Il y avait déjà quelque temps, on a pu le voir, que le docteur,
abandonnant peu à peu le traitement physique, s'occupait du moral et de
l'intelligence, et, comme les sciences occultes étaient en grand honneur
à cette époque, il ne négligeait pas une occasion d'appliquer leurs
secrets les plus cachés au double traitement qu'il faisait suivre à sa
pupille avec tous les mystérieux procédés de la cabale.
Jusqu'à l'âge de sept ans, nous l'avons vu, la pauvre enfant avait été
couverte de vêtements grossiers, que les soins assidus de la grand-mère
avaient eu toutes les peines du monde, comme elle l'avait dit, à
maintenir propres.
La vieille n'avait que faire d'orner un enfant que personne ne voyait et
qui ne se connaissait pas elle-même.
Quant au docteur, il avait, dans l'absence de vêtements, cherché à
développer, par le contact de l'air, de la brise et du soleil, toutes
les parties vitales de ce corps et de ces membres, qui devraient à
l'absence de la compression un développement toujours si chétif et si
lent chez les lymphatiques et les scrofuleux.
À son réveil, le lendemain, Éva trouva une robe ponceau brodée d'or sur
la chaise la plus proche de son lit; la robe fixa ses yeux dès que ses
yeux furent ouverts, et, lorsque Marthe la bossue la descendit de son
lit, maintenant qu'elle marchait sans appui, elle alla droit à la robe.
Marthe lui fit entendre comme elle put, ou plutôt ne put pas lui faire
entendre, que cette robe était pour elle, autrement qu'en la lui passant
sur le corps. Elle s'y était cramponnée de toutes ses forces quand elle
avait cru qu'on allait la lui ôter; mais, du moment qu'elle vit faire le
même mouvement pour lui passer la robe que l'on faisait pour lui passer
la chemise, quand elle vit qu'on ajustait à son corps ces riches
étoffes, elle se laissa faire en joignant les mains et laissa--opération
qui ne se passait pas toujours sans larmes--peigner ses cheveux blonds,
qui commençaient non seulement à épaissir, mais à s'allonger, et qui
tombaient sur ses épaules.
La toilette fut longue, minutieuse et conforme aux indications qu'avait
en sortant laissées le docteur.
Jacques Mérey arriva une heure environ après la toilette faite. Il
apportait avec lui un miroir, meuble inconnu jusqu'alors dans la cabane
des braconniers, et placé trop haut dans le laboratoire du docteur pour
que la petite Éva eût jamais pu se rendre compte de l'utilité de ce
meuble, auquel elle n'avait au reste fait aucune attention.
C'était un de ces miroirs magnétiques dont l'usage paraît remonter aux
temps les plus fabuleux de l'Orient, un miroir comme ceux où se
regardaient les reines de Saba et de Babylone, les Nicaulis et les
Sémiramis, et à l'aide desquels les cabalistes prétendent transmettre
aux initiés les privilèges de la seconde vue. Ce miroir avait été, si on
ose parler ainsi à des lecteurs qui ne sont point familiers avec les
sciences occultes, ce miroir avait été animé par Jacques Mérey, qui, à
l'aide de signes, lui avait pour ainsi dire communiqué ses intentions,
sa volonté, son but.
Humaniser la matière, la charger de transmettre le fluide électrique
d'une pensée, tous les actes que la science relègue encore aujourd'hui
parmi les chimères, le Dr Jacques Mérey les expliquait au moyen de la
sympathie universelle. J'en demande humblement pardon à messieurs de
l'Académie de médecine en particulier, mais Jacques Mérey était de
l'école des philosophes péripatéticiens.
Il croyait avec eux à une âme divine et universelle qui anime et met en
mouvement toutes les choses sensibles, mais à l'extinction de laquelle
le grand tout ne fait pas plus attention qu'à la flamme d'une luciole
errante qui replie ses ailes et cesse tout à coup de briller.
Suivant lui, tout s'enchaînait dans la Création: les plantes, les
métaux, les êtres vivants, le bois même, travaillaient, exerçaient les
uns sur les autres des actions et des réactions dont les spirites, à
l'heure qu'il est, développent la théorie et cherchent le secret.
Pourquoi le fer et l'aimant seraient-ils les seuls éléments sensibles
l'un à l'autre, et quel est le savant qui donnera une définition plus
claire de l'aimant appelant le fer à lui, que d'un spirite vivant
attirant à lui l'âme d'un mort? La base de ces influences constituait,
disait-il, le mécanisme de la physique occulte à laquelle Cornélius
Agrippa, Cardan, Porta, Zikker, Bayle et tant d'autres ont rapporté les
effets magiques de la baguette divinatoire et généralement les
phénomènes si nombreux de l'attraction des corps.
Toute la nature se résumait pour Jacques Mérey dans ces deux mots _agir_
et _subir_.
À l'en croire, tous les corps vivants exhalaient de petits tourbillons
de matière subtile. L'air, ce grand océan des fluides respirables, est
le conducteur de ces atomes suspendus dans l'air.
Ces corpuscules gardent la nature du tout dont ils sont séparés; ils
produisent sur certains corps les mêmes effets que produirait la masse
entière de la substance dont ils émanent.
Telle est maintenant la force de la volonté humaine, qu'elle trace une
route invincible parmi ces mouvements de la matière, qu'elle dirige ces
effluves d'atomes vivants, qu'elle les fait passer d'un corps dans un
autre, et qu'elle est servie de la sorte par une multitude d'agents
secrets dont il ne tient qu'à elle de déterminer les lois.
Aux gens qui ne voulaient pas croire qu'il pût se faire quelque chose
dans la nature en dehors du cercle de leur connaissance, cercle bien
restreint pour le commun des mortels, Jacques Mérey n'avait pas de peine
à prouver que le monde est encore une énigme, et qu'il est absurde de
donner au mouvement de la vie universelle la limite de nos sens et de
notre raison. Sans accorder au miroir magnétique la confiance ou la
croyance crédule et infaillible que lui donnent les savants du Moyen
Âge, Jacques Mérey pensait avoir reconnu que, fixés sur la glace, les
atomes d'une pensée, à peu près comme l'industrie fixe les atomes du
mercure, qui sont pourtant bien mobiles et bien fugaces, ces atomes, ces
molécules, cette poussière intelligente fixée à l'intention d'une
personne sont ensuite recueillis par elle seule.
C'était du magnétisme tout pur, qui depuis a été pratiqué par M. de
Puységur et par ses adeptes. C'était donc un de ces miroirs, aimanté par
son action, animé par sa volonté que Jacques Mérey avait apporté dans
son laboratoire; cependant, comme un ciel à la surface duquel les nuages
se volatilisent et qui apparaît peu à peu dans sa pureté et dans son
éclat, on commençait à s'apercevoir que l'idiote était belle. Mais ce
n'était encore qu'une tiède statue que la nature semblait modeler pour
montrer aux hommes combien leur art est faux, ridicule et monstrueux
quand il s'attache à montrer seulement la beauté plastique, et que l'on
cherche vainement l'âme dans les yeux sans regard. Considérée longtemps,
au reste, cette belle fille cessait peu à peu d'être non seulement
belle, mais vivante; à ce visage immobile, à ces lignes correctes et
froides, à ces traits admirables mais inanimés, il manquait une seule
chose, l'expression. C'était le contraire du conte arabe, où la bête
cache au moins un esprit sous la laideur. Ici, on sentait que la beauté
cachait le néant, c'est-à-dire l'absence de la pensée.
Le chien, voyant sa petite maîtresse si bien embellie, la contemplait
avec des yeux d'admiration; puis, comme, en passant devant le miroir, il
s'y était vu lui-même et qu'il avait pris un instant plaisir à s'y
regarder, il tira l'enfant pour qu'elle s'y vît à son tour.
Elle se regarda; un indéfinissable sourire se répandit sur sa froide et
somnolente figure, qui jusque-là avait quelquefois exprimé la douleur,
souvent la tristesse, presque jamais la joie; elle semblait éprouver ce
vague sentiment de bonheur et de satisfaction qu'éprouva Dieu, dit la
Bible, quand il vit que tout était bon dans la création, sentiment que
les créatures à leur tour éprouvèrent sans doute elles-mêmes en voyant
qu'elles répondaient à l'idée de leur auteur.
Alors, sur cette bouche qui n'avait fait entendre jusque-là que des sons
vagues, rauques, inarticulés, il se forma ce mot complètement nouveau,
et compréhensible quoique inarticulé, et l'on entendit ces deux sons qui
ressemblaient bien plus à un bêlement de brebis qu'à une parole
humaine:
--BE... ELLE...
C'est-à-dire: «Je suis belle!»
C'était la fleur qui devenait femme.
Les métamorphoses d'Ovide n'étaient plus des fables, il était donc
possible de changer la nature d'un être, de lui donner la connaissance
de lui-même, de l'intéresser enfin à un ordre nouveau de sensations et
d'idées.
Toutes ces conséquences apparurent comme dans un éclair dans l'esprit du
docteur, qui ne douta plus de son oeuvre.
Éva avait douze ans lorsque cet assemblage de lettres produisit sur ses
lèvres le premier mot qu'elle eût prononcé.
Le docteur avait autrefois cherché la pierre philosophale. Il avait
fatigué ses matrices et ses cornues à poursuivre la transmutation des
métaux, mais l'invincible résistance des _corps simples_ avait fini par
décourager ses efforts. Il avait beau se dire que ces mots de _corps
simples_ et de _corps élémentaires_ sont des termes relatifs à l'état
présent de nos connaissances, qu'ils désignent purement et simplement la
limite à laquelle s'arrête la puissance actuelle de nos moyens de
décomposition; il avait beau se répéter que la science franchirait,
selon toute probabilité, beaucoup de ces prétendues barrières de la
nature; que, jusqu'aux grandes découvertes de Priestley et de Lavoisier,
il était aussi naturel de considérer l'eau et l'air comme des éléments,
qu'il l'est aujourd'hui de donner le même titre à l'or. Malgré cette
possibilité entrevue par lui dans l'avenir, il avait fini par abandonner
une voie ruineuse où, contrairement à ses espérances, au lieu de semer
du plomb et de récolter de l'or, il semait de l'or et ne récoltait que
du plomb.
Émerveillé par le succès laborieux de ses premières tentatives sur la
nature de l'idiote, il y avait persisté, quoiqu'il eût vu que c'étaient
des années et non des mois qu'il fallait consacrer à cette oeuvre.
Mais effrayé d'abord, il s'était bientôt demandé si ce n'était pas
changer le plomb en or, si ce n'était pas faire de l'alchimie vivante,
que de poursuivre l'entreprise presque divine de donner l'âme à un
corps, la pensée à la matière, la beauté, la vie, les formes physiques,
tout l'organisme enfin, et si la pierre philosophale, si l'élixir de vie
des anciens maîtres, depuis Hermès jusqu'à Raymond Lulle, n'était pas un
symbole de transformation que la volonté impose à la matière humaine.
Et, en effet, Jacques Mérey ne voyait pas sans une joie orgueilleuse les
progrès lents, mais continus, que faisait Éva dans la connaissance
d'elle-même.
Scipion, de son côté, en paraissait ravi; lui qui, jusque-là, dans son
orgueil de quadrupède, avait l'air de se considérer comme le protecteur
et comme l'instituteur de cette jeune fille, commençait à reconnaître
une maîtresse dans son élève; après s'être laissé conduire par lui, elle
le commandait, et, du jour où sa voix avait prononcé un mot, un seul, de
la langue humaine, il avait paru reconnaître sans aucune contestation ce
signe de supériorité donné par le Seigneur à l'homme sur les animaux.
La vieille Marthe elle-même, malgré le double entêtement des vieillards
et des bossus, était émerveillée devant l'oeuvre du maître, qu'elle
regardait comme fort incomplète tant que l'objet de tous ses soins
resterait muet. Elle avait beau voir se développer chez la jeune fille,
avec la furie d'une sève que son inaction primitive a rendue plus
abondante du moment que la nature lui a permis de circuler, la jeunesse,
elle s'obstinait à dire sans malice aucune:
--Elle ne sera pas femme tant qu'elle ne parlera pas. Mais, du jour où
Éva prononça le mot _belle_ et où, sur la prière et l'indication du
docteur, elle eut prononcé quelques mots primitifs comme _Dieu_, _jour_,
_faim_, _soif_, _pain_ et _eau_, l'opinion de Marthe changea
entièrement, et elle fut prête à se mettre à genoux devant celle qu'au
premier abord elle avait traité de _fétiche_ bon à mettre dans le bocal
d'un apothicaire.
Le _Président_ seul était resté, soit égoïsme de chat, soit stoïcisme
de juge, dans son indifférence primitive. Éva ne lui avait pas fait de
mal, il ne lui faisait pas de mal; et, quand il arrondissait le dos sous
sa main, qui de jour en jour prenait de plus charmantes proportions, ce
n'était pas pour dire à la jeune fille: _Je t'aime_! comme le lui disait
Scipion en gambadant autour d'elle et en lui léchant les mains; c'était
purement et simplement qu'il subissait l'effet d'une caresse sensuelle,
qui développait chez lui le mouvement de cette électricité concentrée
dans ses poils, et que ses pieds, mauvais conducteurs, ne rendaient pas
à la terre.
Quant à Éva, elle n'avait, jusque-là, fait que deux parts de ses
affections:
L'une pour Scipion;
L'autre pour le docteur.
Elle ne craignait pas Marthe, et allait volontiers avec elle; le chat
lui était indifférent; Antoine la faisait rire; Basile lui faisait peur.
La gamme de ses sentiments, de la sympathie à l'antipathie, ne
comprenait que six notes.
Nous avons mis Scipion avant le docteur dans la gamme de ses sentiments
parce que ce fut d'abord Scipion qu'Eva remarqua et affectionna
par-dessus tout; puis, peu à peu, quand l'intelligence commença de
s'infiltrer dans son cerveau, et de son cerveau pénétra jusqu'à son
coeur, elle commença de comprendre et d'apprécier les soins du
docteur, et, trop ignorante encore pour faire un choix dans ses
sentiments, elle lui paya sa reconnaissance avec une affection qui se
rapprochait plus de l'amour que de toute autre émanation de l'esprit ou
du coeur.
Ainsi, depuis longtemps déjà, lorsqu'elle prononça le mot _belle_, le
docteur était l'objet de sa préoccupation de tous les instants;
seulement, le regard qu'elle jetait autour d'elle pour voir s'il était
là, le son inarticulé qu'elle poussait pour l'appeler, était plutôt le
cri de détresse de l'animal abandonné et s'effrayant de son abandon que
celui d'un coeur s'adressant à un autre coeur. Ce qu'appelait ce
cri, était un protecteur venant à l'appui de sa faiblesse et de
l'isolement, ayant conscience de leur humilité et de leur impuissance,
et non pas même à l'appel d'un ami à un ami.
Il y avait toujours eu enfin quelque chose d'inférieur et de craintif,
plutôt que de passionné et même de tendre, dans les deux bras que
l'enfant avait tendus vers le docteur.
C'était le chien demandant son maître, ou plutôt c'était l'aveugle
implorant son conducteur.
Et, chose remarquable, c'est que le physique, qui pendant les sept
premières années de la vie d'Éva était resté enchaîné au moral, s'était
en quelque sorte un beau jour détaché de lui pour faire son chemin à
part.
Au moral, Éva avait six ans à peine; au physique, elle en avait douze.
Il fallait rétablir cet équilibre entre l'intelligence et les années.
Maintenant qu'Éva parlait, les choses allaient marcher toutes seules.
Maintenant, quelle sorte de curiosité allait se développer chez elle?
serait-ce la curiosité de la vue, serait-ce la curiosité du coeur?
Habituée depuis longtemps à s'entendre parler Éva, elle avait depuis
longtemps compris que c'était là son nom; seulement, ce nom produisait
sur elle une impression différente selon la personne qui le prononçait,
et il n'y avait que trois personnes qui le prononçassent: le docteur,
Marthe et Antoine.
Quand c'était le docteur, de quelque soin, futile ou sérieux, qu'Éva fût
occupée, elle bondissait, quittait tout et s'élançait du côté d'où
venait la voix.
Quand c'était Marthe, elle se levait lentement et se contentait d'aller
se placer dans le rayon de l'oeil de la vieille servante, n'allant à
elle que si une seconde fois elle l'appelait ou lui faisait un signe
pressant de venir.
Enfin, si c'était Antoine qui, après être entré, avoir frappé du pied
trois fois et avoir dit de sa voix formidable: _Cercle de justice,
centre de vérité_! ajoutait d'une voix plus douce: «Bonjour à
mademoiselle Éva,» Éva sans se déranger tournait la tête de son côté,
et, ne parlant pas encore, avec un sourire enfantin, lui disait
_bonjour_ de la tête.
Jacques Mérey avait mesuré avec joie le degré de plaisir qu'éveillaient
dans son âme ces différents appels.
Il l'avait vue joyeuse accourir au sien. C'était une vive affection que
ce mouvement traduisait.
Il l'avait vue souriante répondre sans empressement à celui de Marthe;
sa lenteur indiquait une simple obéissance passive.
Il l'avait vue se retourner simplement au bonjour d'Antoine; il n'y
avait dans ce mouvement qu'une bienveillante indifférence.
Restait à connaître avec quelles modulations différentes Éva
prononcerait à son tour les trois noms du docteur, de la vieille
servante et du porteur d'eau.
Ce fut la curiosité du coeur qui se développa la première chez Éva.
Nous avons dit que, depuis longtemps, elle savait comment on l'appelait,
puisque nous avons raconté de quelle façon elle répondait à son nom
prononcé par trois bouches différentes.
Elle désira à son tour savoir comment s'appelait le docteur.
Un jour, elle réfléchit longtemps, regarda le docteur plus tendrement
encore que de coutume; puis rassemblant toute la puissance de son esprit
dans la volonté d'exprimer sa pensée:
--Moi, dit-elle, en mettant un doigt sur sa poitrine, moi, Éva.
Puis, mettant le même doigt sur la poitrine du docteur:
--Et toi? ajouta-t-elle.
Le docteur bondit de joie, elle venait de souder une idée à une autre
idée. Elle venait donc de dépasser la limite de l'intelligence animal
pour entrer dans l'intelligence humaine.
--Moi, dit-il, moi, _Jacques_.
--_Jacques_, répéta Éva, à la manière des échos, sans même saisir
l'intonation du docteur, et comme si ce mot n'eût présenté aucune idée à
son esprit.
Le docteur sentit son coeur se serrer et la regarda tristement.
Mais le coeur d'Éva était déjà à l'oeuvre, elle était elle-même
mécontente de la pâle intonation de sa voix; elle secoua la tête et dit:
--Non! non!
Puis elle répéta le nom de Jacques une seconde fois en essayant de lui
donner une expression selon sa pensée.
Mais elle fut cette fois encore mécontente d'elle-même, et, répondant à
la pression de la main du docteur:
--Attends, dit-elle.
Et, après une seconde pendant laquelle sa figure s'anima de toutes les
expressions tendres qui peuvent s'épanouir sur le visage de la femme:
--Jacques! s'écria-t-elle une troisième fois.
Et elle mit dans ce mot une telle tendresse, que celui auquel elle
faisait appel ne put s'empêcher, en la serrant contre son coeur, de
s'écrier à son tour:
--Éva, chère Éva!
Mais, à cette étreinte, la jeune fille pâlit, ferma les yeux, et, sans
force pour supporter une pareille sensation, retomba inerte, la bouche à
demi ouverte et près de s'évanouir.
Le docteur comprit la somme de ménagements qu'exigeait cette frêle
organisation, et se recula vivement.
Il l'écrasait de sa force; d'un baiser, il l'eût tuée!
C'étaient des sensations plus douces, des sensations essentiellement
morales qu'il fallait éveiller en elle.
Après avoir réfléchi, Jacques Mérey s'arrêta à la pitié.
Éva n'avait jamais vu pleurer, Éva n'avait jamais vu souffrir.
Un jour que Scipion jouait avec elle dans le jardin, nous disons jouait
avec elle, car, de même qu'elle s'était élevée d'abord jusqu'à
l'instinct du chien, le chien, du moment qu'elle l'avait dépassé,
s'était cramponné à elle, l'avait suivie et s'était élevé jusqu'à son
intelligence; tout ce qu'elle commandait à Scipion, Scipion le faisait:
retrouver les objets perdus ou cachés n'était qu'un jeu; il y avait
longtemps que l'intelligent animal avait laissé loin derrière lui les
sauts pour le roi, pour la reine et pour le dauphin de France, et les
refus pour le roi de Prusse; il y avait longtemps que sa mort simulée
laissait enjamber par-dessus son corps l'infanterie et la cavalerie
légère pour ne se réveiller qu'à l'approche de la grosse cavalerie; tout
ce que Scipion avait pu faire pour amuser l'enfant, monter sa garde,
fumer sa pipe, marcher sur les pattes de derrière, il l'avait fait. Il
en était arrivé non plus à amuser Éva, mais à jouer avec Éva, lisant
tous ses caprices dans un regard, jouant avec elle à cache-cache et au
colin-maillard, lorsqu'un jour, disons-nous, après avoir traversé un
buisson pour obéir au commandement d'Éva, il poussa un cri, alla
chercher l'objet qu'Éva lui avait commandé de rapporter, mais revint en
tenant en l'air sa patte de derrière.
Puis, ayant déposé l'objet demandé aux pieds d'Éva, il se coucha, se
plaignit douloureusement et se mit à lécher sa patte en essayant d'en
extraire quelque chose avec les dents. Éva le regarda avec étonnement
d'abord, puis ensuite avec inquiétude; un spectacle nouveau se
produisait pour elle.
C'était celui de la douleur.
Son instinct la porta à prononcer le nom de Scipion d'une façon plus
douce et plus tendre, puis elle souleva la patte de l'animal et chercha
la cause de la douleur.
C'était une épine, qui, en entrant dans les chairs du chien, s'était
brisée au ras de la peau.
Éva essaya plusieurs fois d'arracher l'écharde avec ses doigts, mais,
n'ayant pas de prise, elle n'en put venir à bout. Alors, continuant de
souffrir, Scipion continua de se plaindre, tirant doucement sa patte à
lui quand Éva en approchait sa main.
Éva reconnut alors qu'elle était impuissante à soulager, et cette idée
lui vint à l'esprit ou plutôt au coeur, que ce qu'elle ne pouvait pas
faire entrait dans le domaine de ce que pouvait faire Jacques.
C'était un nouveau progrès de son esprit.
Elle appela donc d'un ton plein d'angoisse:
--Jacques! Jacques! Jacques!
Et chacune de ces appellations était plus pressante et plus triste.
Dès la première, Jacques s'était mis à la fenêtre de son laboratoire et
avait compris ce dont il était question, car Éva lui montrait le chien
couché languissamment près d'elle. Jacques descendit vivement.
Il se coucha à son tour près du chien, et comme Éva lui montrait la
patte de l'animal soulevée et saignante, il prit une pince dans sa
trousse, et, parvenant à saisir l'épine brisée dans la plaie, il la tira
des chairs de la pauvre bête, qui, soulagée aussitôt, se remit à bondir
sur ses quatre pieds, et à bondir joyeusement. Aussi joyeuse que lui,
Éva se mit à bondir avec lui: comme elle avait partagé ses douleurs,
elle partageait sa joie.
Quelques jours après, la vieille Marthe fit une chute dans l'escalier.
Éva était seule à la maison avec elle, elle avait entendu le bruit de
cette chute, elle était descendue précipitamment, elle trouva Marthe
étendue sur le palier.
La vieille femme s'était démis le genou dans sa chute. Éva voulut
l'aider à se relever, mais c'était impossible, sa force ne lui
permettait pas de soulever la vieille servante.
Elle voulut examiner la plaie, comme elle avait fait pour Scipion, mais
il n'y avait pas de plaie; force fut donc d'attendre le docteur, qui,
n'étant jamais longtemps dehors, revint quelques minutes après
l'accident.
Dès qu'Éva l'entendit rentrer, elle le reconnut à sa manière d'ouvrir et
de fermer la porte. Elle appela de toutes ses forces et d'une voix plus
inquiète et plus émue qu'elle n'avait jamais fait pour Scipion.
Le docteur monta, et, voyant Marthe assise sur l'escalier, il craignit
un accident plus grave que celui qui était arrivé, c'est-à-dire une
fracture.
Mais, à la première inspection du genou, il reconnut une simple
luxation, prit la vieille dans ses bras, et l'emporta dans sa chambre,
suivi d'Éva qui était suivie de Scipion.
Quant au _Président_, le bruit de la chute l'avait effrayé, et,
abandonnant à son malheureux sort celle qui avait pour lui le coeur et
les soins d'une nourrice, il s'était élancé par une fenêtre et avait
gagné les toits.
Pendant toute cette journée, Éva ne joua point et resta dans la chambre
de Marthe; mais comme l'indisposition n'était pas grave, dès le
lendemain elle se remit à sa vie habituelle.