Un jour que la jeune fille s'était approchée d'un rosier sauvage qui de

lui-même avait développé dans un massif sa tige chargée d'étoiles

rosées, Éva remarqua au milieu du buisson une fleur qui attirait

mystérieusement sa main et qui demandait pour ainsi dire à être

cueillie.

Elle étendit le bras et cueillit la fleur.

Mais à peine l'eut-elle portée machinalement à sa bouche, qu'elle

respira dans le doux parfum de l'églantine un doux sommeil pendant

lequel Jacques Mérey, tel qu'elle l'avait vu près du pommier, le jour où

elle avait rougi pour la première fois, passa comme une ombre sur la

toile de son cerveau.

C'était Jacques qui s'était communiqué à la rose sauvage pour qu'Éva la

cueillît et le respirât dans cette fleur.

Nous avons déjà vu que le docteur attachait une grande valeur aux signes

dont se servait l'ancienne magie pour fixer certains phénomènes de

volonté. Il était alors ou plutôt il avait été grandement question dans

les derniers temps, parmi les physiciens, de la baguette divinatoire, à

laquelle on attribuait la vertu de se mouvoir d'elle-même entre les

mains de certaines personnes et de révéler par ce mouvement la présence

souterraine des sources, des métaux, et même des cadavres. La baguette

ne tournait pas entre les mains de tout le monde, ce qui est le propre

des phénomènes nerveux, qui varient d'intensité avec la nature des

individus. Au reste, une explication plus ou moins satisfaisante de la

vibration de la baguette était donnée par ce que l'on appelait alors la

physique occulte. Cette science rapportait à l'écoulement des

corpuscules, et à l'action de ces corpuscules sur la baguette de

coudrier, la cause du mouvement indicateur qui avait fait découvrir

plusieurs fois des ruisseaux, des trésors enfouis et la trace même de

crimes inconnus.

Jacques Mérey eut l'idée de se servir de cette baguette pour découvrir

au fond du coeur de son élève la source d'amour virginal qui y était

encore cachée.

La philosophie de la baguette, comme on disait alors, avait la

prétention d'expliquer, en les ramenant à une cause naturelle, toutes

les fables et tous les mythes de l'antiquité. Énée conduit par le rameau

d'or à la porte des enfers n'était plus qu'une image poétique des

mystères auxquels pouvait aboutir la connaissance de la loi qui

dirigeait dans l'air le mouvement des corpuscules.

La baguette de Moïse, qui avait fait jaillir l'eau du rocher; celle de

Jephté, qui s'était reprise à verdoyer; celle de Circé, qui avait changé

les compagnons d'Ulysse en pourceaux, tous ces exemples guidaient et

encourageaient la science des Cagliostro, des Mesmer et des

Saint-Germain dans la recherche de l'inconnu. Seulement, le docteur,

plus généreux que Circé, aimait mieux changer les pourceaux en hommes

que les hommes en pourceaux.

Jacques Mérey fit avec Scipion une promenade dans la forêt la plus

proche, y coupa une baguette de coudrier, la chargea à force de fluide

de transmettre sa volonté à Éva, et chargea Scipion de lui reporter la

baguette, tandis que lui, par un autre chemin, regagnait Argenton et

rentrait dans le jardin par une porte donnant sur la campagne et dont

lui seul avait la clef.

Nous avons dit que, dans ce jardin, grand au reste comme un parc,

Jacques Mérey avait tracé un cercle où devait se promener Éva sans

jamais le dépasser.

Éva, dans son obéissance passive, n'avait jamais eu l'idée de franchir

la limite désignée.

À l'extrémité du jardin, il y avait une grotte toute garnie de mousse,

où sourdait, dans un petit réservoir limpide comme l'air, la source qui

reparaissait au pied du tertre sur lequel était planté le pommier.

Le docteur l'appelait la grotte des Méditations.

C'était là que, isolé du monde, éloigné de tout bruit, délivré de toute

préoccupation, il venait rêver à ces choses inconnues que, tant qu'elles

ne sont pas réalisées, on croit des choses impossibles.

Il y était venu souvent avant de connaître Éva, plus souvent peut-être

depuis qu'il la connaissait.

L'entrée de cette grotte, éclairée intérieurement par une ouverture

donnant au-dessus d'un réservoir, était toute masquée par des lierres et

des lianes pendantes. Il fallait la connaître pour se douter qu'elle

était là.

Éva, en prenant la baguette de la gueule de Scipion, n'éprouva d'abord

aucun changement en elle. Puis, comme elle la garda involontairement

entre ses mains, au bout d'un instant elle ressentit cette inquiétude

vague, ce besoin de mouvement, cette nécessité d'air qui force à ouvrir

les fenêtres de sa chambre si le temps est mauvais et à sortir si le

temps est beau.

En conséquence, elle s'achemina vers le jardin, sa promenade habituelle,

ou plutôt sa seule promenade.

Cette fois, sans même y songer, sans être arrêtée par aucun obstacle

matériel ou idéal, elle franchit la limite hier encore imposée à sa

volonté, et, la baguette à la main, guidée en quelque sorte ou plutôt

réellement par elle, elle écarta les lierres et les lianes, et apparut à

la porte à moitié éclairée par le jour extérieur, pareille à une fée

tenant sa baguette à la main.

Elle avait une longue tunique de cachemire blanc serrée à la taille par

un ruban bleu. Ses cheveux blonds qui descendaient jusqu'aux genoux

voilaient ses épaules.

La présence de Jacques Mérey dans la grotte ne lui arracha aucun cri de

surprise. Son sens intérieur, son sens affectif, son âme enfin savait

qu'il était là.

Elle prononça le nom de Jacques avec la plus douce intonation et lui

tendit les bras.

Jacques tint quelque temps Éva pressée contre son coeur.

Entre ces deux êtres qui, attirés l'un vers l'autre, semblaient se

chercher dans le grand mystère de la nature, c'était une sorte de

communion silencieuse et ineffable.

Ils s'assirent l'un près de l'autre sur un banc de mousse.

Alors, Éva prit les deux mains de Jacques dans les siennes, le regarda

avec ses grands yeux fixes dont l'émail semblait taillé dans la nacre

perlière, et lui dit d'une voix lente, profonde, réfléchie, qui

savourait une à une toutes les lettres de ces deux mots:

--Je t'aime!

Au même instant, elle renversa sa tête sur l'épaule de Jacques, et ses

cheveux roulèrent sur le visage du jeune médecin, le mouvement du

coeur et des artères perdit son rythme ordinaire, et le souffle parut

s'arrêter sur les lèvres entrouvertes de la jeune fille.

Les magnétiseurs du dernier siècle ont donné plusieurs noms à cet état

d'assoupissement et d'insensibilité qui ressort du somnambulisme, mais

qu'il ne faut pas confondre avec lui. L'âme, dans ce moment-là, semble

rompre ses liens avec le corps. Psyché reprend ses ailes et s'envole on

ne sait où. Sainte Thérèse monte au ciel et s'agenouille devant Dieu.

Ce mot éternel et divin que murmurait depuis plus d'un mois toute la

nature aux oreilles de la jeune fille, ce mot que la vertu magnétique

avait en quelque sorte arraché de son âme, ce mot _je t'aime_ avait

envoyé Éva au troisième ciel de l'extase.

L'extase diffère du magnétisme, en ce que, pendant cet état, comme si la

personne magnétisée avait trouvé un protecteur plus puissant, elle

échappe à son magnétiseur. L'influence de Jacques Mérey avait jusque-là

trouvé dans Éva une docilité d'esclave. La pauvre enfant obéissait à

l'action du magnétisme. Sans le savoir, sa volonté était enchaînée à une

force extérieure, toute-puissante, irrésistible; mais les limites du

magnétisme dépassés, cette force avait beau agir, commander, l'âme

fugitive ne répondait plus à ses ordres que par l'insensibilité de la

résistance. En vain Jacques rassembla toute son énergie pour sommer une

dernière fois Éva de s'éveiller, le sommeil continuait malgré lui, un

sommeil qui, mêlé de catalepsie, prenait peu à peu la rigidité de la

mort.

Ce sommeil glaçait Jacques Mérey d'épouvante et d'inquiétude.

Épuisé de fatigue, il était tombé à genoux devant Éva, appuyant ses

lèvres sur sa main.

Au contact de ses lèvres, il sentit sa main tressaillir; mais ce

tressaillement était si obscur et si insensible, cette main ressemblait

si bien à celle d'une jeune trépassée, que sa crainte redoubla, la sueur

lui perla sur le front. Il se redressa debout, tenant son front dans ses

deux mains et regardant Éva avec des yeux effarés.

C'est alors qu'il vit sa bouche entrouverte et ses lèvres tressaillant

sous un léger frémissement, qui n'était rien autre chose que le souffle,

et qu'une inspiration lui vint.

Le baiser qu'il avait donné à la main, s'il le donnait aux lèvres!...

Jacques Mérey avait le sentiment de la délicatesse poussé au plus haut

degré. Avait-il le droit, lui éveillé, de poser ses lèvres sur les

lèvres d'Éva endormie?

N'était-ce point une atteinte à la pudeur féminine? une souillure à

cette colombe immaculée?

Si cependant c'était le seul moyen de la sauver?

Jacques Mérey leva les yeux au ciel, prit Dieu à témoin de la pureté de

son intention, demanda pardon à la Vesta antique, à la chasteté

symbolisée dans la personne de la mère de Jésus, se pencha sur Éva, et

toucha ou plutôt effleura sa bouche de ses lèvres.

À l'instant même, comme si la chaîne qui liait la jeune fille au monde

supérieur se brisait par cet attouchement humain, Éva jeta un léger cri,

et, frémissant de la pointe des pieds à la racine des cheveux:

--Qui m'a éveillée? dit-elle. J'étais si heureuse!

Puis, tournant ou plutôt élevant son regard vers le docteur, elle parut

étonnée de voir un homme devant elle; mais aussitôt une subite rougeur

couvrit pour la seconde fois ses joues. Et, prenant la main de Jacques,

éveillée cette fois, elle lui redit dans un sourire ce qu'elle venait de

lui dire endormie:

--Je t'aime!

Puis elle porta la main au côté gauche de sa poitrine; la jeune fille

venait de trouver la place de son coeur.

XII

L'anneau sympathique

Ce fut pour Éva comme une révélation de toute la nature; ce qu'elle

avait vu dans son extase, le ciel, Dieu, les anges, resta dans son

esprit, dans sa mémoire, dans son âme: peut-être ces trois mots

n'expriment-ils qu'une seule et même chose, voilà pourquoi nous les

disons tous les trois au lieu de n'en dire qu'un seul.

Mais le miracle ne se borna point à la vue extérieure.

Pour la première fois, à cette lumière nouvelle, elle distingua sous

leur véritable aspect le ciel, la terre, les oiseaux, les fleurs;

jusque-là, dans le demi-jour de son indifférence, Éva n'avait rien

apprécié de toutes ces merveilles. Il faut, pour voir et entendre la

Création, autre chose que des yeux et des oreilles.

Il faut de l'amour.

À mesure que le cercle des objets visibles et matériels s'élargissait

pour elle, Éva apprenait à parler de toutes ces choses jusque-là

inconnues, car les idées nouvelles inspirées par des objets nouveaux

appellent naturellement les paroles afférentes à ces idées et à ces

objets.

Cette éducation était ce que les psychologistes d'alors appelaient une

_transfusion_.

Éva recevait tout de Jacques; le docteur lui apprit le nom des plantes,

des animaux, des étoiles. Il lui raconta le poème tout entier de la

Création.

La jeune fille l'écoutait avidement et devinait en quelque sorte la

science de Jacques, tant ce qu'il lui disait était imprégné de sympathie

et d'amour. En lui, elle étudiait par coeur toute la nature; dans la

pensée du maître, elle lisait sa pensée à elle et la raison des choses,

non seulement perceptibles, mais abstraites, non seulement visibles,

mais invisibles.

L'immensité de l'univers et le spectacle de la vie expliqué par Jacques

lui donnaient le sentiment de l'existence de Dieu, dont lui avaient

seulement parlé jusque-là le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, le

rayon caressant du soleil de mai.

Au grand livre de la nature, le docteur donna pour commentaire les

ouvrages des poètes allemands ou anglais, qu'Éva ne tarda point à lire

et voulut absolument comprendre.

La langue allemande et la langue anglaise étaient aussi familières à

Jacques que sa langue maternelle, et, au bout de deux ou trois mois, Éva

savait lui dire: _Je t'aime_, en trois langues différentes.

Ce jeune cerveau était comme ces terres vierges de l'Amérique qui n'ont

rien produit depuis la création et qui, pour donner trois moissons à

l'année, n'attendaient qu'une triple semence.

Jacques apprenait ainsi à Éva non seulement à devenir savante, mais en

même temps elle apprenait toute seule à devenir belle: elle avait pour

cela des dispositions très rares.

Mais, en dépit de ses grands yeux, de ses traits irréprochables, de ses

formes admirablement modelées, elle ne produisait, dans son état

primitif, sur le peu d'étrangers qu'elle voyait, qu'une impression

pénible et presque désagréable; pour être belle, il lui manquait d'être

femme.

Le traitement moral du docteur révéla chez Éva une beauté toute

nouvelle, la beauté de l'âme, la beauté de la vie, la beauté de la

pensée.

Sa physionomie, autrefois morne et uniforme, commença de se multiplier

comme par miracle.

Ce sentiment pour lequel nous n'avons pas de nom, que les Allemands

désignent sous le nom de _Gemüth_, et les Anglais sous celui de

_feeling_; ce sentiment pour lequel notre langue n'a d'autre terme que

celui de _sens affectif_ ou _sens émotif_, était venu poétiser la forme

en l'animant. Ce n'étaient plus ces lignes froides et immobiles dont

rien ne dérangeait la régularité glacée; ce n'était plus ce visage

toujours le même, mais où l'absence de la pensée imprimait le sceau du

néant; il y avait maintenant dans Éva plusieurs individualités, suivant

les impressions personnelles qu'elle recevait, suivant surtout le visage

de Jacques, dont elle reflétait la joie ou la tristesse.

Avec l'amour se déclara chez elle la coquetterie, qui est pour ainsi

dire la fleur de l'amour. Éva, jusque-là insouciante d'elle même, prit

un plaisir extrême à soigner sa toilette, à relever et à lisser

elle-même ses longs cheveux, à être belle enfin.

La perpétuelle relation dans laquelle vivaient Jacques et Éva avait

créé, et chaque jour resserrait entre ces deux êtres une sympathie

unique et sans borne. Ils étaient évidemment sous l'entière puissance de

cette loi universelle que les savants appliquent au monde et les poètes

aux individus; que les premiers appellent l'attraction et que les autres

appellent l'amour.

Encore le mot d'amour, si délicat et si puissant qu'il soit, ne

saurait-il exprimer cette vie à deux que le lien magnétique avait formé

entre ce jeune homme et cette jeune fille.

Tout ce qu'on observe des affinités mystérieuses qui existent entre

certains frères jumeaux que la nature a soudés l'un à l'autre, tout ce

que les poètes ont raconté des sympathies de l'héliotrope et du soleil,

tout ce que les savants ont imaginé des rapports enchaînés de la lune et

de l'Océan, ne donnerait qu'une idée bien imparfaite de l'état

d'identification auquel étaient parvenus Jacques et Éva.

Et, en effet, ils se pressentaient, ils se devinaient, ils se

cherchaient, se parlaient dans la rêverie des bois, dans la plainte

éternelle des fontaines, dans l'harmonie générale des êtres. Ils

aspiraient l'un et l'autre à tout ce qui s'élève, à tout ce qui monte

vers le ciel. Les jours où l'un était malade, l'autre était souffrant.

S'il arrivait à Jacques de rougir, le même nuage rose se formait

sympathiquement sur les joues d'Éva. Dans les moments de gaieté, un même

sourire de bonheur glissait sur leurs lèvres. Ils étaient émus de la

même manière par les mêmes lectures; ce que l'un pensait, l'autre

l'avait deviné déjà. C'était le même être aimant deux fois dans une

seule existence; le lien qui les unissait l'un à l'autre était une sorte

d'égoïsme double.

Ils buvaient, si l'on peut s'exprimer ainsi, la vie à la même coupe.

Jacques, voulant exprimer cette parfaite conformité de sentiment,

nommait Éva sa soeur; Éva appelait Jacques son frère; mais ces deux

mots comme tous les autres étaient impuissants à caractériser cette

union que les langues humaines n'ont pas prévue.

Les choses trop tendres que Jacques avait pudeur de dire, car leur

attachement, si intime qu'il fût, se distinguait surtout par l'absence

des procédés terrestres, ou par leur innocence s'il était forcé d'y

recourir, les choses trop tendre que Jacques avait pudeur de dire, il

les communiquait aux arbres sous lesquels Éva venait s'asseoir; ces

arbres agitaient sur la tête de la jeune fille leurs rameaux, et leurs

feuilles, comme autant de langues vertes et mobiles, racontaient dans un

chuchotement mystérieux le coeur de Jacques au coeur d'Éva!

Le magnétisme a comme la magie ancienne des signes et des moyens

occultes pour bouleverser les rapports naturels des choses et même pour

changer les choses de goût, de nature et d'aspect. Jacques se servait de

cette puissance sur Éva. Il donnait aux roses l'odeur des violettes; il

changeait l'eau en vin; il multipliait le pain de la table; il faisait

sécher et reverdir les arbres à fruit. Tous ces miracles, bien entendu,

n'existaient que dans l'esprit halluciné du sujet. Or, c'était

précisément l'intention de Jacques de créer autour d'Éva un monde

fabuleux sur lequel dominât sa pensée. Jacques ne se servait de cette

influence redoutable que pour le bonheur de son élève. S'il s'était fait

le dieu d'Éva, c'était pour achever en elle l'oeuvre imparfaite du

Créateur.

Un jour que Jacques était allé voir un pauvre malade à une lieue

d'Argenton, et qu'une opération trop difficile pour qu'il la confiât à

un autre le retenait deux heures de plus qu'il ne comptait consacrer à

ce voyage, voulant voir jusqu'où allait chez lui la transmission de la

pensée, il prit une feuille de papier à lettres, blanche, tailla une

plume neuve, et écrivit sans encre sur le papier, de manière que pour

tout autre qu'Éva, l'écriture ne laissait aucune trace.

_Retardé pendant deux heures. Sois sans inquiétude, soeur chérie,

et attends-moi à cinq heures sous_ l'arbre de la science du bien et

du mal,

_Ton frère_,

Jacques.

C'était ainsi que le docteur appelait le pommier, depuis l'aventure où,

pour la première fois, Éva avait rougi.

Puis il noua le billet au cou de Scipion et lui ordonna d'aller

retrouver Éva.

Scipion obéit.

Il trouva Éva près du ruisseau où il avait l'habitude de boire; il vint

à elle: la jeune fille dénoua le billet, et, quoiqu'il ne portât aucune

trace d'écriture, elle lut.

Éva n'avait ni montre ni pendule, mais, sans même regarder le ciel pour

voir où en était le soleil, à cinq heures moins cinq minutes, elle vint

s'asseoir sur le tertre.

À cinq heures précises, Jacques, rentré par la petite porte du jardin,

venait s'asseoir à l'ombre du pommier où Éva, cinq minutes auparavant,

venait s'asseoir elle-même.

Jacques poussa un cri de joie, Éva avait la seconde vue.

Il faisait une belle soirée d'automne. Les deux amants étaient fiers et

heureux de vivre, de se voir, de se toucher sympathiquement par toutes

les fibres de l'âme; leur poitrine se gonflait superbement, il leur

semblait à chaque bouffée d'air qu'ils respiraient le ciel.

À la figure solennelle et grave de Jacques, Éva se douta tout de suite

qu'elle allait recevoir une communication délicate et importante.

Et en effet celui-ci regardait doucement et sérieusement la jeune fille.

--Éva, lui dit-il, j'ai exercé jusqu'ici sur vous une action qui était

nécessaire pour vous amener au point moral et physique où vous êtes

parvenue aujourd'hui, mais à laquelle je renonce. Au moment où je vous

parle, je retire à moi toute ma puissance magnétique; je vous rends la

triple liberté de l'âme, du coeur et de l'esprit; je vous rends votre

libre arbitre enfin; ce n'est point à moi que vous allez obéir, c'est à

vous-même. Jusqu'ici, nous n'avons jamais parlé ensemble de l'engagement

que l'homme contracte avec la femme et qu'on appelle le mariage; les

devoirs de cet état, je vous les expliquerai plus tard, nous n'en sommes

encore qu'aux fiançailles. Vous avez jusqu'ici vécu dans la solitude, il

est temps de vous mettre en relations avec le monde et de choisir un

homme que vous aimiez.

--Jacques, vous savez bien que c'est inutile, répondit Éva, mon fiancé,

c'est vous.

Jacques appuya la main d'Éva contre son coeur, et, tirant un anneau

d'or de son doigt:

--Si telle est votre volonté, Éva, telle est aussi la mienne. Recevez

donc, selon l'usage, cet anneau d'or, c'est le témoin de notre promesse,

c'est notre anneau de fiançailles.

Et il lui glissa au doigt un anneau magnétisé par lui avec l'intention

que toutes les fois qu'Éva penserait à Jacques ayant cet anneau à la

main, elle le verrait, tout absent qu'il fût, sinon avec les yeux du

corps, du moins avec les yeux de l'âme.

XIII

_Unde ortus?_

Arrivés au point où en étaient les deux amants, c'est dire au jour de

leurs fiançailles, une grave question devait se présenter à leur esprit,

sinon comme un obstacle, du moins comme une inquiétude.

De qui Éva était-elle la fille?

On sait comment Jacques Mérey avait obtenu du braconnier et de sa mère

l'enfant qu'il avait emportée chez lui.

Deux motifs les avaient déterminés à confier la petite fille au docteur:

le premier, tout égoïste, est qu'en l'emportant, il les débarrassait

d'un grand ennui.

Le second, moins personnel, était l'espérance que les soins de Jacques

Mérey pourraient améliorer l'état de l'idiote.

Mais, en l'emportant, le docteur avait pris l'obligation formelle de

rendre l'enfant le jour où elle serait réclamée par ses parents

véritables.

La certitude où il était que ses parents n'étaient ni le braconnier ni

la vieille femme, la certitude qu'il avait que sa vraie famille avait

voulu se débarrasser d'elle en la déposant chez le braconnier, lui

donnait l'espoir qu'elle ne serait jamais réclamée.

C'est pour cela qu'il avait enfermé Éva dans le paradis terrestre qu'il

lui avait créé et qu'il ne l'avait laissé voir que des quelques

personnes que nous avons nommées.

La première, la seconde, la troisième année même, Joseph, c'était le nom

du braconnier, et Magdeleine, c'était celui de la vieille femme,

n'étaient venus qu'une fois chaque année prendre des nouvelles de

l'enfant et demander à la voir.

Chaque fois, Éva avait été apportée devant eux; mais, comme dans les

trois premières années sa guérison n'avait pas fait de grands progrès,

ils avaient à peu près perdu l'espérance que le docteur, si savant qu'il

fût, pût jamais faire de cette créature inerte, sans parole et sans

pensée, un être digne de prendre sa place dans le monde des

intelligences.

Puis, il faut bien accuser Jacques Mérey de cette petite tromperie dans

laquelle son coeur avait fait taire sa conscience: quand le mieux

s'était déclaré d'une manière sensible, c'est lui qui, sans attendre que

Joseph et sa mère vinssent demander des nouvelles d'Éva, allait leur en

porter.

Pour se faire un ami du braconnier, à chacune de ses visites, il lui

faisait cadeau de quelques boîtes de poudre et de quelques livres de

plomb que le braconnier, qui n'osait acheter ces objets à la ville,

recevait toujours avec une vive reconnaissance.

Aux questions sur l'état, sur la santé d'Éva, le docteur répondait

évasivement:

--Elle va un peu mieux, je n'ai pas perdu l'espérance, la nature est si

puissante!

Et naturellement le braconnier, qui voyait toujours dans Éva la boule

informe de chair qu'on avait emportée de chez lui, haussait les épaules

en disant:

--Que voulez-vous, docteur, à la grâce de Dieu!

Puis les deux hommes allaient faire un tour ensemble dans la forêt.

Après que le docteur avait eu soin de laisser sa bourse à la vieille

mère, il tuait un ou deux lièvres, trois ou quatre lapins; il rapportait

son gibier à la maison et se gardait bien de parler à qui que ce soit de

la course qu'il venait de faire et des gens qu'il avait visités.

Quant à Éva, elle avait été longtemps insouciante de sa naissance, comme

de tout. Mais, lorsque sa naissance morale eut tiré son esprit des

limbes où cette espèce d'hydrocéphalie dont elle était atteinte l'avait

reléguée, elle commença à se préoccuper de son origine.

Elle avait un vague souvenir d'avoir revu, dans une des dernières

visites qu'ils lui avaient faites, le braconnier et sa mère. Mais ce

souvenir n'avait rien de tendre, et aucun souvenir filial ne se remuait

pour eux dans son coeur.

Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux · 第 7 / 33 段