Nous avons dit qu'Antoine, en frappant trois fois du pied, en criant sur

le seuil de la porte: _Cercle de justice!_ _centre de vérité!_ avait

gagné les bonnes grâces d'Éva, qui s'était toujours tenue vis-à-vis de

lui néanmoins dans la mesure d'un salut amical.

Un jour qu'elle était seule avec Scipion dans le laboratoire, Jacques

Mérey étant dans le cabinet à côté, le porteur d'eau monta son seau

habituel au deuxième étage, frappa du pied, prononça les paroles

sacramentelles; et, comme il faisait chaud, que son front ruisselait de

sueur et que la jeune fille était seule, il crut pouvoir se permettre,

la croyant toujours idiote, de s'écrier devant elle:

--Sacrisiti! qu'il fait chaud. Je boirais bien un coup.

Éva le regarda, le vit en effet rouge et couvert de sueur, s'essuyant le

front avec sa manche.

--Attends, lui dit-elle.

C'était un mot dont elle se servait depuis longtemps, nous l'avons vu,

pour commander l'attention.

Et elle s'élança hors du laboratoire.

Antoine tout étonné attendit en effet.

Un instant après, Éva remonta avec un beau verre d'eau claire à la main,

et le présenta au journalier.

--Ah! mademoiselle, dit-il, c'est bien gentil de votre part; mais,

comme j'en vends, si j'avais eu soif d'eau, j'aurais pu en boire.

En ce moment, du cabinet où était Jacques Mérey sortirent ces trois

mots:

--Du vin, Éva!

Éva savait ce que c'était que du vin, quoiqu'elle n'en eût jamais bu,

malgré les instances du docteur, mais elle lui en avait vu boire.

Elle descendit, en conséquence, et pensant que, quand on offrait du vin

à l'homme qui a chaud, il fallait lui en offrir beaucoup et du meilleur,

elle lui monta un verre plein de bordeaux.

En voyant la couleur du breuvage qui lui était offert, Antoine sourit

béatifiquement.

Puis, prenant le verre des mains d'Éva, comme il eût fait d'un verre de

vin de Suresnes ou de vin d'Argenteuil, il avala d'un coup, et sans

prendre la peine de le déguster, le contenu du verre que lui offrait

Éva.

Éva, joyeuse, le regarda faire.

Le vin avalé, Antoine cligna de l'oeil et fit clapper sa langue.

--Bon? demanda Éva.

--Velours! répondit laconiquement Antoine.

Puis le porteur d'eau vida son seau dans le récipient ordinaire et

s'éloigna.

--Velours? demanda Éva au docteur rentrant dans son laboratoire.

Velours?

Si le docteur n'eût point entendu la demande d'Éva et la réponse

d'Antoine, il eût été fort embarrassé pour répondre à la question de son

élève.

Mais il prit dans l'armoire où il enfermait ses effets un habit de

velours, fit passer à l'enfant sa main dessus, et, lui faisant le signe

d'un homme qui fait glisser lentement sa main sur son estomac, il lui

répéta le mot:

--Velours!

Alors, Éva comprit que le vin avait fait à l'estomac d'Antoine juste le

même effet que le toucher du velours avait fait à sa main.

Et elle en demeura toute joyeuse le reste de la journée.

Jacques Mérey était non moins joyeux qu'elle, car il disait, en se

rappelant l'épine de Scipion, la foulure de la vieille Marthe et le

verre de vin d'Antoine:

--Non seulement elle sera belle, mais elle sera bonne.

X

Ève et la pomme

Peu à peu, et seulement avec plus de vitesse qu'un enfant n'apprend à

parler, Éva en vint à exprimer par la parole à peu près toutes ses

pensées; seulement, comme tous les peuples primitifs, elle fut longtemps

à s'habituer à mettre les verbes à leurs temps, s'obstinant à s'en

servir seulement à l'infinitif; mais, lorsqu'il s'agit de lui apprendre

à lire, ce fut un bien autre travail.

Éva, qui avait toutes les curiosités de la nature, qui ne voyait pas un

objet nouveau sans demander le nom de cet objet et sans le graver

aussitôt dans sa mémoire, Éva n'avait aucune des curiosités de la

science.

Elle méprisait profondément les livres et ce qu'ils contenaient. Les

seuls qu'elle appréciât étaient les livres à gravures, et encore, quand

elle regardait la gravure, si Jacques Mérey se refusait à lui en donner

l'explication--ce qu'il faisait de temps en temps pour exciter sa

curiosité--, elle passait sans se plaindre et sans insister aux gravures

suivantes. Le docteur se demandait comment il parviendrait à vaincre une

pareille insouciance.

Il chercha quelque temps, puis une idée lui vint qui lui parut et qui en

effet était en tout point lumineuse. Un jour, il prépara du phosphore,

prit Éva par la main, descendit dans la cave, en ferma le soupirail de

manière que la lumière n'y pénétrât point; puis alors, avec un pinceau,

il traça sur la muraille la première lettre de l'alphabet: la lettre à

l'instant même apparut toute en flamme.

Éva jeta un petit cri; mais sa peur disparut bientôt à côté de cette

lettre qui s'effaçait lentement c'est vrai, mais qui allait s'effaçant.

Il traça un _b_, puis un _c_, puis un _d_, puis un _e_.

Il s'arrêta à ces cinq lettres.

--Encore? dit Éva.

Oui, répondit Jacques, mais quand tu les auras nommées l'une après

l'autre et que tu les sauras par coeur.

Et il traça de nouveau un a sur la muraille.

--Quelle est cette lettre, demanda le docteur.

Éva fit un effort, et, tandis que la lettre allait s'effaçant:

--Un _a_, un _a_, dit-elle.

Le docteur sourit. Il avait trouvé le moyen d'intéresser la curiosité

d'Éva à l'endroit de cette chose si abstraite et si difficile pour les

enfants qu'on appelle la lecture.

Un mois après, Éva savait lire.

Il n'en était point de même pour la musique.

Éva l'adorait; ses moments de récréation, ou plutôt ses heures de joie,

étaient quand le docteur se mettait au piano, et, comme maître Wolfram,

les mains sur les touches, les yeux en l'air, l'âme au ciel, jouait

quelque splendide rêverie de ces vieux maîtres qu'on appelle Porpora,

Haydn ou Pergolèse. Mais, quand il voulait faire sourire d'un sourire

plus doux les charmantes lèvres d'Éva et attirer une larme à l'angle de

son oeil si brillant qui se voilait en devenant humide, c'était le

premier air qu'elle avait entendu, c'était le _Prima che spunti l'aura_

que jouait le docteur.

Souvent l'enfant s'était approchée du piano et avait posé ses petites

mains dessus, mais ses doigts n'avaient point encore la force nécessaire

à la pression des touches; puis son professeur, avec sa logique

habituelle, ne voulait lui rien apprendre à demi et par routine. Il

attendait donc qu'elle sût lire ses lettres pour lui faire lire ses

notes, et peut-être comptait-il aussi sur son grand désir d'apprendre la

musique pour lui faire une récompense des choses antipathiques par

celles qui lui paraissaient lui être les plus agréables.

Il en résultait qu'Éva avait toujours écouté, toujours regardé avec la

plus grande attention le docteur, mais n'avait jamais essayé, même en

son absence, de tirer le moindre son de l'instrument.

Ici se place l'évolution d'un phénomène psychologique dont jamais le

docteur n'avait été témoin, et qui fut tout simplement pour lui un de

ces hasards providentiels qui viennent en aide à l'homme de science, et

qui semblent une récompense de la nature pour son fervent adorateur.

On était au mois d'août; un orage terrible éclata, un de ces orages

comme il en fond sur le Berri, et au milieu des éclairs duquel on

croirait que l'on va entendre, au lieu du tonnerre, la trompette du

jugement dernier.

Ce n'était pas le premier orage qui eût éclaté sur Argenton depuis

qu'Éva avait franchi la barrière qui conduit de la végétation à

l'existence.

Pendant les premiers orages, et avant d'être soumise à l'électricité,

l'enfant avait éprouvé des tressaillements nerveux et des terreurs

involontaires qui avaient donné à Jacques Mérey la première idée

d'appliquer à sa guérison cette même électricité qui la secoua si

violemment des pieds à la tête.

Nous avons vu qu'en effet, pendant deux ou trois ans, il avait soumis

Éva à un traitement tout particulier dont l'électricité était la base,

et il avait pu remarquer que, plus il avançait dans ce traitement, moins

Éva était accessible à ce phénomène météorologique qu'on appelle

l'orage. Elle en était arrivée à ne plus craindre ni la lueur des

éclairs, ni le bruit du tonnerre, mais elle n'en était pas encore

arrivée à en recevoir une joyeuse perception.

Jacques Mérey fut donc assez étonné, cet orage ayant éclaté dans des

conditions de violence telles qu'il ne se souvenait pas d'en avoir

entendu un pareil; Jacques Mérey fut donc très étonné de voir la jeune

fille non seulement n'éprouver aucune crainte, mais encore manifester

une sensation de bien-être étrange.

Les portes et les fenêtres étaient fermées selon l'habitude, pour ne pas

établir de courant d'air; mais Éva alla droit à la fenêtre et l'ouvrit

juste au moment où un éclair combiné avec un coup de tonnerre effroyable

éclatait au-dessus de la maison. L'éclair et le coup de tonnerre avaient

été tellement simultanés, que le docteur s'élança et tira Éva à lui,

croyant que le tonnerre allait tomber sur la maison même ou tout proche

d'elle.

Mais, dans ce mouvement presque involontaire, Éva s'arracha de ses mains

et courut à la fenêtre en criant:

--Non, non, laisse-moi voir les éclairs; laisse-moi entendre le

tonnerre, cela me fait du bien.

Elle écarta les bras et elle aspira cet air tout chargé d'électricité

avec un bonheur que trahissait la sensualité de sa pose et de son

visage.

Ses traits s'illuminaient comme si elle eût été en communication avec la

flamme céleste.

On eût dit que l'orage se répercutait dans cette chétive créature et

doublait ses forces.

En ce moment, et comme le docteur la laissait maîtresse absolue de ses

actions, elle se dirigea vers l'orgue, l'ouvrit, et, d'une manière

incomplète sans doute, mais suffisante pour en reconnaître le principal

motif, elle joua le fameux air de Cimarosa, devenu son air favori.

Le docteur écoutait dans l'étonnement, presque dans l'admiration; il

ignorait, ce qui a été reconnu depuis, les aptitudes étranges des

facultés instinctives qu'ont certains individus, et particulièrement les

fous, pour la musique.

Et, en effet, c'est Gall qui, le premier, a signalé des individus qui,

sans maîtres aucuns, étaient nativement des musiciens, des dessinateurs,

des peintres.

En peinture, Giotto et Corrège avaient donné un exemple, dont les

autres, plus tard, donnèrent la preuve.

Un des hommes qui ont le mieux et le plus étudié la folie et surtout

l'idiotisme, M. Morel, de Rouen, me racontait avoir connu des imbéciles,

des idiots véritables, qui exécutaient à première vue la musique la plus

difficile, mais qui ne jouaient pas avec plus de compréhension, plus de

sentiment, plus d'âme, ce morceau la centième fois que la première; leur

talent était le résultat d'un instinct inné, d'une aptitude naturelle,

d'une certaine disposition artistique qui doit faire admettre les

localisations cérébrales, sans que l'on puisse dire au juste dans quelle

case du cerveau est nichée telle ou telle faculté; et la preuve que tout

cela n'est qu'instinct, c'est que, comme nous l'avons dit, ces

individus-là ne progressent point et restent toujours au même degré, ne

peuvent rien inventer et rien perfectionner.

C'est un pur instinct qui naît et qui meurt avec eux.

Il y a parmi les hommes les mêmes dispositions qu'entre les animaux, et

c'est une conséquence de cette logique absolue de la nature, qui ne

laisse pas plus d'intervalle dans la chaîne physique des corps que dans

l'échelle des intelligences.

L'abeille et le castor sont certainement les plus instinctifs des

animaux, mais ils sont bien moins intelligents que le chien, qui est

capable d'une certaine éducation et chez lequel existent des facultés

affectives susceptibles d'être développées.

Parfois certaines facultés instinctives chez les individus sont le

résultat d'une maladie. Mondheux, le célèbre calculateur, était

épileptique; il possédait, et cela à la plus haute puissance, la table

des logarithmes, mais il eût été incapable de raisonner un problème de

simple arithmétique.

M. Morel, que je ne saurais trop citer, dont j'ai profondément étudié le

livre, et dont j'ai avidement écouté les avis lorsque j'ai entrepris

l'histoire si simple et en même temps si pleine de difficultés que je

mets sous les yeux de mes lecteurs, me racontait encore, lorsque je

l'eus consulté sur la possibilité de facultés développées par l'orage

chez une jeune fille devenant adulte, qu'il avait soigné un jeune

instinctif qui jouait à première vue les morceaux des plus grands

maîtres, et cela mieux que n'eût fait son professeur; mais il n'avait

jamais pu acquérir la moindre notion de composition musicale, et il

était incapable de perfectionnement.

--Mais, ajoutait M. Morel, le plus étonnant de tous les idiots que j'ai

connus, celui que je me plaisais à présenter aux médecins qui nous

visitaient, c'était un nommé Perrin, né dans un village près de Nancy,

où le crétinisme est endémique. Celui-là était un idiot dans la pure

acception du mot, sourd et muet, ne poussant que des cris inarticulés.

On l'occupait à soigner les vaches. Un jour qu'il passait au moment où

le tambour du village faisait une annonce, on le vit tourner comme un

furieux autour du musicien officiel, lui arracher son tambour, lui

prendre ses baguettes, et se mettre à battre une marche des plus

ronflantes et des plus justes.

M. Morel le demanda à sa commune. On le lui accorda, et il devint dans

son hôpital le tambour en chef de la section des imbéciles. C'était lui

qui dirigeait la promenade quand les malades sortaient.

Jacques Mérey ne connaissait point tous ces exemples, qui furent le

résultat des observations faites depuis les événements dont il fut le

principal héros; aussi fut-il prodigieusement étonné en voyant le fait

qui s'accomplissait sous ses yeux, et auquel il n'eût certes pas cru

s'il l'eût lu dans un livre ou s'il lui eût été raconté par un de ses

confrères. Il résolut de ne pas perdre un instant pour mettre Éva à la

musique comme il l'avait mise à la lecture.

Mais Éva refusa toutes ces précautions dont Jacques avait entouré ses

études alphabétiques; elle prit le solfège, l'ouvrit à la première page,

et dit de sa voix la plus caressante:

--Montrer à moi, cher Jacques!

Et Jacques commença sa leçon à l'instant même, et huit jours après, Éva

connaissait les notes, leur valeur, les signes qui, ajoutés à la clef,

haussent ou abaissent les tons.

Un mois après, elle jouait à livre ouvert tous les morceaux transcrits

pour l'orgue qu'on lui présentait.

Nous l'avons vu, Jacques Mérey s'était emparé de tous les moyens

capables d'agir sur cette intelligence assoupie, sur cette _Belle au

bois dormant_ qui avait attendu si longtemps que l'on eût rompu le

charme dont une des mauvaises fées de la nature l'avait affligée dans

son berceau.

Nous l'avons vu successivement employer la science occulte, la science

réelle, les mystérieuses révélations de la nature. Nous l'avons vu

recourir à Albert le Grand, à Hermès, à Raymond Lulle, à Cornélius

Agrippa, à la Bible. Un jour, il avait lu dans le livre du Seigneur un

passage qui exprime hardiment l'action d'un être sur un autre être,

l'omnipotence de la volonté, la force magnétique du regard,

l'irrésistible commandement du fort au faible.

C'est quand Jéhovah envoie Moïse au pharaon et lui dit: «Tu seras le

dieu de cet homme.»

Envoyé par la science auprès d'une idiote qui s'opiniâtrait à ne pas

laisser sortir les forces de son intelligence captive, Jacques Mérey

suivit le précepte donné à Moïse, et se fit le dieu de cette enfant.

Ses agents extérieurs étaient autant d'intermédiaires par lesquels il

faisait parvenir ses ordres jusqu'à elle: le _Président_, Scipion, la

vieille Marthe, Antoine, Basile, les étoffes qui récréaient sa vue, les

fleurs qui charmaient son odorat, les pelouses sur lesquelles elle se

roulait, l'eau de la source qu'elle buvait à même le réservoir, tout

dans la nature devenait ainsi à son caprice une vaste machine électrique

qu'il chargeait, si on ose dire ainsi, de l'irrésistible fluide de sa

volonté.

Éva commençait à être femme physiquement et moralement, mais elle ne

connaissait pas encore son sexe.

Élevée par le braconnier et par sa mère, elle n'éprouvait aucun embarras

à demeurer nue devant eux.

Depuis qu'elle avait été transportée chez le docteur, depuis qu'elle

avait été baptisée du nom d'Éva et qu'elle était devenue la reine de son

Éden, elle courait revêtue d'une simple chemise tantôt rouge (nous avons

vu l'effet que cette couleur produisait sur elle), tantôt bleue,

toujours d'une couleur voyante, avec l'innocence de celle dont elle

portait le nom.

Il est vrai qu'Ève, supériorité ou infériorité sur Éva, n'avait pas même

la chemise.

Lorsque le docteur avait pris cette décision de n'enfermer le corps de

l'enfant dans aucun lien, lorsqu'il l'avait revêtue du plus simple de

tous les vêtements, il s'était assuré qu'aucun oeil profane ne pouvait

pénétrer sous l'épaisseur des ombrages de son jardin.

D'ailleurs, Éva était très obéissante; le docteur lui avait indiqué son

domaine, et elle s'y était toujours enfermée scrupuleusement.

Éva n'avait pas été vue même par le serpent.

On était arrivé à l'automne de l'année 1791; depuis six ans, le docteur

poursuivait son oeuvre.

Éva allait avoir quatorze ans.

Il y avait, au centre du jardin, sur le plateau au pied duquel

jaillissait la source, il y avait, nous l'avons dit, un superbe pommier

tout chargé de fleurs en avril, tout chargé de fruits en septembre. Éva,

comme son aïeule, aimait beaucoup les fruits, et surtout les pommes.

Jacques Mérey fit sur cet arbre ce qu'il avait déjà fait sur le miroir;

il aimanta pour ainsi dire le feuillage d'une force d'attraction et de

volonté; les arbres jouent un rôle important dans les annales de la

science mesmérienne. On sait quelle juste célébrité s'attacha, dans le

dernier siècle, à cet ormeau séculaire de Buzancy, à l'ombre duquel M.

de Puységur observa les merveilles du somnambulisme.

Au cours des effets qu'il cherchait à produire, Jacques Mérey appelait

toujours les explications de la physique occulte. Il croyait que les

arbres surtout étaient de grands appareils destinés à recevoir et à

transmettre la matière subtile de l'homme. Voilà pourquoi il avait

arrêté sa pensée sur le pommier; la similitude dans l'espèce n'avait été

que le second motif de son choix.

Éva sortit de la maison à son heure accoutumée; c'est-à-dire vers huit

heures du matin, et, comme si elle eût été attirée par l'arbre

magnétique ou simplement par le fruit de la gourmandise, elle se dirigea

du côté des belles pommes mûres qui détachaient sur le vert foncé des

branches leur couleur de pourpre et d'or. Elle était presque nue.

Jamais de plus belles formes ne s'accusèrent avec plus de liberté! On

eût dit une des trois Grâces de Germain Pilon, si chastement et si

coquettement drapées à la fois, qu'en laissant presque tout voir elles

laissaient tout désirer.

Mais ces splendeurs de la nature, ces trésors de la beauté physique

étaient couverts et sanctifiés aux yeux de Jacques Mérey par le plus

chaste de tous les voiles: par la science.

Ne voit-on pas, dans les ateliers, des peintres et des sculpteurs cesser

d'être hommes devant un beau modèle nu.

Ils sont artistes.

Dans cette belle créature, Jacques Mérey ne voyait point une femme, mais

un sujet à guérir.

Il était médecin.

Quand la pauvre enfant, se levant sur la pointe des pieds pour atteindre

celle des pommes qu'elle convoitait, eut cueilli cette pomme et

satisfait sa gourmandise, le docteur sortit de derrière le buisson où il

était caché.

Le premier mouvement d'Éva fut un petit cri de surprise et de frayeur,

le second fut de s'élancer vers le docteur; mais, comme Jacques Mérey

fixait à dessein sur sa nudité un regard profond et hardi, la jeune

fille, comme sous un rayon de soleil trop brillant, baissa les yeux, et,

voyant son sein qui était nu, elle se fit de ses belles mains croisées

un fichu pour le cacher. On eût dit la statue antique de la Pudicité.

Le docteur alla à elle, lui prit la main.

Elle releva les yeux, les baissa de nouveau, et un nuage rose se

répandit sur le marbre de la statue.

Elle avait rougi: elle était femme.

Pygmalion était dépassé, Galatée n'avait pas rougi: elle n'était que

déesse!

XI

La baguette divinatoire

Il ne manquait plus à Éva qu'une chose pour devenir ce que Jacques Mérey

voulait faire d'elle, c'est-à-dire un être accompli du côté de

l'intelligence comme elle l'était du côté de la beauté.

Il ne lui manquait plus que d'aimer.

L'esprit des femmes est encore plus dans leur coeur que dans leur

tête.

L'état habituel d'Éva avant les derniers événements que nous venons de

raconter, et quand la vie végétative l'emportait sur la vie

intellectuelle, était l'indifférence; elle avait le même visage pour les

personnes que pour les choses; non seulement elle ne comprenait pas,

mais, à part Scipion, elle n'aimait pas. Or, depuis que tout son être

avait été bouleversé par de fécondes émotions, depuis qu'elle avait

failli s'évanouir dans les bras de Jacques Mérey, depuis qu'ayant goûté

le fruit de l'arbre du bien et du mal, elle avait rougi devant lui comme

Ève devant le Seigneur; sans éprouver encore l'amour, elle éprouvait

déjà le trouble des instincts amoureux; mais, entre ces pâles clartés de

sentiments communs à tous les êtres, et ces lumineuses effluves du

coeur qui font de la femme l'être le plus aimant et le plus aimé de la

Création, il y a un abîme.

Pour animer cette fleur et lui donner le parfum de la femme comme il

venait de lui en donner déjà la coloration, le docteur comptait beaucoup

sur la puissance du regard.

Tous les anciens avaient mis dans le regard le siège de la puissance et

de l'action physiologique d'un être sur les autres êtres; Horace n'a été

que l'écho des traditions de l'Orient lorsqu'il nous représente Jupiter,

le grand magnétiseur des mondes, qui remue tout l'Olympe par un

froncement de sourcil, _cuncta supercilio moventis_.

Cette idée de la puissance du regard, dont nous voyons au reste à tout

moment des exemples même sur les animaux, était tellement répandue chez

les Juifs que Jésus-Christ fait plusieurs fois allusion à la différence

du _bon_ et du _mauvais oeil_.

--Ton oeil, dit-il, est la lanterne de ton corps; si ton oeil est

simple et droit, tout ton corps sera lucide; si ton oeil est mauvais,

tout ton corps sera ténébreux.

L'oeil du docteur était bon, car Jacques Mérey était une de ces rares

créatures envoyées sur la terre pour le bien de leurs semblables.

Il aimait. Suprême preuve de bonté; c'était pour se répandre comme Dieu

dans ses ouvrages qu'il avait la passion de créer et de guérir.

En promenant cet oeil conducteur de sa volonté sur tous les objets

dont s'approchait Éva, il tendait à se mettre psychologiquement en

relation avec elle; il cherchait en quelque lieu du corps où Dieu

l'avait placée l'âme de la jeune fille. Pur comme ce ciel qu'Hippolyte

implore en témoignage de sa chasteté, c'était à l'âme qu'il en voulait

et non au corps.

Entourée de Jacques comme d'une atmosphère immense, Éva le retrouvait

invisible, mais présent en tout ce qu'elle touchait, car le docteur

avait eu soin d'agir sur tous les meubles de la chambre qu'elle

habitait, sur tous les arbres, sur toutes les fleurs du jardin dont elle

était la plus belle fleur, sur les bagatelles de sa toilette, jusque sur

la nourriture qu'elle prenait, jusque sur l'air qu'elle respirait.

Souvent, lorsqu'elle demandait un verre d'eau, il avait soin de le

charger de son souffle, et c'était comme s'il lui eût donné son âme à

boire. Tous ces objets, vivifiés par lui dans un seul but, étaient

autant de sacrements qui le mettaient en communion avec l'intéressante

créature à laquelle il sacrifiait sa vie, et du bonheur de laquelle il

voulait faire son bonheur.

Absent--et parfois Jacques Mérey s'absentait un jour ou deux pour se

rendre compte à lui-même de sa puissance--, absent, Jacques Mérey se

servait de la nature comme d'une entremetteuse pour faire parvenir à Éva

le sentiment qu'il voulait lui inspirer. Il attachait une vertu de

révélation aux tertres de gazon sur lesquels la jeune fille avait

l'habitude de s'asseoir; au ruisseau où le chien buvait et où elle se

regardait; au houx qui absorbait l'électricité par les pointes de ses

feuilles; il chargeait le vent, le murmure des arbres, le chant des

oiseaux, le sanglot des petites cascades, tous les bruits du jardin

enfin, de murmurer à l'oreille d'Éva le mot qui n'était pas encore dans

son coeur.

Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux · 第 6 / 33 段