
C'étaient tous ces événements, dont le bruit était parvenu jusqu'à
Argenton, qui avaient porté le parti populaire à demander des conseils à
Jacques Mérey.
XVII
L'homme propose
Le lendemain, vers neuf heures du matin, Jacques Mérey étant à son
laboratoire et Éva à son orgue, on entendit au bout de la rue une grande
rumeur qui allait s'approchant.
Cette rumeur n'avait rien d'inquiétant, car c'étaient les cris de joie
qui y dominaient particulièrement.
Jacques ouvrit la fenêtre, jeta un coup d'oeil dans la rue, et vit une
grande foule portant des drapeaux. En tête marchait la musique, et en
avant de la musique Baptiste avec sa trompette.
Le docteur referma la fenêtre et se remit à son fourneau.
Au bout de cinq minutes, il lui sembla que toute cette foule s'arrêtait
devant sa maison.
La porte de son laboratoire s'ouvrit et Éva parut, toute pâle et tout
émue.
--Qu'as-tu, ma chère enfant? s'écria le docteur en allant à elle.
--Ces gens, dit-elle, cette foule, tout ce monde, c'est pour vous, mon
ami.
--Comment, pour moi, demanda Jacques.
--Oui. Elle est arrêtée devant la maison. Et, tenez, voilà la trompette
de Baptiste qui va nous annoncer quelque chose.
Et elle porta machinalement ses mains à ses oreilles.
En effet, la trompette de Baptiste fit entendre son air habituel; il
n'en savait qu'un.
Puis la parole succéda au son, et, d'une voix claire et parfaitement
accentuée:
--Il est fait à savoir, dit-il, aux concitoyens d'Argenton, que le
citoyen Jacques Mérey a été nommé hier député à la Convention.
--Vive le citoyen Jacques Mérey!
Et toute la foule répéta:
--Vive le citoyen Jacques Mérey!
En ce moment, un pas se fit entendre dans l'escalier et Antoine parut à
son tour, et, frappant du pied, prononça les paroles sacramentelles:
--_Centre de vérité, cercle de justice._
Et aussitôt il ajouta:
--Tous les gens qui sont en bas demandent le DrJacques Mérey.
Le docteur regarda Éva.
--Il faut y aller, dit-elle.
Le docteur descendit, Éva le suivit tremblante.
Le docteur s'arrêta sur la porte de la rue, qui dominait la voie
publique de la hauteur de cinq ou six marches.
À son apparition, la musique entonna l'air fraternel:
Où peut-on être mieux...
Baptiste, qui ne voulait pas rester muet au milieu de la symphonie
universelle, emboucha sa trompette et joua son air.
Tout ce charivari cessa pour faire de nouveau place aux cris de «Vive
Jacques Mérey, notre député à la Convention!»
Jacques Mérey avait compris. C'était cela que lui annonçait le patriote
qui lui avait barré le passage la veille, et qui avait dit en le lui
rouvrant:
--Allez, demain vous aurez de nos nouvelles.
Mais, depuis la veille, le docteur n'avait pas changé d'avis; les naïves
protestations d'amour d'Éva l'avaient au contraire encore plus
profondément confirmé dans sa résolution.
Il fit signe qu'il voulait parler, tout le monde cria:
--Silence.
--Mes amis, dit-il, j'ai un vif regret que vous n'ayez pas voulu croire
à mes paroles d'hier. Ma détermination est la même aujourd'hui. Je vous
remercie du grand honneur que vous m'avez fait; mais je n'en suis pas
digne et je me récuse.
--Tu n'en as pas le droit, citoyen Mérey, dit une voix.
--Comment! s'écria le docteur; je n'ai pas le droit de faire de moi-même
ce que je veux?
--L'homme ne s'appartient pas à lui-même; il appartient à la nation,
reprit le citoyen qui avait parlé en passant des derniers rangs aux
premiers, et quiconque osera soutenir le contraire sera proclamé par moi
mauvais citoyen.
--Je suis un philosophe et non un homme politique, je suis un médecin et
non un législateur.
--Soit! philosophe, tu as médité sur la grandeur et la chute des
empires; médecin, tu as étudié les maladies du corps humain; philosophe,
tu as vu que la liberté était aussi nécessaire à l'esprit, pour vivre et
se développer, que l'air aux poumons pour hématoser le sang et pour
respirer. Quand l'empire romain a-t-il commencé à tomber moralement (et
dans les empires tout abaissement moral présage la chute physique)?
quand les Césars se sont faits tyrans. Tu es médecin, as-tu dit? et que
crois-tu donc qu'est un peuple, sinon un tout immense soumis aux lois de
l'individu? Seulement, l'individu vit des années et le peuple des
siècles; mais pendant ces siècles le corps social comme le corps humain
a ses maladies qu'il faut soigner, et dont il faut le guérir; tout
législateur ne saurait être médecin, mais tout médecin peut être
législateur. Cicéron l'a dit, quand un membre est gangrené, il faut le
couper pour sauver le reste du corps. Accepte le mandat qui t'est
offert, Jacques Mérey; prends la lancette, le bistouri, la scie; il y a
de l'ouvrage à la cour pour les médecins et surtout pour les
chirurgiens.
--Comme chirurgien, la place est prise, dit Jacques Mérey, et vous avez
là-bas un terrible tireur de sang qu'on appelle Marat. À lui seul il
suffira, je l'espère.
--Ce n'est ni avec la lancette, ni avec le bistouri, ni avec la science
que Marat veut tirer le sang, c'est avec la hache; j'ai parlé d'un
chirurgien et non d'un bourreau.
--Quand vous aurez besoin de moi là-bas, reprit Jacques avec la
tristesse de l'homme qui répond à de bonnes raisons par de mauvaises,
j'irai, mais le moment n'est pas venu. N'avez-vous pas Sieyès qui est la
logique, Vergniaud qui est l'éloquence, Robespierre qui est l'intégrité,
Condorcet qui est la science, Danton qui est la force, Pétion qui est la
loyauté, Roland qui est l'honneur? que ferais-je, moi pauvre ver luisant
au milieu de pareils flambeaux?
--Tu ferais ton devoir, auquel tu manques aujourd'hui, Jacques Mérey!
Dieu ne t'a pas donné une haute intelligence et un profond savoir pour
que tu enfouisses le tout au fond d'une province, quand Paris, le
cerveau de la France, est en travail de la liberté. Pour la réussite
d'un tel travail, il faut la réunion de toutes les capacités; ne vois-tu
pas que c'est une volonté providentielle qui centralise dans Paris tout
ce que la province a d'esprits supérieurs? L'Assemblée nationale a
proclamé les droits de l'homme; la Constituante, la souveraineté du
peuple. Il reste à la Convention nationale quelque chose de grand à
proclamer; tu peux être de ceux-là qui crieront au monde: «La France est
libre!» et tu refuses! Jacques Mérey. Je te le dis, tu passes à côté
d'une gloire immortelle comme un aveugle près d'un trésor. Jacques
Mérey, la France pouvait t'honorer, elle te méprisera; elle pouvait te
bénir, elle te maudira.
--Et qui donc es-tu pour t'obstiner à forcer ainsi ma volonté?
--Je suis ton collège Hardouin, élu aujourd'hui en même temps que toi à
Châteauroux, et je me faisais une gloire de m'asseoir là-bas près de
toi, d'appuyer ta parole, de la combattre peut-être.
--Eh bien, Hardouin, pardonne-moi le premier et implore mon pardon de
ceux qui nous écoutent; mais une cause secrète, une cause que je dois
taire, une cause plus importante que toutes celles que je viens de dire,
m'enchaîne ici.
Hardouin monta les quelques marches qui le séparaient de Jacques Mérey.
--Cette cause, je la connais, dit-il à voix basse et en s'approchant de
son oreille; tu aimes, lâche coeur, et tu sacrifies tes concitoyens,
ton pays, ton honneur à un amour insensé; prends garde, ton amour est ta
faute: Dieu te punira par ton amour.
Mais Jacques Mérey ne l'écoutait plus. L'oeil fixé sur une espèce de
ruelle qui communiquait directement du centre de la ville à sa maison,
il regardait venir avec inquiétude un groupe composé de quatre
personnes, si toutefois on peut appeler un groupe quatre personnes
marchant deux à deux et à une certaine distance les uns des autres.
Les deux personnes qui marchaient en tête étaient le seigneur de
Chazelay, que l'on commençait à appeler le _ci-devant_ seigneur, et le
commissaire de la ville, ceint de son écharpe.
Les deux autres étaient Joseph le braconnier et sa mère. Il faut dire
que ceux-ci avaient plutôt l'air de se faire traîner que de suivre de
bonne volonté.
Ils semblaient venir droit à la maison de Jacques Mérey, que le
commissaire désignait du doigt au seigneur de Chazelay.
Le docteur, de son côté, semblait les voir venir avec une angoisse
croissante. Il éprouvait ce qu'éprouvent instinctivement les animaux
quand un orage, s'amassant au ciel, charge l'air d'électricité et
suspend le tonnerre au-dessus de leur tête.
La foule s'écarta devant le commissaire de police, tout en grondant à la
vue du seigneur de Chazelay.
Le commissaire de police marcha droit au docteur.
--Citoyen Jacques Mérey, lui dit-il, je te somme, si tu ne veux encourir
les peines portées par la loi contre les coupables de séquestration de
mineur, de remettre à l'instant même entre les mains du citoyen
Félix-Adrien-Prosper de Chazelay sa fille Hélène de Chazelay, que tu
retiens depuis six ans enfermée dans ta maison, et qui t'a été confiée
par Joseph Blangy et sa mère, qui n'en étaient que dépositaires, pour
lui donner comme médecin les soins que nécessitait son état.
Un cri déchirant éclata derrière le docteur. Ce cri, c'était Éva qui
l'avait poussé: elle venait d'entrouvrir la porte et avait entendu la
sommation du commissaire de police.
Elle serait tombée évanouie si le docteur ne l'eût soutenue entre ses
bras.
--Est-ce là la jeune fille que vous avez remise il y a sept ans entre
les mains du DrMérey? demanda le commissaire en s'adressant à Joseph
Blangy, ainsi qu'à sa mère, et en désignant Éva.
--Oui, monsieur, répondit le braconnier; quoiqu'il y ait une grande
différence entre l'idiote sans forme humaine et sans intelligence que le
docteur a reçue de nos mains, et ce qu'est aujourd'hui mademoiselle Éva.
--Elle ne s'appelle pas Éva, mais Hélène, dit le seigneur de Chazelay.
--Ah! s'écria le docteur, il ne lui restera rien de moi; pas même le nom
que je lui avais donné.
--Allons, du courage, sois homme! dit Hardouin en lui serrant la main.
--Ah! c'est toi qui m'as porté malheur! s'écria Jacques Mérey.
--Je t'aiderai à le supporter, répondit Hardouin.
Puis, comme des murmures se faisaient entendre dans la foule à la vue de
cet homme foudroyé, et à celle d'Éva, qui, revenue à elle, se suspendait
d'un bras à son cou en sanglotant:
--Je reconnais, dit le seigneur de Chazelay, que les soins que vous avez
donnés à ma fille méritent rémunération, et je suis prêt à vous compter
telle somme que vous demanderez pour cette cure qui vous fait le plus
grand honneur.
--Oh! malheureux! dit Jacques Mérey, qui offre de l'argent en échange de
la beauté, du talent, de l'intelligence! n'avez-vous pas compris qu'on
ne fait pas ce que j'ai fait pour de l'argent, et que c'était elle seule
qui pouvait me payer?
--Vous payer, et comment cela?
--Je l'aime, monsieur, s'écria Éva.
Et tout ce qu'il y avait d'âme, de coeur et de passion en elle, Éva le
mit dans ce cri.
--Monsieur le commissaire, dit le seigneur de Chazelay, voilà qui
tranche la question. Vous comprenez que la dernière et l'unique
héritière d'une maison comme la nôtre ne peut pas épouser le premier
venu.
Jacques, à cette insulte, frissonna de la tête aux pieds et releva son
front plissé par la colère.
--Oh! mon ami, mon bien-aimé, murmura Éva, pardonne-lui; il ne connaît
que la noblesse des hommes et ne sait pas ce que c'est que la noblesse
de Dieu.
--Monsieur, dit Jacques redevenant homme, voici Mlle Hélène de
Chazelay que, à la vue de tous, je remets entre vos mains. Belle, chaste
et pure, digne, je ne dirai pas d'être l'épouse d'un roi, d'un prince ou
d'un noble, mais digne d'être la femme d'un honnête homme.
--Oh! Jacques, Jacques, vous m'abandonnez! s'écria Éva.
--Je ne vous abandonne point. Je cède à la force; j'obéis à la loi; je
me courbe devant la majesté de la famille: je vous rends à votre père.
--Vous savez, monsieur Mérey, ce que je vous ai dit relativement au
payement?
--Assez, monsieur! la population tout entière d'Argenton s'est chargée
d'acquitter votre dette: elle m'a nommé membre de la Convention.
--Faites avancer la voiture, Blangy.
Blangy fit un signe, une voiture en grande livrée s'avança; un laquais
poudré ouvrit la portière. Jacques Mérey soutint Éva pour descendre les
quatre ou cinq marches qui conduisaient à la rue; puis, après lui avoir
donné devant la foule un baiser au front, il la remit entre les mains de
son père.
Celui-ci l'emporta évanouie dans la voiture, qui partit au galop.
Scipion jeta un regard douloureux sur le docteur et suivit la voiture.
--Lui aussi! murmura Jacques Mérey.
--Et maintenant, dit Hardouin, vous acceptez, n'est-ce pas?
Le feu du génie et la flamme de la colère brillèrent tout ensemble dans
les yeux de Jacques Mérey.
--Oh! oui, dit-il, j'accepte. Et malheur à ces rois qui jurent et qui
trahissent leur serment! malheur à ces princes qui reviennent avec
l'étranger l'épée nue contre leur mère! malheur à ces seigneurs aux
enfants desquels nous donnons notre science, notre vie, notre amour, que
nous tirons des limbes pour en faire des créatures dignes de
s'agenouiller devant Dieu un lis à la main, et qui, pour nous remercier
nous appellent les premiers venus! malheur à eux!--Au revoir,
Hardouin!--Merci, citoyens électeurs; vous entendrez parler de moi, je
vous le promets, je vous le jure!
Et, d'un geste superbe, prenant le Ciel à témoin du serment qu'il venait
de faire, il rentra chez lui, et là, loin de tous les yeux, sans témoins
de sa faiblesse, il tomba étendu sur le tapis, sanglotant, s'enfonçant
les mains dans les cheveux, et criant:
--Seul! seul! seul!
XVIII
Une exécution place du Carrousel
Le samedi 26 août 1792, la diligence de Bordeaux déposait rue du Bouloi
le citoyen Jacques Mérey, député à la Convention.
Une tristesse profonde planait sur Paris. Décidément Longwy, chose dont
on avait douté pendant trois jours, était pris par trahison, et
l'Assemblée nationale avait décrété à l'instant même que tout citoyen
qui, dans une place assiégée, parlerait de se rendre, après
confrontation faite avec les témoins qui auraient entendu la proposition
infâme, et affirmation de ceux-ci, serait, sans autre forme de procès,
mis à mort.
Les souverains alliés avaient, le 24 août, pris possession de Longwy au
nom du roi de France.
La Commune de Paris, dans laquelle s'était déjà incarné le sentiment de
la République, avait exigé de l'Assemblée la création d'un tribunal
extraordinaire, et, malgré la résistance de Choudieu, qui avait dit: _On
veut une inquisition, je résisterai jusqu'à la mort_; malgré celle de
Thuriot, qui s'était écrié: _La Révolution n'est pas seulement à la
France, nous en sommes comptables à l'humanité_, le tribunal
extraordinaire avait été voté.
Il faut dire que, pendant les quelques jours qui venaient de s'écouler,
la situation ne s'était point embellie. Le voile de deuil qui couvrait
la France s'épaississait de plus en plus; les Prussiens étaient partis
de Coblentz le 30 juillet. Ils avaient avec eux toute une cavalerie
d'émigrés--ces messieurs étaient trop fiers pour servir dans
l'infanterie; ils voulaient bien sauver le roi, mais à cheval. Cette
cavalerie montait à quatre-vingt-dix escadrons. Le 18 août, ils avaient
fait leur jonction avec le général autrichien. Les deux armées, fortes
de cent mille hommes, avaient investi et pris Longwy.
L'ennemi marchait sur Verdun.
La Fayette, républicain en Amérique, constitutionnel en France, La
Fayette, qui n'avait pas fait un pas depuis 83, c'est-à-dire depuis
l'indépendance de l'Amérique jusqu'au 10 août, c'est-à-dire jusqu'à la
chute de la monarchie française et que nous devions, sans qu'il eût fait
un pas, retrouver en 1830 tel qu'il était en 1792, La Fayette avait
appelé son armée à marcher sur Paris pour y défaire le 10-Août; mais
l'armée n'avait pas bougé, et c'était lui qui avait été obligé de fuir,
comme plus tard devait fuir Dumouriez, dont il eût fait le pendant dans
l'histoire si les Autrichiens, en l'arrêtant et en le faisant
prisonnier, n'avaient point donné à Béranger l'occasion de faire ce
vers:
Des fers d'Olmutz nous effaçons l'empreinte.
L'Assemblée l'avait décrété d'accusation. Dumouriez l'avait remplacé à
l'armée de l'Est, en même temps que Kellermann remplaçait Luckner à
l'armée du Nord.
On apprenait en même temps l'insurrection de la Vendée.
À l'est, la guerre du grand jour, la guerre étrangère.
À l'ouest, la guerre des ténèbres, la guerre civile.
L'une marchant au-devant de l'autre, Paris mis entre les deux.
Sans compter deux ennemis puissants:
Le prêtre, la femme.
Le prêtre, inviolable dans cette sombre forteresse de chêne où il se
retire et qu'on appelle le confessionnal.
La femme, endoctrinée par lui, et qui a pour elle les pleurs et les
soupirs sur l'oreiller.
--Qu'as-tu? demande le mari.
--Notre pauvre roi qui est au Temple! Notre pauvre curé qu'on veut
forcer de prêter serment! la sainte Vierge s'en voile le visage; le
petit Jésus en pleure.
Et le lit devenait l'allié du confessionnal.
Mais, par bonheur, voici l'arrière-garde du Nord qui s'avance. Un corps
de trente mille Russes vient de se mettre en marche.
La Commune de Paris, plus en contact avec tous que l'Assemblée, sentait
la conspiration contre-révolutionnaire ramper du palais à la mansarde et
des carrefours aux prisons.
Elle rugissait.
L'Assemblée se sentait impuissante à repousser sans quelque grand coup
l'ennemi du dehors, et surtout l'ennemi du dedans.
Elle s'effrayait.
Prenant un terme moyen, au lieu du grand coup que rêvait la Commune,
elle avait décrété une grande démonstration.
--Mais que demandent donc les républicains? disaient les
constitutionnels, les larmes aux yeux; les Suisses sont morts, les
Tuileries sont foudroyées, le trône est en poussière; le roi est au
Temple, les royalistes sont en prison. Demain va avoir lieu la fête
expiatoire du 10-Août, et ce soir même, on exécute, en face des
Tuileries, ce bon Laporte, ce fidèle serviteur du roi, qui est venu
annoncer à l'Assemblée nationale, au nom de son maître en fuite, que ce
maître n'avait jamais juré la Constitution que contraint et forcé, de
sorte qu'il aimait mieux quitter la France que de tenir son serment.
C'est vrai! les cent-suisses étaient morts: mais la masse des royalistes
était en armes et prête à agir; le roi avait perdu les Tuileries, avait
perdu son trône, avait perdu sa liberté; mais, en perdant les Tuileries,
le trône et la liberté, il gardait l'Europe; mais, en rompant avec la
France, il avait tous les rois pour alliés et tous les prêtres pour
amis. On allait célébrer l'apothéose des morts du 10-Août: mais, le soir
où l'on avait appris la trahison de Longwy, les royalistes s'étaient
montrés par groupes autour du Temple, échangeant des signes avec le roi;
on allait exécuter Laporte: mais, tandis qu'on punissait le valet
innocent, on laissait le maître coupable conspirer tout à son aise.
«L'histoire, dit Michelet, n'a gardé le souvenir d'aucun peuple qui soit
entré si loin dans la mort. Quand la Hollande, voyant Louis XIV à ses
portes, n'eut de ressource que de s'inonder, que de se noyer elle-même,
elle fut en moindre danger, car elle avait l'Europe pour elle; quand
Athènes vit le trône de Xerxès sur le rocher de Salamine, perdit terre,
se jeta à la nage, n'eut plus que l'eau pour patrie, elle fut en moindre
danger; elle était toute sur sa flotte, puissante, organisée dans la
main du grand Thémistocle, et elle n'avait pas la trahison dans son
sein; la France était désorganisée et presque dissoute, trahie, livrée
et vendue.»
C'était juste en ce moment, c'est-à-dire dans l'après-midi du 26 août,
que Jacques Mérey arrivait à Paris et se faisait conduire à l'hôtel de
_Nantes_, qui dressait ses cinq étages sur la place du Carrousel.
Jacques Mérey commença par réparer le désordre causé à sa toilette par
une nuit et deux journées de diligence. Son intention était d'aller
immédiatement rendre visite à ses deux amis Danton et Camille
Desmoulins.
C'était Danton qui, du temps où il était avocat au conseil du roi, avait
obtenu pour Baptiste la pension viagère qui avait si fort étonné les
bonnes gens d'Argenton.
Mais, au moment où, sa toilette achevée, il s'approchait machinalement
de la fenêtre, il vit s'arrêter à quinze pas de l'hôtel une charrette
peinte en rouge et portant tout un mécanisme peint de la même couleur.
Deux hommes, avec des bonnets rouges et des carmagnoles, étaient assis
sur la première banquette de la voiture.
Un cabriolet suivait. Un homme, tout vêtu de noir, en descendit.
La Révolution ne lui avait rien fait changer à son costume: il portait
la cravate blanche, les bas de soie et la poudre. Il paraissait âgé de
soixante-cinq à soixante-six ans.
C'était Monsieur de Paris, autrement dit le bourreau.
Les deux hommes en carmagnole et en bonnet rouge étaient ses aides.
Le cabriolet s'éloigna. Monsieur de Paris resta pour faire dresser la
guillotine.
Jacques Mérey était resté immobile à la fenêtre. Il avait beaucoup
entendu parler de la nouvelle invention de M. Guillotin, et il avait
même soutenu avec le célèbre Cabanis une discussion sur la douleur plus
ou moins grande que devait causer la section des vertèbres, et sur la
persistance de la vie chez le décapité.