Elle se leva sur ses genoux, et agenouillée regarda encore.

Il y avait déjà quelque temps, on a pu le voir, que le docteur,

abandonnant peu à peu le traitement physique, s'occupait du moral et de

l'intelligence, et, comme les sciences occultes étaient en grand honneur

à cette époque, il ne négligeait pas une occasion d'appliquer leurs

secrets les plus cachés au double traitement qu'il faisait suivre à sa

pupille avec tous les mystérieux procédés de la cabale.

Jusqu'à l'âge de sept ans, nous l'avons vu, la pauvre enfant avait été

couverte de vêtements grossiers, que les soins assidus de la grand-mère

avaient eu toutes les peines du monde, comme elle l'avait dit, à

maintenir propres.

La vieille n'avait que faire d'orner un enfant que personne ne voyait et

qui ne se connaissait pas elle-même.

Quant au docteur, il avait, dans l'absence de vêtements, cherché à

développer, par le contact de l'air, de la brise et du soleil, toutes

les parties vitales de ce corps et de ces membres, qui devraient à

l'absence de la compression un développement toujours si chétif et si

lent chez les lymphatiques et les scrofuleux.

À son réveil, le lendemain, Éva trouva une robe ponceau brodée d'or sur

la chaise la plus proche de son lit; la robe fixa ses yeux dès que ses

yeux furent ouverts, et, lorsque Marthe la bossue la descendit de son

lit, maintenant qu'elle marchait sans appui, elle alla droit à la robe.

Marthe lui fit entendre comme elle put, ou plutôt ne put pas lui faire

entendre, que cette robe était pour elle, autrement qu'en la lui passant

sur le corps. Elle s'y était cramponnée de toutes ses forces quand elle

avait cru qu'on allait la lui ôter; mais, du moment qu'elle vit faire le

même mouvement pour lui passer la robe que l'on faisait pour lui passer

la chemise, quand elle vit qu'on ajustait à son corps ces riches

étoffes, elle se laissa faire en joignant les mains et laissa--opération

qui ne se passait pas toujours sans larmes--peigner ses cheveux blonds,

qui commençaient non seulement à épaissir, mais à s'allonger, et qui

tombaient sur ses épaules.

La toilette fut longue, minutieuse et conforme aux indications qu'avait

en sortant laissées le docteur.

Jacques Mérey arriva une heure environ après la toilette faite. Il

apportait avec lui un miroir, meuble inconnu jusqu'alors dans la cabane

des braconniers, et placé trop haut dans le laboratoire du docteur pour

que la petite Éva eût jamais pu se rendre compte de l'utilité de ce

meuble, auquel elle n'avait au reste fait aucune attention.

C'était un de ces miroirs magnétiques dont l'usage paraît remonter aux

temps les plus fabuleux de l'Orient, un miroir comme ceux où se

regardaient les reines de Saba et de Babylone, les Nicaulis et les

Sémiramis, et à l'aide desquels les cabalistes prétendent transmettre

aux initiés les privilèges de la seconde vue. Ce miroir avait été, si on

ose parler ainsi à des lecteurs qui ne sont point familiers avec les

sciences occultes, ce miroir avait été animé par Jacques Mérey, qui, à

l'aide de signes, lui avait pour ainsi dire communiqué ses intentions,

sa volonté, son but.

Humaniser la matière, la charger de transmettre le fluide électrique

d'une pensée, tous les actes que la science relègue encore aujourd'hui

parmi les chimères, le Dr Jacques Mérey les expliquait au moyen de la

sympathie universelle. J'en demande humblement pardon à messieurs de

l'Académie de médecine en particulier, mais Jacques Mérey était de

l'école des philosophes péripatéticiens.

Il croyait avec eux à une âme divine et universelle qui anime et met en

mouvement toutes les choses sensibles, mais à l'extinction de laquelle

le grand tout ne fait pas plus attention qu'à la flamme d'une luciole

errante qui replie ses ailes et cesse tout à coup de briller.

Suivant lui, tout s'enchaînait dans la Création: les plantes, les

métaux, les êtres vivants, le bois même, travaillaient, exerçaient les

uns sur les autres des actions et des réactions dont les spirites, à

l'heure qu'il est, développent la théorie et cherchent le secret.

Pourquoi le fer et l'aimant seraient-ils les seuls éléments sensibles

l'un à l'autre, et quel est le savant qui donnera une définition plus

claire de l'aimant appelant le fer à lui, que d'un spirite vivant

attirant à lui l'âme d'un mort? La base de ces influences constituait,

disait-il, le mécanisme de la physique occulte à laquelle Cornélius

Agrippa, Cardan, Porta, Zikker, Bayle et tant d'autres ont rapporté les

effets magiques de la baguette divinatoire et généralement les

phénomènes si nombreux de l'attraction des corps.

Toute la nature se résumait pour Jacques Mérey dans ces deux mots _agir_

et _subir_.

À l'en croire, tous les corps vivants exhalaient de petits tourbillons

de matière subtile. L'air, ce grand océan des fluides respirables, est

le conducteur de ces atomes suspendus dans l'air.

Ces corpuscules gardent la nature du tout dont ils sont séparés; ils

produisent sur certains corps les mêmes effets que produirait la masse

entière de la substance dont ils émanent.

Telle est maintenant la force de la volonté humaine, qu'elle trace une

route invincible parmi ces mouvements de la matière, qu'elle dirige ces

effluves d'atomes vivants, qu'elle les fait passer d'un corps dans un

autre, et qu'elle est servie de la sorte par une multitude d'agents

secrets dont il ne tient qu'à elle de déterminer les lois.

Aux gens qui ne voulaient pas croire qu'il pût se faire quelque chose

dans la nature en dehors du cercle de leur connaissance, cercle bien

restreint pour le commun des mortels, Jacques Mérey n'avait pas de peine

à prouver que le monde est encore une énigme, et qu'il est absurde de

donner au mouvement de la vie universelle la limite de nos sens et de

notre raison. Sans accorder au miroir magnétique la confiance ou la

croyance crédule et infaillible que lui donnent les savants du Moyen

Âge, Jacques Mérey pensait avoir reconnu que, fixés sur la glace, les

atomes d'une pensée, à peu près comme l'industrie fixe les atomes du

mercure, qui sont pourtant bien mobiles et bien fugaces, ces atomes, ces

molécules, cette poussière intelligente fixée à l'intention d'une

personne sont ensuite recueillis par elle seule.

C'était du magnétisme tout pur, qui depuis a été pratiqué par M. de

Puységur et par ses adeptes. C'était donc un de ces miroirs, aimanté par

son action, animé par sa volonté que Jacques Mérey avait apporté dans

son laboratoire; cependant, comme un ciel à la surface duquel les nuages

se volatilisent et qui apparaît peu à peu dans sa pureté et dans son

éclat, on commençait à s'apercevoir que l'idiote était belle. Mais ce

n'était encore qu'une tiède statue que la nature semblait modeler pour

montrer aux hommes combien leur art est faux, ridicule et monstrueux

quand il s'attache à montrer seulement la beauté plastique, et que l'on

cherche vainement l'âme dans les yeux sans regard. Considérée longtemps,

au reste, cette belle fille cessait peu à peu d'être non seulement

belle, mais vivante; à ce visage immobile, à ces lignes correctes et

froides, à ces traits admirables mais inanimés, il manquait une seule

chose, l'expression. C'était le contraire du conte arabe, où la bête

cache au moins un esprit sous la laideur. Ici, on sentait que la beauté

cachait le néant, c'est-à-dire l'absence de la pensée.

Le chien, voyant sa petite maîtresse si bien embellie, la contemplait

avec des yeux d'admiration; puis, comme, en passant devant le miroir, il

s'y était vu lui-même et qu'il avait pris un instant plaisir à s'y

regarder, il tira l'enfant pour qu'elle s'y vît à son tour.

Elle se regarda; un indéfinissable sourire se répandit sur sa froide et

somnolente figure, qui jusque-là avait quelquefois exprimé la douleur,

souvent la tristesse, presque jamais la joie; elle semblait éprouver ce

vague sentiment de bonheur et de satisfaction qu'éprouva Dieu, dit la

Bible, quand il vit que tout était bon dans la création, sentiment que

les créatures à leur tour éprouvèrent sans doute elles-mêmes en voyant

qu'elles répondaient à l'idée de leur auteur.

Alors, sur cette bouche qui n'avait fait entendre jusque-là que des sons

vagues, rauques, inarticulés, il se forma ce mot complètement nouveau,

et compréhensible quoique inarticulé, et l'on entendit ces deux sons qui

ressemblaient bien plus à un bêlement de brebis qu'à une parole

humaine:

--BE... ELLE...

C'est-à-dire: «Je suis belle!»

C'était la fleur qui devenait femme.

Les métamorphoses d'Ovide n'étaient plus des fables, il était donc

possible de changer la nature d'un être, de lui donner la connaissance

de lui-même, de l'intéresser enfin à un ordre nouveau de sensations et

d'idées.

Toutes ces conséquences apparurent comme dans un éclair dans l'esprit du

docteur, qui ne douta plus de son oeuvre.

Éva avait douze ans lorsque cet assemblage de lettres produisit sur ses

lèvres le premier mot qu'elle eût prononcé.

Le docteur avait autrefois cherché la pierre philosophale. Il avait

fatigué ses matrices et ses cornues à poursuivre la transmutation des

métaux, mais l'invincible résistance des _corps simples_ avait fini par

décourager ses efforts. Il avait beau se dire que ces mots de _corps

simples_ et de _corps élémentaires_ sont des termes relatifs à l'état

présent de nos connaissances, qu'ils désignent purement et simplement la

limite à laquelle s'arrête la puissance actuelle de nos moyens de

décomposition; il avait beau se répéter que la science franchirait,

selon toute probabilité, beaucoup de ces prétendues barrières de la

nature; que, jusqu'aux grandes découvertes de Priestley et de Lavoisier,

il était aussi naturel de considérer l'eau et l'air comme des éléments,

qu'il l'est aujourd'hui de donner le même titre à l'or. Malgré cette

possibilité entrevue par lui dans l'avenir, il avait fini par abandonner

une voie ruineuse où, contrairement à ses espérances, au lieu de semer

du plomb et de récolter de l'or, il semait de l'or et ne récoltait que

du plomb.

Émerveillé par le succès laborieux de ses premières tentatives sur la

nature de l'idiote, il y avait persisté, quoiqu'il eût vu que c'étaient

des années et non des mois qu'il fallait consacrer à cette oeuvre.

Mais effrayé d'abord, il s'était bientôt demandé si ce n'était pas

changer le plomb en or, si ce n'était pas faire de l'alchimie vivante,

que de poursuivre l'entreprise presque divine de donner l'âme à un

corps, la pensée à la matière, la beauté, la vie, les formes physiques,

tout l'organisme enfin, et si la pierre philosophale, si l'élixir de vie

des anciens maîtres, depuis Hermès jusqu'à Raymond Lulle, n'était pas un

symbole de transformation que la volonté impose à la matière humaine.

Et, en effet, Jacques Mérey ne voyait pas sans une joie orgueilleuse les

progrès lents, mais continus, que faisait Éva dans la connaissance

d'elle-même.

Scipion, de son côté, en paraissait ravi; lui qui, jusque-là, dans son

orgueil de quadrupède, avait l'air de se considérer comme le protecteur

et comme l'instituteur de cette jeune fille, commençait à reconnaître

une maîtresse dans son élève; après s'être laissé conduire par lui, elle

le commandait, et, du jour où sa voix avait prononcé un mot, un seul, de

la langue humaine, il avait paru reconnaître sans aucune contestation ce

signe de supériorité donné par le Seigneur à l'homme sur les animaux.

La vieille Marthe elle-même, malgré le double entêtement des vieillards

et des bossus, était émerveillée devant l'oeuvre du maître, qu'elle

regardait comme fort incomplète tant que l'objet de tous ses soins

resterait muet. Elle avait beau voir se développer chez la jeune fille,

avec la furie d'une sève que son inaction primitive a rendue plus

abondante du moment que la nature lui a permis de circuler, la jeunesse,

elle s'obstinait à dire sans malice aucune:

--Elle ne sera pas femme tant qu'elle ne parlera pas. Mais, du jour où

Éva prononça le mot _belle_ et où, sur la prière et l'indication du

docteur, elle eut prononcé quelques mots primitifs comme _Dieu_, _jour_,

_faim_, _soif_, _pain_ et _eau_, l'opinion de Marthe changea

entièrement, et elle fut prête à se mettre à genoux devant celle qu'au

premier abord elle avait traité de _fétiche_ bon à mettre dans le bocal

d'un apothicaire.

Le _Président_ seul était resté, soit égoïsme de chat, soit stoïcisme

de juge, dans son indifférence primitive. Éva ne lui avait pas fait de

mal, il ne lui faisait pas de mal; et, quand il arrondissait le dos sous

sa main, qui de jour en jour prenait de plus charmantes proportions, ce

n'était pas pour dire à la jeune fille: _Je t'aime_! comme le lui disait

Scipion en gambadant autour d'elle et en lui léchant les mains; c'était

purement et simplement qu'il subissait l'effet d'une caresse sensuelle,

qui développait chez lui le mouvement de cette électricité concentrée

dans ses poils, et que ses pieds, mauvais conducteurs, ne rendaient pas

à la terre.

Quant à Éva, elle n'avait, jusque-là, fait que deux parts de ses

affections:

L'une pour Scipion;

L'autre pour le docteur.

Elle ne craignait pas Marthe, et allait volontiers avec elle; le chat

lui était indifférent; Antoine la faisait rire; Basile lui faisait peur.

La gamme de ses sentiments, de la sympathie à l'antipathie, ne

comprenait que six notes.

Nous avons mis Scipion avant le docteur dans la gamme de ses sentiments

parce que ce fut d'abord Scipion qu'Eva remarqua et affectionna

par-dessus tout; puis, peu à peu, quand l'intelligence commença de

s'infiltrer dans son cerveau, et de son cerveau pénétra jusqu'à son

coeur, elle commença de comprendre et d'apprécier les soins du

docteur, et, trop ignorante encore pour faire un choix dans ses

sentiments, elle lui paya sa reconnaissance avec une affection qui se

rapprochait plus de l'amour que de toute autre émanation de l'esprit ou

du coeur.

Ainsi, depuis longtemps déjà, lorsqu'elle prononça le mot _belle_, le

docteur était l'objet de sa préoccupation de tous les instants;

seulement, le regard qu'elle jetait autour d'elle pour voir s'il était

là, le son inarticulé qu'elle poussait pour l'appeler, était plutôt le

cri de détresse de l'animal abandonné et s'effrayant de son abandon que

celui d'un coeur s'adressant à un autre coeur. Ce qu'appelait ce

cri, était un protecteur venant à l'appui de sa faiblesse et de

l'isolement, ayant conscience de leur humilité et de leur impuissance,

et non pas même à l'appel d'un ami à un ami.

Il y avait toujours eu enfin quelque chose d'inférieur et de craintif,

plutôt que de passionné et même de tendre, dans les deux bras que

l'enfant avait tendus vers le docteur.

C'était le chien demandant son maître, ou plutôt c'était l'aveugle

implorant son conducteur.

Et, chose remarquable, c'est que le physique, qui pendant les sept

premières années de la vie d'Éva était resté enchaîné au moral, s'était

en quelque sorte un beau jour détaché de lui pour faire son chemin à

part.

Au moral, Éva avait six ans à peine; au physique, elle en avait douze.

Il fallait rétablir cet équilibre entre l'intelligence et les années.

Maintenant qu'Éva parlait, les choses allaient marcher toutes seules.

Maintenant, quelle sorte de curiosité allait se développer chez elle?

serait-ce la curiosité de la vue, serait-ce la curiosité du coeur?

Habituée depuis longtemps à s'entendre parler Éva, elle avait depuis

longtemps compris que c'était là son nom; seulement, ce nom produisait

sur elle une impression différente selon la personne qui le prononçait,

et il n'y avait que trois personnes qui le prononçassent: le docteur,

Marthe et Antoine.

Quand c'était le docteur, de quelque soin, futile ou sérieux, qu'Éva fût

occupée, elle bondissait, quittait tout et s'élançait du côté d'où

venait la voix.

Quand c'était Marthe, elle se levait lentement et se contentait d'aller

se placer dans le rayon de l'oeil de la vieille servante, n'allant à

elle que si une seconde fois elle l'appelait ou lui faisait un signe

pressant de venir.

Enfin, si c'était Antoine qui, après être entré, avoir frappé du pied

trois fois et avoir dit de sa voix formidable: _Cercle de justice,

centre de vérité_! ajoutait d'une voix plus douce: «Bonjour à

mademoiselle Éva,» Éva sans se déranger tournait la tête de son côté,

et, ne parlant pas encore, avec un sourire enfantin, lui disait

_bonjour_ de la tête.

Jacques Mérey avait mesuré avec joie le degré de plaisir qu'éveillaient

dans son âme ces différents appels.

Il l'avait vue joyeuse accourir au sien. C'était une vive affection que

ce mouvement traduisait.

Il l'avait vue souriante répondre sans empressement à celui de Marthe;

sa lenteur indiquait une simple obéissance passive.

Il l'avait vue se retourner simplement au bonjour d'Antoine; il n'y

avait dans ce mouvement qu'une bienveillante indifférence.

Restait à connaître avec quelles modulations différentes Éva

prononcerait à son tour les trois noms du docteur, de la vieille

servante et du porteur d'eau.

Ce fut la curiosité du coeur qui se développa la première chez Éva.

Nous avons dit que, depuis longtemps, elle savait comment on l'appelait,

puisque nous avons raconté de quelle façon elle répondait à son nom

prononcé par trois bouches différentes.

Elle désira à son tour savoir comment s'appelait le docteur.

Un jour, elle réfléchit longtemps, regarda le docteur plus tendrement

encore que de coutume; puis rassemblant toute la puissance de son esprit

dans la volonté d'exprimer sa pensée:

--Moi, dit-elle, en mettant un doigt sur sa poitrine, moi, Éva.

Puis, mettant le même doigt sur la poitrine du docteur:

--Et toi? ajouta-t-elle.

Le docteur bondit de joie, elle venait de souder une idée à une autre

idée. Elle venait donc de dépasser la limite de l'intelligence animal

pour entrer dans l'intelligence humaine.

--Moi, dit-il, moi, _Jacques_.

--_Jacques_, répéta Éva, à la manière des échos, sans même saisir

l'intonation du docteur, et comme si ce mot n'eût présenté aucune idée à

son esprit.

Le docteur sentit son coeur se serrer et la regarda tristement.

Mais le coeur d'Éva était déjà à l'oeuvre, elle était elle-même

mécontente de la pâle intonation de sa voix; elle secoua la tête et dit:

--Non! non!

Puis elle répéta le nom de Jacques une seconde fois en essayant de lui

donner une expression selon sa pensée.

Mais elle fut cette fois encore mécontente d'elle-même, et, répondant à

la pression de la main du docteur:

--Attends, dit-elle.

Et, après une seconde pendant laquelle sa figure s'anima de toutes les

expressions tendres qui peuvent s'épanouir sur le visage de la femme:

--Jacques! s'écria-t-elle une troisième fois.

Et elle mit dans ce mot une telle tendresse, que celui auquel elle

faisait appel ne put s'empêcher, en la serrant contre son coeur, de

s'écrier à son tour:

--Éva, chère Éva!

Mais, à cette étreinte, la jeune fille pâlit, ferma les yeux, et, sans

force pour supporter une pareille sensation, retomba inerte, la bouche à

demi ouverte et près de s'évanouir.

Le docteur comprit la somme de ménagements qu'exigeait cette frêle

organisation, et se recula vivement.

Il l'écrasait de sa force; d'un baiser, il l'eût tuée!

C'étaient des sensations plus douces, des sensations essentiellement

morales qu'il fallait éveiller en elle.

Après avoir réfléchi, Jacques Mérey s'arrêta à la pitié.

Éva n'avait jamais vu pleurer, Éva n'avait jamais vu souffrir.

Un jour que Scipion jouait avec elle dans le jardin, nous disons jouait

avec elle, car, de même qu'elle s'était élevée d'abord jusqu'à

l'instinct du chien, le chien, du moment qu'elle l'avait dépassé,

s'était cramponné à elle, l'avait suivie et s'était élevé jusqu'à son

intelligence; tout ce qu'elle commandait à Scipion, Scipion le faisait:

retrouver les objets perdus ou cachés n'était qu'un jeu; il y avait

longtemps que l'intelligent animal avait laissé loin derrière lui les

sauts pour le roi, pour la reine et pour le dauphin de France, et les

refus pour le roi de Prusse; il y avait longtemps que sa mort simulée

laissait enjamber par-dessus son corps l'infanterie et la cavalerie

légère pour ne se réveiller qu'à l'approche de la grosse cavalerie; tout

ce que Scipion avait pu faire pour amuser l'enfant, monter sa garde,

fumer sa pipe, marcher sur les pattes de derrière, il l'avait fait. Il

en était arrivé non plus à amuser Éva, mais à jouer avec Éva, lisant

tous ses caprices dans un regard, jouant avec elle à cache-cache et au

colin-maillard, lorsqu'un jour, disons-nous, après avoir traversé un

buisson pour obéir au commandement d'Éva, il poussa un cri, alla

chercher l'objet qu'Éva lui avait commandé de rapporter, mais revint en

tenant en l'air sa patte de derrière.

Puis, ayant déposé l'objet demandé aux pieds d'Éva, il se coucha, se

plaignit douloureusement et se mit à lécher sa patte en essayant d'en

extraire quelque chose avec les dents. Éva le regarda avec étonnement

d'abord, puis ensuite avec inquiétude; un spectacle nouveau se

produisait pour elle.

C'était celui de la douleur.

Son instinct la porta à prononcer le nom de Scipion d'une façon plus

douce et plus tendre, puis elle souleva la patte de l'animal et chercha

la cause de la douleur.

C'était une épine, qui, en entrant dans les chairs du chien, s'était

brisée au ras de la peau.

Éva essaya plusieurs fois d'arracher l'écharde avec ses doigts, mais,

n'ayant pas de prise, elle n'en put venir à bout. Alors, continuant de

souffrir, Scipion continua de se plaindre, tirant doucement sa patte à

lui quand Éva en approchait sa main.

Éva reconnut alors qu'elle était impuissante à soulager, et cette idée

lui vint à l'esprit ou plutôt au coeur, que ce qu'elle ne pouvait pas

faire entrait dans le domaine de ce que pouvait faire Jacques.

C'était un nouveau progrès de son esprit.

Elle appela donc d'un ton plein d'angoisse:

--Jacques! Jacques! Jacques!

Et chacune de ces appellations était plus pressante et plus triste.

Dès la première, Jacques s'était mis à la fenêtre de son laboratoire et

avait compris ce dont il était question, car Éva lui montrait le chien

couché languissamment près d'elle. Jacques descendit vivement.

Il se coucha à son tour près du chien, et comme Éva lui montrait la

patte de l'animal soulevée et saignante, il prit une pince dans sa

trousse, et, parvenant à saisir l'épine brisée dans la plaie, il la tira

des chairs de la pauvre bête, qui, soulagée aussitôt, se remit à bondir

sur ses quatre pieds, et à bondir joyeusement. Aussi joyeuse que lui,

Éva se mit à bondir avec lui: comme elle avait partagé ses douleurs,

elle partageait sa joie.

Quelques jours après, la vieille Marthe fit une chute dans l'escalier.

Éva était seule à la maison avec elle, elle avait entendu le bruit de

cette chute, elle était descendue précipitamment, elle trouva Marthe

étendue sur le palier.

La vieille femme s'était démis le genou dans sa chute. Éva voulut

l'aider à se relever, mais c'était impossible, sa force ne lui

permettait pas de soulever la vieille servante.

Elle voulut examiner la plaie, comme elle avait fait pour Scipion, mais

il n'y avait pas de plaie; force fut donc d'attendre le docteur, qui,

n'étant jamais longtemps dehors, revint quelques minutes après

l'accident.

Dès qu'Éva l'entendit rentrer, elle le reconnut à sa manière d'ouvrir et

de fermer la porte. Elle appela de toutes ses forces et d'une voix plus

inquiète et plus émue qu'elle n'avait jamais fait pour Scipion.

Le docteur monta, et, voyant Marthe assise sur l'escalier, il craignit

un accident plus grave que celui qui était arrivé, c'est-à-dire une

fracture.

Mais, à la première inspection du genou, il reconnut une simple

luxation, prit la vieille dans ses bras, et l'emporta dans sa chambre,

suivi d'Éva qui était suivie de Scipion.

Quant au _Président_, le bruit de la chute l'avait effrayé, et,

abandonnant à son malheureux sort celle qui avait pour lui le coeur et

les soins d'une nourrice, il s'était élancé par une fenêtre et avait

gagné les toits.

Pendant toute cette journée, Éva ne joua point et resta dans la chambre

de Marthe; mais comme l'indisposition n'était pas grave, dès le

lendemain elle se remit à sa vie habituelle.

Création et rédemption, première partie: Le docteur mystérieux · 第 5 / 33 段