Jacques Mérey haussa les épaules en homme qui n'est pas le moins du
monde au courant de la situation.
--Affaire politique? demanda-t-il.
--Je crois bien, affaire politique!
--Eh bien, qu'est-il arrivé?
--Allons donc, dit une voix, vous faites semblant de ne pas savoir, et
vous savez aussi bien que nous.
--Mes amis, dit Jacques Mérey avec son exquise douceur, vous savez
comment je vis; à moins que ce ne soit pour faire une visite à quelque
pauvre malade, je ne sors jamais de chez moi, et chez moi je travaille;
j'ignore donc complètement ce qui se passe au-dehors des quatre murs qui
m'enferment, et où je fais de la science, avec l'espoir que cette
science sera utile un jour, à vous d'abord, et ensuite à l'humanité.
--Ah! nous savons bien que vous êtes un brave homme; nous vous aimons,
nous vous respectons et nous espérons vous en donner bientôt une preuve.
Mais c'est justement parce que nous vous aimons et vous respectons que
nous venons vous demander ce qu'il y a à faire dans l'extrémité où nous
nous trouvons.
--Eh bien! voyons, mes bons amis, quelle est l'extrémité dans laquelle
nous nous trouvons? demanda le docteur.
--On se bat à Paris, dit un des hommes qui entouraient Jacques.
--Comment! on se bat?
--C'est-à-dire qu'on s'est battu, mais, à ce qu'il paraît, tout est
fini, maintenant, dit un autre.
--Dites-moi ce qui est fini, mes enfants.
--Eh bien! reprit le premier, en deux mots, voilà ce que c'est: le
peuple a voulu entrer aux Tuileries comme au 20 juin, vous savez, le
jour où Capet a mis le bonnet rouge?
--Je ne sais rien, mes amis; mais continuez.
--Le roi s'y est opposé, et les Suisses ont tiré sur le peuple.
--Sur le peuple? les Suisses ont tiré sur les Parisiens?
--Oh! il n'y avait pas que des Parisiens, il y avait des Marseillais et
des gardes-françaises. Il paraît que c'est ceux-là qui ont fait le plus
grand carnage; on s'est battu dans la cour des Tuileries, dans le
vestibule, dans les appartements, dans le jardin. Il y a eu sept cents
Suisses tués, et onze cents citoyens.
--Oui, dit un autre, il paraît que c'était terrible; comme c'est
Saint-Antoine et Saint-Marceau qui ont principalement donné, on a
remporté les morts par charretées; au sang, on pouvait les suivre; puis
on les étendait de chaque côté de la rue, et chacun venait reconnaître
les siens au milieu des pleurs et des sanglots.
--Et le roi? demanda Jacques Mérey.
--Le roi s'est retiré à l'Assemblée nationale avec toute la famille
royale, se mettant sous la protection de la nation. Mais l'Assemblée
nationale a répondu qu'elle n'avait pas mission de décider d'une si
grave question; que cela regardait la Convention qui allait s'ouvrir.
Puis on a décidé que le roi habiterait le Luxembourg.
--Au moins, là, dit Jacques Mérey avec un sourire, s'il veut se sauver,
il aura la facilité des catacombes.
--C'est justement ce qu'a dit le procureur de la commune, le citoyen
Manuel. Alors, on a décidé que le roi serait enfermé au Temple; on l'y a
conduit et il y est prisonnier.
--Et où avez-vous vu tout cela?
--D'abord dans _l'Ami du peuple_, du citoyen Marat; puis l'adjoint du
maire est revenu de Paris, et il était à l'Assemblée nationale pendant
toute la journée du 10-Août.
--Et sait-on quelle résolution a prise l'Assemblée nationale? demanda
Jacques Mérey.
--Aucune relativement au roi; elle veut faire face à l'ennemi avant
tout.
--Oui, c'est vrai, dit Jacques Mérey avec un sentiment de tristesse
profonde, l'ennemi est en France. Et qu'a décrété l'Assemblée vis-à-vis
de l'ennemi? car là est le véritable péril.
--Elle a décrété que la _patrie en danger_ serait proclamée, et que les
enrôlements volontaires se feraient sur la place publique.
--Et quelles nouvelles a-t-on de l'ennemi?
--Il est à Longwy et marche sur Verdun.
Jacques Mérey poussa un soupir.
--Mes amis, dit-il, dans des circonstances comme celles où nous nous
trouvons, chacun doit sonder sa propre conscience et l'interroger sur ce
qu'il a à faire. Certes, tout ce qui est jeune, tout ce qui peut porter
un fusil, tout ce qui ne peut servir la France que les armes à la main
doit prendre les armes. Mais, avant tout, nous avons une Assemblée
nationale brave et fidèle, nous devons nous reposer sur elle avec
confiance du salut de la patrie. Ce que je puis vous dire d'avance, ce
qui est ma conviction, c'est que la France ne périra pas. La France, mes
amis, c'est la nation élue par le Seigneur, puisqu'il a mis en elle le
plus noble des sentiments que puisse contenir le coeur de l'homme,
l'amour de la liberté. La France, c'est le phare qui éclaire le monde.
Ce phare a été allumé par les plus grands hommes que le XVIIIe
siècle ait produits: par les Voltaire, par les Diderot, par les Grimm,
par les d'Alembert, par les Rousseau, par les Montesquieu, par les
Helvétius. Dieu n'a pas fait naître tant et de si beaux génies pour que
leur passage soit inutile et leur trace effacée. Le canon de la Prusse
peut renverser les remparts de nos villes, il ne renversera pas
l'Encyclopédie. Restez bons Français et laissez à la Providence le soin
de conduire les événements.
--Mais enfin, s'écrièrent plusieurs voix, il faut cependant que
quelqu'un nous guide. Nous ne vous demandons qu'un conseil, un conseil
ne se refuse pas.
--Mes bons amis, dit le docteur, si j'avais habité Paris pendant ces
derniers temps, si j'étais de l'Assemblée nationale, si j'avais suivi de
l'oeil et de la pensée tout ce qui s'est passé depuis quatre ou cinq
ans en France et à l'étranger, peut-être en effet pourrais-je vous
guider dans ce que vous avez à faire, vous autres provinciaux, en ces
terribles circonstances, où l'incurie, la mauvaise foi et la trahison de
la royauté vous ont mis. Mais je ne suis qu'un pauvre médecin n'ayant
plus aucune prétention à la vie publique, et priant la Providence de ne
pas me détourner de ma voie, et de me laisser au milieu de vous pour y
faire le peu de bien auquel je suis appelé.
--Mais vous, docteur, qu'allez-vous faire maintenant? demanda la foule.
--Ce que j'ai fait par le passé, c'est-à-dire continuer ma mission
ici-bas, vous soutenir dans vos défaillances, vous guérir dans vos
maladies. Ébloui par les rêves de ma jeunesse et par les folles
illusions de l'espérance, j'ai cru d'abord que j'étais né pour les
grandes choses et que ma place était marquée au milieu des cataclysmes
que les révolutions allaient imposer à la société. Je me trompais. Comme
Jacob, j'ai lutté avec l'ange, et je suis las de la lutte. J'ai pensé un
instant que l'homme était le rival de Dieu, et, à l'instar de Dieu,
pouvait créer. Dieu a eu pitié de mon néant; il m'a pris comme un
sculpteur sublime prend un apprenti. Et il m'a donné à achever son
oeuvre ébauchée. Voilà tout; il m'a payé mon travail sinon en orgueil,
du moins en bonheur. Merci à Dieu!
Ces paroles parurent causer à la foule qui les écoutait, non seulement
un grand étonnement, mais une profonde tristesse; quelques-uns de ceux
qui paraissaient les chefs du rassemblement échangèrent quelques paroles
entre eux, puis ils firent signe que l'on ouvrît les rangs pour laisser
passer le docteur.
Mais un d'eux, se plaçant sur son chemin comme un dernier obstacle:
--Si vous ne savez pas ce que vous valez, monsieur Mérey, nous le
savons, nous, et nous ne permettrons pas qu'un homme de votre science et
de votre patriotisme reste étranger et perdu dans une petite ville comme
la nôtre, lorsque vont se passer les événements les plus graves que les
annales d'un peuple ait déroulés à la face du monde; l'ennemi est en
France; l'ennemi est à Paris surtout; la France a besoin de tous ses
enfants, et il ne sera pas dit qu'un des plus dignes lui aura fait
défaut. Allez maintenant, monsieur Jacques Mérey. Demain vous aurez de
nos nouvelles.
Et il livra passage au docteur, qui rentra chez lui sans que personne
songeât plus à l'arrêter.
Le docteur avait hâte de revoir Éva. Depuis la veille au soir, il
l'avait quittée, et, étant parti avant le jour, n'avait pas voulu la
réveiller.
Éva l'attendait sur la porte du jardin.
--Tu venais au-devant de moi, mon cher amour? lui dit Jacques Mérey.
--Je vous sentais approcher; puis tout à coup vous vous êtes arrêté,
n'est-ce pas?
--Oh! ce n'est pas moi qui me suis arrêté, c'est cette brave population
qui me demandait des conseils sur ce qu'elle avait à faire. Je lui ai
dit qu'elle avait à me laisser revenir bien vite près de mon Éva.
--Eh bien, moi aussi je me suis arrêtée où j'étais, car j'avais déjà
fait quelques pas au-devant de vous.
--Et quand ils ne se sont plus opposés à mon retour?
--Je me suis sentie enlevée de terre, et je suis accourue.
--Viens, chère Éva! lui dit-il en enveloppant sa taille flexible de son
bras; j'ai à causer avec toi de choses sérieuses.
Et il l'entraîna sous le berceau de tilleuls.
* * * * *
Tandis que le docteur causait de choses sérieuses avec Éva, c'est-à-dire
s'assurait de son amour et lui affirmait le sien, la ville était dans
une agitation croissante, que redoublaient encore les élections à la
nouvelle Assemblée, c'est-à-dire à la Convention nationale.
Ces élections se faisaient à Châteauroux.
À Argenton, comme ailleurs, les deux partis étaient en présence:
Le parti du roi;
Le parti du peuple.
Ceux qui s'adressaient à Jacques Mérey et qui lui demandaient ce qu'il y
avait à faire, c'étaient ceux du parti populaire qui, le regardant à la
fois comme un savant médecin, comme un ami des pauvres, comme un homme
désintéressé, pensaient que la réunion de ces qualités devait faire un
bon citoyen, et se tenaient prêts à suivre ses conseils en tous points.
Mais Jacques Mérey, homme de conscience avant tout, absorbé qu'il était
depuis six ou sept ans dans son oeuvre, s'étant complètement détourné
des affaires publiques, n'était plus assez au courant de la situation de
la France pour donner un conseil dont il pût affirmer la valeur.
Puis Jacques Mérey était à cet âge où, quand l'homme aime, il aime avec
toutes les puissances de son être; sans autre amour que celui de la
science à l'époque où, dans toute sa sève juvénile, il éparpille son
amour dans toutes les femmes, il avait gardé concentré en lui-même cet
amour qui s'allume à l'adolescence et qui brille de tout son éclat dans
ce printemps de la vie aux limites duquel il allait arriver, lorsque,
comme une fleur qui s'ouvre, comme un fruit qui se colore, Éva, rose et
pêche à la fois, avait commencé de s'ouvrir et de se colorer sous ses
yeux; d'abord elle avait absorbé tous ses regards, puis toutes ses
pensées.
Jacques avait cru faire oeuvre de science en caressant sa création--il
avait fait oeuvre d'amour; et, quand Joseph lui avait parlé de ces
parents inconnus qui pouvaient réclamer Éva un jour, lorsqu'il lui avait
montré cette pièce d'or dont l'autre morceau demeurait menaçant dans des
mains étrangères, il avait en quelque sorte jeté un regard sur ce que
serait sa vie sans Éva, et, prêt à jeter un cri de désespoir à l'aspect
d'une si profonde solitude, d'un désert si aride, il avait pris sa tête
entre ses mains, en murmurant ces deux mots, qui sortent au moment de la
douleur du coeur des athées eux-mêmes:
--Mon Dieu! mon Dieu!
Et c'était au moment où il revenait tout frémissant encore de la grande
émotion qu'il avait éprouvée, qu'on lui proposait, à lui, de mettre de
côté cet amour qui était devenu toute sa vie, et de s'occuper de ce
problème insoluble qu'on appelle le Progrès, de cette déesse toujours
fugitive qu'on appelle la Liberté.
Avant de revoir Éva, peut-être eût-il pu hésiter. Mais, après l'avoir
revue, c'était chose impossible.
Cette femme, à peine femme encore, n'était-elle pas tout à la fois sa
fille et son amante? On a vu des coeurs, qui ont besoin d'aimer,
s'attacher dans la solitude à un insecte, à un oiseau, à une fleur; à
plus forte raison devait-il s'attacher d'un amour invincible à la femme
qui n'eût pas existé sans lui. Il avait trouvé l'écrin vide. Il y avait
mis tout un trésor de jeunesse, d'intelligence et de beauté. Maintenant,
l'écrin était bien à lui et il pouvait sans crainte et sans remords
l'appuyer sur son coeur.
Et c'est ce que faisait Jacques Mérey en jurant à Éva de ne jamais se
séparer d'elle.
Au moment où le docteur faisait ce serment, on entendait les sons aigus
de la trompette de Baptiste, lequel--la trompette détachée de sa
bouche--annonçait à haute voix et officiellement la prise des Tuileries
par le peuple, l'arrestation du roi et son incarcération au Temple.
XVI
L'état de la France
La population d'Argenton, qui n'avait pas pénétré dans le jardin du
docteur, et qui ignorait les mystères de l'arbre de science, du berceau
de tilleuls et de la grotte de mousse, ne comprenait rien à
l'indifférence du docteur pour les affaires publiques.
En effet, si jamais homme avait donné des preuves de haine pour la
noblesse et des preuves de dévouement à la démocratie, c'était bien lui.
Refus constant de soigner les riches, refus constant de rien recevoir
pour avoir soigné les pauvres, promptitude à accourir au premier appel
du malade plébéien, soit de jour, soit de nuit, voilà ce que l'on avait
toujours trouvé chez lui lorsqu'on était venu frapper à sa porte.
Et lorsque, pour la première fois, au nom de la mère commune, au nom de
cette chose sacrée qu'on appelait la patrie, on venait faire un appel au
citoyen, l'homme se cachait derrière le savant, le philanthrope
disparaissait.
Elle avait pourtant bien besoin du concours de tous ses enfants, cette
pauvre France!
Autant que le monde avait besoin d'elle.
Et, en effet, en 1791, la France avait paru au monde rajeunie et épurée;
elle semblait dater de l'avènement au trône de Louis XVI et avoir jeté
aux égouts de Marly sa robe souillée par Louis XV.
Le nouveau monde la bénissait comme ayant concouru à sa délivrance. Le
vieux monde était amoureux d'elle; de tous les États tyranniques--et en
91 la tyrannie était partout--des voix gémissantes l'imploraient;
partout où elle eût étendu la main vers les peuples, les peuples si
froids et si désenchantés lui eussent serré la main; partout où elle eût
mis le pied, elle eût été reçue à genoux!
C'était la trinité sublime de la justice, de la raison et du droit!
C'est qu'à cette époque, la France n'étant pas entrée dans la violence,
l'Europe n'était pas entrée dans la haine.
Et, en effet, que voulait la France de 1791?
À l'intérieur, la liberté et la paix pour elle.
À l'extérieur, la paix et la liberté pour les autres nations.
Aussi, que disait l'Allemagne qui battait des mains à chaque pas que
faisait la France? «Oh! si la France venait!»
Quelle autre main que la main de la Suède écrivait sur la table du
successeur du grand Gustave: «Point de guerre avec la France»?
C'est qu'à cette époque chacun savait bien qu'en travaillant pour elle,
elle travaillait pour le monde!
Toute son ambition se bornait à reprendre Liége et la Savoie, deux
provinces de France, puisqu'elles parlent la même langue qu'elle.
Des autres puissances, elle ne voulait rien, rien prendre ni rien
accepter.
Aussi, en 91, relevait-elle la tête; elle avait le sentiment de sa
puissante et féconde virginité.
Elle savait bien que par cet amour des peuples elle assumait sur elle la
haine des rois. Les haines principales lui venaient de la Russie, de
l'Angleterre, de l'Autriche.
Catherine, que Diderot appelait la grande Catherine, que Voltaire
appelait la Sémiramis du Nord, cette étoile polaire qui, pour faire la
lumière, devait se substituer au soleil de Louis XIV; Catherine, la
Messaline russe, qui, de plus que la Messaline romaine, avait assassiné
son Claude; Catherine, qui par le Scythe Souvarov avait accompli les
massacres d'Ismaël et de Raya, qui avait déjà dévoré une partie de la
Pologne et qui s'apprêtait à dévorer l'autre; Catherine, qui, dépassant
Pasiphaé, _avait une armée pour amant_, selon la terrible expression de
Michelet; Catherine, insatiable abîme qui ne disait jamais: _Assez!_
Catherine, le jour de la prise de la Bastille, avait reçu un soufflet en
pleine face.
La tyrannie allait donc avoir une barrière.
Aussi écrivait-elle à Léopold pour lui demander comment il ne vengeait
pas les insultes journalières faites à sa soeur Marie-Antoinette.
Aussi avait-elle renvoyé sans l'ouvrir la lettre par laquelle Louis XVI
lui annonçait qu'il acceptait la Constitution.
L'Angleterre, dans la personne de son ministre, M. Pitt--son roi était
fou et son prince de Galles ivre--, jouissait profondément de tout ce
qui se passait en France. M. Pitt nous haïssait de toute la puissance de
son terrible génie, à cause de la part que nous avions prise à
l'indépendance de l'Amérique. Un oeil sur la carte de l'Inde, l'autre
sur Paris, il voyait les pertes que faisaient nos colonies, les progrès
que faisait notre révolution. La reine avait une telle peur de lui,
qu'elle lui avait envoyé, quelques jours avant le 10-Août, Mme de
Lamballe pour lui demander grâce. _Je n'en parle pas_, disait-elle, _que
je n'aie la petite mort_.
L'Autriche était aussi malade que nous, plus malade encore, en supposant
que des pays despotiques se résument dans leurs souverains. Elle était
gouvernée par le vieux prince de Kaunitz, qui avait quatre-vingt-deux
ans, et par son empereur Léopold, qui en avait quarante-quatre. Appelé à
l'empire un an auparavant, il avait transporté de Florence à Vienne son
harem italien. Il sentait que, épuisé de débauche, il n'avait plus que
des mois à vivre, et, par des aphrodisiaques qu'il préparait lui-même,
il changeait ses mois en jours. Sa maladie, du reste, était celle des
rois, laquelle consiste à oublier les soucis du trône dans les abus du
plaisir; de là Mme de Pompadour, Mme du Barry, le Parc-aux-Cerfs;
de là les trois cents religieuses de Pierre III de Portugal; de là les
caprices gomorrhéens de Frédéric; de là les mignons de Gustave; de là
enfin les trois cent cinquante-quatre bâtards d'Auguste de Saxe, dont
l'histoire, la prude qu'elle est, n'a pas daigné signaler la naissance,
mais que compte un à un la chronique, cette vieille bavarde qui regarde
à travers toutes les serrures, fût-ce celles de Tzarskoié-Sélo, de
Windsor, de Schoenbrünn ou de Versailles.
Près de Kaunitz et de Léopold, il y avait le jeune Metternich, la plus
grande intelligence de l'époque, qui ne voulait pas qu'on nous fît la
guerre et qui résumait sa politique dans cette image toute réaliste:
«Laissez bouillir la révolution française dans sa marmite.»
À ces ennemis extérieurs, qui n'avaient pas encore donné leur programme,
il faut ajouter les ennemis intérieurs.
Le roi d'abord.
Et qu'ici l'on nous permette une petite digression.
D'où vient que les rois, au lieu d'acquiescer purement et simplement aux
désirs de leurs peuples, réagissent contre ces désirs, et forcés dans
leurs derniers retranchements, appellent l'étranger à leur secours?
C'est que, pour eux, leur peuple est l'étranger, et l'étranger la
famille.
Ainsi prenons Louis XVI, fils d'une princesse de Saxe, dont il eut le
sang lourd et l'inerte obésité. Il n'a déjà dans les veines qu'un tiers
de sang français, puisqu'il descend lui-même d'un prince qui avait
épousé une étrangère.--Or, il épouse à son tour Marie-Antoinette--Autriche
et Lorraine--; nous voilà avec deux sixièmes de sang français sur le
trône, deux sixièmes de Saxe, un sixième d'Autriche et un sixième de
Lorraine.
Comment voulez-vous que le sang français l'emporte?--Impossible.
Aussi à qui Louis XVI a-t-il recours dans sa lutte politique contre la
France? À son beau-frère d'Autriche, à son beau-frère de Naples, à son
neveu d'Espagne, à son cousin de Prusse, c'est-à-dire à sa famille.
Les historiens et même les légendaires ont été rarement justes pour
Louis XVI.
Les légendaires étaient presque tous de la domesticité du roi.
Les historiens sont presque tous du parti de la République.
Soyons du parti de la postérité, c'est le droit du romancier.
Le roi avait reçu du duc de la Vauguyon une éducation jésuitique qui
avait modifié en mal le coeur droit qu'il avait reçu de son père et de
sa mère. Jamais ce qu'il restait de cette loyauté primitive ne lui
permit de comprendre le plan de M. de Kaunitz et de la reine, détruire
la Révolution par la Révolution. En réalité, le roi n'aimait personne:
ses enfants, parce qu'il doutait de sa paternité; la reine, parce qu'il
doutait de son amour; et cependant la reine était la seule qui eût sur
lui quelque influence. La seule de la famille, bien entendu.
Mais, en échange, il était tout aux prêtres. C'est à leur influence
qu'il faut attribuer ces serments prêtés et révoqués, sa fausseté dans
la comédie constitutionnelle, ses mensonges politiques enfin.
Il était toujours le roi de 88. La chute de la Bastille ne lui avait
rien appris; 89 était toujours pour lui une émeute, et 92 un complot du
duc d'Orléans.
Jamais il ne voulut admettre le peuple comme une majesté égale à la
majesté royale. Chez lui, le droit divin primait le droit populaire, et
il tint pour une offense suprême que, le 13 septembre 1791, le président
Thouret, qui venait lui faire accepter la Constitution, le voyant
s'asseoir se fût assis.
Ce fut ce soir-là que M. de Goguelat partit pour Vienne, avec une lettre
du roi pour l'empereur.
À partir de ce moment, les Français étaient non seulement l'étranger,
mais l'ennemi; et on en appelait contre eux à la famille.
Et voici dans quelle aberration son éducation jésuitique et princière
jetait Louis XVI: c'est qu'il put en même temps annoncer son acceptation
de la Constitution à tous les rois de l'Europe, et à l'Autriche sa
protestation contre elle.
Il y aurait une histoire bien curieuse à écrire--par malheur les
documents de celle-là manquent--, c'est l'histoire du confessionnal de
Louis XVI, c'est-à-dire d'un coeur naturellement bon, d'une âme
foncièrement honnête aux prises avec l'obstination cléricale. Richelieu
disait que les douze pieds carrés de l'alcôve d'Anne d'Autriche lui
donnaient plus de peine à gouverner que le reste de l'Europe.
Le roi pouvait dire que sa conscience, dans le confessionnal, soutenait
plus d'assauts que Lille.
Mais Lille résista comme une ville loyale.
La conscience de Louis XVI se rendit comme Verdun.
Par malheur, en même temps que le roi déclarait à Vienne que le peuple
français était ennemi du roi, le peuple français se convainquait peu à
peu que le roi était son ennemi.
Mais celle que depuis longtemps il regardait comme son ennemie, c'était
la reine.
Sept ans de stérilité, que l'on ne savait à quoi attribuer, tant que
l'on ne connaissait pas l'infirmité du roi, ses amitiés exagérées avec
Mmes de Polignac, de Polastron et de Lamballe, dont la dernière au
moins lui fut fidèle jusqu'à la mort; ses imprudences avec Arthur Dillon
et de Coigny, ses folles matinées, ses plus folles nuits au petit
Trianon, ses largesses folles à ses favorites, qui la firent appeler
_madame Déficit_, son opposition à l'Assemblée, qui la fit appeler
_madame Veto_, cette préférence éternelle donnée à l'Autriche sur la
France, cet orgueil des Césars allemands qu'elle mettait son
amour-propre à ne pas voir plier, ce cri continuel dans l'attente de
l'ennemi, tantôt à Madame Élisabeth, tantôt à Mme de Lamballe: «Ma
soeur Anne, ne vois-tu rien venir?» en avaient fait l'exécration des
Français.
Ils venaient, ces Prussiens tant désirés, tant attendus, ils venaient
précédés de la terreur pour le peuple et de l'espérance pour la royauté.
Ils venaient, le manifeste du duc de Brunswick à la main, et ils
commençaient dès la frontière à le mettre à exécution. Ils venaient, et
déjà la cavalerie autrichienne était aux environs de Sarrelouis,
enlevant les maires patriotes et les républicains connus. Puis les
uhlans, dans leurs passe-temps, leur coupaient les oreilles et les leur
clouaient au front.
La nouvelle fut terrible aux Parisiens quand ils la lurent dans les
bulletins officiels. Mais la terreur fut plus grande encore quand,
l'armoire de fer forcée, on eut connaissance d'une lettre adressée à la
reine dans laquelle on lui annonçait avec joie que les tribunaux
arrivaient derrière les armées, et que les émigrés réunis à l'armée du
roi de Prusse, déjà en possession de Longwy, instruisaient le procès de
la Révolution et préparaient les potences destinées aux
révolutionnaires.