traînait, et dont les anneaux eussent pu blesser les membres délicats de
l'enfant. Puis, joyeux, il contempla cette double joie se manifestant
dans une mutuelle caresse.
Ainsi, la veille, l'enfant avait bien véritablement regretté le chien.
Ainsi, la nuit, l'enfant avait bien véritablement rêvé.
Ainsi, malgré les vingt-quatre heures écoulées, Éva n'avait point oublié
Scipion.
Il y avait dans le cerveau de l'enfant, sinon la mémoire encore, du
moins le germe de la mémoire.
Jacques Mérey murmura tout bas la devise de Descartes: _Cogito, ergo
sum_ (je pense, donc je suis).
L'enfant _pensait_, donc elle _était_.
Puis, aux premiers jours du printemps, quand l'eau eut repris son cours
et son murmure; quand avril eut fait éclater les bourgeons laineux des
hêtres et des tilleuls; quand l'herbe eut de nouveau de sa tête verte
percé la surface brune de la terre, par un beau soleil et par une belle
matinée, l'enfant, suivie du chien, fit sa rentrée dans son paradis.
Le tapis l'attendait sous les tilleuls; mais cette fois, une surprise
attendait Jacques, qui fut la récompense de ses soins. En se cramponnant
à l'angle du banc, l'enfant se souleva d'elle-même, et aidée du docteur,
qui appuya ses deux mains au rebord de la banquette, elle se tint
debout, et toute joyeuse poussa une exclamation de plaisir qui pour le
docteur fut une exclamation de triomphe.
Ainsi venait de se révéler presque en même temps le double progrès de la
pensée dans le cerveau et de la force dans les muscles. Ainsi, comme
chez les autres enfants, et en retard seulement de six ou sept années,
se développaient ensemble ces deux jumeaux, l'un terrestre, l'autre
divin, qu'on appelle le corps et l'âme.
VIII
_Prima che spunti l'aura_
C'était un progrès à ravir le docteur de joie, mais un progrès relatif.
Éva commençait à distinguer ce qui se trouvait dans le cercle de son
rayon visuel; mais elle paraissait insensible au bruit, et, pour quelque
bruit qui se fît autour d'elle, elle ne se retournait point.
Le docteur s'arrêta à une idée qui lui était déjà venue plusieurs fois,
mais que, dans la crainte d'avoir deviné vrai, il n'avait pas voulu
approfondir: c'est que la pauvre enfant était sourde.
Un jour qu'elle jouait avec Scipion sur la pelouse, et que, trop faible
encore pour se tenir sur ses jambes, elle se traînait sur ses pieds et
sur ses mains, le docteur, qui avait abandonné pour elle creusets et
cornues, monta à son laboratoire, prit un pistolet, le chargea, et vint
le tirer derrière Éva et à son oreille.
Scipion bondit, aboya, se précipita dans les massifs, les fouilla pour
savoir sur quel gibier le docteur avait tiré.
Mais l'enfant ne tressaillit même pas.
Elle suivait des yeux le chien, elle paraissait s'amuser de sa folie,
elle lui faisait de la main, et pour le rappeler auprès d'elle, des
gestes tout à fait inintelligibles d'un autre que lui. Mais, tout en
s'occupant de l'effet, elle était restée complètement étrangère à la
cause.
Alors, le docteur résolut d'employer l'électricité comme adjuvant au
traitement que subissait la jeune fille: toutes les fois qu'elle
retombait dans ses phases de torpeur--et ces phases, à peu près
périodiques, se renouvelaient pendant vingt-quatre, trente-six ou même
quarante-huit heures, deux ou trois fois par mois--, Jacques Mérey la
frictionnait avec une brosse électrique, lui faisait prendre des bains
d'eau électrisée, et dirigeait sur le conduit auditif un courant
électrique continu pendant quelques minutes d'abord, puis pendant un
quart d'heure, une demi-heure et même une heure.
Au bout de trois mois de traitement, le docteur renouvela l'expérience
du pistolet.
L'enfant tressaillit et se retourna au bruit.
Il était évident pour le docteur que, jusque là, Éva avait été muette
parce qu'elle avait été sourde; quand elle entendrait le bruit de la
parole, qui ne parvenait pas encore jusqu'à elle et qui frappait son
oreille sans y pénétrer, elle parlerait.
Mais le docteur était encore loin d'avoir atteint ce résultat.
Aussi continua-t-il avec énergie le même traitement électrique. L'enfant
paraissait physiquement s'en trouver à merveille, et elle y recueillait
un remarquable accroissement de forces physiques. Aussi le docteur
résolut-il de faire une autre tentative.
Le pauvre voiturier qui avait eu la cuisse brisée, et à qui le docteur
avait si heureusement fait l'opération que nous avons décrite, outre les
trois cents francs que lui avait fait obtenir son protecteur inconnu,
avait obtenu de la mairie d'annoncer à son de trompe dans les rues
d'Argenton les nouvelles municipales, les ventes publiques, les objets
perdus, les récompenses promises.
Le bruit de sa trompette était populaire à Argenton, et, dès que l'on
entendait sa fanfare accoutumée, la seule qu'il sût, chacun, mis en
mouvement par ce désir de nouvelles si impérieux dans les petites
villes, où elles sont si rares que l'on en fait quand il n'en vient
point, accourait au carrefour où elle se faisait entendre.
Un jour qu'il venait de remplir son office et qu'il passait devant la
porte de Jacques Mérey, celui-ci l'appela.
Basile se hâta de se rendre à l'invitation du docteur, aussi vite que le
lui permettait sa jambe de bois.
Le docteur, inutile de le dire, était resté un dieu pour le brave
Basile, qui, voyant de quelle pluie de bénédictions la Providence
l'avait gratifié depuis son accident, en était arrivé à ne pas regretter
sa jambe, qui ne lui eût jamais, présente, rapporté ce que, absente,
elle lui rapportait.
Jacques Mérey expliqua à Basile ce qu'il désirait de lui: c'était sa
fanfare la plus aiguë.
Basile avoua naïvement au docteur qu'il n'en savait qu'une, mais qu'il
pouvait, si l'oreille destinée à l'entendre n'était pas trop délicate,
au risque de quelques notes hasardées, la monter un ton plus haut.
Le docteur répondit que l'instrumentiste ne devait pas craindre de
risquer quelques sons discordants. Il les lui eût demandés s'il ne les
lui eût pas offerts de lui-même.
Tous deux montèrent au laboratoire, car on était arrivé aux premiers
froids d'hiver. La douce chaleur du poêle, chaleur maintenue de 18 à 20
degrés, permettait à l'enfant de rester vêtue d'une simple chemise. Elle
était couchée sur Scipion et tenait le _Président_ entre ses bras.
Le _Président_ était beaucoup moins lié avec l'enfant que Scipion. Et,
il faut le dire, malgré le nom que lui avait donné Marthe, et malgré sa
fourrure bien autrement douce que celle du chien, le _Président_ n'était
pas d'un caractère facile, et, de même qu'il y a toujours beaucoup du
chat dans le tigre, il y a toujours un peu du tigre dans le chat. Et
Marthe elle-même, malgré sa tendresse de mère pour le quinteux matou,
n'était pas à l'abri d'un coup de griffe dans ses jours de misanthropie.
Il est vrai que, si le _Président_ eût été amplement doué de ce filon de
mémoire qui avait, à la grande joie du docteur, traversé le cerveau
d'Éva, il eût bien, malgré sa fourrure immaculée et son embonpoint
chanoinesque, eu quelques reproches à faire à la vieille servante, quand
l'indifférence moqueuse des chattes argentonnaises lui rappelait que sa
trop prévoyante nourrice ne lui avait pas rendu l'équivalent de ce
qu'elle lui avait ôté.
Mais jamais avec Éva le _Président_ n'avait manifesté un de ces moments
d'impatience, et jamais la moindre égratignure rayant d'un trait la
peau, hélas! trop blanche de l'enfant, n'avait témoigné que les griffes
aiguës de l'involontaire soprano fussent sorties de leur fourreau de
velours.
Le docteur recommanda à Basile d'entrer sans bruit, non pas à cause de
l'enfant qui ne l'entendrait pas, à coup sûr, mais à cause du chien et
du chat qu'il pourrait effrayer. Aussi, malgré le bruit que faisait en
frappant sur le parquet cette jambe que Basile devait à la libéralité du
docteur, ils arrivèrent tous deux, leurs pas assourdis par le tapis, à
la distance d'un mètre à peu près du groupe pittoresque que formaient
l'enfant et les deux animaux.
Scipion et le _Président_, qui avaient l'oreille fine, avaient bien
entendu venir deux personnes, mais l'une de ces deux personnes était le
maître, et par conséquent on le savait trop bienveillant pour supposer,
même eût-on les susceptibilités excessives du chien et les mauvaises
imaginations du chat, qu'il vînt avec de méchantes intentions. Quant à
celui qui l'accompagnait, ce n'était pas tout à fait un inconnu pour les
deux animaux. Assis sur le seuil de la porte, Scipion, et, couché sur
son toit, le _Président_, l'avaient plus d'une fois vu passer devant la
maison et même s'arrêter pour parler au docteur. Quant à cet instrument
d'une forme inconnue qu'il tenait à la main, c'eût été par trop
d'intelligence aux deux quadrupèdes de le suspecter, tous deux
ignoraient les tonnerres d'inharmonie et de discordance qu'il renfermait
dans son sein. Aussi, lorsqu'il l'approcha de sa bouche, mouvement que
ne vit point Éva, mais que suivirent en clignant béatement des yeux le
_Président_ et Scipion, nul ne se douta de ce qui allait arriver.
Tout à coup la formidable fanfare éclata si terrible, que d'un seul bond
le _Président_ fut sur le toit voisin en passant à travers un carreau
qui se trouvait sur sa route; que Scipion fit entendre le plus lugubre
gémissement qui fût sorti du larynx d'un chien hurlant à la lune, et
qu'Éva se prit à pleurer. L'épreuve était heureuse mais non concluante,
Éva pouvait aussi bien pleurer à propos de la fuite du _Président_ ou du
brusque mouvement de Scipion qu'à propos de la fanfare qui venait
d'éclater si inopinément sur sa tête.
Aussi fit-il signe à Basile de s'interrompre, et comme Éva continua à
pleurer encore quelques minutes, il fut impossible de connaître la
véritable cause de ses larmes.
Mais, ses larmes ayant cessé, le docteur prit Scipion par le collier,
afin qu'aucun mouvement de l'animal ne vînt effrayer la malade, et
ordonna à Basile de recommencer son morceau. Basile, orgueilleux de
l'effet qu'il avait produit, ne se fit pas prier; il rapprocha
l'instrument de sa bouche, et en tira un son si terrible et si menaçant,
que les larmes d'Éva recommencèrent et qu'elle fit un mouvement pour
fuir comme avaient fui le _Président_ et Scipion.
Dès lors, il n'y avait pas de doute à conserver, c'était bien la
trompette qui avait fait pleurer l'enfant, et la fuite du chat et les
lamentations du chien n'étaient pour rien dans ses larmes.
Le docteur, enchanté de l'épreuve et convaincu de la bonté de son
système curatif, donna un écu de six livres au musicien, qui fit toutes
sortes de difficultés pour recevoir de l'argent de celui dont il avait
reçu la vie; mais le docteur insista tellement, que Basile finit par
mettre son écu de six livres dans sa poche, offrant à son sauveur de
revenir toutes et quantes fois il lui plairait, offre obligeante, mais
dont le docteur ne profita pas.
Scipion, bon caractère, esprit calme et bienveillant, revint, aussitôt
que Basile fut sorti, se remettre à la disposition de l'enfant; mais le
_Président_, caractère plus aigre et plus rancunier, ne reparut qu'à
l'heure de la pâtée.
Malgré la lenteur du traitement, car il y avait déjà plus de deux ans
qu'Éva avait quitté la maison du braconnier, la joie du docteur était
grande, car il ne doutait pas que la malade ne fût en voie de guérison.
Il laissa écouler trois autres mois, pendant lesquels l'enfant fut
soumis à un traitement électrique décroissant, car Jacques Mérey
craignait de fatiguer outre mesure les organes sur lesquels il opérait;
puis, un jour, il fit apporter un orgue qui, avec toutes sortes de
précautions, lui était arrivé de Paris par le roulage.
Il y avait bien un orgue dans l'église d'Argenton, mais il y avait
aussi un curé, et Jacques Mérey était tenu partout par le clergé pour un
si mauvais chrétien, qu'à moins d'exorcisme opéré sur lui, on ne lui eût
point permis de faire ses expériences dans l'église.
Comme rien ne lui coûtait quand il s'agissait d'Éva, il avait donc, dans
les espérances curatives qu'il fondait sur la musique, fait sans la
regretter le moins du monde la dépense d'un de ces orgues de salon qui
coûtaient alors cent cinquante ou deux cents pistoles, et qu'on était
obligé de faire venir d'Allemagne, la fabrique d'Alexandre étant encore
inconnue.
Aux larmes versées par Éva lorsque Basile avait exécuté son morceau, le
docteur avait non seulement acquis la certitude qu'elle avait entendu,
mais avait conçu l'espérance qu'elle aurait le sens musical, et que les
larmes lui étaient venues aux yeux autant de la discordance du musicien
et de l'instrument que de la formidable harmonie qui s'était échappée de
leur réunion.
Ce fut toute une grande affaire que l'installation de cet orgue, sur
lequel Jacques Mérey comptait énormément. La question n'était pas de le
placer et de l'établir avec l'aplomb convenable à ces sortes
d'instruments, mais il importait qu'aucune vibration n'en sortît avant
l'heure où Jacques Mérey désirait que ses sons mélodieux produisent leur
effet, non seulement sur l'oreille, mais aussi sur le coeur de
l'enfant.
On était aux premiers jours du printemps, dans cette période
merveilleuse où un nouveau fluide se répand par toute la nature, et,
comme une chaîne d'amour, fait éclore les êtres qui ne sont pas nés
encore et rattache d'un lien plus ardent ceux qui ont déjà subi son
influence.
C'était la troisième fois que les bourgeons des arbres éclataient sous
les jeunes et premières feuilles d'avril depuis qu'Éva, encore enfermée
dans son bourgeon d'hiver, attendait dans la maison du docteur un rayon
de ce soleil vivifiant; elle avait dix ans.
Jacques Mérey attendit que se levât une de ces journées qui remplissent
toutes les conditions vivifiantes de cette aurore printanière à
laquelle les choses inanimées semblent elles-mêmes devenir sensibles; il
ouvrit la fenêtre pour qu'un rayon de soleil pénétrât dans le
laboratoire; il attira les branches de lierre qui pendaient au toit pour
faire à ce rayon un voile de verdure; il coucha l'enfant sous le flot
tempéré de cet oeil de feu, et, tandis que son sourire et ses membres
détendus indiquaient ce bien-être qu'éprouve toute créature sous le
regard du Créateur, il marcha à son orgue ouvert d'avance et laissa
tomber ses mains sur la première mesure du _Prima che spunti l'aura_, de
Cimarosa.
Jacques Mérey n'était pas ce qu'on peut appeler un habile
instrumentiste, c'était seulement un de ces hommes d'harmonie qui ont en
eux toutes les qualités intellectuelles, musicales, poétiques, qui
naissent de l'accord d'un grand coeur et d'un esprit élevé. Il eût été
poète, il eût été peintre, il eût surtout été musicien, si cette fureur
du bien ne l'eût entraîné sur les traces des Cabanis et des Condorcet.
Ce fut donc avec une mélodie toute particulière que l'instrument presque
divin vibra sous ses doigts en sons mélancoliques et prolongés, et,
comme le musicien s'était placé de manière à ne pas perdre le moindre
effet produit par l'instrument sur l'auditeur, il put voir, au premier
flot de mélodie qui se répandit dans l'appartement, Éva tressaillir,
relever la tête, sourire, et, sur ses genoux, en s'aidant à peine de ses
mains, venir à lui comme le magnétisé vient au magnétiseur, et, arrivée
près de sa chaise, s'accrocher aux bâtons et se soulever de toute sa
hauteur en se soutenant au dossier du siège et en s'abreuvant à cette
source de notes qui jaillissait des touches de l'orgue sous les doigts
du docteur.
Le docteur, joyeux, la prit dans ses bras et la pressa contre son
coeur, mais Éva, l'écartant doucement, laissa retomber sa propre main
sur l'ivoire de l'orgue et en tira avec une satisfaction étrange un long
gémissement.
Mais elle n'essaya même pas de recommencer, et laissa retomber sa main
inerte auprès d'elle, comme si elle eût reconnu l'impossibilité de
produire les mêmes sons qu'elle venait d'entendre un instant auparavant.
Alors, par des mots inarticulés, elle essaya de faire comprendre son
désir.
Le docteur, qui n'avait qu'une âme pour lui et pour elle, crut avoir
compris ce murmure, si inintelligible qu'il fût, et, laissant retomber
ses deux mains sur l'orgue, il reprit le morceau où il l'avait
abandonné.
Il y avait dans la jardin, tous les ans, une nichée de rossignols; le
docteur avait recommandé par-dessus toute chose qu'on ne tourmentât
jamais le mâle sur sa branche, la femelle sur son nid, les petits sous
elle.
Aussi, tous les ans, quelque échappé de la nichée dernière, peut-être le
même mâle et la même femelle, revenaient faire leur nid au même endroit,
dans une épaisse touffe de seringas; cette touffe était adossée à la
tonnelle formée par des branches de tilleul entrelacées.
Comme les ordres de Jacques Mérey, à l'endroit du roi des chanteurs,
avaient été observés religieusement; comme le _Président_ était nourri
de manière à n'avoir jamais besoin de chercher ailleurs un en-cas, tous
les ans, à la même époque, du 5 au 8 mai, on entendait éclater la voix
merveilleuse du ménestrel nocturne.
Cette fois, Jacques Mérey guetta son retour; il comptait éprouver sur
l'organisme d'Éva cet instrument le plus merveilleux de tous, le chant
de l'oiseau.
Le 7 mai, le chant se fit entendre. Il pouvait être onze heures du soir
lorsque la première note parvint jusqu'au laboratoire du docteur, dont
la fenêtre était ouverte. Il réveilla l'enfant.
Jacques Mérey avait remarqué que, lorsqu'on réveillait Éva, elle était
d'humeur beaucoup moins souriante que lorsqu'elle se réveillait
d'elle-même; mais il espérait trop de l'épreuve pour attendre que le
rossignol chantât à une heure où elle aurait les yeux ouverts. Il
l'emporta toute maussade dans son berceau, et descendit avec elle au
jardin.
L'enfant se plaignait sans pleurer, comme font les enfants de mauvaise
humeur; mais, à mesure que le docteur entrait dans le jardin et
s'approchait de l'endroit où chantait le rossignol, la sérénité
reparaissait sur le visage de l'enfant; ses yeux s'ouvraient comme si
elle eût espéré voir mieux dans la nuit que dans le jour. Sa respiration
même, de haletante qu'elle était, devenait régulière; elle écoutait non
seulement de toutes ses oreilles, mais avec tous ses sens; et, lorsque
le docteur l'eut posée à terre, sous la tonnelle, elle se leva toute
droite, sans appui cette fois, et marcha, en faisant de ses bras un
balancier, vers l'endroit d'où venait le son.
C'était la première fois qu'elle marchait.
Il n'y avait plus aucun doute pour le docteur, tous les sons arrivaient
et arriveraient désormais jusqu'à elle, tous les sens allaient rentrer
chez elle par la porte des sons, le monde intellectuel allait cesser
d'être un mystère pour l'enfant.
La science ou le Seigneur avait prononcé le mot de l'Évangile: _Æphata_
(ouvre-toi)!
IX
Où le chien boit, où l'enfant se regarde
Une fois ouverte sur l'intelligence, cette porte ne se referme plus.
Il y avait par la ville d'Argenton un pauvre fou qui avait été guéri par
le Dr Mérey, et qui, comme Basile, lui en avait gardé une grande
reconnaissance; celui-là s'appelait Antoine.
Peut-être avait-il un autre nom, mais personne ne s'en était inquiété
plus que lui ne s'en était inquiété lui-même; sa folie consistait à se
croire l'_éternelle justice_ et le _centre de vérité_.
Comment ces idées si abstraites entrent-elles dans le cerveau d'un
paysan?
Il est vrai qu'elles n'y entrent que pour le rendre fou. Le docteur,
comme nous l'avons dit, l'avait guéri ou à peu près. Il se croyait
toujours l'_éternelle justice_ et le _centre de vérité_. Il se croyait
toujours en communication avec Dieu.
Sur tous les autres points, il raisonnait avec justesse, et l'on avait
même pu remarquer que sa folie, après l'avoir quitté, avait laissé à ses
idées une élévation qu'elles n'avaient point auparavant.
Il était porteur d'eau de son état lorsque sa folie l'avait pris, et
faisait avec une brouette et un tonneau le service dans la ville.
Pendant tout le temps de sa maladie, ce service avait été interrompu;
mais à peine revenu à la santé, il s'était remis à ce labeur, qui était
son seul gagne-pain.
On le voyait parcourir la ville traînant sa petite charrette chargée de
son tonneau, au robinet duquel pendait le seau qui lui servait à
transporter sa marchandise à l'intérieur des maisons; seulement, il
avait toujours la main droite placée en manière de conque à son oreille,
pour entendre la voix de Dieu et ne rien perdre des pieuses paroles que
le Seigneur lui disait.
Avant d'entrer dans la chambre où il avait l'habitude de verser l'eau
dont il emplissait son seau dans un récipient quelconque, il avait
l'habitude de frapper trois fois la terre du pied, et de dire d'une voix
formidable:
--_Cercle de justice! centre de vérité!_
Il va sans dire que le docteur était devenu une de ses meilleures
pratiques, et que, tous les jours, soit dans la cuisine de Marthe, soit
dans le laboratoire du docteur, il versait ses trois ou quatre seaux
d'eau, qui étaient utilisés pour les besoins du ménage.
Sa visite chez le docteur avait lieu de huit à neuf heures du matin.
Pour la première fois, Éva était levée lorsque, quelques jours après le
concert que lui avait donné le rossignol, concert qu'elle réclamait tous
les soirs, et qu'excepté par les mauvais temps on lui accordait le
plaisir d'entendre, Antoine ouvrit la porte, frappa trois fois du pied,
et de sa voix de tonnerre cria:
--_Cercle de justice! centre de vérité!_
L'enfant se retourna tout effrayée et poussa un cri qui avait la
modulation d'un appel.
Jacques Mérey, qui était dans le cabinet voisin, accourut tout joyeux;
c'était la première fois qu'Éva donnait une attention quelconque à la
voix humaine.
Le docteur la prit dans ses bras, l'approcha d'Antoine, et son regard,
en s'approchant de lui, exprima une certaine terreur.
C'était assez pour un jour de cette nouvelle sensation de crainte; le
docteur fit signe à Antoine de s'éloigner; mais il lui recommanda de
venir tous les jours afin que l'enfant s'habituât à lui; et, en effet,
au bout de quelques jours, l'enfant semblait attendre l'arrivée
d'Antoine, dont le manège l'amusait, et dont la grosse voix maintenant
la faisait rire.
Un jour, Antoine reçut la recommandation de ne pas venir le lendemain.
Le lendemain, à l'heure habituelle, Éva donna quelques signes
d'impatience; elle se leva, alla jusqu'à la porte, devant laquelle elle
resta debout, le mécanisme lui étant inconnu. Elle revint alors avec
impatience vers le docteur; mais, sa vue ayant été attirée par un
foulard rouge qu'il avait autour du cou, elle oublia Antoine pour tirer
de toute sa force le foulard, que le docteur tira lui-même doucement et
laissa tomber entre ses mains.
Alors, elle le secoua avec des rires bruyants, comme elle eût fait d'un
étendard; puis, de même qu'elle l'avait vu autour du cou de Jacques
Mérey, elle essaya de le mettre au sien; ce fut un nouveau trait de
lumière pour le docteur. Il se demanda si la coquetterie ne serait point
un mobile capable d'éveiller dans son cerveau un nouvel ordre de
sensations et d'idées; il avait cru reconnaître que, malgré son
indifférence, elle promenait volontiers ses yeux sur les fleurs d'une
couleur vive.
C'était l'heure où l'on descendait l'enfant dans le jardin.
Depuis longtemps, le rossignol avait un nid, des petits, une famille, et
par conséquent avait cessé de chanter, car on sait que les soucis de la
paternité vont chez lui jusqu'à lui imposer pendant les trois couvées
que fait sa femelle le silence le plus complet.
Jacques Mérey, qui avait à réfléchir sur l'incident du foulard et qui
voulait en tirer parti, s'assit sur un banc. Scipion et Éva jouaient sur
la pelouse que baignait le bassin fermé par une grille. Le petit
ruisselet qui s'en échappait était trop peu profond pour donner la
crainte que l'enfant ne s'y noyât; d'ailleurs, y fût-elle tombée,
Scipion l'en eût tirée à l'instant même. Le docteur, sans rien suivre
des yeux que sa pensée, voyait vaguement errer sur le gazon l'enfant et
le chien; tous deux cessèrent à l'instant de se mouvoir et par leur
immobilité fixèrent le regard du docteur.
Le chien et la jeune fille étaient couchés l'un à côté de l'autre à la
marge du ruisseau.
Le chien buvait; l'enfant, qui était parvenue à fixer le mouchoir sur sa
tête, se regardait.