elle leur était reconnaissante de ces soins, mais aucune voix intérieure
ne lui disait: «Cet homme est ton père, cette femme est ta mère.»
Il y a plus: toutes les fois qu'elle abordait cette question, Jacques
Mérey l'écartait avec un certain malaise qui laissait des traces sur son
visage.
Si bien qu'elle avait fini par ne plus faire de questions sur sa
naissance, et par ne plus chercher à connaître ses parents.
Dans une nature comme celle d'Éva, ouverte à toutes les intuitions
primitives, ce silence avait lieu d'étonner.
Souvent Jacques Mérey l'avait trouvée triste, soucieuse, inquiète; son
coeur cherchait une voix mystérieuse lui demandant:
--Qui es-tu?
L'être humain est si faible, si borné, si calamiteux, qu'il a besoin
pour ne pas s'effrayer de lui-même de se chercher des points d'appui et
des racines dans ceux qui l'ont précédé sur la terre. Il a besoin de
savoir d'où il sort, par quelle porte il est entré dans la vie, à quel
bras il s'est appuyé pour faire ses premiers pas.
Ombrageux, il a besoin de sentir un passé derrière lui; de là le culte
des ancêtres chez les Indiens comme chez tous les peuples primitifs.
L'homme se considère comme une bouture de l'arbre généalogique; comme
une bouture de cet arbre, c'est à lui qu'il rapporte ses destinées. Le
fils est responsable de l'âme de son père et du sort qui attend cette
âme dans l'autre monde. S'il accomplit fidèlement les sacrifices, s'il
remplit ses devoirs envers sa caste, il achève et développe, dans sa
propre existence, l'immortalité de celui qui lui a donné le jour. Cette
transmission, cette solidarité, cette communion de l'homme avec ses
ancêtres, qui forme l'élément principal des anciens dogmes, tout cela
est une suite de l'inquiétude du sang pour remonter à la source.
Au nombre des questions dont l'homme doit sérieusement se préoccuper
chaque fois qu'il pense et qu'il fait un retour sur lui-même, le savant
Linné met en première ligne celle-ci:
--_Unde ortus?_ (D'où viens-je?)
Pour répondre à cette question, les peuples nouveau-nés ont eu recours
aux généalogies.
On connaît celle de saint Luc, qui fait remonter Jésus jusqu'au premier
homme et le premier homme jusqu'à Dieu.
Toutes les anciennes religions sont des genèses, elles racontent sous
des mythes plus ou moins enveloppés, plus ou moins transparents, la
filiation des choses, l'origine du monde, la naissance de l'homme, la
succession des familles représentées l'une après l'autre par un chef;
elles rétablissent en un mot le fil conducteur qui, remontant vers le
passé, conduit l'homme du temps à l'éternité. Jacques Mérey pouvait
encore satisfaire aux questions d'Éva sur la nature; il lui disait le
commencement des mondes, l'origine probable de la terre, la succession
des êtres inorganiques et organiques, depuis les polypes jusqu'aux
mammifères.
Aidé des lumières de la physique occulte, il expliquait par le mouvement
des atomes la formation primitive des plantes, les différents essais de
la nature sur les animaux avant d'arriver à l'homme.
Si ces explications n'étaient pas toujours concluantes, elles étaient du
moins conformes à la science de son temps, dont il avait touché et même
dépassé les limites.
Mais, quand Éva arrivait à une question beaucoup plus simple, quand elle
semblait lui dire, par la curiosité de son regard et par le muet
mouvement de ses lèvres: «Et moi, de qui suis-je née?» toute la science
du savant se troublait; il en était réduit à déclarer son impuissance et
à se taire.
On raconte que Pic de la Mirandole avait dû soutenir une thèse qui avait
duré trois jours.
Le cercle des connaissances humaines tel qu'il était tracé dans ce
temps-là avait été parcouru, et, sur tous les points, Pic de la
Mirandole avait défié ses examinateurs de le mettre en défaut.
L'Envie était pâle et se mordait les lèvres, n'ayant pas autre chose à
mordre.
Les théologiens s'en mêlèrent.
La théologie était une forêt pleine de traquenards dans laquelle
l'esprit le plus exercé avait bien de la peine à ne pas être pris, une
sorte de puits ténébreux dans lequel les plus hardis mineurs perdaient
pied, un buisson épineux où les plus vieux docteurs laissaient des
lambeaux de leur robe.
Lui, simple, calme, grave, avait dérouté toutes les arguties, évité tous
les pièges, désarmé tous les syllogismes, échappé à tous les dilemmes,
usé tous les artifices.
Ce jeune homme était véritablement doué de la science universelle.
Alors, une courtisane qui avait assisté à tous ces exercices, moins pour
voir et pour entendre que pour être vue elle-même, lassée de la longueur
des examens, se leva et fit signe qu'elle voulait adresser, elle aussi,
une question au savant invulnérable.
Un murmure de surprise fit le tour de la docte assemblée. Fier d'avoir
démonté tous ses adversaires dans cette fameuse thèse _De omni re
scibili et de quibusdam aliis_, Pic de la Mirandole considéra non sans
un peu d'étonnement cette femme qui osait l'interroger; un sourire de
dédain plissait légèrement ses lèvres.
--Pourriez-vous, demanda la courtisane, me dire quelle heure il est?
Pic de la Mirandole fut contraint d'avouer qu'il n'en savait rien.
Eh bien, il en était de même pour Jacques Mérey; sa science était solide
et universelle, on eût dit qu'il avait assisté au conseil du Dieu
créateur, tant il connaissait bien la raison des choses, l'origine et le
but des êtres, d'où ils viennent, où ils vont. Rien ne l'arrêtait dans
la filiation des créatures, des éléments, des mondes, et il ne savait
comment dévoiler la naissance de la femme qu'il aimait!
Tout ce qu'il savait, c'est qu'Éva n'était point la fille du bûcheron ni
de la bûcheronne.
En 1792, époque à laquelle nous sommes arrivés et qui va bientôt nous
emporter avec elle sur ses ailes de feu, les races n'étaient point
encore mêlées en France comme elles l'ont été dans la suite par la
révolution française; il y avait vraiment alors un type aristocratique;
si la noblesse s'était maintenue longtemps dans ce pays, dont les
moeurs légères et faciles inclinent visiblement à l'égalité, cela
tenait à la différence du sang.
Les femmes surtout portaient leur naissance et leur rang dans la
distinction de leur personne; l'échafaud de 93 aurait confirmé
l'existence de cette égalité de race si l'hérédité physiologique avait
besoin de confirmation.
_On ne détruit que ce qu'on ne peut effacer._
Je ne veux point dire que les familles nobles fussent supérieures aux
familles plébéiennes; les premières recélaient en elles un germe de
décadence et d'altération, tandis que les secondes, plus pures, plus
vigoureuses, aspiraient fortement à la vie sociale.
Mais il est juste de dire que les anciennes familles avaient un type de
beauté qui leur était propre, et qui tenait peut-être autant à
l'éducation qu'à la nature.
La Révolution rencontra le type aristocratique qui par sa fine beauté
blessait le type populaire, et, ne pouvant le modifier assez vite à son
gré par des alliances bourgeoises, elle le faucha.
Ce type, Jacques Mérey, ce démocrate, ce socialiste par excellence, ne
pouvait se défendre de le retrouver dans Éva.
Saint Bernard, qui avait pour galanterie religieuse de passer en revue
les perfections de la sainte Vierge et de la caresser dans ses litanies
des épithètes les plus tendres et les plus flatteuses, ne trouve rien de
mieux à lui dire que de l'appeler «Vase d'élection» (_Vas electionis._)
Ces signes d'élection, qui font de certaines femmes les vases précieux
de la nature par la délicatesse de la matière et par la pureté des
formes, le docteur les reconnaissait fatalement et tristement dans la
jeune fille qui passait pour être celle du bûcheron.
Ses mains fines, roses et transparentes, ses doigts sans noeuds et aux
ongles effilés, son pied petit et cambré, son cou onduleux qu'on eût
pris pour de l'albâtre animé, tout dénonçait chez elle une race exquise,
tout démentait l'origine roturière que les apparences assignaient à Éva.
Au fond, les opinions politiques de Jacques Mérey souffraient beaucoup
de cet aveu qu'il était contraint de se faire à lui-même. Il lui en
coûtait de démêler chez cette jeune fille les caractères d'une race
qu'il détestait; il s'en voulait d'être obligé de reconnaître une beauté
dans ce type dominateur; il eût donné dix ans de sa vie pour nier le
témoignage de ses yeux, récuser la science et dire à la nature: «Tu as
menti.»
Du moins, il se consolait en pensant que ces familles si orgueilleuses
de leur sang se précipitaient toujours vers leur déclin; que la beauté
des traits, la blancheur de la peau n'empêchent point dans les classes
nobles l'invasion du lymphatisme et des sombres maladies qui en sont la
suite.
Il savait, preuves en mains, qu'en ne renouvelant pas leurs alliances,
ces races privilégiées s'épuisaient sur elles-mêmes, que les enfants de
l'aristocratie naissaient vieux; que la plupart d'entre eux naissaient
infirmes et la carie aux os; que les idiots et les idiotes abondaient
dans les grandes maisons, et qu'après être tombée en quenouille par
l'abus de la galanterie et des plaisirs, la noblesse tombait en enfance.
Les signes de cette dégénérescence lui semblaient empreints sur le roi
qui gouvernait alors, sur le mou et lymphatique Louis XVI, dont la bonté
négative a été caractérisée il y a dix-sept cents ans par Tacite.
Sa vertu consistait à ne pas avoir de vices.
Il retrouvait les mêmes indices d'épuisement et d'imbécillité dans cette
pâle noblesse qui, poussée par une main supérieure et invisible,
prenait depuis cent ans à tâche de ruiner elle-même et sa fortune et sa
santé.
Éva commençait de son côté à exprimer hautement ses doutes.
--Cet homme et cette femme, disait-elle à Jacques en parlant du bûcheron
et de la bûcheronne, ont eu pour moi les soins d'un père et d'une mère;
et cependant rien ne me dit là, continuait-elle en mettant la main sur
son coeur, que leur sang soit mon sang; bien au contraire, j'ai beau
m'écouter intérieurement, rien ne remue en moi pour eux. Eh bien, je
dois vous le dire, Jacques, le démon de l'incertitude me dévore; vous
m'avez tirée des limbes dans lesquelles je sommeillais, vous êtes le
véritable auteur de mon existence. Vous m'avez donné la lumière de l'âme
et la lumière du coeur. Avant de vous connaître, je ne vivais pas, je
végétais. Vous avez fait de moi une créature à votre image, et pourtant,
Dieu soit loué! vous n'êtes pas mon père.
Elle rougit légèrement et reprit:
--Vous qui savez tout, mon Jacques bien-aimé, vous dont le regard perce
les voiles de toute la nature, vous dont la clairvoyance s'élève
jusqu'aux astres, vous qui scrutez les mondes dont l'océan de l'air est
peuplé, vous qui voyez au-delà de nos yeux et qui entendez ce que
l'oreille des hommes n'entend pas, dites-moi de qui je suis née.
Et Jacques Mérey n'osait pas répondre.
XIV
Où il est prouvé qu'Éva n'est pas la fille du braconnier Joseph, mais
sans que l'on sache de qui elle est la fille
Le lendemain du jour où les questions d'Éva étaient devenues plus
pressantes, le docteur résolut, coûte que coûte, de faire une démarche
pour se renseigner. Il envoya Scipion à Joseph; Scipion avait un billet
au cou. Jacques disait au braconnier:
_Demain, au point du jour, je serai chez vous avec mon fusil. J'ai
besoin de gibier._
Le lendemain, à six heures du matin, Jacques Mérey était à la cabane de
Joseph.
On partit, on tira quelques coups de fusil, on tua un lièvre, deux
faisans, trois ou quatre lapins, que Scipion, à qui ses nouveaux talents
n'avaient rien fait perdre des anciens, rapporta tout joyeux.
L'heure du déjeuner arriva; on s'assit sur l'herbe, et Jacques Mérey
tira de son carnier du pain, des fruits, un morceau de jambon, une
gourde de bon vin.
Lorsque quelques gorgées de cette liqueur à laquelle il goûtait si
rarement eurent mis Joseph en belle humeur, Jacques entama avec le
braconnier le chapitre d'Éva.
--Joseph, lui dit-il, il y a longtemps que tu n'es venu voir la petite.
Le braconnier haussa les épaules.
--Que voulez-vous! dit-il, ça me retourne le coeur quand je la vois.
--Elle a beaucoup grandi et beaucoup embelli depuis quatre ans, mon cher
Joseph, continua Jacques.
--Qu'importe, reprit Joseph, si elle ne parle pas! Samuel Simon, le
crétin de la rue de l'Écluse, lui aussi, parle: il dit _papa_, _maman_.
À quoi ça l'avance-t-il?
--Éva parle, et parle bien, je t'assure, Joseph; elle est même très
savante.
--Mais elle reste du matin au soir dans un fauteuil, comme Samuel Simon.
--Non, elle marche et elle court très légèrement.
--Ça me fait plaisir, ce que vous me dites là, monsieur Jacques; car la
pauvre petite, je m'y étais attaché, tout idiote qu'elle était, et je
l'aimais comme si j'étais son père.
--Quoi que vous ne le fussiez point, n'est-ce pas, Joseph?
Le braconnier changea de couleur; il avait, malgré lui et sans y songer,
laissé échapper son secret.
--Je crois que j'ai dit une grosse bêtise! fit-il.
En m'avouant que tu n'étais pas son père? Il y avait longtemps que je le
savais.
--Comment cela? demanda naïvement le braconnier.
Jacques haussa les épaules:
--Espérais-tu me cacher quelque chose, à moi? N'as-tu pas entendu dire
de par la ville que je faisais des miracles, que je savais tout, comme
le Bon Dieu? Comment veux-tu que celui qui donne de l'esprit à la
matière n'en ait point assez lui-même pour lever les voiles d'une
intrigue et pour pénétrer un secret? Entre nous, Joseph, je crains bien
que ce secret ne soit sinon un crime tout à fait, du moins une
abominable action.
--Comment cela? monsieur Jacques?
--Les parents de la pauvre Éva auront voulu se débarrasser d'un être
inerte et inutile, au lieu de se dire que la nature ne produit rien
d'inutile et d'inerte, et de tâcher de faire ce que j'ai fait,
c'est-à-dire de tailler la chair avec la science, comme le sculpteur
taille le marbre avec son ciseau. Ils auront pensé d'abord à la jeter
dans quelque étang, ou à l'étouffer entre deux matelas, mais la peur les
aura retenus; peut-être savait-on qu'ils avaient cette enfant! En tout
cas, Dieu le savait! À défaut de la justice des hommes, ils ont craint
la justice de Dieu!
Sans approuver tout à fait, Joseph fit un signe de la tête qui semblait
dire: «Vous pourriez bien avoir raison.»
--Tu as pensé quelquefois à cela, n'est-ce pas, Joseph?
--Oui, répondit le braconnier, et j'avoue que ce n'est pas sans
inquiétude.
--Eh bien, le moyen de te rassurer, dit le docteur, c'est de me raconter
franchement tout ce que tu sais de cette jeune fille et de sa naissance.
--Je ne demanderais pas mieux, monsieur Jacques, car vous nous avez
rendu un grand service et à elle aussi; mais...
--Mais quoi?
--Mais si ce que je vais vous dire allait me compromettre et nuire à
l'enfant?
--Je te promets, Joseph, que, excepté elle, nul ne saura jamais un seul
mot de la révélation.
--Et, d'ailleurs, tenez, continua Joseph en homme décidé, il y a déjà un
temps que ce secret-là me pèse, et que j'éprouve le besoin de m'en
décharger.
--Parle donc, je t'écoute.
--C'était le 29 décembre 1782; il y aura au mois de décembre prochain
dix ans de cela, que, voyant une jolie gelée suivie d'une petite neige
fine qui recouvrait à peine la terre, je me dis à moi-même: «Joseph, mon
ami, voilà un joli temps pour faire un coup de fusil.» Sur quoi, je pris
mon chien.
--Scipion? demanda Jacques.
--Non, son prédécesseur, qui n'avait pas un nom si ronflant, qui
s'appelait tout simplement Canard; et nous partîmes. Nous voilà en
chasse: un coup de fusil par-ci, un coup de fusil par-là. Pif! paf! deux
lièvres dans le carnier, l'un fera le civet, l'autre fournira la
garniture; pendant ce temps, la mère était restée à la maison, elle
filait tranquillement sa quenouille, la bonne vieille. Tout à coup deux
hommes masqués poussent la porte et entrent. Qui fut effrayée? je vous
le demande; ce fut elle! Elle crut qu'on venait pour m'arrêter, car les
anciens seigneurs de Chazelay étaient durs aux braconniers, on disait
même qu'ils en avaient fait pendre quelques-uns dans le parc du château,
sous prétexte qu'ils avaient droit de justice sur leurs terres; ces
hommes la rassurèrent en lui donnant le bonjour avec la main; puis l'un
d'eux s'approcha d'elle, laissant en arrière son compagnon, qui avait
l'air de porter un paquet sous son manteau.
»--Femme, lui dit l'homme qui s'était approché d'elle, je sais que vous
avez été bonne nourrice et bonne mère, quoique votre fils ait un peu
tourné au chenapan...
»--Oh! monsieur, mon pauvre Joseph! s'écria ma mère, peut-on dire...»
»Mais lui l'interrompit.
»--Ce n'est pas de lui qu'il est question, dit-il, mais de vous.
Pourriez-vous vous charger d'un enfant?
»--Bien certainement, monsieur.
»--L'aimeriez-vous?
»--Comme s'il était le mien, pauvre agneau!
»--Vous êtes plus vieille que je ne croyais.
»--Bon! les petits enfants et les vieilles femmes, cela s'entend
toujours.
»--Mais, continua l'homme masqué, je dois vous dire une chose.
»--Laquelle?
»--C'est que l'enfant est imbécile.
»--Elle n'en a que plus besoin de bons soins, répondit la mère.
»--Ces soins, vous les lui donnerez, alors?
»--Oui; mais, vous voyez, nous sommes pauvres; il faudrait, pour que
l'enfant ne manquât de rien, que les parents voulussent bien venir à
notre secours.
»--Combien vous faudrait-il par an pour la traiter comme votre fille?
»La mère calcula:
»--Cent francs, monsieur, cela vous paraît-il de trop?
»--Vous aurez trois cents francs par an tant que l'enfant restera chez
vous, et cinq cents francs tout de suite.
»--Oh! monsieur, pour ce prix-là, elle sera traitée comme une dauphine.
»--C'est bien; voici les cinq cents francs et voici le premier mois.
Chaque mois sera payé d'avance. Faites-moi un reçu des huit cents livres
et de l'enfant.
»--Ah! monsieur, dit la mère, voilà le malheur! c'est que je ne sais pas
écrire.
»--Diable! fit l'homme en se retournant du côté de son compagnon, voilà
qui est fâcheux!
»J'étais là depuis les premiers mots de la conversation; car, voyant
entrer deux hommes chez ma mère, j'étais accouru vite et m'étais glissé
par la petite porte du fournil. J'avais donc tout entendu. Je m'avançai.
»--Mais je sais écrire, moi, monsieur, dis-je à l'inconnu, et je vais
vous donner les reçus que vous demandez.
»--Quel est cet homme? s'écria le visiteur masqué.
»--C'est mon fils Joseph, monsieur, celui que vous appeliez tout à
l'heure un chenapan.
»--Il n'est point question de cela, ma mère; que ces messieurs
m'appellent comme ils voudront, je sais que je suis un honnête homme;
cela me suffit.
»Je tirai une plume et du papier de l'armoire, car je voyais dans le
nourrissage de l'enfant une bonne affaire, et je ne voulais pas que la
mère la manquât.
»--Dictez, monsieur, dis-je en m'asseyant devant la table et m'apprêtant
à écrire.
»L'homme s'appuya sur le dossier de ma chaise pour suivre ma plume des
yeux et voir si j'écrivais bien ce qu'il dictait.
»--Écrivez, dit-il.
»J'écrivis:
»_Cejourd'hui, 29 décembre 1782, j'ai reçu d'un inconnu une petite fille
de cinq ans reconnue idiote et incurable; je m'engage, au nom de ma mère
et au mien, à la garder à la cabane ou dans tout autre domicile que je
choisirai, jusqu'à ce qu'elle me soit réclamée par la personne qui me
présentera ce reçu et l'autre moitié du louis d'or dont la première
moitié sera ou plutôt est à l'instant même déposée entre mes mains._
»L'inconnu tira de la poche de son gilet un louis coupé en deux d'une
façon bizarre, mais cependant dont les deux moitiés s'adaptaient
parfaitement; il m'en donna une et garda l'autre. Puis il continua:
»_Celui qui dépose l'enfant entre les mains de Joseph Blangy et de sa
mère, outre la somme de huit cents francs qu'ils ont reçue à la
signature des présentes, s'engage à leur payer tous les ans et d'avance
la somme de trois cents francs. Et si l'un des deux meurt, au survivant
des deux la même somme sera payée._
»_Quand l'enfant aura atteint l'âge de quinze ans, comme elle
nécessitera peut-être de nouvelles dépenses, on prendra de nouveaux
arrangements._
»Selon les soins que l'on aura pris de l'enfant, une récompense sera
donnée.
»--Signez, dit l'homme masqué; signez pour votre mère et pour vous.
»J'écrivis au bas du reçu:
»_Accepté pour moi et pour ma mère, avec engagement de me conformer
à tout ce qui est porté à l'engagement ci-dessus._
_Joseph Blangy._
»--Et maintenant, monsieur, demandai-je à l'homme masqué, avez-vous
d'autres recommandations à me faire?
»--Une seule.
»--Laquelle?
»--Te taire.
»--Cela nous est facile, à ma mère et à moi, répondis-je, car nous
aimons la compagnie des animaux, des arbres, des choses qui ne parlent
pas enfin. Dans cette cabane, nous ne voyons jamais personne, et,
excepté, _bonjour_ et _bonsoir_, à peine ma mère et moi échangeons-nous
deux paroles en deux mois. Le plus grand bavard de la maison, c'est
Canard. Il ne parle pas, il est vrai, mais il aboie.
»L'homme masqué qui avait joué un rôle actif dans toute cette histoire
prit le reçu, le relut avec soin, le mit dans sa poche avec la moitié du
louis d'or, et dit à ma mère:
»--Allons, venez ici, et tendez votre tablier.
»Ma mère s'approcha, fit ce qu'on lui demandait, et reçut dans son
tablier la petite idiote à peu près dans l'état où vous l'avez vue.
»--Comment s'appelle-t-elle, mon cher monsieur? demanda ma mère.
»Sans doute l'inconnu craignit-il que nous n'allions compulser les
registres de baptême des environs, car il répondit:
»--Inutile que vous sachiez son nom, puisqu'elle ne répond à aucun nom;
qu'il vous suffise de savoir qu'elle est catholique.
»Puis, se tournant vers moi:
»--Tu as entendu? dit-il, une seule chose t'est recommandée, le silence.
»Les deux hommes sortirent; mais, en sortant, l'un d'eux dit à l'autre:
»--Scipion est resté.
»Je m'aperçus alors seulement qu'un beau chien noir était allé se
coucher près du feu, ni plus ni moins que s'il était chez lui.
»--Eh bien! Scipion, lui dis-je, tu n'entends pas qu'on t'appelle?
»Scipion ne bougea point. J'allais le chasser pour qu'il suivît son
maître, mais celui-ci:
»--Gardez ce chien, dit-il; il était très attaché à l'enfant, et
l'enfant ne connaît que lui. Pour te dédommager de son entretien et de
sa nourriture, j'engage ma parole que tu ne seras jamais inquiété comme
braconnier par M. de Chazelay.
»Et il sortit en disant:
»--Reste, Scipion, reste!
»Permission dont le chien paraissait bien résolu de se passer.
»Et maintenant, monsieur Jacques, continua le braconnier, vous en savez
autant que moi.»
--Et la rente vous fut toujours exactement payée.
--Rubis sur l'ongle.
--Par qui?
--Par le second homme masqué.
--Et, lors des différentes visites qu'il vous a faites, vous n'avez rien
pu saisir dans ses paroles?
--Il n'a jamais dit un mot. Je le crois sourd et muet. Quand il parlait
avec son compagnon, il lui parlait avec les doigts, et l'autre répondait
de même.
--Et vous ne savez rien de plus, Blangy?
--Non.
--Sur l'honneur?
--Sur l'honneur!
--Retournez chez vous et montrez-moi la moitié du louis d'or; vous
l'avez conservée, je suppose?
--Il ne faut pas le demander! elle est dans le reliquaire de ma mère,
avec un os du petit doigt de sainte Solange.
Le docteur se leva et prit le chemin de la cabane.
Dix minutes après, ils étaient arrivés, et Joseph remettait la pièce au
docteur.
C'était en effet la moitié d'un louis à l'effigie de Louis XV et au
millésime de 1769.
Cette moitié n'avait rien de particulier, que le soin qu'on avait pris
de la tailler en zigzag pour rendre impossible une erreur ou une
tromperie.
Le docteur n'en savait pas beaucoup plus que lorsqu'il était parti;
seulement, au lieu du doute, il avait la certitude qu'Eva n'était pas la
fille du braconnier.
XV
Où il nous faut abandonner les affaires privées de nos personnages pour
nous occuper des affaires publiques
En rentrant dans la ville d'Argenton, Jacques Mérey fut frappé
d'étonnement à la vue du trouble qui paraissait s'être emparé de cette
population, d'habitude si calme et si tranquille.
Mais ce qui l'étonna bien plus, c'est que, aussitôt qu'on l'eût reconnu,
cette population l'entoura en lui demandant des conseils sur ce qu'il y
avait à faire dans une circonstance si critique.
--Il faut d'abord, dit Jacques Mérey, avant que je vous donne des
conseils, il faut d'abord que vous vouliez bien me dire de quoi il est
question.
--Comment! vous ne savez pas? s'écrièrent vingt voix.